DESSIN. — MIMIQUE
La parole chez l'idiot est presque toujours très défectueuse, et quelquefois ne se développe jamais. — Vous pourrez remarquer dans le service, même parmi nos idiotes adultes, un certain nombre chez lesquelles la parole est remplacée par de simples cris gutturaux, des grognements, qui n'ont pour ainsi dire rien d'humain.
Quoi qu'il en soit, la parole se développe toujours très tardivement dans l'idiotie, et ce fait du retard dans l'émission des mots est une cause de préoccupation très juste, d'ailleurs, de la part des parents qui viennent souvent vous consulter, mis en éveil par ce seul fait. Comme d'autre part il arrive souvent que l'émission des mots est remplacée chez ces petits êtres par des cris perpétuels qui ont toujours la même intonation, cela devient une source d'ennuis pour les parents. En effet, les voisins se plaignent du bruit que fait l'enfant,
et accusent les parents de le battre et de le maltraiter, portent plainte et les forcent souvent ainsi à le placer dans un asile.
Pour bien se rendre compte du retard du langage chez ridiot, il faut d'abord jeter un rapide coup d'œil sur son évolution normale chez Tentant sain. Mais, je vous le répète encore, on ne peut établir ainsi des termes de comparaison absolus ; on ne peut pas dire qu'un idiot de cinq ans parle comme un enfant normal de deux ans, car l'idiot n'est pas simplement un enfant arriéré; il a des lésions qui, non seulement retardent, mais encore entravent plus ou moins le développement de ses facultés.
C'est vers deux ou trois mois que la première ébauche du langage apparaît chez l'enfant normal.
A cette époque, il émet déjà quelques bruits simples et inarticulés qui plus tard se transformeront en sons monosyllabiques. Ces bruits s'accompagnent ordinairement de sourires, et c'est là ce que les mères appellent le gazouillement du jeune enfant. Ce gazouillement est constitué par un ensemble de bruits vocaux, labiaux, linguaux et palataux, qui, pour Kussmaiil, sont de nature purement réflexe et témoignent de l'instinct musculaire, au même titre que les mouvements incessants des bras et des jambes de ces petits êtres, dès que l'on détache leurs langes.
A tous ces sons et ces bruits de grognement, de sifflement, de claquement, semblables à des sons sauvages, que les Hottentots ont conservés, paraît-il, et qui sont pour Kiismaul des sons pri-
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milifs, viennent bientôt s'en subsituer d'autres, dus à l'imilation, et qui sont des sons monosyllabiques, tels que « ali, ho, hu, da», etc. Ces nouveaux sons dénotent une tendance de l'enfant à imiter ce qu'il entend autour de lui, et le même auteur les considère comme des réflexes de sentiment.
Bientôt après, les sons d'imitation deviennent plus étendus ; à l'émission des voyelles s'ajoute l'articulation de quelques consonnes et l'enfant prononce « ba, be, bo, bu, ra », etc., enfin, les progrès continuant, vers dix ou douze mois en général, l'enfant arrive à dire « papa », « maman ».
A partir de ce moment, et quelquefois seulement à la fin de la deuxième année, il commence à articuler assez bien un certain nombre de mots et à relier aux mots qu'il prononce des images objectives. Il objective pour ainsi dire sa pensée et montre du doigt les choses qu'il nomme.
C'est à ce moment seulement que la parole devient une expression véritable de la pensée.
Chez l'idiot, ce premier gazouillement, les sons monosyllabiques et les mots qui lui succèdent n'apparaissent pas aux époques normales. Ce n'est généralement que vers trois ou quatre ans, quelquefois même plus tard, vers sept ou huit ans, que l'enfant commence à parler. Ce retard dans l'apparition de la parole avec le retard dans la marche et l'évolution dentaire est très significatif.
Lorsque l'enfant idiot aura commencé de parler,
il fera des progrès ; mais à l' encontre de ce qui se passe chez l'individu sain, ces progrès seront extrêmement lents. Le petit malade emploiera longtemps des mots monosyllabiques, des onomatopées, des interjections, etc. Puis il fera des phrases infinitives, il parlera de lui à la troisième personne, pendant des années.
Ce langage rudimentaire peut durer fort longtemps avant d'arriver à l'état de perfection; il peut même durer toute la vie, et le langage peut être arrêté dans son évolution.
Il ne faudrait cependant pas croire qu'il y ait rapport constant entre le développement de l'intelligence et le développement du langage. Il y a des idiots, des microcéphales surtout, qui ont semblet-il le don de la parole et qui cependant ne comprennent pas un mot de ce qu'ils disent. On a remarqué qu'en général les microcéphales sont bavards au lieu que les macrocéphales parlent très peu. Vous verrez dans le service de petites malades qui vous réciteront des fables, vous chanteront des chansons avec leur air musical très exact, en articulant très bien tous leurs mots et qui ne sauraient vous donner aucune explication de ce qu'elles disent ainsi. Elles ne comprennent pas le sens des mots qu'elles emploient et ce qui le prouve bien, c'est que leurs actes ne sont pas en rapport avec les mots.
Ceci est une preuve, soit dit en passant, que les idées sont souvent indépendantes des mots, et sur ce point nous partageons entièrement l'opinion de Kussmaul ; mais lorsque les idées res-
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tent toujours indépendantes des mots, l'idiot demeure incurable.
Cette indépendance du développement du langage et du développement intellectuel vous explique pourquoi nous avons cru devoir rejeter la classification d'Esquirol, qui, pour diviser les idiots en différentes classes, se base uniquement sur le langage.
Toutefois, on doit tenir grand compte du langage clie/> les idiots, car, en règle générale, celui qui parle apprend bien mieux que celui qui ne parle pas, à la condition indispensable qu'il comprenne ce qu'il dit ou entend dire autour de lui. Le développement de l'intelligence est en effet en rapport avec le développement de la compréhension du langage ; mais encore une fois, retenez bien, messieurs, que le développement du langage en tant que langage pur et simple, n'est pas le critérium de Tintelligence. Vous en voyez la preuve tous les jours autour de vous. 11 est des hommes très instruits, qui ont une intelligence profonde et supérieure et qui sont cependant de très mauvais orateurs. Qui n'a pas vu des sourds et muets fort intelligents ? Ce qu'il faut rechercher et savoir chez un idiot, c'est ceci : comprend-il ce qu'il dit, ou non ? Tout est là.
Voilà une de nos petites malades, nommée Quent...,née de parents débiles, âgée de dix-sept ans, qui vous récitera une fable; son langage comme vous voyez, est assez net, la ponctuation même y est représentée par des poses, de telle sorte qu'au premier abord vous croyez avoir de-
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vant vous une enfant intelligente. Mais interrogez-la maintenant, posez-lui quelques questions, et vous vous assurerez bien vite qu'elle ne comprend pas un mot de ce qu'elle vient de vous réciter.
La mémoire est très développée chez elle et, dans ce cas c'est la mémoire tonale seule qui est la cause de cette élocution facile. La petite Ros... est dans le même cas.
Pour bien se rendre compte de tout cela, il faut se rappeler, d'une façon précise, en quoi consiste le langage. C'est un acte des plus complexes qui a besoin pour être exécuté, d'un concours d'images intellectuelles, sensorielles et motrices, associées d'une certaine façon et qui constituent un mot. Qu'est-ce en effet qu'un mot?
Un mot est un complexus d'images auditives, visuelles et motrices, d'articulations graphiques et mimiques. Quand vous prononcez le mot orange par exemple, ce mot éveille en vous une image auditive, laquelle éveille à son tour l'image visuelle d'un objet rond. Cette image visuelle pourra en même temps susciter une image olfactive et gustative, et de l'ensemble de ces images, résulte l'idée que vous vous faites de l'orange, et si vous voulez écrire ou prononcer le mot orange, toutes les images précédentes éveillent l'image d'articulation spéciale pour l'écriture ou pour la parole. Il se passe donc dans votre esprit un travail particulier de comparaison, qui fait que vous donnez à ce mot la signification que tout le monde lui donne. Sans doute, toutes ces images, évoquées,
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avec une rapidité extrême et d'une façon presque inconsciente, surgissent à des degrés différents, les unes très nettes, les autres plus ou moins éloignées, plus ou moins floues, mais toutes y sont cependant, tenant leur place et jouant leur rôle dans l'idée que vous vous faites.
Supposons, maintenant, qu'une ou plusieurs de ces images ne soient pas éveillées; dans ce cas, vous n'aurez pas l'idée de l'objet ou tout au moins ce ne sera qu'une idée incomplète, imparfaite ; c'est comme un tableau auquel il manque plusieurs plans, comme une scène sans décors. C'est là précisément, messieurs, ce qui arrive chez les idiots. Il peut même arriver que l'image auditive tonale ne soit nullement éveillée, alors l'idiot est semblable à l'enfant qui vient de naître. Tl n'y a pas perception du mot énoncé.
Passons en revue les opérations intellectuelles qui se succèdent au moment d'une impression auditive. Elles peuvent se ranger en trois ordres :
1° La perception auditive s'effectue d'une façon brute ; elle nous permet seulement de percevoir un son émis, et d'en percevoir les caractères généraux;
2° La perception auditive est différenciée, c'està-dire qu'elle nous donne l'image d'un son en rapport avec l'idée d'un objet particulier qu'elle est capable de réveiller;
3° La perception auditive devient verbale, c'està-dire qu'elle nous fait percevoir un mot non seulement comme un son ou un assemblage de
J. VOISIN. Jl(\
sons, mais encore comme sons diflerenciés en rapport avec l'idée qu'ils représentent.
Ces trois formes de l'audition peuvent être atteintes séparément, et on a donné les noms de surdité corticale à l'abolition de l'audition brute, de surdité psychique h l'abolition de l'audition différenciée des objets et des choses (Munck) et de surdité verbale (Kiissmaul) à la perte de l'audition verbale. Par suite, un individu atteint de surdité verbale, par exemple, entendra les sons, pourra les rapporter à l'objet qui les produit, mais ne comprendra pas le sens des mots parlés. Tel autre individu, atteint de surdité psychique, entendra bien les sons, mais ne pourra les différencier ni comprendre leur signification, pas plus que celle des mots. Enfin celui qui est atteint de surdité corticale, non seulement ne comprendra ni le sens des mots, ni la signification des sens, mais encore n'entendra même pas ces derniers. C'est un véritable sourd.
Des distinctions en tout semblables ont été appliquées à la vision et ont conduit à distinguer une cécité corticale une cécité psychique, et enfin une cécité verbale.
Il en est de même pour tous les autres sens.
Nous avons vu tout à l'heure en parlant du langage chez l'enfant normal, que ce petit être est sourd au moment de sa naissance, que plus tard il perçoit les sons bruts, et qu'enfin, au bout de plusieurs mois il différencie les sons pour arriver, dans le cours de la deuxième année en général, à reconnaître les paroles qu'on lui
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adresse et à parler, c'est-à-dire à transmettre ses idées. Il est donc successivement atteint de surdité corticale, de surdité psychique, puis de surdité verbale, avant d'arriver à entendre.
Pour transmettre ses idées, il lui faut un centre moteur d'articulation, soit pour la parole, * soit pour l'écriture, soit pour la mimique, et quand ce centre est lésé, nous avons l'aphasie motrice dans ses différentes formes.
En nous inspirant des travaux du professeur Charcot et de ses élèves, sur l'aphasie en général, et de ceux de Kiismaul, de Wilmuth et de Munck sur le même sujet et dont je vous ai résumé plus haut les données ; nous pouvons rapprocher les troubles du langage chez les idiots, des troubles ^ de la parole chez les aphasiques, et distinguer des idiots aphasiques moteurs, des idiots aphasiques par surdité psychique, ou par surdité verbale. Dans le premier cas, l'idiot ne parle pas, mais il comprend ce qu'on lui dit, et le prouve en obéissant à votre commandement. Dans le second cas, l'idiot ne comprend pas et ne peut émettre un seul mot. C'est l'idiot profond, le pseudo-sourd. Dans le troisième cas oii il y a surdité verbale, l'individu ne comprend pas les mots mais peut comprendre les gestes. C'est le cas de Grim... que je vous présente en ce moment.
Nous venons de voir qae les troubles du langage chez l'idiot sont surtout dus au défaut de développement ou aux lésions du cerveau; mais ils peuvent aussi être dus à des dislalies méca-
niques. Dans notre service vous voyez les unes auprès des autres toutes ces modalités du mutisme chez l'idiot. Ainsi la petite Gent..., cette idiote profonde dont je vous ai parlé, et qui a été trépanée sans succès, ne parle pas, par le fait même de son idiotie profonde ; il y a chez elle absence d'idées, c'est donc bien de la surdité corticale. Chez la petite Liss... dont je vous ai précédemment raconté l'histoire, vous avez aussi du mutisme, mais par surdité psychique, c'est-àdire que cette enfant est aphasique par impossibilité centrale d'exprimer ses idées.
Chez Jeanne Grim..., vous avez du mutisme par surdité verbale, et un peu aussi par défectuosité des organes moteurs. Enfin chez la petite Couéd... (hémiplégique), vous observez du mutisme par défectuosité des organes de transmission.
Les dislalies mécaniques se rencontrent beaucoup plus fréquemment chez les imbéciles que chez les idiots. Aussi est-ce surtout chez ces premiers qu'on signale le bégaiement, la blésité, le zézaiement, etc.
Il en est de même de la difficulté de prononcer certains mots ou certaines syllabes, difficulté qui tient à la défectuosité des organes vocaux. Wildermiith n'a rencontré que rarement chez l'idiot l'achoppement syllabique et le bégaiement. De même l'ânonnement, la blésité et l'écholahc se rencontrent surtout chez les imbéciles.
Après avoir étudié le mécanisme et les troubles divers du langage, nous devons nous demander
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maintenant, messieurs, quel est son mode de développement. Dans son apprentissage complexe de la parole, quelle est la part de rinstinct héréditaire ? quelle part revient à l'esprit d'invention? quelle part à l'esprit d'imitation? Les auteurs ne sont point d'accord sur les causes de ce développement. Sans aucun doute, l'hérédité doit jouer un rôle considérable dans son évolution, et l'on peut se demander si les microcéphales, qui sont généralement très bavards comme certains enfants atteints d'idiotie acquise, n'auraient pas dans leurs antécédents héréditaires des parents beaux parleurs. Certaines aptitudes, les aptitudes musicales en particulier, sont souvent très bien transmises chez les idiots, et il pourrait bien en ^ être de même de la fonction du langage. Egger et Taine font une large part à l'invention et à l'imitation, et Kiismaul pense que le développement du langage est surtout dû à l'imitation. 11 est bien certain que c'est un facteur qui a une part considérable. Il est non moins certain qu'un enfant, qui apprend à parler, commence d'abord par connaître les images auditives, puis les images motrices, et enfin les images visuelles. Si vous suivez un enfant d'un à douze mois, vous verrez que ce petit aphasique moteur, suivant ses aptitudes, apprendra à parler soit par la méthode phonétique ou méthode des sons, soit par la méthode syllabique, bien que la méthode employée pour instruire l'enfant soit toujours identique. Cela dépend uniquement de ses aptitudes, c'est-à-dire de la prépondérance du développe-
ment de tel ou tel de ses centres perceptifs. Dans le premier procédé, par le procédé phonétique, c'est la mémoire auditive qui intervient ; l'individu est un auditif. Ce qui frappe l'enfant c'est le son. Par ce procédé il s'enrichit graduellement de nouveaux sons qu'il s'applique à étudier ; aux sons qui sont encore en dehors de sa portée il en substitue d'autres déjcà acquis et parvient ainsi à la longue à se faire comprendre.
Par le procédé syllabique, les sons se substituent indifféremment les uns aux autres ; toute l'attention de l'enfant est concentrée sur l'aspect, la forme, les dimensions du mot qu'il apprend ; il en étudie le contour général et l'association syllabique ; la question du son est ici reléguée au second plan. C'est alors la mémoire des yeux qui intervient surtout, et non pas celle des oreilles ; l'enfant est un visuel.
Par ce procédé syllabique, l'enfant acquiert une parole facile et courante. Au contraire, la parole acquise au procédé phonétique est souvent embrouillée et confuse (D^' Sykorsky). Mais ces deux procédés sont en somme équivalents quant aux résultats.
Je pense que chez les idiots le procédé phonétique est beaucoup plus employé que le procédé syllabique, et ce fait m'explique la facilité avec laquelle beaucoup de nos idiotes retiennent les chansons. Je vous en mets quelques exemples sous les yeux.
Vous entendez la petite Laurence Ross..., enfant de dix ans, atteinte d'idiotie simple. Elle a
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été conçue pendant l'ivresse paternelle, et son père est un alcoolique chronique très violent. Elle vous chante la Marseillaise, d'une façon très correcte quant à l'air, et les paroles qui manquent à certains passages sont, par ailleurs, tellement défectueuses et inexactes, qu'elles sont la meilleure preuve que cette enfant ne comprend pas ce qu'elle dit et ignore la valeur des mots qu'elle emploie ; elle remplace par exemple « tyrannie » par « tireJire », etc. Mais elle a l'oreille musicale et chante très juste ; c'est une auditive, et, chose curieuse, en chantant elle ferme lès yeux, comme pour mieux concentrer tous ses efforts vers sa mémoire auditive.
La petite Vaill..., enfant de neuf ans, dont la - mère neurasthénique et très irritable a eu au septième mois de cette grossesse une grande frayeur, vous chante également la Marseillaise, mais d'une façon moins correcte au point de vue musical ; elle ne comprend pas non plus les paroles qu'elle emploie ; c'est une auditive, mais moins développée que la précédente.
Pica... vous chantera maintenant la chanson de « l'Auvergnat » ; c'est une idiote absolue, de dixhuit ans, dont le père est alcoolique et dont la mère morte de tuberculose pulmonaire était très nerveuse. Dès son jeune âge, cette enfant a eu des convulsions et deux poussées méningitiques. Elle ne sait ni hre ni écrire et ne peut rendre aucun service, il est impossible de l'utiliser même à faire la plus simple commission dans le service. Elle aussi, a appris à parler par la méthode phonétique
et retient les airs à peu près ; elle vous chante sa chanson d'une voix assez juste, mais les paroles sont presque incompréhensibles ; en tous cas elles sont absolument incomprises par l'enfant qui ne connaît que quelques mots usuels.
Quent..., cette grande fille de dix-sept ans, née de parents débiles, se range dans la même catégorie, mais elle est un peu plus avancée. Elle vous récite « le Corbeau et le Renard ». Mais quand elle a terminé, demandez-lui qui a mangé le fromage? qu'est-ce qu'un fromage? Elle n'en sait rien. Toutefois elle connaît q^uelques mots usuels ; elle sait que le corbeau est un oiseau; mais elle parle d'une façon très défectueuse.
Enfin Mag..., dix-neuf ans, née d'une mère atteinte d'idiotie acquise et alcoolique chronique, présente des phénomènes du même ordre, sous une autre forme, et qui prouvent bien que c'est une auditive.
Elle sait compter jusqu'à trente et elle a appris les noms des chiffres par mémoire auditive. La meilleure preuve qu'elle porte toute son attention sur les sons sans comprendre, c'est qu'elle dira c( dix » pour « six » en comptant, et réciproquement à cause de l'assonance de ces deux mots ; de même elle confond « treize » et « seize » qu'elle emploie indifféremment l'un pour l'autre.
Je vous ai parlé, messieurs, des imbéciles ; en voici un exemple. Chap... a quinze ans, elle est née d'une mère peu intelligente, nerveuse, et dans la famille de laquelle il y a plusieurs cas d'alcooHsme chronique. Cette enfant, qui a des habitudes d'o-
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nanisme, est égoïste, gourmande, glorieuse de sa personne. Elle se croit jolie ; les jours où il y a du monde au parloir, elle se plaît à se promener pour se faire voir et admirer. Incapable de se rendre utile, sans aucune attention, elle n'a pas de mémoire. La parole est chez elle très incorrecte, elle présente les dislalies mécaniques dont je vous parlais; elle zézaie et ânonne d'une façon caractérislique. Le peu de mémoire qu'elle présente est de la mémoire visuelle ; mais elle n'en a que pour certaines choses visuelles, simples; encore faut-il que ce soient des choses récentes. Depuis qu'elle est ici (1887) elle n'a fait que peu de progrès. C'est d'ailleurs une imbécile d'emblée ; contente d'elle-même, elle a constamment un sourire de satisfaction sur les lèvres. Ces malades sont beaucoup moins susceptibles d'amélioration que les idiotes améliorées, qui deviennent des imbéciles en s'élevant d'un degré.
La lecture est très défectueuse chez l'idiot éducable, et le plus souvent, complètement impossible chez l'idiot profond. Ces pauvres deshérités apprennent encore plus difficilement à lire qu'à parler.
La lecture consiste en images visuelles et verbales et n'est jamais obtenue chez les idiots profonds. Les aptitudes pour la lecture sont d'ailleurs différentes chez les idiots d'un sujet à l'autre, et cela s'explique facilement. Contrairement à ce que l'on olDserve chez l'enfant normal chez lequel l'écriture, la lecture et la parole se développentàpeuprès parallèlement, dans l'idiotie vous
voyez des enfants qui apprennent la lecture excessivement tard, tandis qu'ils apprennent assez facilement à écrire et à parler. D'autres fois, au contraire, vous verrez l'inverse; la parole et l'écriture sont tout à fait rudimentaires, au lieu que la lecture parait se développer facilement.
Ceci tient simplement à l'inégalité de développement des centres psychiques, psycho-moteurs et psycho-sensoriels chez ces individus. C'est le résultat d'un vice d'organisation cellulaire cérébral. Ou bien les cellules cérébrales chargées de certaines fonctions sont mal confectionnées, ou bien elles ont entre elles des communications défectueuses.
Les lettres séparées, en bois, s'apprennent plus facilement que les lettres sur des tableaux. Parmi ces dernières, l'expérience nous montre que ce sont les plus grosses lettres d'imprimerie qiii sont le mieux apprises. Un idiot reste souvent des semaines entières, des mois sur la même lettre, sans pouvoir arriver à l'apprendre. De même vous voyez des enfants réciter correctement et en ordre toutes les lettres de l'alphabet, sans pouvoir en distinguer une seule sur le tableau. Cela tient évidemment à la mémoire ; la mémoire visuelle, en effet, n'est pas la mémoire auditive, et dans ce cas l'image visuelle n'éveille pas l'image auditive correspondante.
Vous verrez aussi des enfants auxquels on a appris la phonomimie en même temps que la lecture ordinaire, et qui connaîtront les lettres de la phonomimie et non celles qui sont dans les livres.
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Tel est le cas de Coug... Justine (fiy. 14). Cependant ils peuvent arriver à connaître les deux, car les images musculaires semblent venir en
Fig. 14. — Coug... Justine, quinze ans.— Idiotie congénitale.— Stigmates de dégénéi'escenoe. — Microcéplialie.
aide aux images visuelles; en général elles semblent plus facilement retenues que les autres. Aussi est-il très utile pour les idiots d'employer les deux méthodes. La méthode des sourds-muets remplirait peut-ôtre le môme but, bien qu elle me paraisse
être beaucoup plus difficile à saisir, et il est regrettable qu'elle ne soit pas employée.
La méthode phonomimique ayant produit de bons résultats dans notre école, nous la maintenons, surtout parce qu'elle est essentiellement propre à développer l'attention. Nous savons, en effet, que l'attention est un état affectif mettant enjeu le pouvoir moteur; mais réciproquement, ce pouvoir moteur est susceptible de mettre en jeu l'attention. Ceci en est une preuve, et nous ne pouvons nous dispenser d'utiliser tous les moyens qui sont à notre disposition pour arriver à un résultat utile.
Lorsque le jeune idiot a appris ses lettres, il arrive assez vite, en général, à syllaber; mais il reste fort longtemps arrêté à ce niveau, qu'il ne peut souvent pas dépasser. Il lui faut un temps considérable pour apprendre, quand il le peut, l'assemblage des syllabes et des mots.
Quand une fois l'idiot est parvenu à lire, sa lecture est ordinairement gênée, saccadée; tantôt, sa diction est monotone, tantôt elle est chantante. Cette diction chantante est surtout fréquente chez ceux qui ont appris à parler par la méthode phonétique.
Une question reste encore à se poser : l'idiot qui arrive à lire comprend-il tout ce qu'il lit ? A coup sûr, non ; mais il comprend, ordinairement, les petites phrases usuelles et simples, qu'on lui fait lire, ainsi que les morceaux de lecture très faciles qui sont groupés à dessein dans leurs livres, et qui sont à la portée d'intelligences peu développées.
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Certains idiots ont beaucoup d'amour-propre, et arrivés à ïàge oii l'enfant aime la lecture, ils veulent eux aussi, faire croire qu'ils aiment beaucoup lire. Souvent, vous verrez ainsi un idiot qui ne sait rien, prendre des livres, des journaux, et s'installer avec un grand sérieux, comme s'il lisait véritablement.
M. Sollier, dans sa thèse, rapporte l'histoire de plusieurs petits malades, qui en promenade achetaient des journaux de médecine, et faisaient semblant de lire avec le plus grand intérêt. Nous voyons ici, dans le service, des petites filles qui prennent des livres d'histoire et de géographie, et qui font semblant de les lire, alors qu'elles ne connaissent pas encore toutes leurs lettres.
L'imbécile lit mieux et apprend plus vite que l'idiot, mais il a presque toujours des défauts de prononciation (ânonnement,blésité, zézaiement, bégaiement, etc., etc.), et il arrive très rarement à un langage correct.
^ L'écriture est, comme la lecture, d'un apprentissage très difficile pour l'idiot. Pour écrire comme pour marcher, il faut posséder des mouvements bien coordonnés, bien associés. Or, nous savons déjà que tous ces mouvements coordonnés sont très tardifs chez l'idiot et qu'ils nécessitent un certain degré de volonté. On comprend, dès lors^ cette difficulté qu'ont les idiots pour apprendre à écrire.
Cependant, nous devons reconnaître qu'un certain nombre d'idiots ont une écriture assez belle, et qui n'est nullement en rapport avec leur lec-
l'idiotik
ture. Souvent, en effet, ceux qui n'arrivent à lire que très tardivement sont plus forts en écriture qu'en lecture. Ceci prouve bien encore l'inégalité de développement des différents centres psychiques, et leur indépendance relative chez l'idiot.
La méthode dont on se sert pour apprendre à écrire à ces enfants, est la môme que celle employée pour les enfants normaux.
On leur fait faire d'abord des bâtons, en leur mettant un modèle sous les yeux.
Il est très curieux de remarquer ce fait déjà signalé par d'autres auteurs, presque toutes nos idiotes, auxquelles on apprend à écrire, tendent naturellement à faire des 0; il semble que ce soit là la lettre qu'elles préfèrent.
Une autre méthode, qui me paraît aussi très bonne, consiste à faire suivre avec un crayon des lettres en relief sur une planchette. On habitue, par ce moyen, l'enfant, à avoir des mouvements réguliers, associés convenablement, et à un moment donné, le sens musculaire et le sens graphique peuvent ainsi arriver à avoir une influence heureuse pour la formation des mots.
Nous savons, en effet, quels rapports il y a entre le centre graphique et le centre de la parole, je vous en ai parlé plus haut, et c'est cette connaissance de physiologie pathologique, qui nous permet d'expliquer comment certaines de nos petites idiotes, peuvent écrire en copiant sur un modèle et ne peuvent écrire sous la dictée. Dans le service, nous avons des idiotes agraphiques.
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d'autres sont au contraire atteintes de cécité verbale, c'est-à-dire qu'après avoir écrit, elles sont incapables de lire ce qu'elles ont écrit. Les agraphiques atteints de surdité verbale peuvent copier ce qu'ils voient, mais ne peuvent écrire sous la dictée quoiqu'ils sachent syllaber. Quent..., par exemple, dont l'observation vous a été donnée plus haut, et Mag..., sont dans les mêmes conditions. Quent..., en particulier, ne peut même pas écrire son nom sans avoir un modèle sous les yeux ; si vous lui dites de l'écrire, elle se recueille, elle commence, mais après avoir tracé deux ou trois lettres avec peine, on voit qu'elle cherche, elle s'arrête et ne peut plus. Elle dessine chaque lettre d'après le modèle qu'on lui donne, et si l'on y change une ou deux lettres, [elle répète la même faute en copiant.
Ici, comme pour la lecture, il arrive souvent que l'idiot, parvenu à l'âge oii les autres enfants écrivent, veut par un reste d'amour-propre avoir l'air aussi, lui, d'aimer l'écriture. Toutefois ceci est beaucoup plus fréquent chez l'imbécile que chez l'idiot, et vous en verrez qui s'installent gravement avec un crayon et des feuilles de papier ; ils tracent des lignes en tous sens, sans former aucune'lettre, ou du moins aucun mot sensé.
L'écriture de l'idiot éducable peut devenir assez correcte, leurs pages d'écriture sont sous ce rapport très différentes de celles des imbéciles qui apprennent plus vite, il est vrai, mais ne se perfectionnent pas. L'écriture de l'imbécile reste toujours incorrecte. La page qu'écrit l'idiot est
semblable à elle-même, à chacune des lignes ; l'imbécile, au contraire, écrit des lignes dont les premières sont appliquées, et qui sont ensuite de plus en plus négligées jusqu'à devenir à peu près illisibles. Cette catégorie d'enfanls ne peut s'appliquer longtemps. Chaque ligne est copiée sur la précédente et avec plus de négligence, de sorte que les fautes se multiplient et se répètent, toujours les mêmes, du haut en bas de la page dont la fin semble avoir été écrite par une autre personne.
L'idiot est donc bien plus soigneux que l'imbécile, dont les cahiers sont toujours tachés d'encre. Il montre plus d'attention, et est moins distrait. Il a, du reste, moins d'idées personnelles, moins d'imagination, et quand il écrit, il est tout à son affaire. Cela se constate aussi dans le travail journalier. Un idiot éducable, auquel on sera parvenu à faire faire un travail manuel quelconque, sera considéré comme étant un bon ouvrier, bien meilleur que l'imbécile.
Séguin a remarqué que presque tous les idiots prenaient leur crayon de la main gauche et qu'ils se mettaient en devoir d'écrire de droite à gauche. 11 y a, dans ce fait curieux, comme une ébauche de l'écriture spéculaire. Séguin rapproche cette écriture de. celle des Orientaux.
Le calcul demande déjà plus d'attention et d'intelligence, aussi est-il complètement impossible chez les idiots profonds. Chez l'idiot simple, il se développe un peu à l'état concret. Ces sujets reconnai?sent le nombre de leurs doigts, mais après
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avoir compté lentement et avec effort, encore leur arrive-t-il parfois de s'en trouver six à une main.
Ils comptent par mémoire, mais si vous voulez intervertir l'ordre des chiffres qu'ils ont appris, ils sont complètement perdus.
Enfin, je vous ai parlé des cas très rares oîi l'on rencontre une aptitude spéciale pour le calcul et je vou=' ai cité l'exemple d'Inaudi.
Le dessin est difficilement appris par l'idiot; il ne peut jamais être exécuté sans modèle. Parfois le modèle peut être assez convenablement copié. Les imbéciles dont l'imagination est plus vive et qui ont plus d'initiative inventent parfois des dessins, mais jamais vous n'obtiendrez d'eux un dessin correct.
L'idiot possède souvent une mimique très expressive. Je ne parle pas, bien entendu, de l'idiot profond, à vie végétative, qui se laisserait mourir de faim si l'on ne prenait pas soin de le nourrir. Mais ceux qui sont plus élevés d'un degré présentent, par exemple à l'heure des repas, une physionomie expressive, toute particulière. Les uns s'agitent, crient et grognent à la vue de l'aliment qu'ils convoitent des yeux ; ils ont un air béat et niais. Les autres prennent un air farouche, comme s'ils avaient peur qu'on leur enlève leur bien. Enfin, un certain groupe d'idiots, les émotifs, les craintifs, comme Barb... et Liss..., ont une physionomie empreinte de véritable terreur quand on s'approche d'eux.
Les souffrances physiques et morales ne se
traduisent guère sur le visage de l'idiot ; il n'y a que certains imbéciles dont la physionomie reflète ces sentiments, c'est ce qui fait la difficulté du diagnostic d'une maladie intercurrente chez un idiot. Il y a un grand nombre d'observations de ces malades qui, atteints de pneumonie, de gangrène pulmonaire, etc., ne cessent pas pour cela de se promener dans les cours. C'est presque par hasard qu'on s'aperçoit de leur affection, car ils n'ont souvent même pas le faciès morbide.
Vous voyez donc bien, messieurs, d'après cette étude du langage, de l'écriture, de la lecture, etc., que les centres correspondant aux facultés sont atteints et lésés. Il n'y a pas d'harmonie entre les différents centres, pas d'harmonie entre chacun d'eux et l'organe périphérique qui lui répond. Certains centres sont bien plus développés que d'autres suivant le cas. Aussi devons-nous, suivant les aptitudes de chaque individu, nous emparer du sens qui apparaît le mieux développé pour tâcher avec son aide de développer les autres qui sont plus défectueux et d'améliorer l'idiot, pour faire de cet être inutile, nuisible même, un individu capable de rendre quelques services.