LE CHATELAIN DE SCORAILLES
Le soir même de ce jour, le chevalier Raoul d'Aigueperse vint au château de Scorailles apporter un quartier de cerf, ce qui pouvait passer pour un prétexte de visite fort suffisant.
Au moment où il entra dans la salle à manger, le vieux comte, enseveli dans un grand fauteuil revêtu de cuir, écoutait la lecture d'un chapitre de Cijrus, roman nouveau de mademoiselle de Scudéry, apporté par M. d'Aiguillon à son dernier voyage en Auvergne. Marie suspendit sa lecture à la vue de Raoul, et déposa le livre sur la table en rougissant légèrement.
— Arrive ici, grand chasseur, dit le comte après les premiers com|>Uments. — Tu as donc juré de dépeupler le pays?
— Monsieur^mon oncle, répondit Raoul, je n'en uera jamais autant que vous.
— Bon... boa! Tu as du temps devant toi, mon garçon. Pour nous autres, la chasse n'était qu'un amusement passager, dans les rares moments de trêve que nous laissait la guerre; mais, aujourd'hui!... Autres temps, autres mœurs! ajouta-t-il en soupirant. — Combien as-tu de chiens , à celte heure?
— J'ai huit chiens courants, quatre bassets et quatre lévriers , mon oncle.
— En tout, seize?... C'est fort joli. — Ils sont bien dressés, tes chiens! je les ai vus l'autre jour, de ma terrasse, forcer un renard près de l'étaug... Ah! les enragés! quels cris!
— Vous les avez vus? dit Raoul, l'œil brillant de plaisir... C'est pourtant bien loin...
— Oh! reprit le comte en se redressant, je n'ai plus de jambes, mais' les yeux sont encore bons, Dieu merci!... Ça m'a réjoui le cœur de voir cette curée !
— Quand vous voudrez, dit Raoul, je vous donnerai cette fête , sous les murs mêmes du château.
— Merci, mon garçon, merci!... Et, à propos, où as-tu forcé ton cerf d'aujourd'hui?
— Près du torrent de Luzon , à la lisière d' Aigueperse ; une bête superbe. — Mais, sans ma cousine, il était perdu pour nous.
— Comment cela? Marie-Angélique était donc de cette chasse? demanda le comte en les regardant alternativement, non sans quelque surprise.
Raoul rougit sans savoir pourquoi, et jeta à la dérobée un regard à la jeune fille, qui baissa les yeux de son côté.
— J'ai fait une sottise, — pensa-t-il, — mais elle est faite maintenant.
Et il raconta brièvement l'épisode de la matinée. Le comte l'écouta sans l'interrompre.
— Yoilà un hasard bien heureux, dit-il quand Raoul eut achevé son récit. — Tu nous devais, certes, ce quartier de cerf, chevalier! — Je ne t'en remercie pas moins d'avoir pensé à nous. Holà! Germain! apportez donc un pot de vin de Saône, que nous trinquions à la santé du roi !
Quand on eut bu un coup ou deux , le vieillard reprit :
— Et toi, chevalier, que vas-tu faire, maintenant que te voilà un homme?
— Je n'en sais rien, mon oncle, dit Raoul.
— Tu ne peux pas cependant passer ta vie à chasser le loup !
— Je vous avoue , mon cher oncle , que j'aimerais cette vie autant qu'une autre ; mais je crains fort d'être obligé d'aller sous peu guerroyer dans les Flandres avec M. de la Ferté, notre parent, qui y tient campagne en ce moment.
— Dieu vivant ! exclama le vieux ligueur ; que me dis-tu là! Tu crains fort? Ouest-ce que c'est que cette poule mouillée? A ton âge, ne pas aimer la guerre !
— J'aime mieux la chasse, mon oncle.
— Lâchasse a du bon, je n'en disconviens pas..., mais la guerre! la guerre!... malheureux... Oh! si tu avais vécu de mon temps ! Un rude temps , chevalier, où l'on ne bâillait guère à la lune, où les gentilshommes disaient plus de jurons que de fadaises! Mais tout cela est bien changé , et les gens du bel air et les beaux esprits ont remplacé les capitaines. Avant cent ans, si ce train continue, on ne verra plus un noble porter l'épée et revendiquer son droit par les armes. Dieu vivant! c'est une honte!
— Ne VOUS échauffez pas ainsi , mon père , dit Marie doucement. — Croyez-vous que Raoul soit moins brave pour cela? Si les guerres de province recommençaient, vous seriez fier de lui, j'en suis sûre!
— Dieu le veuille! murmura le vieillard en la regardant de nouveau avec attention; tu prends son parti, Marie, c'est tout simple : les vieilles gens sont toujours censées radoter, pour la jeunesse.
— Oh! mon père î... fit Marie.
— Laissons cela; — il se fait tard, et le chevalier en a bien pour deux heures avant de gagner Aigueperse. — Adieu, mon garçon; si je te traite rudement , c'est que je t'aime , entends-tu? Reviens nous voir quelquefois.
Raoul prit congé de la famille, et Germain l'accompagna dans la cour pour lui tenir Tétrier.
Neuf heures sonnèrent à une vieille horloge, massive et rouillée , qui occupait un coin obscur de l'immense salle. Les gens de service entrèrent comme tous les soirs à pareille heure , et se rangèrent silencieusement dans le fond. La comtesse se leva , prit sur un rayon un vieux missel à fermoirs de cuivre , et s'agenouillant dévotement :
— A genoux ! dit-elle. Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit! Tout le monde se signa, et la prière du soir commença.
C'était une de ces longues prières traditionnelles qu'on retrouverait difficilement aujourd'hui dans les familles modernes. Après avoir prié tour à tour pour le roi et les princes, pour les morts et pour les absents, pour les prisonniers et pour les malades, pour les âmes du purgatoire et pour les enfants morts sans baptême , on demandait encore à Dieu ses bénédictions pour les biens de la terre, la moisson ou la fenaison prochaine. A chaque pause, tous les assistants répondaient pieuseiilent : Ainsi soit-il !
C'était un spectacle vraiment émouvant que cette prière commune, où maîtres et serviteurs, confondus dans la même humilité et la même foi, se retrouvaient frères et égaux devant Dieu , et où la tête blanchie du redoutable vieillard se courbait à l'égal de celle du dernier de ses vassaux.
Quand le récitatif monotone de la htanie des Saints fut achevé, tout le monde se releva en faisant le signe de la croix , et Marie vint tendre son
front au baiser de chaque soir avant de remonter dans son appartement avec ses chambrières. Le comte et la comtesse restèrent seuls.
— Madame, dit le vieillard, vous plaît-il de m' écouter un moment? J'ai à vous parler d'une chose grave. Que pensez-vous de notre fille Marie- Angélique?
— Mais, répondit la comtesse , je n'ai rien remarqué de particuUer
— En ce cas, j'ai la vue meilleure que vous ; voici donc ce que j'ai vu, ou deviné, si vous aimez mieux.
Raoul est amoureux de sa cousine, c'est tout simple ; mais ce qui l'est moins, Marie aime Raoul, ou peu s'en faut.
— Comment!... vous croyez?...
— Je ne crois pas, je sais. Ces enfants s'aiment. Par bonheur, le mal n'est pas grand encore, j'imagine, et tout peut se réparer. 11 faut prendre un parti, madame.
— Mon Dieu ! dit la comtesse , tremblant de deviner, quel parti prendre?
— Il faut les séparer, il faut éloigner Marie- Angélique.
— Oh! murmura douloureusement la mère, y avez-vous bien réfléchi?
— Oui, dit le comte, et voici à quoi je me suis arrêté. M. de Peyre est un digne gentilhomme, votre proche parent , et lieutenant du roi en Languedoc ; il est très-puissant à la cour ; il m'a déjà proposé. Tannée dernière, de faire placer notre fille parmi les demoiseUes d'honneur de madame Henriette d'Angleterre, épouse de Monsieur, frère du roi. C'est là une position fort honorable pour notre enfant, et j'espère que la cour lui fera bien vite oubher ce méchant cousin , que Dieu damne ! Bien plus, Marie-Angélique trouvera sûrement à faire , par ce moyen, un mariage en harmonie avec le nom qu'elle porte.
— Et nous... vous surtout, Jean , comment pour rez-vous vous passer de Marie?
— Cette séparation est cruelle pour nous , maïs elle est devenue nécessaire, dit le comte d'une voix ferme ; aimez-vous mieux qu'elle épouse ce cadet?
— Mon Dieu! mon Dieu! répétait la comtesse, dont les yeux s'emphrent de larmes.
Le comte continua avec une impassibilité apparente :
— M. de Peyre sera ici dans quelques jours. C'est un homme d'honneur, je vous le répète, et Marie sera considérée par lui comme sa propre fille. Jugez-vous à propos de prévenir Marie dès demain?
— Je ferai selon votre volonté , répondit la comtesse d'une voix étouffée; vous êtes le seul maître ici, monsieur.
— Eh bien! je vous donne carte blanche quant à ceci; prenez le moment le plus favorable, et surtout, je vous en prie, madame, quelque peine que cette détermination vous fasse, que personne ici ne s'en aperçoive ou ne s'en doute.
La malheureuse mère n'eut pas la force de répondre.
Le comte la regarda un moment en silence ; puis , tout à coup :
— Germain! cria-t-il brusquement, venez me mettre au lit!
— Bonne nuit, madame ; pensez sérieusement à ce que je viens de vous dire, ajouta-t-il en sorUnt au bras de son vieux serviteur.