‹ L'idiotie, hérédité et dégénérescence mentaleChapitre 17 sur 31 · SIXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

SIXIÈME LEÇON

PERCEPTION DES SENSATIONS KT ÉTUDE DES SENS. — VISION. — OUÏE. — ODORAT ET GOUT. — SENS MUSCULAlP.Ei. — TICS, — SENSIBILITÉ GÉNÉRALE ET SENSATIONS ORGANIQUES.

Nous venons de passer en revue les symptômes physiques que l'on rencontre chez les idiots; voyons maintenant quelles sont leurs qualités intellectuelles, affectives et morales. Nous avons dit que l'idiot est l'être privé d'intelligence et de sentiments affectifs, moraux, etc., mais généralement, cette privation des qualités humaines n'est toutefois pas absolue. On voit, en effet, la plupart du temps, subsister des lambeaux de quelqu'une de ces qualités qui, par leur développement, peuvent suppléer à celles qui manquent.

Pour bien analyser ces phénomènes, pour s'en rendre un compte exact, il faut avoir présentes à la mémoire les qualités des êtres normaux; il faut se rappeler l'évolution de l'intelligence chez l'enfant sain, et comparer à l'état normal ce que l'on observe à l'état pathologique.

Pérez, dans son livre sur les trois premières années de l'enfant, nous fait assister jour par jour à l'épanouissement de l'intelligence chez ce petit

l'ERCEI'TIOiN DES SENSATIONS

être. 11 faut se reporter aux descriptions qu'il nous donne et se rappeler en même temps que l'idiot n'est pas simplement un être dont le développement est arriéré, mais encore un être dont le développement est arrêté et qui présente souvent des lésions destructives de son centre intellectuel. Par conséquent, certaines qualités peuvent ne se jamais montrer chez lui, n'être jamais éveillées par ce seul fait que les éléments qui leur correspondent n'existent pas. L'idiot est donc un être anormal, un monstre au point de vue physique et au point de vue intellectuel.

C'est en se basant sur l'absence de toute faculté ou la persistance de quelques lambeaux d'intelligence, qu'on a divisé ces malades en idiots profonds, complets, et en idiots simples, incomplets. Les premiers n'ont aucune lueur d'intelh'gence et ne présentent même pas l'instinct de la conservation, ce sont les idiots à vie végétative de Dubois d'Amiens Les seconds peuvent acquérir certaines facultés ; quelques-uns d'entre eux peuvent se suffire à eux-mêmes et plus, se rendre utiles en quelque chose. Ce sont des idiots éducables, perfectibles, qui franchissent ce 2" degré de l'idiotie pour entrer dans la catégorie des imbéciles.

Les imbéciles doivent eux-mêmes être rangés en deux classes. Dans l'une rentrent les sujets que je viens de vous mentionner, qui deviennent imbéciles par amélioration de leur état primitif.

(1) Dubois. Inductions pliiiosophiques sur l'idiolismo et la démence, Mem. Acad. de méd. 1837. y^smo et la

Dans l'autre se rangent les imbéciles d'emblée. Ces derniers sont généralement moins doux , moins maniables que les premiers, qui arrivent plus facilement à se rendre utiles et deviennent serviables. La faute en est à leur étourderie et à leur présomption. Ce sont, comme le dit M. Sollier, des antisociaux, tandis que les autres sont des extra-sociaux, susceptibles de devenir sociables.

A un degré plus élevé enfin, on trouve les débiles qui sont répandus dans la société.

Tous les malades que vous voyez ici, dans notre service, sont des sujets de deux à vingt-cinq ans environ. Or la question se pose, à savoir, si vous pouvez avant deux ans porter le diagnostic d'idiotie chez un enfant.

Messieurs, nous répondons à cette question par l'affirmative.

Les parents qui viennent nous consulter tiennent tous à peu près le même langage. Ils vous disent : « Mon enfant n'est pas comme les autres enfants de son âge. » — «Après sa naissance, vous dira la mère, il ne tétait pas comme mes autres enfants, j'étais obligée de lui mettre le sein dans la bouche et de lui faire couler le lait. Il ne suçait pas, et à chaque fois que je lui offrais le sein, il ne savait pas le prendre. » D'un autre côté, les parents vous disent encore : « Notre enfant ne fait qu'un cri ; il ne dort jamais ! Jamais il n'a souri ! » Ce sont là, messieurs, des expressions que vous entendrez couramment et qui vous seront toujours répétées

PERCEl'ÏION DES SENSATIONS

chaque fois que vous recueillerez l'observation minutieuse d'un enfant idiot.

On pourrait croire au premier abord qu'un enfant idiot n'a pas besoin de sommeil ; que, ne faisant aucune dépense intellectuelle, il n'a pas besoin de réparer. C'est une grave erreur; un idiot a besoin de sommeil tout comme un autre enfant.

Vous verrez d'autres enfants atteints d'idiotie présenter le défaut contraire : ils dorment constamment, et on a mille peines à les faire sortir un peu de leur torpeur pour les nourrir ; ils se rapprochent des animaux hibernants.

Mais poussez plus avant votre interrogatoire. Vous apprendrez que ces petits êtres « qui ne sont pas comme les autres enfants » présentent fréquemment des convulsions. Leur regard a quelque chose de vague, d'indéfini ; ils ne fixent point comme les autres la lumière qu'on leur présente, et ne savent répondre ni aux sourires ni aux baisers de leur mère.

Chez l'individu normal, les phénomènes psychiques peuvent être classés en trois catégories :

1° Les faits volontaires auxquels se rattachent la résolution, l'inhibition volontaires ;

2" Les faits intellectuels auxquels se rattachent les perceptions des sens, le souvenir et le jugement;

3° Les faits sensibles auxquels se rattachent le plaisir, la douleur, les penchants.

Chez l'idiot profond, nous n'avons que ces derniers à étudier. Comme nous acquérons toutes nos connaissances par les sens, nous devrons

étudier tous les sens en particulier ; nous verrons ainsi leur imperfection, et le rôle qui est dévolu à chacun d'eux dans la mise en jeu de l'activité cérébrale. Nous passerons donc en revue successivement la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût, la sensibilité générale et le sens musculaire. Puis nous étudierons les instincts qui s'y rattachent.

I. Vision. — L'enfant en naissant est aveugle, ce n'est que vers le huitième jour qu'il commence à distinguer la clarté de l'obscurité. Vers six semaines, il commence à suivre la lumière d'une bougie du regard. Puis la perception visuelle des objets va en augmentant, et au bout de quelques mois, l'enfant normal reconnaît son père et sa mère, les personnes qui s'occupent de lui, et les distingue les unes des autres.

Chez l'enfant idiot, ce tte perception ne s'effectue que très tardivement, et il est même des individus chez lesquels elle ne s'effectue jamais. Le regard reste alors toujours vague. Cette vacuité du regard est très caractéristique ; vous la pouvez remarquer chez Jeanne G..., chezFrancineLiss... que je vous ai montrées tout à l'heure: elle est un signe d'incurabilité. Ces malades ne peuvent, par le sens de la vue, acquérir des notions exactes sur la forme, le relief et les dimensions des objets.

Tamburini, Morselli, Benedikt, ont signalé l'aplasie occipitale, comme coïncidant presque toujours avec ces phénomènes. La brachycéphalie, la microcéphalie, existent souvent aussi dans ces cas.

VISION

Cependant l'organe de la vision, l'appareil oculaire, est généralement sain, et si ces malades ne voient pas ou voient mal, cela tient à ce que leur centre visuel est malade ou insuffisamment développé.

Or ce centre, d'après Munck et Monskow, aurait son siège dans les lobes occipitaux. C'est précisément là ce qui nous explique la coexistence de l'aplasie occipitale et de la cécité psychique.

Pour bien comprendre le rapport de ces malformations crâniennes avec les lésions diverses de l'encéphale, il faut se rappeler la description anatomique du cerveau et du crâne, donnée par Lavocat et J. Franck. — Ces auteurs considèrent le crâne comme la continuation de la colonne vertébrale ; ses pièces osseuses représentent les vertèbres modifiées contenant quatre segments distincts de substance nerveuse qui répondent à ces sens spéciaux.

Le segment postérieur contenu dans la vertèbre occipitale renferme la région occipitale avec le sens de la vue. La vertèbre sphénoïdale renferme les centres des sens du goût et de l'odorat, tandis que la vertèbre temporale abrite le centre de l'ouïe, et la vertèbre frontale le siège de l'intelligence.

Dans l'idiotie, on peut observer la lésion isolée de chacune de ces vertèbres ou de ces segments, et la craniométrie montre presque toujours la constance de la brachycéphalie chez les idiots à système sensoriel imparfait (Tamburini et Morselli) ; de môme que pour Benedikt,

l'aplasie des lobes occipitaux coïncide avec la cécité corticale congénitale, et probablement la détermine en partie.

Fig. 13. — I, vertèbre frontale. — II, vertèbre sphénoïdale. — III, vertèbre temporo-pariélale. — IV, vertèbre occipitale.

Ainsi donc, messieurs, retenez ce fait d'importance capitale, que c'est l'organe perceptif de la vision qui est ici en jeu, et qu'il y a lésion ou arrêt de développement du centre visuel cérébral, alors que l'organe réceptif, l'œil, est intact et parfaitement sain.

VISION

Ce fait étant établi en thèse générale, nous allons étudier maintenant les lésions que l'appareil oculaire peut, lui aussi, présenter dans certains cas. Ce sont le plus souvent des anomalies qui ont été parfaitement étudiées dans la thèse de M. Picqué, et qu'un de mes internes, M. Guibert, a très bien mises en lumière dans sa thèse en 1890 Ces anomalies doivent être considérées comme des stigmates de dégénérescence.

Le strabisme est fréquent chez les idiots. Vous verrez plusieurs malades de notre service atteintes de strabisme, et vous pourrez remarquer que cette lésion coïncide avec l'absence correspondante de l'idée de relief. Le strabisme peut être paralytique, c'est-à-dire lié à la sclérose des noyaux gris ventriculaires, ou bien fonctionnel, et lié dans ce cas à des anomalies de la réfraction.

D'après Schleich ^, l'hypermétropie serait très fréquente chez les idiots et les imbéciles, tandis que la myopie serait très rare. En effet, la myopie n'apparaît d'ordinaire que chez les gens qui lisent beaucoup ; chez les sauvages elle est presque inconnue. Nos enfants, dans les lycées, deviennent au contraire très souvent myopes ; cette affection semble donc se développer avec l'éducation.

On a signalé plusieurs cas de nystagmus chez les idiots ; ce nystagmus se produirait par défaut

(1) Guibert. De la Vision chez Vidiol, 1890.

(2) Schleich. Klinische Monalsblâlle fur Aujenheilk, 1885.

d'accommodation des muscles intrinsèques de l'œil.

L'iris est lui-même souvent anormal. Tantôt il présente des colorations diverses, tantôt il est malformé ; l'inégalité pupillaire se voit couramment, et les auteurs la considèrent comme un stigmate physique de dégénérescence. Il en est de même des cataractes congénitales, dont vous avez un exemple chez notre malade Pocc... On trouve encore des lésions de l'humeur vitrée, des corps flottants, donnant naissance à des illusions bizarres chez les imbéciles. Vous pouvez de même constater des anomalies papillaires, des papilles ovales avec vaisseaux déjetés, etc., etc.

Enfin la rétine apparaît quelquefois pigmentée, c'est la rétinite pigmentaire ; on voit de l'atrophie choroïdienne, de l'œdème papillaire en rapport avec des lésions centrales. Les lésions centrales peuvent être du reste très multiples et complexes, je n'y reviens pas, vous en ayant entretenus à l'anatomie pathologique.

Le champ visuel est presque toujours modifié dans son étendue, et ce fait paraît reconnaître pour cause l'absence d'adaptation visuelle à un but voulu laquelle est liée au défaut d'idée de relief.

La perception des couleurs ne reste pas non

(I) Pocc..., vingt-deux ans, fille d'un père alcoolique et d'une mère nerveuse, est atteinte de débilité mentale avec épilepsie et présente des stigmates physiques. — Cette enfunt offre deuxcataractes congénitales. La droite a été opérée sans iridectomie, et il y eut cataracte secondaire.

VISION

plus indemne. Le rouge est la couleur que les idiots reconnaissent le mieux et qu'ils semblent préférer, avec le noir. D'après des recherches faites à ce sujet on a obtenu les résultats suivants :

Reconnaissent.

Le rouge et le noir.

Le bleu.

Le vert.

Le jaune.

Le violet.

Mais, messieurs, quand vous étudierez expérimentalement le champ visuel chromatique chez nos malades, vous verrez quelle difficulté on éprouve à obtenir d'eux des réponses catégoriques. Ces pauvres êtres, alors même qu'ils distinguent les couleurs les unes des autres, ne savent pas quel nom leur donner, et il devient très difficile de se rendre un compte exact de la façon dont ils perçoivent les couleurs.

Le sens de la vue est un des plus importants de l'économie; c'est peut-être le plus important, ; aussi est-il de toute nécessité de s'eflbrcer à l'éduquer chez l'idiot. — Or, cette éducation est extrêmement lente et difficile chez l'idiot et l'imbécile; ces êtres disgraciés de la nature ont des yeux pour ne pas voir. La sensation existe, mais il n'y a pas de perception nette, et cette perception infime s'efface presque immédiatement sans laisser de traces, ou n'éveille pas d'autres images venant corroborer la première. 11 n'y a,

l'idiotik

pour ainsi- dire, perception que de lumière et d'obscLiritc. — On peut comparer l'éducation de l'œil de l'idiot et de l'imbccilè à celle de l'enfant ou de l'opéré d'une cataracte congénitale ; avec cette différence toutefois, et elle est capitale, que nos malades s'immobilisent au stade des perceptions naissantes.

11 n'est donc pas possible de comparer les idiots aux êtres normaux en voie de développemxcnt, pas plus pour la vue que pour les autres sens, et de dire, par exemple, qu'un idiot de cinq ans n'y voit que comme un enfant de quelques mois, car cela laisserait supposer que ces malades sont seulement arriérés, et restent susceptibles, en un temps plus ou moins long, d'arriver à l'état normal; ce qui serait une grave erreur, puisque, l'idiot porte des lésions profondes, et que s'il est améliorable dans une certaine mesure, il n'en est pas moins incurable en définitive.

L'acquisition des notions de forme et de grandeur, d'étendue, de distance et de relief, ne s'observent pas chez les idiots. En effet, l'acquisition de ces notions implique des mouvements complexes (convergence et accommodation) et surtout des opérations mentales plus complexes encore, produisant les idées de causalité et de comparaison, et qui font complètement défaut dans l'idiotie.

On parvient cependant, à force de patience et en multipliant les sensations associées, à provoquer chez certains idiots perfectibles, quelques notions générales; — mais le point indispensable

GOUT ET ODORAT

pour arriver à ce résultat, c'est cVéveiller leur attention et de la fixer. Provoquer de l'attention, c'est-à-dire éveiller un sentiment de plaisir qui pousse l'enfant à observer ce qu'on lui montre, tel est le point le plus difficile.

Comme le dit Esquirol, c'est avec l'attention que commence véritablement la vie de l'intelligence, et nous ajouterons avec Ribot, que la vue est le sens par excellence des conceptions faciles. C'est donc ce sens qui doit surtout, avec le tact, servir de base et de fondement aux efforts de l'éducation d'un idiot. Séguin pense même que le tact, à ce point de vue, primerait tous les autres sens.

Mais il est malheureusement souvent défectueux et obtus. Cet auteur, dans son livre sur Y Idiotie^ insiste à plusieurs reprises sur la nécessité de développer le tact et de l'éduquer ; nous verrons plus tard que nous ne devons négliger aucun des cinq sens, dans l'éducation des idiots, car ils peuvent se compléter les uns les autres comme chez l'enfant normal, et dans certains cas même, l'un de ces sens peut se développer au détriment des autres.

Dans ces derniers cas, l'éducateur devra se saisir immédiatement de ce sens plus développé pour réveiller et éduquer les autres, tout en perfectionnant celui-ci quel qu'il soit, trop heureux encore de trouver chez ces malheureux êtres quelques éléments perfectibles.

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