‹ L'Idée, ou Critique du Kantisme [microform]Chapitre 5 sur 50 · Conn. de Dieu et de soi-même, éd. Lefranc, IV, i. V, c · texte numérisé non relu

Conn. de Dieu et de soi-même, éd. Lefranc, IV, i. V, c

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Je puis douter, à la rigueur, au moins pour un instant, si cette surface blanche et plane sur laquelle j'écris et que j'appelle du papier, existe réellement au dehors de moi, si môme elle a quelque part un corrélatif dans la nature. Peut ôtre ce phénomène s'éveille- t-il tout entier dans une région inconsciente de mon ôtre et d'après une loi sur laquelle ma volonté n'a pas d'action, ne différant que par là de ces autres images que je fais naître, vivre et disparaître à peu près à ma guise. Et dans ce cas, qui m'assure que ma feuille de papier était objectivement au début ce qu'elle m'apparaît ? Ne m'est-il pas arrivé, en la connaissant, d'en altérer les propriétés absolues? Mais de quelque source que vienne la double impression d'étendue et de blancheur produite en moi par l'objet où je trace ces lignes, que ce phénomène résulte ou non d'éléments divers, il est également certain que je vois une surface blanche et piano, qu'au moment où je la vois elle est bien telle que je la vois, que si je prends cet objet comme il est donné à ma conscience, je n'y change rien, mais ne fais que le saisir ; et partant je puis en affirmer tous les caractères et toutes les relations que j'y rencontre.

On peut étendre cette remarque des représentations concrètes aux représentations logiques, des

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impressions aux idées, et Ton constatera sans peine qu'elle garde la môme valeur. Si l'on ne considère plus d'où sortent et comment se forment nos idées, qu'on les prenne pour ainsi dire toutes faites et comme à l'état brut, le rôle de la conscience n'est plus de leur imposer son mode, mais de les connaître.

Le rapport essentiel de la conscience et de la représentation nous révèle donc un fait à la fois primordial et indiscutable : c'est qu'il se produit un moment où la conscience convertit en objet jusqu'à ses propres formes et no fait que percevoir. En d'autres termes, derrière le cortège des catégories, si catégories il y a, dans quelque région reculée de notre esprit agit une puissance mystérieuse dont le propre est de saisir les représentations sans les changer : l'être se révèle dans le phénomène l'absolu dans le relatif.

Cette première constatation nous autorise à faire un pas de plus: elle nous apprend, en elTet, que le trait caractéristique de la conscience, considérée en elle-même, c'est de voir sans altérer ce qu'elle voit, de pénétrer son terme immanent sans en modifier la nature. Et de là découlent trois vérités importantes : 1° la perception, qui est la conscience à son état le plus simple, ne change pas l'acte ou l'é-

tat qu'elle pénètre de sa mystérieuse clarté : elle en est témoin et c'est tout ; 2° Tattention elle-même, qui n'est que la conscience à un degré plus intense, peut rendre les données de la perception plus nettes et plus distinctes, mais elle en respecte la nature: son rôle consiste à les penser d'une façon plus exacte et plus détaillée ; 3" la réflexion, qui n'est que la forme la plus élevée de la conscience, ne change pas son essence en se connaissant: elle se saisit telle qu'elle est. Par où Ton peut voir que, s'il y a des formes innées, elles ne sont point dans celte partie de nous-mêmes qui connaît; elles tiennent à cette autre région de notre être qui est connue : elles dépendent de l'essence même de notre activité mentale, et de telle sorte que, si la pensée s'en pouvait séparer, elles seraient encore ce qu'elles sont. Ainsi c'est notre amo elle-même que nous saisissons, bien que d'une manière inadéquate, et par la perception, et par l'attention et par la réflexion. L'hypothèse de Kant, qu'a inventée le besoin de Va priori, ne tient pas en face de l'expérience. La vérité, c'est que la conscience procède à la façon de la lumière qui traverse le cristal sans en modifier la structure ; la vérité, c'est que chacun de nous se saisit dans la mesure même où il agit.

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Mais no nous contentons pas d'inférordo la nature (le la conscience à sa valeur, si directe que soit cette inférence. Employons à montrer le même fait une méthode un peu plus directe.

Tout d'abord, il faut bien, comme on l'a vu, que la perception se dégage à un moment donne du sein de la représentation, qu'elle se pose pour ainsi dire à l'état indépendant. De quelque manière que se forme son objet, il faut qu'à une certaine étape du phénomène elle ne fasse plus que voir; autrement iln'y aurait jamais de perception. Les données de la conscience directe sont donc telles qu'elle les perçoit. D'autre part, ces données elles-mômes, voilà ce qui constitue la trame de mes propres états; ces images, ces idées, ces desseins, ces émotions et ces désirs dont elles se composent, voilà ce qui fait ma vie; ce sujet unique et permanent qu'elles enveloppent et qui se manifeste en elles et par elles, voilà ce que j'appelle mon moi, ma personnalité. Qu'il y ait derrière ces états divers et changeants, derrière ce principe indivisible qui les supporte ou les produit,une réalité plus profonde, inaccessible à ma pensée et dont ils dépendent en dernière analyse, un autre wc? dont le mien n'est que le siosie :

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c'est chose qui m'importe peu et j'ai quelque droit de m'en désintéresser. Quels que soient la nature et le rôle de cet autre moi, je n'en suis pas moins ce que je suis.

La perception me donne à moi-même comme je suis ; et l'attention, à son tour, ne change rien aux données de laperception. Elles restent sous son regard scrutateur ce qu'elles étaient auparavant ; on le peut établir à la lumière des faits. Supposez que je parcoure pour la première fois les galeries du Louvre et que je me trouve tout à coup en face de la Vierge de Murillo. Au premier instant, je reçois un ensemble d'impressions où je me sens passif. Mais l'originalité du chef-d'œuvre ne tarde pas à éveiller mon attention et j'en remarque les beautés avec une admiration croissante. Que se passe-t-il à ce moment? Est-ce que l'objet de ma conscience varie? Nullement, et je m'en rends compte. Laperception par laquelle a commencé le phénomène n'a pas encore cesséjorsque l'attention se met de la partie; elle persiste à travers cette opération nouvelle, de telle sorte que je puis savoir ce qu'elle devient. Or ce que je remarque, c'est qu'elle ne change pas. Je vois encore ce que je voyais; toute la différence entre mon état actuel et le précédent, c'est que je le vois mieux. Mon attention n'est que ma perception elle môme portée à un degré plus haut d'intensité.

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Enfin, il existe aussi une certaine manière de montrer que la réflexion ne change rien à la perception, lorsqu'elle la saisit ; en d'autres termes, il est possible de prouver que la pensée d'un objet donné ne se modifie pas quand on la pense.

Pour tirer au clair cette question délicate, qui a l'air d'une vaine subtilité, mais qui tient de fait aux racines de la psychologie, il est bon de distinguer deux ordres de cas.

11 se peut d'abord que le sujet conscient s'absorbe dans son objet au point de s'y oublier soimême. Tel est l'état mental d'une personne qu'enchante une scène dramatique, un morceau de musique, la recherche d'un problème ; tel est surtout l'efl^et de toute extase. Dans ces circonstances on ne s'appartient plus, on se perd de vue pour ne plus voir que ce qui s'oppose à la conscience. On pense un objet sans penser par là môme la pensée qu'on en a; ou, si cette pensée existe, elle a si peu d'importance qu'il n'est pas possible d'en affirmer la réalité. Quand la partie représentative de la connaissance prend cette place dominante, quand elle s'étend au point de tout accaparer, on n'a aucun moyen direct de déterminer les modifications que peut introduire dans la conscience le concours de la réflexion. Il faut alors faire appel au raisonnement. On sait déjà par l'analyse précédente qu'un

objet donné à la conscience directe ne change point par l'intervention de la conscience indirecte. Mais, si l'objet ne change point, la pensée ne change pas non plus; car au môme objet correspond nécessairement la même pensée. Le terme de la pensée restant le môme, la pensée ne peut varier qu'en intensité. Prise en elle-môme, elle reste ce qu'elle est. Le problème devient plus facile, lorsque l'objet de la pensée a moins d'importance et tient par là môme moins de place, lorsqu'il existe une sorte d'égalité entre ce qu'on connaît et l'acte par lequel on cmnaît. Danscecas,enelTet,ilarrivequelaconscience ne passe pas tout entière à son objet ; dans ce cas, de beaucoup le plus fréquent, il y a toujours dans la connaissance un commencement de réflexion : on pense à la fois l'objet et sa propre penséf». Dès lors il n'y a entre la connaissance directe et la conscience réfléchie qu'une difl'érencede degré. Quand on essaie, en se repliant sur soi-même, de penser sa pensée, on ne fait qu'accroître l'activité du phénomène donné: on prend une vue plus claire de ce qu'on savait déjà. Le point culminant delà conscience se trouvait tout à l'heure au sein de l'objet ; il est maintenant dans le sujet.

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Ainsi, quelque forme que revête la conscience, qu'elle s'appelle perception, attention ou réllexion, c'est toujours la réalité vivante et agissante de notre être qu'elle nous révèle à nous-mêmes et sans en altérer la nature absolue; non peut-être qu'elle lui soit adéquate, comme l'a voulu Descarfes. Mais ce qu'elle nous en manifeste, elle ne le change pas. C'est là un fait qu'on ne peut révoquer en doute. Et de ce fait découlent des conclusions de la plus haute importance.

1° D'après Mansel, la pensée n'atteint rien qu'elle ne modifie du môme coup. Par là-môme, ce que nous appréhendons de notre vie mentale, n'est point tel que nous l'appréhendons. L'absolu nous échappe, môme quand cet absolu est dans notre âme. « Les objets se logent en nous à notre guise », disait Montaigne, en parlant du monde extérieur. Le philosophe anglais renchérit sur cette parole déjà passablement décevante et l'étend jusqu'aux états du sujet pensant'. C'est là aussi ce que fait H. Spencer, comme on peut le voir par les Premiers Principes, Au second chapitre de

1. Limits of religions thougth, cli. II, Irad. de M. E. Cazelles. Paris, Alcaii.

ce livre remarquable, il fait un long raisonnement pour prouver comment on peut s'élever logiquement de l'idée de cause première à l'idée d'être indépendant, pour monter de là jusqu'à l'idée d'être parfait; et l'on est saisi de la puissance et de la lucidité de son argumentation toute scolastique. Mais il ne tarde pas à conclure par une réflexion qui fait crouler subitement ce bel échafaudage. Ce ne sont là, dit-il, que « des conceptions symboliques de l'ordre illégitime ». Nous savons maintenant que ce relativisme radical qui pénètre jusqu'au rapport de la conscience et des états psychologiques n'est pas fondé en raison. 11 peut y avoir de la relativité dans la manière dont nous connaissons les objets extérieurs; mais il n'y en a pas dans la façon dont l'àme se saisit elle-même. Si le relativisme se veut défendre, il faut qu'il recule d'un pas et qu'il passe la frontière de la conscience; car la conscience, c'est le domaine de l'absolu.

2** Aux yeux des partisans du positivisme, il n'y a que des agglutinations physiques dans le champ de la conscience; et par là même, il n'y a que des vérités défait. Cette redoutable assertion ne tient plus debout, si la conscience saisit ses états comme ils sont. Car elle nous révèle en nous des connexions logiques, c'est-à-dire des enchaînements d'idées qui ne peuvent nullement changer, qui sont par

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là môme de tous les temps et de tous les lieux.

3" D'après le criticisme, il existe des vérités de droit; mais on ne sait pourquoi: on constate la suite nécessaire des idées sans pouvoir en fournir Texplication. Cette troisième erreur, dont Kant est le père, se trouve aussi battue en brèche, si l'on rétablit la valeur absolue de l'introspection. Car nous constatons en nous non seulement que nos idées soutiennent des liaisons nécessaires, mais encore que cette nécessité repose sur une dérivation essentielle.

Dès qu'on établit que l'âme s'atteint elle-même dans son activité, dès qu'on ramène l'idée-mère de la méthode cartésienne, les théories reiativistes de la connaissance qui régnent de nos jours vacillent sur leur fondement, et le dogmatisme retrouve son assiette.

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