J. —— SUPPOSITION DE PERSONNES ADULTÈRE (MARTIN GUERRE
Ce nom, qui nous reporte au milieu du XvI° siècle et qui figure cependant dans tous les recueils de causes célèbres, est celui d’un imposteur dont le succès égala l'audace. Bien que l’étrangeté de cette romanesque his-
toire la rende presque invraisemblable, nous nous ex-
(1) Richer, Causes célèbres et intéressantes, tome I, p. 1-42.
Gayot de Pitaval, Causes célèbres et intéressantes avec les jugements qui les ont décidées, tome TI, p. 1-51.
Pasquie”, Recherches, tome I, livre VI, chap. 56,
eusons de la rapporter, d'abord à cause de sa célébrité, et ensuite parce qu'elle nous ést attestée par le Chancelier de Margucrite de Navarre, Coras, devenu sous Henri IT conseiller au Parlement de Toulouse et nommé rapporteur de ce procès.
Un jeune Basque, Martin Guerre, âgé de onze ans seulement, avait épousé en 1539 une jeune fille du même âge, Bertrande ce Rols, et en avait eu dix ans plus tard un fils qu'on appela Sanxi : à la suite de quelques difficultés avec son propre père, Martin s'était enfui quelque temps après et n'avait plus donné signe de vie.
Huit ans plus tard, on vit paraître à Artigues un individu qui se donna pour l’absent de retour et qui avait, en effet, avec lui quelques traits communs. Reconnu pour tel par sa femme, ses quatre sœurs, son oncle, ses amis et tous ses voisins, il avait repris sa place dans la famille et vivait dans la plus entière séeurité, quand un soldat, rentrant dans ses foyers et passant par Artigues, le vit par hasard et n'hésita pas à proclamer qu'il était un imposteur, vu que le véritable Martin Guerre servait à l'armée de Flandre.
Cette déclaration jeta les premiers soupçons dans la famille : Bertrande de Rols alla même jusqu'à en prendre secrètement acte devant notaire. Néanmoins, ce ne fut que trois ans plus tard et pour des motifs de vengeance personnelle que Pierre Guerre, l'oncle de Martin, se décida à dénoncer celui qui se disait son neveu, à le faire enfermer dans la prison de Rieux, et à provoquer une instruction qui, dès le début, se heurta
aux plus grandes difficultés. Tout ce que rapportait l’inculpé de ses premières années de mariage se trouvait vérifié, même les choses les plus secrètes: il avait aussi pour lui la reconnaissance universelle des gens du pays au moment de son retour. Mais, sur les cent cinquante témoins interrogés par le juge, trente-cinq à peine affirmaient que l’inculpé était bien Martin Guerre, tandis que cinquante le reconnaissaient pour un certain Arnauld du Tilh, et que les autres n’osaient même pas se prononcer.
On en était là de la procédure quand le juge de Rieux déclara tout à coup l’accusé coupable d’imposture et le condamna à avoir la tête tranchée et le corps mis en quatre quartiers. Appel interjeté au Parlement de Toulouse, celui-ci recommença l'enquête et, pour asseoir son Jugement, chercha des témoignages plus concordants: mais, comme à Rieux, Bertrande de Rols ne soutint qu'avec incertitude Pidentité de Guerre et de celui qu’elle reconnaissait pour son mari: sur les trente témoins cités, neuf reconnurent formellement Martin Guerre, huit Arnauld du Tilh, et les autres s’abstinrent. Et pourtant, ces affirmations contradictoires étaient données par des gens qui touchaient de bien près à l’un ou à l’autre : les quatre sœurs et les deux beaux-frères de Guerre persistaient à reconnaître leur parent, tandis que Carbon Barreau, oncle d’Arnauld du Tilh, ne put retenir ses larmes en voyant son neveu dans les fers.
Presque tous, cependant, s’accordaient à reconnaitre que le véritable Martin Guerre « était plus haut
« et plus noir que celui qui revendiquait son nom et « son état, qu'il avait le corps et les jambes plus grê- « les, le dos plus voûté; que son menton était fourchu, « sa lèvre inférieure pendante, son nez large et camus, « ses dents petites; qu'il avait enfin la marque d'un « ulcère au visage et une cicatrice au sourcil droit », toutes choses qu'on ne retrouvait nullement chez l'aceusé que vinrent encore charger les déclarations du cordonnier de Guerre. Enfin, on allait jusqu'à tirer argument du peu de ressemblance de Sanxi et de son prétendu père. Toutes ces différences semblent suffisantes pour avoir pu former la conviction du Juge; mais l’imprécision et les contradictions des témoignages venaient là encore obscureir les choses : il fut impossible de trouver seulement deux témoins dont les déclarations fussent complètement concordantes sur les marques et les cicatrices de Martin Guerre. On faisait valoir d’ailleurs qu'avec les années le corps peut grossir et, par là même, sembler moins grand: on invoquait la ressemblance de l’inculpé avee les quatre sœurs de Guerre, et aussi les marques qu'il avait et que l’on prétendait avoir vues à ce dernier. Bref, les juges étaient dans l'incertitude la plus grande quand survint un nouveau Martin Guerre qui présenta immédiatement une requête à l'effet de se voir restituer son nom et Son état. Il n'eut pas à attendre longtemps. Dès qu'elles l'eurent apercu, sa femme et ses quatre sœurs reconnurent en pleurant une erreur à la bonne foi de laquelle il eut d’ailleurs quelques peines à croire.
Le 12 septembre 1560, la sentence du juge dé Rieux
fut confirmée et Arnauld du Tilh, convaincu de supposition de personne, d’adultère et de vol, condamné à faire amende honorabie, puis à être pendu devant la maison Où il avait vécu. Avant de mourir, il avoua ses crimes, et reconnut qu'étant soldat en Flandre avec Martin Guerre, il était parvenu peu à peu à gagnér sa confiance et à lui faire avouer ainsi une foule de particularités dont la connaissance avait fait triompher ses .coupables desseins.