‹ L'Idée, ou Critique du Kantisme [microform]Chapitre 47 sur 50 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Valeur formelle, scientifique et métaphysique

de la raison.

Do la nature de l'idée dérivent des conséquences

relatives à sa valeur.

Si nos analyses ont quelque fondement, les formes innées sont une sorte de superfétation, un groupe de parasites intellectuels dont l'obsorvati'i)!! désavoue la présence. En fait, l'universalité et la nécessité ne tiennent pas à la nature de l'entendement ; elles découlent de l'idée. Ce sont des caractères de Fidée qui, non seulement pour nous, mais e'ncore en soi, ne peuvent nullement s'en separer; et l'idée elle-même n'est que la conscience d'une propriété ou d'une série de propriétés, prises à l'état nu. Dès lors, le problème de la connaissance revêt un nouvel aspect : nous sortons du relativisme intellectuel. 11 n'est pas encore démontré que nos idées aient un prototype dans la nature. 11 n'est pas

VAf.ian i)i: i.a kaisu.n

démontré non plus que les objets que nous concevons soient véritablement possibles; car la possibilité revient à la convenance interne de tous les éléments qui constituent un être. Or, cette convenance nous écbappe totalement dans la plupart des cas, et quand nous la connaissons, ce n'est jamais qu'en partie : nous voyons le rapport des propriétés entre elles, et non celui des propriétés à leur sujet. Telle est ridée d'être parfait ; tels sont aussi les concepts matbéma tiques eux-mêmes. II y a quelque chose d obscur jusque dans la partie la plus claire du savoir. Mais, par le fait môme que l'universalité et la nécessité tiennent à la nature des choses que nous concevons, non à l'acte par lequel nous les concevons, il se trouve établi qu'il n'existe rien, qu'il n'existera jamais rien de contraire aux intuitions de notre entendement.

On peut encore douter qu'il y ait des triangles dans la réalité et même que le triangle soit totalement possible; mais, s'il se trouve quelque part un triangle, il faut qu'il ait les propriétés que j'y vois, et que ces propriétés s'y enchaînent comme je le vois. On peut douter qu'il y ait des commencements dans la natuf e, et même qu'un commencement quelconque soit possible; mais, si quelque chose vient à commencer, il faut que cette chose trouve quelque part sa raison explicative : elle exige une cause. On

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ne sait encore si Tèlre cibsolu existe, si môme il est possible ; car qui peut pénétrer le rapport des éléments qui le constituent? Mais si; de fait il existe un être absolu, il faut qu^il soit tel que je le comprends : c'est rharmonie éternelle et vivante de toutes les perfections. Il en est ainsi de tous les concepts où nous percevons réellement un rapport nécessaire. Ce rapport ne vient pas de l'esprit qui les forme, mais des propriétés qu'ils enveloppent : il n'est pas subjectif, mais objectif; et partant, il faut de toute rigueur qu'il se trouve toujours le même, partout où se trouvent ces propriétés.

Kant n'a vu dans l'entendement qu'un pouvoir de lier les données de l'expérience. Cette vueesterronée et il est temps de le dire ; on a déjà trop souffert de l'obsession de radical scepticisme qu'elle fait peser, comme un joug, sur les meilleures intelligences. L'entendement ne lie pas au sens strict du mot; il découvre et formule les liaisons que contiennent les faits. Derrière les pbénomenes s'élève un regard qui les perçoit, les scrute, les analyse, y saisit des rapports qui ne dépendent que de leur nature ; et cela, cette pensée à la fois active et intuitive, c'est l'entendement, c'est aussi la raison.

StuartMill ne trouve dans le cbamp de la conscience humaine que des agglutinations de faits plus ou moins consolidées par l'expérience; il n'y

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voit que des casmultiformes d'empirique contiguïté : à son sens, les phénomènes se touchent, ils ne s'enchaînent pas. Et cette théorie l'am ne naturellement îi cette étrange assertion que, si nous ne concevons pas un cercle carré, c'est parce que nous n'avons jamais rien rencontré de semblable dans le domaine de notre expérience. Stuart Mill mérite pleinement la critique que Cousin adressait h Maine de Biran avec trop de sévérité : il a passé à coté de la raison. Ou l'on croit, ou l'on ne croit pas à l'autorité de la conscience. Si l'on n'y croit pas, que l'on ne cherche plus, que Ion cesse de s'égarer en d'interminables suppositions. L'unique point de départ est là; et tout ce qui n'en vient pas, n'est qu'un songe plus ou moins brillant. Si Ton en tient au contraire pour les données de la conscience, il faut reconnaître par là même ([u'elle enveloppe quelque chose de plus que des faits bruts, physiquement associés; il faut reconnaître que nous percevons dans les faits un certain contenu logique, im groupe plus ou moins nombreux de caractères hypersensibles; qu'en ces caractères nous découvrons des rapports essentiels, des rapports qui ne peuvent pas ne pas être. Il est manifeste qu'au-dessus du concret s'élève l'abstrait, et que du contingent se dégage le nécessaire. L'idée n'est pas moins évidente que la sensation : idée et sensation sont deux faits de conscience

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<iui se rcWèlenl en mùme temps et s'imposent avec une force également irrésistible. Par conséquent, si Ton admet la sensation, il faut admettre aussi l'idée et ses exigences essentielles. Toute autre façon de procéder tient de la fantaisie et cesse par là même d'être scientifique.

Mansel admet que connaître c'est conditionner. Mais ce conditionnement ne peut aller à l'indéfini. Il y a une dernière étape de la pensée rationnelle où nous ne faisons plus que voir. Or, quand on regarde de ce site suprême, on constate avec unemdi^iable clarté que nous ne faisons pas l'enchaînement nécessaire de nos idées, qu'il résulte de leur contenu, non de la pensée. Le relativisme a peutêtre sa place dans le rapport de nos sensations aux objets extérieurs ; il garde aussi ses droits, lorsqu'il s'agit de la relation des sensations aux idées : les idées sont des sensations tronquées, mutilées par le travail de l'intelligence. Mais il reste comme une dernière citadelle où le relativisme ne pourra jamais 'pénétrer : c'est l'intuition de l'idée ellemême. A cet endroit, être et apparaître ne font plus qu'un, l'absolu seul demeure. Et de là le moyen de relever les ruines accumulées par la critique à outrance des philosophes modernes; là se trouve toujours vivante la racine du dogmatisme futur.

Leprincipe fondamental de lasagesse traditionnel-

VAI.ELIH DE LA UAISON

leresledebout, après les effortssi curieux dedestruction qu'on a tentés à notre époque. Il est encore vrai que les principes do la raison ne dépendent ni do l'intelligence qui les conçoit, ni du temps où ils se réalisent, ni du lieu qui en circonscrit l'application; il est encore vrai qu'ils ne sont autre chose que le rapport essentiel des objets que nous pensons. On ne peut y voir de simples « lois municipales » ; ce sont des lois universelles, des lois absolues. Quelle que soit la nature du monde réel, nous portons en nous-mêmes tout un monde idéal qui ne peut être que ce qu'il est et ne peut se réaliser que dans l'ordre que notre entendement y voit. De ce «fond de Platonisme» on ne sortira jamais.

Outre leur valeur formelle, nos idées ont une valeur scientifique. L'ordre des idées traduit l'ordre des intuitions sensibles, est conforme au cours de la nature, telle qu'elle se manifeste à notre conscience. Le malliématicien part d'une formule générale, la combine avec des formules également gênéraies, passe par une longue série de raisonnements, de simplifications, de transformations; et, après cette excursion dans le ciel de l'abstrait, loin de

l'idée jm

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toute réalité, il aboutit à une équation qui est l expression de la réalité. On prévoit longtemps u l avance le jour et l'heure où Vénus passera devant le Soleil. Le Verrier remarque un point du ciel ou la loi d'attraction ne trouve pas son exacte application, attribue ce trouble à une planète ignorée, calcule d'avance la masse et la dislance de cette planète et découvre Neplune.

A quoi tient ce rapport des vues de Tesprit avec rexpérience ? Si, comme l'ont cru les innéistes du vieux temps, Tidée sort toute faite des profondeurs de la pensée, si elle ne lient de l'expérience aucun de ses éléments constitutifs, elle ne nous révélera jamais que son propre contenu; elle reste radicalement impuissante à nous tirer du domaine de la pure intelligibilité. La conscience que nous en avons ne nous manifeste pas plus la nalure des faits que la vue du blanc ne nous manifeste celle du rouge L'idée et rexpérience sont dans l'innéisme ontologique comme deux lignes parallèles qui se développent à l'inlini sans se rencontrer jamais : elles' forment deux ordres distincts de connaissances, et de l'un l'on ne va pas à l'autre. Dès lors on peut analvser et déduire à l'infini, accumuler intuitions sur intuitions, la science empirique ne s'enrichira pas par là ; la nature n'en sera pas mieux connue, et ron n'a aucune raison de penser qu'elle

VALEUR DE LA RAISON

voudra bien s'en tenir aux calculs que nous alignons en nos cervelles.

La question n'avance pas, si Ton attribue à l'idée une origine partiellement empirique, si l'on en fait avec Kant Tapplication d une forme universelle et nécessaire à une intuition sensible qui n*a rien par elle-même que de particulier et de contingent. On a beau nous dire que les catégories de la pensée s'unissent aux données sensibles, les pénètrent et ne font avec elles qu'un seul et même objet : cette chimie d'un nouveau genre ne trompe que l'imagination. La raison dépasse les catégories qu'on lui prête; et, sous leur voile transparent, elle^découvre une activité qui n'est pas la sienne et d'où dérivent tous les phénomènes qu'elle perçoit; elle comprend que cette activité ne peut être subjuguée par la force de lois qui découlent exclusivement de son essence, et que, par conséquent, si le cours des faits s'accorde avec de telles lois, on ne peut y voir que l'elfel du plus merveilleux des hasards. Ce n'est pas parce que j'ai le concept de finalité qu'il y a des fins dans les choses; ce n'est pas parce que je conçois la causalité qu'il existe réellement des causes. Mais si la nature ne contient en elle-même ni lins ni causes, tout ordre, tout enchaînement y devient impossible : il ne reste plus en dehors de moi qu'une matière houleuse, chaotique, où rien

L'IDÉE

n'est lié à rien. Dès lors quel moyen de savoir? Quel moyen de prévoir?

Kant ne réussit pas mieux que Descartes h expliquer la science du concret, et pour la môme raison . Il admet, comme lui, que la pensée a ses lois et la nature les siennes. Etdu même coup toutest perdu, Ton se trouve engagé dans une voie qui n a d'issue

nulle part.

Le problème change d'aspect, si l'on rejette a

la fois et les idées et les formes innées, si Ton fait de l'intelligence un principe essentiellement actif, dont le propre est de s'élever du concret à l'abstrait, de saisir dans les faits le contenu logique quMs enveloppent. L'idée devient alors le fond de la nature, l'intelligible et le sensible coïncident, et l'on sait les choses dans la mesure où l'on sait conduire ses pensées. Que l'esprit regarde aux êtres concrets ou aux linéaments logiques qu'il a le privilège d'y découvrir, c'est toujours des mômes objets qui^ s'agit. Il tire de la réalité tout ce qu'il connaît ; et, partant, s'il prend le soin de bien déduire, il n'y peut voir que ce qui doit réellement arriver : ses raisonnements s'ajustent toujours au cours des faits, parce qu'ils n'en sont que l'idéale esquisse. Causalité et finalité sont les principes directeurs de la raison, parce qu'elles sont les lois fondamentaies du monde : nous concevons la causalité

VALEUR DE LA RAISON

parce qu'il y a des causes, et la finalité parce qu'il y a des fins.

Voilà, nous semble-t-il, une solution plausible (lu problème de l'accord de la pensée avec les choses. Celte solution serait-elle purement hypothétique qu'elle mériterait déjà quelque attention; car elle explique les faits, et toute supposition qui a cet honneur a droit d hospitalité au temple du savoir humain. Mais il y a plus : nous croyons avoir démontré qu'elle se fonde sur les données de la conscience, qu'elle a pour elle l'expérience que nous avons de notre vie mentale. Il suffit de se regarder vivre pour constater qu'elle est conforme à ce que nous observons au dedans de nous. Pour toute personne dont le parti pris n'a pas altéré les pensées, que l'habitude ou la passion d'un système ne retient pas sous le joug, c'est de la môme source que jaillissent l'idée et la sensation : nous sentons et pensons les mômes objets; l'intelligible est la forme des choses.

La raison n'atteint pas seulement les faits et leurs lois. Elle peut aller jusqu'à la cause nouménalequi les produit : elle a une valeur métaphysique; entre le mode et la substance Kant a creusé un fossé trop large et trop profond.

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La méthode métaphysique est la déduction; et la déduction comprend en quelque sorte deux stades : on y va d'abord des faits à leur cause; puis, une fois en possession de cette cause, on examine ce qu'elle enveloppe, on en sonde le contenu logique. C'est ainsi qu'en psychologie on remonte des phénomènes volitifs à la volonté, des phénomènes intellectuels à l'intelligence, des phénomènes sensitifs àla sensibilité, de ces trois catégories de phénomènes à un seul et même principe qu'on appelle âme; ensuite, ce principe une fois découvert, on en analyse le concept, afin de mieux connaître sa nature et d'avoir quelque lumière sur son origine et sa destinée. Même marche en cosmologie, et aussi en théodicée, où l'on s'élève des faits à ridée d'une cause première, puis de l'idée d'une cause première au concept de souveraine perfection. Dès lors le problème de la valeur métaphysique de la raison se dédouble. Il s'agit de savoir en premier lieu si le principe de causalité a une valeur absolue, en second lieu si l'analyse logique d'un concept empirique ou dérivé de l'expérience a quelque signification relativement à la réalité concrète. Or ces deux questions se trouvent résolues, si les analyses que nous avons faites au cours de ce travail sont conformes aux données de la conscience. Tout commencement implique par lui-même

une insuffisance objective; tout commencement sup* pose quelque autre chose qui l'explique, demande une cause; et cette cause ne peut être purement modale. Car, en réalité, les actions sont des sujets qui agissent, les mouvements des corps qui se meuvent, les pensées des âmes qui pensent : il n'y a de modes proprement dits qu'aux yeux de la raison qui dissèque le concret; les modes, pris en euxmêmes, sont des abstractions. Entre les faits et la cause nouménale dont ils procèdent, se place une exigence essentielle; et voilà le pont de la métaphysique.

Ce pont une fois découvert, on peut aller plus loin : la cause conmue et déjà quelque peu précisée, on peut en analyser le concept et apprendre parla quelque chose, accroître la science du concret. Car ce concept est réel; et parla même tous les éléments que j'y trouve, tous les rapports que j'y vois, le sont aussi de quelque façon. Si le monde existe, il lui faut une cause qui existe aussi, qui soit une source vivante d'énergie. Par conséquent, en analysant l'essence de cette cause, c'est le réel luimême dont je forme en moi l'idéal dessein.

C'est donc en vain qu'on essaie de nous emprisonner dans le relatif; c'est en vain qu'on espère avoir exorcisé le spectre de l'absolu. 11 est là, toujours là, ce revenant éternel. Il est au fond de notre

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intelligence,dontlesprincipes ont une valeur indépendante deTespace et du temps; il est dans la nature, dont nos idées sont comme un reflet mental; il est par delà la nature comme la cause immuable qui met tout en mouvement. Notre pensée le rencontre partout, elle en est remplie. Et ceux-là qui le nient, l'affirment encore; car ils donnent au moins comme absolus les principes qui fondent

leur relativisme.

Mais, si telle est la place de Tabsolu et dans notre raison et dans les choses, on peut garder l'espérance au cœur. La guerre qu'on lui fait n'est qu'une tourmente à travers laquelle l'humanilé s'achemine au meilleur : il reparaîtfa, comme le soleil après l'orage, dans une lumière plus puissante et plus pure. Et ce retour s'annonce déjà, semble-t-il; il a son aurore au milieu de notre société sceptique et scepticisante. Tant il est vrai que les dogmes ne sont jamais plus près de renaître qu'au moment où l'on croit qu'ils finissent!

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