T. X, Œuvres diversefi, Voltaire, traduction Porchat
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familial à leurs enfants : outre une certaine similitude d'organisme, de tempérament et de passions, ils leur lèguent quelque chose de leur intelligence. Uénergie mentale qu'ils ont recueillie en leur cerveau n'esl pas totalement perdue; sous une forme ou sous une autre, elle fait partie de l'héritage paternel. Nous en avons pour preuve les familles qu'on a tant de fois citées à propos d'hérédité : les Bernoulli, les Estionne, les lirotius, les Lamoignon, les Jussieu, les Cassini, les Say, les de Candolle, dans les sciences; les Carrache, les Teniers, les Yan Ostade, les Van der Velde, les Vernet, dans les arts; les Montmorency, les Guise, les Nassau, les Saulx-Tavannes, en politique, etc. \ Galton nous dit des juges de Londres que sur 25G qui se sont succédé en 205 ans, 112 ont eu un ou plusieurs parents illustres, »< de telle sorte, ajoute M. II. Joly, que la probabilité qu'un de ces magistrats ait eu dans sa famille un ou plusieurs membres éminents, dépasse le rapport de 1 à 3 - )>. On pourrait: multiplier à l'indéfini les citations de ce genre. Or la conclusion qui s'en dégage, c'est que toutes les fois qu'une famille persiste un certain temps dans le travail intellectuel, l'intelligence
i. Hérédité, par Th. Ribot, c. v, Paris, 1873. 2. Psychologie des grands hommes^ p. 78. Paris. Hachette, i89l
iDiŒ i:t phknumkne empirique
elle-même s'y développe de père en fils tout en revêtant les formes les plus variées, et finit par s'élever jusqu'au talent, parfois jusqu'au génie.
Mais il n'y a là qu'un côté des choses. A peine arrivé sur le faîte, la nature aspire à descendre. On a remarqué que la plupart des grands hommes n'ont pas eu de postérité ou n'ont laissé après eux que des enfants faibles de corps et d'esprit. Le fait avait déjà frappé l'imagination des anciens. Voici le dialogue que l'on trouve dans le Premier Alcibiade,
SocKATE. — Peux-tu me nommer quelqu'un que Périclès ail rendu habile, à commencer par ses enfants?
AixiniADi:. — Quoi! si Périclès n'a eu pour enfants que des imbéciles.
SocRATE. — Et Clinias ton frère?
ÂLciBiADE. — Tu me parles là d'un fou \ »
Cette pensée de Platon, Aristote l'a reprise et lui a donné cette forme universelle qui caractérise toutes ses pensées. « Dans les familles, dit-il, il y a aussi cette marche inévitable qu'on observe dans les produits de la terre. Parfois, si la famille est distinguée, il y naît pendant quelques générations des hommes remarquables. Puis, tout s'abâtardit.
\, Ed. r.odofr. Slalbaum, vol. IV, p. 22.
L'IDÉE
inKR KT PHK.NOMKNE EMPIRIOIE
Les races énergiques tournent aux caractères extravagants et furieux, comme les descendants d'Alcibiade et de Denys l'Ancien; les races calmes tournent à la sottise et h la stupidité, comme l'ont prouvé les descendants de Cimon, de Périclès et de Socrate*. » Cette loi, formulée par le maître des philosophes et qu il appliquait à l'homme après ravoir constatée dans latlore de son pays, a trouvé de nos jours une hase plus large encore. La géologie nous apprend que le monde compte toute une série de périodes, et qu'après chacune d'elles la nature s'est arrêtée dans son œuvre, comme lasse d'enfanter. L'épuisement est une loi de la vie.
Mais revenons au fait. Cet épuisement n'est pas brusque d'ordinaire, au moins quand il s'agit de la destinée d'une famille. Le plus souvent, il s'accomplit lentement, à la façon d'un volcan qui s'éteint dans une suite de secousses de moins en moins violentes. Il arrive parfois quun grand homme a une ou plusieurs sœurs où se retlètent d'une manière plus douce la vigueur de sa pensée et une partie de son caractère. On n'a pas oublié la haute distinction de Sophie, la sœur aînée de Pierre le Grand, celle des mères Agnès et Angélique Arnauld, celle de la margrave de Beyreuth,
sœur de Frédéric le Grand, « sa vraie sœur par la pensée et par l'àme, suivant l'expression de Sainte- Beuve ». Condé était l'aîné de Mme de Longueville, et P. Gorneille avail pour sœur cette Marthe à laquelle il s'empressait de lire ses vers, dès qu'il les avait composés. Mais, à travers ces essais de retour à la gloire du passé, la gloire va diminuant son éclal, et souvent son déclin s'annonce d'une manière assez, frappante. Quel rapport entre Charlemagne et Carloman, Napoléon l' et son frère Joseph, Mirabeau et Mirabeau Tonneau ' ?
Il y a donc dans les familles une certaine transmission de l'intelligence par voie d'hérédité. C'est une règle générale. Mais cet accroissement de vie intellectuelle ne dure pas à l'indéfini : il a son point d'apogée, au delà duquel tout redescend peu à peu, s'enveloppe derechef et regagne un état virtuel qui est voisin de la stupidité. Le génie s'éteint dans l'idiotie. L'énergie intellectuelle acquise aux prix de longs efforts ne se conserve pas dans la famille et ne passe pas indéfiniment à la postérité. En est-il de même pour les peuples? Les peu-