DÉCENTRALISATION ET RÉGIONALISME
l'ardeur et la conviction avec lesquelles sont menées quelques-unes de ces entreprises, qui, mieux conçues et dirigées dans un sens plus régional, auraient une autre valeur et une autre importance, donneraient à la pensée provinciale une vie autrement féconde, et à tant de stériles efforts une tout autre portée.
Le but de la décentralisation ne doit pas être, en effet, de réaliser comme un Paris en miniature dans chaque centre régional, mais de faire à son tour œuvre personnelle et créatrice, de trouver pour la pensée provinciale un mode d'expression esthétique en harmonie avec tout ce qui peut le mieux, autour d'elle, l'inspirer et la soutenir. Cela seul constituerait un progrès, un enrichissement réel de la pensée collective, laquelle doit puiser sa force et son pouvoir de rajeunissement dans ces expériences multiples, produites en simultanéité, mais selon des lois différentes.
Ne vous paraît-il pas qu'il y ait certain avilissement, au contraire, dans cette servitude intellectuelle de la province par rapport à Paris ? Je n'ignore point combien il est difficile de lutter contre les goûts du public, qui, par la lecture quotidienne des journaux, des
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revues et aussi des œuvres de ce grand centre artistique, est acquis d'avance à ce que les entrepreneurs de spectacles, par exemple, en exportent régulièrement pour lui avec une dédaigneuse impudence. Mais il est affligeant de voir comme on s'applique à l'entretenir dans ces mêmes goûts, sous le prétexte de créer une vie régionale, et comme on fait peu en somme, oui, bien peu, pour l'en détourner et lui donner des raisons convaincantes de renouveler son esthétique.
Cela même que Paris réussit chaque jour avec une maîtrise qui soulève l'admiration du monde entier, et dans des conditions de publicité et de ressources telles que toutes les chances de réussite sont pour lui. la province luttera-t-elle pour le réaliser à son tour dans son domaine propre, alors qu'elle ne peut reunir de son côté les mêmes chances ni égaler cette maîtrise ?
Eternelle duperie, d'ailleurs, qu'une décentralisation où la pensée provinciale ne vivrait que de la pensée parisienne !
■Von point qu'il faille rejeter aveuglément' ou se refuser à multiplier les occasions de cultiver le goût des belles choses, d'éclairer
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son sens critique, de mieux pénétrer nos grands chefs-d'œuvre, ou simplement de connaître les œuvres intéressantes de nos meilleurs auteurs contemporains, comme nous le permettent par exemple certaines tournées théâtrales, hien qu'à vrai dire on nous donne trop souvent, en guise de pâture intellectuelle, les produits d'un art frelaté d'où la beauté semble avoir été systématiquement exclue. Mais L'esprit régional doit chercher surtout à réaliser lui-même son idéal de beauté en des œuvres qui serviront le mieux ses aspirations naturelles ; car la véritable décentralisation consiste justement à préparer, à favoriser l'éclosion dune littérature régionale ou d'un régionalisme littéraire aux caractères de plus en plus expressifs.
Décentraliser est bon, décentraliser est nécessaire ; mais, nous le répétons, la décentralisation n'est qu'une œuvre vaine si elle n'est pas à chaque instant inspirée, animée par l'idée régionaliste. si elle ne conduit pas au régionalisme effectif, si elle se contente de servir et de répandre, sous une forme déguisée, le principe même de centralisation.
Le décentralisateur doil donc être avant tout
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un régionaliste. et, > il ne l'est pas. non seulement il n'aperçoit pas avec netteté la fin suprême vers laquelle tendent ses efforts d'une manière inconsciente, mais encore, comme il s'arrête aux moyens el que ces moyens ne tardent pas <;i se retourner contre lui, il ne peut arriver qu'à des résultats négatifs el annihile ainsi de ses propres mains l'œuvre commencée : il aura, sans s'en douter, introduit le principe destructeur au cœur même de celle œuvre.
Nous n'avons guère voulu parler jusqu'ici que de la décentralisation littéraire et artistique : la même question se posant sous une forme identique dans tous les autres domaines, tes mêmes arguments peuvent y être repris, et ils y gardent la même valeur. Ces explications auront suffi, croyons-nous, pour montrer d'une part qu'on ne doit pas confondre certaine décentralisation avec le régionalisme, et. d'autre part. que. si le régionalisme doit commencer par la décentralisation, celle-ci. à son tour, ne saurait se suffire à elle-même ; car. en fin de compte. — et ce sera notre conclusion — . il n'y a de décentralisation réelle que la décentralisation régionaliste.
La Région
La région forme l'assise fondamentale du
système régionaliste. Elle est à la base de la nation, comme la commune est à la base de la région elle-même.
Mais comment constituer la région, et que sera-t-elle ?
Si la déjà vieille division de la France par départements ma pas encore réussi, malgré les années, à dissocier en nous d'une manière notable les éléments dont se compose l'âme régionale, elle nous a fait perdre cependant la notion de la région elle-même.
C'est pourquoi il semble aujourd'hui si difficile pour certains d'élargir le cercle étroit où le département a comme enfermé notre vision géographique et administrative. Un effort est
LA RÉGION »r,
nécessaire, — non pas. au fond, pour prendre conscience des rapports naturels qui nous unissent au reste de la région, découpée en petits fragments par la division départementale, car cette conscience, il semble bien que nous ne l'ayons pas perdue — . mais pour nous hausser à un horizon plus vaste, auquel nos yeux ne se sont pas accoutumés.
Que vaut pourtant une habitude prise au regard d'un intérêt social de cet ordre-là ?
La tâche de ceux qui seront chargés un jour d'établir la nouvelle division de la France en régions ne sera certainement pas facile : leur œuvre paraîtra sans doute un peu arbitraire par endroits. Il y aura même quelques discussions assez vives, et les protestations ne manqueront point. La division la plus logique et la plus équitable ne saurait faire disparaître les rivalités et empêcher le mauvais vouloir : nous serions étonnés qu'il en fût autrement. Ceci, d'ailleurs, est très négligeable.
Mais à quelles considérations devra-t-on obéir pour refaire ainsi la carte de la France ?
Il est nécessaire, selon nous, que certains
principes soient reconnus exacts avant d'entreprendre toute étude.
Ainsi, le nombre des régions devra être aussi petit que possible ; dans le cas contraire, on risque, en effet, de retourner à l'erreur départementale, et de créer encore, sous une forme nouvelle, des organes qui feront double emploi. Il ne faudra pas non plus cependant, que ces régions soient trop grandes, car elles risqueraient d'englober tant d'intérêts différents, tant d'éléments étrangers, sinon même opposés les uns aux autres, qu'il en résulterait un malaise général et un fonctionnement imparfait. Enfin, cette division ne devra avoir aucun caractère artificiel, mais paraître plutôt comme l'expression d'une réalité vivante ou la sanction officielle d'un état de choses naturel.
Il ne suffira pas, en effet, de prendre un crayon et de tracer quelques lignes un peu au hasard, comme cela se fit pour certains départements. Il faudra s'inspirer, au contraire, le plus possible des conditions matérielles, des besoins existants, des intérêts reconnus ; il faudra même consulter directement l'opinion régionale, l'inviter à se prononcer sur les déci-
sions qui auront paru le plus raisonnables.
C'est à ce prix seulement qu'on pourra faire de la bonne besogne et qu'on évitera le danger des mesures hâtives, irréfléchies, incapables de donner satisfaction aux plus légitimes désirs, incapables par conséquent de résoudre les questions importantes comme celles dont nous nous occupons en ce moment.
La nature du sol et jusque du sous-sol, la température, la race avec ses caractères propres, ses traditions et son parler, ses manifestations littéraires et artistiques même, les rapports et les actions réciproques entre l'homme et le milieu naturel, les affinités entre populations, la connexité de leurs intérêts, la qualité des ressources comme la qualité du travail. tout cela doit fournir autant d'indications précises pour déterminer la région, la différencier de celles qui l'entourent.
Car la région, au sens profond du mot. n'est pas seulement une terre avec sa physionomie éternelle et fatale, indépendante de la volonté de l'homme, mais une personne morale, intelligente, active, qui. étroitement retenue à la terre et soumise au rythme de ses lois. peut. dans une certaine mesure, agir encore sur elle.
Mais n'est-ce pas là, nous dit-on, reconstituer les anciennes provinces ?
Il est étonnant comme le fantôme du passé peut troubler encore certains esprits. D'abord, les régions nouvelles seront très probablement en nombre plus restreint, ce qui contribuera à garder la France d'un particularisme débilitant. Puis le perfectionnement des moyens de communication permet de nos jours trop de pénétrations réciproques pour que les vieilles barrières se dressent encore entre régions, et aussi pour que le gouvernement central puisse redouter une autonomie trop indépendante. Enfin, ni les nécessités, ni les mœurs contemporaines n'offrent de comparaison avec celles d'autrefois : un esprit nouveau animera tous ces jeunes organismes qui représenteront demain une des formes du progrès.
La nouvelle région sera donc à la fois une réalité géographique, géologique et climatérique, voilà pour le milieu lui-même ; — une réalité ethnique, intellectuelle et économique, voilà pour l'homme qui y vit.
LA RÉGION i'»
Cette double réalité, le milieu et l'homme, avec toutes les relations qui s'établissent de l'un à l'autre, cette double réalité, sous laquelle viennent ><i ranger d'autres réalités encore, constitue la région.
Dans une telle région, tout conspire pour l'unité et la conscience de cette unité, comme dans le corps tous les organes ont une même fin. qui est la vie animée. Elle représente, en effet, un véritable organisme où tout se tient, où les différentes parties sont solidaires les unes des autres, où le jeu des forces tourne comme dans un cercle, où règne en un mot l'harmonie.
C'est de tous ces organismes-là. au caractère synthétique, qu'est formé le grand organisme national, de la même manière que, dans l'organisme régional entrent et agissent tous ces organismes en petit qu'on appelle les communes, lesquelles sont à leur tour quelque chose de complet et de vivant.
La nation devient de la sorte la grande image de la région : sa formule serait donc, comme pour cette dernière, un concours harmonieux d'organismes. La vie de chacun de ces organismes est, en un sens, indépendante
de toutes les autres, c'est-à-dire que. pour leur activité propre, les communes peuvent se passer de la région et les régions peuvent se passer de la nation. Mais, comme la région est faite <lc ces communes, et la nation de ces régions, et comme d'un coté l'intérêt de la région et de l'autre celui de la nation exigent que les organes respectifs soient assurés du meilleur fonctionnement. — la région favorisera la vie et l'activité communales, de même que la nation favorisera la vie et l'activité régionales, mais jamais en les opprimant d'une tyrannique ingérence qui paralyserait les mouvements de l'organisme, sans rien stimuler ni rien enrichir.
Plus naturelle, et plus grande, et plus personnelle aussi que l'artificiel, et mesquin, et informe département, si la région a par ellemême plus de raisons d'être, elle a encore, de par son organisation, de plus sérieuses chances de prospérer. Elle réalise d'une manière remarquable, ou du moins sous la forme la plus heureuse que l'homme ait encore trouvée, L'indispensable division du travail où chacun prend la part stricte qui lui doit revenir : et non point certes pour se consacrer exclusive-
ment à elle sans entente avec le voisin, mais, comme elle fait partie d'un ensemble, pour contribuer à porter cet ensemble au degré de perfection le plus élevé qu'il lui soit possible d'atteindre.
Même si l'arrondissement et le département doivent subsister dans la nouvelle division de la France (et il en est encore question, pour des raisons administratives, en vue, par exemple, de faciliter certaines démarches du pouvoir central, une action directe de contrôle, à laquelle il ne pourrait renoncer de propos délibéré . la personne régionale sera assez forte, assez vigoureuse, assez consciente d'elle-même pour se jouer de ces entraves et n'en être pas gênée dans ses mouvements. Peut-être, d'ailleurs. — et ceci nous ne pouvons le prévoir — , en fera-t-elle apparaître petit à petit d'une manière si probante toute l'inutilité, qu'ils finiront alors par tomber d'eux-mêmes. Il n'en résultera que des économies pour le budget et une simplification encore plus grande des rouages administratifs? dont quelques-uns ne répondent désormais à rien, en admettant qu'ils aient jusqu'à ce jour répondu sérieusement à quelque chose.
Les Régionalistes et leur action Symptômes encourageants.
Les Régionalistes et leur action
Les mots de « régionalisme » et « régionalistes » sont aujourd'hui à la mode : lisez les journaux, écoutez nos orateurs politiques. Ce qui faisait sourire encore il y a cinq ou six ans à peine, comme un archaïsme un peu ridicule ou une irréalisable chimère, fournit aujourd'hui une matière abondante aux dissertations de nos principaux chroniqueurs et figure dans les programmes électoraux ou les déclarât ions gouvernementales.
Un des militants qui ont contribué le plus à répandre, à vulgariser, à rendre populaire en France la belle idée régionaliste. signalait non sans quelque malice, dans une de nos feuilles les plus répandues, l'étrange et amusant état d'esprit de ceux qui croient ainsi avoir découvert la Méditerranée. Ce qui paraît
nouveau à ces grands enfants, toute une génération de jeunes hommes d'élite ne cessait de le proclamer et de le prêcher dans la France entière depuis déjà plus de dix années. Mais on ne les écoutait, au début, que d'une oreille distraite.
L'idée régionaliste a cependant fait du chemin. Qu'importe, au surplus, si ceux qui la prônent et semblent la revendiquer désormais comme une propriété personnelle sont naïvement convaincus de lavoir découverte, pourvu qu'elle ait pénétré peu à peu dans les esprits.
Les premiers régionalistes peuvent donc être fiers de leur œuvre : car cet idéal qu'ils entrevoyaient dans leurs rêves, ils ont fini par le rendre plus accessible, plus actuel, plus vivant : ils l'ont petit à petit rapproché de nous, de nos mœurs, des nécessités contemporaines.
La réalité se chargeait, d'ailleurs, de leur venir lentement en aide, confirmant par les excès mêmes du système centralisateur tout ce qu'il y avait de profond, de juste, de vrai, — pourquoi ne dirions-nous pas aussi de scientifique . dans leurs doctrines.
C'est, en effet, que, s'ils ont été d'abord des poêles, ils sont devenus encore des savants.
Cette génération a formé son esprit dans les Facultés de lettres et de sciences, dans les bibliothèques universitaires, de mieux en mieux outillées, dans les laboratoires, où le travail s'est fait chaque jour plus riche à la fois et plus précis. On lui a appris à ne pas se payer de mots, à voir les phénomènes de la nature d'un œil plus clair et plus averti : on lui a montré, d'autre part, ce qu'il y avait de fécond dans la méthode qui consiste, après avoir découvert un principe premier, à le replacer aussitôt dans la vie. à le faire connue descendre dans les choses, à en tirer en un mot l'application naturelle. C'est dire qu'on a enseigné à ces jeunes hommes à ne pas demeurer de simples et vains abstracteurs de quintessence, mais à s'efforcer, au contraire, d'être de plus en plus de véritables hommes d'action.
L'honneur en revient donc, — il faut le dire bien haut — . aux éducateurs de cette génération nouvelle. Mais elle a eu aussi d'autres éducateurs, qui. sans enseigner du haut d'une chaire, n'en ont pas moins rempli auprès d'elle un très grand rôle. Je veux parler des félibres, des félibres de la renaissance pro-
vençale d'abord, puis des félibres de toutes les régions méridionales. Ils ont eu la foi. et ils nous Font transmise : ce sont bien eux, au fond, nos véritables pères intellectuels. C'est leur travail qui a engendré le nôtre, c'est leur effort qui a facilité notre effort. S'ils ne nous avaient pas devancés dans la vie,s'ils n'avaient pas frayé notre voie et ne nous avaient pas montré la route à suivre, comment aurionsnous pu seulement entreprendre le parcours ? Oh ! je sais bien qu'ils étaient surtout des mystiques, et qu'ils ne distinguaient pas toujours avec une assez grande netteté les moyens pratiques pour atteindre leur but! N'importe: c'étaient des prophètes, c'étaient des apôtres ; et toute œuvre noble et vraiment humaine a besoin sur terre de prophéties et d'apostolats. L'étoile des félibres nous a porté bonheur : elle avait guidé leurs premiers pas, et, avant de disparaître dans le ciel méridional, si tant est qu'elle ait déjà disparu, elle a, de ses derniers rayons, stimulé nos jeunes forces, encouragé nos jeunes ardeurs. S'ils furent des rêveurs et des lyriques, tandis que nous sommes aujourd'hui des réformistes et des hom-
LES RÉGIONALISTES ET LEUR ACTION o.)
mes d'action, nous défendons cependant toujours la même cause.
Parce que nous avons mieux réfléchi que nos devanciers, mais peut-être aussi parce que l,i vie et l'expérience, chaque jour plus âpres et plus rudes, nous ont façonnés, nous, leurs successeurs, pour une lutte plus exacte et plus méthodique, pour une organisation plus positive et plus « sociale ». nous savons mieux qu'eux ce que nous voulons et ce que nous pouvons. Mais nous n'en sommes pas moins les continuateurs des félibres. et notre régionalisme, tout conscient qu'il est. ne fait que développer en somme ce que déjà contenait en germe leur lyrisme ardent.
Un organe qui a beaucoup fait en France pour le mouvement régionaliste. c'est V Action Régionaliste, bulletin mensuel de la Fédération Régionaliste française. Cette association. dont le siège est à Paris, a pour but général de « mettre en rapport et de grouper toutes les collectivités et toutes les personnalités qu'intéresse le mouvement régionaliste ; d'organiser
en province et à Paris des congrès et des campagnes de presse et de conférences pour la propagande des idées régionalistes ; de susciter ou d'encourager toutes les initiatives tendant à développer la vie locale ou régionale en France. >>
C'est grâce à Y Action Régionaliste que le mouvement a pu se faire avec méthode, intelligence et discipline, et qu'il a tout de suite acquis L'unité indispensable pour le succès de pareilles entreprises. Ce Bulletin a déjà une dizaine d'années d'existence : l'on peut dire qu'en ces dix ans. grâce au dévouement et à l'activité de ses principaux collaborateurs ou de ses représentants dans chaque province, il a accompli une œuvre excellente de haut patriotisme. Les événements ne tarderont pas à mettre en lumière le grand rôle joué par la Fédération Régionaliste et son organe dans la reconstitution des forces françaises...
Nous ne pensons jamais sans émotion aujourd'hui aux premières réunions de Y Action Régionaliste, en plein Quartier Latin, dans des appartements plus que modestes. Il fallait nous voir découper le pays en belles tranches régionales, plus fraîches et
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plus saines en vérité que le petit et sec et pauvre département. C'étaient bien, comme nous les appelons maintenant entre nous, les « temps héroïques ! > Epoque féconde, époque admirable, où se forgeaient nos volontés, se trempaienl nos caractères, dans l'enthousiasme de la jeunesse cl La fièvre des militants !
Puis ce fut la séparation... Quelques-uns d'entre nous s'en retournèrent dans leur coin de France, ou plutôt s'appliquèrent à rendre plus intimes les li<in> héréditaires avec le sol natal et à stimuler le sentiment de la race dans le cœur de leurs compatriotes. Et. comme notre esprit de zélés défenseurs de l'idée régionaliste avait été préparé par l'étude et la discussion, les solutions pratiques, les réalisations matérielles ne tardèrent pas à apparaître dans nos projets de « reconstrucleurs » nationaux. Mais nous ne cessions, d'un bout de France à l'autre, de maintenir entre nous les relations nécessaires : V Action Régionaliste venait nous dire chaque mois ce qui se faisait dans les autres provinces, entretenant ainsi les courages, rallumant toujours les ardeurs.
Parmi ces vaillants champions, il en était
un surtout qui se faisait remarquer par la vivacité de son intelligence, par son éloquence entraînante et sa réconfortante bonhomie : J. Charles-Brun, agrégé de l'Université, professeur libre, qui avait renoncé momentanément à un poste de province pour s'employer corps et àme aux premiers essais d'organisation. Un visage allongé, une barbe blonde, un regard éveillé derrière des lorgnons de myope, une taille élancée fort au-dessus de la moyenne, de grands gestes de méridional, tel était le personnage ; et. si vous voulez le connaître davantage, ajoutez encore ceci : une étonnante facilité d'improvisation, la parole même en chair et en os.
Mais son éloquence, croyez-le bien, n'était pas irréfléchie. Elle s'était mise au service d'une cause reconnue juste et n'allait pas sans un grand courage et un robuste entêtement. Ce jeune secrétaire général de la Fédération Régionaliste française était, dans le groupe, un de ceux qui savaient le mieux où ils allaient. C'est, en effet, lui qui centralisait tous les efforts des premiers militants, qui régularisait ce qu'il pouvait y avoir d'un peu discordant, au début, en leur diversité : c'est lui
qui leur servait de point de jonction et d'entente. Non content d'être l'âme même de la Fédération, il la représentait encore au dehors et, par une propagande véritablement apostolique, tâchait de faire entrer peu à peu l'idée régionaliste dans La niasse trop indolente des provinces les plus lointaines.
Gréer un mouvement en créant d'abord un état d'âme, ou, si l'on veut, une disposition d'esprit favorable, voilà le moyen par lequel notre ami J. Charles-Brun espérait inébranlablement atteindre le but proposé ! La conférence, le journal, la revue, les plaquettes, il ne reculait donc devant rien pour cela : mais c'est surtout dans la conférence qu'il trouvait son arme la plus sûre, et il parcourait ainsi le pays depuis Lille jusqu'à Toulouse, depuis Lyon jusqu'à Bordeaux, se dépensant partout sans jamais sentir de lassitude. A Paris même, il ne pouvait rester en repos. Il entraînait derrière lui ceux qui hésitaient encore ou n'avaient pas encore trouvé la voie.
L'Action Régionaliste et J. Charles-Brun ne doivent pas être séparés l'un de l'autre dans notre gratitude. Et puisque l'avenir semble nous sourire maintenant, il est juste que no-
tre première pensée, avant d'entreprendre de nouvelles campagnes, aille à ceux qui ont connu les heures difficiles et eurent le mérite de travailler dans l'indifférence générale sans savoir d'avance si leur peine et leur fatigue seraient un jour récompensées.
Symptômes encourageants
C'est peut-être surtout dans l'enseignement que s'offrent à nous quelques-unes des premières applications officielles les plus intéressantes de l'idée régionaliste.
Il faut dire, d'ailleurs, que c'est aussi dans l'enseignement que cette idée se répandit le plus vite, qu'elle recruta quelques-uns de ses partisans les plus dévoués et sut ainsi se créer quelques-unes de ses forces d'action les plus « agissantes ». Je ne crois pas nécessaire de citer ici des noms ; mais tous ceux qui suivent le mouvement depuis les premiers jours savent bien la part qu'y ont prise et qu'y prennent de plus en plus les professeurs de l'enseignement secondaire ou de l'enseignement supérieur, et même, en dépit des résis-
tances administratives, certains représentants de l'enseignement primaire.
Quand une idée trouve pour la défendre ceux-là mêmes qui sont chargés de l'éducation des jeunes esprits, elle commence à avoir de grandes chances pour elle.
Le jour où Ton se décida à mettre enfin dans les programmes des lycées et collèges, comme des écoles primaires supérieures et des écoles normales d'instituteurs (et cela ne date guère que d'une dizaine d'années) la langue espagnole et la langue italienne sur le même pied que l'anglais et l'allemand, on fit une véritable révolution universitaire. On donnait ainsi raison à ceux qui croyaient que l'enseignement ne devait pas demeurer quelque chose d'uniforme et de rigide et prétendaient au contraire qu'il ne pourait devenir véritablement national et par conséquent utile pour tous qu'en s'adaptant. dans la mesure des choses possibles, à nos différentes régions.
Le Midi de la France a. en effet, besoin de ces deux langues : elles ont leur place tout indiquée dans nos grands et petits établissements d'éducation nationale, sans omettre, cela va de soi. nos écoles de commerce ou
d'arts et métiers. Il serait superflu d'ajouter que renseignement des langues méridionales correspond mieux que celui des langues du Nord à l'esprit et au tempérament des élèves du Midi de la France. N'est-ce donc pas du bon régionalisme, et même du meilleur, que d'avoir permis à ces derniers de développer leurs facultés intellectuelles dans une atmosphère plus favorable à ce développement, selon une loi et une direction plus conformes à leur nature ?
Dans LTenseignemen1 supérieur, nous agitons à des tentatives du même genre, et l'institution des Universités régionales commence à donner des résultats qui sont loin d'être médiocres : quelques Facultés de lettres et de sciences luttent avec une belle énergie et une souple intelligence pour imprimer à certaines branches de leur enseignement cette nouvelle orientation.
Quant à l'enseignement primaire. — où il serait naturel de trouver l'un de nos meilleurs appuis, dont le concours nous serait même plus précieux peut-être qu'aucun autre — , si. pour des raisons sur lesquelles il serait inutile d'insister, l'idée d'unification
nationale, très juste en soi. a conduit k celle de nivellement national, dont les applications, il faut oser le dire, n'ont pas été heureuses pour le pays, en revanche certaines initiatives, comme l'utilisation des parlers locaux pour la connaissance de la langue française, ou comme 1 enseignement de l'histoire locale, d'autant plus louables quelles pouvaient être mal interprétées en haut Heu. se sont produites non sans quelques succès dans certaines régions. Mais il ne faut pas nous faire trop d'illusions ; c'est encore dans cette partie de l'enseignement que l'idée régionaliste rencontrera le plus d'hostilité : c'est donc là que les bonnes volontés devront agir avec le plus de constance.
Dans le domaine littéraire et artistique, nous voyons de mieux en mieux ce que peuvent arriver à produire la force et la vérité d'un principe comme celui que nous étudions.
Le roman régional, illustré par de grands noms et de belles œuvres, montre en effet chaque jour comment un genre parvient à s'enrichir ou se rajeunir en demandant à la nature et à l'âme provinciales des ressources nouvelles d'observation et de vie. Notre poésie semble sentir également tout ce que retrou-
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vera d'élan et de fraîcheur l'inspiration languissante si elle va puiser dans les entrailles du >ol la sève qui devra la nourrir. De même, lès «ssais de théâtre régional se multiplient avec tant de confiance dans la France entière que le jour n'est peut-être pas loin où le suceès d'une pièce vraiment populaire en assurera le triomphe et en déterminera l'avenir.
Et je parle aussi bien des œuvres proprement françaises que des œuvres écrites dans l'un de nos idiomes provinciaux.
L'artiste et le musicien comprennent enfin de mieux en mieux qu'ils exprimeront la beauté des hommes et la beauté des choses, l'âme humaine et l'âme universelle, avec des moyens aussi sûrs, avec un sentiment aussi profond de la vie. avec une sincérité et une vérité aussi émouvantes, s'ils s'efforcent de dégager de cela même qui les entoure, de ce qu'ils peuvent voir tous les jours, de ce qu'ils connaissent donc et surtout de ce qu'ils aiment, la forme, la couleur, le rythme dont se font les grandes œuvres.
Aussi, dans certaines villes de France, commence-t-on déjà, guidé par cette même conception, à réaliser le vrai Musée provincial,
qui. centralisant et fixant les manifestations les plus significatives et les plus remarquables de l'art local, devient de la sorte comme le cœur artistique de chaque région. Des comités d'action et de vigilance luttent partout, non seulement pour arracher à des mains sacrilèges nos vieux monuments qui représentent le mieux les caractères du pays et en évoquent l'histoire avec le plus de fidélité, mais encore pour protéger contre l'enlaidissement, l'asservissement ou même contre les forces de destruction les paysages et les beautés naturelles de toutes nos provinces françaises.
A quels signes pouvons-nous juger encore du degré actuel de pénétration de l'idée régionaliste ?
Il n'en manque pas autour de nous.
C'est d'abord qu'aujourd'hui tout le monde veut être régionaliste, ou pour le moins décentralisateur. On a vu, par exemple, aux dernières élections législatives, certains candidats auxquels toutes ces questions étaient
jadis indifférentes. — quand ils ne tenaient pas pour des êtres inférieurs ceux qui passaient leurs veilles à les étudier — , se sentir soudainement pris d'un violent amour pour elles et adorer ce qu'ils avaient brûlé autrefois.
Spectacle édifiant et qui nous a fait bien rire, nous qui connaissions ces hommes-là de longue date ! Je n'ignore point qu'il n'y avait dans cette affaire que grossiers appétits en jeu ; mais il est assez curieux de voir que, pour « arriver ». des hommes aient senti la nécessité de prendre ce déguisement.
On peut même craindre qu'il n'y ait à un moment trop de régionalistes et que l'idée ne se déforme en passant par tous ces cerveaux. Le danger est aussi que l'ennemi s'introduise dans la place : mais un peu de vigilance, des congrès plus fréquents et la discipline des purs théoriciens ne tarderont pas à réduire à l'impuissance tous les malicieux et les « arrivistes » qui peuvent déjà comploter dans l'ombre. Le public est désormais averti : il ne devra accorder sa confiance qu'à ceux qui représenteront le régionalisme intégral.
Je parlais plus haut des dernières élections.
Quelques-unes des idées qui nous tiennent le plus au cœur, pour lesquelles il nous a fallu soutenir les combats souvent les plus rudes, s'étalaient orgueilleusement dans certains programmes. Nous ne parlons pas seulement de l'idée générale de décentralisation, dont la banalité n'empêche pas qu'elle ne prête parfois, sans doute à cause du mot, à des confusions et des erreurs tout à fait regrettables, comme nous l'avons déjà montré ; nous parlons de projets précis, de projets complets, étudiés par nous avec tout l'appareil de documentation qu'ils exigent, comme par exemple l'autonomie communale.
D'autres signes encore qui nous sont favoîables, c'est notamment le dépôt de certains projets de lois par des ministres de la République (il est vrai que ces projets sont en petit nombre) : celui de l'autonomie des ports de commerce, pour n'en citer qu'un, puisque nous venons d'invoquer le principe d'autonomie. — de plus en plus cher, semble-t-il, aux derniers « ralliés » de l'idée régionaliste, sans qu'ils en comprennent toujours la portée, la vraie signification, les limites exactes.
Et, avant de quitter le domaine politique, mentionnons enfin le programme du ministère Briand, avec son projet de réforme administrative : s'il n'était qu'un commencement ou plutôt une simple ébauche, il eut du moins le mérite d'amorcer la question et de lui donner quelque chose d'officiel qui lui créa bien des sympathies. Nous aurons d'ailleurs l'occasion de revenir plus loin sur cette réforme, ainsi que sur la réforme électorale et le scrutin de liste régional, dont on commence à parler à l'heure où nous écrivons ces lignes.
Mais on nous permettra d'avoir plus de confiance encore, bien que certains puissent y voir un idéalisme quelque peu puéril, dans l'état d'âme ou d'esprit créé pour la plupart de nos provinces par la campagne régionalïste. La constatation de ce fait dépasse déjà les pures limites de l'abstrait : il est indiscutable que certaines questions se posent aujourd'hui qui ne se posaient pas, du moins avec cette clarté ou cette conscience, il y a seulement dix années. Chacun n'a qu'à regarder autour de lui pour noter un profond changement dans l'opinion publique.
Le travail incessant de propagande, disionsnous, contribua merveilleusement à préparer le sol où devait germer un jour la semence, déposée par des mains fidèles. Et aucun moyen n'a été négligé pour cette œuvre de préparation, parce qu'on en comprenait l'importance et que rien de bon ne pouvait être obtenu sans cela. L'idée régionaliste se développerait, on le savait bien, avec une facilité ou une rapidité d'autant plus grandes que les sillons auraient été ouverts plus profondément.
Nous avons même été surpris, — pourquoi n'en pas faire l'aveu ? — de l'accueil réservé dans la France entière au projet Briancl, des marques de chaude approbation qu'il a reçues partout. Les commentaires publiés par la plnpart des grands journaux (et nous étions certes loin de nous attendre à un pareil entrain) ont témoigné de l'impatient désir où l'on était en France de voir réorganiser notre adminis- I rai ion selon une tout autre conception que la conception centraliste qui nous régit en ce moment.
Il est vrai que presque tous les hommes éminents de la politique française s'étaient
mis enfin à leur tour à dénoncer les abus et flétrir les errements de cette vieille administration que personne en Europe ne nous envie ; mais faisaient-ils grand'chose pour y porter remède quand ils étaient eux-mêmes au pouvoir ?
Le régionalisme économique, lui aussi, avait bien élevé la voix ; mais il manquait encore aux divers groupements cette forte et complète organisation, cet esprit de solida rite qui en font la puissance. Le souci des intérêts régionaux, à tout instant lésés par une centralisation routinière ou simplement par 1 indifférence administrative, a fini par se faire jour chez ceux-là mêmes qui renonçaient à la lutte. Et c'est pourquoi le corn merce. l'industrie, l'agriculture comprennent de mieux en mieux quel est le grand ennemi qu'il leur sera indispensable d'abattre pour se développer librement.
Ainsi, le régionalisme s'impose petit à petit à l'élite française, aux esprits français : et. si la réalisation pratique des théories régionalistes ne doit pas aller sans de nombreuses difficultés, le travail qui se fait dans les idées semble en aplanir les voies dès ce moment
même. Le régionalisme devient chaque jour une nécessité plus pressante ; et nous pouvons dire que l'avenir est à nous, par la force irrésistible des choses, comme l'aboutissement naturel et fatal de l'évolution qui nous conduit.
Sorbonne et Province. — Universités
régionales.
Dans nos Universités méridionales.
Sorbonne et Province
Les reproches qu'on a adressés naguère à la Sorbonne peuvent se réduire en somme aux deux suivants : la Sorbonne est responsable de ee qu'on appelle la « crise du français », ayant appuyé les réformes de 1902 et le système des équivalences ; et elle est responsable encore de la « crise de la culture classique », ou du mal d' « érudition à la germanique », dont souffre aujourd'hui l'esprit universitaire.
Il est assez facile de découvrir les raisons. plus ou moins avouables, qui se cachent sous ces critiques, bien que le langage des nouveaux censeurs de la vieille institution ne soit pas toujours un modèle de clarté. Mais nous ne voulons pas défendre ici la Sorbonne : d'autres ont su le faire mieux que nous. et. au demeurant, elle est elle-même assez puissante
pour se défendre par ses propres moyens. !Noiis voudrions montrer simplement quelle a été la cause première des campagnes menées contre elle tous ces temps derniers*.
Si l'on y regarde d'un peu près, on verra en effet qu'elle est rendue responsable à la fois de la situation de notre enseignement secondaire et de celle de notre enseignement supérieur. La nature des programmes scolaires et la manière dont ils sont appliqués dans les lycées et les collèges, de même que les méthodes de travail et l'esprit que l'on apporte aux choses littéraires dans nos Universités, tout cela, paraît-il. c'est aux professeurs de la Sorbonne que nous le devons.
Que quelques-uns d'entre eux aient pris une part très active à l'œuvre de réforme de notre enseignement secondaire et contribué personnellement beaucoup à donner une orientation nouvelle à notre enseignement supérieur, on ne peut vraiment le nier. Mais de là à rejeter sur la Sorbonne tout entière ce qui a été fait et ce qui se fait encore dans l'un et 1 autre cas, il y a loin !
C'est à un point de vue différent que nous devons maintenant nous placer et envisager
le problème. Nous regrettons qu'on n'y insiste pas davantage dans les discussions parlementaires, car la question n'est nullement négligeable.
La Sorbonnc semble supporter en ee moment les conséquences de la situation qu'elle s'est créée elle-même et de celle qui en est résultée pour les Universités de province. Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'elle soit devenue une sorte de bouc émissaire et qu'on veuille faire retomber sur elle tous les péchés de l'enseignement secondaire et de l'enseignement supérieur. L'importance qu'elle a prise chaque jour, le rôle de plus en plus large qu'elle a voulu jouer en matière d'éducation, non seulement la désignaient d'avance aux coups de ses ennemis, mais encore devaient forcément la conduire à présenter, qu'elle le voulût ou non, un très réel danger pour les autres centres de culture universitaire.
Disons tout de suite, afin qu'on ne se méprenne point sur le sens de nos affirmations. qu'il n'est sans doute pas d'oeuvre nationale qui rende en temps de paix de plus grands services à la France. C'est par la pensée que nous régnons au dehors : nos adversaires ne
nous le pardonnent pas et font tout ce qui leur est humainement possible pour nous arracher cette suprématie. La nouvelle Sorbonne nous en assure le maintien, fortifiant les positions acquises et réalisant même de nouvelles conquêtes. Elle brille dans le monde d'un éclat sans rival : les étudiants étrangers recherchent de plus en plus un enseignement si varié et si riche : son activité et sa fécondité, sa puissance d'adaptation à la vie moderne, ne sont pas une des moindres surprises réservées à l'univers par la France vaincue, mais tonjours glorieuse.
Qu'il n'y ait pas d'imperfections dans cet immense édifice, qui donc le soutiendrait sérieusement ? Mais ces défauts proviennent beaucoup moins de l'institution elle-même et de son esprit que de la manière dont quelquesuns de ses membres semblent comprendre leur rôle d'éducateurs. Et l'on ne peut nier non plus qu'à ce point de vue il y ait quelque chose de vrai dans les critiques formulées. Le vrai mal, au fond, n'est pas là, car les hommes et les modes passent.
C'est au détriment des Universités de province que la nouvelle Sorbonne a vu s'accroî-
tre son influence et sa prospérité. Le nombre de ses chaires dépasse la centaine ; elle compte plus de trois mille étudiants français, hommes ou femmes, auxquels il faut ajouter quinze cents étudiants étrangers environ, ce qui donne un total de près de cinq mille. Pendant ce temps, les Facultés de province, lettres et sciences, lettres surtout, voyaient leurs salles de cours et de conférences désertées petit à petit par les étudiants, qui préféraient se tourner vers Paris, où ils espéraient trouver une préparation plus complète, plus vivante, lui milieu intellectuel plus favorable, avec aussi de plus nombreuses chances de réussite aux divers concours.
Les mesures prises pour enrayer ce mal sont loin d'avoir donné les résultats qu'on en pouvait attendre. On constate peut-être sur certains points quelque amélioration : mais, d'une manière générale, la situation est toujours à peu près la même. Cependant, il est nécessaire d'agir : encore quelques années, et le triomphe de Paris sur la Province sera définitif.
Je sais qu'on attend beaucoup aussi, pour voir refluer une partie des étudiants vers les
Universités provinciales, de l'encombrement qui ne saurait manquer, dit-on, de se produire là-bas. Cet espoir pourrait bien être déçu ; car la Sorbonne, continuant à se développer comme elle a fait jusqu'ici, devenant chaque année plus riche et plus puissante, grâce aux nombreuses donations qui viennent grossir son avoir, arrivera sûrement, par une organisation méthodique dans l'élargissement progressif de son champ d'action, à faire disparaître la plupart des inconvénients qui résulteraient de sa prospérité même. Le remède doit donc être cherché ailleurs.
Il faut s'appliquer à développer selon un bon esprit de décentralisation nos Universités de province, leur donner à chacune un caractère personnel qui réponde bien aux nécessités du milieu ; il faut intéresser à leur sort la région dont elles dépendent, en faire comme le centre intellectuel de cette région ; rendre encore plus efficaces, en les complétant et les précisant, les mesures déjà prises, mais malheureusement insuffisantes, en ce qui concerne les boursiers de licence, de diplômes d'études supérieures et d'agrégation.
Il faut encourager nos Universités à attirer
et retenir chez elles, par des avantages de toute nature sur lesquels on arriverait vite à s'entendre, les professeurs qui se sont fait un nom dans une matière déterminée et qui peuvent. de leur seule présence, établir un nouveau courant, susciter une nouvelle vie. Les examens du doctorat passés en province retrouveraient alors leur prestige, dût-on, au besoin, faire appel à quelques spécialistes des Universités voisines pour constituer un jury compétent.
Et, d'autre part, pourquoi la Sorbonne. qui peut se permettre d'être généreuse, ne viendrait-elle pas pécuniairement en aide aux Universités provinciales ? Elle en a les moyens, elle en aurait l'occasion, et cela dans son intérêt propre. Il n'y aurait sans doute aucun empêchement à ce qu'elle organisât, en effet, dans telle ou telle Université, non pas, à vrai dire, des dépendances de ses cours, qui, par le seul fait qu'elles seraient des dépendances, manqueraient, pour se développer, de l'élan et de la force de vie nécessaires, mais des sortes de prolongements qui, gardant toujours leur autonomie en matière de programmes et de
méthodes, seraient assurés de ne manquer jamais des ressources indispensables.
Rien ne s'opposerait à ce que dans ces petits organismes la « spécialisation » fût réalisée de la manière la plus profitable pour l'enseignement supérieur : il nous semble même qu'elle y serait à la fois beaucoup plus facile et beaucoup moins vaine que dans un corps immense comme la Sorbonne, où la complexité des fonctions et la multiplicité des organes exigent une attention soutenue de la part du centre directeur et sont une menace permanente de confusion, laquelle, pour n'être que momentanée, n'en entraînerait pas moins des inconvénients assez graves.
L'équilibre étant rétabli par cette sorte d'entente et par les échanges d'étudiants qui en résulteraient entre la Sorbonne et les Universités de province, et celles-ci pouvant réaliser en toute confiance leur idéal particulier d'éducation intellectuelle, une grande part des critiques adressées à la nouvelle Sorbonne tomberaient d'elles-mêmes, pour ce qui regarde du moins les questions d'enseignement supérieur.
Quant à l'enseignement secondaire, si l'on s'efforçail de le rapprocher de ce dernier, non
certes dans son personnel enseignant, mais dans la préparation de ses programmes, déterminas par l'Université de la région parallèlement à l'enseignement qu'elle donne elle-même et après consultation du Conseil supérieur de l'instruction publique, ne profiterait-il pas à son tour de cette solidarité plus étroite entre deux ordres de choses qui. ne devant pas se confondre, ne doivent pas non plus se séparer ?
Universités régionales
L'homme d'Etat français qui sut le mieux comprendre l'intérêt véritable et par conséquent l'avenir de nos Universités, nous voulons dire Jules Ferry, adressait aux recteurs, en 1883, une circulaire dont il est bon de rappeler certains passages. On demeure surpris, à l'heure actuelle, où la question est de nouveau à l'ordre du jour, d'entendre parler ainsi, à une trentaine d'années de distance, le langage de la raison, et l'on ne constate pas sans quelque amertume qu'il nous reste encore beaucoup à faire dans ce sens.
« Nous aurions obtenu un grand résultat, disait le ministre, s'il nous était possible de constituer un jour des Universités rapprochant les enseignements les plus variés pour qu'ils se prêtent un mutuel concours, gérant
elles-mêmes leurs affaires, pénétrées de leurs devoirs et de leur valeur, s'inspirant des idées propres à chaque partie de la France, dans la variété que comporte l'unité du pays, rivales des Universités voisines, associant dans ces rivalités l'intérêt de leur prospérité au désir qu'ont les grandes villes de faire mieux que les autres, de s'acquérir des mérites particuliers et des titres d'honneur... »
Les Universités sont aujourd'hui constituées (il fallut pour cela près de quinze années après le projet Jules Ferry : on a groupé au sein de ces Universités plusieurs enseignements ; leur autonomie relative est acquise, leur personnalité civile reconnue : une certaine émulation existe même entre quelques-unes d'entre elles. Mais ce qui manque malheureusement encore en tiop d'endroits, e'est un enseignement approprié aux nécessités et aux caractères mêmes des différentes régions. Or. tous les efforts de nos Universités pour accroître leur prospérité seront dérisoires tant qu'elles ne reconnaîtront pas. tant qu'elles ne voudront pas ou ne pourront pas appliquer chez elles le principe de l'adaptation au milieu.
Certaines Facultés le sentent bien isolément
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et font même quelques essais qui donnent déjà mieux que de simples espérances. Mais le reste de l'Université à laquelle elles appartiennent, ou cette Université elle-même dans son ensemble, ne les suit pas toujours avec assez de conviction ou de sympathie dans la voie nouvelle où elles se sont engagées. C'est à peine si on leur accorde quelque secours, pour n'avoir pas l'air de refuser ; mais, au fond, un tas de vieux préjugés, les idées toutes faites sur l'enseignement supérieur, l'entêtement à ne pas vouloir regarder bien en face la vie moderne, l'esprit de routine et même d'économie mal entendue, et enfin le besoin de ne rien changer à l'ordre actuel, qui est le propre de la bourgeoisie française, sont en grande partie cause que la question n'avance que très lentement.
Il est hors de doute que nos Universités ne profitent que dans une très faible mesure, je ne dis pas pour gérer leurs affaires, mais pour organiser leur enseignement, des libertés et des droits qui leur ont été accordés au moment de leur constitution même. On voudrait chez elles plus d'initiative et de courage, un esprit plus jeune et plus entreprenant ; et l'on for-
mule ce souhait avec d'autant plus d'ardeur et d'un cœur d'autant plus sincère qu'on est mieux placé pour se rendre compte de la somme d'intelligence et de savoir que représente chacune d'elles.
Il n'en est que plus regrettable aussi de \oir que certains représentants de ces Universités ne sentent pas encore toute la valeur, toute la portée du principe de la régionalisation en matière d'enseignement.
Nous entendions un jour cette objection dans la bouche d'un professeur d'une Faculté de sciences (c'est justement l'enseignement scientifique que nous examinons pour l'heuiv : « Gomment voulez-vous régionaliser les mathématiques ou même la physique ? Qu'on les enseigne à Lille, à Bordeaux ou à Lyon, on enseignera au fond toujours les mêmes choses. » Eh ! ce n'est point de cela qu'il s'agit. On ne prétend pas faire des mathématiques ou de la physique quelque chose de spécialement gascon, provençal ou auvergnat. En s'enseignant ici ou là. ces sciences ne perdront rien de ce qu'elles ont de général et de commun à tous les esprits : les lois de la nature et de la raison ne sauraient changer en passant d'une
9g UNIVERSITÉS RÉGIONALES
région à une autre. Encore un coup, il ne peut être question de cela.
Le fait même de l'adaptation ou appropriation ne doit point porter sur les lois scientiqties, lesquelles continueront à avoir dans tous les. «entres universitaires leurs chaires nombreuses et leurs représentants distingués, mais sur leurs applications : applications industrielles, agricoles, commerciales même. C'est, comme on voit, l'introduction d'un enseignement « technique » dans les Facultés, et c'est ce qui a été tenté avec succès en quelques endroits par les Instituts dits « techniques » également.
La théorie et l'érudition abstraites, désintéressées, éloignées des réalités, la science pour la science, n'arrivent plus à satisfaire les exigences de la vie contemporaine ; car l'homme, appliquant à la nature, avec une fièvre qu'on n'avait pas connue, toutes ses facultés d'invention, en tire chaque jour des ressources insoupçonnées, et l'esprit scientifique moderne reconnaît de plus en plus l'importance de l'analyse immédiate et de l'ob servation directe, de l'expérimentation, et par conséquent de
l'initiative, sans quoi il ne peut y avoir de progrès.
C'est ainsi que l'on a organisé dans telle ou telle Faculté des sciences (et voilà des exemples qui devraient être suivis ailleurs, selon les iessources dont on dispose et les besoins économiques du milieu) des Instituts de chimie industrielle appliquée à l'impression et à la teinture, d'électricité industrielle en vue de l'exploitation des forces naturelles de la région, des Instituts de brasserie, de papeterie, de laiterie même. Pourquoi l'étude pratique de ce que Ton désigne d'une manière si heureuse sous les noms de houille blanche et houille verte, c'est-àdire l'eau et l'arbre, ces deux sources inépuisables d'énergie et de richesse, ne figureraitelle pas, en effet, dans les programmes des cours, avec l'hydraulique agricole grâce à laquelle la valeur d'un terrain se voit décuplée. avec l'étude géologique et minéralogique du sous-sol pour une utilisation intelligente des éléments de toute sorte qu'il peut contenir, avec celle de la vie animale et végétale particulière au pays et considérée sous son aspect utilitaire.
Les connaissances théoriques des étudiants qui suivraient ces cours. — connaissances indispensables, certes, et par quoi tout doit commencer, mais qui ne peuvent suffire — , trouveraient là un bel emploi, ou plutôt se fortifieraient de tout ce que la réalité et l'expérience apporteraient sans cesse de faits précis, de leçons vivantes, de salutaires conseils. Ils verraient mieux ce que l'on peut tirer au point de vue humain et social des principes mathématiques, des lois de la physique et de la chimie, des classifications de l'histoire naturelle, et cela sans sortir de leur région, en demeurant dans un domaine connu toujours visible pour eux, et. si l'on peut dire, à la portée de leurs efforts personnels.
Ils auraient, pour les vérifications et les recherches, des laboratoires plus vastes et mieux outillés encore que ceux dont ils disposent aujourd'hui, munis d'un personnel nombreux, obligeant et renseigné, qui faciliterait le travail, le rendrait plus sûr et plus efficace. Et ces laboratoires auraient un but bien marqué, leur activité une orientation bien nette, avec la spécialisation que comporterait la na-
ture des expériences auxquelles ils seraient destinés.
Les tableaux et les collections, qui permettent de se rendre compte des faits au moment même où telles études l'exigent, devraient être tenus avec le plus grand soin. sans cesse améliorés, complétés, enrichis, bien que les excursions et les constatations sur place doivent être d'un plus grand profit, surtout si elles ont été sérieusement préparées d'avance.
Mais il serait encore de toute nécessité que la bibliothèque scientifique fût ordonnée avec méthode, d'un facile accès pour les travailleurs, et. — ce qui est malheureusement trop rare, comme le reste — . pourvue de tous les bons travaux publiés sur la région ou sur les matières qui intéressent directement sa prospérité.
On verrait de la sorte chaque Faculté des sciences devenir bientôt comme un centre intellectuel, où aboutiraient les efforts des chercheurs de bonne volonté, qui ne peuvent rien dans l'isolement, d'où partiraient aussi les initiatives fécondes, d'autant plus fécondes
qu'elles seraient mieux dirigées, et où se forgeraient des armes solides et nombreuses que notre jeunesse savante manierait ensuite d'une main experte dans les différents champs où s'exerce, en chacune de nos régions. l'activité nationale.
Dans nos Universités
méridionales
Comme nous l'avons déjà dit. la situation qui est faite à nos Universités de province n'est pas toujours très encourageante. Paris attire de plus en plus les étudiants, et. si le choix des membres du jury pour les différents ordres d'agrégation a paru un instant favoriser la province, il n'en est peut-être pas de même pour la répartition des boursiers de licence telle qu'elle est entendue en ce moment.
C'est un sujet sur lequel on ne saurait trop revenir : le problème est complexe, la solution malaisée.
Mais nous voudrions montrer encore dans ces quelques lignes un autre aspect, non moins intéressant, de la question.
Une Faculté ne peut pas vivre sans étu-
(liants. Comment fera-t-elle donc pour en attirer chez elle ? Elle devra leur donner des raisons d'y venir, en leur offrant par exemple un ensemble de cours d'une nature telle qu'ils n'en puissent retrouver ailleurs les principaux éléments. Et quand je dis étudiants, je pense non seulement à nos compatriotes, mais à tous les étrangers qui veulent apprendre notre langue, étudier notre littérature.
On voit que je m'occupe surtout ici de nos Facultés de lettres.
Les Universités du Midi se trouvent à cet égard dans des conditions particulièrement avantageuses. N'y enseigne-t-on pas. en effet, outre les matières communes à toutes les Facultés de France, les langues et littératures méridionales, ici l'espagnol, là l'italien, ailleurs encore le vieux provençal et le provençal moderne ? Il s'agit donc de grouper, de coordonner ces divers enseignements, d'en faire un tout complet, logique, harmonieux. pour un but bien déterminé.
Les résultats peuvent dépasser toutes nos espérances.
On sait comme l'Université de Grenoble a
su comprendre et réaliser pour son propre compte cette belle idée de décentralisation universitaire. Voici que l'Université de Montpellier, émue à juste titre de l'abandon croissant de sa Faculté des lettres par les étudiants de licence ou d'agrégation, essaie à son tour, depuis quelques années, de réagir contre la situation actuelle, et se créer une nouvelle vie. Ces efforts doivent être suivis de près par le public ; bien plus, ils mériteraient d'être encouragés fortement en haut lieu. Tel est du moins le vœu de tous les bons citoyens, de tous les esprits soucieux de la prospérité régionale.
On a donc organisé à la Faculté des lettres de Montpellier des cours destinés à perfectionner chez les étudiants la connaissance de notre langue, de notre littérature, de nos mœurs et de nos institutions. Et, pour parvenir à ce résultat, on a songé à utiliser non seulement le français lui-même, mais encore les autres langues, c'est-à-dire l'allemand, l'anglais, le russe, l'espagnol, l'italien, le provençal et le catalan.
J'attire particulièrement l'attention du lecteur sur la présence de ces quatre dernières langues dans un programme à
AjTïverslTàr
IIBUOTHECA
la fois très vaste et très net. Il y a là un fait des plus caractéristiques : il appartenait Lien à une Faculté languedocienne de donner ainsi à l'enseignement méridional, aux études de langues romanes, toute la place qu'ils méritent et de leur faire jouer le rôle qui leur revient.
Les étudiants ont répondu à cet appel. Il est permis, dès maintenant, d'espérer que leur nombre augmentera dans des proportions considérables. On voit déjà des Allemands, des Russes, des Autrichiens, des Suédois, des représentants de l'Amérique latine ou anglosaxonne, des Italiens, des Espagnols, des Catalans. Un petit nombre d'années encore, et cet enseignement commencera à porter ses fruits.
Et qu'on ne se plaigne pas de l'affluence des étudiants étrangers. — lesquels suivent d'ailleurs des cours spéciaux, en dehors des cours ordinaires exclusivement réservés aux étudiants français. Car il s'agit de l'avenir de notre langue dans le inonde. Par le moyen de l'allemand ou de l'espagnol, par exemple, ces jeunes gens pourront apprendre plus facilement les nuances de la phrase française, les richesses du vocabulaire français : après la
conversation usuelle, rien ne vaut, en effet, pour cela, des exercices de traduction.
La France, qui s'impose encore aux autres pays par la pensée, gagnera certainement beaucoup à cette organisation nouvelle de nos Universités méridionales.
Une œuvre ainsi conçue a donc une double portée : elle doit stimuler les énergies régionales et fortifier du même coup lïdée française. Elle sera même, pourrait-on dire, d'autant plus nationale ou patriotique, qu'elle sera plus régionale ou saura mieux s'inspirer des nécessités d'une région. Et l'on saisit encore une fois, dans cette féconde tentative, les liens étroits qui unissent toujours l'activité provinciale à la vie même de la nation.
Nos Universités méridionales peuvent, par conséquent, jouer un grand rôle.
Il s'est produit, ces dernières années, un très fort courant dans le sens des Universités allemandes, qui exercent un attrait de plus en plus redoutable sur la population universitaire de l'Europe et de l'Amérique. L'organisation babile et méthodique de leurs cours, la variété comme la qualité de leur enseignement, tout a contribué à créer ce mouvement germano-
phile dont nous avons particulièrement à souffrir. On a semblé, quelque temps, encourager en France même cet exode, au lieu de perfectionner, comme il faudrait faire tout d'abord, notre enseignement supérieur : je vois bien ce que nous pouvons y perdre ; j'ai peine à voir ce que nous devons y gagner.
L'heure est venue de lutter contre ce courant antifrançais, de donner à nos Universités des moyens d'action plus efficaces. Les problèmes de cette importance doivent préoccuper désormais tous ceux que ne sauraient laisser indifférents les destinées du génie de la France républicaine.
Je ne cite qu'un cas. La « députation provinciale » de Barcelone votait, il y a peu de temps, une somme très élevée pour l'envoi d'un certain nombre d'étudiants catalans chaque année en Allemagne. On peut se demander pourquoi nous ne nous appliquerions point à obtenir les mêmes avantages, et ne tâcherions point d'attirer à nous l'élite intellectuelle de nos voisins. Le génie français n'est-il pas mille fois plus sympathique à la jeunesse espagnole, à la jeunesse italienne, ou même à celle de l'Amérique du Sud, et n'au-
rait-il pas des raisons d'agir sur elles plus profondément ?
Toutes nos Universités méridionales devraient donc s'efforcer de multiplier les rapports intellectuels de la France avec ces pays latins, où l'idée française trouve aujourd'hui encore un terrain si favorable.
Le jour où nos Universités du Midi auront une conscience plus claire de ce grand rôle, et se prépareront véritablement à le bien remplir il leur restera beaucoup à faire, certes, pour la prospérité de leur enseignement ; mais l'élan sera ainsi donné, cette première impulsion aura communiqué le mouvement au reste de la vieille machine : et. par le fait, nous n'aurons plus alors des rouages plus ou moins rouilles, tournant sans cesse dans le vide, mais un instrument nouveau, toujours prêt à servir, pour le plus grand bien de la France, les forces vives de nos régions.
Les méfaits de l'uniformité. — Dialectes populaires et Pédagogie régionale
Les méfaits de l'uniformité
On a reproché aux Français de confondre trop facilement, dans leur vie nationale, l'unité avec l'uniformité. Pourtant, c'est pres- (ju'un jeu de montrer que l'uniformité est un mal tandis que l'unité est en toute chose nécessaire. Nous sommes, a-t-on dit encore, non sans quelque ironie d'ailleurs, le peuple le plus « administratif » de la terre. Et il faut entendre par là non certes que nous savons organiser, mais plutôt que nous avons la manie du « nivellement » poussée à l'extrême. Rien n'est plus terrible que cette manie-là. Il n'y aurait pas beaucoup d'exagération à affirmer qu'on peut lui attribuer la plupart des grands maux dont souffre la France. Nous voulons que tout se ressemble d'un bout à l'autre du pays : passe encore pour les préfets ou les
gendarmes ; mais nous croyons trop volontiers que ce qui est bon dans un département doit être bon dans un autre département, qu'un régime, une mesure appliqués à telle ville du Nord doivent l'être avec autant de succès à une ville quelconque du Midi.
Cet esprit qui anime toute notre organisation administrative, cette idée qui préside au fonctionnement de tous nos grands services publics comme à l'exploitation de toutes nos forces nationales, nous en pouvons trouver dans l'enseignement une des applications ou des conséquences les plus funestes. On a signalé le mal bien avant nous ; mais nous croyons devoir y revenir parce que le remède efficace ne nous paraît pas encore avoir été appliqué, tout au moins avec cette sincérité et cette logique qui seules assurent les bonnes guéri son s.
Il y a trop d'inconséquences et d'incertitude, trop de demi-mesures et de retours sur soi. Nous voudrions plus de résolution et de netteté. Les tâtonnements sont souvent la marque d'une recherche prudente et quelquefois même d'une sûre méthode ; mais, s'ils se prolongent ou se contredisent trop long-
temps, ils arrêtent toute spontanéité et débilitent toutes les énergies. Une idée étant reconnue juste, bonne pour tous, supérieure à celles qui jouissaient auparavant d'un plus grand crédit, elle doil entrer aussitôt en réalisation dans la mesure où le permettent les conditions matérielles existantes. C'est le principe même de l'action et du progrès. Tout le reste n'est que routine, routine malfaisante parce qu'elle immobilise la vie.
Après nos désastres de la dernière guerre, on a trouvé naturel que les lycéens et collégiens de France apprennent l'allemand et que la culture allemande pénètre dans nos Universités. Pour organiser complètement cet enseignement nouveau, on a jugé utile de dépenser des sommes énormes. Les bons Français y ont vu tout de suite une œuvre essentiellement nationale et patriotique, et il faut avouer que cette fièvre et cette ardeur avec lesquelles on l'a entreprise sont une des preuves nombreuses que la France dispose toujours de ressources inépuisables d'énergie et d'activité. A ce point de vue donc elle fait honneur à notre pays.
Mais on est allé beaucoup trop loin : Ter-
reur a commencé à partir du moment où Ton a voulu créer à cette langue une situation privilégiée. A cette époque-là, c'était au détriment de l'anglais, puis ce fut au détriment des deux langues méridionales, dont l'introduction dans l'enseignement devenait à son tour une nécessité. Ensuite est venue la germanisation de notre culture et de nos méthodes universitaires. Ainsi, non seulement le plus grand nombre de nos jeunes Français se voyaient dans l'obligation d'accoutumer (on sait avec quel succès et quel enthousiasme) leur gorge et leur ouïe aux rudes syllabes teutonnes, mais encore tout ce qui venait d'Allemagne leur était présenté comme supérieur et indiscutable.
Nous n'en sommes plus là aujourd'hui :
des horizons nouveaux se découvrent à notre vue et nous nous sentons aussi des aspirations nouvelles. On parle déjà, sans trouver trop de farouches contradicteurs, de l'inutilité commerciale de l'allemand, langue difficile <jt d'ailleurs peu parlée dans le monde ; on fait entrevoir, sans révolter la conscience nationale, que les victoires des Prussiens sur la France du second Empire ne sont pas dues à
leur connaissance du français, pas plus que celles des Américains du Nord sur l'Espagne ou des Japonais sur la Russie à leur connaissance de l'espagnol pour les uns. du russe pour les autres : les vertus civiques et militaires dune race, la science expérimentée de ses chefs, la méthode et la fermeté dans la direction, suffisent pour en préparer le triomphe. De même on a entrepris depuis peu une campagne assez vive contre le sec et stérile et inintelligent germanisme qui menace nos Universités, et nos meilleurs universitaires commencent à comprendre, enfin, qu'il y a là un réel danger pour notre génie national et pour la culture française.
Mais ce qui a contribué peut-être à ramener le plus d'esprits au sens exact des réalités, à une vue plus pratique des choses, c'est le progrès même de l'idée régionaliste.
Ces prérogatives de l'enseignement de L'allemand, distribué sans mesure aux quatre coins de la France, cette sorte de discipline intellectuelle à la germanique , appliquée à l'élève normand comme à l'élève gascon, au jeune provençal comme au jeune auvergnat, n'ont pas tardé à paraître inutiles, ridicules
et dangereuses. On s'est demandé si, dans toutes nos régions françaises, la langue allemande était nécessaire au même degré, si toutes ces régions avaient d'identiques raisons de l'apprendre, si au contraire leur intérêt immédiat n'exigeait pas l'étude d'autres idiomes.
Qui donc fera croire, en effet, que de Lyon jusqu'à Marseille, de Bordeaux jusqu'à Montpellier, de Toulouse à Bayonne et à Perpignan, l'agriculture, le commerce, l'industrie n'aient d'autres ressources, d'autre espoir et d'autres garanties que dans leurs relations avec l'Allemagne ? Faites parler nos agriculteurs, nos commerçants, nos industriels ; ils vous diront mieux que nous combien de fois il leur arrive par an d'avoir à se servir de la langue allemande. Consultez les Municipalités, les Conseils généraux, les Chambres de commerce, les différents corps de métiers, les Syndicats d'initiative, les grandes Sociétés d'exploitation, la presse locale et régionale ! On parle souvent d' « enquête sur place » : voilà la véritable enquête, et c'est celle qu'on ne fait pas.
Nous ne voulons citer qu'un exemple : celui de FEcole de commerce de Montpellier. Cet exemple est typique, entre bien d'autres.
Voilà donc une Ecole placée au cœur du Languedoc, à quelques heures de l'Espagne, sur une grande voie de communication entre Paris et la Catalogne, non loin de cette mer latine où palpitent encore tant d'espérances. où s'entre-ehoquent déjà tant d'intérêts rivaux.
Si l'on eût écouté quelques-uns de nos plus graves éducateurs, on se serait probablement contenté d'y introduire, comme langues vivantes, l'anglais et l'allemand. Mais on a été plus avisé, plus pratique. On s'est dit tout d'abord : « Notre Ecole est destinée à préparer de jeunes Français à la vie des affaires et à leur donner des moyens d'y mieux réussir. Quelle sera la meilleure préparation ? quels seront les meilleurs de ces moyens ? Pour les déterminer, ne nous laissons pas entraîner par la mode et n'acceptons pas sans contrôle les idées toutes faites : ne tenons compte que des réalités et voyons clairement les choses. Nous occupons une position spéciale, qui nous crée des devoirs et nous donne
des indications assez nettes pour ne pas hésiter un seul instant. Nous devons, par exemple, accorder sa place à une langue méridionale, comme l'espagnol. Les élèves qui sortiront de l'Ecole trouveront ainsi plus vite des occasions d'exercer leurs connaissances, puisque l'Espagne est à deux pas et que notre commerce avec ce pays, qui semble devoir connaître bientôt une ère de prospérité, s'étend chaque jour dans des proportions considérables.
D'autre part, nous accomplirons là une œuvre éminemment patriotique, puisque nous donnerons chaque année à la France d'ardents pionniers de sa cause économique, qui iront lutter de leur mieux sur tous ces marchés nouveaux. »
Que s'est-il passé depuis lors? C'est qu'un si grand nombre de maisons commerciales ou industrielles françaises s'empressent d'avoir recours à ces troupes fraîches pour organiser plus solidement cette lutte soit en Espagne, soit au Maroc (ce sera demain dans l'Amérique latine), que la pratique de l'espagnol assure, à elle seule, aujourd'hui le placement immédiat de la plupart des élèves sortants ; l'agriculture et l'élevage y prennent part à
leur tour, et l'admirable organisation que représente l'Association des anciens élèves de cette Ecole sait découvrir de mieux en mieux, avec la collaboration intelligente et active de son distingué directeur, les terrains propices à ces jeunes activités.
Il n'y avait au début qu'un professeur d'espagnol : il y en eut ensuite deux, puis trois et maintenant quatre, pour un effectif de soixante-dix à quatre-vingts élèves en moyenne, alors que pour les mille élèves environ qui représentent la population du Lycée de la même ville il n'y a toujours qu'un seul professeur, renseignement ne commençant d'ailleurs qu'en troisième.
Voilà des faits, et qui devront figurer clans une enquête loyale, et qu'il ne sera pas facile d'escamoter.
A quoi le principe de l'uniformité eût-il conduit cette Ecole ? Nous nous en doutons bien un peu. Mais allez donc faire comprendre ces choses à ceux qui ne veulent même pas les entendre et qui, obstinés dans leur erreur néfaste, travaillent sans s'en douter à affaiblir, à immobiliser, à paralyser les forces françaises, tandis que les Allemands, plus ha-
biles, s'emparent petit à petit, clans tous les pays de langue latine (non pas en allant y parler leur propre langue, mais en apprenant à parler celle de ces pays), des positions que nous occupions avant eux ou que nous devrions enlever d'assaut si nous n'étions pas hypnotisés toujours, comme nous le sommes, par de stupides préjugés.
Et maintenant, Messieurs, que vous soyez Bretons, Champenois, Roussillonnais, Angevins. Picards, Gascons. Béarnais. Limousins, Bourguignons, Périgourdins, Provençaux.
Normands. Languedociens, efforcez-vous tous. sans distinction de race, de bien connaître l'allemand !
Heureusement la vérité commence à se faire jour, et déjà dans l'opinion publique il est facile de noter un très curieux travail qui, nous » ii Minimes persuadés.ne tardera pas à avoir sa répercussion dans les sphères supérieures, où ces préjugés subsistent encore et sont même entretenus soigneusement pour des raisons que nous ne voulons pas examiner ici. C'est dans l'entourage du ministre, c'est dans ses bureaux, c'est dans son esprit même qu'il faut maintenant que la vérité pénètre et s'installe.
Nous attendons de lui l'acte de volonté qui mettra fin, sinon à l'arbitraire, du moins à cette lenteur où l'on devine trop de méfiance pour n'en pas éprouver à certains moments quelque inquiétude.
Et que demandons-nous en somme ? Rien qui ne soit juste, rien qui ne soit possible. Les programmes de 1902 sont explicites : dans l'enseignement secondaire, les langues méridionales jouissent théoriquement des mêmes droits que les deux autres langues. Nous demandons que ces droits, reconnus en théorie par un excellent esprit de régionalisme, le soient également en pratique, et. pour être plus précis, qu'après s'être bien pénétré des besoins économiques, de la vie même de chaque région française, on permette aux langues vivantes qui répondent le mieux à ces besoins, à cette vie régionale, de se développer en toute liberté, sans entrave d'aucune sorte, conformément d'ailleurs aux désirs des intéressés ; nous demandons qu'on facilite ce développement, qu'on l'encourage, qu'on le soutienne, qu'on l'oriente dans le sens le plus pratique, qu'on en organise, si l'on peut dire, l'immédiate utilité, qu'on fasse enfin de chacune de
118 LES MÉFAITS DE l/UNIFORMITE
ces langues comme l'un des instruments les plus précieux et les plus sûrs de la prospérité régionale.
Le jour où un ministre français saura faire comprendre et, au besoin, imposer cette vérité, il aura travaillé pour le pays en bon et vrai patriote.
On ne saurait trop le répéter : un enseignement uniforme est un enseignement dangereux, parce qu'il est forcément incomplet, parce qu'il ignore les nécessités multiples de la vie, parce qu'il néglige et même violente, au lieu de les satisfaire, les plus légitimes aspirations régionales.
Qui donc s'étonnera aussi de nous voir ajouter qu'un pareil enseignement n'a rien de démocratique et qu'il semble prolonger au sein d'une République comme la nôtre on ne sait quel impérialisme universitaire où la richesse eV l'activité de la nation ne trouvent même pas les justes satisfactions et les nécessaires élans ?
Vouloir que les jeunes intelligences s'imprè-
gnent partout et en même temps des mêmes idées, se développent dans la même atmosphère, se forment aux mêmes disciplines, c'est témoigner d'une profonde ignorance de la nature humaine et d'une bien grande naïveté : par ces méthodes-là on arriverait plutôt à créer le dégoût et l'ennui, à rejeter l'esprit dans des voies tout à fait contraires, à faire éclater superbement aux yeux de tous la vanité d'un enseignement qui ne prétend tenir compte ni du caractère même de ces esprits ni des conditions matérielles ou morales dans lesquelles ils se trouvent placés.
Nous allons plus loin : nous prétendons que le principe de l'uniformité est antiscientifique.
L'observation la plus rapide et la plus superficielle nous avertit, en effet, que le principe même de la vie c'est la variété, variété des types, variété des formes, variété des mondes, de même que l'expérience la plus réduite et la plus vulgaire nous enseigne que l'enrichissement des forces naturelles repose à son tour sur le principe de la division du travail. Eh bien ! efforcez-vous de mettre l'un et l'autre à la base de notre organisation adminis-
trative et par conséquent de notre enseignement national, et vous verrez se multiplier devant vous les manifestations de la vie et de la force, car vous aurez éveillé au cœur de la race comme un nouveau principe créateur. Accordez la variété constitutive et la division du travail à ces grands corps, et vous y susciterez aussitôt l'initiative féconde dans Tau tonomie et la responsabilité. A des besoins différents, à des fonctions différentes, donnez des organes différents. Le but poursuivi restera le même, mais il sera mieux atteint ; l'économie générale et l'harmonie organique non seulement subsisteront toujours, mais trouveront encore, pour lutter contre l'anémie, l'appauvrissement et la torpeur, des ressources toujours renouvelées.
Et. pour en venir au point qui nous occupe, une des voix les plus autorisées de l'enseignement germanique en France laissait entendre dernièrement ceci : « L'influence exclusive dune culture étrangère peut devenir funeste à un pays. » Qui oserait le nier ? A cet exclusivisme, la souplesse et la vigueur du génie de notre race ne sauraient que perdre, au lieu (!c gagner.
LES MÉFAITS DE LXN1F0RMITÉ 121
Mais il y a mieux encore, et réminent germaniste a manqué ici de précision : ce génie de notre race n'est pas. en vérité, quelque chose d'homogène, facilement saisissable et définissable d'un seul coup, c'est-à-dire sans différenciations internes : il embrasse, au contraire, d'autres génies, lesquels, pour entrer dans l'unité qui le détermine, ne s'en alimentent pas moins à des sources qui ne sont pas les mêmes. Ce qu'on appelle, par exemple, le génie méridional (il faut bien lui donner un nom. puisqu'il existe ne s'accommoderait pas aisément d'une culture germanique ou anglosaxonne. Comment notre sympathie irait-elle, en effet, à ce qui nous est tellement étranger que, même au prix d'efforts inouïs, nous n'arriverions jamais à le bien comprendre et à le bien assimiler ?
Celui qui prétendrait corriger les soi-disant imperfections de notre nature psychique et sociale par une thérapeutique des contraires dont il ne pourrait d'ailleurs fixer d'avance les résultats, celui-là serait, à la vérité, un bien grand naïf, ignorant à peu près tout de l'éducation de la race. Libre à ceux qui se sentent un cœur assez « innombrable » ou « univer-
sel », comme on dit aujourd'hui, ou un esprit animé d'un humanitarisme assez « cosmopolite », comme on dit encore, pour étendre leur sensibilité ou leur sympathie, leur compréhension ou leur sens critique, aux œuvres les plus éloignées du centre naturel où ils se meuvent ; libre à eux de s'appliquer à assouplir, au risque de l'émousser ou de la détruire, leur faculté d'aimer et d'admirer. Mais qu'on nous permette au moins de cultiver et d'ennoblir aussi la nôtre par la fréquentation des grandes œuvres qui sont plus près de nous et en quelque manière plus nous-mêmes, où rien ne contredit ou n'inquiète notre nature, où tout la confirme, au contraire, et semble la rassurer. Le perfectionnement du cœur et de l'esprit n'est-il pas à cette condition ? Or, que seraient l'éducation individuelle et l'éducation sociale sans ce perfectionnement ?
Dialectes populaires
et Pédagogie régionale
Jamais on n'avait tant parlé en France des dialectes populaires : jamais peut-être on ne les défendit avec tant d'ardeur, ni ne les étudia avec tant de méthode. Ce qu'on désigne sous l'affreux nom de « patois » n'est pas seulement devenu l'objet de recherches scientifiques de plus en plus précises, de plus en plus fructueuses : mais tous ces parlers régionaux, que notre bourgeoisie met une coquetterie souvent ridicule à dédaigner et à proscrire, ont vu se dresser, pour soutenir leur cause, des hommes ardents et courageux dont l'action quotidienne, patiemment multipliée. est loin de demeurer inefficace.
Je ne dis pas que Ton parvienne ainsi à
sauver tous ces dialectes, ou même à protéger longtemps de la décomposition dont on les croit menacés ceux qui paraissent encore les plus vigoureux et les plus résistants. Mais, étant donné leur état actuel et les positions qu'ils occupent, il est permis de se demander, sans se préoccuper autrement de leur avenir, s'ils ne continuent pas à mériter ces efforts à la fois au nom de la science et de la tradition.
Il est permis enfin de se demander, et c'est pour l'instant ce que nous voudrions faire, si ces idiomes provinciaux ne peuvent pas jouer un très grand rôle au point de vue de l'idée nationale elle-même, idée qui préoccupe aujourd'hui beaucoup plus qu'on ne le pense communément les véritables régionalistes.
Il n'y a pas bien longtemps, M. Jaurès écrivait dans un grand journal méridional, tout en faisant certaines réserves, que nous aurions aimé à voir discutées par la suite, une véritable apologie des parlers méridionaux comme instrument de culture du peuple. C'est au provençal et au languedocien qu'il pensait évidemment tout d'abord ; mais ce qu'il en disait pouvait s'appliquer tout aussi bien au gaseon, au limousin, au catalan, etc. M. Jaurès
n'est certes pas le premier à établir ainsi l'utilité des langues populaires dans le domaine de la pédagogie et surtout pour l'enseignement du français aux enfants des écoles communales. Mais justement parce qu'il élève des doutes sur ce qu'il appelle « l'entreprise méridionale ». à laquelle il refuse un caractère populaire et spontané, et où il voit plutôt l'œuvre préméditée d'une certaine culture bourgeoise, on ne saurait trop se réjouir de le voir affirmer « avec une force de conviction qui ne fait que s'accroître » que ce mouvement du génie méridional pouvait être mis à profit pour l'éducation populaire de notre Midi.
Nous nous réjouirions bien davantage encore s'il réussissait à faire comprendre cette vérité à ses collègues du Palais-Bourbon et s'il obtenait des pouvoirs publics l'engagement formel non seulement de tolérer çà et là quelques expériences, mais d'organiser enfin dans l'enseignement primaire l'application d'une si intéressante méthode.
Sur quoi celle-ci repose-t-elle. en somme ? Sur le principe, fécond entre tous, de la comparaison. Apprendre à mieux parler et à mieux
écrire le français par le moyen d'un idiome régional, cela ne vous a-t-il pas l'air, au premier abord, d'un insoutenable paradoxe ? Et cependant, si l'on veut bien y réfléchir,on aperçoit assez vite de quel secours peuvent être pour de jeunes esprits le provençal ou le languedocien, le gascon ou le catalan, dans cet effort de réflexion personnelle, d'assimilation ou de différenciation qui est l'intelligence même. La pédagogie n'offre pas de meilleure gymnastique intellectuelle : elle seule donne en très peu de temps (et la question de temps est très importante pour l'enseignement primaire, qui ne garde pas les enfants au delà d'un certain âge) la souplesse et la force indispensables. Elle seule rend la connaissance précise et à peu près définitive.
De telle sorte qu'une pédagogie qui rejette de propos délibéré le secours de ces dialectes se refuse à elle-même la rapide confirmation des principes sur lesquels elle repose. Les élèves de l'enseignement secondaire ont bien le latin : pourquoi ceux des écoles communales n'auraient-ils pas le leur ? Notez en passant que ce latin du peuple, ou. comme on l'appelle aussi, ce latin du pauvre, ne serait pas pour
eux une langue morte, mais au contraire un idiome bien vivant qu'ils connaissent déjà par eux-mêmes et qu'ils entendent parler tous les jours.
On a objecté quelque temps que les susdits « patois » étaient un très sérieux obstacle à renseignement du français dans les classes primaires. Cependant, répondrons-nous, c'est un fait que le peuple les parle encore. Au lieu donc de les chasser de l'école, ce qui ne les empêche pas. on le sait, de vivre au dehors et même de s'y bien porter, ne vaudrait-il pas mieux s'en servir pour une fin supérieure, les faire entrer franchement dans notre système d'éducation démocratique fil n'y aurait pas. au fait, de mesure plus démocratique que celle-là), et tout en les laissant à leur place, j'entends en ne les employant que comme des auxiliaires, voir en eux quelque chose de moins vulgaire, de plus noble, de plus relevé que de méprisables patois : c'est-à-dire des frères du français, moins fortunés que lui assurément, mais des frères tout de même, appartenant comme lui à la grande famille latine, humbles rameaux jaillis du même tronc aux côtés d'une branche plus vigoureuse.
Dans ce but si louable et pour chacun de ces dialectes, il s'est trouvé des instituteurs dévoués et convaincus, et même quelques inspecteurs primaires, qui se sont appliqués à rédiger des ouvrages de pédagogie régionale à la fois théorique et pratique, des sortes de guides pour le maître et de manuels pour les élèves, des recueils de versions avec des conseils ou des indications permettant d'en faire le meilleur usage. Tout récemment encore, un instituteur roussillonnais, M. Louis Pastre, publiait un excellent petit livre, qui est un modèle du genre, où l'auteur montrait d'une manière irréfutable que la langue catalane parlée dans les Pyrénées-Orientales peut devenir pour les instituteurs l'auxiliaire le plus précieux dans cette tâche vraiment si pénible et si compliquée qui consiste à apprendre la langue française à de jeunes élèves du Roussillon.
En Provence, en Languedoc, en Béarn. en Limousin, en Roussillon. les matériaux ne manquent donc pas, et l'on pourrait se mettre au travail dès maintenant sans tâtonner. De nombreux essais ont déjà donné les meilleurs résultats dans ces différentes régions. Mais c'est surtout grâce à l'initiative privée
d'un certain nombre de représentants de l'enseignement primaire que ces constatations encourageantes ont pu être faites.
Ce qui manque, à parler net, c'est le concours, ou l'appui, ou simplement les dispositions favorables du grand maître de l'instruction publique. Nous avons la certitude que les bonnes volontés, pour cette belle tâche, sont loin de faire défaut dans le personnel des écoles communales : mais il faudrait être encouragé, que dis-je encouragé, il faudrait être autorisé à entreprendre cette voie.
Nous nous sommes demandé plus dune fois comment il se faisait qu'une vérité pédagogique aussi élémentaire n'ait jamais été comprise ; ou plutôt nous ne voyons pas encore très bien pourquoi ce principe indiscutable de pédagogie rationnelle, reconnu exact cependant par plusieurs de nos ministres de l'instruction publique et adopté depuis pas mal d'années déjà par des éducateurs de grand renom, ne trouve pas d'application quotidienne dans les différents domaines où il pourrait avantageusement s'exercer.
En somme, la question que nous nous posons à nous-mêmes, que nous posons aussi à
nos lecteurs et que nous voudrions surtout pouvoir poser aux directeurs de l'instruction publique en France, se ramène à celle-ci : oui ou non. nos idiomes régionaux peuvent-ils être réellement utiles pour renseignement de la langue française ? S'ils le sont, pourquoi ne s'adresse-t-oo pas à eux ?
On préfère leur déclarer une guerre d'extermination ; on les traque à la façon de bêtes dangereuses. Les résultats de cette campagne sont faciles à entrevoir : le peuple méridional n'arrivera, de la sorte, à parler convenablement ni son dialecte régional, ni sa langue nationale : il se créera (et n'est-ce pas un peu ce qui se produit sur certains points) un informe et grossier jargon qui ne tiendra en réalité ni de l'un ni de l'autre. Le bilinguisme est mille fois préférable : nous croyons même qu'il constitue une supériorité intellectuelle, car il donne à l'esprit une plus grande richesse d'idées, une faculté plus vive de comprendre.
L'idéal n'est pas pour la France, pour la France du Midi notamment, que les langues populaires nées de notre terroir et en harmonie avec notre caractère, disparaissent à tout jamais ; l'idéal n'est pas non plus que la
langue française demeure presque une inconnue, connue cela se remarque encore, pour un certain nombre de Français. L'idéal serait plutôt, — et nous le disons sans aucune crainte — . que chacun de nous parlât correctement l'idiome de sa province et la langue de sa nation.
La brochure de M. Louis Pastre, à laquelle nous avons fait allusion tout à l'heure, porte comme titre : Le Français enseigné par les exercices de traduction de textes catalans aux enfants de neuf à quinze ans. Il suffit de lire 1 en-tête du volume pour en comprendre l'idée générale. L'auteur nous avait déjà donné un manuel scolaire, Le F rm irais usuel enseigné par les exercices de langage et de lecture aux enfants de six à neuf ans, qui reçut le meilleur accueil dans l'enseignement primaire et y jouit aujourd'hui encore de la même estime. Il s'agit cette fois de faire servir le catalan à l'acquisition de la langue française, comme l'avaient essayé ou proposé MM. Joseph Lhermite Savinien . un initia-
teur, et J. Aurouze pour ie provençal, Sylvain Lacoste et B. Sarrieu pour le gascon, et jusqu'en Roussillon, avant M. Louis Pastre, bien qu'avec des dispositions d'esprit absolument différentes et selon un procédé tout à fait rudimentaire, J. Mattes pour le catalan luimême.
Tel est. en effet, le but principal de l'auteur. Mais nous allons voir plus loin qu'il en poursuit encore un autre, non moins important, certes, que le premier, et qu'il mérite ainsi la double reconnaissance de patriotes français et de régionalistes catalans.
La méthode de M. Louis Pastre est une méthode mixte : elle a la prétention de satisfaire à la fois les partisans de la méthode directe ou maternelle et ceux de la méthode comparative ou de traduction, c'est-à-dire de concilier les principes différents sur lesquels l'une et l'autre reposent, et cela en sïnspirant de la première au début des études et de la seconde seulement à partir du jour où l'enfant est capable d'aborder avec fruit l'étude de la grammaire française.
Pour les commencements, il ne faut, d'après lui, employer avec l'élève que le français, le
français usuel, absolument comme si le catalan n'existait pas et en feignant même de ne pas comprendre le bambin s'il répondait dans sa langue naturelle.
Je dois dire tout de suite que je ne suis pas d'accord sur ce point avec M. Louis Pastre.
Il appuie sa thèse du raisonnement suivant: puisque, pour enseigner une langue étrangère, les professeurs des lycées et collèges sont tenus de faire constamment appel à cette même langue et d'éviter le plus possible d'avoir recours au français, pourquoi n'en serait-il pas de même avec le français dans les écoles primaires ? Mais il est facile de répondre qu'on est bien revenu aujourd'hui, dans l'enseignement secondaire, de cette méthode directe imposée par les programmes de 1902 : elle est d'abord extrêmement pénible pour le professeur, qui se dépense parfois en efforts inutiles ; puis elle occasionne une sensible perte de temps, l'élève n'arrivant persque jamais à comprendre du premier coup. Excellente peutêtre en principe, elle a besoin de notables atténuations si l'on veut la rendre pratique ; elle ne peut donner de bons résultats, et des résultats rapides, que si elle est étayée de la mé-
thode indirecte. Cela est tellement exact qu'il a fallu revenir, par de nouvelles circulaires, sur ce qui avait été décrété ou établi.
J'ai, pour ma part, la conviction que le maître obtiendra de ses élèves des progrès plus encourageants encore s'il sait mettre à profit, dès le premier jour, la langue provinciale qu'ils connaissent. Notez, je vous prie, que je ne vais pas jusqu'à dire, avec quelques trop enthousiastes défenseurs de la pédagogie régionaliste. que renseignement du français doit être donné dans cette même langue provinciale : c'est là un rêve bien nuageux et qui me paraît bien loin de devoir prendre corps dans la réalité; il y a même un certain danger à demander cette sorte de suprématie à l'administration universitaire, parce qu'on risque fort, en le faisant, de ne rien obtenir du tout. Mais je combats l'exclusivisme de M. Louis Pastre, qui veut que. devant les tout petits, l'instituteur ne prononce jamais un mot de catalan et au besoin affecte de l'ignorer. Je le combats au nom même d'un principe sur lequel on ergote un peu trop, à mon sens, et qui est pourtant bien intelligible, ce principe qui veut que l'on passe toujours, quand on enseigne, du connu
à l'inconnu. Je voudrais que le catalan entrât dans les premiers exercices de la classe selon une proportion, par exemple, de trois à dix, proportion minime, comme on voit, mais qui ne saurait souffrir de réduction.
Nous ne pouvons, au contraire, qu'approuver M. Louis Pastre lorsque, jugeant le moment venu d'introduire le catalan comme auxiliaire, il prépare et dispose des exercices en vue de son utilisation pédagogique. C'est d'ailleurs là qu'est son véritable sujet, puisqu'il n'admet point qu'on songe à cette introduction dans les années préparatoires ; et c'est là aussi que nous retrouvons ses remarquables qualités pédagogiques, grâce auxquelles rien ne reste imprévu dans cette marche progressive des jeunes esprits.
L'auteur du manuel a beaucoup hésité avant d'adopter définitivement son propre système : non pas qu'il ne lui parût bon en principe, mais parce que. devant la complexité des questions qui se posent en des cas pareils, on peut être incertain sur le fait de savoir si le système conviendra toujours, s'il se pliera à toutes les variétés de la matière pédagogique.
Le manuel comporte une trentaine de le-
13fi DIALECTES POPULAIRES ET PÉDAGOGIE
çons. Chacune d'elles part d'un texte, tantôt en vers, tantôt en prose (plus souvent cependant en vers qu'en prose, dix-huit pour douze, sans doute parce que la poésie offre pédagogiquement des ressources plus nombreuses et que le dialecte roussillonnais n'est pas très riche jusqu'ici en prosateurs). Chaque texte doit se prêter à trois sortes d'exercices : traduction française de l'extrait, qui, pour l'intelligence du vocabulaire, est toujours accompagné de notes suffisamment explicites et, pour la traduction elle-même, de conseils pratiques d'un grand secours ; puis composition catalane, consistant tantôt en un résumé du sujet, tantôt en un petit développement de quelque point du sujet ; en troisième lieu, composition française, inspirée du morceau choisi, c'est-à-dire tantôt une traduction ou imitation, tantôt une transposition du sujet ; enfin, conjugaison bilingue à l'occasion de telle ou telle forme verbale rencontrée dans le fragment.
Des notes grammaticales terminent toutes les leçons : c'était de beaucoup la partie la plus difficile, celle qui demandait le plus de soins pour l'adaptation aux textes divers, et
celle qui exigeait le plus de logique. C'est aussi celle qui répond le mieux à l'idée générale du livre, puisque la méthode comparative y intervient constamment. On nous y dénonce, en effet, avec une rigueur impitoyable, tous les eatalanismes commis par les Roussillonnais, et l'on nous donne en face de l'expression catalane et de l'expression vicieuse l'expression française correspondante. C'est du même coup une grammaire du français et du catalan.
Et ceci nous amène à dire un mot de la seconde intention de l'auteur.
Il ne s'en cache pas : ce qu'il veut enseigner aussi aux élèves, avoue-t-il dans la préface, ce sont les règles de cette langue catalane qu'ils ne parlent pas toujours avec correction. Nous devons féliciter M. Louis Pastre de son courage, et le féliciter d'autant plus chaudement que nous ne sommes pas habitués à trouver sous la plume des membres de l'enseignement primaire un plaidoyer en faveur du catalan.
J'aimerais à voir chez les instituteurs roussillonnais une attitude un peu moins indifférente ou même un peu moins hostile à l'égard
de ce dialecte. Il me semble que leurs collègues de Provence et de Gascogne ont donné des marques plus sûres de leur intérêt et de leur sympathie. Cependant le Roussillon, dans son ensemble, a su mieux conserver son caractère et son esprit de race que ces deux grandes régions, et le catalan me paraît, d'une manière générale, s'être maintenu beaucoup plus ferme et beaucoup plus pur que le gascon et le provençal.
Je recevais dernièrement encore une réconfortante lettre d'un instituteur languedocien : « La langue doc. m'écrivait-il, est la langue familière de la plupart des enfants de nos écoles primaires ; celle qu'ils entendent parler à leur foyer, dans la rue. dans les champs, dans l'atelier, sur la place publique. Pourquoi à l'école l'ignorer systématiquement ? Pourquoi ne pas faire des rapprochements entre le français et la langue doc, qui aideraient à passer plus facilement du languedocien au
français ? »
Mon correspondant a raison : le vocabulaire, la syntaxe, l'orthographe y gagneraient. Je suis persuadé que, s'il était permis ou plutôt s'il était conseillé aux instituteurs roussil-
lonnais de faire ees expériences avec le catalan, ils seraient tellement surpris, tellement émerveillés des résultats obtenus qu'ils reviendraient vite de leur première opinion et que cette méthode n'aurait pas de partisans plus convaincus. Mais l'important est de commencer. Or. le livre qui leur manquait, voici qu'ils peuvent lavoir maintenant, et c'est un livre recommandable sous tous les aspects. Il ne faudrait pas que la publication en fût inutile.
Oserait-on invoquer encore, pour combattre les « patois » détestés, je ne sais vraiment quels graves dangers courus par notre unité nationale ? L'argument est bien vieilli et ne peut plus que faire sourire. Nous l'avons dit. nous le répéterons cent fois : c'est une force réelle que de parler deux langues. Et nous ajouterons, pour finir, que, si le catalan esl considéré par certains éducateurs comme nuisible aux classes de français (et encore faudrait-il bien nous dire comment et dans quels cas . on n'a pas trouvé jusqu'ici de moyen plus sûr que la méthode comparative pour établir un juste équilibre entre cet idiome ré-
gional. parlé malgré tout et contre tous par le peuple, et notre idiome national que les méthodes d'exclusion et d'extirpation appliquées aux dialectes ne sont jamais parvenues et ne parviendront jamais à lui apprendre.
L'Art régional. — Le Roman régional
L'Art régional
Des causes nombreuses viennent aujourd'hui pervertir, désorganiser l'art de la France. Exception faite pour quelques rares artistes, qui travaillèrent de longues années dans la solitude et durent lutter ensuite avec une énergie désespérée contre un public indifférent ou dédaigneux, lait français contemporain subit une dépression évidente et semble marquer un temps d'arrêl dans son développement.
Cela est dû en partie, comme nous lavons déjà signalé une fois pour le génie latin et la littérature '■*) , à l'état d'anarchie intellectuelle
(1) Voir nos Etudes de littérature méridionale : '.'. L'influence du Nord et le génie latin ».
144 l'art régional
où nous nous débattons depuis un assez grand nombre d'années.
Il faudra bien revenir un jour sur eette question palpitante et montrer, parmi les principales raisons de cette anarchie, l'influence de l'étranger, notamment l'influence septentrionale, et surtout. — insistons bien sur ce point — . l'individualisme exaspéré qui nous dévore, à quelque origine d'ailleurs qu'il faille faire remonter ce grand mal.
Pour ce qui est de l'art, nous signalerons tout d'abord. — et c'est une conséquence de ce même individualisme — . le manque d'écoles et de traditions (nous entendons par école ici un groupement spontané autour des mêmes idées, autour des mêmes doctrines). Nous signalerons ensuite la vulgarisation du goût public, qui, n'étant pas suffisamment guidé ou informé par les vrais artistes, et n'ayant pu, de la sorte, faire son éducation artistique, éducation toujours nécessaire, s'est laissé bien vite séduire par les œuvres médiocres, parce qu'il les comprenait plus facilement et qu'on les lui rendait à différents points de vue plus accessibles, ou bien par des œuvres tourmentées, décadentes, extravagantes, parce que leur
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étrangeté. ou leur exotisme, ou aussi leur perversité, constituait pour lui comme un attrait nouveau.
Dans quelques années, mettons dix ans peut-être, ces causes nombreuses d'affaiblissement et de décomposition apparaîtront aux veux de tous sous une lumière plus vive. Nous avons voulu les signaler dès maintenant. .
Il en est une autre qui exerce aussi une action néfaste sur la vie et l'évolution de l'art français, alors qu'on serait disposé à croire plutôt le contraire : c'est la centralisation à outrance, résultat de notre système politique, de la facilité des communications accrue d'une manière très brusque, et enfin des mœurs contemporaines. Centraliser l'art à Paris, quel beau rêve pour certains cerveaux ! L'expérience nous démontre cependant qu'il n'est pas d'erreur plus profonde et plus dangereuse.
Mais c'est surtout l'influence de l'Ecole des Beaux-Arts, des Salons, et de quelques solennels pontifes, qui contribue à affaiblir lentement l'idée artistique de la nation et entretient cette médiocrité dont nous parlions tout à l'heure. A la vie. à la vérité dans l'art, ont succédé l'artifice et la formule : à la chaude
146 l'art régional
et riche personnalité de l'artiste, la froideur et la pauvreté des conceptions. On se refuse à voir, ou plutôt, ce qui est plus grave, on n'arrive pas à voir la nature et l'homme tels qu'ils sont, mais bien tels qu'il est convenu de se les représenter dans ces milieux. Malheur donc à celui qui essaiera d'exprimer une idée originale, de créer une œuvre par ses propres moyens, une œuvre conçue en dehors des règles imposées, de réaliser un idéal personnel de la forme et de la couleur ! Il sera tout de suite jugé indigne de participer aux honneurs et aux bénéfices que procure un art plus soumis.
Cependant, entre des artistes ainsi dressés et la nature vivante, quel contact pourrait-il bien y avoir, et comment, d'ailleurs, la percevraient-ils directement, s'ils projettent sur elle tout un système d'idées reçues d'un enseignement tyrannique ? Leur art se répète, avec une inlassable monotonie : art homogène et partant neutre, qui se retrouve toujours le même à chaque nouvelle manifestation, au point que rien n'est aujourd'hui plus facile à reconnaître que les œuvres de ces disciples inférieurs; art sans tempérament, sans race,
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et, par conséquent, sans portée, qui, n'étant d'aucun pays, n'en parait pas cependant plus humain. C'est un art qui n'a pas dame, c'est un art qui n'a pas de vie, et nous dirons encore, si l'on accepte cette expression, c'est un art inhabité.
L'art régional, au contraire, ou ce que nous appelons ainsi, ne prétend pas se dégager d'une nature et d'un monde pour devenir plus général, ou. comme on dit. cosmopolite ; car il se montrera d'autant plus humain qu'il saura mieux être « lui-même ». ou plutôt (et nous consentons à faire tout de suite cette restriction, parce qu'elle ne détruit rien de ce que nous venons d'affirmer . qu'il traduira plus profondément un point spécial de la terre. Il prend racine dans un sol déterminé, mais c'est pour y chercher, par de lointaines et multiples racines, comme la sève généreuse qui palpite dans les entrailles du monde, c'est-à-dire l'éternelle beauté.
L'artiste s'inspirera ainsi de son milieu ; il ouvrira les yeux sur cette nature, dont il est à la fois le fils et l'adorateur. En s'écoutant lui-même, d'ailleurs, il ne fera qu'écouter la grande voix des choses, dont l'écho résonne
148 l'art régional
au plus profond de nous et dont le rythme se prolonge jusqu'à nos fibres les plus intimes. Cet artiste sait qu'il lie vaut pas que par luimême ou par l'enseignement qu'on lui a donné, mais en fonction de la vie extérieure et immédiate.
L'art régional dégage, en effet, de la nature qui l'entoure, êtres et choses, les éléments de beauté qu'elle peut contenir. Loin de vouloir s'en isoler, comme font les autres, loin de la dédaigner ou de la méconnaître, il la prend comme collaboratrice, il la fait participer à chacune des œuvres qu'il produit. Et, de cette même nature, il n'écarte jamais en principe, comme inesthétiques et inférieurs, tels ou tels détails de la vie familière ; il s'appliquera au contraire, sans cependant tout ramener à eux ou leur donner la première place, à les introduire dans ses œuvres, parce que ces détails, — et il le sait bien —, peuvent les rendre plus vivantes et plus touchantes, plus naturelles et plus humaines, plus belles donc et plus artistiques.
Ce fut longtemps une idée chère à quelquesuns de nos artistes, parfois même les meilleurs, que l'art, pour se conserver noble et pur, doit
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se tenir dans une tour d'ivoire et comme s'alimenter de symboles. Il semble qu'on soit revenu de ces aristocratiques préjugés, et que. du moins dans certaines œuvres, l'air et la lumière entrent aujourd'hui plus librement. Or, l'art régional répond, mieux que tout autre, à ce besoin de lumière et d'air que nous sentons déjà : c'est un art ouvert à tous, parce qu'il est t'ait un peu de chacun de nous et de chacune des choses qui nous sont chères.
Aussi, l'art régional est-il un art populaire. Et il est populaire à un double point de vue. Il se met d'abord à la portée de la foule, sans perdre de ses qualités ou de sa signification. Mais, d'un autre côté, il a la prétention, après avoir utilisé la vie ambiante pour un but esthétique déterminé, d'embellir cette vie ellemême, de la faire à son tour plus artistique et plus agréable, de lui rendre, sous forme d'oeuvres d'art, qui seront la parure de notre demeure, de notre cité, les compagnes harmonieuses de notre existence quotidienne, ce qu'elle lui a prêté généreusement pour l'exécution.
On l'a dit. et il ne faut pas se lasser de répéter ces choses, car elles sont vraies, justes
150 L'ART REGIONAL
et bonnes, de ce régionalisme artistique tel que nous venons de le définir en quelques mots trop brefs et dune manière, nous le sentons, beaucoup trop superficielle, de ce régionalisme pourra résulter pour l'art de notre pays une plus grande diversité et une plus grande originalité dans les œuvres, plus de richesse aussi dans les productions. Nous verrons alors un art français vivifié, régénéré, et comme élargi, respirant d'une poitrine plus robuste, et dont le cœur multiplié battra harmonieusement dans tous les coins de la France !
Voilà ce qu'on appelle l'art régional, et voilà le rôle salutaire qu'il peut jouer à cette heure, particulièrement inquiétante, où les notions artistiques se mêlent et se troublent dans les cerveaux.
Le roman régional
Si le roman régional a la prétention de réagir contre le roman parisien, qu'il soit loué, cent fois loué ! Qui donc en effet nous délivrera de toute cette littérature où l'adultère, le crime, le cambriolage et le reste jouent un si grand rôle aujourd'hui ? Est-ce que l'esprit français serait incapable de trouver autre chose ? Et l'esprit provincial n'est-il pas assez sain, assez vigoureux pour renouveler et purifier l'art d'écrire les romans ? Nous sommes persuadé du contraire, et nous espérons que le roman régional, qui a donné déjà des œuvres si puissantes et savoureuses avec les Cladel. les Fabre et les Pouvillon, contribuera à reconstituer sur des bases plus fermes cette partie de notre littérature, la plus productive peut-être en ce moment avec le théâtre, mais atteinte comme ce dernier d'un mal pro-
fond qui ne tarderait pas à la réduire à un état tout à fait misérable.
Cependant, il n'est pas question ici de ce provincialisme de commande qui régna longtemps en France au détriment de l'observation et de la vérité : superficiel et peu sincère, il n'a donné que des œuvres incolores et sans vie qui contribuèrent plutôt à détourner de lui les vrais artistes, et ne peut donc se recommander à ceux qui tentent un perfectionnement du roman français.
Nous voulons parler d'un autre provincialisme, qui s'inspire plus profondément, plus amoureusement, si l'on peut dire, d'une terre d'élection, à laquelle tout rattache l'écrivain, sa naissance, ses souvenirs d'enfant et de jeune homme, les élans de son cœur et le mouvement intime de sa pensée. Exprimer une pareille terre dans ce qu'elle a de particulier en soi, mais aussi dans ce que ses types ont d'humain, voilà le but que cet écrivain s'efforce d'atteindre sans autre préoccupation que d'écrire de belles œuvres.
Connaissant mieux ces types qu'il veut dépeindre et faire revivre, les entourant de sa tendresse, ou appliquant son amour à les sui-
vre dans leurs démarches, il est dans de meilleures conditions pour les rendre avec exactitude et nous produire par son œuvre l'impression de la réalité. Et sans doute il les rendra comme il les a vus et compris, c'est-à-dire selon ses yeux et selon son àme ; mais ce qu'il y a de forcément subjectif dans toute œuvre sera réduit pour lui au minimum, puisqu'il n'y a pas d'intermédiaire entre l'objet de son observation et son art. D'un autre coté, comme il s'est placé au point de vue même des hommes qu'il nous donne à connaître, comme il a vécu dans leur atmosphère et a pris sa part de leurs sentiments, il peut arriver à nous faire mieux pénétrer leur âme. Cette double garantie de fidélité et d'intelligence artistiques nous paraît être le propre du bon romancier régional.
Mais cet avantage ne va pas sans inconvénients. Le danger, c'est justement que l'écrivain se fasse illusion sur la valeur ou la portée artistique de telle ou telle donnée. Et si ce danger, comme on ne manquera pas de nous le dire, existe partout ailleurs et pour tous les artistes, il est particulièrement redoutable pour celui-ci. Pris par son milieu, dominé par sa matière, il ne saura peut-être pas faire le dé-
part du secondaire et de l'essentiel, du provisoire et du définitif.
Il en est du roman régional comme de certaine peinture méridionale. Quand on parle d'elle, on est obligé d'employer les termes de « coloration », « lumière », « éclat », « tons vifs et chauds ». C'est que cette peinture méridionale se caractérise, en effet, beaucoup par tout cela, comme les paysages ou les scènes des régions mêmes qu'elle veut exprimer. Malheureusement, certains critiques d'art ont fait un tel abus de ce vocabulaire, et l'on peut constater chez tant d'artistes méridionaux cette tendance à réduire leur peinture à de simples effets de palette, qu'il devient parfois nécessaire de rétablir la vérité en précisant certaines conceptions dont la rigueur la dénature.
C'est bien un lieu commun aujourd'hui que d'affirmer l'influence du soleil sur les œuvres méridionales. Il est difficile à l'artiste de nos régions de se dégager entièrement de ce qu'il voit, de substituer à ce que ses yeux lui imposent les révélations d'un sens intérieur : le pouvoir est trop grand d'une ligne qui vibre dans la clarté ou d'une nuance lumineuse qui palpite. S'il n'est pas de sens plus utile, il n'en
est sûrement pas aussi de plus impérieux que notre vue. On dira même que notre esthétique est étroitement liée à la nature de nos yeux. Et si la peinture est l'art le plus visuel, l'artiste méridional semble accuser davantage ce caractère dans son œuvre.
Mais il y a la tyrannie de la lumière comme il y a celle de l'ombre. Cette dernière affecte spécialement le génie septentrional. Elles ne sont pas moins dangereuses l'une que l'autre pour la beauté artistique. Si l'artiste du Nord accorde souvent une trop grande importance au mystère de certains contours, à certaines formes indécises que prennent les êtres et les choses dans l'absence ou l'appauvrissement de la clarté et qui favorisent la manifestation de l'âme plus qu'elles ne sont l'image ou la vie de la matière, à ce qu'on suppose doncplutôt qu'à ce qu'on perçoit, au désir ou au rêve, au symbole ou à la chimère plutôt qu'à la sensation immédiate et toujours à notre portée, — certains artistes du Midi, en revanche, n'élèvent pas assez leur peinture au-dessus d'un horizon familier dont ils se contentent, dont les limites mêmes constituent les limites de leur art, dont la coloration est
l'essence de leurs toiles, dont les détails les moins significatifs deviennent dans ces œuvres comme un thème capital, y occupant une place que les auteurs seuls ont des raisons personnelles de leur y faire occuper, détails trop locaux et presque exceptionnels, qui nuisent plutôt à la vérité et à l'équilibre de l'ensemble.
On adresse en effet de même au roman régional, surtout à celui du Midi, le reproche d'être trop particulariste et de n'avoir ainsi qu'un intérêt relatif ou une portée restreinte. Rien n'est plus injuste. Qu'il arrive à certains de nos romanciers régionaux de ne pas savoir découvrir et utiliser les éléments importants de leur domaine, de s'en tenir comme à des parcelles du champ de leur observation et de leur art, de s'y perdre même, et de ne pas mettre suffisamment en relief le côté vraiment humain des gestes et des caractères, — nous aurions bien mauvaise grâce à le contester. Mais c'est un défaut qui a, selon nous, un équivalent dans l'excès contraire, à savoir dans l'abus des figures générales où l'on ne trouve aucune de ces lignes précises qui sont justement la vie même, dans la tendance, trop accu-
sée chez certains écrivains septentrionaux, à symboliser les mouvements de l'être, réduits d'ailleurs chez eux presque toujours à ceux de l'âme, de sorte qu'il y a ainsi non seulement déformation évidente, mais encore suppression de la vérité humaine, qui est d'ellemême plus individuelle el mieux caractérisée.
Ce qu'il faut surtout demander au romancier régional, c'est une intelligente et artistique fusion de ce qu'on nous permettra d'appeler les deux données, l'une tout extérieure sans doute, mais l'autre venue ou si Ton veut tirée du fond de l'être. Et croyez bien que ce résultat n'est pas à la portée de tous ceux qui écrivent : on se laisse facilement entraîner, suivant sa nature ou ses habitudes d'esprit, à se servir de l'une à l'exclusion de l'autre. Nous ne disons pas qu'en le faisant on ne puisse écrire un jour de belles pages ; mais il ne saurait y avoir, selon nous, de grandes œuvres sans cette intime solidarité ou cette réciproque pénétration...
Ces restrictions une fois faites, nous n'en sommes que plus libres maintenant pour ajouter ceci : c'est une bien grande naïveté de croire, avec certains critiques parisiens (qui
158 i^E ROMAN RÉGIONAL
certes ne le disent pas ouvertement, mais ne manquent jamais de le laisser entendre), que les types de la province ne méritent pas d'entrer dans la littérature parce que, vivant d'une vie plus rudimentaire ou concevant la vie plus simplement, ils se prêtent moins aux méthodes psychologiques du roman contemporain ; et c'en est une autre de prétendre que ces mœurs sont tellement propres à une région qu'elles n'ont de signification que pour cette région elle-même, ou tout au plus pour quelques curieux, comme les meubles rares pour les collectionneurs.
On ignore ou on oublie, dans l'un et l'autre cas, tout ce qu'il y a de socialement vrai, d'acquis à l'humanité, d'intelligible donc ou d'émouvant sous ces gestes. Le véritable roman régional est précisément celui qui, refusant de se réduire à l'observation et à l'expression des caractères particuliers, sait faire une juste synthèse de la vie régionale dans ce qu'elle a d'individuel et d'original et de la vie profonde de l'âme.
D'autre part, la richesse et la variété des types régionaux sont encore si grandes, ces types eux-mêmes sont si peu déformés par
l'éducation ou par le souci de paraître différents de ce qu'ils sont dans la réalité, ils s'expriment tout entiers avec une sincérité toujours si près de la nature, qu'ils représentent pour le romancier l'une dos matières à la fois les plus vivantes el les plus attachantes, les plus maniables et les moins ingrates, les plus conformes aussi, dans le fond, aux tendances actuelles du roman français...
Et nous pourrions montrer encore le rôle de plus en plus actif que semble devoir jouer l'idée de terre et de paysage dans l'histoire de ce même roman. Mais nous nous contenterons de dire, en terminant, que notre littérature, accrue et embellie d'oeuvres nouvelles et d'inspiration différente, trouvera dans ce régionalisme une force inépuisable et que notre langue elle-même, rentrant en possession d'un grand nombre de termes disparus, y gagnera un vocabulaire plus imagé, plus expresfeif, capable enfin de mieux représenter cet ensemble harmonieux de grandes régions qui se nomme la France.
La Crise rurale. - La Question forestière
La crise rurale
Après qu'on aura étudié, comme on Fa fait souvent avant nous, les causes multiples et complexes de ce grand mal qu'on nomme l'abandon des terres par la classe paysanne ou la dépopulation des campagnes au profit des cités, il restera toujours à en trouver le remède. Certes, c'est déjà beaucoup que d'avoir découvert les raisons profondes de ce mouvement : mais encore faudrait-il s'efforcer de l'enrayer ou tout au moins de le ralentir.
Nous sommes à peu près tous d'accord aujourd'hui pour reconnaître qu'on peut l'attribuer à la fois à la facilité des communications, au développement de l'industrie, à l'enseignement de l'école primaire, au service militaire obligatoire, au fonctionnarisme devenu un
idéal, à l'attrait des centres urbains chaque jour plus vivants, au goût du luxe et des jouissances, au besoin de plus de variété dans la vie avec moins de peine dans le travail, à l'archaïsme relatif de certaines méthodes de culture alors que tout ailleurs a progressé, à la situation des ouvriers agricoles généralement inférieure à celle des autres ouvriers. Tout cela doit avoir contribué, en effet, dans des proportions diverses qu'il serait d'ailleurs très difficile d'établir, à détacher petit à petit le jeune paysan du sol familier où ses ancêtres avaient su ou avaient dû borner leurs désirs.
En partant ainsi, en renonçant à suivre l'exemple de ses pères, il a obéi à cette double idée qu'il serait d'abord plus heureux s'il menait une vie nouvelle, autre que la leur, dans un milieu différent, le travail agricole étant à ses yeux non seulement pénible et monotone, mais inférieur et humiliant, et ensuite que, pour prendre sa part du progrès et des modernes améliorations de l'existence, il devait se rapprocher des villes populeuses.
Nous le répétons : c'est un très grand mal, et la sagesse nous dit qu'il faut le combattre de toutes nos forces.
Mais les moyens qu'on propose sont-ils réellement efficaces ? Les trois plus notables paraissent être d'abord : l'instruction rurale du peuple à l'école et ailleurs, le perfectionnement scientifique des procédés d'exploitation, et le vote de lois plus intelligemment favorables à l'agriculture. On fait donc appel à la fois à l'éducation, à la science, à la législation. Ces tiois forces réussiront-elles à ramener la vie à la campagne, à réveiller l'énergie rurale, à redonner des bras à l'agriculture ? On nous permettra de ne pas être trop confiant.
Nous croyons bien qu'un enseignement rural à l'école elle-même ou aux cours d'adultes, des conférences faites sur les questions agricoles qui peuvent intéresser particulièrement les habitants de telle ou telle région, sont loin de devoir être inutiles et rendront au contraire de signalés services à ces campagnards en leur faisant connaître les moyens d améliorer l'exploitation de leur terre et même en leur inspirant pour elle un amour plus diligent. Mais l'instituteur n'arrivera jamais à trouver dans un programme scolaire, dans sa conviction personnelle, dans sa tendresse pour la terre, en admettant qu'il ait lui-même
cette tendresse et cette conviction, des raisons assez fortes pour déterminer le jeune homme à y rester, à limiter sa vie à un horizon dont il ne sent que trop toute l'étroitesse, si celui-ci a déjà prêté l'oreille aux voix charmeuses du dehors.
De même, on aura beau apprendre aux paysans à mettre en pratique les procédés les plus modernes de culture, de production et d'élevage, à utiliser les machines nouvelles, tout l'outillage scientifique, orgueil de certaines campagnes privilégiées, qui donne de meilleurs résultats avec des efforts moindres ; on aura beau enfin leur faire connaître les bienfaits de la coopération, il» n'est pas sûr encore qu'on les retienne, si leur ambition et leurs désirs se sentent au-dessus de tout cela. Disons d'ailleurs en passant que l'usage des machines perfectionnées, permettant non seulement d'aller plus vite en besogne, mais encore d'employer pour les mêmes travaux beaucoup moins d'ouvriers qu'autrefois, n'est peut-être pas étranger, lui aussi, au dépeuplement de nos campagnes.
Que pourraient donc faire des lois ? Certes, e'esl le devoir du Parlement d'améliorer la
situation des ouvriers ruraux et de favoriser le développement de l'agriculture. Le soin qu'il met à discuter cette partie du budget prouve assez qu'il est, à ce point de vue, animé des meilleures intentions. Mais les meilleures intentions e1 même les meilleures lois sont à peu près impuissantes devant un mouvement d'idées, — et nous prétendons qu'il s'agit surtout de cela. Ce n'est pas, en effet, à coup de lois ou de règlements qu'on lutte aujourd'hui contre un état d'âme et qu'on refait sa mentalité à une race, en supposant d'ailleurs que ces lois et ces règlements, dans une question aussi compliquée que celle qui nous occupe, ne lèsent pas les intérêts des uns en voulant servir ceux des autres.
Et alors ? nous dira-t-on.
Eh bien ! il faut avoir, croyons-nous, plus de confiance dans les nécessités de la vie et l'évolution naturelle des forces économiques et sociales. Il se peut, en effet, que les raisons même qui semblent arracher le paysan à sa terre doivent en préparer lentement le retour. Ce mouvement a été trop rapide, trop précipité, et partant trop irréfléchi, pour qu'il soit définitif. Et. sans vouloir préjuger
de l'avenir, peut-être n'est-il pas trop puéril d'espérer que la loi de flux et de reflux qui régit non seulement les eaux de l'Océan, mais les grandes poussées des foules humaines, fera naturellement revenir vers la terre ces activités qui s'étaient perdues.
Les routes sont de jour en jour plus nombreuses ; les voies ferrées pénètrent maintenant un peu partout. Le petit village s'est dépeuplé dès que la grande ville est devenue plus proche. Mais qui nous dit que ces moyens de communication, se multipliant et se perfectionnant encore, ne faciliteront pas, n'encourageront pas le développement économique des régions désertées ? Grâce à eux, en effet, les foules nouvelles des touristes, des voyageurs, des familles de citadins à la recherche de villégiatures commodes, pourront à certains moments, sinon même toute l'année, répandre la vie dans ces régions ; des commerces naîtront alors, qui n'auraient eu auparavant aucune raison d'être ; des métiers s'organiseront pour exploiter ces ressources inattendues ; et non seulement l'indigène ne sera pas poussé loin de son clocher par un besoin d'aisance et de luxe, de variété et de libre
bonheur, qu'il réalisera peu à peu autour de lui, mais on en verra peut-être qui, ayant quitté le village pour la ville, reprendront le chemin à rebours, avec l'espoir d'un gain moins illusoire.
Qui nous dit donc que les champs eux-mêmêmes ne retrouveront pas les bras qui leur ont manqué ? Le village étant plus actif, la campagne sera elle aussi plus active, et il se produira naturellement entre les deux un échange de forces qui. nécessaire d'abord et régulier ensuite, leur sera à l'un et à l'autre d'un profit également assuré.
Nous en voyons déjà des exemples tout près de nous, notamment dans la partie orientale des Pyrénées, dans la montagneuse et admirable Gerdagne française. Des routes primitives, puis de mieux en mieux entretenues, ensuile le télégraphe et le téléphone, enfin le chemin de fer électrique, inauguré depuis peu. marquent chez elle les différentes étapes de ee phénomène. Les Cerdans avaient trop souvent de nombreuses raisons de descendre par ces belles routes vers la plaine roussillonnaise ; mais voici que leur région, où les premières automotrices ont porté la joie, semble
destinée à un avenir de prospérité et de richesse ; soyez persuadés qu'il va se produire avant peu un nouveau mouvement, d'ascension cette fois, vers les sommets et les plateaux de la Gerdagne.
Aussi bien, la vie des grandes villes ne serat-elle pas toujours aussi agréable. Le prix des vivres augmente dans des proportions telles qu'on peut se demander s'il sera bientôt matériellement possible aux bourses modestes de subvenir aux besoins les plus impérieux. Au lieu de mourir de misère dans une cité populeuse, où la lutte pour un morceau de pain sera devenue plus âpre et plus accablante, de nombreuses familles préféreront s'installer aux champs, où la vie plus simple sera aussi moins chère, où l'on aura sous la main, à des conditions plus avantageuses, les aliments de première nécessité, d'ailleurs plus sains et plus abondants.
Qu'y aurait-il d'étonnant à ce que, le développement prodigieux, on devrait même dire monstrueux, de l'industrie ayant créé dans certains pays des situations économiques déplorables, ayant bouleversé l'existence du citadin et rendu plus pénible pour lui la satis-
faction de ce même df-sir de luxe dont nous parlions plus haut, il se produisît, sinon une réaction, du moins une sorte de détente qui serait une réaction à sa manière et se réaliserail sous forme de retour à une vie plus rurale. plus campagnarde ?
Nous pourrions citer des régions où les propriétaires ne réussissent plus à trouver des fermiers ou des métayers : pour ne pas voir se perdre leurs terres, qui représentent leur capital et leur fortune, ils se résigneront un jour à les cultiver eux-mêmes avec leur famille, et n'en éprouveront aucune honte assurément. Ainsi renaîtront peut-être, et il ne faudrait pas en être trop surpris, certaines mœurs « patriarcales . dont la campagne a presque perdu le souvenir.
Ce qu'on doit souhaiter, dans tous les cas, c'esl qu'à une période de citadinisme effréné, ou se débilite visiblement la société contemporaine, succède une période de ruralisme plus conforme à la nature que la mode des sports et le croissant souci de l'hygiène semblent annoncer déjà dans un certain sens. EU en attendant, il faut nous efforcer de i\c\i> lopper comme elles le méritent nos belles ré
gions françaises, de leur donner chaque jour des moyens de mieux mettre en valeur toutes les énergies et toutes les richesses qui dorment en elles.
C'est peut-être la seule bonne méthode qu'il nous reste à suivre dès maintenant pour que la crise rurale diminue d'intensité et que le problème ne se pose plus d'une manière aussi inquiétante.
La question forestière
La question forestière commence à être un peu mieux connue du grand public depuis que Ton a entrepris dans toute la France une campagne vigoureuse contre l'œuvre de déboisement progressif qui menace le reste de nos belles forêts et prépare la ruine de régions entières.
Les moyens les plus divers ont été employés pour bien conduire cette campagne : articles de journaux et de revues, brochures et manuels, propagande scolaire et rurale, enquêtes, congrès, excursions, cartes postales et gravures, sujets de concours et d'examens, interventions parlementaires, organisation de Sociétés forestières, conférences, poésies, chansons, fêtes de l'arbre, etc. Il fallait créer un mouvement d'opinion, en faisant de mieux
en mieux comprendre le danger du vandalisme forestier et en montrant que l'intérêt général comme l'intérêt des particuliers se trouvaient liés intimement à la solution de ce grave problème. On a pu obtenir de l'Etat (et ce n'a pas été, on le croira sans peine, chose toujours facile), sinon l'application rigoureuse des lois existantes, tout au moins le reboisement méthodique et régulier des régions particulièrement atteintes.
Mais la campagne des défenseurs de nos arbres semble n'avoir surtout visé jusqu'ici que la « coupe à blanc étoc » de vastes étendues.
Il faut cependant qu'on le sache bien. Ce n'est pas seulement la destruction en masse qui est à redouter, cette exploitation de nos grandes forêts par d'audacieux industriels, pour ne pas dire des industriels sans scrupules, — souvent étrangers d'ailleurs, comme iï arrive dans nos régions du Nord et de l'Est, où quelques Allemands peuvent tout à leur aise exercer des ravages qui leur seraient interdits chez eux. Car ce fléau est tellement pressant et, si l'on peut dire, tellement visible qu'on trouvera bien un jour, prochaine-
ment peut-être, le moyen de l'arrêter et de le prévenir.
Mais les défenseurs de nos arbres n'insistent pas assez, croyons-nous, sur la petite destruction, œuvre lente, répétée à chaque instant, obstinée non moins que sournoise, de milliers et milliers d'individus qui se livrent impunément à cette besogne de mort. Les Pyrénées n'ont pas de plus redoutables ennemis: nul ne les voit opérer, nul ne peut retenir leur main, et les conséquences de leur action quotidienne ne se révèlent qu'au bout d'un long temps, alors que le mal est presque irréparable. Ces hommes sont, en réalité, aussi nuisibles que les « bandes noires des marchands de bois ».
On n'imagine pas. en effet, la quantité de victimes qu'un simple berger peut faire en un an. La hache l'accompagne toujours : encore, s'il se contentait d'abattre les touffes de buis, les ronces et les genêts, qui empêchent l'herbe de croître au pied des troncs et ne permettent pas aux troupeaux de se frayer un passage, il rendrait service aux arbres euxmêmes, qui pousseraient alors plus librement ! Mais il s'attaque aussi à ces derniers.
lT'i LA QUESTION FORESTIÈRE
tantôt sur un point, tantôt sur un autre, pour ne pas éveiller l'attention. Parfois même, il va jusqu'à allumer un incendie, qu'on attribuera à quelque passant distrait, un chasseur, un excursionniste. Pour que ses brebis engraissent vite (et n'oubliez pas que. dans la plupart des troupeaux, le berger possède un certain nombre de bêtes), il lui faut des pâturages: or. vous ne lui ferez admettre à aucun prix que, là où il y a des arbres, il puisse y avoir du gazon. Tout le monde profitera un peu. au village, des troncs par lui mutilés ; mais la forêt et la montagne n'y auront déjà que trop perdu.
Les bergers n'ont pas, sur ce terrain, de plus actifs collaborateurs que les fermiers et les métayers. A ceux-ci, en effet, il semble toujours plus commode, quand le manque de bois se fait sentir en hiver, de supprimer quelque arbre voisin : chercher les branches mortes dans la forêt, tailler çà et là des rameaux inutiles, exige à la fois plus de peine et plus de temps. Quant aux arbres qui se permettent de pousser trop près des champs, ils sont sûrs de disparaître : les pommes de terre, le maïs, la luzerne y gagneront.
L'ombre des feuilles, les racines sournoises, voilà des adversaires qu'il faut combattre sans pitié : la cognée a bien été faite pour
quelque chose ! Ce que voyant, l'armée des maraudeurs, espèce non moins dangereuse, sûre d'ailleurs de D'être jamais inquiétée par un garde qui n'ose pas sévir, s'en donne à cœur joie tout le long de la semaine, dans les massifs les plus proches et les plus accessibles.
Mais l'exemple des propriétaires eux-mêmes est si peu édifiant qu'ils seraient mal venus à se plaindre des autres, puisqu'on peut leur reprocher d'en faire tout autant sur leurs propres terres. La négligence, l'imprévoyance, l'inconscience aussi, à défaut des basses cupidités, suffisent à expliquer ces déplorables erreurs. Les peupliers qui bordent les prés, et dont le rôle fut de tout temps reconnu si utile, ne sont presque jamais remplacés une fois qu'on les a abattus. Les ravins se dépeuplent les uns après les autres livrant ainsi un passage facile aux torrents déchaînés. Les lisières des champs n'étant plus protégées à leur tour, les éboulements
178 LA QUESÎION FORESTIÈRE
deviennent chaque jour plus graves et se répètent d'une manière inquiétante.
Nous connaissons enfin des propriétaires de nos régions pyrénéennes qui sont pris d'une véritable fureur devant un bel arbre : tels coins de forêts aux sources chantantes, où ne peut se complaire leur âme prosaïque, sont de leur part l'objet d'une haine sauvage et irraisonnée. D'autres, que les préjugés bourgeois, ou simplement la paresse héréditaire, ont détournés de toute éducation agricole, s'en remettent aux soins de quelques mercenaires, souvent incapables ou surtout peu consciencieux, pour contrôler ou même diriger l'exploitation de leurs châtaigniers ou de leurs chênes : le résultat est facile à deviner.
Nous pouvons constater, d'ailleurs, un état d'esprit singulier chez nos grands et petits propriétaires : ils considèrent la réglementation des coupes et défrichements, ou toute surveillance officielle des différents modes d'exploitation, comme une atteinte « au libre exercice du droit de propriété ». Ils ne comprennent pas, ils ne comprendront peut-être jamais, qu'ils son! les premiers intéressés à
ce que l'Etat prenne des mesures rigoureuses ei empêche que des imprudences soienl commises ! On aimerait aussi à trouver chez cette classe laborieuse, et souvent si digne de particulière sympathie, qu'est notre bourgeoisie rurale, une conscience plus claire de l'intérêt général : on la voudrait plus accessible au sentiment de solidarité, plus ouverte aux idées de coopération, mieux pénétrée enfin des principes qui règlent de notre temps la marche du progrès agricole.
Nous n'avons pas à revenir ici sur les conséquences lamentables du ravage forestier d'immenses régions : ravinements, inondations, instabilité climatérique. stérilité du sol, paysages désolés, régions abandonnées par les hommes, etc. Mais la petite destruction, au bout d'un certain temps, peut aboutir aux mêmes résultats : elle est donc aussi redoutable que la grande ; elle est peut-être même plus redoutable encore, comme nous l'avons fait entendre en commençant, parce qu'elle est moins bruyante et plus dispersée, parce qu'elle procède avec une hâte moins fiévreuse, parce qu'elle semble enfin rester toujours à l'abri des lois.
Or. la législation forestière est insuffisamment connue aujourd'hui, et surtout très mal appliquée ; d'autre part, les lois qui pourraient assurer, demain, la défense effective de nos arbres n'existent encore qu'à l'état de projets ou de propositions. Atteindraientelles, d'ailleurs, tous les cas que nous venons de signaler ? Nous ne pouvons malheureusement pas le croire.
Et cependant, il faut arrêter à tout prix 1 œuvre néfaste, avant même d'organiser parlout la reconstitution ou la restauration forestière. Couper des arbres inutilement et sans les replanter, ravager des futaies sans les précautions nécessaires, constituent des fautes impardonnables, sinon même de véritables crimes.
Le rôle de l'Etat (ce sera plus tard celui de la région) est bien déterminé. Il doit exercer un contrôle plus assidu et se montrer impitoyable pour les délits. Nos parlementaires, de leur côté, auront pour mission de l'aider dans l'accomplissement de cette tâche, lui en fournissant les moyens pécuniaires et juridiques, et de le stimuler quand il semblera fléchir.
Mais ootre devoir, à nous, notre devoir individuel et quotidien, si je puis dire, est de répandu' sans eesse autour de nous, dans notre petit milieu, cette Idée éminemment patriotique, où viennent aboutir et se confondre encore, comme pour tout d'ailleurs, l'intérêt régional et l'intérêt national. — cette idée : que nous devons respecter les arbres et pratiquer partout où il s'impose un reboisement intelligent et systématique, non pas seulement pour que nos terres soient plus riantes et plus belles, plus saines et même plus sûres, mais encore, contrairement à l'opinion de trop de Français, pour qu'elles soient plus riches et qu'elles soient plus fertiles.
La tradition et la vie (voir page 16). — A propos de tradition, nous avons pensé bien faire en reproduisant ci-dessous quelques passages de la préface qu'on nous pria d'écrire pour l'ouvrage intitulé Impressions et Souvenirs de M. Pierre Bonet (1908) :
« N'est-il pas un peu vain de s'irriter contre les choses présentes ? Si le souvenir du passé amène toujours chez certains esprits des comparaisons désobligeantes pour le présent, c'est cependant une loi de nature que le monde sans cesse évolue. Le passé, hélas ! est bien passé, et nul ne saurait se flatter de le faire revenir un jour. Nous aimerions à voir l'idée de tradition devenir enfin plus vivante et plus moderne.
Ainsi, le livre de M. Bonet est sans doute avant tout un livre de souvenirs... Cependant, il nous apparaît comme une contribution nouvelle au régionalisme, car il exalte l'amour
d'une terre et met en lumière, pour les encourager, les caractères typiques des hommes qui vivent sur elle. C'est à ce titre que j'ai accepté avec joie de le présenter au lecteur.
La vie et la physionomie d'une petite ville catalane ! Quel sujet plus tentant pour un homme qui se sent retenu aux entrailles de son pays par toutes les racines intimes de l'être, par ses origines et son passé, par son enfance et sa jeunesse, par sa langue et son idéal, par les habitudes mêmes qu'il a prises, par son existence de chaque jour !
Chaque pierre n'a-t-elle pas son histoire, et chaque rue, chaque maison n'est-elle point pour lui comme une personne familière, dont le son de voix, depuis longtemps connu, serait toujours cher à son cœur, dont le visage aux paisibles expressions le rassurerait, semblet-il, par sa présence bienveillante ? Les hommes mêmes, ceux qui donnèrent ou qui donnent à cette ville sa couleur et son caractère, avec les pierres, les maisons et les rues, et qui, avec elles encore, représentent comme les différents aspects de son âme, ne méritentils pas qu'il en fixe les traits pour l'avenir ? Et la campagne environnante, ses champs,
ses jardins, ses vergers, la rivière qui l'alimente et la rend sans cesse féconde, ses collines aux courbes molles, tout le paysage enfin qui s'épanouit autour de cette ville o'offre-t-il pas à ses regards un sens particulièrement aimable ?
Tout cela, nous le trouvons précisément dans l'ouvrage que M. Bonel livre au public de sa province.
Je ne sais plus quel poète ou quel philosophe disait un jour que. seul, le souvenir donnait aux objets une valeur réelle. S'il en est ainsi, comme je comprends l'amour d'un homme pour sa petite ville, et comme il ne faut pas regretter non plus que cet amour s'exprime parfois avec émotion et enthousiasme ! La poésie du souvenir embellit, en effet, tout ce qu'elle touche.
Mais le présent est beau et poétique, lui aussi, puisqu'il doit plus tard être à son tour le passé, dont nous nous enchanterons dans notre vieillesse. Le présent est fait en partie de notre bonheur, et les douleurs, qu'il ne ménage point, doivent s'atténuer avec la distance. La nature surtout peut, quand nous le voulons, réjouir et charmer notre vue ; la
nature est toujours, comme on dit, « présente et permanente ».
C'est pourquoi sans doute l'auteur de cet ouvrage aime encore son pays pour des raisons que j'appellerai « plus actuelles », et c'est pourquoi aussi j'ai goûté plus particulièrement les pages exquises où il fait l'éloge de la campagne autour de sa petite cité. M. Bonet parle, en effet, dans les termes les plus émouvants des oliviers vénérables et sobres, des ruches qui bourdonnent au soleil parmi les plantes aromatiques, des fruits savoureux et des fertiles potagers. Il ne résiste pas au plaisir de s'arrêter un instant pour contempler un paysage et nous le décrire. La poésie de la nature pénètre son esprit et son cœur. Et toute son œuvre est agréablement mêlée de parfums agrestes et de souvenirs historiques. Les souvenirs ont aussi leur parfum, et que l'histoire est donc attrayante avec un guide qui sait rêver ! »
Il é forme administrative et réforme électorale (voir page 73). — La plupart des grandes lois que votera le Parlement seront vaines et se retourneront contre nous tant qu'elles n'auront pas à leur base le principe régionaliste. tant que le plus pur esprit régionaliste n'animera pas nos législateurs.
Ainsi, une réforme électorale qui se contenterait du scrutin de liste par département, avec ou sans la représentation proportionnelle, ne donnerait pas. à notre avis, les résultats que certains en attendent. Les mêmes compromissions, les mêmes corruptions, qui caractérisent et déshonorent le mode actuel, ne tarderaient pas, en effet, à reparaître. Or. c'est cela quïl faut éviter à tout prix. Nous sommes convaincus qu'on ne trouvera de remède qu'en élargissant le vote jusqu'à la région.
D'un autre côté, et à cause justement de ce
que nous venons de dire, la réforme électorale, dont la nécessité s impose en ce moment, est inséparable de la réforme administrative. Songer à la première sans songer à la seconde nous paraît être une grave erreur de méthode, pour ne pas dire plus. Puisqu'il devient nécessaire d'élargir le vote jusqu'à la région, il importe d'abord de créer cette région ellemême. Si la réforme administrative ne précède pas la réforme électorale, elle doit tout au moins l'accompagner.
Nous craignons qu'il n'en aille autrement. À l'heure ou nous rédigeons ces quelques pages, en effet, la réforme électorale seule est passée au premier plan de nos préoccupations politiques. C'est une preuve que nous en sentons l'urgence, et si les partisans ne s'entendent pas encore sur le mode de vote à substituer au mode actuel, la chaleur même des discussions montre bien que cette réforme devra être réalisée un jour ou l'autre. Mais on ne parle guère de la réforme administrative: et cependant, nous le répétons, que pourra être la première sans la seconde ?
La réforme administrative ne s'impose pas seulement à cause de la réforme électorale :
elle s'impose aussi par elle-même. Nos rouages administratifs, nul ne l'ignore, sont encore terriblement compliqués, et notre administration continue à être paperassière et tatillonne. Produit d'un gouvernement centralisateur et d'une époque différente de la nôtre, elle ne répond pas à nos besoins et discrédite notre régime qu'elle met souvent en contradiction avec le> principes sur lesquels il repose ou dont il prétend s'inspirer. Os rouages sont d'une telle complication et s'accordert si peu d'autre part avec les présentes nécessités, qu'ils gênent ou arrêtent tout développement économique. Puis, de même que l'affranchissement relatif ou conditionnel de la région par rapport au pouvoir central et la reconnaissance par ce dernier de certains droits ou privilèges régionaux donneraient plus de simplicité et de rapidité aux démarches administratives et aussi plus d'élan à l'activité régionale, de même la concentration régionale des principaux services départementaux permettrait de réaliser de très grandes économies budgétaires.
En résumé donc, réforme administrative sut laquelle viendra naturellement s'appuyer la
réforme électorale, séparation et distinction bien nette de deux choses qui se confondent trop souvent, l'administration et la politique, ou si Ton veut orientation de la politique vers les questions administratives et économiques. — voilà précisément ce que Ton peut appeler la « politique régionaliste ». L'expérience nous montrera si nous n'avons pas raison d'affirmer que c'est faire œuvre de bon, d'excellent patriotisme de lutter pour le triomphe de cette doctrine.
Oui, c'est par le régionalisme que la France sera régénérée. On sent déjà que notre pays est las de la politique pour la politique, las des politiciens qui, sous le prétexte de discuter des idées, ne font que disputer sur des questions personnelles ; las du régime de la centralisation, dont le plus beau résultat a été d'appauvrir et d'anémier toutes les régions françaises. Ce qu'il nous faut maintenant, c'est une politique vraiment nationale basée sur une politique bien entendue de la région. Ce qu'il nous faut, ce sont des hommes d'affaires, qui, connaissant à fond, pour y avoir pris part eux-mêmes, la vie régionale, sachent comprendre que la vie nationale est faite de
celle-là. Ce qu'il nous faut, enfin, c'est un ensemble de réformes intelligemment adaptées aux intérêts actuels de la région et de la nation, intérêts qu'un lien indissoluble unit
toujours les uns aux autres. Voilà le besoin qui se fait sentir dans aotre pays. C'est donc du régionalisme que devront s'inspirer les vrais patriotes de demain.
Sorbonne et Universités régionales (voir page 79 et suiv.). — Nous avons voulu connaître l'opinion de l'un des maîtres les plus éminents de la jeunesse contemporaine, auteur de nombreux et intéressants articles sur les Universités de province.
Il est de notre avis. Ces Universités, croitil. doivent chercher la prospérité de leur enseignement dans une adaptation plus étroite aux conditions régionales d'existence. Quel rôle jouer dans la vie locale ? Chacune examinera le problème pour son propre compte et parviendra à le résoudre avec plus ou moins de facilité, mais, il faut l'espérer du moins, toutes avec quelque succès si elles ont bien étudié au préalable les ressources, les besoins et comme les invitations du lieu.
Montpellier. Toulouse et Bordeaux, par exemple, doivent être, sans parler de ce qu'il y a à faire dans la vie française, les agents de
communication de la France avec l'Espagne. Paris doit être la réserve qui les soutiendra généreusement sans chercher à leur faire concurrence ni à se substituer à elles. Ces trois Universités pourraient donc retenir un semestre, un an ou deux ans. les Espagnols qui veulent s'initier à la culture française, et les envoyer ensuite à Paris, lorsqu'ils seront capables d'en profiter. Il serait souhaitable qu'une entente se fit entre les quatre Universités, une sorte d'union permanente.
Cette solution est ingénieuse et présente l'avantage, à première vue. de concilier les intérêts parfois opposés des trois Universités méridionales d'une part et de l'Université parisienne de l'autre. Celle-ci ne perd jamais, comme on voit, l'occasion de profiter de tous les mouvements de la province.
On nous permettra cependant une objection. Nous craignons, en effet, et non sans motif, que la Sorbonne ne réussisse à trouver, au bout d'un certain temps, le moyen d'attirer chez elle les étudiants étrangers, sans stage préalable de ces derniers dans l'une des trois Universités méridionales. Et encore une fois, elles auraient travaillé pour
la Sorbonne, qui cependant, il faut le répéter sans relâche, n'a nullement besoin de ces Universités alors qu'elles peuvent avoir besoin d'elle ou du moins de sa neutralité.
On offre aux étudiants étrangers, qu'ils viennent des pays du Nord ou des pays latins, un ensemble de cours bien complet, se suffisant à lui-même ; leur séjour dans l'une des trois Universités provinciales dont nous avons parlé pourrait donc être aussi long que l'exigerait le parcours de leur cycle d'études. Libre à eux, avant leur départ, de passer quelque temps dans la capitale, de fréquenter même les amphithéâtres de la Sorbonne pour se rendre compte de ce qui s'y fait, de prendre contact avec la vie parisienne, et sentir battre là-bas. comme on a dit un jour, le cœur même de la France. Mais l'important est qu'ils se fixent à demeure dans telle ou telle de nos Universités pour y recevoir une culture déterminée, culture que certains d'entre eux recevront d'ailleurs avec d'autant plus de profit et d'agrément qu'ils se sentiront moins dépaysés dans nos régions méridionales.
Dialectes populaires et pédagogie régionale -Voir page 123). — M. Bernard Sarrieu, professeur au lycée d'Auch. prononça, au mois de juillet 1909. un remarquable discours de prix sous le titre de « Une langue vivante méconnue : la langue d'Oc ».
Le sujet est original, surtout pour une pareille cérémonie, et les idées qui y sont exposées sont trop importantes à notre point de vue pour que nous n'ayons pas éprouvé le besoin d'accorder à ce discours autre chose qu'une simple mention en passant.
M. Bernard Sarrieu est un régionaliste et un inéridionaliste convaincu, l'un des principaux rédacteurs de la revue Era Bouts dera Monta itho qui mène depuis déjà huit ans le bon combat avec YEseolo deras Pirenéos, dont elle est l'organe. Il a eu le grand courage de soutenir, malgré le caractère officiel d'une fête comme la distribution des prix d'un
lycée, des théories qui sont loin encore d'être elles-mêmes officielles. Résumons-les de notre mieux, en nous servant de ses propres expressions.
Aucune place n'est faite à la langue d'Oc dans l'enseignement des lycées et collèges. C'est un tort. Cette langue existe, en effet, et elle est « une » malgré la multitude des parlers qui la composent. Elle rachète l'infériorité relative où la met sa diversité par des beautés internes à certains égards supérieures. La langue d'oc offre une richesse extraordinaire, une variété phonique véritablement merveilleuse. Elle a d'ailleurs plus de liberté, de naturel et de puissance expressive que ses voisines. Ses dialectes ont gardé couleur et saveur, malgré quelque gaucherie.
Au reste, la langue d'oc a fait ses preuves ; c'est elle qui. la première, alors que l'Europe sortait à peine de la barbarie, fit rayonner sur les nations occidentales la pure clarté de la beauté littéraire; Ici M. Sarrieu résume en quelques phrases l'histoire de la littérature occitane, et arrive au Félibrige. La floraison littéraire issue de ce dernier mouvement est considérable.
Mais comment organisa un tel enseignemenl dans nos lycées e1 collèges, el quels avantages peut-on (lune en espérer ?... Qu'on inscrive seulement la Langue d'Oc au programme officiel, et L'on verra apparaître. comme par enchantement, et les professeurs et les livres. M. Sarrieu esquisse alors un plan d'études, et montre comment on pourrait s'y prendre pour réaliser cette belle idée. On se rendrait vite compte, ajoute-t-il, combien l'étude de la langue d'Oc peut être utile aux autres et précieuse par elle-même.
En effet, elle peut d'abord profiter à celle du latin et du grec : de même pour le français, à l'aide de comparaisons directes et d'indications expresses : cette vérité devient aujourd'hui de plus en plus évidente. Avantage considérable encore pour l'étude des langues néo-latines, espagnol et italien. L'Occitanie n'est-elle pas connue un « pont matériel et moral » jeté, à travers la France, de l'Espagne à l'Italie ? La gloire de la langue d'Oc est une gloire essentiellement française, et sa force ne peut que donner à la France une force de plus, en lui permettant de mieux jouer
entre ses voisines latines le grand rôle de médiatrice.
Mais il n'y aura pas que des avantages pédagogiques et politiques ; les avantages essentiels seront avant tout moraux, concernant directement les populations du Midi. Ce sera d'abord l'influence salutaire d'une littérature presque entièrement idéaliste. Puis l'étude de notre langue d'Oc par nos enfants conservera à notre Midi sa personnalité morale. Oecitaniens. restons donc nous-mêmes, et obtenons que le bilinguisme actuel de notre Midi soit franchement accepté et intelligemment maintenu. Protégeons de toutes nos forces contre l'oubli et le mépris tout ce qui est nôtre : traditions, usages, langue locale... Pratiquons cette langue ; faisons-la étud:ei à nos enfants et à. nos jeunes gens dans les lycées et collèges comme dans l'enseignement supérieur et à l'école primaire. Elle développera chez eux ce patriotisme local à la fois ardent et raisonné qui est la condition indispensable — on l'oublie trop — d'un patriotisme plus général.
Félicitons M. Bernard Sarrieu d'avoir osé
prendre la défense de la langue d'Oc et de la littérature occitane, el de les avoir défendues si éloquemment. Kl souhaitons, en terminant, que son exemple soil suivi dans les milieux universitaires.