Arist. Rhet., II, W, édit. Firmin-Didot
i. Voir rexcoilenf ouvrage de M. Joly déjà cilé, c. in.
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pies sont-ils aussi soumis à la mystérieustî alternance du progrès et du recul, du développement et de l'enveloppement, de la veille et du sommeil?
Un fait certain, c'est que dans chaque peuple il y a un type intellectuel qui se transmet à Tindéiini. Los différents individus d'une même nation ne se ressemblent pas seulement par le profil, le port, la taille et la couleur, mais encore par les tendances de leur esprit. On sait que les Grecs étaient naturellement portés à la spéculation : ils aimaient les discussions subtiles, ils s'y jouaient. C'est une tendance dont quelques dialogues de Platon sont d'immortels exemples, et l'histoire de l'Eglise nous apprend qu'aux premiers siècles de notre ère, à l'époque des grands conciles, ce trait du génie grec n'avait fait que se renforcer. Les Romains, au contraire, ne goûtaient que les choses pratiques. Le droit, la politique, l'administration : voilà ce qui les passionnait. Ce n'est guère qu'au contact de la civilisation grecque qu'ils se prirent à rêver de l'audelà. Encore ne le firent-ils qu'autant que la conduite humaine y était intéressée. On trouve un trait analogue dans le peuple chinois. Cette race répugne aux occupations qui ne nourrissent que l'esprit. « Les Chinois, dit le P. Parennin, n'ont travaillé que pour eux seuls; et, quoiqu'ils aient cultivé l'astronomie avant toutes les autres nations.
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ils ne s'y sont appliqués qu'autant qu'il était nécessaire à la fin qu'ils se proposaient, lis continuent comme ils ont commencé; ils iront toujours terre à terre, et il n'y a pas à espérer qu'ils prennent jamais leur vol plus haut, non seulement parce qu'ils n'ont pas, comme nous l'avons remarqué, cette sagacité, cette inquiétude qui sert à avancer dans les sciences, mais encore parce qu'ils se bornent à ce qui est purement nécessaire; et que, selon l'idée qu'ils se sont formée du bonheur personnel et de la tranquillité de l'État, ils ne croient pas qu'il faille morfondre ni gêner son esprit pour des choses dépure spéculation, qui ne peuvent nous rendre ni plus heureux ni plus tranquilles '. »
Il est donc difficile de le nier : sous l'inlluence du climat, de certains événements, et peut-être aussi d'une donnée native très difficile à découvrir, il se forme dans un peuple une manière spéciale de voir et de sentir qui se fixe peu à peu et ne passe plus. Mais en va-t-il de même pour l'accroissement de la vie intellectuelle? Ce que la pensée d'un peuple gagne en énergie pendant une période donnée, se transmet-il d'ordinaire aux générations suivantes? C'est là une question à laquelle on ne peut répondre
1. Lettres édifiantes et curieuses, par M. Pabbé Patouillet, 1776, t. XXX, Bibliothèque nationale.
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qu'à la lumière des faits; et les faits nous révèlent pour les peuples quelque chose d'analogue à ce que Ton a constate pour les familles.
Toutes les fois qu'on remarque dans une civilisation donnée une floraison de grands esprits, on observe aussi qu'ils ne se sont pas formés subitement. Avant leur apparition, il s'est toujours produit un mouvement intense et souvent séculaire vers l'idéal qu'ils ont réalisé et dont ils restent comme l'immortelle personnification. Les prmcipaux représentants de la sagesse grecque sont venus après une longue incubation philosophique dont ils ont profilé et qu'ils n'ont fait que pousser plus loin. En saint Thomas se concentrent les efforts de deux siècles de discussions ardentes. Michel-Ange et Raphaël ont été précédés d'une longue série d'artistes qui, par leurs expériences ti\tonnantes et leurs œuvres imparfaites, les ont acheminés vers la perfection. Et il en est ainsi de tous les mouvements intellectuels. Que s'est-il donc passé entre les tentatives plus ou moins avortées des débuts elles chefs-d'œuvre de la fin? Estce que les devanciers du génie n'ont contribué à son succès qu'en lui fournissant des procédés et des essais? Cette explication nous semble insuffisante : entre Gimuabué et Raphaël il y a quelque chose de plus que des exemples Si Raphaël l'emporte.
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c'est surtout parce que les générations antérieures lui ont transmis un surplus d'intelligence artistique, une sorte de surabondance dépensée inventrice qui s'cr.t manifestée dans sa personne : Raphaël condense en son génie l'effort séculaire de tout un peuple.
Le surplus d'intelligence que se sont acquis les ancêtres par leurs efforts personnels, se transmet, croyons-nous, au sein des nations comme au sein des familles, et pour s'accroître encore. Mais à un moment donné la marche ascendante s'arrête, et tout commence à redescendre. La moisson du génie une fois faite, les peuples disparaissent d'eux-mêmes, au moins pour un temps, ou sont absorbés par un voisin plus fort. Les Assyriens ne nous ont laissé que des blocs mutilés ou des briques éparses. Les sages institutions de l'Egypte n'ont pu la sauver d'une décadence finale. La Grèce est tombée sous le glaive des Romains; les Romains, à leur tour, ont disparu sous les hordes des barbares; et la civilisation européenne, qui est sortie sous l'inlluence chrétienne de ce chaos de tant de peuples, semble à l'heure actuelle, après une longue prospérité, donner des symptômes inquiétants de désorganisation. La loi de l'épuisement s'étend à la vie des peuples eux-mêmes : si bien que l'évolution de l'intelligence humaine à travers les âges présente
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des points de rupture qui s'opposent à ce que la richesse du passé aille tout entière à l'avenir.
Est-ce à dire que les expériences ancestrales soient totalement perdues, et qu'il n'y ait qu'une série de perpétuels recommencements dans l'effort que déploie le genre humain pour augmenter et son trésor de connaissance et sa capacité de connaître? Nous ne pouvons nous résigner à le
croire.
Les civilisations ressemblent aux lames de rOcéan, qui rident le front de l'abîme sans en rompre l'immensité. A travers les hausses et les baisses que subit la vie intellectuelle à la surface du globe, l'humanité demeure et continue son cours : les"" peuples meurent, l'humanité est immortelle. Et dès lors, on conçoit que certaines idées fondamentales, qui sont toujours présentes à tout être raisonnable, telles que les notions d'être, de cause, d'effet, d'énergie, de temps et d'espace, finissent pars identifier avec l'àme humaine, se transmettent d'une certaine manière avec la > ie et se trouvent au fond de chacun de nous comme un résidu de l'expérience ancestrale, antérieur à toute expérience individuelle. Le fait paraît d'autant plus probable
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qu'aucun homme ne peut jamais rien penser sans penser par là mc^me toutes ces choses et qu'elles deviennent ainsi connaturelles à notre esprit.
On peut aller plus loin. Le champ de la connaissance humaine va s'élargissant à travers le cours des âges. Quand une civilisation disparait, elle laisse sur le sol où elle a fleuri des blocs épars, qui servent tôt au tard à l'édifice d'une science plus compréhensivc. Socrale, Platon et Aristote ont utilisé les recherches des philosophes qui les avaient précédés, et se sont élevés par ce moyen à une synthèse supérieure d'idées. Le génie romain s'est allumé au contact des œuvres du génie grec. Plus tard, les Pères de l'Église ont construit la métaphysique chrétienne sur les principes corrigés de la philosophie gréco-romaine, à la façon dont Constantin bâtissait les basiliques sur les ruines des temples païens. Depuis plusieurs siècles, les chercheurs, las de syllogiser, se sont tournés du côté de l'expérience, at de là une suite prodigieuse de grandes découvertes qui ont transformé l'aspect de la société et ne sont probablement que l'heureux début d'un savoir plus large et plus fécond. Le domaine de l'humaine pensée s'augmente à travers les siècles : nous savons ce'que savaient les anciens, et quelque chose de plus. Mais comprendre plus, c'est mieux comprendre. Impossible qu'une science
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plus vaste et ('«gaiement digérée ne se traduise pas à la longue par une puissance supérieure et d'assimilation et d'investigation, ne finisse pas par aboutir
à quelque accroissement de vigueur intellectuelle. Cet accroissemc nt n est peut-être pas encore assez prononcé pour ôtre sensible, notre connaissance du passé étant à la fois courte et imparfaite. Mais il tient à la nature des cboses et Ton peut en affirmer
Texistence.
Le passé ne nous a pas seulement laissé des papyrus, des livres et des nécropoles. Il nous a légué quelque chose de plus intime. Nous en avons reçu un surplus de vie intellecluelle. Chacun de nous apporte en naissant comme des ébauches intérieures de ses expériences futures. En outre, le genre humain, pris en somme, possède une puissance plus grande d'intuition rationnelle ; et c'est là que l'hypothèse évolutionniste retrouve ses droits.