INTRODUCTION
de répandre et pour laquelle elle a ardemment combattu.
Dans la pensée de l'auteur, après V « Idée régionaliste . «est V ^ Idée française » et puis V Idée latine - qui devraient être ':ludiées et défendues. On voit quel lien unit ces trois idées: bien qu'elles aient leur source dans le passé, elles s'alimentent sans cesse aux réalités actuelles, et mériteraient même d'être appelées maintenant uns nouvelles idées directrices.
Le meilleur Patriotisme. — La Tradition et la Vie. — La Race et la Terre
Le meilleur Patriotisme
Il y a bien des manières d'aimer et de servir sa pairie : nous n'avons même, on peut le dire, que l'embarras du choix. Le thème est assez connu : il faut d'abord être un bon citoyen, se conformer aux lois de son pays, au besoin verser son sang pour le défendre, et. en attendant, travailler à le rendre chaque jour plus puissant et plus prospère. Mais nos politiciens, et malheureusement un trop grand nombre de Fiançais, négligent toujours, dans leur patriotisme de commande, ce qui peut contribuer le Mieux à la prospérité et à la puissance de notre pays, et ce qui représente, en fin de compte, le patriotisme le plus fructueux.
La question revient donc à celle-ci : quel est le meilleur moyen de rendre notre pays
plus puissant et plus prospère ? Car on a beau être un citoyen modèle, se soumettre docilement aux lois de la nation et lui donner sa vie si le danger l'exige, il y a encore quelque chose de mieux : c'est de faire en sorte que ces lois deviennent plus justes, plus humaines et surtout plus fécondes (car leur justice et leur humanité résulteront tout naturellement de cela même), et que la santé du pays, son organisation productive dans la paix et sa puissance défensive en cas de guerre, soient assez imposantes pour éloigner de l'esprit des concurrents toute idée de provocation ou d'attaque.
Vérités enseignées depuis longtemps, oui. certes : ce qui ne les empêche pas de ne sortir guère du simple domaine de la théorie.
Mais nous allons en déduire une autre vérité, moins connue ou moins évidente encore pour trop de gens.
Qu'est-ce qu'une nation, qu'est-ce que la France ? Un ensemble de régions, différentes les unes des autres, que la logique de l'histoire a groupées et unifiées. La santé de la France et la fécondité de ses lois, c'est-à-dire donc sa prospérité et sa puissance, dépendront
pour une très grande part de la manière dont ees régions sauront vivre, de la bonne volonté ou de l'amour-propre qu'elles mettront à être plus actives et plus riches les unes que les autres, <it aussi du choix qu'elles sauront faire des représentants chargés d'assurer à la fois, par leur labeur parlementaire et leur vigilance, le progrès des régions et la force du pays.
Tout doit donc commencer par la région ; c'est sur cette base solide, immédiate, que s'édifiera la grande œuvre patriotique.
Le meilleur patriotisme ne part pas du général, mais du particulier. La patrie est. en effet, comme une vaste et riche synthèse : mais nous n'arrivons à la concevoir clairement, à l'envelopper tout entière de notre amour que si. au préalable, nous en avons senti avec force l'un des éléments, et si nous comprenons quelle solidarité étroite unit cet élément à tous les autres.
Le jeune soldat qui va défendre contre l'envahisseur une de nos frontières menacées pense d'abord à son foyer, à sa maison, à sa famille, à son village, à sa province ; puis, élargissant ou généralisant ce concept indivi-
duel en un éclair de pensée que le danger rend encore plus rapide, il voit, il sent, il comprend la patrie. Mais, sans qu'il soit besoin d'être devant l'ennemi pour avoir cette conscience lumineuse de la synthèse nationale, quand le jeune homme prendra contact avec la vie, et. devenant lui-même responsable, devra diriger à la fois sa personne et ses affaires, l'expérience ne tardera pas à lui montrer quelle nécessité forge et soude en une même chaîne ses propres actes et ceux de ses concitoyens.
Gomment donc sera-t-il bon patriote ?
Evidemment d'abord en introduisant l'ordre et la raison dans ses démarches et son travail, puisque leur qualité aura une inévitable répercussion sur le groupement. Mais il le sera aussi, et il le sera surtout, en réalisant pour son propre compte l'idéal moderne de fortune sociale auquel peut aspirer une région.
Et cet idéal, il le réalisera d'autant mieux qu'il travaillera davantage autour de lui à séparer nettement ces deux choses, qui ne se confondent jamais sans qu'il en résulte aussitôt des troubles graves, la politique stérile et dangereuse des politiciens et la politique seule féconde des intérêts régionaux. Il faudra
même qu'il s'efforce de faire triompher de plus en plus cette dernière : il verra vite, aux bienfaits que le pays en retire, comme elle l'emporte de beaucoup sur les satisfactions passagères et douteuses, incomplètes et contradictoires, que l'autre peul procurer, avec un peu d'habileté et de souplesse, à un électeur influent.
La vraie politique du sincère patriote sera donc, au fond, d'en faire le moins possible, quand les intérêts de la commune d'abord, de la région ensuite, seront en jeu ; puis, de ne choisir, pour les affaires de la nation, que des hommes éprouvés déjà par une longue expérience communale et régionale, sachant élever une question d'intérêt général au-dessus des appétits brutaux, des rivalités et des haines personnelles, comprenant enfin qu'ils ont reçu comme mandat d'apporter toujours, dans l'étude des grands problèmes nationaux, le même bon vouloir et le même esprit de concorde.
Voilà le meilleur patriotisme, c'est-à-dire le patriotisme le plus intelligent et le plus sûr.
En sommes-nous encore loin ? Il faudrait être bien naïf pour croire le contraire. Gepen-
dant. de l'excès du mal va peut-être sortir le remède.
C'est par des réformes sérieuses, comme la réforme administrative et la réforme électorale, que nous nous imposerons à nous-mêmes l'obligation d'agir en bons et vrais patriote : or. cette réforme administrative et cette réforme électorale, il dépend de nous de les réaliser.
Par quoi commencer ? Vaines et puériles discussions ! Ces deux réformes sont connexes, et vouloir faire l'une sans l'autre ou même simplement l'une indépendamment de l'autre, c'est ou souhaiter l'échec définitif de toutes les deux ou ne rien comprendre aux nécessités actuelles.
On aura beau tergiverser, l'avenir de la France exige qu'on sorte de ce dilemme ; il exige même qu'on en sorte au plus tôt. Et si dos représentants méconnaissent à ce point les intérêts supérieurs de la patrie, qu'ils renvoient ces réformes à une date lointaine ou qu'ils les votent à la hâte, sans aucune prépaîation sérieuse, sans examen attentif, c'est encore le meilleur patriotisme qui nous commande de leur imposer par tous les moyens
en notre pouvoir, non seulement le vote même des lois nouvelles que nous attendons, mais encore un vote conscient, un vote honnête, un vote donné en connaissance de cause, un vote enfin vraiment conforme aux besoins impérieux qui se font sentir aujourd'hui.
La Tradition et la Vie
Quand on parle de tradition devant certaines personnes, on les voit tout de suite prendre des airs effarés, comme si l'on évoquait à leurs yeux je ne sais quel obscur fantôme. D'autres, moins timorées, mais plus sceptiques, se figurant qu'on veut ramener le monde à deux cents ans en arrière, gardent, pour toute réponse, un petit air incrédule.
Ces différentes attitudes proviennent, chez les unes comme chez les autres, d'une fausse conception, à laquelle, d'ailleurs, reconnaissons-le tout de suite, les exagérations de certains traditionalistes ne sont pas étrangères.
Si cependant une chose paraît indiscutable, c'est que nous ne pourrons jamais retrouver le passé tel qu'il fut dans le présent tel qu'il
est. Que penserait-on de quelqu'un qui voudrait nous imposer aujourd'hui le système des diligences ?
Il est. en effet, deux traditions : une tradition surannée, qui eu1 son temps et sa raison d'être, mais qu'il serait aussi vain que ridicule d'essayer même de réveiller, — et une tradition qu'on pourrait appeler éternelle ou permanente, expression toujours vivante et actuelle du pays. La première n'était faite que de détails, détails souvent futiles et toujours peu durables. comme ce feuillage léger et changeant qui agrémente les branches pour une saison : l'autre palpite au cœur même de l'arbre, elle en est la sève et la vie. car elle vient des sources profondes de la terre.
C'est justement cette tradition qu'il faut garder avec un soin jaloux, sur laquelle il faut veiller d'un cœur diligent : c'est cette tradition qu'il faut faire aimer à nos Gis.
Or. le régionalisme n'a pas seulement la prétention de répondre à des besoins matériels. à des nécessités sociales : il a encore un but plus élevé : car. comme il veut embrasser la vie tout entière, il ne croirait pas avoir accompli sa mission, s'il ne s'efforçait de contribuer.
lui aussi, à cette beauté et à cette paix de l'âme, à ce perfectionnement intérieur, fin suprême de tonte morale et même de tout système social, dont les formules complètes ne veulent ignorer aucune des exigences humaines et contemporaines.
Le régionalisme a un idéal : sa force n'en est que plus grande, sa voix n'en a que plus d'autorité. Et cet idéal, c'est la tradition.
En disant à l'homme : « Reste, si tu le peux, sur ton coin de terre ; cultive-le, améliore-le, aime-le. comprends-le chaque jour davantage ; nourris-en ton corps, ton âme. ta pensée ». le régionalisme lui parle le langage de l'éternelle sagesse. Il le met en garde contre une foule innombrable de maux, qui sont, pour n'en nommer que quelques-uns, la corruption des grandes villes, la vanité d'une ambition sans frein et d'insatiables appétits, la perte des meilleurs sentiments, la décomposition de la famille qui annonce celle de la société, le cosmopolitisme sans scrupule, auquel on aboutit nécessairement en partant d'un humanitarisme nuageux.
Heureux, mille fois heureux, celui qui peut (( s'enraciner dans le sol natal », comme l'écri-
vait à notre intention un désabusé encore jeune, revenu de bien des erreurs pour avoir voulu connaître sans doute trop de choses, étendre trop loin sa frémissante sensibilité, heureux celui qui peut « y plonger par toutes ses fibres et en sentir palpiter en lui toute la vie : ce n'est pas là se diminuer ;*on vit plus fortement, on a des émotions plus sûres et plus saines ; on a des vérités à quoi s'accrocher, et l'on ne vit pas dans une perpétuelle anarchie de désirs et de rêves d'impossible existence ! »
Voilà bien, en effet, les deux plus grands maux auxquels les autres puissent nous conduire.
Et quand le régionalisme lutte pour empêcher que certaines coutumes disparaissent à tout jamais, il sait bien pourquoi. Non certes qu'il se fasse trop d'illusions et ignore la grande loi du monde, l'évolution fatale par laquelle toute chose se transforme et revêt sans cesse des aspects nouveaux. Le propre de ceux qui représentent cette doctrine n'est pas précisément toujours l'ignorance et la naïveté. Mais ils n'en sont pas moins convaincus qu'on ne fait pas en vain d'aussi fréquents appels
à L'âme d'un pays, et que l'on réussit, au contraire, à entretenir ainsi dans le cœur de quelques-uns de ses fils cet amour du sol natal qui, nous ne saurions trop le répéter, constitue l'un des fondements les plus solides et les plus sûrs à toute morale.
Si c'est justement cela qui s'appelle la tradition, on peut dire que le régionalisme se plait à y trouver lui-même un ferme appui pour toute une partie de son édifice.
Nous aurons beau multiplier à l'infini la vitesse de nos locomotives, inventer les machines volantes les plus ingénieuses, arracher à la nature quelques-uns de ses plus grands secrets, découvrir des forces inconnues, étendre chaque jour le domaine et la puissance ae l'homme, établir des communications plus faciles entre les différentes races qui peuplent notre planète, aucune des connaissances et des jouissances nouvelles ne pourra étancher notre soif de connaître encore de plus profonds mystères, de vivre une vie encore plus intense et plus variée.
Oh ! tout cela est admirable, sans doute ; c'est même la grandeur de l'homme que ces victoires successives sur la nature rebelle et
cet effort incessant pour élargir son cœur et y faire entrer plus d'humanité !
Mais il est peut-être un chemin plus direct et moins aventureux pour atteindre le bonheur ; et n'est-ce pas là justement le désir, l'aspiration de tout être ? La voix qui monte de la terre, — non pas, en vérité, celle du globe terrestre qui roule dans l'infini sans trop savoir pourquoi, non pas même celle de toute terre étrangère, étrangère à nos pas, à nos yeux, à notre âme — , mais la voix de notre terre à nous, de celle où nous avons appliqué, dès nos jeunes ans, nos forces d'explorer, d'aimer, de voir, de comprendre, c'est cette voix qui nous dicte les plus salutaires conseils : « Borne tes désirs, car le monde est trop vaste ; attache-toi à quelque chose, si tu crains de te disperser ; garde-toi toi-même, tel que t'ont fait mes paysages, tel que te firent tes ancêtres que j'avais formés avant toi. »
Cette voix de la terre, de notre terre, c'est justement la voix de la tradition. Nous ne regretterons jamais de l'avoir écoutée trop longtemps.
Et si, malgré tout, la force de nivellement barbare et de modernisme uniforme dont on
nous dit menacés doit emporter pour toujours jusqu'aux marques les plus intimes, les plus profondes de notre caractère, de notre personnalité, du caractère et de la personnalité de notre pays. — ce qui paraît inconcevable à cause de ces grands facteurs de formation que sont le climat, le ciel, l'air, le milieu, et qui, eux. ne pourront disparaître, que je sache — , la terre ne s'écroulera pas sous nos pieds, et nous vivrons quand même ; mais il restera toujours à répondre à la question suivante : « Qu'aurons-nous perdu en perdant tout cela ? »
Je ne suis pas seul à affirmer que nous aurons probablement perdu beaucoup, en supposant que nous ayons gagné quelque chose.
La Race et la Terre
Nier la valeur du concept de race, nier la race, ce fut le jeu de quelques intellectuels dont le positivisme voyait sans doute là un des nombreux méfaits de l'esprit de métaphysique. A les en croire donc, rien ne correspondait scientifiquement à ce concept, et la réalité des choses ne permettait pas d'établir les distinctions d'humanité sur lesquelles on fait, d'après eux. reposer tant de vaines théories ! La race, disaientils, le génie de la race, l'âme de la race, autant de mots dénués de signification.
Rien de plus élastique, il est vrai, que ce mot de « race » : on dit. en effet, couramment la race jaune et la race blanche, puis les races latines et les races germaniques, enfin la race
normande ou la race gasconne, etc. Ce mot embrasse plus ou moins d'humanité, au gré de celui qui l'emploie ; et nous comprenons qu'à ce point de vue il puisse éveiller un peu la méfiance.
Mais nous savons tous ce que nous voulons dire quand nous nous en servons ; il offre chaque fois pour nous un sens très précis et répond à une volonté de détermination et de différenciation aussi nette que lorsque nous nommons, par exemple, les diverses catégories de pierres, d'arbres et d'animaux. Là où nous disons toujours « race », peut-être faudrait-il dire tantôt espèce, tantôt genre, ici famille, ailleurs ordre, ou bien classe. Mais peu importe, puisque nous nous entendons.
La question est seulement de savoir si dans la réalité quelque chose correspond à ce ternie, c'est-à-dire donc si Ton n'est pas victime d'un mot.
Nous affirmons, pour notre part, l'existence de la race avec des caractères bien marqués. Et nous n'y apportons cependant aucun mysticisme : nous ne croyons pas à l'existence en soi d'une force invisible qui, se manifestant
par sa fécondité, demeure inaltérable dans la succession. La race est pour nous quelque chose de relatif. Il y a d'abord le sang, parce quïl y a les ancêtres, sans lesquels la race ne serait pas : cela est de toute évidence. Mais, si le sang transmis par les ancêtres assure la survivance et maintient pendant quelque temps le type primitif, il ne réussirait pas, malgré son pouvoir, à empêcher ou ralentir par lui seul les déviations postérieures. Il y faut une collaboration.
Et cette collaboration, nous la trouvons en dehors de la race elle-même : c'est l'horizon où elle se meut, le décor où elle s'installa pour persévérer dans l'être et se garder contre le destin. On peut donc dire que le milieu crée à chaque instant la race, lui imprimant son caractère et lui conservant sa personnalité : la race trouve dans la terre le moule naturel où son type se fixe et se perpétue : c'est là aussi que son génie s'inspire, là que son âme s'alimente et que sa vie s'enrichit. Changez le sol, vous changeriez à la longue la race ; car l'élément le plus simple de la nature physique a sa part et fait son œuvre dans cette lente mais sûre élaboration.
On pourra penser ee qu'on voudra de la valeur du concept de race, niais rien par exemple n'est aussi différent des hommes qui occupent la Bretagne que ceux qui occupent la Provence. Sans doute, le point de départ n'est pas le même pour les uns et pour les autres ; une distance énorme sépare le passé breton du passé provençal. Mais c'est plus encore que leur origine et leur histoire, les sillons et les rivages où ces races ont vécu et prospéré, l'aspect du ciel et des montagnes, toute la nature enfin où elles se sont développées, où se modela leur langage, où germa aussi leur idéal ; c'est la terre bretonne et la terre provençale qui furent vraiment génératrices de ces corps et de ces pensées.
Car il ne faudrait pas croire que la personnalité de la race se borne à quelques caractères physiques apparents et bien définis : elle va plus profondément encore ; elle pénètre jusqu'à l'être intime, et trouve peut-être là ses forces les plus vives et les plus riches. Ce n'est pas en vain qu'on dit « l'âme » ou le « génie » de la race. Il y a des manières de sentir et de penser qui sont propres à une race, par quoi celte race peut se définir ; car
elle envisage la vie sous un angle qui est le sien, elle a sa philosophie et sa morale comme elle a son idéal, et elle a ses traditions comme elle a ses légendes et ses proverbes. Dans sa langue elle-même s'exprime cette personnalité profonde, comme vienl s'y exprimer à son tour le paysage où elle est enclose : car la langue, c'est la race, si la race c'est la terre.
Il y a ainsi deux affirmations inséparables l'une de l'autre dans le concept de race ; celle de la race elle-même et celle du milieu naturel. Quand nous nommons celle-là. il nous e;*t impossible de ne point évoquer celui-ci. Voilà pourquoi il parait indispensable que ce concept de race intervienne dans l'établissement des grandes régions pour une nouvelle division administrative.
Vouloir ne tenir aucun compte des différences signalées, c'est faire preuve d'un matérialisme sociologique singulièrement étroit et même contradictoire : car. tout en prétendant n'accorder sa confiance qu'à des faits et arri-
ver ainsi à un mécanisme où tout s'enchaîne logiquement, où tout s'explique par des causes plutôt extérieures qu'individuelles, on se refuse cependant à reconnaître un fait qui, pour ressortir en partie au monde psychique et moral, n'en est pas moins un fait comme les autres.
Les distinctions de race deviennent beaucoup moins nettes ou profondes, nous le reconnaissons volontiers, quand il s'agit, par exemple et telle est justement la grande difficulté de la division régionale), de régions voisines les unes des autres, comme la Provence et le Languedoc, dont on peut dire que les races sont sœurs, à moins qu'elles ne représentent deux variétés d'une même race, ces pays n'offrant pas d'ailleurs, au point de vue du sol et du climat, des différences essentielles. Et pourtant il en existe assez, non seulement dans la culture de la terre ou les formes de l'activité sociale, mais encore dans les types et dans la langue, pour qu'une confusion ne soit guère possible. Tout au plus peut-on hésiter pour savoir où se placent exactement les limites, puisqu'il n'y a pas à proprement parler de séparation distincte, mais
des dégradations successives, qui constituent comme une zone intermédiaire.
Cependant, nous objecteront ceux qui consentent à discuter, que deviennent actuellement ces (( races ». dont vous affirmez la vie et le caractère propre ? Quel avenir leur est réservé avec toutes les inventions qui bouleversent la face du monde ? Ne vous paraît-il pas, en effet, que des forces nouvelles et chaque jour plus redoutables, se ruent à l'assaut des individualités ethniques, au point qu'il nous est désormais possible d'en affirmer le triomphe très prochain ? Le temps et l'espace. si favorables autrefois, véritables barrières où venait comme se briser l'effort des puissances ennemies, ne sont-ils pas brisés à leur tour par tout ce qui réalise aujourd'hui avec tant de succès la vitesse du transport et le rapprochement des distances ? Il n'y a plus de temps et d'espace pour l'homme : ne voyez-vous donc point que nous allons d'une course rapide vers l'unification et l'uniformité ?
Qu'on nous permette de répondre que de
telles prédictions sont loin de nous épouvanter. Nous aurions nous-mêmes bien des objections à faire, car ces arguments nous paraissent un peu hâtifs.
La première, c'est que. juste au moment où semble s'être engagé ce formidable combat dont on nous parle et dont on se plaît h nous prédire l'issue, on constate en Europe, et même dans le monde entier, un réveil de l'esprit de race.
Nous ne parlons pas seulement des races opprimées par un vainqueur sans scrupule, dont le joug apparaît de moins en moins supportable. Mais l'idée de prospérité s'attachant de plus en plus à celle d'effort dans le groupement, comme celle de lutte méthodique à l'idée de conquête du plus grand nombre d'avantages matériels, les races rivales utilisent à leur profit, avec de plus en plus d'habileté, dans leur souci de s'assurer une suprématie dans le monde, tout ce que la science met à la disposition de l'homme pour réduire l'espace et raccourcir le temps.
Ces mêmes éléments destructeurs dont on nous menaçait tout à l'heure travaillent donc plutôt pour la race, ou du inoins entrent de
plus en plus dans l'organisation de sa puissance actuelle et la préparation de son avenir. Et cet avenir nous montrera justement quelles sont celles qui. prenanl ou gardant le mieux conscience d'elles-mêmes, auront su les mettre à profit avec le plus d'intelligence, de souplesse et de logique.
D'ailleurs, et c'est la seconde ou la troisième objection que nous voudrions formuler, il est une chose qui ne changera point, quoi que les hommes fassent, c'est le climat, c'est le milieu naturel avec tout ce qu'il comporte ou tout ce qui s'y rattache. Si l'on peut modifier dans une certaine mesure l'aspect d'un paysage, en détruire toute la beauté, ou à la rigueur le détruire lui-même, pour des fins dites pratiques par exemple, on ne pourra pas modifier sensiblement l'atmosphère, la température, le caractère fondamental du terrain ou de la végétation. Et, comme il y aura toujours pour la plus grande partie des hommes des raisons trop impérieuses de ne pas déplacer et risquer leur fortune, qu'on le veuille ou non les mêmes causes continueront à produire les mêmes effets. Dans le cas où les nécessités de la vie les éloigneraient de la terre d'origine.
la rapidité des communications ne pourra que faciliter et multiplier leurs contacts avec elle.
Nous disons plus : en supposant que toutes les coutumes locales, toutes les traditions, tous les parlers provinciaux disparaissent successivement pour on ne sait quel amalgame sans nom. qui sera aussi sans caractère, — et nous nous refusons à croire à cette barbarie qu'on nous propose d'avance comme le comble de la civilisation — , il restera toujours, avec des chances de survivre et de se prolonger indéfiniment, le type irréductible aux racines sûres et fermes, lequel, nous l'avons déjà dit, n'est pas seulement extérieur.
Car, malgré les mélanges, devenus plus fréquents grâce aux communications plus faciles, les races qui portaient en elles des caractères fortement accusés ne les ont pas vus s'affaiblir dans de bien grandes proportions. Elles ont même assimilé sans trop de peine l'apport étranger et résisté victorieusement à l'invasion : c'est qu'en dépit des apparences et des jugements présomptueux, leur intégrité trouve un encouragement et un appui, nous le répétons volontiers en terminant, dans l'action constante de la terre.
Décentralisation et Régionalisme.
La Région
Décentralisation
et Régionalisme
S'il s'agit simplement iei dune question de termes, veuillez croire pourtant qu'elle a son importance. Non certes que le terme crée l'idée : mais il sert souvent de drapeau et rallie les troupes pour l'action : d'autre part, quand il est malheureux ou insuffisant, il peut rendre inutile tout effort.
C'est celui de « décentralisation » qui se répandit d'abord dans le public. A première vue. il paraît très clair, très expressif, et se fait adopter sans aucune peine. Puisque la centralisation est le mal dont souffre la France, n'est-il pas naturel que le mouvement inverse soit décentralisateur ? Congestion au centre, aime-t-on à dire, anémie aux extrémités, et
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rien de plus exact que ces métaphores. Donc il faut dégorger le centre, détourner de lui tout ce qu'il aurait en trop, pour que les membres se nourrissent à leur tour : or, cela même s'appelle décentraliser.
Cependant la question est beaucoup moins simple.
Et d'abord, si le mouvement régionaliste est une protestation contre la centralisation. c'est parce que toute l'activité nationale s'est reportée sur un seul point, et que ce centre unique non seulement ne suffit plus devant la multiplicité des besoins actuels et la complexité de la vie moderne, mais ralentit et paralyse, comme ferait un cœur trop petit pour un organisme trop grand, la circulation et l'alimentation générales.
Le régionalisme n'est pas. en principe, ennemi de toute idée de centralisation, mais il se dresse contre ridée de centre unique.
Il sait, en effet, que la vie nationale a besoin d'un certain nombre de centres, et le fait de diviser la France en régions ayant chacune le sien indique bien le souci de ramasser sur lui-même l'effort régional pour lui donner une vigueur plus grande. Il sait,
DÉCENTRALISATION ET REGIONALISME 37
d'autre part, que la présence de rouages identiques dans 1rs quatre coins du pays n'arrive souvent qu'à produire des mouvements contradictoires, el nuisibles les uns pour les autres.
De là donc la double nécessité de centraliser d'abord par régions, — et de centraliser ensuite ici ou là. mais point partout, telle forme de l'activité sociale.
Le mot de décentralisation a été cause qu'on a adressé à l'idée qu'il représente, ou du moins qu'il a la prétention de représenter, certaines critiques qu'elle ne méritait pas. On lui a reproché, en effet, de n'avoir pas de limites ; à partir du moment où l'on décentralise, diton, on décentralise toujours, et il n'y a aucune raison pour s'arrêter dans ce mouvement progressif qui va du plus grand à un plus petit et de ce plus petit à un plus petit encore : on décompose et on morcelle en une infinie multitude de particules ou d'atomes que n'unit aucun lien.
Ce reproche est injuste sans doute, mais le terme semble s'y prêter.
Que dit. au contraire, le régionalisme ?
Le régionalisme soutient qu'il y aurait
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autant de danger dans l'éparpillement ou
l'émiettement d'en bas que dans la congestion ou l'hypertrophie du sommet, et qu'il n'est pas moins nécessaire de lutter contre les excès de l'individualisme ou du particularisme que contre ceux de la force de condensation. Il se trouve ainsi, à ce point de vue, à moitié chemin entre la décentralisation telle qu'on nous la représentait plus haut et la centralisation telle que nous la connaissons aujourd'hui.
La décentralisation serait donc, si l'on veut, le point de départ du régionalisme. Mais il est indispensable de contenir d'abord l'élan immodéré de cette marche en sens contraire, de lui fixer des bornes précises, de déterminer le point où elle doit s'arrêter, et. là, d'organiser, de construire et de faire vivre, car le mouvement décentralisateur est par lui-même infécond et marque moins un système à réaliser qu'une première direction à suivre.
Le régionalisme organisateur, constructeur et vivifiant, doit donc venir après l'indispensable effort de décentralisation ; mais ce premier effort ne serait rien sans lui, et le terme même, qui n'est exact que jusqu'à un certain