LA BRAVE DEMOISELLE
Le château de Scorailles, citadelle vraiment imprenable au quinzième siècle, n'est plus aujourd'hui qu'une ruine imposante et pittoresque que le touriste n'a garde d'oublier en visitant l'ancienne Auvergne.
A l'époque où commence cette histoire, c'est-àdire en 1678, la vieille forteresse féodale, à demi démantelée par les guerres civiles, avait déjà perdu son aspect formidable ; plus de la moitié des bâtiments étaient écroulés, et l'herbe poussait librement dans les cours encombrées de débris.
La seule partie du château à peu près habitable
était Taile gauche. Assise sur un roc abrupt et escarpé, elle n'avait pu être entamée par la mine qui fit sauter la partie droite pendant les guerres de la Ligue ; ses remparts , mutilés en vingt endroits, étaient encore très-solides, et les canons de la Fronde n'avaient rien pu contre eux. C'était là que vivait pauvrement, dans un isolement presque complet, entre sa femme, sa fille et quelques serviteurs fidèles, un seigneur longtemps redouté, jadis maître tout-puissant de la province : le comte Jean Rigaud de Scorailles, seigneur de Rpussille et autres lieux.
Le comte supportait sa pauvreté avec une grande dignité. Vieux et infirme, après trente ans de luttes et de désastres, jamais on ne l'entendit se plaindre de M. le prince de Condé, dont il avait embrassé le parti et au service duquel il avait parachevé la ruine de sa maison, déjà fort compromise par son père au service du duc de Mayenne. Seulement, quand, le soir, le vieillard montait sur sa terrasse crénelée et jetait les yeux sur les débris qui l'entouraient, son cœur se serrait visiblement; il laissait retomber sa tète sur sa poitrine et continuait sa
triste promenade dans un silence que nul n'osait interrompre.
De son mariage avec Aimée-Léonor de Plas, le comte n'avait eu qu'une fille, Marie-Angélique, à ce moment à peine âgée de seize ans, seule consolation du vieux ligueur, qui voyait amèrement sa forte race s'éteindre avec lui.
Marie était l'orgueil de son père, et c'était justice. Il était en effet impossible de rencontrer une personne plus complètement et surtout plus harmonieusement belle. D'une taille riche et noble, on devinait, malgré la simplicité de ses ajustements, avec quelle aisance elle eût porté les plus riches atours. Son visage, de l'ovale le plus pur, avait cet éclat transparent que Titien donne à ses Vénitiennes; ses yeux, d'un bleu pâle, à demi voilés d'habitude et toujours humides, étaient pleins d'une langueur et d'une douceur infinies, quand ils ne s'illuminaient pas sous une impression de fierté ou de colère intérieure. Son nez, droit et mince, légèrement épanoui vers les narines transparentes et rosées, s'attachait finement à des lèvres vives et du plus beau sang, laissant entrevoir une double
rangée de dents éclatantes et admirablement plantées : une petite fossette, vivement indiquée sous la lèvre inférieure, donnait à cette physionomie régulière un air de mutinerie charmante et singulière. Sa chevelure blonde, abondante et longue d'une aune, avait des reflets si dorés, si ardents par moments qu'on eilt pu la croire vraiment rousse, ce qui venait sans doute de sa vie libre, en plein soleil, dans les montagnes.
Marie était bien loin d'avoir reçu ce qu'on est convenu d'appeler une éducation brillante; le comte de Scorailles, venu au monde et élevé en des temps de troubles, avait plus de vaillance que de science. C'est à peine si le bon gentilhomme pouvait convenablement signer son nom. Madame Léonor, de son côté, ne savait guère lire que dans ses livres familiers, livres de piété et de chevalerie, pour la plupart tant de fois lus et relus qu'elle les savait presque par cœur. Marie aurait donc couru grand risque d'arriver à vingt ans aussi complètement ignorante qu'elle était belle, si, par bonheur, un digne chapelain du voisinage, qui venait quelquefois dire la messe basse au château, n'eut été frappé de
la merveilleuse intelligence de la petite fille, et ne se fut empressé de lui apprendre le peu qu'il savait lui-même d'histoire, de rhétorique et de poésie.
En revanche, la vie libre avait développé en elle de grandes qualités physiques et morales. Malgré son apparence délicate, Marie était dure à la fatigue, supportait la faim et la soif comme un homme, montait à cheval mieux qu'une centauresse, n'avait jamais eu peur de rien, et, dans les grandes chasses auxquelles elle prenait part , tenait tête aux plus hardis et aux plus habiles. Elle aimait tous les exercices violents et s'y était adonnée de bonne heure. Dans les premiers temps, un écuyer du comte, prescfue aussi vieux que son maître, l'accompagnait dans ses longues courses à travers les rochers, les ravines et les bois ; mais bientôt le vieillard s'était lassé, et Marie avait fini par sortir seule, suivie seulement de deux grands lévriers favoris. Elle allait alors suivant sa fantaisie, protégée par sa pureté farouche, et si respectée à deux lieues à la ronde que, d'un commun accord, les pauvres paysans du pays l'avaient surnommée la hrave demoiselle, autant par admiration que par reconnaissance. Aujourd'hui
encore, dans jes longues veillées cV hiver, malgré la destruction complète du château, l'extinction de la race, les révolutions accomplies et l'oubli même de son nom, la hrave demoiselle revient dans les récits légendaires comme un prototype de courage, d'audace et d'inépuisable charité.
Nonobstant l'isolement dans lequel vivait le vieux comte, la réputation de Marie-Angélique s'était bien vite étendue. Elle n'avait pas encore quinze ans que vingt fois elle avait été demandée en mariage par des gentilshommes du canton. Quand son père lui faisait part de ces propositions, Marie se mettait gaiement à rire, et, dans son innocence malicieuse :
— Pourquoi vouloir me marier , mon père ? disait-elle en caressant les cheveux du vieillard. — Ou ai-je à faire d'un homme pour être heureuse? Qui m'aimera comme vous m'aimez? et pourquoi en aimerai-je un autre plus que vous?
— Mais, mon enfant, disait le comte en la regardant avec attendrissement, je ne serai pas toujours près de toi... je suis vieux, je puis mourir d'un jour à l'autre... Alors...
-^ Alors il sera toujours temps. Non, mon père, ajoutait-elle d'une voix câline, ne me parlez plus de cela, — je vous en prie, — vous me faites trop de peine. Et elle couvrait les yeux, le front et les cheveux blancs de son père de petits baisers précipités qui ne permettaient plus au vieillard de répondre.
Le comte et la comtesse avaient fini par la laisser tranquille et ne plus parler de rien.
— Cela viendra tout seul, à son heure, avait dit la comtesse ; — pourvu seulement qu elle choisisse un bon et brave gentilhomme ! — C'est tout ce que je demande à Dieu.
Un matin, vers les derniers jours d'avril, Marie- Angélique sortit du château de meilleure heure que d'habitude, et, malgré la rude difficulté d'une descente presque à pic, lança sa jument à toute bride du côté de la forêt d'Aigueperse.
L'air était vif, la rosée abondante, et des bouffées de vent froid venaient de temps en temps lui couper la figure; mais à peine y prenait-elle garde. Une émotion particulière animait ses joues, et son impatience d'arriver était telle, qu'elle déchirait de Téperonles flancs de sa béte docile.
Les lévriers allaient joyeusement en avant.
Elle courut ainsi comme une folle pendant près d'une heure, franchissant les fossés et les haies vives, escaladant les montées rocailleuses, descendant les colUnes, jusqu'à ce qu'elle fût arrivée à une sorte de plate -forme naturelle, d'où la vue embrassait largement cinq à six lieues de pays.
Elle arrêta brusquement sa jument haletante, et regarda, penchée sur sa selle, le merveilleux paysage qui se déroulait à ses pieds.
Le Luzon, grossi par la fonte des neiges, roulait avec fracas dans son ht resserré. Sur la rive opposée, un bois taillis s'étendait à perte de vue, entourant en quelque sorte le château et le petit village d'Âigueperse d'une verte ceinture. A l'horizon, et faiblement estompées, les lignes bleues du Puy-de- Dôme se confondaient avec le ciel bleu et sans nuages. — Marie se laissa aller peu h peu à une rêverie douce et vague.
A quoi pensait-elle? personne n'aurait pu le dire : seulement son œil ne quittait pas la forêt, et elle était en proie à une préoccupation évidente. Tout à coup elle tressaihit et releva vivement la tête.
Des aboiements lointains venaient de se faire entendre, mêlés à des fanfares de chasse. Les lévriers s'arrêtèrent, l'oreille droite, humant Tair, frissonnants et inquiets.
Bientôt, le bruit se rapprocha, et un vieux cerf lancé .à outrance déboucha du bois taillis et se précipita dans le torrent qui coupait en deux la vallée.
Presque au même moment la meute parut, suivie de près par un jeune homme, têle nue, cheveux au vent, couché en quelque sorte sur son cheval et le pressant avec une ardeur extrême.
Le torrent bouillonnait en écumant; les chiens hésitèrent et s'assemblèrent en aboyant sur le bord.
— En avant! en avant! cria le cavaher en lançant son cheval à la nage.
La meute le suivit, et il gagna la rive opposée, blanc d'écume et mouillé jusqu'à la poitrine.
Le cerf était hors d'atteinte.
Les chiens, refroidis par le bain, quêtaient faiblement la piste ; — impatient et irrité, le jeune homme les réveillait à grands coups de cravache et les excitait de la voix.
Marie suivait avidemment des yeux ce spectacle. — Une idée soudaine lui vint : le cerf, à bout de forces, se dirigeait de son côté ; elle enfonça les éperons dans le ventre de sa bête, et s'élança avec une rapidité terrible couper l'avance au pauvre animal. Le cerf, épouvanté, rebroussabrusquement chemin, et, talonné par les lévriers, vint donner en plein au milieu de la meute.
A sa vue, les chiens reprirent toute leur ardeur et s'élancèrent avec furie : le noble animal, se voyant perdu , s'accula à un chêne énorme et fit tête à ses ennemis, en bramant lamentablement.
En ce moment, Marie arrivait, mais avec une impétuosité telle que, malgré sa main exercée, elle ne put empêcher sa monture de dépasser de beaucoup le théâtre de la dernière lutte.
Quand elle revint, le jeune homme, descendu de cheval, avait déjà fendu le ventre du vaincu et livré ses entrailles aux chiens irrités.
— Sonnez donc riiallah, monsieur d'Aigueperse! dit Marie, rouge de plaisir; — la bête en vaut la peine !
— Tout l'honneur est à vous, répondit M. d'Ai-
gueperse, en s'humiliant galan:iment; car, sans votre intervention miraculeuse, le vieux retors nous échappait.
— Eh bien, passez-moi votre cor! dit-elle.
Et, avec la vigueur d'un piqueur émérite, elle sonna hardiment la glorieuse fanfare.
Les chasseurs accoururent de tous côtés.
— Adieu, mon cousin, dit Marie en relançant son cheval à toute bride. — Bonne chasse !
Et elle disparut comme l'éclair.
M. d'Aigueperse n'essaya pas même de la suivre; il connaissait de longue date la hrave demoiselle; il savait qu'il ne fallait jamais se mettre au travers de ses caprices.