Critique de la raison pure-, J. Harni, t. II, /, iG
IDÉE ET CONSCIENCE
lignes, des points, et par là même des parties. Ces parties, mon intelligence ne les saisit pas dans leur réalité concrète; elle les considère sous son angle à elle; elle ne les voit qu'en tant qu'elles ont telles ou telles propriétés : et voilà toute la ditTérencc. 11 y a nécessairement du multiple dans l'idée quand il yen a dans l'image elle-même; et c'est là un fait que Kant a aussi l'honneur d'avoir mis en lumière. •
On peut faire entre la conscience et l'idée une autre distinction qui n'est pas moins nette : la conscience est essentiellement active. Complètement passif, dépourvu de tout pouvoir de réagir, je ne recevrais aucune représentation, ou du moins je n'en percevrais aucune. La pensée est « un acte vital », comme l'ont dit les philosophes de TEcole. Toute idée suppose une réplique consciente du sujet qui la saisit. En outre, il se fait dans ce sujet une réaction intellectuelle du dedans sur le dehors, il s'y opère un phénomène d'attention. Supposez une mère qui apprend tout d'un coup la mort de son fils : son amour subitement désolé peut lui donner de son malheur une vue assez vive et assez claire pour la faire mourir sur-le-champ. Enfin, l'esprit, une fois maître d'une idée, se replie sur lui-même, analyse, pèse, calcule, prévoit avec une précision de plus en plus grande : c'est le travail de la
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réflexion. Toute idée donnée suscite, ou du moins peut susciter dans la conscience une triple réponse, et cette triple réponse n'est qu'un seul et même acte qui gagne progressivement en intensité, dont l'énergie s'accuse par un efl'ort de plus en plus grand. Et c'est assez d'une remarque de cette nature pour faire crouler la théorie des idées-reflets qui tient une si large place dans la philosophie contemporaine. •
L'idée présente un caractère tout difl'érent : elle peut être active; mais aussi elle peut ne pas l'être. Pour tirer la question au clair, distinguons le contenu de l'idée et sa tendance à produire du mouvement.
Considérée en son contenu, l'idée est tantôt active, tantôt passive suivant la nature de la chose qu'elle symbolise. On conçoit un feu d'artifice comme un phénomène qui tourbillonne, étincelle, pétille, jette feu et flamme tout en dessinant difl'érentes figures. Au contraire, l'idée de la lune qui, par une belle nuit, emplit la nature de sa douce et sereine clarté, nous apparaît en elle-même comme une chose purement statique. On constate une différence analogue si, prenant l'idée sous un autre aspect, on l'examine comme tendant à se tra-
duire en mouvement. On a dit, il est vrai, que cette tendance lui est essentielle ; on l'a soutenu avec persévérance et dans nombre d'articles et d'où vrages qui honorent la pensée philosophique. Mais, quand on étudie les faits sans parti pris, on sent le besoin de se rattacher à une opinion moins absolue.
« La nature en tous sens a varié ses dons ».
Il existe en premier lieu des idées qu'on peut appeler cinétiques, parce qu'elles se réalisent d'ellesmêmes. Et à cette première catégorie se rapportent d'abord celles qui sont une copie mentale du mouvement.
Qu'on place un hypnotisé en face d'un malade atteint de la danse de Saint-Guy: il ne tarde pas à remuer le bras, puis la jambe, enfin tout le corps; et le spectateur gesticule à l'unisson avec l'acteur. « Au lieu de toucher le sujet, dit M. P. Janet, mettons-nous en face de lui, dans la direction de son regard, et faisons nous-même un mouvement, au lieu de déplacer les membres. Lentement Léonie va se mouvoir, et mettre son bras, puis tout son corps exactement dans la même position que nous avons prise *. » Marc a trouvé dans une maison de santé de Paris une demoiselle qui s'amusait à découper en petits morceaux ses vêtements et ses
i. Automatisme psych.^p, 18.
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hardes. Interrogée sur la cause de celte singulière façon d'occuper ses loisirs, elle répond : « Je ne puis m'en empocher, c'est plus fort que moi *. » Evidemment, il y avait là Teffet fatal et tout automatique d'une obsession. Bail dit avoir vu, dans le service du D' Mesnet, un alcoolique héréditaire, chez qui les hallucinations étaient exclusivement auditives... 11 apppréciait parfaitement la nature de ses fausses perceptions, et ne croyait nullement à leur réalité : elles exerçaient cependant un empire irrésistible sur lui. Lorsqu'au milieu de la rue, il s'entendait appeler par son nom, il se retournait presque toujours; lorsque les voix lui intimaient un commandement, il obéissait presque invariablement. In jour, passant sur les quais, il entend une voix qui lui commandait de jeter dans la Seine les deux pièces de cinq francs qu'il avait dans sa poche; il obéit machinalement, et à peine j'avait-il fait qu'il aurait voulu se jeter lui-même à Teau; car, disait-il, nous n'avions pas en ce moment vingt francs a la maison ^ On sait aussi que le récit d'un événement se traduit naturellement par des gestes, que l'idée du bâillement le provoque, que la vue d'un précipice suffit à donner parfois la
\. Marc, De la Folie, I, p. 88.
2. Hall, Leçom f^vr les maladies mentales, p. 640; cité par M. Pavlhan dans VArtirit(^ mentale, p. 31-32.
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tentation de s'y jeter. On constate une influence analogue dans les morceaux de musique dont le but est d'imiter le mouvement; ils tendent à le produire. L'effet des marches militaires est bien connu, et Ton n'a pas oublié que Livingstone, traversant les peuplades de l'Afrique, n'avait qu'à faire jouer une danse pour leur ôter tout instinct de barbarie. On écoutait le nouvel Orphée et chacun se mettait à gambader.
Au même type se rattachent aussi les idées i??ip('' ffffires, c'est-à-dire celles qui contiennent l'ordre d'un mouvement. Dit-on à un hypnotisé : «Lève-toi, assieds-toi, remue ton bras», « il comprend très bien ce que l'on veut dire ; mais, sans qu'il y ait consenti, il se lève réellement, remue le bras ou s'assied \ » Il arrive même parfois que le mouvement qui suit un ordre donné, se continue à l'encontre de la volonté de celui qui l'a reçu. Qu'on demande à un hystérique d'exécuter plusieurs fois, sans s'arrêter, un même mouvement, par exemple de toucher un point de son visage avec l'index de la main anesthésique : « après plusieurs répétitions volontaires de cet acte, et quand l'hystérique veut s'arrêter, sa main continue le mouvement, et se soulève en quelque sorte toute seule jusqu'à son