CHAPITRE II
C'est l'être qui fonde l'idée.
Définissons crabord la question, afin d'éviter toute équivoque.
Tri nous prenons l'otredans une acception moins large qu'au chapitre précédent; nous l'opposons à l'idée : nous entendons par être la réalité concrète elle-même.
S'il faut en croire îîegel, l'univers n'est que de la logique en mouvement. L'idée fait le fond immuable de la mobile nature, et c'est de son éternelle action que procèdent les phénomènes d'ordre divers qui se déploient dans l'espace et le temps. L'idée, au sens du célèbre métaphysicien, est la substance du monde, et tout le reste n'en est que l'immanente et perpétuelle modulation.
11 s'agit ici de savoir ce que vaut cette vue sur le premier principe des choses.
Le problème n'est pas facile, et il semble, de premier aspect, que Hegel en ait trouvé la vraie solution. L'idée est nécessaire, avons nous dit ;
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par conséquent, elle n'a pu commencer, elle est éternelle. D'autre part, l'idée n'est pas extérieure à la réalité concrète: elle en forme le contenu logique; c'est là qu'elle vit, là que l'intelligence humaine la découvre. Il y a donc, au fond des phénomènes qui changent sans cesse, quelque chose qui ne change pas, un principe immuable qui est l'idée.
Toutefois, quand on y regarde de plus près, on observe assez vite qu'il n'y a là qu'une apparence de vérité. Hegel s'est mépris sur le rôle de l'idée, parce qu'il n'en a pas vu la véritable origine; il a fait de l'idée le premier principe des choses, parce qu'il n'a pas remarqué le rapport qu'elle soutient soit avec la pensée qui la pénètre soit avec les phénomènes qui lui servent comme de satellites. H n'a pas fait avec assez de patience la généalogie de l'idée; et là se trouve le vice originel de sa vaste et puissante conce|)lion, si riche en aperçus nouveaux, si féconde en grandes et nobles pensées; mais qui, considérée dans son ensemble, n'en demeure pas moins dépourvue de tout point d'appui. Sans doute, on peut dire de l'idée qu'elle est une cause. Une fois apparue au ciel de Tàme, elle agit au dedans de nous: elle se pose comme fin et devient le levier perpétuel de notre activité consciente. Mais avant d'èlre cause, l'idée est e(Tet et de deux manières
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assez différentes. L'idée nest pas antérieurement à rintuition sensible; et, l'intuition sensible une fois donnée, elle n'est qu'autant que la force de l'esprit ren fait jaillir. Elle suppose le concours simultané de deux facteurs d'ordre distinct : le phénomt^ne empirique qui la contient à l'état virtuel et l'entendement dont le regard la découvre; elle est par essence un produit de la pensée élaborant les données de l'expérience. C'est donc se tromper que de voir dans l'idée la substance de l'univers : elle n'en est qu'un mode d'une nature à part ; elle n'est pas le fond des choses, mais le substitut logique et par là même inadéquat des choses, substitut qui n'existe que pour et par la conscience.
Préalablement à la pensée il y a tout à la fois ce qui peut penser et ce qui peut être pensé; préalablement à l'idée, il y a ce qui lui sert de matière et de cause; et là se trouve la substance, là se trouve le « premier terme » auquel tout le reste est comme suspendu. Le connaissable et le connaissant préexistent au connu ; et c'est dans le réel que commence l'idéal.
Mais cette réponse, bien que fondée sur l'observation intérieure, n'a qu'une valeur indirecte. Plaçons-nous maintenant au point de vue qui a frappé le génie de Hegel, établissons-nous sur son propre domaine : examinons la nature de cette mystérieuse
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nécessité de nos idées qui a servi de base à ses déductions. 11 tient cette nécessité pour absolue; Test-clle en fait?
Ce qu'on remarque dès l'abord, c'est que la nécessité de rapport est tout hypothétique : elle vient de ce qu'un terme une fois posé, un autre terme s'en suit. Un carré étant donné, il faut bien que sa surface soit égale au produit de sa base par sa hauteur. Aussi longtemps que les corps resteront ce qu'ils sont à l'heure actuelle, il faudra bien qu'ils s'attirent en raison directe de leur masse et en raison inverse du carré de leur distance. Supposé qu'il y ait un être absolu, il faut qu'il enveloppe de quelque manière toutes les perfections. Mais ces hypothèses supprimées, leurs conséquences disparaissent du même coup. Le sujet n'étant plus, il n'y a plus d'attribut. Kt la remarque n'est pas neuve. Lesscolastiquesl'avaientdéjà formulée; Leibnizluiméme l'a reprise et en a fait l'un des meilleurs chapitres de ses Nouveaux essais : tant il est vrai qu'il '< y a encore de l'or dans ces scories ».
Mais le vif de la question n'est pas là. Toute proposition renferme un sujet; et ce sujet dont l'existence peut être précaire, est toujours supposable; il est éternellement possible, il ne peut pas ne pas l'être : la nécessité en fait le fond. D'où vient cette nécessité tout interne? Quelle en est la raison
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explicative? Voilà ce qu'il faut dire, si l'on veut ne pas s'en tenir à la surface des choses.
Pour résoudre ce problème fondamental, d'où l'on aiguille falalemenl ou vers l'empirisme ou vers l'idéalisme, il importe avant tout de le poser avec
précision.
Quand on veut constater la nécessité d'une idée,
celle de l'idée de triangle, par exemple, on le fait d'ordinaire sous cette forme. Le Irianglea toujours été possible, il le sera toujours, il l'est partout et à l'indéftni : il ne peut cesser de l'être. Supposez qu'il n'y ait jamais eu de triangle dans la nature, qu'aucune intelligence n'en ait jamais conçu, le triangle n'en demeurerait pas moins éternellement possible. Ecartons cette manière de dire ; elle est défectueuse. Un y prête à tous les triangles une seule et même essence, parce qu'on s'en fait une seule et même idée; on y suppose des idées en soi, et c'est là une pétition de principe. Pour avoir une expression rigoureuse de la vérité psychologique, il faut employer un langage moins abstrait et s'exprimer comme il suit. On a toujours pu concevoir un triangle; on le pourra toujours; on peut concevoir un nombre indélini de triangles; il est impossible qu'on ne puisse plus à un moment donné concevoir un triangle. Et à la question ainsi posée il semble qu'il soit juste de lépondre : l'impossibi-
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lilé de ne pouvoir plus concevoir un triangle vient delà possibilité d'en concevoir un. Qu'on puisse, en effet, concevoir un triangle A, on peut par là même en concevoir un second H, un troisième C ; on peut en concevoir un nombre aussi grand qu'on le voudra. Car la même hypothèse doit avoir toujours le même succès. La dix-millième fois, comme la première, on pense ce qui est pensable. La nécessité de l'idée de triangle est donc conditionnelle au même titre que le rapport de ses propriétés: elle n'est que Timitabilité d'un sujet une fois donné. Mais cette solution ne suflitpaspar elle-même, elle nous entraîne plus loin.
D'où vient que je puis concevoir un premier triangle? Si cette conception réussit, ce n'est pas par un simple effet du hasard. Elle suppose que la matière enveloppe une aptitude interne à la formation de cette ligure; elle suppose qu'il ne se trouve pas d'obstacle essentiel à l'intersection de trois lignes, qu'il ne s'en trouve pas non plus au tracé de ces lignes elles-mêmes. Il y a donc dans l'univers, préalablement à toute connaissance, des conditions objectives de la connaissance. Il y a dans l'être, antérieurement à l'apparition des individus, des convenances logiques qui président et à leur constitution et à la position des éléments qu'ils renferment. Les existences ne s'expliquent qu'autant
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([u'on suppose un fond éternel d'éternelles possibilités, qui leur sert de règle; et c'est là ce qu'il faut accorder à Hegel qui n*a fait, en ce point, que reproduire à sa manière la pensée des plus nobles représentants de la sagesse bumaine.
Où réside ce principe métenipiriciue qui contient en lui-môme les lois immuables de rexpérienec? Qu'est-ce que cet être primordial qui trace également à tous les autres êtres les conditions essentielles de leur passagère existence ? Faut-il y voir un système d'idées, suivant la pensée du meta-
pbysicien allemand? Nous ne le croyons pas: et c'estlà, comme nous l'avons dit plus liant, c'est à ce point initial que sa tbéorie se trouve manifeslement en défaut. L'idée est cbosc abstraite: le fait de l'existence en est essentiellement banni; elle ne peut donc subsister en soi et par soi. C'est de la lumière intermittente de l'entendement que dépendent et son apparition et sa durée. L'idée dérive de la réalité concrète; et partant, cette réalité elle-même, voilà le domaine où se trouve la source inépuisable de toute possibilité. Mais comment?
Le propre de l'être éternel est de posséder toutes les perfections. Comme il n'a pas commencé, il ne peut dépendre que de lui-même, il porte en soi le principe de son essence et de son existence. Et, dès
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lors, il n y a pas de raison pour qu'il s'arrête en son acte constitutif à tel degré d'énergie, de savoir, de vouloir ou de bonté : il est l'harmonieuse plénitude de la vie, par le fait même qu'il est.
Or, ce nest pas sous celte caractéristique de l'être éternel que la nature se révèle à nos yeux. Les imperfections s'y manifestent à tous les degrés et sous loules les formes. Le ciel passe sans relâche de riiomogène à l'hétérogène, et de l'hétérogène à l'homogène. Des soleils se forment dans l'espace infini, d'autres y brillent de leur plein éclat, d'autres y sont en train de disparaître ou ne se voient déjà plus. La matière sidérale tend à se déployer en ordre; mais, cet idéal incomplètement atteint, elle ne peut s'y tenir : il faut qu'elle en redescende. La vie vient de l'imperceptible, croît par degrés insensibles, acquiert des proportions définies qui forment son point de maturité; puis elle ne tarde pas à se ralentir, à retourner au néant. Tout se développe et se réenveloppe : c'est la loi des individus, celle des familleset celle des peuples. Lanatureaspireàl'être et réussit dans une certaine mesure à réaliser son vœu; mais elle s'épuise'dans son eiTort et finit par retomber sur elle-même, comme lasse de produire. En notre àme s'est éveillée une lueur de raison, et nous nous servons de cette arme supérieure pour arrachera l'univers le secret de ses lois, celui de
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son origine ctde sa destinée; mais l'univers résiste. Noire pensée ne fait que glisser à la surface des choses comme l'eau des torrents sur le granit, et ri<Tnorance continue à nous entourer d'un océan de ténèbres. Entre notre vouloir et notre raison se révèle une antinomie plus anormale encore que notre impuissance à conquérir la vérité. Nous connaissons le devoir, nous en apprécions la valeur souveraine, et la force de l'accomplir nous fait défaut. Nous ne faisons pas le bien que nous voulons, et nous faisons le mal que nous ne voulons pas. 11 y a dans nos membres une loi qui s'oppose à la loi de rcsprit; et le plus souvent cVst elle qui l'emporte dans la lutte. La violence et la volupté sont encore les deux souveraines de la vie.
De quelque coté qu'on envisage la nature, on y trouve toujours que son énergie est limitée et son barmonie incomplète ; on découvre partout dans sa richesse immense des indices d'une indigenceessen-
lielle. Elle n'a donc pas sa raison d'être en ellemême : elle n'est pas éternelle; et, par conséquent, elle ne porte pas en son sein ce principe inépuisable de possibilités qui s'y réalisent sans cesse. Ce principe n'est pas immanent, il est transcendant. Ce principe c'est Dieu, « éternellement subsistant, éternellement véritable, éternellement la vérité môme ». Dieu n'est pas seulement la cause des
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existences, il est aussi la loi suprême des essences. Rien n'a lieu dont il^ne soit et l'auteur et l'original ; tout se fait par^lui et d'après lui. II est à la fois le soleil du monde réel et celui du monde intelligible.