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: hk SAINTE-CATHERINE
f L'Orphelinat des Sœurs grises de Saint-Joseph, à
mi-côte de la Vieille- Rue-du-Château, à Vitré, s'éveille, dans un bruit et une lumière d'allégresse, le 25 novembre, au matin de la Sainte-Catherine. Les petites filles sans mères qui vivent derrière les murailles de la maison hospitalière, et ne savent que la règle monotone des devoirs assidus, des travaux obligés, des repas semblables, des récréations surveillées, croient sentir, au jour de la fête de leur patronne, une caresse d'affection inconnue. ~)ans la froide atmosphère où leur respiration est
f^ aesurée, un souffle d'air nouveau leur donne une
►romesse et une illusion de liberté.
La grosse cloche accrochée à la muraille, du côté de la cour, contre les fenêtres des dortoirs, *n'avait sonné l'éveil qu'à sept heures, et non à cinq he-are^, ainsi que tous les jours de l'année, hiver comme été, et par tous les temps, froids ou chauds, de neige ou de pluie. Cette grosse cloche était la première avertisseuse. Son bruit rébarbatif et solennel suscitait, au bout de quelques minutes, le tintement familier des sonnettes agitées à travers les dortoirs pour ordonner définitivement le lever des enfants. Par cet appel bref, précipité, impatient, indifférent, paresseux, débonnaire, on pouvait deviner la nervosité agacée ou l'humeur pacifique, encore endormie, des sœurs gardiennes.
Sœur Aurélie était préposée au dortoir des « grandes », sœur Elisabeth à celui des « moyennes », sœur Candide à celui des « petites ».
Dans chaque dortoir, les lits étroits s'alignaient en deux rangées. Au milieu, un petit poêle en faïence que la surveillante allumait à cinq heures du matin avec des brindilles de bois sur lesquelles pétillaient bientôt quelques bûches. D'autres bûches attendaient sur le plancher pour prolonger la flambée pendant que les fillettes se savonnaient, se coiffaient, s'habillaient. Aux lits de fer, peints en vert foncé, pas de rideaux ni de couvre-lits : les draps se rabattaient sur la couverture de laine brune. L'ensemble avait l'as-
pect d*une salle d'hôpital ou d'une chambrée de soldats.
Seulj le lit de la religieuse de garde était entouré de longs rideaux de percale blanche, entre lesquels on apercevait au mur un Christ d'ivoire cloué sur une croix de bois noir. Au-dessous, un bénitier sanctifié d'une branche de buis, crucifix et bénitier enguirlandés d'un chapelet à gros grains sculptés, dit rosaire de Jérusalem, qui évoquait pour la sœur, à ses instants de méditation, l'agonie du Jardin des Oliviers, la montée sanglante et le supplice ignominieux du Calvaire. On voyait aussi, chez l'une ou l'autre, quelque figure coloriée de la Mère des Sept-Douleurs, de saint Joseph, le protecteur de la communauté, ou bien encore d'un saint préféré entre tous, choisi par la fantaisie puérile ou par l'ardeur secrète de la nonne, un saint qui rappelait à la femme séparée du monde une date d'enfance ou d'adolescence, un être perdu pour toujours dans l'immensité de la vie, un cousin devenu soldat, un premier confesseur regretté. Le sentiment ainsi exprimé était souvent bien vague, bien indistinct, et la fille du Seigneur auratt eu du mal à le formuler, dans la simphcité de son cœur et l'enfantillage de sa pensée. L'instinct mysicux du souvenir lui faisait suspendre ainsi, is son alcôve blanche et chaste, l'image du saint Mfiturice le n^ilitaîre^ ou du doux jésuitç
Stanislas, entourée d'un cadre de paille, tendrement et pieusement confectionné.
La nuit, tous ces lits alignés dans le clair-obscur, sous la lumière d'une veilleuse accrochée à l'extrémité de la salle, semblaient des pierres tombales avec leurs gisantes, d'immobiles sépultures perdues au mystère d'une crypte. Les petites filles allongées sous les draps qui dessinaient leurs formes anguleuses avec rigidité, la face blanche serrée par un étroit bonnet, la chevelure invisible, les yeux clos, la bouche entr'ouverte, immobilisées par la léthargie de la fatigue après les tratravaux du jour, étaient pareilles aux momies entourées de leurs bandelettes qui dorment du sommeil de l'éternité dans le silence et l'oubli des hypogées, près du cœur tiède de la terre.
Il fallait la voix sonore de la grosse cloche, et aussi la voix aigrelette de la sonnette, pour animer ces momies si profondément enfouies dans l'abîme bienfaisant du repos. Mais ce jour-là, au matin de la Sainte-Catherine, toutes goûtent, à demi réveillées, les joies de la paresse, habituellement défendues. Chacune a profité de cette heure de répit selon sa nature. Celles-là se sont obligées à dormir, ou à faire semblant. Celles-ci ont échangé des signes, d'une couchette à l'autre, et les plus agitées se sont lancé, comme premier bonjour, leur bonnet de nuit ou leur fichu de toile. L'une
même a fait s'envoler sa pantoufle, qui est retombée sur le plancher. Il n'en faut pas plus pour faire rire les rieuses, et comme le silence est encore de règle, on entend un « Chut 1 » autoritaire et grave de la sœur. D'autres, qui ne se sont pas mêlées à cette légère dissipation, ont pris leur chapelet sous leur traversin et l'égrènent en marmottant déjà, comme des vieilles femmes, des Pater et des Ave. Aussi les yeux de toutes les couleurs luisent déjà, sous les paupières descellées, lorsque sept heures sonnent, et c'est avec impatience qu'est attendu le signal définitif qui annonce le commencement des réjouissances de la journée. Il ne se fit pas trop attendre, les religieuses étant sans doute aussi pressées que leurs pupilles de prendre leur part des divertissements annuels. On entendit, alors, dans les trois dortoirs, le remue-ménage des jours de fête.
Le dortoir des grandes contenait quinze lits, celui f des moyennes, vingt lits, et celui des petites, vingt lits également. Ici, quelques couchettes supplémentaires s'alignaient à la file au milieu de la salle. Elles semblaient s'être glissées là par surprise et se faire plus étroites et plus humbles encore que Ipa autres.
'out le monde est debout en un instant, aus- 3t que, dans chaque dortoir, la sœur a récité
e courte prière pour remercier Dieu de la bonne
nuit que l'on a passée et de la bonne journée que Ton va vivre. L' « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit » est à peine terminé que les bavardages se croisent de tous côtés, en chuchotements, en rires, en interrogations, en réponses, en confidences, en projets. Le bruit de la voix des petites filles, avec ses modulations douces et aiguës, ses gazouillis d'oiseaux, ses roucoulements de colombes, ses rires qui montent et descendent en gammes, évoquent encore, comiquement, le bruit dès commérages sur les portes que ferait une réunion de petites bonnes femmes s'interpellant d'un seuil à l'autre. C'est aussi la caricature enfantine des dames qui se reçoivent dans leurs salons, ou qui se rencontrent à la promenade : les mêmes salutations, les mêmes révérences, les mêmes sourires, les mêmes manières. Et parmi ces petites filles de l'Orphelinat, qui semblent n'avoir rien appris des grimaces et des coutumes du dehors, il y a déjà assez d'observation, ajoutée à l'intuition naturelle, pour reproduire le genre des belles Madames rencontrées et entendues au hasard d'un coin de rue et d'une bribe de conversation.
L'usage voulait ce jour-là une récréation con^plète, la rupture de toutes les règles. Sitôt la prier du matin faite, on était en vacances jusqu'à 1 prière du soir, avec la liberté absolue, — du moir
les grises orphelines le croyaient ainsi, mais à leur âge, n'est-ce pas la liberté que d'avoir la permission de parler, de rire, de s'amuser presque à sa guise? La récréation prolongée pendant toute une journée contenait pour elles un monde de joies.
Ce fut une explosion de voix et de rires, aussitôt la consigne levée. A ce point que sœur Elisabeth crut utile de dire, dans un intervalle du bruit, avec un sourire maUcieux :
— Pas de tant de tapage, mes enfants, n'assourdissons pas les oreilles de sainte Catherine 1 Les éclats de rire repartirent de plus belle. ) Sœur Elisabeth, jeune, petite et ronde, avait un
I visage aussi mignon, blanc et rose qu'une pomme d'api, un nez fin et camus, une toute petite bouche ouverte en o, des yeux de poupée. Elle continuait, avec les mines les plus drôles du monde, à faire entendre des « Chut! » en riant elle-même de son mot spirituel.
La joie croissait jusqu'au tumulte, encouragée par le visage enfantin et bienveillant de sœur Elisabeth, lorsque surgit la gardienne du dortoir des ^ grandes, sœur Aurélie, femme d'âge au visage ^ wame où des sourcils noirs et arqués semblaient
tiches. Elle venait rétablir un calme relatif. t l'adressant à son imprudente collègue :
• Sœur Elisabeth, ce n'est pas sage à vous de
laisser nos enfants s'émanciper... On peut être joyeux sans pousser de pareils cris!
Tournée ensuite vers les enfants :
— Un peu plus de modération I... La dissipation n'est pas de la gaieté L.. On se croirait chez des folles!
Les folles s'arrêtent en se regardant, les yeux encore rieurs, les lèvres pincées pour ne pas poufîer. Toutefois, un silence gêné s'établit. La liberté n'est pas la liberté !
Le. fard de la confusion a étendu son incarnat sur le visage de sœur Elisabeth. Le visage enfantin redevient sérieux autant qu'il peut l'être. Les yeux de poupée expriment de leur mieux aux fillettes le reproche d'avoir nécessité la sévère intervention de la doyenne d'âge.
Une des « moyennes » s'approche de la sœur réprimandée et chuchote :
— Elle nous ennuie, sœur Auréliel... Qu'elle reste donc dans son dortoir!... Cela ne la regarde pas, ici!...
Sœur Elisabeth pose un doigt minuscule sur ses lèvres imperceptibles, et respectueusement ferme les yeux pour signifier que sœur Aurélie a bien fait ce qu'elle a cru devoir faire.
Elle indique ensuite leurs occupations obligées aux enfants, qui retrouvent leur entrain pour faire leurs lits, puis se dirigent vers leurs lavabos.
Le tumulte s'est apaisé, on n'entend plus que des chuchotements mêlés aux bruits de l'eau et aux chocs des cuvettes.
Sœur Aurélie qui, au moment de sa réprimande, dardait sur l'assistance des yeux de jais brillants et noirs, des yeux d'inquisiteur assez flambants pour allumer un bûcher, s'est apaisée en même temps que les petites filles gro.ndées, et cause maintenant avec sœur Elisabeth.
Quelques enfants se retournent pour écouter, mais les deux religieuses parlent très bas, et personne ne peut rien entendre : on voit seulement sœur Aurélie sourire vaguement à sœur Elisabeth, qui aussitôt reprend son visage de bébé épanoui. La doyenne retourna alors vers son dortoir, de l'air impassible d'une statue de sainte promenée sous un dais, par une procession, les yeux redevenus ternes sous les sourcils noirs, le visage endormi sous l'action mystique.
A sept heures et demie, la voix sonore de la grosse cloche se fit entendre de nouveau. Les orphelines, lavées, peignées, habillées, coiffées d'un triste béguin noir à bords dentelés, qui leur serrait étroitement la tête, laissait à peine voir un liséré de cheveux, vêtues de robes grises en mérinos, et 'un camail de même couleur et de même étoffe, e placèrent devant le pied de leur lit, et sœur irélie passer l'inspection de chaque matin, ainsi
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que fait l'adjudant vériflant l'état des hommes de sa compagnie :
— Une tache, mademoiselle Rose... vous auriez pu l'enlever hier... Votre col est mal agrafé, mademoiselle Jeanne... Vous n'avez pas attaché le lacet de votre souUer, mademoiselle Marie... Quelle négUgencel... Votre robe n'a pas été brossée, mademoiselle Désirée I... .
Et ainsi de suite.
Sœur AuréUe donnait de la « mademoiselle » aux orphelines lorsqu'elle usait envers elles de la forme de la réprimande, pour donner plus de poids à son blâme.
Les petites fdles qui se tenaient immobiles et muettes devant l'inspectrice étaient pareilles au premier aspect, par la ressemblance du costume et du maintien, par l'expression du visage et la soumission de l'attitude. La discipline a façonné leurs corps et leurs traits, leur a inculqué une manière de baisser les yeux, d'entr'ouvrir la bouche, de pencher le front sous la parole de commandement et le geste péremptoire de la sœur chargée de les gouverner. Il faut les regarder mieux pour découvrir qu'il y a au bord des serre-tête des cheveux blonds ou noirs, roux ou châtains, que les yeux mi-clos" sont bruns, ^bleus, gris ou verdâtres, que les bouches sont minces ou charnues, que les formes des fronts et des m^lchoire^
u saiNtê-catheriNe h
I âont légèrement différentes. La race et l'éducation spéciale ont fait des êtres presque semblables de ces petites fiUes sans familles. Elles sont surtout des béguins noirs, des robes grises et des camails gris, évoquent l'image de ces cocons poussiéreux qui enferment une larve obscure : on ne sait quels papillons lourds ou légers, sombres ou éclatants pourront sortir un jour, à la lumière de la liberté, de ces ténèbres où s'ébauchent des existences.
Lorsque sœur Aurélie eut terminé son inspection, elle frappa trois fois des mains, du même bruit sec qu'un claquoir, les enfants la saluèrent en plaçant leurs bras sur leur poitrine en forme de croix de Saint-André, puis quittèrent les dortoirs à la queue-leu-leu.
Sur le palier, dallé de noir et de blanc, une porte ouverte donnait accès sur une pièce servant de vestiaire, tous les murs garnis de placards, tous I les placards divisés en cases numérotées. Les ^ a petites » ont leurs cases aux rangées du bas. Elles prennent là de larges rubans où pend une médaille de saint Joseph et qu'elles placent en sautoir sur leur camail. Les « grandes » sont mu- •.:«« de rubans rouges, parce qu'elles sont les ûts du Sacré-Cœur, les « moyennes » de rui bleus, parce qu'elles sont les filles de Marie, ^8 « petites » de rubans verts, parce qu'elles
sont les sœurs des Saints Anges. Une demi-douzaine, parmi les plus âgées, ont droit aux rubans noirs, qui leur confèrent un droit de gardiennes en second, lorsque la sœur gardienne est absente. Le ruban noir désigne ces monitrices comme les remplaçantes de sœurs Aurélie, Élisa- '^beth et Candide. Aussi, ces six-là inspirent-elles en permanence un respect et une crainte, et c'est un honneur que d'être du nombre de leurs « préférées ».
Il y a aussi des gants, de laine noire avec les rubans dans les casiers des placards, et des petits livres d'offices. Lorsque les enfants furent en possession de leurs objets particuliers, elles obéirent à de nouveaux claquements de mains de sœur Aurélie, et descendirent à la chapelle.
Il ne resta dans les dortoirs que sœur Candide, dont c'était la fonction d'arroser et de balayer les parquets, de vider les eaux, de faire tomber la poussière des murs et des rideaux.
Sœur Candide, petite sœur au visage anodin, sans âge, est une « ancienne orpheline » qui, au moment de choisir une profession, de chercher un travail, avait demandé à rester au couvent. On consentit à la garder et à en faire une religieuse : depuis cinq ans déjà elle portait la robe grise et l'ample coiffe empesée. Très pieuse et très soumise, elle r haussait jamais sa voix au-dessus de son diapaso
de conversation ordinaire', ni pour la remontrance, ni pour la gaieté. Elle était aussi chargée d'assister aux récréations des toutes petites, après les avoir veillées la nuit et les avoir aidées- à s'habiller le matin. Elle les conduisait à la classe et à la promenade. A ses moments libres de l'après-midi elle repassait Iç linge des religieuses et des orphelines. 1
La douceur de sœur Candide se traduisait en paroles d'une puérilité absolue. Elle ne trouvait, pour parler à ses petites, que des phrases bénignes et confites pareilles aux images pieuses qui se vendaient à la porte de l'église Notre-Dame. Ses recommandations fleuraient le parfum de l'encens, des cierges éteints, du pain bénit des dimanches, du buis du jour des Rameaux. C'est surtout le « petit Jésus » qu'elle proposait comme modèle, le petit Jésus sur les bras de sa mère, le petit Jésus apprenti dans l'atelier du menuisier. Elle ne parlait jamais de Jésus devenu homme, prophète et martyr.
— Amusez-vous comme le petit Jésus, — disaitelle, — il jouait gentiment, il ne criait pas fort... il obéissait à son père nourricier saint Joseph et à sa mère la Très sainte Vierge Marie... Il ne se disputait jamais avec ses petits camarades, et son cœur s'élevait à chaque ' instant vers son Père
céleste.
il LiDYLLE m MARIE m^
Au soir, elle s'exprimait ainsi :
— Couchez-vous comme le faisait le petit Jésus, en croisant vos bras sur votre poitrine.
Au matin :
— Levez-vous comme le faisait le petit Jésus... pensez comme lui au ciel qui vous est promis et qui vous sera donné si vous avez été bien sages... travaillez avec courage et priez comme lui avec ferveur.
Elle recommandait encore aux petites d'évoquer le petit Jésus souvent, à chaque instant du jour:
— Petit Jésus, secourez-moi I... Petit Jésus, aidez-moi I... Petit Jésus, protégez-moi!... Petit Jésus, priez Dieu pour moil
Sœur Candide, restée seule, prit donc le balai, et tout en priant dans le fond de son cœur, tout en se répétant les prières, les invocations qu'elle avait pu retenir de la messe et du sermon, nettoya soigneusement les trois dortoirs. Elle alla vider les s eaux d'eau sale, descendit plusieurs fois à la f ontaine avec deux brocs, remplit d'eau claire les cruches de chaque toilette, et quand tout fut enfin en ordre, descendit à la chapelle rejoindre les petites filles.
Après la messe, une orpheline, une des « grandes » qui étaient ornées du ruban noir, dit à haute voix Une prière en l'honneur de sainte Catherine :
« Grande sainte qui êtes aux cieux près de
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Dieu le Père, du Fils et du Saint-Eftprit, intercédez pour nous auprès d'eux pour qu'ils nous tiennent toujours en leur sainte protection. »
L'aumônier de la communauté, M. l'abbé Vezin, ancien aumônier militaire, vieillard au visage à la fois ombré et neigeux de poils noirs et blancs lorsqu'il n'avait pas eu le temps de se raser, fit une allocution après cette dernière prière.
Il expliqua d'une voix forte, comme s'il commandait Texercice à des soldats, qu'en cette joyeuse journée^ il ne fallait pas, malgré les distractions, oublier Dieu; que l'on pouvait gagner le paradis en se récréant; que la récréation pouvait être sainte; qu'elle était le repos du corps comme la prière était le repos de l'esprit.
Les petites filles quittèrent la chapelle après avoir fait, deux par deux, la génuflexion devant le maitre-autel.
<5uelques-unes inclinaient la tête. D'autres saluaient plus profondément. Les plus mystiques ou les plus zélées baisaient la dalle.
Revenues au bas de l'escalier, elles accrochèrent leurs pèlerines aux patères du corridor. Les conversations reprirent comme de plus belle. Les deoirs reUgieux terminés, l'heure du plaisir sonlait enfin.
L'entrée dans le réfectoire se fit en désordre.
u long des tables longues et étroites, le çhq-
colat des jours de fête fumait dans des bols à fleurs rouges, une petite brioche posée à côté de chaque bol, sur la toile cirée blanche.
Ce furent des cris d'admiration, des rires assourdissants. Mais ce n'était plus qu'en plaisantant, elles aussi, que les sœurs chargées de présider au petit déjeuner calmaient l'entrain de cette bande d'enfants, semblable à un troupeau dont on ouvre le parc, au matin, par un beau temps, parmi l'herbe fraîche et fleurie, sous le soleil de mai.
Le déjeuner de chocolat et de brioche terminé, des conciliabules se tinrent dans le préau couvert où avaient lieu les récréations de la mauvaise saison. On organisa des parties, on chanta des chansons. Celles qui devaient jouer la comédie le soir s'en allèrent répéter dans un angle de la vaste salle, puis, sous la conduite d'une reUgieuse, passèrent dans une pièce voisine pour essayer leurs costumes. Les autres religieuses assises sur les bancs de bois, contre les murs, comme les dames qui « font tapisserie » dans les endroits où s'amuse la jeunesse, affectaient de ne pas se mêler aux divertissements qui s'ébauchaient devant elles. Elles se contentaient, en tricotant ou en égrenant leur rosaire muni d'une croix d'ébène et de têtes de mort, de gUsser vers les groupes, par-dessus leurs lunettes, des regards indulgents.
Puis, comme un rayon de soleil vint à percer les
vapeurs grises du ciel de novembre, les portes s'ouvrirent et les petites filles s'égayèrent dans la cour.
Cette cour, placée à la suite de l'aile gauche de la maison, délimitée par le bâtiment, deux murailles et la chapelle enclavée dans le jardin, grande et carrée, plantée d'un quadrilatère de tilleuls centenaires qui lui faisait un cadre d'ombre, cette cour au sol couvert de petits cailloux, dits gravillon, était propice aux jeux qui demandent de l'espace, les barres, le volant, le colin-maillard.
La matinée se passa ainsi, avec une rapidité extraordinaire. Quand onze heures sonnèrent à l'horloge de la chapelle, et que la grosse cloche affirma d'une voix cordiale que c'était l'heure du déjeuner, il y eut une surprise. Le regret de quitter les jeux fut plus vif que le désir des bonnes choses de la table. Il fallut l'appel réitéré des religieuses et l'intervention des monitrices pour décider les retardataires, alors que d'autres, les obéissantes et les tranquilles, prenaient déjà leurs places autour des tables du réfectoire.
Ce repas était vraiment une solennité, présidé par Mère Supérieure qui se promenait d'un bout à l'autre de la. salle en attendant les orphelines. Grand honneur pour celles-ci! Grand par luiaême, et aussi pour sa rareté. La Supérieure n'apparaissait à la table des enfants que trois fois par n : au jour de la première communion, à la Noël
et pour la fête de sainte Catherine. On aurait cru à la visite d*une reine chez ses humbles sujettes : « Notre Mère déjeune avec nousl » disaient les fillettes entre elles joyeusement.
Les déjeuners de ce genre avaient ceci de particulier que la Supérieure ne déjeunait pas. Il s'agissait pour elle d'un festin tout mental. Elle s'asseyait au haut bout de la table, sur une chaise de bois moyenâgeuse, garnie d'une marche pour les pieds, de deux appuis pour les bras, et dont le dossier étroit se terminait par un dais. Incrustée là, elle ne bougeait guère plus que les statues dressées au porche de l'égUse : seuls son vêtement monacal et son visage de cire jaune la faisaient différente des saintes de pierre qui tenaient entre leurs doigts raidis la palme du martyre. Elle semblait plutôt une ancienne abbesse exhumée de sa tombe sculptée, armoriée, écussonnée, encore vêtue de ses habits sacerdotaux, une morte conservée que l'on aurait été quérir pour présider à la solennité. Elle ne donnait d'autre signe d'existence que de lever, de temps à autre, les yeux au ciel, à travers le plafond de la salle, avec une expression de froide extase, pour les abaisser ensuite, d'un air absent, détaché des biens de ce monde, vers ce qui l'entourait, les gens et les choses.
La Supérieure se nommait en religion Mère Saint- Louis de Gonzague. C'était une fille noble de la
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fainille de Poligné, une cousine de la Mère Marie de la Miséricorde, la Générale Supérieure qui dirigeait la maison principale des Sœurs grises de Quimper. A vingt-cinq ans, Anne de Poligné, simple sœur, avait été élevée à la dignité de Supérieure, après cinq années de religion. Quelle différence entre elle et celles qui lui obéissaient et qui accomplissaient les œuvres d'éducation et les grasses œuvres matérielles de l'Orphelinat : les éducatrices, peu savantes, chargées d'apprendre la lecture, l'écriture, les règles d'arithmétique, l'histoire sainte, l'histoire de France, la géographie aux petites et aux grandes élèves de l'Orphelinat; I les cuisinières, les infirmières, la tourière; et toutes celles, balayeuses, récureuses, que l'on aurait pu nommer les femmes de ménage de la communauté ! Mère Supérieure n'avait vraiment rien de commun avec ce personnel. Elle était là, placée au centre, comme une reine des abeilles, paresseuse, chargée
[d'honneurs et entourée de respects par les ouvrières de la ruche.
Depuis son élévation au grade de Supérieure, elle
n'avait pas quitté l'Orphelinat de Vitré. Dès le
I premier jour, tenant admirablement son rôle, elle
^ bougeait peu, parlait peu, seulement pour donner
j ordres nécessaires, et encore, tout était telle-
eut réglé, connu, archiconnu, les jours et les
ores correspondaient si bien aux occupations
aux habitudes, aux cérémonies, qu'il n'était pas besoin de fixer aux sœurs l'emploi de leur temps. L'imprévu même était prévu, ou plutôt l'exceptionnel, car il n'y avait pas d'imprévu : la visite de la Générale, la visite de l'Évêque, mais on savait cela un an à l'avçtncel
Cette mère embaumée, aux gestes vagues, vivait donc presque emmurée dans le silence. Personne n'aurait pu dire avec exactitude quels étaient ses sentiments intimes. Elle ne donnait jamais aucun signe d'émotion, même aux jours où quelque jeune fillette, quelque vieille sœur s'en allait au cimetière. Elle conduisait le deuil, assistait à l'office funèbre de la même manière rigide qu'elle présidait un repas de fête. Lorsqu'elle apprit la mort de ses proches, dont elle était séparée depuis les jours de sa jeunesse, elle garda son apparence inaltérable, vaqua aux soins de la journée avec la même lenteur ponctuelle qu'elle apportait sans cesse à toutes choses. On ne l'avait jamais vue rire, mais on ne l'avait non plus jamais vue pleurer.
On n'aurait pu dire d'elle avec certitude qu'elle était pieuse, car elle ne se départait pas non plus de son attitude aux moments les plus passionnants des offices divins et de la vie spirituelle. Elle ne connaissait qu'une méthode, et l'employait alors comme toujours, de la même manière compassée, qu'il s'agit de la joie naïve de Noël, des transes de
la Passion, du gala de Pâques, ou qu'elle se livrât à ses exercices de dévotion particulière, prière, confession, communion.
Au résumé, la communauté était bien tenue, Tordre matériel complet, la Supérieure s'affirmait une gérante irréprochable. C'est aussi qu'elle était bien secondée par ses sous-ordres, femmes diligentes rompues aux exigences d'une maison de ce genre, douées d'aptitudes diverses pour tenir la lingerie, distribuer les travaux de couture et de tricot, pourvoir aux subsistances, soigner les bêtes," surveiller le jardin, seulement préparé par des jardiniers, rentrer à l'heure voulue les récoltes du potager et du verger, conserver les fruits d'hiver, faire le cidre, ranger la cave, fabriquer les liqueurs douces et les confitures. Mère Saint-Louis de Gonzague n'aurait certainement pas su venir à bout de ces besognes variées, mais les sœurs, pour la plupart venues du peuple, filles de la ville ou de la campagne, s'entendaient à l'une quelconque des professions qui trouvaient ici leur emploi. Elles avaient d'ailleurs des domestiques, et parmi les domestiques, les orphelines, dûment dressées par elles. De cette façon, selon l'ordre hiérarchique, la maison était administrée et tenue par des mains femmes.
C'est dire que Mère Supérieure vivait en dehors j orphelines et des élèves, car l'Orphehnat se
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complétait par une maison d'éducation. Quant aux dames de la ville et des environs, qui venaient pour quelque travail, Mère Saint-Louis de Gonzague les recevait parfois, et les saluait d'un sourire de politesse condescendante, mais elle remettait immédiatement les visiteuses à sœur Ursule, son auxiliaire, à sœur Agnès qui dirigeait Touvroir, et à sœur Saint-Hippolyte qui enregistrait les commandes. Les dames ainsi renvoyées aux sous-ordres ne se formalisaient pas de cette froide rigueur, mais n'avaient pas au contraire, en s'en retournant, assez d'exclamations pour louer le bon ton de la communauté, la parfaite organisation du travail, les grandes manières de Madame la Supérieure.
Celle-ci était donc là comme l'image visible de la Loi de la maison.
Les élèves et les orphelines la craignaient de loin. Elles ne la voyaient guère, en effet, de la semaine, ou la voyaient seulement passer, confite en son éternelle apparence de méditation*.
Seulement le dimanche soir, à six heures, il leur était donné de l'approcher. En effet, chaque dimanche, après vêpres, il y avait réunion générale dans le préau couvert. Les petites filles, assises sur de longs bancs, attendaient le résumé de leurs notes de la semaine.
La porte du fond s'ouvrait à deux battants.
Mère Saint-Louis de Gonzague, suivie de son état-
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I major, faisait, dans le grand silence, son entrée dans la salle, s'asseyait dans son fauteuil de velours rouge. Les autres sœurs se rangeaient autour d'elle, sur des chaises. Sœur Aurélie nommait une élève ' qui 8e levait, sans quitter sa place, restait debout devant son banc. Sœur Aurélie énumérait alors les qualités, les vertus, les sciences qui font l'élève exemplaire : la bonne conduite, l'ordre, la politesse, le travail, la couture, la récitation, la grammaire, l'arithmétique, et le reste. Et chaque fois, c'était un « très bien », un « bien », un I « assez bien », un « passable », un « mal ou un « très l mal »•
^ La Mère, aux bonnes notes, acquiesçait de la k tête, sans un sourire; aux passables, elle faisait un demi-signe négatif; aux mauvaises, elle fermait les yeux*
Ne savait-elle rien dire ? Pensait-elle à des choses plus sérieuses pour elle? Quel devineur de rébus, quel déchilîreur d'hiéroglyphes aurait pu lire sur ce visage hermétiquement clos?
A cette époque, elle avait atteint la quarantaine. Elle était d'une taille au-dessus de la moyenne des femmes, le corps mince et flexible. Déjà les rides linaient leur lacis, creusaient leurs ornières sur visage émacié. Se» yeux peu ouverts, toujours nolents, laissaient par moments deviner leur nce gris foncé. Le nez était long et triste, la
bouche large et fanée avec les coins abaissés en rictus qui dénonçaient une maladie chronique^ ou une humeur dédaigneuse.
Avec ses religieuses, elle était de même qu'avec les enfants, aussi distante, aussi taciturne, aussi sévère. Les religieuses paraissaient pourtant l'aimer beaucoup, la disaient juste et charitable, chantaient ses louanges comme les dames de la ville. Leur devoir était de proclamer leur Supérieure parfaite.
Le déjeuner de la Sainte-Catherine finissait. Il avait été trouvé copieux et excellent par les petites filles attablées avec l'appétit de leur âge, augmenté par la récréation matinale. Il se composait de sardines à l'huile, de ronds de saucisson, de veau rôti accompagné de salade, de fromage de gruyère, de confitures de groseille, et d'une petite bouteille d'eau rougie devant chaque convive.
Mère Saint-Louis de Gonzague, de même qu'à chaque occasion semblable, n'avait pas touché à ces friandises.
Elle se leva, salua les enfants de la main, et fit l'effort de leur dire ces paroles :
— Amusez-vous, mais sagement !
Ses yeux cherchèrent la porte, et elle sortit, suivie de sœur Clémentine, affectée au service de sa personne.
Elle se dirigea, au long de couloirs famiUers, vers
l'aile droite du couvent, pénétra dans une salle à manger au parquet et aux quelques meubles reluisants de cire, placée à l'extrémité du bâtiment, et dont la large fenêtre donnait sur le jardin. Celui-ci était à peu près dégarni de fleurs à cette époque de l'année. Pourtant, les premières gelées n'avaient pas sévi, et l'on voyait encore dans les plates-bandes, entourés de buis épais, des chrysanthèmes et des dahlias, et contre les treillages dressés çà et là, des volubilis et des capucines. A travers les arbres et les arbrisseaux dégarnis, sur le sol^ couvert de feuilles mortes, jaunes et rouges, se dessinait la belle ordonnance des parterres, et sur le ciel gris d'argent de novembre, où passaient rapidement les nuages de l'ouest, se dressaient, parmi les branches dégarnies, les feuillages immuables des arbres verts et noirs.
Mère Saint-Louis de Gonzague ne donna pas un coup d'œil à cet aspect charmant et mélancolique des adieux de la nature, et s'installa à la table, servie de cristaux et d'argenterie, ornée de légers bouquets, en face du feu de bûches de la cheminée, pendant que s'empressait sœur Clémentine. Elle parcourut le menu placé devant elle et savoura, du même air indifférent qu'elle faisait toutes choses, six huîtres de Marennes, deux œufs en cocotte, des filets de barbue sauce mousseline,
une aile de faisan truffé. Son dessert se composait
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de fromage à la crème, d'un soufflé aux framboises, d'une grappe de raisin. Elle ne but qu'un peu de vin blanc d'Anjou au début, et du Médoc coupé d'eau tiède pendant le reste du repas. Une tasse de café et un verre d'une liqueur composée au couvent achevèrent le déjeuner, après lequel elle resta en contemplation au coin du feu, levant de temps en temps les yeux vers le jardin, pendant que sœur Clémentine, à pas de velours, desservait la table.
Pour les fillettes, le déjeuner terminé, elles furent vite en récréation. D'un commun accord, le jeu de caohe-cache fut choisi, le jeu de cachecache autorisé une seule fois l'an, et nommé le jeu de la « Grande cachette ».
Les enfants, comme de coutume, se séparèrent en deux camps. Des fillettes se cachaient. Les autres les cherchaient par tout le couvent, accessible ce jour-là, du rez-de-chaussée au grenier. Hormis toutefois les chambres des sœurs et l'appartement de la Supérieure. On accordait un quart d'heure à celles qui se cachaient pour choisir leur cachette, un autre quart d'heure aux chercheuses pour les découvrir. Un coup de cloche donnait le signal. Les chercheuses partaient alors, dans toutes les directions, écouter dans les couloirs et dans les escaliers. Les investigations étaient difficiles et compliquées, par les bâtiments vastes,
LÀ SAINTE-GATHERlNE 27
I les couloirs et les escahers nombreux qui for- ' maient des labyrinthes où beaucoup des enfants se perdaient.
Pour la circonstance, les plus animées se faisaient presque muettes, marchaient sur la pointe des pieds. A peine entendait-on quelques chuchotements, quelques rires étouffés. De leur côté, celles qui étaient enfouies dans la cachette retenaient leur respiration, fermaient les yeux, pendant que passaient leurs « ennemies », ardentes chasseresses en quête du craintif gibier. On n'entendait donc aucun bruit, tant que les fillettes s'avançaient à pas précautionneux, s'appuyant légèrement aux I murailles, l'œil au guet. Une seule religieuse se tenait au bas de chaque escalier, gardant la neutralité, lisant son office ou tricotant une paire de bas. Les autres, réfugiées dans l'atmosphère reposante de la chapelle, assises ou agenouillées, tranquilles, béates, loin de tout, goûtaient la joie placide de la digestion mystique, de la rumination spirituelle.
Pendant ce temps, que de petits cœurs en émoil Que de frêles systèmes nerveux en désordre! Certaines des petites filles auraient bien voulu ne pas faire partie de cette effrayante « Cachette ». Parmi s « petites » qui cherchaient, il y en avait qui égaraient dans le dédale des couloirs et que l'on ouvait pleurantes, la tête rencoignée aux murs,
et d'autres, parmi celles qui se cachaient, qui ne voulaient plus sortir de leurs cachettes.
Sur un soupçon, la bande des fillettes chercheuses se tenait par la main, montait un escalier sur la pointe des pieds. Fausse piste, souvent I Pendant ce temps, l'autre bande, victorieuse, redescendait d'un autre côté, dégringolait avec un bruit épouvantable — à croire que le tonnerre fracassait la maison — et arrivait au but où elle sonnait la cloche à toute volée.
Les bonnes gens de Vitré, qui passaient au long des murs de la communauté, entendaient ce bruit de pas, de cris et de cloche, et disaient simplement :
— Voilà les petites grises qui s'amusent!... C'est leur jouri
Lorsque la cachette avait été découverte par quelque fillette partie en éclaireur, ce n'était pas terminé. La bande entière devait être rassemblée pour la capture. On se livrait alors de vraies batailles, avec des frayeurs, des cris, des rires, qui ressemblaient à des convulsions;
La nuit arriva bientôt, les journées sont courtes en novembre. Le jeu si réjouissant devait prendre fin. Mais il restait encore du temps, — il était à peine cinq heures, — avant l'heure du dîner. Ce fut le moment de la représentation traditionnelle des Nains, due à l'esprit inventif d'une religieuse d'autrefois.
Le préau était dans une demi-obscurité, à peine éclairé par deux lampes. Derrière une longue table, un drap tendu tombait jusqu'au parquet. Tout à coup deux nains surgissaient par une ouverture du drap, montaient sur la table, l'homme et la femme, le visage noir, coiffés et vêtus de manière excentrique, avec de vieux chapeaux, de vieux habits. Ils remuaient sur la table leurs pieds chaussés de sabots, leurs bras et leurs mains s'agitaient, leurs gestes ponctuant leurs paroles.
Ils racontaient qu'ils habitaient la Laponie, qu'il y faisait bien froid, oh! bien froid I mes enfants, bien plus froid qu'à Vitré, qu'il y faisait toujours nuit, qu'il y avait de la neige, plus haut que les maisons, plus haut que les cheminées, — il est vrai que les maisons y sont toutes petites, comme les habitants. Ils disaient aussi qu'ils se nourrissaient de poissons crus et d'huile de baleine, que douze petits enfants les attendaient. Ils terminaient en demandant si, dans la société, quelqu'un serait disposé à venir avec eux. Les spectatrices se regardaient, osant à peine bouger, saisies par l'imprévu de la proposition. Enfin, une « petite », plus hardie que les autres, et voulant rire, dit qu'elle voulait bien, et en disant cela courut se cacher derrière
)S « grandes », avec une peur affreuse d'être prise
a mot.
Leg Nains venaient ainsi chaque année, jamais
pareils, arrivant de pays différents, mais leur voyage avait toujours la même cause et le même but. Qu'ils vinssent des glaces du Nord ou des sables brûlants d'Afrique, ils se mettaient en route pour fêter sainte Catherine, et ils terminaient leur tournée à Rome, pour voir le Pape et lui demander sa bénédiction avant de retourner vers le pôle ou vers l'équateur. L'imagination de la sœur ne pouvait pas aller au delà. Le Pape joue le grand rôle dans les préoccupations des religieuses. Les Nains iraient donc voir le Saint-Père dans son Vatican, pour obtenir de lui, non seulement sa bénédiction, mais des images, des chapelets et des médailles pour leurs ei;ifants. Ensuite, contents, heureux, enchantés, ils retourneraient à pied dans leur pays.
L'homme nain avait une grosse voix. La femme naine sifflait en parlant.
Ils terminèrent leur histoire en disant au revoir aux spectatrices. Ils étaient oWigés de partir, dirent-ils, car ils dînaient avec M. l'aumônier qui devait leur remettre une lettre de recommandation pour le Pape.
Ils durent donner force poignées de main aux fillettes, que les reUgieuses firent sortir, et qui se retournaient à chaque pas vers les Nains, lesquels s'inclinaient sans cesse et faisaient des gestes d'adieu. Les spectatrices sorties, le Lapon et la
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Lapone se séparèrent des complices placés der* rière eux qui passaient les bras sous leurs aisselles ^t mimaient leurs paroles, et ils ôtèrent les sabots qui chaussaient leurs mains. Les deux Nains redevinrent deux grandes élèves debout derrière la table, et allèrent se débarbouiller du charbon qui noircissait leurs visages. Les aînées seules connaissaient le secret de la mystification, les jeunes y croyaient comme à la visite du petit Jésus dans la cheminée garnie des souliers de Noël.
L'heure du dîner sonna. Il devait y avoir, pour » finir, la comédie après le repas. ' ' Le dîner ne pouvait soutenir la comparaison
I avec le déjeuner. La fête finissait. Le menu se i composait d'une soupe au potiron, d'un plat de haricots rouges, et d'une pomme pour chaque convive, le tout arrosé d'un verre de cidre coupé d'eau. D'ailleurs, les enfants n'avaient pas faim, se trémoussaient sur leurs bancs avec la hâte de voir passer l'heure et d'en arriver à la comédie.
' Cette fois, le préau était éclairé par plusieurs lampes, et la scène par sept ou huit chandelles placées au bord de l'estrade qui servait aux distri- 'mtions de prix. Le drap blanc, fixé sur une tringle, gurait le rideau.
Petites et grandes, les mains moites d'émotion, 3S yeux agrandis par la curiosité anxieuse, atten-
daient que ce rideau s'écartât pour leur montrer les. merveilles promises.
D'abord, une pièce pour les petites, l'histoire d'un pauvre colporteur de dix ans, orphelin de père et de mère, et possesseur d'un billet de loterie. Deux petites voisines, aussi pauvres que lui, en avaient pris aussi un pour elles deux, mais c'était le petit colporteur qui gagnait le gros lot. Il partageait alors sa fortune avec les deux petites filles, et il s'avançait près des chandelles, pour faire connaître la moralité de la pièce : « Dieu, — disait-il, — a recommandé au riche de partager avec le pauvre! »
Ce lever de rideau, œuvre d'une religieuse enseignante, qui portait lorgnon, lui valut d'être chaudement félicitée par ses compagnes.
L'autre pièce, la pièce de résistance, pour les grandes, était une adaptation en prose d'Athalie. Les interprètes s'y surpassèrent et furent applaudies et complimentées.
La représentation se termina par l'Hymne à sainte Catherine que les meilleures voix, divisées en trois chœurs, chantèrent, accompagnées par l'harmonium.
— Allons! mes enfants! c'est fini!... Cette belle journée est terminée^ — dit à haute voix sœur Aurélie. — Venez à la chapelle faire votre prière du soir et remercier Dieu d'avoir été avec nous pendant cette heureuse récréation.
I Un voile s'étendit sur les petits visages tout à l'heure riants. La lueur des yeux s'éteignit, des expressions sérieuses, craintives, apparurent. Les attitudes redevinrent passives, et après deux coups
. secs frappés par les mains de la sœur, les enfants, deux par deux, dans le plus grand silence, entrèrent en se signant d'eau bénite, dans le froid sanctuaire.
l'orphelinat
La Congrégation des Sœurs grises de Saint- Joseph avait été fondée en 1758.
Une somme se montant à plusieurs centaines de mille livres, fut léguée par une dame de Pléchâtel, qui pleurait ses cinq enfants. En mourant, elle laissa sa fortune pour construire la maison, acheter le mobilier nécessaire, et assurer, par une rente perpétuelle, la subsistance et l'éducation de cent orphelines.
Elle donna aussi l'hôtel qu'elle occupait, en bor-* dure sur la rue et en avant d'un immense jardin. On garda l'hôtel pour former l'aile droite — celle qu'occupait la Supérieure — de la nouvelle maison vaste et large, bâtie sur des plans de Mme de Pléchâtel, étabhs par son architecte. Les Sœurs grises
I de la Congrégation de Saint-Joseph avaient soigné les enfants de Mme de Pléchâtel pendant leurg maladies : elles furent chargées de régir l'établisçement.
L'Orphelinat fut ainsî construit en alignement sur la Vieille-Rue-du-Châtcau. La façade s'ajourait de fenêtres symétriques, grillagées, à cadres de pierre chantournés, à frontons garnis de coquilles. La porte cochère, haute et large, en bois sculpté, dressait en enseigne, à sa partie supérieure, une croix entourée de nuages pareils à un chiffonné de soie et de satin, dans le goût religieux et galant ^ du xvm® siècle.
I Les heurtoirs en bronze, patines par un usage . d'un siècle et demi, étaient faits de deux cœurs, J l'un encerclé de la couronne d'épines, l'autre en- I touré de flammes. La chaîne de la sonnette se I terminait en tête d'ange.
Le visiteur qui heurtait à la porte ou tirait la
sonnette se devinait dévisagé à ta*avers un judas
au grillage épais derrière lequel s'embusquait l'œil
vigilant de la sœur tourière. Celle-ci, l'examen fait
et le vantail ouvert, posait les questions d'usage et
répondait aux interrogations, puis appelait telle
ou telle sœur par un ou plusieurs coups de cloche.
1 entrait alors au parloir de droite ou de gauche,
l'on pouvait, par une fenêtre, avoir vue sur les
timents et sw les jardins. Tous ceux qui venaient
là s'émerveillaient de la grandeur, de la magnificence intérieures. Le dehors sévère ne faisait pas prévoir le cloître coquet qui entourait la coizj? d'honneur : sous les arceaux, imitation frivole du. gothique, on se serait attendu à voir passer des comédiennes déguisées en abbesses, poudrées, fardées et mouchetées, plutôt que des sœurs et des orphelines grises. D'ailleurs, ce n'était pas un lieix de passage, mais le décor gracieux de l'austère maison. On n'y voyait guère que la Supérieure, s'y promenant au frais l'été, du côté nord, ou s'y réchauffant l'hiver, alors que le soleil tiédissait les arcades du sud. Si les sœurs éducatrices et gardiennes ne se montraient pas souvent sous cette galerie tacitement désertée, du moins certains services de la maison y donnaient accès. De plainpied, .on entrait dans les classes, les ouvroirs, le préau de récréation, le parloir du public, et le parloir particulier où quelques rehgieuses recevaient leurs proches. La partie gauche du bâtiment se distribuait ainsi, au rez-de-chaussée, depuis la voûte de l'entrée principale, jusqu'à l'extrémité de l'aile gauche, la moitié de la façade comprise. A gauche également se trouvait la cour de récréation dans laquelle on pouvait pénétrer sans traverser la cour d'honneur.
La chapelle s'élevait entre la cour de récréation et le jardin. Elle avait été construite après la maison.
Primitivement, une des pièces, plus tard affectée aux classes, servait de chapelle. Ce fut longtemps après^ au commencement de la Restauration, qu'une religieuse, héritant d'une fortune famiUale, fît élever le bâtiment nouveau, d'un style médiocre, mais bien bâti en pierre de taille, froid et cossu, pourvu de toute l'apparence nécessaire à une maison religieuse : porte à deux battants sous le porche, petite porte attenante à la sacristie, clocheton avec une cloche à la voix de cristal donnée par une dame amie de l'Orphelinat, et qui en fut la marraine, comme en témoignait l'inscription baptisant cette cloche du nom de « JacqueUne ». Le Chemin de croix, quelconque, acheté à Paris, rassemblait la Vierge en robe bleue, le Christ en robe rouge. Judas en robe jaune, les apôtres et les différents personnages de toutes les autres couleurs, lie de vin, marron, verdâtre, violâtre, grisâtre. Dans le chœur, séparé de la nef par une balustrade, l'autel était en simple bois peint de blanc, mais tout ce qu'il supportait exhibait le luxe criard par lequel se révèlent la piété, l'ingéniosité de sauvage, l'imagination d'enfant des croyantes. De chaque côté, d'énormes vases, bleu et or, contenaient des ceps de vigne en bois doré, à feuilles d'or, à raisins d'argent. La nappe que l'on changeait tous les mois, s'ornait de dentelle faite à l'ouvroir. Les candélabres en bronze
argenté, munis de longs cierges qu'on allumait les
dimanches et les jours de fête, et toute une rangée serrée de chandeliers entre les candélabres et le tabernacle, faisaient, aux solennités, un ciel scintillant au fond de la chapelle obscure. Vers ce ciel étoile par les lumières des cierges montaient les prières ferventes des unes et les soupirs d'ennui des autres. La partie droite de l'édifice était affectée au ré* fectoire, aux cuisines, avec leurs dépendances d'offices et de celliers, au salon de réception et à la salle à manger de la Supérieure. A droite, parallèlement à la cour de récréation, se trouvait la cour où en* traient les voitures des fournisseurs, à des heures réglées. Les bâtiments de la buanderie bordaient un côté de cette cour de droite, mitoyenne avec une autre cour encore, véritable cour de ferme entourée d'écuries, d'étables, de poulaillers, de cabanes. Cloître, cour d'honneur, cours de droite et de gauche, donnaient sur le jardin potager et le verger, par des portes ménagées au milieu de grilles claires et solides. La cour de ferme s'ouvrait sur des prairies jouxtant le potager et le verger. L'ensemble avait pour fond un immense parc où se dressaient jadis des statues profanes, au centre des clairières. Il ne restait plus çà et là que les socles de ces statues disparues : sur certains d'entre eux, toutefois, une sainte Vierge, un saint Joseph et quelques autres saints encore, en plâtre colorié, commençaient à se moisir de mousses et à se vêtir de lierres.
Pour l'intérieur de la maison, aux trois étages qui surmontaient le rez-de-chaussée, le dernier étage mansardé, à grand toit de tuiles peroé de fenêtres ovales, il se composait des dortoirs des orphelines, d'une infirmerie, d'une pharmacie, des chambrescellules des religieuses, de greniers remplis de choses hors d'usage, où l'on séchait le linge en hiver, et qui servaient au fameux jeu de la cachette, lé jour de la Sainte-Catherine, Dans une partie du grenier, convertie en une chambre spacieuse, couchaient les sœurs converses chargées des nettoyages, des lavages, des repassages, du jcœdinage. Au premier étage de l'aile droite, au-dessus de sa salle à manger et son salon de réception, la Supérieure avait son appartement particulier. Les portes qui séparaient la vie des orphelines de la vie des reUgieuses étaient toujours fermées à clef, comme s'il se passait derrière ces portes des mystères inabordables aux curiosités enfantines. Les . corridors et les escaliers, larges ou étroits, occupaient une grande place dans la maison. Partout, sur les murs blancs, des christs et des images de piété. On ne pouvait juger facilement du premier état du bâtiment, occupé par des réquisitions en 1793, et abîmé depuis bien davantage par des réparations maladroites.
La beauté de l'établissement, c'était le jardin, ■*empli de fleurs de la saison, le verger éblouissant lu printemps des gros bouquets blancs et roses de
ses arbres, délicieux aussi à l'automne quand les fruits dorés et* rougis s'apercevaient à profusion parmi le feuillage éclairci, et c'était aussi le parc avec ses ombrages, sa terrasse qui donnait sur la campagne si belle, plantée de pommiers, fleurie de sarrazin et de lin. Il y avait, dans ce parc, des arrangements grandioses, comme la clairière centrale, entourée de hêtres, magnifiques piliers pareils à du marbre, qui soutenaient une coupole de feuillage. Et partout des coins charmants, des charmilles discrètes, des allées de tilleuls, un bassin entouré de la verdure légère des saules et des bouleaux.
Les religieuses employées aux œuvres subalternes entretenaient aussi le potager, le verger et le parc. On prenait seulement, à la saison des semailles, deux vieux jardiniers, les deux frères jumeaux, dont l'un était veuf et l'autre vieux garçon. Tous deux remuaient la terre, émondaient les arbrisseaux et les arbres, puis ils disparaissaient, on ne les revoyait plus de l'année. De leur nom de famille, ils se nommaient Petithomme, et comme tous deux avaient des visages ronds et rouges, les enfants les surnommaient immédiatement les Tit'hommes-pommes. Pendant les récréations, lorsque les fillettes pouvaient apercevoir les faces rouges des deux frères à travers les grilles du jardin, elles leur demandaient quelque fleur retardataire, respectée par la mauvaise saison.
L'ORPHELINAT ii
— Mesdemoiselles, adressez-vous à Mme la Supérieure, — répondaient invariablement les jardiniers.
Les élèves ne pénétraient dans le jardin et dans le parc qu'à certaines dates, pour des promenades, deux par deux, très surveillées, mais elles ne jouaient jamais dans les allées sablées, bordées de fleurs, ni sous les tilleuls, nî dans la clairière entourée de hêtres. On les conduisait, au mois de mai, vers la Vierge qui avait remplacé, sur le socle de pierre, quelque Vénus victorieuse ou quelque Diane chasseresse. Religieuses, orphelines et élèves défilaient autour de la statue en chantant des cantiques, puis l'entouraient pour écouter, parfois, une instruction de l'aumônier ou une lecture faite par une sœur, et la cérémonie finissait par des récitations de Litanies et d^Açe Maria* On laissait alors les grandes se promener un peu, toujours sous la conduite de leurs gardiennes, parmi les arbres chargés de verdures naissantes ou dans les larges allées du jardin odorant. Les plus extatiques ou les plus doucereusement sournoises refusaient la faveur qui leur était ainsi accordée et préféraient passer leur temps de récréation, prosternées devant la Vierge, les mains jointes, les yeux baissés vers le sol où couraient les fourmis actives, levés vers le ciel où volaient et bourdonnaient les hannetons du printemps.
L'Orphelinat, au moment de ce récit, abritait
soixante orphelines et environ quarante élèves externes habitant la ville et les environs immédiats. Les orphelines étaient admises à l'âge de cinq ans : avant cet âge, elles attendaient leur entrée, dans une crèche ou chez des nourrices, dans des villages voisins. De cinq ans jusqu'à huit ans, les orphelines, placées dans le dortoir des « petites », se levaient une heure plus tard que les « moyennes », et les a grandes », à six heures. On leur apprenait à connaître l'alphabet, à lire, à tracer leurs premiers mots, à faire, de vive voix, puis sur le papier, les premières opérations de l'arithmétique : on les entendait chanter, sur un rythme monotone, des chiffres d'addition et de multiplication. Ces premiers travaux alternaient avec des récréations plus fréquentes que dans les autres sections, mais aussitôt que les petites mains pouvaient se servir du dé, des aiguilles, du fil et de la laine, on prenait sur le temps des récréations pour les premiers travaux de couture et de tricot.
A huit ans commençait pour elles l'application rigoureuse de la règle, pour l'heure du lever, à cinq heures précises, la suppression des récréations supplémentaires, et la régularité des travaux de couture, une heure pendant la matinée, deux heures pendant les après*midi. Cela, jusqu'à douze ans. ^
La première communion faite, les petites filles entraient dans le rang des « grandes »,]fpassaient
définitivement à Touvroir où elles travaillaient tout le jour. Le soir seulement, avant le dîner, deux heures d'études les empêchaient d'oublier le peu qu'elles avaient appris.
Celles que l'on choisissait pour chanter à la chapelle suivaient seules les leçons de chant. Quant au piano, on en voyait bien un dans le parloir, mais vieux, rouillé de cordes, incomplet de touches, et Ton n'en jouait jamais. L'harmonium de la chapelle était le seul instrument de la maison, et la musique dont il accompagnait le latin des offices, la seule musique entendue par ces enfants qui passaient là, en commun, dans la monotonie des mêmes travaux aux mêmes heures, les instants qui auraient dû être les plus doux de leur vie.
La sainte inscrite au calendrier, au lendemain de la Sainte-Catherine, sainte Delphine, ne favorisait pas les petites filles de la même bienveillance que leur patronne, céleste dispensatrice des jeux et des desserts, des bavardages et des rires.
La scène changeait. Le régime de la maison sévissait de toute sa rigueur. La loi monastique, qui prévoit les tentations et les rébellions de l'ennui, et qui ordonne les occupations pour toutes les minutes de la journée, s'appliquait aux fillettes de douze
s, destinées à sortir de l'Orphelinat, comme aux r iigieuses liées par des vœux indestructibles.
be lever avait lieu à cinq heures. En une demi-
heure, tout le monde devait être lavé, peigné, vêtu, rassemblé pour la prière dite en commun. Les jeunes recrues exécutaient avec ensemble les mouvements prévus, sous les regards inflexibles de sœur Agnès et de sœur Saint-Hippolyte, faisant fonctions de sergents instructeurs. C'était l'heure du petit déjeuner. Il ne fallait pas beaucoup de temps pour manger une soupe déjà servie dans les rangées de bols. Chacune connaissait sa place, n'avait qu'à s'asseoir, qu'à avaler, qu'à se lever et qu'à se diriger vers l'ouvroir. Et vite à la couture, aux ourlets de draps, de serviettes, de torchons, de chemises, au tricot de bas, de chaussettes, de camisoles, au crochet, à la dentelle, à tous les ouvrages nécessaires à la communauté, aux commandes des dames de la ville et des maisons de confection et de lingerie de Rennes, de Nantes, d'Angers ou de Paris. Les humbles petites vierges restaient penchées tout le jour, impassibles et silencieuses, sur des chemises à falbalas, plus belles que la robe de la Sainte Vierge, plus riches que des nappes d'autel, sur des pantalons effrontément somptueux destinés au trousseau des jeunes personnes de la haute bourgeoisie.
Les tâches distribuées pour cinq heures, il fallait qu'elles fussent terminées avant le déjeuner. Aussi, les ouvrières encore affamées se dépêchaient-elles, courbées sur leur aiguille, perdant leur respiration,
usant leurs yeux déjà rougis et larmoyants. De temps à autre, pour les distraire, comme on fait battre le tambour et sonner le clairon pour les régiments fatigués, sœur Agnès entonnait un cantique, et les orphelines, machinalement, chantaient avec elle, faisant le point et tirant l'aiguille au rythme de leurs voix.
A onze heures, au coup frappé dans la main de la sœur, toutes se levaient, laissaient là leur travail, que sœur Saint-Hippolyte vérifiait, pendant que sœur Agnès conduisait le troupeau vers le réfectoire, pour le déjeuner, le plus copieux repas de la journée. Il se composait, les jours maigres, d'anguille de mer bouillie, ou de colin, avec des pommes de terre, ou d'un plat de pommes de terre, de haricots, de lentilles, de petits pois, selon la saison; les jours gras, de pommes de terre au lard, d'un ragoût de bœuf ou de mouton. Pour dessert, du fromage de gruyère, ou une pomme chétive, ou une poire blette, ou des confitures. Le soir, le repas était sommaire : une soupe, un morceau de pain sec. A onze heures, comme boisson, du cidre déjà baptisé et, de nouveau, coupé d'eau. Le soir, un verre d'eau. Le dimanche, jour de repos et de fête, on servait le pot-au-feu ivec une salade fraîche l'été, ou blanchie dans la ave, l'hiver.
Après le déjeuner, les ouvrières bénéficiaient,
i6 L'IDYLLE DE MARIE BIRÉ
non d'une récréation, mais d'une promenade d'un quart d'heure sous les arbres de la cour de gauche, où jouaient les « petites ». C'est encore une récréation de voir jouer les autres, et les « grandes » sentaient peut-être confusément qu'elles avaient déjà un spectacle du passé sous les yeux, de leur passé d'hier, alors qu'elles allaient à l'école, qu'elles ne travaillaient pas neuf heures par jour. Car, après les si^ heures du labeur de la matinée, la besogne, reprise à une heure, après le déjeuner et la promenade, ne se terminait qu'à quatre heures, pour un repos d'un quart d'heure, le goûter d'un morceau de pain sec, une prière à la chapelle, et les deux heures de classe avant le dîner.
Les travaux, inspectés par sœurSaint-Hippolyte, les yeux armés de redoutables besicles, étaient à refaire pour la moindre irrégularité, L'Orphelinat de Vitré tenait à son bon renom de fini irréprochable. La clientèle, d'ailleurs, ne se contentait pas d'à peu près, sans doute parce que les commandes, exécutées au rabais, faisaient une concurrence désastreuse aux petites entreprises de la ville. Il n'y avait guère que les vieilles tricoteuses de la rue du Rachapt, assises, au seuil de leur porte, sur les marches ruinées de leurs masures, qui trouvaient encore, par tradition, un travail qui déguisait une aumône. Ce labeur forcené, disaient les sœurs, était indispensable à la communauté, la somme primitive.
L'ORtHELtNA* il
r laissée par Mme de Pléchâtel, pour l'entretien de cent orphelines, n'étant plu» suffisante, et l'essentiel de la vie ayant doublé, triplé, quadruplé de prix I C'était vrai, sans doute, pour les bourgeois et les artisans de Vitré. Mais la communauté vivait surtout de la vie paysanne, et récoltait assez am-
Iplementleslégumes qui faisaient la base de la nour* riture des orphelines, pour n'avoir pas à se préoccuper du prix des denrées au marché de la ville. IPour elle, les pommes de terre, les haricots, les pois et les autres produits de la terre, n'avaient pas beaucoup augmenté de valeur depuis le règne de Louis XVI. Et même, si la communauté ne s'apercevait pas de l'augmentation des subsistances pour ce qui concernait sa consommation particulière, elle tirait bénéfice de cette augmentation lorsqu'elle vendait le surplus de ses produits^ volailles, œufs, légumes. Elle pouvait ainsi se suffire à elle-même. N'avait-elle pas aussi un boulanger à l'année pour cuire le pain au fournil? et un tisserand et une tisserande pour tisser la toile filée par les sœurs et les orphelines.
Chaque fillette travaillait ainsi environ cinq années, de douze ans à dix-sept ans. A dix-sept " si quelque parent ou ami s'intéressait à elle, avisait de l'échéance. Si elle se trouvait seule nonde, ce qui était généralement le cas, et que ommunauté fût 6ûCt)mbrée, dans l'impossibilité
de garder des anciennes, on prévenait la jeune fille qu'elle devait recouvrer sa liberté. Plusieurs fois, il y eut de ces départs à l'aventure, la libérée s'en allant, chargée du petit trousseau cousu par elle en prenant sur ses heures de récréation, et gratifiée d'une pièce de vingt francs. Elle prenait le train, munie d'une lettre pour un bureau de placement catholique, ou pour un chef d'atelier ou un chef d'usine qui acceptait la nouvelle venue, soit pour l'intérieur de la manufacture, soit pour un travail à faire chez elle.
Cette solution se présentait rarement. La communauté plaçait ses ouvrières, presque toujours comme domestiques, ou comme couturières à l'année, chez des gens aisés. Parfois aussi, elle les mariait. Les relations des Sœurs grises de Saint- Joseph, nombreuses et variées, s'étendaient dans tous les sens, et il était arrivé que des commerçantes, ou des artisanes, vinssent chez elles pour y trouver des femmes à leurs fils I Ces mariages restaient la légende glorieuse de la communauté. Sœur Elisabeth et sœur Agnès, sœur Saint-Hippolyte et sœur Candide, et même la dure sœur Aurélie y faisaient, selon leur humeur, des allusions victorieuses ou discrètes, et ces sorties triomphales de l'Orphelinat, pour marcher à l'autel avec une robe neuve, et un bouquet de fleurs d'oranger à la ceinture, hantaient l'esprit de ces filles sim-
pies, fatiguées par la besogne de l'ouvroir, comme des rêves magnifiques.
Les engagements se concluaient donc assez fréquemment à l'Orphelinat. A certaines époques de l'année, les dames de la ville et des environs affluaient au couvent, demandaient à parler à la Mère Supérieure qui les recevait avec sa haute bienveillance habituelle, ou les faisait recevoir par sa suppléante, sœur Ursule.
Le parloir était une vaste pièce cirée, vernie, les fenêtres garnies de rideaux blancs en percale, relevés par des embrasses, meublée d'une petite table en noyer et de chaises de paille, en bois de frêne, alignées tout au long des quatre murs pour recevoir les visiteuses. Là aussi se trouvait l'unique piano de la communauté, hermétiquement fermé, jamais ouvert, jamais effleuré par une main qui aurait essayé d'évoquer la voix chevrotante et lointaine, Tâme défunte du vieil instrument délaissé. Au-dessus du piano, placé en encoignure, entre la porte et la fenêtre, apparaissaient encadrés une «Immaculée- Conception » de couleurs vives, des rayons aux mains, un serpent sous les pieds, et un « Sacré-Cœur de Jésus » où le Christ montrait du doigt son cœur sanglant et flambant dans sa poitrine, son cœur entouré et transpercé. d'une couronne d'épines, avec cette légende : « Voilà ce cœur qui a tant aimé les hommes I » Sur le mur, en face, un saint Joseph,
appuyé d'une main sur son établi de menuisier, tenait, de l'autre main, une branche de lis contre sa poitrine.
Devant la petite table s'asseyait sœur Saint- Stanislas chargée d'accueillir et de faire attendre les personnes qui se présentaient. Par un tube acoustique, elle prévenait les sœurs qui devaient fournir un renseignement, ou les fillettes qui pouvaient être engagées.
La sœur tourière, sœur Clara, gardait la porte, faisait entrer les visiteurs et les visiteuses. Cette sœur tourière avait Pair de son emploi, grâce à un trousseau de grosses clefs, pareilles à des clefs de prison, pendues à sa ceinture, avec un chapelet terminé par une grosse croix d'ébène sur laquelle expirait un Christ en argent. *
Les autres religieuses ne détenaient pas de si grosses clefs, bien qu'elles fussent presque toutes chargées d'un service où abondaient les chambres, les armoires, les placards, les tiroirs à ouvrir. Mais toutes portaient le crucifix d'ébène à Christ d'argent, attaché à leur ceinture, comme l'anneau d'argent à l'annulaire de la main droite; l'anneau d'argent significatif de leurs noces avec Jél^us, le présent fragile reçu au jour de leur prise de voile, de leur époux mystique, par Fentremise de Monseigneur rÉvêque.
La sœur tourière aurait été la plus ancienne reli«
gieuse du couvent s'il n'y avait pas eu la sœur Apolline, que l'on n'apercevait plus qu'à la chapelle, amenée, presque apportée par deux sœur» qui la tenaient fortement sous les deux bras, et qui la soulevaient pour l'asseoir sur une ohaise, d'où elle ne bougeait plus pendant la durée de l'office. Elle ne pouvait monter un escalier, et il fallut lui installer une chambre dans un coin du rez-de-chaussée. Elle avait quatre-vingt-treize ans, n'y voyait plus, n'entendait plus, ne bégayait que quelques paroles, l'esprit tombé en enfance. Elle se laissait conduire machinalement à la place occupée pendant presque toute sa vie. Elle restait là, son chapelet entre ses doigts, ne pouvant plus lire dans son paroissien. Parfois, le chapelet tombait, et la sœur qui veillait sur elle le ramassait discrètement, le remettait entre les doigts noueux et gris de la nonagénaire. A la table des religieuses, où elle devait encore s'asseoir pour obéir à la règle, il fallait lui donner à manger, guider la cuiller et la tasse jusqu'à sa bouche tremblante. L'hiver, elle restait au coin d'un feu. L'été, on l'instaUait à l'ombre, contre une muraille tiède du jardin, et les abeilles et les guêpes venaient bourdonner autour de cette sts^tue encore vivante de la
ieillesse et de la décrépitude*
Sœur Clara, la tourière, qui touchait à ses soixantelix ans, paraissait jeune auprès de sœur Apolline,
car elle restait allègre et ingambe. Elle fut choisie comme porte-clefs, pour ouvrir et fermer le paradis de la communauté, parce qu'elle avait un visage avenarit. Courte et grasse, la figure rougeaude, les yeux vifs et curieux, elle parlait beaucoup, avec un sourire de boime commerçante, connaissait toutes les dames de Vitré, distinguait pertinemment entre celles qui n'aimaient pas attendre et celles qui aimaient à faire un bout de conversation. Elle savait demander des nouvelles de la santé d'un fils, d'un père, d'un époux, d'une cousine, écoutait la réponse d'un air épanoui et satisfait quand cela allait bien, prenait un air déconfit et malheureux quand cela allait mal.
Ce jour-là, peu de temps après la Sainte-Catherine, la communauté ayant repris son régime habituel, il y eut affluence de visiteuses. Le parloir se remplit peu à peu, presque toutes les chaises furent occupées. Les arrivantes connaissaient les arrivées. On n'entendait que des bonjours et des compliments, un froufrou d'étoffes, des petits rires ôtouffôs, des toux convenables : on se serait cru dans un salon, après le dîner, quand les invités ont fait connaissance.
I-.a première dame à laquelle sœur Qara ouvrit la porto iHait une assez jeune femme, jaune et siVho, aux cheveux et aux sourcils d'un noir char-
bonneux, mise avec une certaine recherche qui allait jusqu'à l'excentricité, mais les étoffes, les plumes, les bijoux disaient la mauvaise qualité et le clinquant. Ses yeux noirs enflammés faisaient mieux apercevoir le visage fatigué par la vie factice et la nourriture insuffisante.
. — Sœur Agnès peut-elle venir? — dit-elle d'une voix surexcitée à sœur Saint-Stanislas, — je suis très pressée... j'ai du monde à dîner ce soir... le proviseur... le professeur de mathématiques... avec leurs dames.
Sœur Saint-Stanislas acquiesça d'un sourire et manda sœur Agnès, qui ne se fit pas attendre.
— Ah! c'est vous, madame Didier I... Eh bieni nous avons reçu les étoffes, et votre ouvrage va pouvoir être terminé.
— Heureusement I ma sœur... J'en serais devenue folle... Depuis deux ans, m'être attelée à une telle besogne... Je ne recommencerais pas pour tout l'or du monde!... Mais c'est pour mon mari... une surprise que j'ai voulu lui faire!
Sœur Agnès conduisit Mme Didier à l'ouvroir.
Mme Didier, femme d'un professeur au collège de la ville, pourvue de l'éducation accomplie de la petite bourgeoisie, savait jouer du piano, peindre sur porcelaine, exécuter des ouvrages inutiles en broderie et en tapisserie. Sans autre dot que son trousseau et un ameublement consistant en une chambre
Louis XVI, une salle à manger Heari II, un salon Napoléon III, elle épousa M. Didier, qui débutait à Vitré avec deux mille quatre cents francs d'appointements. Il n'en fallait pas plus, en se privant du nécessaire, pour « représenter » et avoir des relations. Ce qui se passait derrière l'apparat médiocre des thés de quatre heures, des dîners priés trimestriels; des soirées à musique, ne regardait que M. et Mme Didier. La nourriture remplacée par des petits fours et des sirops de groseille, on envoyait la bonne chercher pour dix sous de charbon, on achetait le vin au litre, et on laissait toujours une note en souffrance chez le boulanger et chez le bour cher.
]][Sœur Agnès défit le paquet, déplia les étoffes, poussa des cris aigus d'admiration.
— Déhoïeuxl... exquis L.. c'est une merveille!
En même temps, elle dépliait de lourdes bandes de velours de coton noir, sur lesquelles Mme Didier avait peint des iris d'un violet cru, aux feuilles trop vertes, avec des colombes argentées, raides comme des oiseaux de bois, qui se jouaient parmi les fleurs. C'était lugubre et sans goût, cependant qu» sœur Agnès restait en extase.
-^ Pensez ! ma sœur L.. voilà quatre rideaux pour deux fenêtres... deux portières... Et j'ai encore, chez moi, pour quatre fauteuils et quatre chaises... Voyez quel effet cela feral...^Et le chiffonnier^sera
recouvert aussi I..». les bandes sont déjà préparées... plus le bureau de mon mari... et le cadre de la glace 1... Je compte bien que Teflet produit sur les personnes qui viennent chez moi me fera connaître comme artiste... J'adore la peinturel... J'ai mis deux ans à faire cela!... Sept cent trente jours à dix francs par jour, sans compter le velours et les couleurs, cela fait sept mille trois cents francs I... Eh bien! je me contenterais de cinq mille francs, si quelqu'un désirait avoir le pareil... Mon mari gagne bien sa vie.... moi-même je n'attends pas. Dieu merci! après l'argent... mais une femme qui n'a pas d'enfants doit se créer de l'occupation... Cela est récréatif et intelligent... Vous pourriez peut-être me recommander auprès de vos connaissances... sans dire mon nom, naturellement... En échange, je peindrais pour vous ce que vous désireriez... vous me fourniriez seulement l'étoffe et les couleurs.
La fin de ces confidences avait lieu hors de l'ouvroir, dans le corridor où sœur Agnès reconduisait cette bavarde^ laquelle, tout en conservant une attitude de femme du monde, pérorait en marchande à la toilette. Ses yeux jetaient des feux d'acier bruni, ses mains s'agitaient nerveusement, tourmentaient son aumônière vide*
-— Et que devons-nous faire, maintenant? — demanda sœur Agnès qui sentait que d'autres iames l'attendaient.
— Vous assemblerez les bandes des rideaux...
Faites bien attention, en cousant, que les ailes de tourterelles et les iris se raccordent bien... vous doublerez le tout avec la toile grise que je vous ai aussi envoyée... Maintenant, ma sœur, combien allez-vous me prendre ? Faites-moi un prix doux... et quand j'aurai mes commandes, je vous confierai le même travail.
— Le velours est difficile à coudre, — répondit sœur Agnès, — il est dur comme du cuir... puis, il déteint... l'ouvrière devra prendre beaucoup de soins pour que le noir ne déteigne pas sur les iris et surtout sur les colombes... Ce sera long... et nous sommes très en retard... Je ne puis vous donner qu'un prix à première vue... quatre francs le rideau, par exemple... il y a quatre rideaux et deux portières... cela ferait vingt-quatre francs au minimum... et je serai peut-être obligée de vous demander davantage... cela dépendra du temps que l'on passera dessus...
— Vingt-quatre francs! sœur Agnès! mais c'est presque le prix du velours... Jamais je ne consentirai... vous me prenez plus cher qu'un tapissier!...
Le tapissier, déjà pressenti, lui avait demandé soixante francs.
— Oh! madame Didier, cela n'est pas cher...
Pensez que deux de nos petites orphelines vont passer au moins trois jours sur chaque rideau, à les
coudre, les doubler, fixer les anneaux... Voyez ce que cela prend d'heuresl... En même temps, vous faites la charité à ces pauvres fillettes.
A ce mot, Mme Didier prit un air faible, en se disant intérieurement : « Oui! oui! tout l'argent est pour ton couvent! » Elle répondit à voix haute, avec un sourire navré :
— Vous me prenez par mon côté sensible!...
Allons, ce sera vingt francs!...
— Non, vingt-quatre 1... et encore!
— Non, vitigt!...
— Non, vingt-quatre 1... là, tout juste!...
Mme Didier préféra définitivement faire cette charité plutôt que de donner soixante francs au tapissier.
• — Au revoir, madame... J'ai beaucoup à faire... Vous avez vu tout ce monde!...
— Au revoir, sœur Agnès... Que cela soit bien fait!
— N'ayez crainte!...
— Qu'on ne voie pas les points surtout!
— Bien sûr ! — approuva sœur Agnès.
Mme Didier, sur le seuil du vestibule, s'arrêta encore :
— Recommandez bien de ne pas froisser le velours!
— Bien sûr! — réitéra sœur Agnès sans un mouvement d'impatience.
58 L'IDYLLE DE MAfUE BIRÉ
Enfin, Mme Didier sortit, et sœur Agnès put retourner au parloir, et recevoir les dames que lui indiquait sœur Saint-Stanislas.
Elle enregistra des commandes de chemises, de tapisseries, de trousseaux, avec mille recommandations et beaucoup de marchandages.
Quant aux demandes d'orphelines pour servir comme domestiques, lingères, demoiselles de magasin, ^œur Ursule se donnait particulièrement à cette tâche. EUe s'occupait aussi des élèves. -Elle paraissait encore jeune. Son visage tranquille et sérieux au front lisse, aux yeux calmes, à la bouche bien dessinée, ne prononçant que des paroles utiles, n'indiquait guère que la trentaine.
Native de la contrée, fille d'un grand industriel, député bien pensant, qui dut consentir à son entrée en religion, elle apporta en dot à Notre- Seigneur Jésus-Christ trois cent mille francs, sa pTart de patrimoine. On la désignait, à cause de cet apport, de son attitude, de son caractère, comme la remplaçante probable, en cas de décès ou de déplacement, de la Mère Supérieure : opinion courante parmi les élèves, soupçon prudent chez les religieuses. Soeur Ursule n'était pas non plus sans avoir ce pressentiment, aussi s'appliquaitelle déjà à tenir le rang dont on la reconnaissait digne. Son amabilité attentive, sa manière de parler, et sa manière de garder le silence, tout sem-
blait déjà la revêtir de son grade futur. Seule parmi les religieuses, elle parlait à la Supérieure avec une certaine familiarité. Les autres se faisaient timides et humbles devant Mère Saint- Louis de Gonzague. Sœur Ursule, ell^, lui adressait la parole avec la même tranquillité qu'aurait montrée une dame vis-à-vis d'une autre dame, avec la seule nuance de respect voulue par l'âge.
Elle se tenait, aux jours de réception, dans une petite chambre attenante au parloir, et plus luxueuse, puisqu'il y avait sur la table un tapis fait au crochet, devant les deux fauteuils d'étoffe, deux ronds de sparterie, et sur la cheminée une pendule à colonnes noires, accompagnée de deux vases en porcelaine blanche, en forme d'urnes, garnis de fleurs artificielles.
Sœur Ursule était assise sur une chaise, les coudes légèrement appuyés sur la table, les mains croisées. Lorsque l'attente se prolongeait, elle rédigeait des notes ou lisait son office.
La porte s'ouvrit pour laisser entrer Mme Gautier, la maîtresse de l'Hôtel du Cerf d'or, place de la Liberté.
> — Ma sœur, j'ai titie place pour l'une de vos ^eunes filles.
— Asseyez-vous, madariie... Je veux bien vous /onfier Olivine Thiérat, l'aînée de nos orphehnes... Slle eîit forte, vaillaiîte à l'ouvrage... Je dois seule-
ment vous faire les. recommandations que vous savez... Vous êtes une bonne mère de famille, accueillez notre enfant comme l'une de vos enfants...
— Oh! ma sœur! je vous promets que la jeune fille sera bien nourrie, bien couchée, et qu'elle aiu'a de bonnes paroles.
— Je n'en doute pas... Je compte aussi sur vous pour la préserver des mauvais contacts.
— Soyez tranquille, ma sœur... On peut rester honnête partout,
— C'est certain*
L'engagement fut conclu, avec des gages de douze francs par mois.
Sœur Saint-Stanislas fit ensuite entrer un gros monsieur^asthmatiqne et poussif.
— Ah ! monsieur Guitton-Lambert, — dit sœur Ursule. — Madame est donc malade que j'ai l'honneur de votre visite ?
— Ma femme est à Paris pour des achats... Je lui ai cédé volontiers ma place... elle aime tant Paris!.... Voici, ma sœur, en deux mots, ce qui m'amène... Vous savez que Mlle Cartier, que vous nous aviez donnée comme vendeuse, et que nous avions depuis cinq ans dans notre magasin, S3 marie... avec le second clerc de M© Pannetier, un parti superbe!... Il nous faut une autre factrice... Mlle Cartier s'était trouvée très bien à la maison... Elle suivait les offices.., n'avait que de bons exem-
pies... Elle s'est toujours parfaitement conduite... Ma femme, d'ailleurs, a reconnu son dévouement en lui donniamt six paires de draps pour son trousseau... de la belle toile... la plus belle que nous ayons dans nos magasins... Nous sommes très heureux de la voir si bien casée... Sans sortir de chez nous, elle a fait cette conquête...
Sœur Ursule leva sa main blanche, où brillait le mince anneau d'argent, pour observer que le mot était un peu profane. M. Guitton-Lambert ne s'aperçut d'ailleurs pas du geste et continua :
— ...en se rendant à la messe.
La main s'abaissa.
— Le jeune homme est venu directement demander à ma femme la main de Mlle Cartier... Elle nous quitte demain soir, et doit venir ici passer une retraite de huit jours, dire adieu au berceau de son enfance... demander à Dieu ses bénédictions...
— Je sais, — dit la sœur.
— Donc, avez- vous mon affaire? — reprit M. Guitton-Lambert. — Mlle Cartier se connaissait très bien à la toile, était bonne vendeuse, d'un aspect avenant, bonne comptable aussi... Quand ma femme s'absentait, c'était elle qui recevait l'argent... Nous donnerons quinze francs par mois pour commencer... après, nous verrons... Nourrie, couchée, blanchie, c'est déjà beau pour une jeune
fiUel...
ei L^IDYLLË DE MAtllE BIRÉ
— Je vous ferai conduire quelqu'un ce aoir, dont TOUS serez satisfait.
M. Guitton-Lambert sortit en remerciant.
Aussitôt entra une dame qui attendait impatiemment son tour. Dès qu'elle fut assise :
— Sœur Ursule, je suis lasse d'avoir des femmes de chambre qui ne restent pas à la maison, sous prétexte qu'il y a trop d'ouvrage, ce qui n'est pas exact... Je viens vous prier de me choisir une fille travailleuse et courageuse... Vous savez qu'en mon mari et moi vous avez des protecteurs, et que, pour votre distribution des prix, je vous offre toujours le prix d'honneur... Donc, gâtez-moi un peu, — termina la dame avec un sourire engageant.
Cette personne, de toilette cossue, ornée de bijoux confortables, se nommait Mme Bironneau, femme d'un juge au tribunal. Notoirement connus pour être fort riches, ils habitaient une maison entière, en face Notre-Dame, fréquentaient la société aisée de Vitré. Mme Bironneau était une femme aux cheveux teints en roux, de parole sèche, d'aspect froid, généralement de mauvaise humeur. Elle allait chaque dimanche à la messe et aux vêpres, sans beaucoup de conviction. M. Bironneau, républicain anti-clérical, n'y allait pas, mais la présence de sa femme à l'éghse suffisait au renom catholique du ménage.
Sœur Ursule lui promit une femme de chambré.
Sœur Saiût-Stanislas fit ensuite entrer une pe* tite vieille^ au visage de polichinelle.
— Mademoiselle Fournierl... Ohl que c'est aimable à vous d'être venue me voirl
La personne ainsi accueillie était assez âgée pour que sœur Ursule se levât, prit la visiteuse par le bras, la conduisit doucement s'asseoir sur le fauteuil que venait de quitter Mme Bironneau.
La vieille demoiselle reprit alors haleine et re* garda sœur Ursule avec des yeux globuleux, cou* leur d'eau de savon.
*— Je n'y vois plus beaucoup, ma sœur... J'ai eu bien du mal à prendre l'omnibus de la gare pour venir de chez moi jusqu'ici... Vous savez ce qui nous arrive?.-.
Le « nous s voulait dire qu'elle parlait d'elle et de rOrpheUnat.
— Hélas 1 oui, mademoiselle Fournier... Alberte est à l'hôpital Saint-François... Elle y sera bien soignée... Je l'ai recommandée particulièrement à sœur Gertrude qui est à la salle Saint-Eusèbe, où se trouve notre pauvre petite Alberte.
— Ah! j'ai bien du chagrin! ma sœur! — zozotta Mlle Fournier. Une fille si parfaite pour moi!.*, me levant, m'habillant, me conduisant chaque matin à la messe...! C'est une petite sainte que vous m'aviez donnée là!... Il paraît qu'elle est insauvablc^Dieu va la rappeler à lui... Elle est trop pure
pour la terre!... Elle jeûnait trois jours par semaine... La nuit, comme je ne dors pas, je la réveillais, et nous récitions ensemble le chapelet à haute voix... Elle se mortifiait en se privant de manger, boire, dormir... Dieu l'a trouvée prête pour lui... Bientôt Alberto sera parmi les anges, et elle priera pour nous!...
Mlle Fournier, demi-religieuse, sorte de béguine vivant chez elle, très avare, n'avait jamais pu garder personne avant Alberto, car la nourriture, déjà rare dans son logis, était sous clefs et parcimonieusement distribuée. On se couchait au crépuscule pour ne pas brûler d'huile, et, le matin, on faisait le ménage à la lueur d'une veilleuse. Mlle Fournier, d'une constitution malingre, avait appris à manger peu, sous prétexte que trop manger alourdit. Pour elle, fluette et habituée à ce régime de jeûne, les petites parts et les « léchettes » suffisaient ; mais Alberto, à dix-sept ans, en pleine formation, se ressentit de cette rapacité. Passivement, elle se laissa diriger vers les pratiques de la sainteté, continuant ainsi, de toute façon, le régime de sobriété et de piété de l'Orphehnat. Trop naïve pour comprendre le véritable manège de Mlle Fournier, elle se jeta en mystique affolée dans l'outrance de ses devoirs religieux.
— Vous auriez dû, — observa sœur Ursule, — nous faire savoir le zèle par trop maladif d'Alberto,
nous aurion» pu, avec vous, régler maternellement ces aspirations vers le martyre.
— N'estpas sainte qui veut, ma sœur, et je perds assez en perdant Alberte pour la regretter... Malgré mon âge, elle est une amie pour moi, et moi une amie pour elle.
— Vous auriez peut-être dû être aussi une mère, — dit sœur Ursule en souriant pour atténuer un peu ce que sa phrase avait de dur.
— J'en étais une aussi, — répondit Mlle Fournier sans comprendre, ou sans avoir l'air de comprendre l'observation ainsi présentée. — Je l'ai bien soignée l'an dernier pour ce mauvais rhume qu'elle a pris, elle a dû vous le dire.
— Alberte devenait peu parlante, vous le savez... Cette enfant avait changé du tout au tout... Lorsque nous vous l'avons- donnée, nous la savioAS bruyante et gaie, sans être dissipée... Nous la mettions auprès de vous à cause de cela, pour vous distraire... Elle fut presque tout de suite grave, posée, impassible... Aux questions que Mère Supérieure lui fît une fois sur sa nouvelle existence, elle répondit que, chez vous, elle pouvait vivre dans l'intimité de Dieu... Nous n'avons plus rien su d'elle que lorsque vous nous avez appris son état si grave... Je vous assure de nouveau qu'elle sera bien soignée... Espérons donc en la ^volonté de
Dieul...
m L'IDYLLE DE MARIE BIRÉ
Mlle Fournier avait promis qu'elle laisserait à rOrphelinat sa petite fortune. Aussi, sans autrement insister, sœur Ursule indiqua une orpheline pour remplacer la mourante Alberto.
. — Sœur Saint-Stanislas, — dit-elle, — faites accompagner Mlle Fournier chez elle par Rose Mathieu, à laquelle on remettra ce soir son trousseau et sa petite gratification.
— J'attendrai à la chapelle, — dit Mlle Fournier. Comme la sœur tourière venait annoncer une
dernière dame à recevoir, la Mère Supérieure pénétra discrètement dans le petit bureau de sœur Ursule.
En même temps, la dame paraissait.
-* Mme Gouverneur, — dit la sœur tourière.
La nouvelle venue, que l'on voyait pour la première fois à l'Orphelinat, était une femme grande, bien bâtie, de bonnes manières, le visage respirant la santé et l'égalité d'humeur.
— J'habite, l'été, auprès de Vitré, sur la route d'Argentré, — dit-elle.
— Parfaitement, — répondit sœur Ursule d'un air entendu.
— J'ai prolongé mon séjour plus que d'habitude, mais je vais retourner à Paris passer l'hiver... Avezvous une petite fllle douce, pas maladroite, pour faire un peu de tout chez moi, aider la femme de chambre et la cuisinière.
Sœur Ursule et la Mère Supérieure se consultèrent du regard. La Supérieure répondit à sœur Ursule :
— Donner Marie Biré.
Mme Gouverneur attendit un instant, sur la prière qui lui en fut faite par sœur Ursule.
Bientôt, sœur Saint-Stanislas ouvrit la porte, et Marie Biré entra.
Marie Biré était petite, de formes naissantes déjà arrondies. Son visage, taché de son, d'un ovale légèrement allongé, d'une chair lisse et fine, semblait dessiné et modelé par quelque maître primitif, de ceux qui peignirent ou sculptèrent opiniâtrement les figures des vitraux, des tableaux, des devants d'autels, des calvaires dressés aux carrefours, des arcs de triomphe élevés au-dessus des tombes plates des cimetières. Cette physionomie de dix -sept ans avait un aspect ancien, inachevé, inexpressif, ou seulement expressif de passivité, de silence, de résignation ou d'indifférence. Le front haut, étroit et bombé, sans un pli, dur et ivoirin, les sourcils, de la finesse et de la netteté d'une ligne tracée au pinceau, les yeux mornes
presque cachés par les paupières bombées, le nez un peu long, d'arête mince, de narines immobiles, la bouche très séparée du nez, petite et nette, la lèvre supérieure sèche, la lèvra inférieure pendante, quoique la bouche fût hermétiquement close, le menton pointu sous lequel s'en annonçait un autre, plus grassouillet, qui rejoignait le cou blanc, long et rond, tel était le visage de Marie Biré.
— Drôle de tête! — pensa Mme Gouverneur.
Et tout haut, interrogeant les deux religieuses :
— Elle a l'air doux... Je crois qu'elle me conviendra...
— Marie est très sage, très pieuse, — dit sœur Ursule. — Elle pourra accomplir chez vous ses devoirs religieux?
— Oh! très facilement!... Que sait-elle faire?
— Nous n'apprenons que la couture à nos enfants, mais celle-ci sait aussi laver et repasser, et je suis sûre qu'elle apprendra vite ce que vous désirerez.
— J'en suis sûre aussi, car ce que je désire n'est pas compliqué, — dit en souriant Mme Gouverneur. — Et combien voulez-vous gagner, mon enfant? — ajouta-t-elle en se tournant vers Marie Biré.
Ce fut encore sœur Ursule qui, répondit à la visiteuse* ^
— Marie^sera satisfaite de ce que vous lui don-
nerez*.. Donnez-lui, par exemple, dix francs par mois.
— Oh! je puis lui en donner vingt 1.... et je l'augmenterai si je suis satisfaite d'elle.
— Vous la gâtez, madame, et c'est beaucoup !
— Je n'aime pas qu'il y ait du mécontentement autour de moi.*. Si c'est trop, vingt fiancs, Marie fera des économies, voilà tout, — conclut gaiement Mme Gouverneuri
. Elle se leva pour prendre congé :
— Je suis venue à Vitré pour voir quelques personnes, dire au revoir à la ville.*. Je compte partir demain pour Paris... Est-ce que je puis emmener aujourd'hui cette petite avec moi?
— Certainement, — dit sœur Ursule, — le temps seulement de mettre" en ordre ce qui lui appartient.-. Si vous avez quelques courses à faire, vous la trouverez prête à vous accompagner d'ici deux heures.
— Fort bien, ma sœur..* Je vais lui commander une robe à sa taille, et vous renverrai ce soir ou demain matin les vêtements qu'elle porte... Elle a son linge?
— Tout ce qu'il lui faut..* Un trousseau fait par elle.
— C'est très bien... Allez, mon enfant.
Marie Biré, qui n'avait pas prononcé une parole pendant que l'on disposait ainsi de sa personne, sortit en disant :
- — Ouij madame;
Mme Gouverneur remercia les religieuses, remit à sœur Ursule, qui l'acoepta d'un aimable sourire, une enveloppe contenant une offrande à la communauté. La Mère Supérieure eut une inclinaison de tête.
Sur le seuil, la dame dit qu'après une recherche vaine à Vitré, elle avait été envoyée à l'Orphelinat par Mlle de la Jallaye, et croyait bien avoir, en Marie Biré, la petite domestique qu'elle désirait.
Là»des8us, avec de nouvelles révérences des religieuses, elle fut transmise par sœur Ursule à sœur Saint-Stanislas, par sœur Saint-Stanislas à sœur Clara, jusqu'à sa voiture qui l'attendait à la porte, une calèche spacieuse, bien close, confortable et propre, sans luxe, attelée de deux chevaux bretons de moyenne taille, à longues queues et à longues crinières, et conduite par un cocher à la mode du pays, vêtu d'un sayon en peau de chèvre, coiffé d'un chapeau rond à rubans.
La voiture descendit la rue qu'elle égaya de la musique de ses grelots.
Pendant ce temps, Marie Biré faisait ses adieux à la communauté. On tenait à elle parce qu'elle savait coudre, parce qu'elle était une bonne ouvrière de couvent, levée de fin matin, faisant toutes les besognes commandées avant de s'asseoir sur sa chaise pour tirer l'aiguille. Les religieuses qui vi-
voient habituellement près d'elle virent donc partir avec regret cette enfant placide, si obéissante, et qui ne leur coûtait guère que la viande ajoutée certains jours à la soupe et aux légumes dont on la nourrissait. Mais la Supérieure et sœur Ursule ayant décidé son départ, Marie devait quitter celles . qui avaient donné des soins à son enfance en échange de son travail.
► Sœur Candide lui dit de penser toujours au « petit Jésus ». Sœur Elisabeth lui sourit.
Quand elle en fut arrivée à sœur Aurélie, la gardienne du dortoir des « grandes », Marie baissa les yeux devant le visage toujours menaçant de la Migieuse qui lui adressa ces paroles :
— Vous allez dans un lieu de perdition... Là-bas, à Paris, les âmes deviennent noires, et Satan guette les pauvres petites filles comme vous... Allez!... à la garde de Dieu!...
Sœur Aurélie ne sut pas faire à Marie d'autre recommandation.
La fillette, en entendant ces paroles terrifiantes, éprouva un trouble au fond de son cœur, eut une légère contraction de la bouche et des yeux, à croire qu'elle allait pleurer, mais tout en frémissant, elle sourit comme elle pouvait sourire. Paris était si beau, disait-on, et on y gagnait si bien sa vie !
Quelques instants après, assise chez la tou-
rîère, elle attendait sa nouvelle maîtresse. La voiture ne tarda pas, et Marie Biré n'eut qu'à y monter pour aller prendre Mme Gouverneur, restée
' en ville. Elle eut alors le seul adieu affectueux de la maison : la vieille tourière, bonne femme sensible, lui donna l'accolade des religieuses, en frottant sa coiffe contre ses joues, et rentra dans sa logette en se mouchant. Marie se trouva seule dans la grande voiture close, cahotée aux pavés pointus de la Vieille- Rue-du-Château. Il était quatre heures du soir. L'ombre du crépuscule
« .commençait à envahir les rués tournantes, les ruelles étroites, les façades rapiécées des antiques maisons de Vitré. Çà et là, dans quelque sombre boutique, les ténèbres rousses s'éclairaient d'une faible lumière. Il n'y avait plus de clarté qu'au ciel, où erraient quelques nuages argentés parmi d'autres nuées chargées de pluie. . . , j ,
Marie Biré, orpheline de père et de mère, perdit sa mère le jour de sa naissance. Son père mourut six ans après.
Le père, la mère et l'enfant habitaient au village de Guichen, à peu près à la même distance de Rennes et de Vitré, au sud de Rennes, à l'ouest de Vitré. Guichen est un village pareil aux autres : des maisons humbles et grises, une mairie, une église, une auberge ou deux, la route, une rue, des venelles.
n LlBtLLE DE MARIE felRÊ
Tel qu'il est, avec ses maisons qui boivent la lumière du soleil le jour, et qui semblent enveloppées de toiles d'araignées le soir, il peut cacher, comme tous les villages, et comme toutes les villes, les joies et les douleurs les plus profondes. Il est gris et triste à l'automne et en hiver, il est riant au printemps, somptueux en été par la campagne qui l'environne, par la proximité de la Vilaine, à laquelle on accède par de basses prairies déroulées en tapis verts émaillés de fleurs. Ce fut ce tranquille et joli décor qui encadra la scène où Marie Biré fit ses premiers pas et vécut jusqu'à l'âge de cinq ans. C'est dire qu'dle passa là sans rien voir de ses yeux d'enfant, allant où on la conduisait, restant où on la laissait, bégayant, bavant, chantonnant, sa jeune chair se nourrissant comme elle pouvait, vivant aussi d'air et de lumière.
Sa mère lavait du linge à la rivière. Son père cassait des pierres sur la route. Celui-ci, avant la mort de sa femme, buvait déjà plus que de raison. Après, il augmenta les doses, n'étant plus surveillé. Sa chaumine était triste, la petite fille confiée à une voisine. H passait son temps de liberté au cabaret, et il cachait volontiers une bouteille d'eau-de-vie au fossé du chemin. Par le soleil ardent, il s'endormait auprès de la bouteille, son mouchoir sur les yeux.
A la mort de ^ mêrê, la petite Marie ftitcon-
fiée à une bonne femme chargée par l'Assistance publique d'élever les enfants qui ne peuvent rester dans un logis vide. Quand elle put marcher, elle vagua d'une maison à l'autre, enfant abandonnée dans la rue silencieuse, mangeant ici une croûte, buvant là un bol de lait. Parfois, si menue, si fragile, elle allait instinctivement, comme une femme d'ouvrier, chercher son père au cabaret. Le cantonnier, la tenant par la main, traversait en titunant la place noire de nuit, rentrait avec elle dans sa logette couverte de chaume qui sentait le froid, la pluie et la pauvreté.
Lorsqu'elle eut cinq ans, le chef de service qui avait Biré sous ses ordres, lui proposa de faire admettre sa petite fille comme demi-pensionnaire à l'Orphelinat des Soeurs grises de Vitré. Il accepta, parvint à payer les six francs par mois qui lui furent demandés. Le soir, une vieille qui demeurait rue du Raohapt, venait chercher la petite fille et la reconduisait le matin à l'école.
Un an après, le père Biré tomba ivre sur ses pierres, un jour de canicule, alors que le soleil de midi dardait ses feux meurtriers. On le retrouva mort, son marteau à la main, ses lunettes en fils d'acier sur les yeux, dans l'attitude d'une bête abattue.
On fit alors passer la petite fille dans la section de l'Orphelinat. Elle ^e trçuvfi^ instinctivement heu-
76 L'IDYLLE DE MARIE BIRjba
reuse d'être au frais dans la grande maison dont elle ne connaissait que la petite classe, le réfectoire et la cour de récréation. Les grands dortoirs où les draps et les oreillers étaient si blancs, les planchers bien lavés, les occupations exactement réglées, répondirent, en son esprit enfantin, à l'idée qu'elle se faisait de la richesse.
Elle eut un petit trousseau, une robe grise sans taches, des souliers sans trous, des bas de laine raccommodés, un petit bonnet en lustrine noire doux comme du satin, le beau ruban vert des sœurs des Saints Anges, — et la sœur Candide pour la garder. Le réfectoire lui rappelait vaguement la salle d'auberge où son père allait boire et prendre quelquefois son repas, mais cela ne sentait pas l'odeur de la pipe et de l'absinthe, ni du café mélangé à l'eau-de-vie, ni l'odeur des gros souliers mouillés et boueux. Le bruit aussi était différent, car il était paisible. On n'entendait pas le bourdonnement des voix pâteuses, coupé d'éclats qui faisaient peur, ni le vacarme de la vaisselle brutalement reinuée. Ici, régnait la symétrie, ce qu'on mangeait était bon, le cidre ne brûlait pas la gorge, les sœurs se' montraient attentives, et les petites filles paraissaient sages. Marie fut heureuse de ne plus avoir à sortir les jours de froid, de vent, de pluie, ou de trop grosse chaleur.
La mort de son père, qui lui fut apprise seule-
ment par la recommandation de bien prier Dieu pour que son papa pût rejoindre au ciel sa maman, ne troubla pas son ignorance. Elle croyait son père vivant, ne priait que pour plus tard, puis l'oubli se faisait en elle. Dès lors, elle vécut en isolée. La communication entre le monde et elle, parla famille, se trouvait interrompue. Elle ne fut plus qu'une petite robe grise et un petit boni^et noir parmi d'autres robes grises et d'autres bonnets noirs. Traitée avec douceur par sœur Candide, dont l'âme se révélait aussi enfantine que celle des enfants dont elle avait la garde, Marie Biré vécut tout de même perpétuellement en classe, qu'elle fût assise sur le banc de l'école, en face de la sœur qui traçait des lettres au tableau, ou sur le banc du réfectoire, ou couchée dans son lit à couverture de laine brune.
Par hasard, ou par manque d'attrait, ou par manque d'élan, elle ne connut même pas une de ces affections passagères qui se créaient autour d'elle.
Elle eut pourtant, comme les autres « petites », une « petite maman » choisie parmi les « grandes ».
C'était la « petite » qui devait choisir sa « petite mère ». Quand les « grandes » n'étaient pas assez nombreuses, on recourait aux « moyennes »,
Sœur Candide dit à Marie Biré :
— Laquelle voulez-vous, Marie? î
Et comme elle ne comprenait pas^ et qu'elle baissait les yeux, intimidée, une « grande »
nommée Julienne lui dit pour la faire se prononcer :
— AUonsl... laquelle?..» Rose?... Pauline?*», ou moi?...
Marie Biré tendit la main à celle qui lui parlait, et par ce geste la désigna.
— C'est entendu, Marie, vous aurez Julienne pour « petite mère ».
Les fonctions de celle-ci étalent des plus simples. Aux récréations, elle devait venir de temps à autre apprendre quelque jeu à sa protégée.
Elle devait aussi la gronder lorsqu'elle n'avait pas été sage, la récompenser quand elle avait obtenu un bon point, en lui donnant une image, un chapelet, ou une part de son dessert. Les petites filles privées de baisers maternels étaient « censément » remises en possession de la tendresse qui leur manquait par cette invention des fausses « petites mères ». Sœur Candide, qui s'occupait aussi de Marie Biré, puisqu'elle la couchait, la levait, la débarbouillait tous les jours, la faisait manger, lui apprenait l'alphabet, les chiffres et les cantiques, sœur Candide passait néanmoins au second rang dans l'affection de l'orpheline. Elle surveillait toutes les petites filles à la fois, et restait donc la sœur, la gardienne
à laq[uelle on obéit, et qui inspire plus de crainte et de respect que de tendresse.
Aussitôt la classe quittée pour la récréation, les €c petites y> accouraient auprès de leurs « petites mères » pour leur faire savoir leurs bonnes notes. Les non favorisées restaient honteusement en arrière, et leurs « petites mères » venaient les chercher, provoquaient leurs confidences et apaisaient leurs chagrins. Elles procédaient aussi à la revue de leurs vêtements, car les anciennes étaient chargées de la bonne tenue et des raccommodages des jeimes. <
— Encore déchirée, vilaine!
— Oh 1 il y en a des taches à votre tablier, petite salel
La c< petite sale » baissait le nez, une caresse le lui faisait relever.
A Noël, lorsque venait minuit, les « petites mères », vêtues de robes blanches, et de voiles blancs qui leur recouvraient le visage, traversaient les dortoirs avec un cierge dans la main en chantant :
Gloria in excdsis Deo
pour réveiller les « petites », et les convier à venir entendre la messe de minuit.
Ce jour-là, les « petites mères » prenaient la fonction d'anges, anges du oiel descendus sur l'Orphe*
linat et le visitant du haut en bas pour annoncer que Jésus venait de naître.
Les « petites », endormies dans leurs dodos, ouvrant à demi les yeux sur ces blanches apparitions, croyaient, que de vrais anges traversaient le dortoir. Elles ouvraient tout à fait les yeux, regardaient, mais la blanche procession s'éloignait, et les enfants souffraient en voyant qu'elle fuyait si vite vers le ciel.
C'étaient aussi les « grandes » qui, le Jeudi saint, après que les cloches avaient sonné à toute volée avant de se précipiter à travers l'espace pour se faire bénir à Rome, parcouraient la communauté aux heures des offices pour annoncer qu'il fallait se rendre à la chapelle. Elles agitaient de petites sonnettes au timbre argentin et psalmodiaient d'une voix douce :
— C'est l'heure de l'Adoration !
— C'est l'heure des Ténèbres!
— C'est l'heiwe du Chemin de Croix 1
— C'est l'heure de la Passion!
Elles défilaient, habillées de blanc et voilées comme pour la nuit de Noël. Les religieuses faisaient faire la haie aux petites pour les recevoir.
Julienne, la « petite mère » de Marie Biré, âgée de seize ans, était une fille de cultivateurs des environs de Vitré. Sa mère morte, son père disparut, abandonnant l'enfant dont la charge^aurait
été tfop lourde pour lui. Julienne accepta assez passivement son rôle de protection vis-à-vis de Marie Biré. Celle-ci était obligée d'aller vers elle, de lui rappeler la convention qui les liait. Pendant les quatre années que dura sa « maternité », Julienne se contenta de raccommoder le linge de sa protégée, sans y mettre un zèle excessif. Elle ne l'embrassa qu'au jour de l'an, ne pensa jamais à se priver de dessert pour elle. Marie Biré ne fut pas entourée de cette atmosphère un peu tiède où vivaient la plupart des « petites » de son âge. Elle ignora les paroles douces, les gentillesses paisibles. A dix-sept ans, lorsque Julienne quitta l'Orphelinat, elle donna à Marie une médaille en argent de la Sainte Vierge, l'embrassa distraitement, et partit sans regarder derrière elle.
Marie, à laquelle personne n'avait appris la tendresse, gardait, d'ailleurs, la même apparence indifférente. Elle ne montra en rien qu'^^lle regrettait Julienne. Agée de près de neuf ans à cette époque, sa mémoire ne conserva qu'un faible souvenir de cette « petite mère » ponctuelle, sans haine, sans amitié, qui causait, écoutait, travaillait, priait, avec le même air absent. On crut deviner la raison , de cette attitude par l'incident particulier qui se produisit alors.
Julienne à peine partie, le bruit courut parmi les élèves qu'elle venait d'être renvoyée de l'Orphelinat.
Un soir, alors qu'elle se déshabillait, sœur Aua^lie vit, de loin, tomber tin paquet de lettres qui s'éparpillèrent sur le parquet. Rapidement, la sœur fut auprès de l'orpheline, ramassa les lettre». Elles avaient, dit-on, été écrites par un couirin de Julienne qui venait, de temps à aula^, avec sa mère, lui faire une visite au parloir. Et, sans doute, elles devaient contenir des « choses abominables », car il y eut parmi les religieuses des conciliabules à voix basse avec des mines mystérieuses. Julienne fut appelée chez la Supérieure, avoua les lettres reçues et les réponses faites. Elle dit aussi n'avoir pas encore été demandée en mariage par le cousin trop jeune, et qui allait partir au service. Séance tenante, elle fut mise à la porte.
Cette histoire arriva aux oreilles des petites, car les aînées ne se cachaient pas pour raconter les « grands secrets » à haute voix. Marie Biré fut interrogée par ses camarades, ne comprit rien aux questions et ne sut que répondre. Puis, ce fut fini de Julienne. Les pieuses de l'Orphelinat la désavouèrent, et l'on entendit soeur Aurélie lui jeter cet anathème effrayant pour proclamer i
qu'elle était perdue à jamais :
— Il paraît qu'elle s'est faite franc-maçonne I
Franc-maçon et franc-maçonne, cela désigne, dans la bouche des religieuses et des enfs^ntsf de
' t)Es Joute Et DES kHnÈEs as
i tous les couventft et orphelinats, des hommes et
des femmes qui « ont fait un pacte avec le diable »! ► Parfois, en promenade, si Ton apercevait une
cabane abandonnée, une masure à moitié dévastée par Tincendie, les murs noircis, l'intérieur envahi par des plantes et des fleurs qui sont des « poisons », •— c'était un endroit où les franos-maçons se réunissaient à minuit, par les nuits sans clair de lune, pour évoquer leur maître, Satan.
Avec une épée trempée dans l'eau bénite, ils prenaient la précaution de tracer un cercle pour que le diable vert ne pût les toucher, les brûler, et finalement les emporter avec lui dans son enfer tout rouge.
Ce cerde dessiné, les francs-maçons faisaient certains signes, prononçaient certains mots, et Satan apparaissait dans une vapeur de soufre, sa fourche à la main, et demandait à ceux qui Tavaient appelé ce qu'ils voulaient de lui.
L'un désirait la richesse, un autre la santé, un troisième la mort de son plus crud ennemi, un quatrième la disparition de ceux dont il devait hériter. Satan exigeait en retour l'âme des demandeurs. On signait un papier avec du sang, Satan s'en allait, ricanant de la folie des hommes qui implorent une nunute de bonheur sur cette terre contre une étenûté de malheur dans l'autre monde!
Toutes les religieuses, et wrtout la terrible sœur
Aurélie, racontaient aux élèves ces pratiques abominables.
! Et l'on commentait un fait bien connu dans le pays, l'histoire du marquis de Trémaheuc, qui perdit sa fortune au jeu et appela le diable pour le tirer d'embarras. Satan se montrait à lui sous la forme d'un bouc, acquiesçait à toutes les exigences du marquis, contre la promesse de lui abandonner son âme au moment de sa mort et de garder le Bouc chez lui, couché dans une belle chambre, servi par les domestiques du château. Le marquis de Trémaheuc préféra ces conditions à la ruine. Le Bouc habita sous son toit, à la grande frayeur des domestiques. Un jour, M. le curé vint au château quêter pour ses pauvres, et M. le marquis le pria de déjeuner avec lui. Au moment de servir, la cuisinière accourait en émoi, criant que le Bouc de Monsieur était entré dans la cuisine, qu'il renversait les casseroles sur les fourneaux, qu'il ne restait plus rien à manger, et qu'elle en avait assez, qu'elle quittait le service d'une maison maudite. M. le curé ordonna qu'on lui amenât le Bouc, et l'on eut toutes les peines du monde à le traîner vers lui. M. le curé « sentait » l'eau bénite, et son ministère sacré le rendait invincible. Le Bouc, mis en sa présence, poussa des hurlements. La fumée emplissait la salle à manger, avec une odeur de chair roussie. Une fenêtre fut
DES JOtJRS Ëf DÈS ANNÉES 86
ouverte, le Bouc sauta dehors et disparut. Malheureusement, M, le marquis n'eut pas le temps de se réconciUer avec Dieu, et lorsqu'il mourut, à quelque temps de là, aucun chrétien ne voulut suivre son convoi, qui s'en alla directement au cimetière, où il fut enterré comme un chien. On ne vit, derrière son cercueil, que des francs-maçons conduits par le Bouc, subitement revenu, et qui portait dans un sac de toile l'âme damnée du vieux châtelain.
Sœur AuréUe racontait cette aventure avec une figure épouvantable, les sourcils froncés, les yeux flamboyants, en gesticulant, les poings fermés. Sœur Elisabeth joignait les mains en silence. Sœur Candide ^vait les larmes aux yeux. La terreur régnait sur le groupe silencieux des petites filles.
Une autre histoire encore faisait sensation.
Une femme, cette fois, signait un contrat avec Lucifer. Elle voulait s'acheter des bijoux, des robes de soie, mener grand train comme les belles dames du pays. Le diable vint à son appel, sous la forme d'un singe. Il lui donna immédiatement la richesse, acheta son âme, et exigea, comme le Botic, pour être sûr d'être là au moment de la
mort, d'habiter la maison, et même, d'être le seul
domestique de la dame. Dorénavant, ce fut lui qui se chargea des soins du ménage, qui prépara les
m L*mVLLE DE MARIE BIRÉ
repas. Il accompagnait la dame au marché, elle ne pouvait fsûre un pa» â^ans avoir le Singe sur ses talons On racontait des scènes affreuses^ des dispute*^ au bout desquelles le Singe allait jusqu'à battre sa maîtresse, à la laisser presque morte sur le plancher. Car elle gardait au fond d'elle-même une confiance invincible en la Sainte Vierge, et parfois eUe se repentait du pacte consenti.
La pauvre femme, quoique riche, était bien malheureuse. Un jour, passa un frère prêcheur, la tête nue, les pieds nus, en robe brune, une corde pour ceinture, un bissac sur l'épaule. Il frappa à la porte pour demander un naorceau de pain, et fut tout étonné de voir un singe lui ouvrir, et s'enfuir en poussant des cris aigus aussitôt qu'il l'aperçut. Le moine, surpris, entra dans cette somptueuse demeure qui lui parut déserte. Enfin, il pénétra dans une chambre où il trouva une femme couverte de bijoux, tout en larmes. Il l'intefrogea avec charité, et elle lui dit qu'un singe à son service la battait depuis la veille parce qu'il l'avait trouvée un chapdet à la main. Le frère la confessa, puis il ordonna au Singe, d'une voix tonnante, de venir, et il prononça ces paroles : « Si tu es un ange, reste singe, mais si tu es Satan, je t'adjure, de par Dieu, 4e le dire, et de quitter cette demeure. » Le Singe répondit effrontément qu'il ne partirait qu'avec i'âme de la dame. Heureusement, le moine portait
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toujours sur lui une petite bouteille d'eau bénite I U en âspei^ea le Singe qui fit une grimace horrible^ poussa des cris de douleur, ouvrit la porte et s'en* fuit. La dame se Convertit, donna à l'église des ex-voto en marbre gravés de lettre» d'or, mais le lendemain, M. le curé trouva les ex-voto brisés, on ne savait comment, et la place où ils avaient été accrochés toute maculée de suie* La dame dut aller à Rome voir le pape, à qui elle fit une confession générale de sa vie* Notre Saint-Père l'envoya à Jérusalem . s'humilier aux endroits où le Christ fit ses prédications et endura ses souffrances. Puis elle revint à Rome, où elle donna ses biens mal acquis aux pauvres de l'ËgUse, et d'où elle partit enfin pimfiée. Elle mourut en odeur de sainteté.
Marie Biré ayant donc perdu sa « petite mère », à la suite de la mauvaise conduite de celle-ci, ne retrouva pas d'autre protection. D'ailleurs, ses huit ans passés, elle entrait dans la section des (( moyennes d, passait des mains de sœur Candide aux mains de sœur Elisabeth*
Sœur Candide, enfantine elle aussi, habillait, déshabillait, couchait ses orphehnes, les faisait manger, leur apprenait à lire les lettres de l'alphabet, à tracer des bâtons, des jambages, des chiffres, et accompUssait tranquillement et gentiment ces .actes quotidiennementrenouvelé^ comme s'il s'agissait dç
poupées, de petites poupées de couvent, qu^doivent être proprement tenues et bien rangées. Elle les tenait donc et les rangeait, du même soin qu'elle apportait aux couchettes, aux chaises, aux rideaux, à tous les objets confiés à Bes soins. Elle lavait le bois du parquet, le carreau du couloir, la figure des petites, avec la même exactitude et la même conscience. Quand le tout était reluisant, après avoir vu et essuyé une dernière tache, sur le sol ou sur un visage, il est probable qu'elle s'estimait satisfaite en sa conscience de paisible maniaque» car elle se donnait alors, la garde de ses petites remise pour quelques instants à sœur Elisabeth, le repos et la récréation d'une prière à la chapelle, devant l'image du « petit Jésus » qui incarnait pour elle tout l'univers et toute la religion.
Sœur Elisabeth, plus jeune que sœur Candide, dépassait la région purement enfantine où sa collègue devait rester sa vie entière. Elle aurait pu être classée parmi les jeunes filles. Elle avait le caractère aimable et rieur, comme si elle espérait quelque chose de la vie, comme si elle allait vers un autre avenir que celui d'une religieuse occupée chaque jour aux mêmes travaux. Son avenir devait pourtant, à peu de chose près, être semblable à son présent. Dénuée de savoir, elle ne pouvait prétendre aux grades élevés d'une communauté.
Très probablement, elle garderait des fillettes
de huit à douze ans presque toute sa vie, et au jour où la vieillesse l'atteindrait, où ses pas deviendraient hésitants, sa vue trouble, sa main tâtonnante, elle passerait aux besognes inférieures, de laveuse de cuisine ou de femme de basse cour. .
Ces prévisions n'assombrissaient pas le caractère et la physionomie de sœur ÉUsabeth, toujours gaie, enjouée, prête à sourire et à rire. Tout, avec elle, apparaissait charmant, joli, parfait, et il ne pouvait en être autrement puisqu'elle avait les yeux clairs, illuminés de vives clartés, les joues roses, la bouche fleurie, des dents blanches, un soupçon de nez, des gestes gracieux, la démarche preste. Elle aurait été sans cesse en conversations, en récréations, en jeux, si elle n'eût été surveillée et retenue par la sœur AuréUe, spécialement chargée des « grandes », mais qui gardait la haute main sur les trois sections d'orphelines.
Sœur Aurélie était une terrible sœur. Exilée dans une soUtude, elle eût pu y mortifier son esprit par la contemplation désespérée du néant humain, tourmenter son corps de privations et de souffrances pour le punir d'exister. Celle-là appartenait vraiment à la race -inquiète, soupçonneuse et torturante des fanatiques religieuses. L'amour divin se changeait en son cœur en haine
mortelle. Elle n'aurait pu dire ce qu'elle haïssait,
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ni pourquoi elle haïssait. Elle haïssait, voilà tout< Elle avait en mépris et en horreur oe qui bougeait et respirait auprès d'elle. Sa folie mystique dont la flamme brûlait et dévorait sa cervelle étroite, faisait d'elle une persécutée de l'existencie, une sombre maniaque dont les interprétations changeaient en crimes les paroles les plus anodines^ les gestes les plus timidéd) les mouvements les plus innocents de l'âme* Elle surveillait avec dégoût les regards, les mains, les démarches, les conversations. Sur son visage sec, ambré, aux sourcils noirs, à la bouche pâle, tressaillait un perpétuel qui-vive. Ses yeux ardents étaient des sentinelles vigilantes qui ne connaissaient jamaisi la lassitude, qui épiaient et perçaient de leurs flèches aiguës les ennemis visibles et invisibles qu'elle voyait et qu'elle sentait autour d'elle.
A mesure qu'elle vieiUissait, son corps et son cœur se racornissaient comme incendiés par les feux de cet enfer dont elle parlait sans cesse. Elle n'avait que la menace à la bouche, elle n'évoquait que deà images de supplices. Souvent, on dut refréner son dangereux zèle, car elle se montrait encline à passer de la parole à l'acte, et elle aurait souvent mis la communauté dans un mauvais cas, si ses pratiques exécrables eussent été connues au dehors. Mais le& murailles de couvent sont hautes, et les secrets
y sont bien gardé». Devenue de Jour en jour plus méchante et rageuse, sœur Aurélîe en arrivait à torturer physiquement les orpheUnes lorsque la surveillance de sœur Ursule se trouvait en défaut* Elle abominait à un tel point les fautives et les rebelles qu'elle faisait effort pour ne pas se jeter sur elles, et les battre, les déchirer, comme elle battait et lacérait son propre corps couvert d'un oilice et qu'elle achevait de réduire à coups de dis* cipline. Quand elle prenait une petite fille par les poignets et qu'elle lui soufflait au visage ses impré* Cations, la malheureuse qu'elle meurtrissait et terrorisait ainsi, se croyait perdue entre ces griffes d'acier et sous ces invectives qui sortaient de la bouche de sœur Aurélie comme d'un soupirail d'enfer* Un jour, elle jeta, par terre une fillette et la piétina de telle façon que sa victime dut être conduite à l'infirmerie. Il fallut que la Supérieure lui donnât l'ordre formel de ne pas toucher aux élèves. Elle se vengeait en inventant des châtiments d'immobilité, de privation de nourriture, de cellule, qui changeaient les fillettes en peureuses tressaillantes, en véritables idiotes, incapables de dire pourquoi on les traitait de cette sauvage façon. Sœur Aurélie ne reculait devant rien. Ne pouvant mettre les coupables à la torture, ni allumer le bûcher qui les aurait définitivement purifiées, elle se délectait^à^îes^ avilir, les obligeant à des
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corvées ignobles, leur plongeant le visage dans l'eau sale, les obligeant à lécher les cabinets. Il y avait en elle un goût sadique et cruel de la malpropreté, qui la faisait s'ingénier en raffinements dégoûtants et stupides pour punir ces petites misérables de leurs crim.es imaginaires.
Sœur Aurélie ne trouvait de dérivatif à ses fureurs qu'en faisant chanter des cantiques aux petite^ filles. Alors, elle croyait les avoir distraites de toutes les occupations méprisables de la vie, elle croyait les avoir enlevées à ce monde de perdition qui les entourait. A quoi bon manger?
dormir? apprendre à lire? Il suffit de chanter les louanges du Seigneur et d'appeler la mort qui doit nous délivrer des ignominies parmi lesquelles nous sommes nés. Sœur Aurélie chantait avec les enfants, les animant de sa voix rauque et inexorable, et c'était elle qui choisissait les cantiques. Il lui fallait bien suivre le calendrier religieux, admettre la douceur des paroles qui espéraient la venue du Messie, la gaieté des anciens Noëls, la joie de la naissance du Christ annoncée aux bergers par les anges, le chant paisible où résonne l'écho des montagnes de Bethléem, l'air vif et sautillant qui fait songer à un cortège dansant au aon de musiques rustiques : ^
Il est né le divin Enfant 1 Jouez, hautbois, résonnez, musettes 1
DES JOURS ET DES AiNNÉES 93
Elle était de mauvaise humeur lorsqu'elle voyait briller les yeux des chanteuses, avait hâte de franchir ces jours de fête, d'arriver aux Quarante Heures, où se prononcent les « Adieux aux vanités du monde » :
Faux plaisirs, vains honneurs, biens frivoles, Aujourd'hui, recevez nos adieux.
Les pauvres petites disaient ainsi adieu à des choses légères et méprisables, mais qu'elles ne connaissaient guère. De même, le mercredi des Cendres, elles courbaient le front sans trop savoir pourquoi, en déclamant :
Où prends-tu ta fière arrogance, mortel, d'où vient ton orgueil ?
Cendrç et poussière en ta naissance !
Gendre et poussière en ton cercueil !
Ces cantfques-là, elle les faisait répéter sans cesse, les faisait reprendre aussitôt terminés. Aux jours de la Passion, pendant des heures, sur un air de complainte, les « petites », les « moyennes » et les « grandes » psalmodiaient les souffrances de Notre Seigneur :
Au sang qu'un Dieu va répandre
Ah ! mêlez du moins vos pleurs,
Chrétiens, qui venez entendre
Le récit de ses douleurs ! » » .
Pendant les fêtes de Pâques^ des Rogation», de l'Ascension, de la Pentecôte, de la Trinité, de la Fête-Dieu, sœur Aurélie redevenait morose* Si elle kajssait toutes choses, elle haïssait particulièrement le printemps, qui ranimait la vie exécrée au sortir de l'hiver, faisait briller les yeux et fleurir les joues dët^ fillettes. Elle soufffàit visiblemeût pendant ces jours d^allégresse, et d'aîUeurg, interrompait à tout instant les Magnificat/ .et les Hosannahl pour revenir aux tristesses et aux terreurs où elle se complaisait et où elle aimait à abîmer les autres. Chaque jour de la semaine, heureusement, avait ses cantiques où il n'était question que de pécheurs, de forfaits, de crimes humains, de vengeances divines, d'agonie et de mort, d'enfers entr'ouverts ! Même l'invocation au Saint-Esprit abondait en avertiâseméiits lugubres :
Le noir enfer, pour nous livrer la guerre, Se réunit au tnôndé séducteur.
Tout est pour tiou» embûches dui' la t^ire :
Soyez, soyez noire libérateur 1
Le Jugement dernier apparaissait fréquemment ;
J'entends la trompette effrayante,
J'entends l'ange du Dieu vivant Crier du haut des cieux, d^une voix foudroyante : morts ! levez-vous tous, venez au jugement.
DES JOuhs Et DES ANNÉES 9S
Tombez, dans le sein des abîmes,
Tombez, pécheurs audacieux I De mon juste courroux immoridii» yieilauss»
Vite isuppôt^ des démons, vous ))rûlerez cowflAe eux 1
A la fin de la journée, le spectre de la colère céleste surgissait :
Si ceite nuit le souverain Arbitre Nous appelait. devant son tribunal, A sa clémente avons-nous quelque titre ?
Que lui répoadre eH cet instant Oatai ?
Le eœur toucké d'i^n repentir sincère, Pleurons, pleuroi^s les fai^tes de ce jour; D'un Dieu vengeur désarmons la colère :
Un eœur contrit reg^agne mn amour.
Le^ accalmies venaient au ^xonient de la retraite pour les eomnimîioB^, wix jour» où le dé^ir de l'eucharistie est suggéré aux néophytes par des act^s 4'stm(Qm^ envers Jésus, Celui-ci :
Mon 4aux lésus ne parait pas encore !
Trop longue rm^^ ^urera^-tu toujours ?
Tardive aurore,
Hâte ton cours, Rends-moi Jésus, ma joie et mes amours.
Mon doux Jésus que seul j'aime et j*irap4ore !
Et cet autre :
saint amour! délicieuse ivresse !
Dans ce moment mon âme est tout en feu !
Des fillettes chantaieat cda machinalement, et
96 L^lUVLLE DE MARIE BIBÊ
d'autres avec une physionomie inquiétante, où la folie mystique présentait les signes non équivoques de la sensualité.
On célébrait aussi les saints par une série de cantiques : saint Joseph, d'abord, puis saint Nicolas, saint François-Xavier, saint Jean-Baptiste, saint Pierre, saint Louis de Gonzague, saint Vincent de Paul, saint Michel, les saints Anges gardiens. C'étaient habituellement des propos insipides. Au moins, les cantiques du mois de Marie se chantaient parmi les fleurs, dans une atmosphère de fête, et les chanteuses manifestaient une certaine grâce à invoquer Marie sous les noms qui lui ont été décernés par la ferveur poétique des siècles chrétiens : Vierge Sainte, Reine des Cieux, Bonne Madone, Porte d'Ivoire, Étoile du Matin, Étoile de la Mer.
! Mais sœur Aurélie ramenait rapidement son troupeau vers les autels du perpétuel sacrifice. Les fillettes de seize ans, et les petiotes de cinq ans aussi, affirmaient la brièveté de la vie :
Nous passons comme une ombre vaine, Nous ne naissons que pour mourir.
Puis, la vanité des choses de ce monde
Tout n*est que vanité, Mensonge, fragilité*
Elles gémissaient avec les âmes du Purgatoire :
Au fond des brûlants abîmes ^
Nous gémissons, nous pleurons; Et pour expier nos crimes, Loin de Dieu nous y souffrons.
A ce chœur déjà terrible s'ajoutaient les voix à jamais désespérées des réprouvés : \
Tremblez, habitants de la terre, Tremblez, les enfers vont s'ouvrir I
Perpétuellement, s'exhalaient les regrets d'avoir
. offensé Dieu :
[ '^ Hélas I
Quelle douleur Remplit mon cœur, Fait couler mes larmes 1
Hélas !
Quelle douleur Remplit mon cœur De crainte et d'horreur 1
Les glas de la mort sonnaient lugubrement :
A la mort, à la mort Pécheurs, tout finira.
Le Seigneur, à la mort Te jugera !
Il faut mourir, il faut mourir.
De ce monde il nous faut sortir.
Le triste arrêt en est porté.
Il faut qu'il soit exécuté 1
08 L'ibYLLE DE MARlfe BIRÉ
Encore et toujours la mort :
La mort frappe tous les âges ; Elle frappe tous les rangs, Les insensés et les sages, Les vieillards et les enfants.
Ce faible enfant vient de naître :
Hélas 1 son petit berceau^ Sur Tordre in Diviu Maître, Va devenir son tombeau.
Celles qui s'enterraient ainsi à l'avanee ne pouvaient pas comprendre ces véridiqiies constatations de la vie éphémère, mais elles n'en passaient pas moins leurs jeunes années sous le vent de terreur qui soufflait du ciel sur elles. Beaucoup en restaient chavirées d'épouvante, timides, nerveuses à jamais, daa^ l'impossibilité d'eflfacer sur elles-mêmes ces premières empreintes. Après quelques années de ce régime, l'habitude de répéter les mêmes mots et (Je ressasser les mêmes pensées était tellement invétérée en ces fillettes, que certaines n'osaient plus quitter le couvent, deman4aiefxt à y rester comme domestiques ou comme sœurs.
D'autres cherchaient une pla.ce d.ans la ville, non loin des cloches qui les appdaient aux offices. Quelques-unes, pourvues peut-être aussi d'une hérédité fâcheuse, devenaient des « innocentes » qu'il fallait conduire à la i»aiso« d'aliénés de Rennes.
Des lOURS ET DES ANNÉES 99
Le grand événement qui se produisit à l'Orphe* linat pendant ces années où Marie Biré vécut parmi les « moyennes » fut la venue de la Mère Générale et ce qui s'ensuivit.
La Mère Marie-de-la-Miséricorde, âgée de quatrevingt-huit ans, et qui visitait, à peu près tous les dix ans, quelques maisons dépendantes de la maison-mère de Quimper^ arriva donc un jour à Vitré.
Les élèves ne la virent que le lendemain. Elle les reçut, entre Mère Supérieure et sceur Ursule, dans le grand préau des réunions du dimanche.
Elle n'avait pas l'aspect froid, sévère, et surtout indifférent, de Mère Supérieure. C'était une femme courte et grosse, avec une physionomie débonnaire où brillaient des yeux fins. Sa main, extrêmement belle et blanche, se levait et s'abaissait avec grâce. Ses manières étaient aisées, sa voix Wnquille. Dans son costume gris, sous sa coiffe blanche qui lui bandait le front, elle ressemblait aux portraits d'abbesses peints autrefois par Philippe de Champaîgne. Une bonne humeur toute monacale s'épanouiissait sur son visage distingué, éclairait son regard intelligent et vif. Elle se révéla immédiatement maternelle et simple, dit aux petites filles :
— Bonjour, mes enfants I Quand je serai mieux reposée delmon voyage. J'aurai le temps de me
trouver au milieu de vous, et nous pourrons causer ensemble. Mère Supérieure, qui me remplace ici, mé dit que vous êtes presque toutes (elle sourit en disant ces deux derniers mots) de sages et bonnes filles, que les autres, les dissipées, les paresseuses, sont en petit nombre, mais qu'elles ont en elles de quoi se corriger... Nous verrons cela bientôt, mes enfants... Je suis avec vous pour une quinzaine... En l'honneur de mon arrivée, je demande à Mère Supérieure de lever les pénitences, de vous donner un jour de congé, et je prie Dieu de vous accorder ses bénédictions.
Les enfants s'agenouillèrent, silencieuses et recueillies, la Mère Marie-de-la-Miséricorde fit de sa main blanche un signe de croix au-dessus d'elles, et se retira.
On ne devait plus la revoir.- Le surlendemain, après une subite et courte maladie contre laquelle sa bonne constitution et sa volonté luttèrent en vain, et malgré les soins du médecin, appelé en toute hâte, et des sœurs qui se multipliaient pour porter secours à leur Mère Générale, celle-ci mourut dans le salon de la Supérieure transformé pour elle en une belle chambre. On parla des fatigues du voyage, imprudent à son âge. La nouvelle de cette mort courut en un instant à travers l'Orphelinat anxieux. \
Immédiatement, malgré l'apparence de leur afflic'
tion, on aurait pu deviner les religieuses honorées au fond d'elles-mêmes que Mère Générale fût morte dans leur maison. Cela prenait les proportions, dans ce milieu ordonné et hiérarchisé, de la disparition d'une puissante reine. Tout le monde était affairé, les voiles des religieuses flottaient en voiles de barque sous la tempête, à tous les tournants des cours, des corridors, des escaUers. Leurs visages ne montraient que regards sérieux et chagrins, bouches contractées. Leurs pas, toujours glissants et silencieux, se faisaient plus précipités. Un grand événement les enlevait à leur existence monotone. La même fièvre animait la communauté entière. Ce n'était pas une femme qui était morte, ce n'était pas une âme qui était montée au ciel : c*étaient les onze maisons des Sœurs grises
de Saint-Joseph qui se trouvaient atteintes, un
royaume mis en question, la régente de ce royaume quittant la terre pour rendre compte au Souverain suprême de la tenue de ces États qui lui avaient été confiés.
Les fillettes, petites et grandes, obéissaient à l'exemple des religieuses, imitaient leurs exprèssions et leurs allures. EUes ne connaissaient Mère Générale que par sa courte apparition de l'avantveille, puisque celles qui assistaient à la visite précédente avaient quitté l'Orphelinat, mais néan-
pxolns, ces petites filles prenaient le deuil avec des
105! LIDtLLE DE MAttlE flIRÉ
îiiineë discfètes, des paroles à voix basse, des yeuit baissés, des attitudes cbUtriteS.
Pendant ti'ois jours, on n'alla pas à la classe, on ne travailla pas à rouwoit». Leà élèves, sous la direction des monitrices, durent se tenir dans la gl*ande Salle d'étude, cottinie si l'on avait vôUlU de dêbarrassef d'elles, leii mettre à l^écart pour Vaquer à des Soins importants. Serrées les Unes contre les autfes, comme un troupeau craintif privé de son gardien, elles lisaient dans leur petit livre d'offices. Ce deUil inattendu prenait pour
elles une forme inconnue de récréation.
Elles ne quittaient la salle que pour la chapelle. Jusqu'au jour de la levée du corps, elles assistèrent à la première messe habituelle, puis à une autre messe spéciale dite pour le repos de l'âme de la Mère^Marie-de-la-Miséricorde, et elles revenaient j l'après-midi, pour prier encore.
Enfin, elles furent admises à voir Mère Gêné-' raie endormie du sommeil éternel, étendue sur le lit où s'exhala son dernier soupir. Ut mortuaire transformé en lit de parade, couvert de fleurs de la saison, entouré de cierges allumés; Son corps rigide était revêtu dé da robe grise de religieuse, sa têtô Coiffée de la coiffe blanche, et son chapelet à gros grains j accroché à âa Ceinture, s'allongeait à son côté. Ùh Christ eh argeht brillait entre ses mains froides croisées sur sajpoitrîner
DES JOURS ET DES AMN£ëS 103
Mèfe Supérieure et Bcfâui* Ursule priaient, âgenouilléed) chacune d'un côté, à »on ohevèt.
Sou» la conduite de »œur Aurélîe, de ftœui* Élisabethj' de sœur Gatidide, les orphelines défilaient au pied du lit changé en chapelle ardente. Elles entraient par une porte et sortaient par une autre, après un arrêtj une g4nufleJtlon, un signe de croix et Une prière. Celles (jul attendaient leur tour avaient donc le temps de voir la morte.
Les regards étaient un peu effarés et craintifs chez certaines, mais surtout curieux cheÉ la plupart, et malgré la présence certaine de la Mort inexorable, sans cesse annonoéé par les sermons, les cantiques, les paroles des religieuses, les orphelines cherchaient, avec une sorte d'avidité, k voii* ce eadavre qui devait leur révéler le néant de l'existence terrestre et le commencement de la vie éternelle» Cette forme immobile et raide, voilà désormais Ce corps qu*elles ont vu debout et vivant ravant-vellle 1 La voix de Dieu l'a frapjpô-, rendu à jamais inerte^ livré aux vers, en même temps qu'il appelait l'âme à son tribunal. Ce visage^ qu'elles ont aperçu souriant, est maintenant blanc comme tout ce qui l'entoure, la coiffe^ l'oreiller, les oierges; Les paupières fermées, la bouche serrée, il ne reste sur les traits de la Mère t|U*un air de bonté paisible, que les petite» filles ^voient peut-^être confusément^ mais
qu'elles n'auraient pu définir. Il y a aussi les lignes de la jeunesse revenues pour un instant, un peu du visage d'autrefois réapparu avec le masque de la mort, ce qui fait dire aux religieuses entre elles, d'un air pénétré :
— Comme notre Mère est belle!
L'impression persista pendant quelques instants
chez les petites filles après le défilé funèbre. Une seule des toutes petites, une de cinq ans, après avoir regardé la forme raidie et le visage apaisé, demanda :
— C'est-y la vraie Mère Générale?
— Mais oui!... pourquoi?
— Parce que je croyais que celle-là était en bois! Sœur Candide dit à la petite fille de se taire, et
de prier le petit Jésus pour Mère Générale, ejt tout rentra dans l'ordre.
Dans la salle d'étude, sœur Ursule, descendue avec les élèves, leur fit un petit discours :
— Mère Supérieure, trop affligée en ce moment, me prie de la remplacer auprès de vous pour vous entretenir un instant de Mère Générale... Nous avons perdu en elle notre tendre mère, notre mère à toutes... Elle nous laisse en héritage l'exemple de ses vertus... Elle nous aimait de tout son cœur... se faisait une joie de passer quelques semaines au milieu de nous!... Dieu l'a rappelée à lui au moment où nous nous réjouissions de cette fête de famille,.*
Prions donc pour que son âme soit déjà au ciel, à la droite de Dieul...
Mère Marie-de-la-Miséricorde devait être enterrée à Quimper. Le jour venu, le corps partit dans une bière recouverte d'un drap blanc barré d'une large croix noire. Douze religieuses tenaient les cordons du poêle. Le clergé de Vitré, les autres religieuses, les dames de la ville, les enfants de l'Orphelinat en robe grise des dimanches, la tête couverte d'un voile blanc, suivaient le corbillard attelé de chevaux blancs.
Le cortège se dirigea vers la gare où un wagon de marchandises commandé l'avant-veille allait recevoir le cercueil de Mère Marie-de-la-Miséricorde. On arriva trop tôt, ou bien les employés n'avaient pas été averti^ avec assez de précision, mais le wagon n'était pas encore nettoyé. Peu de temps auparavant, il entrait en gare avec une cargaison de moutons, et les saletés de leur voyage s'y trouvaient toujours. Ce fut un scandale pour les religieuses,, qui demandèrent des balais au chef de gare et tinrent à tout nettoyer elles-mêmes. Elles arrosèrent le plancher, puis, aidées par les grandes élèves, garnirent les cloisons avec des draps auxquels furent épingles les roses et les lis cueillis dans les jardins du couvent.
Quand tout fut prêt, M. l'aumônier monta dans e wagon et le bénit. Puis, on y fit glisser le cercueil
dont le dfap dispftrtil? bletntôt sous ramoncellement des lis et des roses blanches. M. raUmônieî dit les prières des ftiorts, proïionça l*éloge de Mère Générale, fit l^éloge de ses vertuià et de sa sainteté. Des sanglots éclatèreiit^ deè larmes bruyantes furent répandues par les orpheline» qui Vinrent touï* à tour jeter de l*eau bénite sur le cercueil par l'oUTertufe du Wagon. Les unes énervées par cette mise en scène de la mort qui durait depuis trois jourSj les autres tristes à l'idée qu'elles perdaient une partie de leur vie en perdant leur « Mère », et d'autres aussi pleuraient par devoir, pour ne pas être considérées comme des sans-ccefur, pour se mettre à l'unisson de ces douleurs si voyantes, mais avec la même conviction que les « pleureuses )i de jadis chai'gées de se lamenter derrière les cercueils*
La cérémonie terminée^ uil ordre du chef de gare fit rattacher le wagon à un train qui allait partir sur Redon, et de là sur Quimper, emmenant la Mère Marie-de-la-Misérioorde à sa destination dernière.'!
Sœuf WsUle et sœur GlémentinCj chargées d'accompagner le corps, s'assirent sur des pliants et se mirent immédiatement en prièreSj abîmées dans leur douleur, sans avoir un adieu ni même un regard pour celles qui restaient alignées sui* le quai, et qui se signèrent du mêmd mouvement quand
DES lOURS ET DBS Ài^NÉËS 10?
le train glissa lentement sur les rails. Il accéléra bientôt sa marche, laissant derrière lui le chagrin de la communauté.
Lia jourQée se termina dans le désœuvrement des prières, en une longue station à la chapelle. Après le repas du soir, on recommença d'autres prières pour la sainte montée tout droit au ciel.
Le coucha eut lieu à l'h^ire habituelle et l'Orphelinat fatigué connut enfin la paix de la nuit et du sommeil.
Cette mort de Mère Générale, et cette vision qu'ette en eut sur son lit de mort, effrayèrent Marie Biré au point de lui faire ajouter à sa prière du matin et du soir cette invocation :
« Mon Dieul accordez-moi la grâce d'entrer au ciel toute vivante 1 »
Entrer au ciel après sa mort n'était pas pour la petite fille de dix ans la suprême récompense. Mais y arriver sans avoir subi la transformation effrayante qui venait d'apparaître à ses yeux avec le cadavre raidi de Mère Générale, se trouver parmi les saints et les anges, paraître devant Dieu dans sa petite robe grise, avec son ruban vert sur les épaules, son petit bonnet noir sur la tête, et ses couleurs roses sur les joues, c'était le mirage le plus rassurant pour cette craintive victime des fins dernières.
Quelques mois après ia disparition de Mère Gêné-
raie, une « petite » de huit ans, Louise Leroux, tomba malade et fut transportée à l'infirmerie. Ses compagnes la connaissaient bien, puisqu'elles dormaient dans la même salle, qu'elles mangeaient à la même table, qu'elles jouaient ensemble tous les jours. Pourtant, elles s'aperçurent à peine de sa disparition, et le lendemain elles n'y songeaient déjà plus. Elles continuaient à vivre selon la routine de leurs occupations, à manger aux heures réglementaires, à dormir, à apprendre à lire et à coudre, à jouer, à dire leurs prières, à chanter leurs cantiques exactement comme les poules continuent à gratter le sol et à picorer après que l'une d'elles a été enlevée par une cuisinière armée d'un couteau.
Quand on vint leur annoncer que Louise Leroux venait de mourir après avoir reçu les derniers sacrements, elles eurent d'elle une impression lointaine, et le premier moment de surprise passé, la disparue s'évanouit au fond de leur souvenir. Louise ne laissait rien derrière elle, pas même l'émoi d'une affection, pas même une ombre légère flottant dans une mémoire. Elle était de ces petits êtres comme il y en a tant, des milliers et des milliers, de ceux qui n'ont pas d'histoire et qui ne laissent pas de traces, existences toutes pareilles à celles des feuilles des forêts, qui tombent sans bruit, pour y mourir, sur les feuilles mortes de l'autre année, à
celles des vagues de la mer qui se forment et se brisent au même instant.
L'enterrement n'eut aucune solennité. Il n'y eut pas de défilé devant la dépouille de ce petit corps qui tînt si peu de place parmi les vivants, et qui allait en tenir si' peu parmi les morts. Quatre petites filles du même âge que Louise Leroux l'accompagnèrent à- l^. chapelle et au cimetière, conduites par sœur Candide et deux sœurs converses. La messe ordinaire du matin dite pour elle, l'humble cortège se mit en marche, la bière recouverte d'un drap, portée sur un brancard par deux porteurs, suivie de l'aumônier et d'un enfant de chœur en surplis blancs, des orphelines et des sœurs. On traversa la ville pour aller au cimetière, par la rue Notre-Dame, on passa devant le Marché et la Cathédrale, on traversa la place de la Halle, on suivit la rue de Paris : le cimetière était là, sur la gauche, par la petite rue Colugné. Ni à la chapelle, ni au cimetière, la cérémonie ne fut troublée par des larmes. Il n'y eut que le recueillement habituel aux offices, et le vague sentiment de peur qu'éveille l'idée de la mort. Le petit lit où Louise avait dormi fut occupé par une autre, qui prit aussi son couvert au réfectoire, on fit se serrer les élèves de la classe où elle s'était assise.
Ce furent les seuls événements funèbres qui se
passèrent à la communauté pendant le séjour de
ilO LIDYLLE DE MARIE BIRÉ
Marie Biré. Elle fit sa première communion, fut confirmée, passa dans la section de sœur Aurélie, où elle connut, comme les autres, les tyrannies et les colères de la fanatique, bien faites pour se graver dans son souvenir. Il ne lui arriva rien departiculier, mais elle garda confusément dans sa mémoire un fait qui fit échanger, aux sœurs et aux orphelines, des coups d'œil mystérieux et dès paroles à voix basse.
Une des jeunes religieuses, sœur Emilie, était une ancienne élève du couvent, assez instruite pour avoir passé ses examens, et que les sœurs furent heureuses d^accepter parmi elles comme enseignante. Musicienne, elle tenait l'orgue et apprenait aux élèves le chant des cantiques.
On racontait une histoire sur sa naissance. Une chanteuse, de passage dans la ville, mourut à l'Hôtel du Lévrier d'or en accouchant de cette petite fille qui ne fut réclamée par personne. M. l'abbé Vezin, qui avait assisté la chanteuse à ses derniers moments, obtint de quelques familles riches du pays une subvention pour que l'enfant, déclarée sous le nom de Léa Carlos, pût être mise sous la tutelle des Sœurs grises de Saint-Joseph.
Cette abandonnée, qui aurait pu être pour ces femmes, vivant en dehors des passions du monde, un objet de méfiance, fut au contraire choyée par elles, éveilla leur tendresse endormie, devint leur
enfant gâtée. Elle était si mignonne 1 si dissemblable des petites filles de l'IUe-et- Vilaine par ses manières et sa drôlerie I
— Elle est impayable I disaient les religieuses. Et elles osaient penser que la mère mourut à
Vitré par la volonté de Dieu, pour que les Sœurs grises de Saint-Joseph pussent sauver l'âme d'un si joli angel
Lorsqu'elle prit le voile, les religieuses l'appelèrent sans aucun effort : « Ma sœurl » la transformation immédiatement acceptée par toutes, comme une chose naturelle et attendue.
C'est quelques mois après ce changement de la jeune Léa en sœur Emilie que son visage toujours gracieux se voila de mélancolie. Plusieurs fois, on lui vit les yeux rouges, et l'on crut à une crise de jeunesse et de nervosité. Mais sœur Ursule l'observa plus strictement, et vint un jour soumettre les résultats de son enquête à Mère Supérieure.
— Il se passe ici, — dit-elle, — sans que nous ayons pu rien prévoir, une chose qui va vous peiner, ma mère, comme elle m'a peinée moi-même... Le mauvais esprit est entré chez nous par la personne d'une de nos sœurs, et celle que nous chérissions le plus tendrement I... Le démon l'a choisie pour y établir son pouvoir sur notre maison sacrée... Une des âmes qiie nous croyions à jamais sauvée, sœur ÉmiUe, n'est plus sous la douce observation des lois
du Seigneur... A-t-elle été pervertie?... Ou bien, comme je le crains, a-t-elle entraîné vers le péché une de nos grandes élèves?... Je l'ignore... Avant de la questionner, j'ai voulu vous demander le secours de vos lumières.
Les yeux de la Supérieure essayèrent de s'ouvrir assez pour montrer de l'étonnement et de l'émotion.
— Que se passe-t-il donc, sœur Ursule?
— Vous savez, ma Mère, l'affection un peu terrestre que nos sœurs montraient pour sœur Emilie lorsque celle-ci était encore une élève... moi-même, je l'avoue, je fus attendrie par la gentillesse de cette petite, venue au monde dans les tristes circonstances que vous savez... Une réprimande venue de vous suffit pour faire cesser ces attachements qui priveraient Dieu de l'amour sans partage qu'il veut de nous... Mais si cet égarement a disparu de l'esprit et du cœur de nos sœurs, il n'en est pas ainsi chez nos ejifants. Sœur Emilie n'a plus pour excuse l'enfantillage d'autrefois... Elle a vingtquatre ans, elle doit être réfléchie et sage... Eh bienl elle a parmi les élèves une amie intime, ce qui est défendu par notre règle... Cette amitié lui prend tous ses instants, elle ressent tous les maux que comporte l'amour profane : l'inquiétude, la jalousie, le soupçon, le désespoir... Pour la moindre brouille, sœur Emilie pleure, vit dans l'angoisse, se détache de ses occupations et de ses devoirs... Les coupables
s'écrivent et voici la lettre de sœur Emilie, que j'ai trouvée sous une pierre détachée du mur du jardin, où Marie-Thérèse devait la prendre... Elles correspondaient ainsi!
Et sœur Ursule tendit à la Supérieure une feuille de papier pliée en quatre sur laquelle ces Ugnes avaient été tracées d'une écriture fine et allongée :
« Ma chérie, vous m'avez désolée hier, vous recherchez beaucoup trop Angèle Bonneau... Vous voulez me faire souffrir, je le vois bien. Cela est mal de votre part, ce n'est pas d'un cœur charitable. Aussi, je me suis sentie triste et mal à l'aise toute la journée... Je n'ai pu faire ma classe, et je vous voyais me regarder d'un air ironique. A la chapelle, je n'ai pu prier Dieu comme je le devais, vous en serez responsable devant lui. Il faut que vous ayez pitié de moi, et que vous m'enleviez l'angoisse où votre conduite m'a mise. Je veux absolument vous parler ce soir en sortant du réfectoire, au moment de la dernière récréation... Sans cela, je ne me sens plus la force de continuer à accomplir mes devoirs envers les élèves et envers Dieu... Je vous prie, je vous supplie donc de ne pas prolonger plus longtemps mon désespoir... Je vais à la chapelle chercher un peu de calme auprès du Dieu des miséricordes, et j'espère çn la bonté qui doit être en vous
pour ne pas me laisser ainsi désemparée saïis la certitude de votre affection.
« Votre amie pour la vie,
^ Mère Supérieure, après avoir lu la lettre, resta un instant silencieuse, la bouche plissée amèrement.
— Ce sont toujours les mêmes enfantillages, — dit-elle enfin.
Un nouveau silence. Sœur Ursule attendait la décision.
— Parlez à l'élève... moi, je parlerai ensuite à sœur Bmilie, —' conclut la Supérieure.
L'élève Marie-Thérèse, à dix-sept ans bien sonnés, était au nombre des « grandes ». Elle occupait à l'ouvroir une part de direction dans les travaux de la lingerie, pour la coupe et la couture. Tout le monde savait son penchant pour sœur Emilie^ et elle ne cachait pas qu'elle voulait se faire religieuse pour rester auprès de son amie. Mais on ne discernait pas en elle la véritable vocation, et elle perdait peu à peu l'espoir d'être agréée.
Sœur Ursule la fit appeler dans le petit parloir où elle se tenait les jours de réception.
L'élève avait quelques inquiétudes. La lettre de sœur Emilie manquait à la place habituelle, et
DESP JOURS ET PËS ANNÉES 115
Marie-Thérèse était certaine d'avoir vu sa correspondante se diriger vers la pierre du jardin. Elle devina donc que sœur Ursule l'appelait à ce propos, aussi prit-elle son courage à deux mains pour répondre aux questions qui allaient lui être posées,
— C'est à vous que cette lettre est adressée? — dit sœur Ursule.
— Oui, ~ répondit franchement Marie-Thérèse.
~ C'est sœur Emilie qui vous Ta écrite?
— Oui.
— ï^ourquoi recherchez-vous ainsi une de nos sœurs?
— J'aime bien sœur Emilie... Je la recherche parce qu'elle est bonne pour nous. k^
'— Ce n'est pas une raison... Les dérèglements du cœur sont dans nos maisons des fautes graves... • L'amitié que Dieu nous permet comme un secours dans la vie doit garder une retenue, et cette lettre, et sans doute les vôtres, contiennent des paroles irrévérencieuses... Non seulement, vous avez manqué de respect à sœur Emilie, mais à toute la communauté... Vous allez entrer en retraite pendant huit jours, vous ferez à M. Taumônier une confession générale, et nous vous dirons ensuite notre décision... Allez I...
Sœur Emilie fut envoyée dans une maison de Sœurs grises, à Alger. Marie-Thérèse fut placée comme domestique à Laval.
Marie Biré entendit ces rumeurs, assista à-ces déplacements, sans savoir de quoi il s'agissait. Elle croyait comprendre que ces fautes étaient semblables à des oublis de la règle de la communauté, à des infractions au catéchisme, à des distractions pendant les offices. De fait, cela avait à peu près la même signification, et la petite fille ne pouvait pas concevoir d'autres conditions de vie que celles-là auxquelles on l'astreignait depuis l'âge de cinq ans. Parfaitement confite dans l'atmosphère de la maison, elle aurait pu continuer à y vivre machinalement sans heurts et même sans ennui.
Elle n'eut aucune amitié à l'Orphelinat, ni parmi ses camarades, ni parmi les sœurs. Elle ne fut pas « petite mère », et comment aurait-elle pu l'être, sans avoir été « petite fille ))1 Elle pria, travailla, joua avec les autres. Son visage austère, ses yeux aux regards ternes, son' cœur fermé, ne lui attirèrent aucune sympathie. En promenade, avec là conversation permise et facile pendant la marche deux à deux, on aurait pu échanger les menues confidences que ne permettent pas les minutes bruyantes des récréations. Mais ces promenades, pour ces petites recluses, manquaient du charme de liberté et d'imprévu qu'elles ont pour les autres enfants.
Les dimanches, en été, la récréation se passait
dans le jardin et le parc. Le jeudi, quand le temps le permettait, celles qui n'avaient pas été punies de la semaine étaient menées au dehors par deux religieuses.
Dans la eour de l'Orphelinat, avant de sortir par la haute porte massive qui s'ouvrait sur la Vieille- Rue-du-Château, les orphelines se plaçaient par rang de taille, les petites, puis les moyennes, enfin les grandes. On prenait bien soin de réunir une « dissipée » et une « sage ». Par dissipée, on entendait une vive, une bavarde, et par sage, une peu parlante, une inerte, qui paraissait songer et prier. La sage, étendant, s'amusait parfois mieux avec la dissipée que la dissipée avec la sage. Toutes, pendant une heure ou deux heures,'selon la saison, apprenaient à marcher au long des routes qui conduisent de Vitré aux villes prochaines et lointaines, route de Fougères, route de Rennes, route de Dinan, route de Châteaubriant, route de Laval, route de Paris. On n'arrivait jamais nulle part^ et les orphelines trouvaient pareils tous les chemins qui leur annonçaient, par leurs écriteaux, des pays inconnus qui fuyaient sans cesse devant leur curiosité. Elles allaient, les unes derrière les autres, passant entre les rangées de peupUers au feuillage léger, entre les allées de chênes massifs et touffus, suivant les bords de la Vilaine, contournant les collines couronnées de bois, sans rien apercevoir des mer-
us L'IDYLLE DE MARIE BIRB
veilles qui se déroulaient sous la lumière du ciel. Elles gardaient souvent les yeux baissés, ne voyaient que le dos de celles qui les précédaient ou la religieuse qui les conduisait. Elles met* taient mécaniquement un pied devant l'autre, faisaient demi-tour au commandement, revenaient par la route ou par le bord de la rivière, sans plus d'émotion au retour qu'à l'aller. A les voir ainsi passer, elles semblaient pareilles les unes aux autres. Sans doute, les unes étaient plus petites, les autres plus grandes, les unes avaient le teint rouge, les autres le teint pâle, des profils étaient plus mornes, d'autres plus éveillés, mais il aurait fallu une observation attentive pour discerner les différences et pressentir les caractères. Telles quelles, Jes costumes et les gestes identiques, elles se montraient façonnées par le même moule, soumises à la même diseipliiie.
L'aspect des verts coteaux assombris et illuminés par les passages et les départs de nuages, ~ le» eaux de la rivière qui flânenl^aux tournants et aux lignes molles de la rive, et qui tout à coup se précipitent et s'enfuient de la vitesse d'un courant profond, — les arbres dont les feuilles bruissent comme des voix, — les fleurs humbles épanouies au bord des chemins, les fleurs toutes neuves qui viennent de s'ouvrir et qui donnent leurs couleurs et leurs parfums à la brise qui les caresse et au vent qui les
DES JOUhS ET DBS ANNÉES ll9
violente, — rien de tout cela, jamais, ne fut un sujet de conversation pour les religieuses qui surveillaient la troupe et pour les élèves qui se sentaient sunreillées. Parfois, à un arrêt, on s'asseyait à l'ombre sur le fossé de la route, ou bien on s'égaillait dans quelque clairière.
— Amusez-vous, mes enfants I -^ disait la religieuse.
On essayait, en effet, de s'amuser, on courait, on jouait aux barres et à cache-cache. Mais toujours au moment où les petites filles commençaient à s'animer, un battement de mains les faisait remettre en rangs, rouges et essoufflées. On cueillait, on arrachait des fleurs que l'on réunissait en bouquets, perdus quelques minutes après sur la route poussiéreuse. Les mûres, sombres rubis accrochés aux ronces, les prunelles noires fardées de bleu, étaient des occasions de bombance. Et aussi, les fleurs parfumées des acacias que l'on mangeait et respirait à la fois.
Les religieuses qui les conduisaient ne leur faisaient pas admirer la force magnifique de la terre productive, la pure beauté du ciel serein. Elles ne savaient pas leur inspirerj parce qu'elles ne l'éprouvaient pas, l'émoi qui aurait dû naître pour elles au spectacle de la nature prodigue de charmes et de mélancolies.
Aucune voix ne s'élevait pour leur dire :
« Regardez bien, mes enfants, prenez tout ce qui vous entoure par vos yeux qui s'ouvrent sur la vie... Les yeux de l'enfance doivent voir tout plus beau que les yeux qui ont versé Hes larmes. Vous aurez bientôt des joies et des chagrins que vous oublierez, mais vous n'effacerez pas de votre souvenir les aspects de vos premiers jours. Plus tard, vous direz que les choses vous paraissaient plus merveilleuses autrefois... Quand on est jeune, ce que l'on voit est jeune. Quand on vieillit, ce que l'on regarde est devenu vieux : on recherche alors ce que l'on a vu autrefois, et on ne le retrouve plus, comme sî tout s'évanouissait avec le temps disparu. Tendre et douce enfance, joyau de la vie, qui se ternit et s^use peu à peu, comme un anneau d'or au doigt! C'est la vraie fortune! Profîtez-en : elle s'éparpillera assez têt, année par année, jour par jour, heure par heure. Avant que votre vie ne tombe à l'oubli, savourez-en l'enchantement! »
Mais les religieuses qui conduisaient ce naïf troupeau à la découverte des félicités de la terre ne savaient pas lui enseigner que l'adoration des yeux est aussi sublime que celle du cœur, et ne cherchaient même pas la formule rehgieuse qui aurait enseigné à ces petites filles qu'admirer, c'était prier.
Marie Biré, comme les autres petites qui vivaient avec elle, passa donc le printemps de sa vie à regarder sans voir, à écouter ^ans entendre,
Tout était pour elle- loi rigoureuse, acte réglé. Elle savait qu'illui fallait se leveràcinq heures du matin, se coucher à huit. heures du soir, travailler, prier, chanter, manger, 4*^ûner, marcher, s'arrêter au gré d'un horaire impériiBux, d'un emploi du temps inexorable. Elle passa son enfance et son adolescence entre les paroles puériles de sœur Candide, les sourires bienveillants de sœur ÉUsabeth, les dures remontrances et les menaces de châtiments éternels de sœur Aurélie. Elle accepta passivement les décors et les habitudes de cette vie fermée aux souffles du dehors. A certains jours, cependant, elle échappait à cette atmosphère pesante, ressentait un imperceptible trouble physique, comme un frémissement d'ailes, quand, à la chapelle, la musique et les voix lui faisaient croire à une envolée là-haut, par delà les voûtes. Et encore, on lui avait dit et enseigné qu'elle trouverait au pied des autels le refuge et le secours nécessaires. Elle croyait cela machinalement, comme le reste.
Ce fut dans cet état d'aveugle de la vie et de * croyante au ciel que Marie Biré partit au service de il' Mme Gouverneur,
»1ADAME GOUVERNEUR
La voitui*e qui emmenait Marie Biré a'arrêta rue Garangeot, devant une maison de bonne apparence, en bordure sur le trottoir. Il y eut une attente de quelques minutes. Puis, la porte s'ouvrit, et Mme Gouverneur parut sur le seuil, dans la lumière du vestibule. Une jeune femme la reconduisait, lui disait en lui serrant la main :
— Au revoir, madame... C'est entendu pour demain, à la gare.
— Au revoir, mademoiselle... A demain, à la gare.
Mme Gouverneur prit place en voiture à côté de Marie, qui se rencoignait tant qu'elle pouvait et retenait son souffle. Un dernier au revoir fut échangé par la portière entre la dame et la demoiselle^
MADAME GOUVERNEUR m
qui reste un moment, se frottant les mains, sur le pas de sa porte. Mme Gouverneur remonta la glace, et la voiture repartit, descendit la rue Garangeot, traversa la voie, roula sur la route d'Argentré.
Mme Gouverneur avait eèsayé de lier couver-»
sation avec sa nouvelle engagée, mais Marie ne répondait que par monosyllabes, et le bruit des chevaux et des roues sur le pavé de Vitré entrecoupait les paroles. Mieux valait se taire. La voie passée, le bruit de la voiture sur la route fut plus paisible. La nuit était tout à fait venue. On allait vite, Les arbres bordant les fossés, inclinés par le vent d'automne, se penchaient vers la voiture, semblaient la poursuivre, [ Mme Gouverneur fit une nouvelle tentative.
— Mlle de la Jallaye, que je viens de quitter, s'en vient aussi demain à Paris, et je voyagerai avec elle. Elle va souvent à l'Orphelinat. La connaissez-vous?
— Oui, madame,
— Sa mère est une ancienne élève de cheas vous.
— Oui, madame.
Un silence, puis une reprise.
— Vous savez où nous allons... Sur la route d'Argentré...
— Non, madame.
— Vous n'êtes jamais passée ici pendant vos promenades?
— Si, madame, ^
124 L4DYLLE DE MARIE BIHÉ
Le silence se rétablit cette fois jusqu'à la maison. Mme Gouverneur se penchait, par moments, vers la portière, regardait le sombre paysage. Marie osait alors un regard furtif vers la dame, apercevait un visage rose et des cheveux blancs.
La grille de la maison venait d'être ouverte par le jardinier. La voiture décrivit un arc de cercle autour d'une pelouse, vint s'arrêter devant le perron. Une vieille femme en tablier blanc, l'apparence d'une cuisinière, accompagnée d'une femme de chambre portant un flambeau, ouvrit la portière.
— Bonjour, madame!... Madame a-t-elle fait un bon voyage?
— Bonjour, Zoë!... Bonjour, Léoniel... Oh! le voyage n'était pas bien difficile !
Mme Gouverneur descendait de voiture en disant ces mots. Marie vint derrière elle.
— Ah! voilà la nouvelle acquisition de Madame, — dit Zoë. — Bonjour, ma mignonne.
— Bonjour, madame.
— Elle est toute jeunette... Comment s'appellet-elle?
— Marie... — dit Mme Gouverneur, cherchant le nom de famille.
— Marie Biré, — répondit l'orpheline.
— Eh bien! Marie Biré, venez avec nous!...
Et la vieille cuisinière prit Marie par la main, pendant que Léonie recevait le paquet de vête-
ments que lui tendait le cocher. Marie Biré, timide, n'osait regarder autour d'elle. Elle apercevait du monde, mais elle ne voyait personne.
— Elle est très gentille, notre aide, — reprit Zoë, avec le même sourire que si elle goûtait une sauce.
— Menez-la s'habiller dans sa chambre... Vous avez tout préparé pour elle, Léonie? — demanda Mme Gouverneur.
— On a préparé le lit seuleniient, puisqu'on part demain. — répondit librement Zoë, pendant que Léonie se contentait d'un « Oui, madame », de sa voix soumise.
Bientôt, son changement de vêtements fait, Marie Biré reparut dans la cuisine, en robe noire bordée de velours et en tablier blanc, une petite coiffe de dentelle sur la tête. Avec ce costume blanc et noir, sa physionomie fermée, ses yeux baissés, ses traits immobiles prenaient un aspect plus ancien, plus sévère encore que dans ses vêtements gris d'orpheline.
Mme Gouverneur vint dans la cuisine, trouva Marie assise auprès de Zoë, activement occupée à ses fourneaux.
— Allons l elle s'habituera vite, — dit Mme Gouverneur, pour donner un peu de courage à Marie, et elle passa dans la salle à manger. Il était six heures
et demie, l'heure du dîner, sur quoi Zoë n'enten-
iU
dait pas la plaisanterie. Dès que sonnait le coup de la demie à la grande horloge à ornements de cuivre, surmontée d'une Renommée soufflant dans une trompette, la soupière fumait sur la table.
Les domestiques dînaient lorsque Mme Gouverneur quittait la table pour s'en aller prendre un air de feu dans le salon, avant de monter à sa chambre.
Dans la vaste cuisine carrelée de blanc et de bleu, garnie de casseroles déjà enveloppées de journaux^ Léonie mit les trois couverts, aidée de Marie.
Quand Zoë eut servi la soupe dans les assiettes, Marie fit son signe de croix et marmotta son Bénédicité,
Elle ne fit part à personne des pensées qui pouvaient l'agiter pendant le premier dîner fait hors du réfectoire. Mme Zoë et Mlle Léonie parlaient d'une foule de choses incompréhensibles pour elle, puisqu'elle ne connaissait rien de cette maison. Si on lui adressait la parole, tout émue, elle répondait un oui pour un non, un non pour un oui.
Après le dîner, Zoë lui demanda de l'aider à faire la vaisselle. « Je la ferai bi^n toute seule », fut sa première phrase.
Zoë parut satisfaite, s'assit pour écrire ses comptes en surveillant du coin de l'œil le savoir de sa jeune aide.
g^Marie Biré se montra plus vive que la cuisinière
n'osait eôpérer devant son air endormi. Elle lavait, essuyait, observait les reflets des verres et des assiettes pour faire disparaître la moindre buée, Zoë se réjouit à l'idée que cette petite lui serait utile, la jugea très intelligente en la voyant ai à l'aise en face du travail.
La vaisselle terminée, chaque objet remis à sa place, les domestiques montèrent au troisième étage, où elles occupaient, sous le large toit en pente douce» des chambres spacieuses, Zoë et Léonie entrèrent un instant ohez Marie, puis lui souhaitèrent le bonsoir, Marie fut surprise qu'on ne l'eût pas conviée à faire la prière en commun. Elle ouvrit sa fenêtre pour regarder au dehors, La vue n'était pas sur le jardin d'entrée et sur la route, Un grand parc déroulait son étendue, ses futaies> où ne tremblaient plus que quelques feuilles, ses arbres verts et noirs dont les formes régulières s'apercevaient nettement parmi les branches presque dépouillées des autres arbres. Le vent, qui avait cessé, commençait de nouveau à venir de l'ouest, apportant avec lui de fines gouttes de pluie qu'il jeta au visage de Marie. Elle referma sa croisée, se vit seule dans cette chambre de demoiselle, pensa à l'Orphelinat, regretta le dortoir avec ses compagnes respirant dans leur lit. Elle eut un tressaillement des lèvres, essuya une larme qui coulait sur sa jouet
S'agenouillant, elle dit sa prière, ouvrit ses draps, sentit le matelas doux et chaud, se déshabilla, et, glissée sous sa courte-pointe de plumes avec un sentiment admiratif de bien-être, s'endormit en rêvant de tous les êtres dont l'existence venait de lui être révélée.-
La domesticité de la maison se composait, avant Tarrivée de Marie Biré, de Zoë la cuisinière, de Léonie la femme de chambre, du cocher, du jardi* nier et des parents du jardinier.
Mme Zoë était le personnage important. Elle avait dépassé la soixantaine. Servante autrefois, chez les parents de Mme Gouverneur, ayant connu celle-ci jeune fille, elle lui fut attachée au jour de son mariage. Cela faisait donc plus de trente années qu'elle vivait dans la famille. Elle représentait fort bien le type de la cuisinière de maison bourgeoise. Ses cheveux gris séparés en bandeaux plats, son bonnet tuyauté placé un peu en arrière, un tablier immaculé sur sa robe à raies grises, l'air jovial et sérieux à la fois, on voyait, par sa tenue et ses manières, qu'elle ne fréquentait que dans « le beau monde ».
Bourguignonne égarée en Bretagne, connaissant la cave comme la cuisine, fière de son expérience ménagère, elle allait, venait avec vivacité, toujours bavarde et de bonne humeur. Un si long tempspassé auprès de Mme Gouverneur l'avait initiée aux goûtjp
et aux habitudes de « Madame ». Le matin, au lieu de lui demander ses ordres pour la journée, c'était elle qui lui soumettait ses « idées ».
Le visage épanoui, comme une bonne mère de famille, mangeant bien, buvant bien, dormant bien, elle faisait plaisir à voir à sa patronne, lorsqu'elle entrait dans sa chambre au moment de sa toilette, lui demandant si elle avait passé une bonne nuit.
— Mais oui, Zoë, assez bonne, — telle était la réponse invariable.
La caractère de Zoë plaisait à Mme Gouverneur. La vieille cuisinière faisait tout avec entrain. Que de fois, craignant un surcroît de travail pour l'âge de Zoë, Mme Gouverneur hésitait à lui dire qu'elle voudrait donner à dîner, ou qu'elle attendait des ami» ou des parents pour quelques jours. Zoë, pourtant, prenait toujours joyeusement la chose :
— Tant mieux! tant mieux! Madame!... Ça fait du bien de voir du monde!... On ne vit pas au fond des bois!
Si son caractère convenait à sa maîtresse, sa façon de cuisiner lui valait les éloges de tous ceux qui pouvaient l'apprécier. Elle possédait les grands et petits mystères de l'art culinaire. A ses débuts dans la profession, elle apprit la composition des recettes et leur mise en pratique sous la direction de chefs et de cordons-bleus renommés. Gourmande surtout pour les autres, elle prévoyait avec ravisse-
i80 L'IDYLLE DE MARIE 6IBÉ
ment Tes œuvres d'art mijotéea par elle. Elle les décrivait avec une éloquence abondante, faisait claquer sa langue à croire qu'elle les savourait déjà :
— Je ferai pour Madame un bon petit poulet aux délicieuses morilles, où j'ajouterai un peu de truffes succulentes... Puis, une exquise salade de haricots verts et de fonds d'artichauts.,. Puis, une savoureuse mousse de cassis, avec d'affriolantes petites duchesses au kirsch... Làl
Tous les adjectifs usités en cuisine y passaient, à travers les claquements de langue de Zoë, dont les yeux brillaient de tant de joies promises,
Mme Gouverneur savait de sa vie son nom : Zoë Garcin, et l'existence de deux fils au pays, élevés là-bas pour leur éviter les mauvais contacts des villes, mariés, dotés, aidés par leur mère, envoyant à l'un de quoi acheter une charrue, deux bœufs, et à l'autre, qui était serrurier, le nécessaire pour s'établir. Mme Zoë, glorieuse de ses fils, bavardait sur eux sans cesse, lisant leurs lettres à ceux qui voulaient bien l'écouter. Chaque année, elle passait huit jours auprès d'eux, au printemps, avant le départ de Mme Gouverneur pour Vitré, et elle leur apportait de tout ce qui est bon à Paris et que l'on ne trouve pas à la campagne.
Si elle parlait de ses fils, elle ne parlait jamais de son mari. Avait-elle eu un mari, ou ses enfants re-
vr^
Madame GouvEftNEUR i3i
présentaient-ils quelque amour imprudent de sa jeunesse? Mme Gouverneur s'abstenait de questions à ce sujet, soit qu'elle respectât la vie de tous, ou qu'elle fût indifférente aux histoires des autres. Elle ne se permettait jamais une curiosité ou une indiscrétion.
Zoë, si complètement adaptée à l'existence de sa maîtresse, se montrait moins facile à vivre avec le reste de la maison. Bien des femmes de chambre partaient à cause d'elle. Ne souffrant ni les musardes ni les désordonnées, lorsque Tune d'elles ne lui plaisait pas pour une de ces raisons ou pour tinô autre^ elle enrageait qu'elle goûtât de sa bonne cuisine, et Mme Gouverneur, à la mine et au silence de Zoê, pressentait le désaccord.
— Alors, Zoë, celle-là ne fait pas votre affaire? ' — - Fait-elle celle de Madame? Si c'est oui, ne disons rien... Si c'est non, je trouve^ que c'est une pimbêche et qu'elle n'est pas travailleuse... Elle a toujours un air grincheux et ne retrouve figure aimable qti'à l'heure des repas et des sorties... Et puis, elle fait la doucereuse avec vous... Moi, je la crois fausse!...
— A quoi voyez-vous cela, Seigneur?
— Elle ne me dit jamais un mot de la maison... C'est donc qu'elle n'en est pas satisfaite... Non, jamais elle ne mê dira : « La robe de Madame va bieîk... Madame est bonne... Votre plat, Zoë, est réus-
si! » Ce n'est pas par indifférence, c'est par mépris.,. Toutes les domestiques, maintenant, sont ainsi 1,..
— Alors, il faut la renvoyer parce .qu'elle est comme les autres?
— Mais non, puisque Madame est contente comme ça!
Les soubrettes ainsi observées et mal notées par Zoë partaient généralement d'elles-mêmes, ne voulant pas recevoir d'observations de la cuisinière.
Si Mme Gouverneur résistait, s'en prenait à Zoë, celle-ci, pleine d'assurance, déclarait :
— Je prends les intérêts de Madame... Je suis assez vieille pour me permettre de reprendre une jeune fille qui oublie de faire ce qu'il faut, ou qui ne sait pas, ou qui ne veut pas... Je ne suis jamais malhonnête avec aucune d'elles, je leur parle doucement, elles n'ont de moi que de bonnes paroles et de bons exemples...
Mme Gouverneur, sachant que les' choses ne s'ar-» rangeraient pas, se voyait donc obligée de chercher une autre femme de chambre. Quant à se séparer de Zoë, elle n'y aurait jamais songé. Elle voulait sa tranquillité, et Zoë avait sa confiance pour la tenue de sa maison. Elle était propre, ordonnée, et elle cuisinait si bien! Elle confectionnait les pâtés, surveillait la réduction des sauces, gardait la tradition française des viandes braisées, des légumes farcis, des. fruits en compotes.
Mme Gouverneur désirait, en ceci comme en tout, le goût et la ponctualité. Cela faisait partie de son programme d'existence. Lorsque la femme de chambre apportait de la cuisine un bon plat surveillé et réussi par Zoë, celle-ci entr' ouvrait sans bruit la porte de la salle à manger, glissait un regard pour voir Mme Gouverneur attaquer la première fourchetée, et de sa voix grassouillette, avec le tic de son claquement de langue :
— Eh bien! Madame, c'est-y ça qu'est bon?
— Excellent, Zoë!... Comment donc faites-vous? Je n'en mange jamais de pareil nulle part, — répondait Mme Gouverneur avec bienveillance.
Zoë s'en retournait à sa cuisine enorgueillie et émue de son savoir.
Elle avait couru auparavant d'autres places, sans jamais connaître la sécurité honorable dont elle jouit enfin chez les parents de Mme Gouverneur. Là, Madame gardait tout sous clefs. Ici, Madame mangeait mal et faisait supporter à ses invités le régime de son mauvais estomac. Ailleurs encore, on rationnait les tabliers et les torchons à la cuisinière. Zoë s'estimait donc heureuse, et l'âge la rendant débonnaire, elle se manifestait moins irascible envers les femmes de chambre, se contentant dehausser lesépaules et de ronchonnerses réflexions lorsque quelque détail n'allait pas à son gré.
D'ailleurs, depuis deux ans, Mme Gouverneur
lâi L1DVLLË t)Ë HAtilE fiIRÉ
avait à son service Léonie, quadragénaire de santé fragile, de caractère effacé, cousant bien, assidue au travail^ d'une politesse invariable. Mme Gouverneur toujours alerte, reconnaissait ses Services en lui allégeant la besogne, et ZOë rendait hommage à ses bonnes manières en lui donnant lés douceurs nécessaires à son tempérament débile.
Léonie était une fille un peu dévote, mais nullement prêcheuse et discuteuse, ayant de la religion pour elle et non pour les autres : on la laissait d'ailleurs entièrement libre sur ce point.
Elle manquait souvent d'appétit, et Zoë, pour la première fois de sa vie, rencontrait une personne qu'il fallait forcer à se nourrir. « C'est très bon, — disait Léonie, — mais je n'ai pas faim. » Ce « très bon » glaisait à Zoë, dont les yeux vifs s'illuminaient de plaisir vaniteux. « Si c'est bon, il faut manger, — ripostait-elle, — il n'y a que les mauvaises choses qu'on ne mange pas. »
S'adressant pour la première fois à l'Orphelinat, sur le conseil de son amie, Mlle de la Jallaye, Mme Gouverneur prit donc Marie Biré pour aider à la fois Zoë, devenue vieille, et Léonie restée faible.
Un loueur de voitures de Vitré prêtait le cocher pour l'été. L'hiver, le soin des chevaux incombait au jardinier, avec lequel Mme Gouverneur conversait le matin de son départ.
Le jour pointait à peine, Léonie était encore dan» sa chambre comme Zoë et Marie. Mme Gouverneur, descendue en robe de matin, un fichu sur la tête et les épaules, deà sabots aux pieds, parcourait les allées de son jardin et de son parc en compagnie de Gaspai*d Lureau, son jardinier, qui rangeait depuis l'aube les pots de fleurs dans les serres, en ressassant d'une voix monotone un air à la mode de Vitré.
— Alors, Madame s'en va aujourd'hui pour de bon, — dit-il. — C'est dommage !... Madame aurait vu dan» quelques jours ses buissons ardents tout en graines rouges.
— Que voulez-vous, Gaspard! vous les verrez pour moi, et tout ne sera pas perdu ainsi... Je vous écrirai de Paris en vous envoyant les semences, et vous dirai comment nous placerons les fleurs de l'année prochaine... Vous ferez toujours, comme d'habitude, pour mon arrivée, les corbeilles de pensées, de tulipes, de jacinthes et de primevères devant le perron... Vous vous souvenez de mes recommandations... Soignez bien les chevaux... Ce sont d'excellentes bêtes... Je serai contente de les retrouver en bon état...
— Madame ne peut pas dire que depuis cinq ans j'aie oublié quelque chose!...
— Aussi, je tiens à vous, Gaspard, comme je tenais et tiens encore à vos parents... Voici vos
étrennes d'été... Grâce à vous et à^votre père, j'ai encore passé mon temps dans ce jardin bien agréablement.
La propriété de Mme Gouverneur, — les Mélèzes — avait en effet depuis cinq ans pour jardinier Gaspard, successeur de son père Fortuné. Celui-ci, contemporain de Zoë, connaissait tous les arbres, tous les arbrisseaux, tous les brins d'herbe, toutes les pierres du domaine. Courbé vers la terre, envahi par les douleurs, à soixante-cinq ans, la besogne excédait ses forces. Gaspard, alors jardinier à Fougères, quitta sa place pour prendre celle de son père. Il avait vingt-six ans, aimait son métier, cherchait toujours à apprendre. D'humeur solitaire, de parole laconique, il ne retrouvait sa langue que pour parler de la terre, des pousses, des semis. Ses instants de récréation du dimanche, il les passait avec des camarades, jardiniers comme lui, en paisibles et interminables conversations sur une nouvelle méthode de greffer, sur la production des fleurs rares. Entre eux, jardiniers « de grandes maisons », c'était à qui ferait le mieux valoir le jardin et le potager.
« Les asperges montrent déjà leurs têtesl »
« Depuis huit jours, j'en donne à la cuisinière! »
« Tes pelouses ont l'air pelé, les nôtres sont barbues comme Simonin le bedeau! »
« Chez nous, il y a chiens et enfants : c'est le désastre des jardins, autant que le vent et la grêle ! »
« Nous avons cueilli les premiers melons hier : ils étaient dorés comme la châsse de Notre-Dame. » - « Les nôtres ne seront prêts que dans la quinzaine, mais ils sont déjà magnifiques! »
Gaspard logeait, à gauche de la porte d'entrée, dans une petite maisonnette de garde, qui commandait à la fois l'entrée ^principale et une cour fermée par les hangars, les. remises et les écuries. Ses parents habitaient avec lui. Mme Gouverneur servait au père Fortuné une rente de trois cents francs et lui donnait l'abri, en échange de quoi il aidait son fils, promu jardinier en chef. Gaspard, même en hiver, s'occupait journellement du jardin. Pas une branche, pas une brindille de bois mort ne traînait sur une plate-bande, une pelouse, un sentier. Pas un caillou hors des allées. Pas une mauvaise herbe parmi les fleiirs. Pas une feuille de charmille qui dépassât l'aUgnement. Partout, avec une méticulosité qui allait jusqu'à la manie chez le bon jardinier aux pas actifs, aux yeux perspicaces, aux mains prestes, partout régnait la délicieuse poésie des jardins, où l'ordre devient de l'harmonie.
Le vieux Fortuné, de temps à autre, reprenait
ses outils aratoires pour « ratasser » de ci, de là. La
petite maison était tenue par la femme de Fortuné, la mère de Gaspard, Désirée, grosse à ne pouvoir remuer. Dans la force de l'âge, elle faisait de haut en bas, de long en large. Te nettoyage de la propriété, portait au marché le surplus de légumes et de fruits. Aujourd'hui, quasi impotente, elle ne vaquait plus qu'aux strictes occupations de son ménage. L'hiver, le père, la mère et le fils demeuraient les seuls gardiens de la propriété des Mélèzes.
Mme Gouverneur n'avait jamais rien eu à repro^ cher au père Fortuné. Mais la grosse Désirée, pourvue d'une assez mauvaise langue, jalousant tout des autres, et ayant par surcroît fait parler d'elle pour des relations équivoques avec un cultivateur d'Argentré, Mme Gouverneur appela un jour auprès d'elle la commère, sans que le père Fortuné en sût rien, et, pour la première fois, parlant bref avec quelqu'un de ses gens, la menaça de lui faire perdre sa place et celle de son mari. Radoucie devant son effarement, elle lui donna quelques conseils, qu'il fallut bien accepter, sur le bon chemin à suivre dorénavant. De ce jour. Désirée se tint coite, on ne olabauda plus sur elle. Les années venues, son fils grandi, l'expérience aidant, elle se calma, engraissa, resta tranquillement chez elle à tricoter ses bas, à écumer son pot, sans plus jamais aller flâner du côté d'Argentré.
Tandis que Mme Gouverneur causait avec son jardinier, et que le jour grandissait à l'orient, Marie Biré, instinctivement réveillée de bon matin, regardait au dehors.* Elle voyait nettement, à cette heure, le grand parc sous le ciel pâle, les vitres des serres exposées aji midi, le doux éclat de Teau dans quelques bassins. Des coqs chantaient d'une voix éclatante, des canards répondaient de leurs bavardages habituels.
Lorsque Léonie frappa à la porte de la chambre de Marie, elle trouva donc celle-ci lavée, coiffée, habillée, sa prière faite. Toutes deux descendirent, entrèrent dans la chambre de Mme Gouverneur, ouvrirent les fenêtres. Mme Gouverneur leva la tête, appela Marie, qui fut bientôt auprès d'elle, et lui fit quelques recommandations. Gaspard s'en retournait à ses pots de fleurs et à ses serres.
Marie, pendant qu'elle écoutait, put alors voir celle qui lui parlait mieux qu'elle ne l'avait encore vue.
Mme Gouverneur, avec ses cinquante-deux ans, semblait une femme sans âge, la figure jeune et les cheveux blancs. Sa taille, au-dessus de la moyenne, faisait dire d'elle qu'elle était une grande femme, bien qu'elle ne fût pas une géante. Sa haute mine s'acoompagïiait d'une démarche ample et tran* quille, de gestes précis et gracieux. Le visage au
teint de brune hâlé apparaissait viril sous les cheveux blancs, mais s'adoucisàait aux joues roses. Les yeux noirs, longs et larges, s'ouvraient légèrement à fleur de tête. Le nez moyen, gros du bout, un peu relevé, se séparait nettement de la bouche charnue et bien dessinée. Le menton grossi gardait encore son modelé, continuait les lignes fermes du visage. La beauté était au front, ni haut, ni bas, carré et solide, sur lequel se relevaient les cheveux blancs, gros et durs, très abondants. Une singulière expression de force régnait ainsi au sommet de ce visage tranquille et spirituel, contrariée seulement par la nuance changeante des yeux, qui cessaient d'être brillants et attentifs, pour devenir ternes et lointains, absents de ce qui se passait autour d'eux. Mme Gouverneur se reprenait vite, et sa physionomie habituelle marquait la condescendance, peut-être l'indifférence. %
Mme Gouverneur poudrait ses cheveux depuis qu'ils avaient rapidement grisonné et blanchi. Ils semblaient ainsi blancs par sa volonté, et cela enlevait à la femme encore alerte l'aspect de la femme âgée. Elle s'habillait chez elle de longues robes de foulard gris ou violet, ou de lainage des mêmes couleurs. Dehors, toujours en noir. Depuis qu'elle portait la poudre, elle adaptait à ses robes des fichus de mousseline dits à la « Marie -Antoi»
MADAME GOUVERNEUR Ul
nette ». En même temps que ces fichus préservaient ses corsages, ils seyaient bien à sa physionomie.
Malgré ses années et sa maternité, sa taille ne s'était pas épaissie, et elle aurait pu, sans être gênée, revêtir encore ses anciens costumes de jeune femme.
Les mains, en accord avec le visage, avaient la paume courte, les doigts petits et carrés, les ongles arrondis : non pas de jolies mains, mais des mains actives, spirituelles, inteUigentes.
Quelques instants après la tournée de Mme Gouverneur dans le jardin et la maison, en compagnie de Léonie et de Marie, tout fut prêt pour le départ, les malles et les paquets préparés de la veille, les chambres closes, les fauteuils et les meubles recouverts de housses.
On déjeuna. Mme Gouverneiir demanda alors à Marie si la première nuit hors de l'Orphelinat avait été bonne. Marie, toujours rougissante et effarée lorsqu'on lui adressait la parole, répondit pourtant sans trop de crainte son « Oui, Madame! )> ^
Auprès de la calèche attelée, un omnibus attendait ^ur la route. ^
Le vieux Fortuné, la mère Désirée et Gaspard, aidés de Zoë, Léonie et Marie, portaient les paquets. Les cochers enlevèrent les malles.
— Vous avez les ombrelles, Léonie?... Les cinq; cartons sont-ils dans la voiture?...
— Oui, Madame... Voilà, Madame...
Mme Gouverneur serra les mains de Désirée et des jardiniers. Le père Fortuné était ému, la mère Désirée seinblait penser : « Enfin, je vais me reposer », quoiqu'elle ne fît plus grand'chose, ni Tété, ni l'hiver. Gaspard regrettait le départ de Mme Gouverneur : les yeux approbateurs et les paroles encourageantes de la maîtresse de la maison ne l'accompagneraient plus dans sa besogne journalière, pour lui donner le plaisir complet de sa tâche accomplie.
Zoë les embrassa tous :
— Au revoir, père Fortuné... soignez-vous bien!... Au revoir. Désirée... Au revoir, Gaspard...
Tout le monde paraissait gai, quoique chacun dût regretter la douceur de vivre goûtée dans un si beau décor. Léonie disait au revoir à tous. Marie souriait, mais aurait bien voulu que ce fût fini : elle craignait d'être interpellée à travers ces adieux, obligée de jouer un rôle, elle qui était encore, la veille, une petite orpheline grise, tremUante sous les sourcils froncés de sœur Aurélie.
Mme Gouverneur fit monter son personnel féminin dans la spacieuse calèche, y prit place la dernière après avoir encore une fois regardé la maison
qui l'avait abritée, la façade blanche, les toits d'ar-
wr
doise, la haute tourelle, les massifs dépouillés, la pelouse défleurie.
Gaspard ferma la portière, pendant que le cocher saisissait les rênes en main. « Adieu l!.. au revoir!... » criait-on de toutes parts. Mme Gouverneur, au moment où la voiture prit le tournant de la route, »e pencha jusqu'à ce qu'elle ne vît plus rien des Mélèzes, releva la glace.
Marie, en face d'elle, bercée par le trot régulier du cheval, la face tournée vers la vitre, reconnaissait le parcours monotone des promenades du jeudi. Quand la route d'Argentré devint le boulevard des Rochers, la voiture coupa la voie et fit le tour de , ville par la rue des Fouteaux, la place de l'Éventail, la place de la Liberté, la place Saint- Yves, la route da Rennes. Là, elle obliqua à droite pour entrer dans la Vieille- Rue-du-Château. Mme Gouverneur tenait à déposer elle-même à l'Orphelinat le costume de Marie Biré. On arrivait à la communauté des Sœurs grises. Marie continuait à revoir les chemins suivis pendant ses années d'écolière, se disant vaguement que cç temps-là finissait et qu'une autre existence commençait pour elle.
Quand la voiture entra dans la Vieille-Rue-du- Château, les yeux aux aguets de la jeune fille attendaient l'arrêt devant la porte. Sans qu'elle sût trop pourquoi, son cœur battait plus fort que d'habi-
iU L'IDYLLE DK i^^^|ÇfgSURÉ
tude, une suée froide hui ^^^i^ ^(^^ mains et son front. ■**"
Comme malgré elle, elle Àa. : •
— L'Orphelinat ! — dit-ce simplement au moment où la voiture s'arrêtait devant la haute porte, '
Mme Gouverneur l'interrogea : — Vous I3 1 "" regrettez, Marie?... Voulez-vous descendre et y | retourner?... . ""
— Je ne sais pas, — répondit naïvement Marie, continuant^ ses pensées incertaines. !^^^
— « Nous sommes tous ainsi, — seditMmeGou- ] verneur, — désirant et regrettant toutes choses. »
Pendant cet instant, la porte massive ouverte comme par enchantement, la voiture attendue sans doute, sœur- Clara la tourière s'avançait pour | recevoir le paquet des mains du cocher. Le temps d'un échange de soul*ires entre la vieille sœur et les voyageurs, la calèche était déjà repartie, contournant le Château, rentrant en ville par la ! ^ rue d'Embas, et gagnant la gare, place de la Li- 1 berté, par la rue Poterie et la rue Garangeot. j
Mlle de la Jallaye attendait Mme Gouverneur, "\ elle vint lui prendre la main et l'aider à descendre. î
— Ma mère est déjà dans le compartiment...
Nos places sont retenues... Venez, chère Madame... j Voulez-vous me confier quelque paquet? ;
— Merci, chère Mademoiôelle... Tout est en | bonnes mains... et Léonie va prendre les billets.
mada:- .gouverneur 145
Les billet^ pris^ M;> • Gouverneur choisit le compartiment àe aecor * le plus rapproché du compartiment de pren^i ^ où elle allait monter* avec les dames de la Jallay!.,^ et veilla à l'installation de Zoë, Léonie et Marie.
— Avez- vous bien tout ce qu'il vous faut?... votre panier de provisions?... c'est le principal.
— Bien sûr, Madame... c'est aussi utile que la ^locomotive pour arriver à bon port... Si Madame
veut, je lui porterai ce qu'elle désirera au moment du déjeuner.
— Merci, Zoë!... mes croquettes de chocolat suffiront... Je ne puis déjeuner en chemin de fer, et Mesdames de la Jallaye descendront au buffet.
Puis, s'adressant à Marie :
— C'est la première fois que vous voyagez, Marie ?
— Oui, Madame.
— Cela vous amusera... vous allez voir des paysages sans bouger... Au revoir, mes enfants.
— Au revoir. Madame.
Zoë prit le coin de droite, pour aller à reculons, passa son bras dans l'anse de son énorme panier posé auprès d'elle. Léonie, elle, n'aimait pas aller en arrière, cela lui donnait mal au cœur, et elle ne tenait pas au coin non plus, par crainte des poussières de charbon. Marie fut donc placée en face de Zoë, à côté de Léonie. Les paquets et les valises
furent installés dans le filet.
iiÔ L'IDYLLE DÉ MARIE BIRÉ
— Comptons les colis, '— ordonna Zoë. — Un.., deux... trois... quatre... cinq... six... sept... huit... Le huitième, c'est notre manger... Il n'y en aura plus à l'arrivée, mais il restera le panier... Retenez bien, toutes les deux... huit colis... Quand on arrivera à Paris, comme ça, on sera sûr de ne Tien oublier.,.
Et Zoë recommença à compter... un... deux.., trois... jusqu'à huit... puis s'assit enfin, s'épongea la figure et sourit à Léonie et à Marie.
Une femme âgée et une petite fille d'environ cinq ans, simplement vêtues, prirent place dans le compartiment. La vieille dame portait un panier noir et une petite valise jaunâtre qui semblait avoir beaucoup servi. Les nouvelles venues s'installèrent aux deux coins libres. Zoë les reconnut .
— Tiens, madame Martin.
— Ah! madame Zoë, vous partez donc aujourd'hui?... et Madame aussi?
— Mais oui!... tout le monde s'en va... Et vous, vous quittez M. Martin?... Vous n'allez pas loin?
— Je vais à Paris, où ma fille est mariée à un tailleur...
— Oui, je sais.... — dit Zoë qui ne s'arrêtait pas longtemps aux bavardages des autres.
— Alors, ils ont demandé à voir leur gosseline, que je leur amène, comme vous voyez... Nous reste-
MADAME GOUVERNBUR 147
rons trois jours avec eux... et puis, je dois faire aussi des achats pour notre commerce...
La conversation fut coupée par l'arrivée de deux nouveaux voyageurs, un jeune homme et une jeune femme endimanchés, tout battant neuf, ac^compagnes jusqu'au wagon par plusieurs personnes.
— ^ Allons I mes enfants, amusez^vous bien! — leur criait une grosse dame. — Tu nous écriras, Fifine, si vous êtes^ontents à Paris... N'oubliez pas de descendre à Thôtel dont Jules vous a donné l'adresëe... Gômmenlf s'appelle4'il, déjà, cet hôtel, Jules?
•^ L'Hôtel des Bons Amis de Bretagne, rue Saint-Sàuveur, — répondit Jules*
^^ C'est çal... et n'oubliez pas noii plus d'aller diner rue Grenéta... le bouillon y est bon... et ça ne coûte pas trop cher... Et puis, tu sais, Fifme, tu ne mettras ta robe mauve que s'il ne pleut pas... Tu t'achèteras une balayeuse..-
-^ Oui, maman, — répondait Fifîne.
— Allons! les voyageurs, en voiture! — ititérrompit l'employé, qui fermait les portières*
-- Au revoir, Fifîne I — Au revoir, Jules ! — Au revoir, maman 1 — Au revoir, papa! — Au revoir, matante! — Au revoir, Julie!... — Au revoir!... au revoir!*..
Le train démarra, et la locomotive^ soufflant de
148 L'IDYLLE DE MARIE BHtÉ
ses poumons de fer, annonça aux voyageurs qu'elle les emportait.
— Enfin, ça y est, — dit Zoë, qu'horripilaient ces conversations et ces adieux à n'en plus finir, par la portière, à deux pouces de son visage. Elle ne quittait plus des yeux le jeune couple qu'elle ne connaissait pas.
Mme Martin et sa petite-fille ne disaient rien, regardaient le paysage défiler à travers la vitre.
De même, Marie Biré, le jiez collé au carreau, revoyait et reconnaissait encore les chemins qui zigzaguaient devant elle, s'ouvraient subitement, disparaissaient comme chassés au loin. Les orphelines, en promenade de ce côté, regardaient souvent passer ce train, le train qui allait à Paris!
Marie revit le petit pont sur lequel elles stationnaient parfois, ses camarades et elle, au moment où le train arrivait avec un vacarme de tonnerre, les enveloppait de bruit et de fumée. Elles couraient vite de l'autre côté, avaient à peine le temps de voir tout disparaître, d'une rapidité folle.
Aujourd'hui, que l'emportait cette locomotive si terrible, les* orphelines ne se trouvaient pas là, sur le petit pont de pierre, pour lui dire adieu en agitant leurs mouchoirs.
Mais le pont devait être déjà loin en arrière! Marie se signa en apercevant le clocheton d'une
chapelle en pleins champs, où les religieuses amenaient quelquefois les fillettes. Il fallait, pour y pénétrer, aller au village, à dix minutes de là, demander au curé ou au bedeau la clef. On entrait alors dans une étroite nef nue, aux murs peints en jaune, on s'agenouillait devant un autel portant un tabernacle de bois peint en blanc, entouré de deux vases de fleurs artificielles et de six cierges. On faisait une prière, on récitait le chapelet, on entonnait un cantique à la « Reine du Ciel », et on reportait la clef au village.
Mais la chapelle s'enfuyait déjà aussi loin en arrière que le pontl Les promenades de Marie n'avaient jamais été menées plus loin. Maintenant, elle ne reconnaissait plus rien. Le train courait en haletant, semblait pressé d'arriver. Marie aurait voulu qu'il s'arrêtât un peu. Elle serait bien descendue pour marcher un instant sur la route, et peutêtre ne serait-elle pas remontée. A mesure qu'elle s'éloignait de Vitré, les regrets s'emparaient de son esprit timide et de son cœur innocent. Elle aurait préféré ne pas partir dans ce train qui se sauvait si vite, se placer à Vitré, aller dire bonjour aux bonnes sœurs le dimanche, revoir ses camarades, ainsi que le faisaient certaines orphelines restées au pays.
Elle ne connaissait Mme Gouverneur que de la veille et ne pouvait avoir aucune opinion sur celle
qui venait de changer brusquement son exiâtencei Celle-là oU une autre, peu lui importait. Elle avait déjà vu bien des belles dames de la ville oti des environs venir à l'Orphelinat pour demander une servante, et Mme Gouverneur lui Semblait pareille aux autres,
Zoë^ pendant que Marie Biré dévidait obscurément ces réflexions, parlait de sa place à Mme Martin, qui n'entendait pas toujours les paroles couvertes par le bruit du train, mais ao* quiesçait continuellement de la tête. Léonie travaillait paisiblement à un ouvrage au crochet sans lever les yeux, absolument comme si elle eut été seule.
Pour les deux voyageurs qui occupaient le milieu de la banquette, entre Léonie et la petite-flUe, ZoÔ ne les perdait pas de vue, tout en cofiversèint avec Mme Martin. Elle né fut pas longtemps à devinèi? que ces deux-là, qui causaient baSj riaient fort, se regardaient effrontément dans les yeux, étaient deux jeunes mariés faisant à Paris lent voyage de noces. La nouvelle épouse gardait à côté d*elle un sac qu'elle ouvrait à chaque minute, comme si le temps lui durait dé ne pas admirer les objets prédieux qu'il enfermait. Elle exhiba un petit « flacon d'odeur » acheté chez quelque mercière de Vitré^ le déboucha, aspergea son mari, arfosa son mouchoir, et le wagon exhala le parffum frelaté d'uiië
Madame gouveiineur m
esdence de yiolettes tournée au yiîiaigfe. La jetifiô dame tira ensuite de son sac un miroir encadré de fer-blanc^ un peigne, et se lissa les cheveux. Puis un morceau de pain d'épice qu'elle voulut partager avec son tnari, et qu'elle mordit à belles dentSj sur le refus de son offre. Puis, une menue botte cfuî contenait dés bijoux, broches, épingles, bagues de bazar. Elle extrayait encore de son sac inépuisable des boules de gomme qu'elle suça, une tablette de chocolat qu'elle croqua, puis se i*egardà un oail dans son miroir, que lui emprunta -bientôt son compagnon pour se friser la moustache.
Zoë les observait et ceux qui la connaissaient rauraiént devinée agacée par ce manège. Elle se décida à opérer une diversion. Il allait être midh Zoë cotnmença par déficeler son panier de provisions^ donna une serviette à Léonie, une à Marie, en étala une Autre sur Ses genoux. Le p ailier apparaissait, débordant. Le wagon fut attentif. Zoë ouvrit uii premier paquet, énorme. Un spleft^ dldê poulet, doré comme un livre de distribution dé prix, rayonna. Le temps de le laisser contempler par tous les yeux et respirer par toutes les narines, Zoë saisit une fourchette et un couteau, enleva prestement leS deux cuisses, les devLX ailes, défît la baréasse, àU milieu d'un renouveau d'admlratiôti Causé par la blancheur dodue de là chair. Sur déâ
tartines bien coupées, Zoë offrit le bout de l'aile à Léonie, partagea une cuisse avec Marie.
Celle-ci, à la première bouchée, crut qu'elle allait s'évanouir de plaisir. Que cela était boni Comment pouvait-il y avoir des poulets pareils? Jamais elle n^sn avait mangé comme celui-là 1 Trois ou quatre fois l'an, à l'Orphelinat, au jour de la première communion, à Pâques, à la Sainte- Catherine, à Noël, on servait du poulet sur les tables du réfectoire, mais ce poulet nageait dans une sauce grise trop abondante, et découpé en si petits morceaux! Marie ne rongeait jamais que des os, de ces plats d'exception. Ce poulet d'aujourd'hui, froid et odorant, rôti et salé à point, lui révélait un péché qu'elle ne soupçonnait pas : la goiu*mandise.
Dans le compartiment, un silence religieux s'était finalement établi devant l'opulent déjeuner des trois domestiques. La petite-fille de Mme Martin, seule, regardait ce festin en se tordant nerveusement les doigts. Les autres paraissaient occupés à la contemplation du paysage ou du plancher du wagon.
— Grand'mèreL.. — insinua enfin la petite fille.
Mme Martin sortit alors de son panier deux œufs durs, un morceau de jambon pâle, et un pain d'un sou qu'elle partagea avec l'enfant. La petite
continuait à dévorer des yeux le poulet de Zoë, en grignotant son œuf dur avec aussi peu de satisfaotion que s'il eût été de bois.
— Tiens, ma petite!... Partagez avec elle, madame Martin, — dit Zoë leur offrant un des morceaux dorés sur tranche qui brillaient sur sa serviette.
Mme Martin remercia. L'enfant rit.
— Tiens, Madeleine!... dis merci à Mme Zoë.
L'enfant remercia en riant toujours, montrant
ses petites dents blanches de louve affamée. Elle n'acheva pas son œuf dur, le rendit sans façon à sa grand'mère.
Zoë fit ensuite des parts de fromage de gruyère, qu'elle distribua à Léonie, à Marie et aussi à Mme Martin. .
Marie restait toujours stupéfaite par la saveur de cet étonnant déjeuner. Il lui semblait qu'elle mangeait pour la première fois. Jusqu'au pain, qui avait un goût ignoré d'elle! Le pain dur et gris du couvent ne ressemblait en rien à celui-ci, aussi blanc que la neige, la croûte rebondie et croquante. Ce gruyère qu'elle goûtait maintenant état un fromage inconnu : avec celui-ci, elle aurait dévoré un pain tout entier. Le cidre lui parut si doux qu'elle crut que Zoë venait d'y ajouter du sucre. Après le fromage, l'infatigable cuisinière déplia un papier qui cachait une tarte aux pruneaux, Madeleine battit des mains avant l'offre
d'une part, et Zoë rit de boii cœur de cette impatience enfantine, qu'elle accepta comme un hommage. Elle distribua doiio la tarte comme le reste* Marie, sa faim calmée, aui*ait bien voulu fefuser, mais elle n'osa pas, et puis, elle avait la curiosité de la tarte noire et rouge. La bouche pleine, elle regarda Zoë aved un respect admiratifi
— * Eh bienl ma petite, ça va-t-il mieux? — dit l'orgueilleuse cuisinièf e^
— Oh ! oui ! madame, ça va bien 1
Et pour la première fois, quelque chose qui ressemblait à un sourire éclaira la physionomie de Marie Biré.
— Alors, maintenant, nous allons prendre itot' café!
Zoë déboucha une bouteille* Elle ne pouvait se passer de café à midi. Léonie n'en buvait jamais* Marie, aussi, refusa*
— Vous, vous y ferez!».. Allons, Marie! une goutte avec moi 1
Quand Marie but la première gorgée de cet irréprochable café, il lui fut amer et mauvais. Elle crut avaler une purge» On lui en faisait prendre à l'in-* flrmerie avec de l'huile de ricin, et c'est le goût de la drogue qu'elle y retrouvait. Elle avala tout, pourtant, mais avec répugnance, termina son repas si déhcieux sur cette mauvaise impression.
Cependant, les jeulies ms^riés suçaient leurs
IIâDAME GOUVËRMëUÀ i^S
boules de gomme^ croquaient leur choeolat, maehaient leur pain d'épice, et Zoë, méprisante, décrétait que la femme ne devait pas être une bonne ménagère pour avoir négligé d'assurer le repas de son homme en voyage. A la fin, les affamés n'y tinrent plus, se concertant à voix basse, et le jeune homme, toussotant pour assurer sa voix, demanda à Mme Zoê si elle ne pourrait pas, oh ! moyennant argent, leiu* céder un peu de poulet et de fromage. Sur l'instant, Zoë faillit répondre qu'elle ne vendait pas ce qui appartenait à sa maîtresse^ et qu'à elles trois, elles finiraient bien leurs provisions. Mais elle était bonne personne, sous son humeur souvent enflammée et irascible, et voyant, d'un rapide coup d'œil, la jeune femme navrée et anxieuse, si. bien mise en appétit par son étalage de victuailles, elle se radoucit immédiatement, et pensant que Mme Gouverneur l'approuverait, décl£^a noblement :
— Je ne suis pas marchande, monsieur, mais si cela peut faire plaisir à madame, je vous offre de bon cœur ce que j'ai, — puisque vous avez oublié votre déjeuner.
ia jeune femme rougit, et finalement, le couple fut gratifié de tout le menu, tarte comprise, et cidre et café. Zoë, débonnaire et protectrice, les yeux mi-clos, regardait manger les indiscrets, recueillant leurs louanges et leurs remerciements.
Le festin terminé, tout le monde était amis. On approchait du Mans. Le jeune homme demanda aux trois domestiques de venir prendre quelque chose à la buvette, mais Zoë refusa : ni elle, ni ses camarades, ne buvaient jamais rien entre leurs repas.
A la station, Zoë et Léonie descendirent, laissant Marie garder les places et les paquets, cherchèrent le compartiment de Mme Gouverneur, dont le visage rose et la chevelure blanche se penchaient déjà à la portière.
Zoë demanda si Madame voulait quelque chose, pour elle ou pour ces dames.
Ce fut Mlle de la Jallaye qui répondit :
— Merci, Zoë... Nous ne prenons rien en route... Et puis, il y a le wagon-restaurant.
— Ohl là-dedans! — répondit Zoë de son air libre, — ils n'ont pas si bien mangé que nous.
Elle raconta l'anecdote de ses compagnons de voyage. Les jeunes mariés se promenaient précisément sur le quai.
Mlle de la Jallaye reconnut la jeune femme :
— C'est la fille d'une aubergiste de la place de la Halle.
— Eh bien! vrai! — dit Zoë, — pour une marchande de boire et de manger, elle n'est guère pourvoyeuse... Mais voilà, il y en a qui n'ont faim que lorsqu'ils voient manger les autres.
Elle regagna son wagon, où ses obligés l'attendaient pour lui offrir des gâteaux. Elle dut accepter, disant qu'elle y goûterait plus tard.
La journée était éclairée par les rayons encore chauds d'un soleil d'automne. La température tiède allait s'alourdissant.
— Signe d'orage, — dit Léonie.
Marie regardait par la portière la campagne sans feuilles, les guérets trempés de flaques d'eau, le soleil jaune et vaporeux, l'agonie de la nature avant les bourrasques, la pluie, le vent, la neige, le froid.
Zoë s'accota pour le mieux, calée par son panier, dans l'angle du compartiment, ses paupières papillotèrent, elle s'endormit. Marie, fatiguée de cette journée si dissemblable de celles qu'elle avait jusqu'alors vécues, sentit, elle aussi, une torpeur l'envahir, elle perdit la connaissance de ce qui l'entourait, tomba en un sommeil ravagé de cauchemars, où elle entendait sœur Candide invoquer le « petit Jésus » et sœur Aurélie déclamer ses imprécations. Léonie, paisiblement, continuait son crochet. -*
A Nogent-le-Rotrou, les dormeuses furent à demi réveillées par l'arrêt du train et l'entrée de trois personnes dans le wagon, deux hommes et une femme, paysans en courtes blouàes bleues, femme en caraco, coiffée d'une marmotte. A travers leur sommeil, Zoë et Marie percevaient des
im L'IDYLLE DE MARIE BIRÉ
phrases entrecoupées par les halèteiTients et les coups de sifflet de la machine, la trépidation du train sur les rails.
— Eh maisl... — remarquait la femme, — on n'est-y pas dans les deuxièmes places, ici ?
— On s'est trompé, v'ià tout, — répondait un des hommes. — S'ils disent que'que chose, on descendra.,, Tout un chacun se trompe, pas vrai?...
Et l'autre homme :
-- Y a pas d'danger... On sera pas contrôlé avant Condél...
Puis, il fut immédiatement question de notaire, de tante Rose, de châles, de literie, de linge. Quand Zoë et Marie rouvraient un peu les yeux, elles voyaient les profils des paysans, joues rasées, courts favoris, anneaux d'or aux oreilles, expressions mornes et attentives, et en face d'eux, le profil de la femme en marmotte, dur et agressif, une main crispée et brune, aux doigts recroquevillés, une bouche sèche, sans dents, qui se contractait pour parler de nippes, d'une pendule, d'une chaîne en argent, d'une montre en or. Après, tout s'efifa-* çait de nouveau, figures, gestes et paroles. Un moment, Marie vit la femme renfrognée qui s'essuyait les yeux aveo un mouchoir à carreaux. Elle sortit bientôt de son silence ragetir pour déclarer aveo plus de force :
•^ Si j'savais pas avoir la montre, la chaîne et
Tchâle, j'poii/eraid paâ sôîi deuiLu, à la tante Rose... JTai connue que grincheuse et avare.». Tiens! j'aim'rais mieux descendi*e tout de Suite ici que d 'continuer le chemin!.**
— T'as qu'à descëndt-e, -^ dit l'un de» hommes d'un air boun*u.
— Moi, — dit l'autre homme, — j'm'en fiche..* J'aime mieux la maison, l'enclos..* et l'argent...
La femme répéta^ monotone^ dans sa boUchè édentée :
— ^ J 'demanderai au notaire la montre en or, la chaîne et le châle.
■-^ C'est à ma femme, -^ dit le premier qui avait parlé, — la tante Rose les lui a toujours proînis...
-^ Ta femme en a déjà eu assez d'elle, — grinça la paysanne... — Elle a eu la literie quand vous Vous êtes mariés, et des cadeaux, et du Unge 1
— La literie!... ah! elle était propre!... et le Ungel... bon à faire d'ia charpie!...
— Fallait pas les prendre!
'— Tais-toi, Éulalie!... La loi est là.*. Nous feronë valoir ce que nous avons fait pour elle, des soins, et des médicaments, et tout!... Nous n'allions jamais la voir les mains vides..* et deux fois par an, j'arrangeais son jardin... Et tout ça, j'I'ai pas fèlit pouif dçs prunes, ben sûrl,»
— Les femmes s'arrangeront ensemble, — insinua l'autre, — laisse-les faire, elles se débrouilleront bien entre elles.
— J 'veux la montre, la chaîne et le châle, ou rien!
— Prends rien, ça sera plus sûr I
— Les autres, qu'est-ce qu'y z'ont "fait pour la tante?
— Y z'ont fait autant qu'toi!... On n'allait pas te dire chaque fois qu'on y faisait que' que chose.., M'sieu le notaire jugera...
La femme reprit son mouchoir à carreaux, tamponna ses yeux secs.
— Tu pleures la tante!... — dit gouailleusement son adversaire.
— Toi! fiche-moi la paix!... Et toi, poule mouillée, tu m'iaisses insulter par ton frère, — dit-elle rageusement à son homme.
— Nous embête pas!... Tu prendras ta revanche tout à l'heure!
Les voix avaient monté. Zoë s'était réveillée comme Marie. Personne, dans le wagon, ne se sentait plus en sécurité. On savait que les débats d'intérêts amènent souvent des pugilats en famille.
Heureusement, les trois héritiers descendaient à la station prochaine. Quand on annonça Condésur-Huisne, ils se levèrent, partirent en grognant, gagnèrent la sortie de la gare, et l'on pouvait deviner qu'ils parlaient encore, avec la même fu-
reur, de tante Rose, de la montre, de la chaîne, du châle, de la literie et du reste.
Zoë, les regardant partir, vieux tous trois, courbés vers le sol, donna sa conclusion :
— Ils vont bientôt se disputer les planches de leur cercueil!
On approuva et on rit, et la conversation ne cessa plus.
Le train allait atteindre Paris. La nuit s'avançait. Les lampes venaient d'être allumées. La campagne, depuis quelque temps assombrie, se fonçait davantage. Zoë donna le signal des préparatifs, regarda les colis.
— Huit! — dit Marie, pour montrer qu'elle n'oubliait pas les recommandations de la cuisinière.
Le compte y était. On se rassit. Les paquets furent entassés sur les genoux, entre les pieds, pour n'avoir plus qu'à ouvrir la portière. Dans la faible lumière du soir, on apercevait les maisons de plâtre de la banlieue parisienne. On franchit un talus pelé.
— Ça y est ! — dit Zoë — nous sommes bouclés ! Marie regarda Zoë pour comprendre.
— Oui, nous sommes dans Paris!... Nous allons arriver à la gare Montparnasse.
Les maisons, maintenant, sont plus hautes, de grandes bâtisses, de nombreuses fenêtres ahgnées. Le train passe sur un pont, au-dessus d'une
16f L'IDYÛË DE MARIB BIRÉ
large aVdiiUô dt d'Un ôarrefouf . Marie voit des bou^ tiques éclairées, des tramways qui se croisent, des gens qui marchent vite. Cela fut effacé aussitôt qu'aperçu. Lé train entrait en gare avec fracas* Les portières ouvertes, ces gens qui venaient de passer des heures ensemble se dirent à peine au revoir, se précipitèrent en se bousculant.
— Du calme! — dit Zoë. — Nous ne serons pas plus en retard que les autres.
On descendit. Marie fut surprise de voir une telle foule, amenée par le train, et surprise aussi de ne connaître persotme.
Mme Gouverneur saluait les dames de la Jallaye, les remerciait de leur aimable compagnie, leur promettait d'aller les voir aussitôt son installation ter* minée. Puis, cordiale :
— Allofts I mes enfants I en routé I
On descendît des escaliers, parmi le flot des voyageurs. Un omnibus attendait, on s'y installa- Marie, quoique fatiguée, regardait tout de même « la capitale de la France ». Elle vit Une place, entourée de cafés et d'hôtels, comme la place de la Liberté â Vitré, mais que cette place était grande! et qu*il y en avait des cafés et des hôtels! Le soir complètement venu, tout brillait de lumières, • les passants se croisaient, allaient, venaient, marchaient, couraient, semblaient des ombres vives très pressées, cherchant quelque
MADAME COUVERNEDR i63
chose. Dans les espâoei lumineux, sous la clarté brutale du gaz et de Téleetricité, les gens sui*gissaient Uets et colofés, la face trouée par les yeux, barrés par Ja bouche. Puis, ils traversaient pendant une secondé une 2one d'ombre pour revenir à la clarté. Marie ne voyait pas ces jeux de lumière^ mais seulement une agitation qui lui parais^ sait tourner autour d'elle à la façon d'une ronde infernale. L'omnibus arrêté dans un embarras de voitured ftvarit de quitter la place de Rennes, elle eut encore le temps de distinguer certains détails dé la foule, des gens qui hésitaient à traverser la chaussée, d'autres qui se lançaient follement jusqu'à heurter les museaux des chevaux, des immobileë postés aU pied d'un bec de gasi, des aifairés Sô précipitant dans la mêlée. Marie aperçut encore deux religieuses qui trottinaient aUssi vite que tout le monde. Elle en fut presque offusquée; Mère Sâint-LoUis de Gonzaguè, sœur Ursule, sœur Aurélie^ et les autres da là-bas ne marchaient paS ainsi, coudoyées par n'importe qui, entraînées par la foule. L'orpheline, transportée subitement dans ce mouvement et Ce bruit, regardait partout pour voir s'il n'y avait pas le marché, ou la foire aux bestiaux, les rues de Vitré ne montrant une agitation de ce genre qu'aux jours des trafics
de la rue.
Ce qui étonna Marie autant que la quantité et
m L'IDYLLE DE MARIE BIRE
ragitation des passants, ce fut le nombre des voitures, des omnibus, des tramways. Il lui semblait que, jusqu'alors, elle n'avait pas vu de passants, ni de voitures, ni de chevaux, tant le spectacle était nouveau pour elle. Et ce qu'elle voit sûrement pour la première fois, ce sont les tramways sans chevaux, de toutes les formes, de toutes les couleurs, des hauts, des bas, qui glissent en jetant à droite et à gauche, des éclairs bleuâtres, et d'autres accrochés à des cordes, tous pareils à des meubles énormes que l'on aurait poussés et roulés au long des rues, des buffets, des commodes, avec des gens à tous les étages et dans tous les tiroirs.
L'omnibus descendit la rue de Rennes, prit le boulevard Saint-Germain, se dirigea vers les quais en contournant la Chambre des députés. Zoë tint à expliquer à la nouvelle arrivée qu'elle passait devant le monument où l'on faisait les lois.
— Les lois? — dit Marie, et elle resta bouche ouverte le temps qu'elle vit la grille, les statues, les colonnes.
— Oui, les lois... pour les impôts... pour la justice... pour tout, quoi?... Et derrière vous, là-bas, au miheu de la place de la Concorde, c'est l'Obélisque.
Marie se retourna trop tard, et ne put savoir ce que c'était que l'Obélisque. Elle ne vit que la place noire, malgré ses mille fleurs de flamme épanouies dans l'ombre.
On arriva à l'Esplanade des Invalides. Il restait un peu de lumière sur l'or du dôme, au-dessus de la grande ligne de l'hôtel qui barrait la nuit d'une ligne massive.
Marie demanda si c'était un hôpital.
— Presque! — répondit Mme Gouverneur, et elle expliqua en quelques mots l'institution, le groupement de vieux soldats infirmes, autour du tombeau de Napoléon. — Vous connaissez Napoléon I«r?
— Oui, Madame, c'est l'Empereur I
— Oh! il ne l'est plus depuis bientôt un siècle... On ne vous a pas appris cela?
— Je ne me rappelle pas. Madame.
On traversait la Seine. Des bateaux nageaient sur l'eau en droite ligne avec une rapidité extraordinaire, leur fanal rouge ou vert reflété avec les lumières des pontons et des quais. Le fleuve, large et tumultueux, brillait comme une verte prairie au soleil, ou se creusait sombre et profond comme un abîme.
Marie Biré se figura voir la mer.
Elle crut aussi que l'omnibus allait chavirer pardessus le pont, tourna la tête vers Zoë, l'interrogeant des yeux.
— C'est la Seine!... un fleuve... C'est plus large que la Vilaine, qui n'est qu'une rivière.
Marie, jusqu'à présent, n'avait rien vu qui pût
m UIDYLLfi DE MâRIË BIRÉ
lui faire comprendre pourquoi ses oamarades de Vitré partaient tant de Paris et voulaient tant y venir* Elle se souvint déS paroles de sœur Aurélie : « Paris est un lieu de perdition 1 » Pourquoi?" Rien ne l'avertissait des périls de danination ainsi annoncés. Celles qui perdaient leur âme à Paris étaient sans doute celles qui n'allaient pas à la messe, ne récitaient pas leur prière du matin et du soir, qui ne se confessaient et ne communiaient jamais, enfin, qui négligeaient les commande-^ ments de Dieu et de l'Église. Pouf dle^ Gdlâ ne lui arrivera paSj et ce n'est pas pârôë que les maisons sont hautes et qu'il y à foule dans les Mes qu'elle oubliera ses devoirs.
Quand l'omnibus monta l'avenue des Chaflips- 'Élysées, l'orpheline pensa Se trouver dans une autre Ville. Retout^née à detoi sui* la banquette^ les yeux à la vitre, elle croyait parcourir une magni* fîque allée de château, longue et large à l'infini* Des Voitures en file ininterrompue dépassaient l'omnibus d'une vitesse incroyable, emportées pai* de grands chevaux harnachés de cuir et d*argent, qui levaient les pieds avec une Solennelle assurance et qui portaient fièrement la tête. Marie n'avait jamais imaginé de chevaux pareils, ni des voitures à ce point Reluisantes et miroitantes, ni des cochers ainsi couverts de fourrures, qui pre^ naient, sur leuf siège, l'attitude de rois sur leur
Madame goûvernêuh iôI
trône. Et voilà que d'autres voitures, sans chevaux, filaient encore plus vite, conduites par des hommes en peaux de bêtes, éclairées à l'intérieur comme en plein jour. Cela arrivait en ronflant et grondant ainsi que la foudre, ne laissant pas le tfemps de les voir. Il y en avait des noires, des blanches, des rouges, des vertes. A la place des chevaux, deux grosses lanternes que l'on ne pouvait fixer, tellement leur lumière subite éblouissait. Si rapides étaient leur arrivée et leur passage, que Marie pouvait seulement apercevoir des gens dans ces voitures, des messieurs, des dames, habillés de magnifiques déguisements, de peaux noires, de plumes blanches. L'orpheline de Vitré crut à l'apparition de saints et de saintes dans des cages de verre et des petites chapelles capitonnées.
Une voiture, pendant quelques instants, roula parallèlement à l'omnibus. Les chevaux trottaient avec tant de majesté que Marie crut voir l'attelage d'une reine. La capote à demi baissée, une jeune femme d'une beauté magnifique émergeait d'un tapis blanc et de fourrures blanches, le visage pâle à ne pas croire, aussi pâle qu'une statue de plâtre, et Marie, tout d'abord, ne la crut pas vivante, la prit pour une statue de la Sainte Vierge que l'on promenait par la ville, au milieu ie la procession des voitures. Mais les regards de la petite fUle se croisèrent avec les regards de
deux yeux noirs et durs qui restèrent fixés sur le visage de l'orpheline encadré de la dentelle de sa coiffe. Certainement, la Sainte Vierge ne pouvait être plus belle, mais sa figure devait être plus douée, ses yeux plus modestes, son costume plus simple. La voie devint libre devant la voiture, les chevaux eurent un élan, tout disparut.
— C'est peut-être un démon, — se dit Marie Biré, — je ne pourrais pas prier devant une image de la Vierge, si elle avait cette figure-là I
Elle eut envie de se signer.
— Ovk une franc-maçonne, — se dit-elle encore. — Elle a peut-être fait un pacte avec un bouc ou avec un singe, comme celles dont nous parlait sœur Aurélie. Je ne voudrais pas servir chez des dames comme çal... J'aurais trop peurl
Les voitures se multipliaient. Il en venait de tous les côtés. Elles semblaient sortir de terre.
Soudain, une porte gigantesque se dressa, blanche sur le ciel obscur. A travers son ouverture, on voyait encore et encore des lumières à l'infini, une échelle de feu qui montait vers leî nuages.
— L'Arc de Triomphe, — lui dit la complai santé Zoé.
L'omnibus décrivit un arc de cercle à gauche, s'en gagea dans l'avenue du Bois et, presque immédiate ment, s'arrêta dans une allée à droite, devant un
belle et grande maison précédée d'un jardin.
Mme Gouverneur habitait là.
Marie devina, en passant dans le grand vestibule éclairé à l'électricité, en montant les somptueux et larges escaliers de marbre blanc recouverts de tapis moelleux, en pénétrant dans l'antichambre de l'appartement, en parcourant les pièces spacieuses et hautes où résonnait l'écho des voix, — qu'elle était entrée au service d'une personne fortunée.
Au moment du mariage de sa fille, Mme Gouverneur changea la disposition de son apparte- ' ment.
Du grand salon de réception, elle fiit sa chambre à coucher, réservant la sienne à sa fille pour ses séjours à Paris. Elle ne conserva, pour recevoir quelques intimes, que le petit salon-boudoir. La chambre et le cabinet de toilette de sa fille furent cédées à la femme de chambre et à la cuisinière. Autrefois, la femme de chambre couchait dans un petit cabinet de l'appartement. Quand Mme Gouverneur se trouva seule elle voulut prendre aussi près d'elle Zoë, devenue pour elle une compagne, de par ses trente années de service et de dévouement, Zoë, qui avait vu le mariage de ,s'eB-. sa patronne, l'enfance de sa fille, la mort de son liate- mari, qui avait connu ses joies et ses malheurs.
t u»6 Quand elle lui annonça qu'elles habiteraient dé-
Ho L1DYLLË DE MÀ&IË 6IRÉ
Bormais ensemble, Zoë ne montra aucune surprise, elle connaissait la manière d'être et le cœur de Mme Gouverneur, mais elle savait aussi quels traitements trop de bourgeois infligent aux domestiques, et les larmes qui humectèrent ses yeux n^étaîent pas seulement son remerciement, mais sa façon d'exprimer qu'elle comprenqit la nature de son aristocrate et simple maltresse, si bonne cama^ rade.
Un petit lit de fer avait été installé pour Marie Biré dans la chambre de Léonie.
Les premiers jours furent pris par le nettoyage et l'installation. Marie s'acquitta de son mieux du travail qui lui fut confié. Obéissante et méticuleuse, elle accomplissait tout ponctuellement et minutieusement.
Quand les mots : « C'est fini I » furent prononcés, Marie Biré, si éloignée de ce genre dévie qu'elle eût été, éprouva une sorte d'admiration respectueuse pour le goût et le luxe recherché de sa maîtresse.
La chambre à coucher grise, garnie de dentelles en point d'Alençon; la salle à manger tendue de tapisseries françaises du xvi® siècle représentant des scènes de chasse, et meublée d'un buffet, d'un dressoir, de chaises, d'une table du xvii® siècle hollandais; le petit boudoir rose-pêche, sobrement garni de meubles Louis XVI, de tableaux et de dessins du xvia® siècle; la bibliothèque Empire où de recti^
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lignes et délicieux meubles en acajou prenaient leui* valeur sur tin fdnd d'étoffe verte ornée de lé* gères couronnes de feuillage doré; les tapis épais^ différents dé nuances^ qu'elle foulait aux pieds comme si elle marchait dans la moiisse des bois, tout cela surprit Marie Biré au delà de toute expression. Elle n'osait marcher, craignait de toucher urt meuble, de friper Une tenture.
Le soir, quand elle rentrait dans sa jolie chambré^ qu'elle défaisait son petit lit tendu d'une étoffe à bouquets minuscules, qu'elle récitait sa prière et se couchaiti elle éprouvait toujourë^la même surprise. Dès le lèndemèan de son arrivée, elle écrivit à là Supérieure de l'Orphelinat pour dire son heureux voyage, remercier des bontés qu'où avait eues pour elleSj et demander qu'on tie l'oubliât pas dans les prières* Elle ne reçut pas de réponse, mais fie pensait pas qu'elle pût en recevoir une^ et elle oommençsl d'accomplir ses devoirs religieux selon la recommandation des pieuses femmes qui prirent soin de son enfance*
L0 dimanche, elle alla à la messe, accompagnant Léonie. L'église la plus proche était Saîût^Honoré d'Eylau* Quelle différence entre la petite chapelle dti couvent de Vitré et l'éghse paroissiale parisienne I *Les gens semblaient réunis ici pour faire voir leurs toilettes et t^encontrer leurs connaissances. La porte d'entrée ^'ouvrait et se fermait sans cesse^ laissant
chaque fois pénétrer le jour cru du dehors qui dissipait la pénombre de l'église etulistrayait la méditation des fidèles. Marie ne put se recueillir dans le silence, ainsi qu'elle avait coutume à l'Orphelinat. L'enfant de chœur qui agitait bruyamment la sonnette pour prévenir les fidèles des diverses parties de l'office ne devait pas ressembler à celui qui tintait dévotement la messe de M. l'aumônier Vezin. Marie habituée à la chapelle du couvent, se trouvait dépaysée ici, entre ces gens trop bien mis, et d'autres, trop mal mis.
Quand elle revint de la messe, Mme Gouverneur était à sa toilette. Elle entra avec Léonie dans une pièce garnie d'armoires en bois sculpté. Entre deux fenêtres, une coiffeuse de marbre rouge, surmontée •d'une glace de Venise, étalait son attirail d'objets en ivoire et en acier. Des fleurs de verre aux couleurs pâles entouraient la glace. Aux étagères de' marbre de la toilette, des flacons de cristal brillaient comme des lumières de couleurs différentes.
Marie éprouva un trouble. Au premier moment, elle crut voir un autel, mais elle n'aperçut ni Vierge, ni Jésus, elle ne vit que les épaules nues dç Mme Gouverneur, et, dans la glace, son visage auréolé de cheveux blancs. Marie alla rejoindre Zoë, mais, dans l'après-midî, Mme Gouverneur sortie, elle n'y tint plus, retourna furtivement au sanctuaire mystérieux, et, sur la pointe du pied,
retenant son souffle, le parcourut à loisir. Une grande psyché, dans un coin, la refléta de la tête aux pieds. Marie se regarda avec stupéfaction, se découvrant un visage qu'elle crut n'avoir jamais vu. Elle pensa à des paroles de sœur Aurélie qui brisait un Jour, dans ses mains, un petit miroir cartonné appartenant à une « grande » en proférant : « Ne vous regardez jamais dans une glace, derrière il y ^ le diable ! » Elle s'éloigna instinctivement, puis revint pour regarder derrière la psyché. Émotionnée, elle s'assit sur un grand divan, ferma les yeux, respira avec effort, et quand elle eut retroiTvé sa respiration, quoique son cœur battît encore fort, elle continua son inspection, tourna autour d'une table ronde et légère, ouvrit la bouche devant des gravures où des belles dames devisaient, dansaient avec des personnages en culottes courtes, essaya de deviner à quoi pouvait servir un paravent japonais qu'elle faillit jeter à bas. Enfin, parvenue à la coiffeuse, elle regarda ce qu'elle appelait des instruments, se figurant en avoir vu de semblables chez un dentiste de Vitré où elle fut menée un jour par sœur Candide. Elle les prit en tremblant, de ses doigts timides, les tournant, les retournant, pour essayer de deviner leur emploit Elle toucha aussi les flacons, en ouvrit un, respira une odeur si vive qu'il lui vint des larmes, crut à des drogues de pharmacie, n'osa en déboucher un autre,
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son indisci'étion llii faisant l'effêi d'un itêh EUe BOir^ tit aloi^s^ côiifusé, îilus dotlôeiti^tit ëneoi^e qu'elle n'était ëlitrée. Elle renoontf a Léôni^ dâhs le ôotdoir.
•^ D'où sortei^vôiis, Moiië?..; Zoë tôilS êhétdliè partout.
^ J'ai été i^ègardëi^ rinflfmëriéj — àtottft Mltfië» ri'ôsàfit mëntii*.
^ Marie a t^àisOii, -^ dît Mtiié Gôiivêfiiéuf , ^ mes tiâtënsiles ^ëâsetnblent à ùëniL de là ôhîrtifgië;.. méë fiâdons à cetix del^ phâritiâcieôs...- Lé ëànâpé est pour êtëiidrë là malade, le pâi»aVëtit pou^l'i&olëf, ëfc là glace pour voit revënit» là santé.-
Lé inatiii, Marie acdompagiiait Zoë fàisâat SOÛ marché. Pal*fôife les tt'ois dbtne&tiques sortàîeiit ôttsemblé. Marié eut ùnë déception dé ne pljis ^èVôif le bel eëëàlier gràVi le ^àit dé i'àl'rivééj à là Suite de Mme Golivëi*iieur. Il lui fallait desoëiidf é Uiië splîàlë étroite, sàni^ marbre ni tapie. BUë ëtut aVOir l?êVÔ| interrogea Xoë.
Celié-ci, entr'ouvf aht là porte de i'àhtièhàiûbfé, lui expliqua que le bel escalier était pdUr lëtt « iiiaitres », qu'elle pouvait le i*egardéî* dé là portë^ et voilà tout.
i Marie regarda, eii effet. « Le pape doit en âvoil' Ufi pareil â cela », — pensa-t-elle. Puis, àussitôtj elle réfléchît : « Mais non, lé pape est paUVre et prist^hnîër à Rome, malgré quHl soit le i'ôi des càtholî^ quës I )i
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Il leur arriva d'aller se promeûer rera le Boid. Zoê apprit orgueilleusement à Marie qu'eUes habitaient le quartier le plus beau de Paris.
i-r- Regardez, ma mignonne, c'est l'avenue du Boisi Les loyers y valent un bon prixi... Il y a des hôtels pour lesquels on paie jusqu'à soixante mille francs par aniiée... Tenez, dans ces petits jardins, si l'ou plantait des choux, le mètre de terrain vaut si cher que la tête de chou y reviendrait peut-être bien à cinq cents francs I
Marie restait stupéfaite. Elle ne manifestait au-^ cun enthousiasme, elle comprenait seulement qu'il existait des gens bien riches!
Zoêf qui aimait à parler et questionner, lui demanda, de l'aû* puérilement sérieux qu'elle appor-^ tait à tout ce qu'elle disait !
-^ Vous aimeriez une fortune comme cela^ n'est-ce p6s, Marie? et vous achèteriez aussi un bel hôtel avec votre argent?
'•^ Oh! non, — répondit Marie tout à coup recueillie, -^ je n'oserais pas... je donnerais plutôt lûon argent à l'Orphelinat de Vitré.
Un matin qu'elle sortait avec Zoë, elle lui demanda, en lui montrant l'Arc de Triomphe, à quoi cela servait^ et Zoë lui expliqua, à peu près, qûé ô'était uôe porte faite pour les soldats revenant de là guerre du temps de Napoléon. Complais samtnënt, elle mena là jeune fille près du mo-
nument énorme, elles levèrent les yeux, se virent toutes petites auprès du colosse de pierre. Mais Zoë ne put rien ajouter de plus, ne sachant rien de plus. De même que Marie, elle ouvrait les yeux et restait muette. Des figures géantes se dressaient sur les pilastres : d'un côté, un homme debout que couronnait une femme ; de l'autre, des guerriers au-dessus desquels une autre femme s'envolait, les bras tendus, la bouche grande ouverte comme si elle oriait, le visage terrible et menaçant.
Elles s'éloignèrent sans mot dire.
Elles n'avaient que faire, d'ailleurs, de ce côté, parmi les voitures, les tramways et les autos. Leur promenade indiquée, lorsqu'elles disposaient de quelques instants, était l'avenue du Bois, et ce fut là qu'un jour Marie eut une surprise. A travers une grille, elle aperçut un jardin obscur entre les hautes maisons, un jardin qui lui sembla plus joli que les autres, parce qu'il lui rappelait les jardins que les petites orphelines traçaient et fleurissaient dans un coin de la cour pendant les récréations. Quelques dernières fleurs, respectées par la douce arrière-saison, des chrysanthèmes, s'espaçaient entre des arbustes. Au fond, une chaumière, pareille à celles de la campagne de Vitré, semblait une vieille chose oubliée qui dormait là depuis longtemps : un rez-
f de-chaussée, une porte, deux fenêtres, un toit de I cliaume.
( — C'est des gens pauvres qui habitent ici? —
demanda Marie.
— Oui et non, — répondit Zoë, — ce sont des pauvres devenus riches.
— Comme Mme de la Jallaye.
— C'est vrai, •^— intervint Léonie, — j'ai entendu Madame dire que Mme de la Jallaye était une ancienne élève de chez vous.
Et Zoë, qui savait tout, raconta l'histoire des dames de la Jallaye. La mère, orpheline élevée par les sœurs de Saint-Joseph, placée par elles phez une vieille demoiselle paralytique, gagnait la confiance de celle-ci, par les soins donnés à sa santé et à ses intérêts, héritait d'une partie de sa fortune, se trouvait en procès avec l'héritier du reste, M. de la Jallaye, un neveu de la paralytique. Et celui-ci, après des mois de pourparlers et de plaidoiries, ne trouvait rien de mieux que d'épouser celle qui l'avait frustré. Ce mariage donna naissance à Mlle Thérèse de la Jallaye — qui s'est accrochée à Madame, et que Madame accepte avec sa bonté habituelle, — ajouta Zoë.
— Mais elles ne sont pas fières, elles viennent encore au couvent, — dit Marie soutenant instinctivement ce qui touchait à l'Orphelinat, de près ou de loin.
^^ Possible qu'elles ne soient pas fièresi tnsdé elles traitent les domestiques comme des esolarei^) et personne de chez vous ne veut allet sèrVii? chez elles, — prononça rudement Zoë.
Marie ne dit plus rienj sachant, en effets (}ue la plupart dès jeunes filles placées comme femmes de chambre chez les dames de la Jallaye devaient les quitter, ne pouvant arriver à supporter leUrs caractères nerveux, leufs tnaniêres vexatoirea.
Zoë revint sur la petite chaumière et ses proprié-» taires :
-^ Autrefois, l'avenue du Bois de Boulogne faisait partie dé la baftlièUé de Pafis... Des bicoques^ des maiflonnetteë, construites ayeô des lattes de bois, des cart*eaux de plâti'e, appartenaient â deà journaliers, des petits rentiers, des ohiffonniei^j tous pêle-mêle..* La chaumière que v6us avea vue logeait des chiffonniers... Leiir métier était boii, te^ ils achetèrent du tet*rain autour de leur cassîné, et purent laisser un peu de bien à leuTâ ëfifàiits... Tout à coup, -^ et 2;oë s'arrêta dé marcher pour mieux mettre en scèiie la péripétie qu'elle afîûOïiçaitj -*^ voilà qu'il prend fantaisie aui Parisiens d'àgrandii* leur ville et qu'ils choisissent ce chemin-là pour en faire l'avenue du Boisu. C'est à qUi aura là son hôtel... On trafique j on vend, on achète des t^f^ rains, et nos petits propriétaire» deviennent déà richards... Ils ont tout vendu, excepté le petit Jaf«
din et la petite cliaumiëre... On leur en a offert des monceaux d'or... La petiterfille, ou rarrière-petitefille du chiffonnier, a refusé... Elle veut que ça reste cemme au temps où ses anciens vivaient et tra^ caillaient là... A chaque saison, elle vient placer des fleurs à son goût... Vous verrez, au printemps, les leUes pensées, les petits myosotis bleus, du réséda, des narcisses... Ça embaume... La dame va et vient, entre, regarde... Je l'ai vue une fois... Elle a la religion de la reconnaissance... et de la fidélité,
— acheva Zoô enchantée d'avoir pu parli^ aussi longtemps sans être interrompue.
— Qui vous a raconté cela? — ? interrogea Léonie.
-^ P^sonne et tout le monde... On dit ça dans le quartier.
••^ Que rhistoire soit vraie ou inventée, elle est touchante.
^^ Heureusement qu'il y a de braves gens pour servir d'exemple aux autres, — ' conclut Zoë,
— il y a ici-bas assez d'imbéeiles et de mér chants.
Elles regardèrent alors le défilé des voitures, et Marie revit des dames comme celles qu'elle avait vues le soir de son arrivée à Paris, des visages couleur de plâtre, des lèvres aussi rouges que du sang^ des yeux noircis comme s'ils étaient meurtris.
^^ Ge sont des cocottes, -^ lui 0nseigna Zoé*
f Le soir de ce jour-là, Marie pensa moins aux sœurs grises de la Congrégation de Saint-Joseph. Ce qu'elle voyait et entendait remplissait sa tête d'images brisées, de bourdonnements, de mots et de phrases incompréhensibles.
Mme Gouverneur, rentrée avant le trio, était dans son petit salon, occupée à ranger les objets de ses vitrines. Zoë l'entrevit, fit signe à Marie de ne pas faire de bruit, l'entraîna vers la cuisine avec Léonie. . ,
— Elle est dans ses idées... Il faut la laisser. Lorsque, Mme Gouverneur maniait de ses mains légères les bronzes et les porcelaines de l'Orient, les chimères convulsées et les bouddhas pensifs, d'un calme si inaltérable, les fines tasses blanches transparentes comme des coquilles d'œufs, lorsqu'elle dialoguait muettement avec les figurines en terre de la Grèce, et les statuettes de bois poli du moyen âge, lorsqu'elle regardait les profils durs ou mélancoliques des médailles italiennes, elle devenait étrangère à la vie environnante.
Elle allait de ses vitrines à son piano, perdait sa pensée parmi les lieds de Schumann et de Schubert où chantent les douleurs et les fiertés de l'amour et de la vie, parmi les mélodies de Rollinat GÙ passent les voix de la nature et les cris de l'infini. Elle demandait à Mozart les délices de ses enchantements subtils, de sa joie aiguë, à Beethoven la
gravité, la profondeur, la puissance du sentiment isolé, qui se suffit à lui-même, battu par toutes les tempêtes, ou apaisé par la fatalité sereine : elle se perdait dans cette forêt musicale du vieux maître allemand, où les oiseaux chantent dans la lumière de l'aurore qui dore les hautes cimes des arbres, au bord des clairières argentées et bleuies par la lune, et même dans l'orage, parmi les feuillages bruissants et éperdus.
Puis, elle fermait son piano et revenait à ses vitrines, où ses doigts fiévreux s'apaisaient à manier les parcelles de vie immobilisées par les artistes des temps révolus.
Ce jour-là, elle était encore absorbée au moment du crépuscule,lorsqueLéonie vint allumer leslampes.
Dans la cuisine éclairée, aux murailles nettes où miroitaient les carreaux de faïence et reluisaient les cuivres, pendant les préparatifs du dîner, les domestiques parlaient de Mme Gouverneur, ou du moins, Zoë et Léonie en parlaient devant Marie qui écoutait, ou qui paraissait écouter, la physionomie immobile.
La cuisinière ne tarissait pas d'éloges, mais aucune hypocrisie ne se cachait sous sa parole, qui témoignait pour sa maîtresse d'une affection profonde et cordiale. Léonie approuvait par des « Ouil c'est bien ainsi qu'elle esti » qui rendaient hommage à la vérité.
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— Ohl elle a bien eu aussi ses embêtements, comme tout le monde! — conclut Zoë en enlevant et tournant une casserole d'un bras vigoureux.
Puis, elle ne dit rien, ni Léonie non plus, et Marie eut la sensation confuse qu'un mystère passait dans le silence.
ï Mme Gouverneur avait eu, en effet, « comme tout le monde », ses « embêtements ». Elle ne les avait pas eus tout de suite, et le commencement de sa vie, et ce qu'elle pouvait considérer comme la première moitié de sa vie, ne lui laissait que du bonheur dans le souvenir.
D'une vieille famille bourgeoise de Vitré, née et élevée dans la ville, elle s'y était mariée avec Paul Gouverneur, lui aussi d'une famille de Vitré, de la même classe, de la même ancienneté que sa famille à elle, la famille Thouarault.
L'éducation de Louise Thouarault lui fut donnée par un père qui conservait, d'héritage de famille, la tradition libérale et révolutionnaire de la province. L'arrière -grand -père de M. Thouarault, député aux États-Généraux de 1789, appartenait à ce tiers-état breton qui tint ses assises à Rennes, avant de rejoindre les délégués de la France à Versailles. Il prêta le serment du Jeu-de-Paume, fit partie de la Constituante et de la Convention. Homme sérieux et
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droit, il apportait à ses convictions républicaines l'appui et la force combative de son obstination de race. Il résista de toute son énergie aux terroristes, dédaignant de s'aplatir parmi les prudents de la Plaine. Il se trouvait en prison au Neuf- Thermidpr, et la chute de Robespierre et de Saint- Just lui sauva la vie. Sorti de prison et échappé à la mort, la réaction thermidorienne le dégoûta, et il retourna dans sa province, où il se maria, un peu au tard de la vie. Il possédait des biens en terre, qu'il exploita lui-même, et il fit, de son flls et de son petit-fils, des agriculteurs.
Ceux-ci furent de bons travailleurs, passant, comme Jacques-Aimé Thouarault, toute l'année à leur maison des Mélèzes, au centre de leurs champs et de leurs bois. Aux Mélèzes, les livres abondaient, les livres reliés en veau fauve, à tranches rouges ou dorées. Les meubles et les objets étaient des souvenirs, parmi lesquels apparaissait Faïeul, peint par Louis David, un visage rond, le nez court et légèrement fendu du bout, des yeux bleus à fleur de tête, le front plein, bien bossue, encadré de chevtux poudrés, la bouche un peu épaisse, mais bien serrée, au total l'air bon, intelligent, légèrement ironique. La physionomie se conservait à peu près telle quelle dans la famille : en Louise Thouarault revivaient les traits de son arrière-grand-pèrç, la c(mpe du visage, les
yeux, le front, le nez, la bouche. La ressemblance ne fit que s'accroître avec l'âge, et elle devenait frappante aujourd'hui que Mme Gouverneur, la cinquantaine passée, portait la poudre sur ses cheveux blanchis.
De lignée provinciale, elle vécut de la vie provinciale, auprès de son père, occupé de ses travaux agricoles, de sa mère, parfaite maîtresse de maison. Elle fit toutefois, avec son père, quelques voyages à Paris, d'autres voyages encore assez fréquents, à Nantes, où sa mère avait de la famille, et elle s'affirma tout de suite, jeune fille, comme une personne à son aise partout, se présentant avec assurance, regardant les gens bien en face, retenant ce qu'elle apprenait, laissant de côté les niaiseries de sentiment et de conversation.
Fille unique, bien dotée, on la rechercha lorsqu'elle fut en âge d'être mariée. Parmi les jeunes gens de Vitré qui se présentaient pour l'épouser, elle choisit Paul Gouverneur, d'une famille voisine de campagne de la sienne. Famille de Vitré également, très propriétaire, possédant de nombreux immeubles dans la ville, avec des titres qui remontaient à plusieurs siècles, bien rentée à la suite de gros gains industriels du père de Paul, qui entreprit la fabrication des instruments agricoles au moment où le» nouvelles
méthodes gagnèrent les campagnes les plus arriérées.
Le jeune ménage possédait assez de fortune pour vivre à Paris, où Paul Gouverneur avait fait ses études, passé sa jeunesse. L'établissement définitif eut lieu dans un appartement du boulevard Malesherbes, en face la grille du parc Monceau, vers la fin de l'année 1872. Paul et Louise furent heureux dans un plaisant décor aménagé pour les réceptions amicales, et aussi pour les affaires. Le jeune marié ne renonçait pas à la direction de l'entreprise fondée par son père, et il se tenait tous les jours à son bureau, à heures fixes. Il ne prenait que les congés réglementaires, ne connaissait vraiment de grandes vacances qu'en été, alors que les deux familles se trouvaient réunies aux Mélèzes et au château du Tremblay, le logis des Gouverneur, situé à une portée de fusil du logis des ^ Thouarault.
, Les années passèrent ainsi, coupées par un
f voyage en Angleterre, à la fin de la première année . de ménage, par la naissance d'une petite fille, en f 1875, par un séjour en Suisse avec l'enfant, cinq ^ ans après sa naissance. Mme Gouverneur, épouse l irréprochable, d'un caractère fait de haute dignité I morale et de charme bon enfant, la parole nette à ^ l'égal de sa pensée, fut aussi une mère possédée par e devoir, une geirdienne passionnée de l'être qu'elle
avait mis au monde. Elle laissa facilement de côte les visites et les réceptions tant que sa présence permanente et ses soins assidus furent nécessaires à la petite Aimée. Lorsque la santé de celle-ci et sa nature sérieuse et calme se furent définitivement affirmées, sa mère, cédant aux instances de Paul, consentit à reprendre place avec lui dans leur milieu de bonnes amitiés et de relations agréables. Mme Gouverneur, dans toute sa beauté de jeune mère heureuse, dans toute sa force d'esprit, reparut parfois aux soirées et aux dîners désertés pendant ses années d'activité maternelle» Elle aimait le théâtre et la musique : elle revint aux spectacles du soir et aux concerts du dimanche»
Si Mme Gouverneur se montrait une épouse et une mère parfaites, Paul Gouverneur, non seulement passait pour un mari délicieux, mais sa femme restait éprise et respectueuse de lui, au bout de dix années de mariage, autant qu'aux premiers jours de leur union. Pourvu d'une admirable égalité d'humeur, sérieux sans morgue, attentif aux moindres détails qui concernaient les siens, eau* seur mesuré, travailleur infatigable, homme du monde recherché, d'une politesse raffinée qui n'allait jamais jusqu'à la camaraderie joviale avec les hommes, jusqu'au flirt avec les femmes, ne vivant que pour sa femme Louise et sa fille Aimée, il était déle^issé par l€t médiss^nce ie& sa-
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Ions. On ne pouvait se résoudre à le déclarer ■banal, et les paroles les plus perforantes cherchaient en vain le défaut de cuirasse, le Joint défectueux, de cet homme équilibré. .
— Tu es trop parfait I — lui disait parfois, en riant, Mme Gouverneur, qui se résignait, d'ailleurs, sans se faire prier, à ce bonheur placide par lequel se réalisait son idéal d'existence.
Elje le regardait, admirait son allure, son maintien, sa face régulière de chair ambrée, éclairée d'yeux bleus aux expressions nuancées, sa parole nette, légèrement voilée par sa blonde moustache tombante. Elle admirait sa paisible assurance, son esprit lucide, et en même temps, ce qui parachevait son profond sentiment d'amour, elle sentait en lui, peut-être parce qu'elle le connaissait depuis les jours de l'adolescence, elle ne savait quelle faiblesse d'enfant qui la rendait maternelle pour cet homme à qui elle avait confié sa destinée.
Pendant les premiers temps que Mme Gouverneur, restée au logis, surveillait l'éclosion et la pousse de son enfant, Paul, tout à ses affaires pen» dant le jour, ne sortait guère que le soir, après le dîner, pour aller passer la soirée à son Cercle. Il lui fallait ce délassement, ce changement de place, cette détente à la fin de la journée, et sa femmes Ifii première, s'il montrait parfois quelque
paresse à quitter le coin du feu, Texcitait à s'en aller fumer son cigare parmi les causeurs de Paris. Ponctuel, épris d'habitudes, Paul en arriva bientôt à accomplir journellement cette sortie et cette station, et quand sa femme consentit, vers 1880, à reprendre quelque plaisir de théâtre et de mondanité, il ne cessa pas pour cela de « passer au Cercle » pour lire ses journaux et retrouver ses interlocuteurs ordinaires.
Aussi, le jour d'hiver de 1885 où tous deux restèrent pendant le commencement de la soirée à l'Opéra où l'on jouait Faust, quand Mme Gouverneur, vers dix heures et demie, désira rentrer pour retrouver sa fille, et que Paul l'eut mise en voiture sur la place illuminée, elle lui dit simplement : « A tout à l'heure! » en lui serrant la main et « en lui laissant un sourire, lorsqu'il lui dit qu'il allait faire un tour à pied et entrer au Cercle avant de la rejoindre,
^ Chez elle, après avoir échangé quelques mots avec Zoë et avec sa femme de chambre, qui l'attendaient, après s'être déshabillée et rhabillée j5our le soir, après avoir regardé sa fille dormir, elle resta à lire assez longtemps au coin de son feu.
"* Un coup sonna, vibrant longtemps, au timbre de la pendule. Mme Gouverneur regarda le cadran : uno heure du xneitini Surprise ^ue Peiul M fût pe^a
rentré, elle l'attendit. Une heure et demie ! Par quoi pouvait-il être retardé? Qui avait-il rencontré? fîtait-il malade? Deux heures! Elle n'y tint plus, e-t, morte d'inquiétude, sonna Zoë.
Zoë descendit immédiatement, trouva Mme Gouverneur pâle et fébrile, s'efforça en vain de la rassurer, attendit avec elle. A toute minute, la femme anxieuse ouvrait la porte de l'appartement, se penchait sur la cage de l'escalier silencieux, puis courait vers la fenêtre, l'ouvrait, s'appuyait au balcon, dans l'air glacé et brumeux, cherchant avidement à reconnaître son miari dans ce passant dont la silhouette sortait un instant du brouillard d'hiver pour y rentrer bientôt, attendant que ce fiacre, dont elle apercevait au loin les lumières brouillées, s'arrêtât devant sa porte. Puis, il n'y eut plus n^passants, ni fiacres, le boulevard fut désert, et la soUtude, bientôt, ne fut plus animée que par la neige dont les premiers flocons tombèrent dans l'obscurité.
— Rentrez, Madame, je vous en prie, — - disait Zoë qui avait couvert sa maîtresse d'un manteau, et se tenait auprès d'elle.
— Il faut que j'aille à la recherche de Paul, — dit Mme Gouverneur.
— Mais s'il revient pendant que vous serez lortie?
— Que faire alors?
Zoë remonta à son cinquième étage, réveilla, le valet de chambre, lui dit l'inquiétude de Mme Gouverneur, et l'envoya se renseigner au. Cercle, proche la place de la Concorde, où M. Gouverneur devait s'être rendu en sortant de l'Opéra - Le valet de chambre revint au bout d'une heure qui parut interminable à celle qui attendait. Quelques joueurs s'attardaient encore dans un salon, mats personne n'avait vu, de la soirée, M. Gouverneur, ni ces messieurs, ni le portier, ni le chasseur.
La pendule sonna quatre heures. Mme Gouverneur, la face creusée, les yeux cernés de fièvre, eut vers Zoë un regard sinistre.
— Allons!... allons!... Madame! attendez au moins pour vous désespérer! — dit Zoë. — Il arrive à tout le monde d'être en retard.
— Jamais à lui !
Le valet de chambre, attaché à ces maîtres qui le traitaient bien, offrit de repartir, d'aller où l'on voudrait. Peut-être à la Préfecture de police. En cas d'accident, on serait renseigné là. Oui, il fallait partir au plus vite... Tout plutôt que cette incertitude !
Le valet de chambre partit. Il était près de cinq heures. Dehors, toujours la nuit noire où tourbillonnait la neige.
Une heure à peine écoulée, pendant que les deux
MADAME GOUVEHNEtJll i9i
femmes attendaient en silence, Zoê n'osant plus parler à sa maîtresse qui ne lui répondait plus, un fiacre s'arrêtait à la porte, des pas montaient Fescalier. Avant que Zoô eût pu interroger et savoir, Mme Gouverneur était dans l'antichambre. Le valet de chambre précédait un monsieur, qui se présenta comme le Chef de la Sûreté, et qui, en paroles un peu hésitantes, devant le trouble et VeSroi de cette femme, dit qu'un homme dont le signalement répondait à celui qui venait d'être apporté à la Permanence de la Préfecture... avait été ramassé... blessé... grièvement...
— Partons, — dit Mme Gouverneur.
Elle n'ajouta pas un mot. Sa force d'agir lui revenait. Elle voulait revoir Paul, et malgré tout ce qu'elle pouvait craindre, un soulagement à le retrouver se faisait jour en elle, malgré elle, à travers son épouvante.
Avant de descendre, elle confia sa fille à la femme de chambre, réveillée aussi par Zoë, laissa là aussi le domestique, emmena Zoë. Elle descendit en courant l'escaher, se jeta dans un fiacre. Zoë se mit auprès d'elle, le Chef de la Sûreté en face d'elle, un inspecteur qui accompagnait son chef, ferma la portière et, son col relevé, monta à côté du cocher. Mme Gouverneur, malgré l'idée fixe qui lui plombait la cervelle, eut pitié de ce serviteur de tous, en pauvre pardessus, qui s'offrait au froid et à
la neige pour secourir des gens qui lui étaient in connus. EHe trouva en son âme délabrée le courag d'admirer l'humble dévouement, et demanda qu'i fût donné une place dans la voiture à ce malheu reux. L'homme s'y refusa, malgré l'invite bienveil lante de son chef. Le cheval, déjà, partait dan; la tourmente. Par où l'on passa? Par des boule vards, des places, des rues, des quais. Dans l'afïreuî clair-obscur d'hiver fait de l'obscurité boueuse de la neige qui tombait par lourds paquets dans le cloaque de la nuit, de l'aurore qui bleuissait au oie noir, Mme Gouverneur reconnut les flots de h Seine, leurs remous mystérieux, leur coulée iragique. Où donc courait -on ainsi? Vers quel but de sa vie la conduisaient cette triste voiture, ce pauvre cheval, ce cocher dont elle apercevait le dos voûté sous la bise? Elle interrogea^ comprit aux réponses que son mari avait été trouvé blessé... qu'il lui fallait avoir du courage. « Il v| mourir ou il est mort »,- — pensa-t-elle. Elle inteft rogea encore, eut un frisson glacial en pressentai où on la menait. La voiture s'arrêta devant ui maison basse, une porte jaune. L'inspecteur descei dait du siège, ouvrait la portière. Zoë, sortie fiacre, prit la main glacée de sa maîtresse. Celle-( sur le trottoir, regardait sans comprendre. Les pr^ miers passants du matin la frôlèrent, des hommeÉ des femmes, qui allaient à leur travail, et qui toui
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nèrent la tête et s'arrêtèrent. Mais déjà le seuil franchi, les deux femmes, suivant leur guide, se trouvaient dans un couloir, puis dans une chambre où jun homme écrivait. Sur un mot que lui dit le Chef de la Sûreté, cet homme se leva, ouvrit une porte.
— Où est-il?... je veux le voir!...
On traversa une pièce, on ouvrit une seconde porte, et là, sur une dalle, sous la clarté d'un bec de gaz, Mme Gouverneur aperçut son mari, roide étendu.
Il paraissait dormir. Il avait son air méditatif et sérieux. La bouche close sous sa moustache blonde, les paupières abaissées sur les yeux, il gardait l'air aussi tranquille, sur sa dalle, éclairé par la lumière sifflante du bec de gaz, que sur son lit habituel et sous la clarté de la lampe familiale. Mais, s'approchant, tremblante, Mme Gouverneur vit qu'il ne respirait pas, et aussi rigide que la pierre sur laquelle il dormait cet effrayant sommeil.
— Il n'est pas mort? — demanda-t-elle en allant vers lui.
Tout le monde garda le silence. Elle répéta sa question en regardant le Chef.
Elle s'abattit sur le corps de son mari, lui prit le front, les joues, frissonna en touchant la chair froide et morte.
Al^rs, elle sut en quel lieu affreux elle venait
194 LIDÎLLE DE MAftlE BIRË ^
chercher celui qu'elle avait choisi pour maître de sa vie, dans cette Morgue où les désespérés et les victimes ont leur rendez-vous funèbre.
Elle se contint, ne jeta pas un cri à travers se» larmes, eut la force de maltriser'ses nerfs, s'appuya seulement sur Zoë terrifiée qui prenait sa maîtresse par le corps comme pour la défendre, et prononça d'une voix faible, mais distincte :
— Qu'est-il arrivé?
On lui donna alors, en quelques mots précis, les renseignements brefs qui rendirent son malheur \
effroyable,
^ On lui dit la découverte du cadavre boulevard de la Villette, dans la boue, à l'angle d'une ruelle, ,
contre une palissade* !
Les yeux de Mme Gouverneur s'agrandirent, se fixèrent sur PauL Elle n'avait encore vu que son visage attirant, aveugle, sourd et muet à ses larmes. Elle vit étendue sur son corps sa peUsse maculée de fange, que dépassaient seulement un peu de son pantalon noir et ses souliers vernis.
— Boulevard de la Villette!... Gomment?...
Pourquoi?
Les assistants eurent le même geste évasif. Des rôdeurs, sans doute... La justice allait informer...
— Boulevard de la Villette I... Et frappé... tué... par qui? . , . . , , ,
Elle voulut voir. On rabattit la pelisse. Le torse du cadavre apparut, avec une blessure au côté gauche, une blessure fine et nette, aux bords déjà sombres sur la chair blanche.
On lui montra les vêtements de son mari, sa chemise ensanglantée, sa cravate blanche, son gilet, son habit, sur lequel étaient posés sa montre en or, son porte-monnaie. Rien ne lui avait été volé, Mme Gouverneur regarda sa main droite : elle portait à Tannulaire gauche la mince bague en or de leurs fiançailles et de leur mariage.
Elle commença alors à trembler sur ses jambes, tout le sang de son corps lui sauta au visage, puis déserta d'un seul coup son front, ses joues, ses lèvres, et Zoë vit avec horreur que les cheveux noirs de sa maîtresse changeaient de couleur, pâlissaient, grisonnaient, entouraient ce visage de martyre de Tauréole de la vieillesse.
On fit asseoir la malheureuse sur une chaise, et le groupe s'interposa entre elle et le corps de l'assassiné, sur lequel on ramena la pelisse.
Elle reprit ses sens, tourna vers le fcmctionnaire un visage qui demandait la vérité.
Le corps avait été trouvé, à trois heures du matin, dans la solitude de la nuit, par deux agents qui constatèrent immédiatement la mort. Pendant que l'un restait en faction, veillant à ce que personne n'approchât, à ce que rien ne fût dérangé
sur la personne même de la victime et autour d'elle, l'autre courait prévenir le commissaire de police. Celui-ci se présentait quelques instants après, vingt minutes à peine, observait, cherchait, à la lueur d'une lanterne... Mais ses investigations n'amenaient la découverte d'aucun indice, d'aucun objet arraché à la victime, ou perdu par le meurtrier, ou les meurtriers. Pas de traces indiquant le piétinement d'une lutte. Le corps avait donc été transporté au poste de police le plus voisin, et immédiatement, on prévenait, par télégrammes, le Préfet de police, le Chef de la Sûreté, le Procureur de la République. A quatre heures et demie, le substitut du Procureur, le juge d'instruction, le Chef de la Sûreté, son secrétaire et deux inspecteurs se réunissaient au poste de police. Le corps déshabillé, la blessure pénétrantîe et mortelle constatée, le juge d'instruction pressait le commissaire de faire transporter le corps à la Morgue, où il arrivait, à six heures, quelques instants avant Mme Çjouverneur.
En quelques mots brefs, le Chef de la Sûreté expliqua la brièveté des opérations accomplies. Il se trouvait de retour à la Permanence pour recevoir le valet de chambre venant dire la disparition de son maître, et il l'accompagnait auboulevard Malesherbes.
Mme Gouverneur se leva.
MADAME (toUVERNEUK 497
— Puis-je emporter mon mari chez moi?
— Nous sommes obligés, Madame, malgré votre désir légitime^ de vous demander un peu de patience... Les choses iront moins vite maintenant... La justice a son œuvre à accomplir... J'ai laissé là-bas des hommes qui vont faire leurs recherches aussi rapidement que possible... mais il faut le temps de quelques formalités... Il est nécessaire que Tautopsie judiciaire soit faite.. .laloi l'ordonne... M. le juge d'instruction vous demandera, malgré votre douleur, de vouloir bien répondre à ses questions... Je ne crois pas que le corps de votre mari puisse vous être rendu avant deux ou trois jours, deux jours au plus tôt.
Elle eut une question qui la hantait :
— On ne va pas l'exposer?...
— Non, Madame, rassurez-vous... Cela serait inutile, puisque la reconnaissance a eu lieu... mais nous devons le garder ici.... Rentrez chez vous. Madame, c'est ce que vous pouvez faire de mieux... Vous avez une petite fille, — ajouta-t-il d'une voix où se sentait le respect et la pitié, — consolez-vous près d'elle, prenez les forces qui vous sont nécessaires.
— Ma fille!... oui, ma place est auprès d'elle... plutôt qu'auprès de lui, — dit-elle d'une voix basse "ù se devinfiiit une sorte de fureur contenue et
fondante,
Le sentiment qui l'ammait fut bi perceptible que l'interlocuteur de Mme Gouverneur crut devoir lui faire une réponse indirecte :
™ Attendez pour vous prononcer, Madame, croyez-moi.
Bile lui fut reconnaissante, dans son désarroi, de cette phrase qui lui permettait l'adieu à son mari, ^^
Elle se pencha vers la dalle, se mit à genoux pour voir Paul de plus près. Toujours la même figure imj)assible où la mort verrouillait les secrets du vivant.
Il vint à la pauvre femme un mot de petite fille ;
— Méchant I ~ dit-elle.
Elle , s'approcha encore davantage, embrassa convulsivement le front de marbre, sur lequel tombèrent ses larmes.
On profita de son émotion pour l'emmener. Au greffe, on lui fit signer un papier.
~ Dois-je vous accompagner, Madame?
Ce fut Zoë qui répondit ;
— Merci, Monsieur, je vais ramener Madame.
Et Zoë, tout à l'heure épouvantée, écrasée, elle
aussi, sous ce coup de foudre qui tombait sur sa maîtresse, se redressa pour diriger et défendre ce pauvre corps effondré qu'elle devait ramener au logis. Elle prit Mme Gouverneur, la fit monter dans le fiacre, La neige tourbillonnait toujours aussi dense, le ^ol était toujours liquide et boueux. Dans la voiture, la jeune femme laissa aller^ n'en
pouvant plu», sa tête sur l'épaule da Zoë, comme un enfant qui veut dormir. Le Chef de la Sûreté, à la portière, salua, fit un signe à l'inspecteur qui remonta auprès du cocher.
Pas une parole. Zoë crut sa maîtresse évanouie, la regarda, vit ses yeux ouverts fixement, sentit les gros soupirs qui gonflaient sa gorge, et la pauvre fille au bon cœur ne dit plus un mot, ne bougea plus, comme si elle veillait au chevet d'une malade.
Mme Gouverneur retrouva sa force pour monter son escalier, pénétrer dans son appartement, entrer dans la chambre de sa fille.
Elle y entrait avec le même instinct blessé déjà révolté en elle, capable de tout dire en quelques mots violents à la fillette qui l'attendait.
Lorsqu'elle vit Aimée, gentille, délicate, avec le même doux visage que son père, et une expression d'angoisse dans les yeux, elle ne put que prononcer ces mots :
— Il est arrivé un accident à ton père, ma ohé* rie...
Sur l'interrogation éplorée des yeux ; '^ Il est bien mal.., bien mal!.», Et la petite :
— Est-ce que je vais le voir, maman?
— Ohl non, il ne faut pas!..,
La môroj^alors, mentit, expliqua u» accident de
voiture, dit le blessé soigné à Thôpital, apaisa Tenfant, lui demanda du calme et du courage, comme on lui en demandait à elle, la pria de rester bien tranquille, lui dit qu'elle la reverrait dans quelques instants.
Revenue dans sa chambre, laissant aller partout ses regards, prenant les choses insensibles à témoin de la catastrophe, elle fit à Zoë ses recommandations pour que sa fille ignorât toujours cette ignominie sanglante. Sa raison revenue, elle parlait avec gravité, presque avec dureté. Un masque nouveau se modelait sur ses traits. Elle vit l'effarement de Zoë, eut une seconde de noble attendrissementj j
— Embrassez-moi, Zoë.
A son tour, la grosse fille fut émue et trem* blante.
— Et maintenant, laissez-moi seule.
Les jours qui suivirent, Mme Gouverneur connut les souffrances du scandale et de la honte. Sa vie fut ouverte à tous, exhibée à la curiosité publique, mise à nu sur une dalle comme le corps de son mari. Bien que celui-ci ne fût pas visible, la foule assiégeait la Morgue, stationnait sur le pont, arrachait aux vendeurs de journaux les dernières nouvelles du mystérieux assassinat de la Villette. Demandez le « Guet-apens du boulevard exté- , rieur I » Demandez V « Assassinat de M. Gouver*
neurl » Demandez le « Drame du grand monde I » Ce
n'était pas seulement aux abords de la Morgue que les camelots jetaient ces cris à la badauderie surexcitée de Paris, à la curiosité de la rue pour tout le sang qui coule, toute la sanie qui suppure des blessures et des plaies du crime et du vice. Les mêmes claiïteurs emplissaient la ville entière, stationnaient aux carrefours et aux boulevards, comme les abois d'une meute, se précipitaient au rythme de la course de vendeurs de feuilles à travers les rues aux passants rares, s'en venaient battre de leurs assauts de toutes les heures la maison de la victime, l'immeuble bourgeois et considéré du boulevard Malesherbes. On évita- à Mme Gouverneur les sorties à travers ce tumulte, mais elle entendait, aux fenêtres qui donnaient sur la chaus- Bée, les vitres trembler sous ces hurlements à la mort.
> Ce qui la sauva de ces attaques du dehors, de ce flot de boue qui arrivait en torrent depuis le lointain faubourg, depuis ce boulevard terrible qu'elle ne connaissait pas, où son mari était allé chercher la mort, ce fut la nécessité où elle se trouva d'épargner à sa fille les assauts de cette ignoble marée qui s'en venait déferler sur elles. Elle pensa un moment à envoyer sa fille à Vitré avec Zoë, dans la maison de campagne des Gouverneur, qu'elle habitait alors chaque été. Mais elle n'avait plus personne là-bas, tous les siens mgrts, et les parents de son mari
aussi — heureusement pour euxl songeait-elle amèrement. Elle craignit, à la réflexion, les hasards du parcours, et les bavardages de la méchanceté humaine qui n'aurait certes pas épargné cette innocente. Elle préféra se charger elle-même de la garde de son enfant jusqu'au moment où elle pourrait se sauver avec elle, loin des regards et des paroles. Elle la fit donc tenir à l'écart des cris de la me, sau» la surveillance rigoureuse de la femme de chambre, et avec la recommandation absolue de ne laisser aucun journal à sa portée.
Les journaux 1 ils faisaient entendre, eux aussi, par les lettres capitales de leurs titres à sensation, par les sous-titres multipliés de leurs informa,* tions, par leurs croquis d'après nature, par leurs enquêtes et par leurs hypothèses, par leurs points d'interrogation et par leurs sous-entendus, — ils faisaient retentir les mêmes voix blessantes et torturantes que les voix qui montaient du pavé vers la femme aux écoutes malgré elle. De même qu'elle voulait entendre malgré sa souffrance, de même elle voulait lire et relire, malgré le renouveau d'angoisse et de désespoir que lui apportait chaque lecture fiévreuse de ces articles acharnés sur l'énigme de la mort de M. Gouverneur. En elle grandissait l'exigence avide de la vérité, elle voulait savoir, non seulement comment son mari avait été assassiné^ mais pourquoi il avait accepté du destin ce
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rendez-vous tragique, par cette nuit d'hiver, en ce lieu sordide où les agents le ramassaient, le cœur troué d'un coup de couteau.
De cela, Mme Gouverneur n'apprit rien par les journaux, ni autrement. Les reporters qui manquaient de sujets d'information sensationnelle cette semaine-là, occupèrent Paris de ce crime qui ne ressemblait pas aux crimes ordinaires, mais ils ne firent que varier leurs inventions et leurs fantaisies, sans pouvoir réussir à rien préciser du mystérieux fait-divers. Les premiers jours, 1' « Affaire Gouverneur » fut en vedette, et les plumes friandes de l'inédit s'employèrent de leur mieux à fouiller le passé de la victime et de son ménage pour découvrir le fait initial ou l'état de choses qui pouvaient expliquer cette expédition nocturne d'un homme riche, élégant, marié et père de famille, à travers les marécages de la prostitution et du crime. Les reporters vinrent en foule assiéger la maison et l'appartement du boulevard Malesherbes, essayant de circonvenir le concierge, guettant les domestiques, employant même les déguisements les plus inattendus et les mensonges les plus ingénieux poui* parvenir jusqu'à Mme Gouverneur, pour seulement l'entrevoir, ce qui leur aurait été bien suffisant pour \e^ faire parier I Ils ne purent mener de telles entreprises à leurs fins : l'appartement, sinon la m^iison, fut défendu avec une rigueur qui ne put
être mise en défaut. Le Cercle dont faisait partie Paul Gouverneur fut plus abordable, mais là, on ne trouva, avec la stupéfaction de l'aventure, que des renseignements incertains. On ne pouvait pas affirmer que M. Gouverneur parût chaque soir, mais quant à préciser les dates de ses absences et quant à en donner les motifs, ni le portier, ni le chasseur, ni les habitués ne pouvaient rien dire, parce qu'ils ne savaient rien. Oh! quelques-uns hochaient la tête, prenaient des airs entendus, se laissaient bien aller à dire qu'ils se doutaient de quelque chose, que les allures de leur collègue n'étaient pas naturelles, qu'il y avait de la bizarrerie dans la correction de son attitude et dans la bienséance de sa parole, mais rien de ces appréciations et de ces insinuations après coup ne fournissait un commencement d'explication à l'acte inconnu pour lequel Paul Gouverneur quittait sa femme place de l'Opéra à dix heures et demie, et à la suite duquel on le trouvait mort, boulevard de la Villette, à trois heures du matin. Quel chemin suivit-il pour arriver là? Quel but poursuivait-il? Où avait-il passé le temps qu'il n'avait pas passé en marche entre l'Opéra et la Villette? Si long que soit le trajet, il ne faut pas quatre heures pour le parcourir.
A ces questions, ni les journaux, ni les agents de la Sûreté, ni le juge d'instruction ne purent trouve de réponse. Sur le chemin suivi par la victime, psn
une indication précise. II n'y eut, au début des informations des journaux et de l'enquête du magistrat, qu'un seul petit fait, immédiatement relevé comme démontrant que Paul Gouverneur choisit de son plein gré un chemin opposé au chemin du Cercle. En quittant l'Opéra, il ne tourna pas à droite pour se diriger vers la Concorde, mais à gauche, comme en témoignait un de ses collègues du Cercle, M. de Fontenelle, qui se rencontrait avec lui, tous deux allumant un cigare, dans le bureau de tabac à l'entrée de la Chaussée-d'Antin. Ils échangeaient quelques mots, et sur l'invite de M. de Fontenelle de faire route ensemble vers le Cercle, Paul Gouverneur répondait simplement ; « Pas ce soir ». M. de Fontenelle, naturellement, n'insistait pas, et il croyait bien, mais cela sans pouvoir l'affirmer, que son interlocuteur, après la poignée de main et le salut de la séparation, s'était dirigé vers un fiacre à l'angle de la Chaussée et du boulevard.
On n'apprit pas autre chose de l'affaire Gouverneur. Sur le lieu du crime, aucun indice : on ne retrouva ni l'arme meurtrière, ni un fragment d'étoffe, ni un bouton de vêtement qui auraient pu être arrachés dans la lutte. L'examen médical renseigna sur la nature de l'arme employée, un couteau à lame longue et mince, et ce fut tout. L'opinion de quelques fins limiers de la Préfecture fut que le
m L*1DVLLE DE MAftlE BIRÊ
crime n'avait pas été commis à l'endroit où gisait le cadavre : il reposait là trop correctement, et l'on pouvait supposer le vrai drame joué ailleurs.
Là, l'instruction entrait dans une impasse et n'en sortait plus. M. Paul Gouverneur avait-il été attiré dans un guet*âpens conçu par quelqu'un de son monde, et le crime avait*il été commis autre part qu'à la Villette? Par quel moyen alors transporter ce corps inanimé ? Il n'est pas facile de traverser Paris avec un cadavre dans une voiture, de s'arrêter à un point quelconque, d'y laisser le fardeau sanglant, et de disparaître ensuite sans laisser de trace. D'abord, il faut,pour une besogne pareille, des complicités de domestique, de concierge, de cocher, et un secret connu de tant de personnes n'est plus un sscret. Le corps sortait-il donc de quelque bouge du boulevard extérieur, ou d'une rue ou ruelle adja* cente? Les hôtels borgnes ne manquaient pas dans ces parages, et^ le nombre de& complices nécessaires se trouvait diminué. Les logeurs et les garçon» d'hôtels, habitués au bruit, aux allées et venues, ne font pas toujours attention à ce qui entre et sort par leur porte suspecte, et il suffisait que deux hommes, ou un homme et une femme, liés par le pacte d'un crime, aient pu soulever et porter le corps pendant un temps quelconque, par cette nuit obscure et vraisemblablement soh*
taire, pour expliquer la présence du cadavre silencieusement déposé et abandonné à l'endroit légèrement en retrait du boulevard où il fut ramassé. Impossible, là encore, de découvrir, dans la neige fondue, une trace de pas, une orientation de chemin parcouru, /
Mme Gouverneur, atterrée sou» ces suppositions, brutalement mises en lumière par les journaux, discrètement présentée» parle juge d'instruction, mais néanmoins pressée de questions par celui-ci, ne sut fournir aucune des indications matérielles ou morales qui lui étaient demandées. Elle ne pouvait que recommencer sans cesse l'histoire de sa vie avec son mari, le récit d'années heureuses et semblables où elle ne remarqua jamais un écart de conduite, ni même un écart de parole chez celui qui représentait pour elle l'équilibre et la droiture mêmes. Elle devina ce qui se passait dans l'esprit du juge, et ce qu'il ne disait pas à travers ce qu'il disait. Elle eut la perception, un moment, que le magistrat cherchait à savoir s'il ne pouvait pas y avoir eu, chez elle, un motif de haine contre son mari, et si elle n'avait pas pu ourdir quelque folle et misérable vengeance de femme trahie. Elle sentit seulement rôder le soupçon, elle n'eut pas même à faire le mouvement d'horreur qui naissait en elle pour réprouver une attaque qui ne se dessina pas, resta lointaine, quoique précise, simplement
l'une des formes obligées du questionnaire de l'enquête.
Cette enquête terminée, Mme Gouverneur dit à sa fille la mort de son père, toujours sans lui révéler l'abomination de sa fin. Le corps lui fut rendu, partit dans un fourgon pour la gare Montparnasse et pour Vitré, accompagné seulement par elle, par Aimée, par Zoë. Les heures furent choisies pour ne susciter aucun rassemblement de foule. Mme Gouverneur arriva au matin sans que personne eût été prévenu. Paul Gouverneur fut inhumé, scellé avec son secret, dans le caveau de famille où reposaient les siens. Il y eut un nom de plus sur la pierre, et ce fut tout.
La présence de Mme Gouverneur était encore nécessaire à Paris, Elle y revint immédiatement. L'excès de son malheur lui avait fait prendre des résolutions qu'elle croyait irrévocables et que, pourtant, elle changea.
A force de creuser et de recreuser ce drame qui venait de changer sa vie, et dans l'impossibilité de rien deviner des causes d'une telle catastrophe, une sorte de brusque revirement se fit dans son caractère. Si elle ne put transformer sa bonté native en dureté, du moins, elle prétendit se cuirasser désormais d'une absolue indifférence vis-à-vis de ce qui pouvait l'atteindre. Il devenait certain qu'il y avait eu chez son mari une nature double
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ignorée d'elle, et que ce secret irritant de sa mort cachait les secrets de sa vie. Quels secrets? Après s'être acharnée, autant que le juge d'instruction, à les pénétrer, elle ne le désirait plus maintenant. Après avoir passionnément vo.ulu que l'on retrouvât les assassins, elle frémissait de la crainte épouvantée de cette découverte. Elle tremblait que la police, enfin, ne fût mise sur la piste qu'elle cherchait avec tant d'ardeur. Assez d'ignominie comme celai Mieux valait rester dans ce mystère odieux que de préciser son horreur. Au début, Mme Gouverneur exigeait la vérité, parce qu'elle espérait que la mémoire de Paul sortirait lumineuse et indemne de cette nuit où elle avait sombréi Et puis, elle cherchait encore cette vérité par enragement de sentir que peut-être son mari lui cachait des actes honteux et Hypocritement jouait le rôle d'honnête homme auprès d'elle. Aujourd'hui, que cette idée de l'hypocrisie et de la vilenie de son mari s'ancrait en elle davantage, elle fuyait la vérité. Après avoir eu l'intention farouchement arrêtée d'aller se repaître les yeux de l'affreux endroit où Paul Gouverneur fut trouvé étendu, saignant encore de sa blessure, elle renonça à cela comme au reste. C'est fini, se rëpétait-elle. Que le mépris fasse, s'il le peut, l'oubli, et que la douleur se masque de fierté.
Après toutjétait-ellç coupcible,QUe? et cette inno^
cente Aimée, était-ella coupable aussi? Il y eut, chez Mme Gouverneur, un refus de baisser la tête devant la curiosité outrageante ou pitoyable. L'âme obstinée de son aïeul, dont elle avait aussi les traits, se réveilla en elle, et elle décida de rester impassible contre le sort. Après avoir résolu de fuir au loin avec son enfant^ pour oublier et se faire ou» blier, elle resta.
p Elle resta à Paris, et elle resta à Vitré. La seule décision qu'elle prit, ce fut d'effacer autour d'elle les apparences du passé, et de se faire une existence à elle. Suffisamment riche, héritière des biens des Thouarault, héritière des biens des Gouverneur, pouvant agir à sa guise, elle quitta l'appartement du boulevard Malesherbes, loua l'appartement de l'avenue du Bois qu'elle habitait donc depuis une quinzaine d'années au jour où elle revenait de Vitré avec Zoë, Léonie et Marie Biré. A Vitré, elle vendit le Tremblay, maison des champs de la famille Gouverneur, où elle passait autrefois les saisons d'été avec son mari, et elle retourna dans sa maison des Mélèzes, où elle retrouvait son passé de jeune fille.
Elle éleva sa fille, l'observant avec Je tremble-ment maternel de la femme qui ne peut plus croire aux apparences et cherche le mal caché sous les dehors séduisants. Elle ne découvrit rien qui pût l'alarmer, mais elle n'avait jamais rien découvert
non pluB chez Paul, et même après la sinistre aven^ ture où celui-ci s'effondrait dans la boue, elle n'arrivait pas à deviner la tare cachée de cette figure sans défaut. Enfin, les vingt ans de sa fille arrivèrent, et elle la maria.
Les relations de Mme Gouverneur, à Vitré et à Paris, s'étaient éclaircies. Elle ne flt rien pour retenir celles qui se dérobaient, ni pour en acquérir de nouvelles. Elle garda celles qui, après l'événement, s'attachèrent davantage à elle, et elle trouva aussi un ami nouveau en la personne de ce M. de Fontenelle, le seul témoin de l'affaire Gouverneur, par cette rencontre fortuite faite de Paul à l'angle de la Chaussée d'Antin et du boulevard, au soir de décembre où la mort guettait une proie en cet homme qui paraissait si assuré de son lendemain.
M. de Fontenelle, homme d'âge qui connaissait la vie, devina en quels abominables dédales se perdait la pensée de Mme Gouverneur. Il lui flt une visite lorsqu'elle revint d'enterrer son mari à Vitré, insista pour être reçu, et Mme Gouverneur, après un moment d'hésitation et quoiqu'elle ne voulût plus ranimer le cauchemar qui avait failli l'étouffer de son poids, consentit à l'entrevue. M, de Fontenelle, qui ne connaissait pas Mme Gouverneur, se trouva en présence d'une femme encore jeune d'allure, décidée sans ostenta-
tion, avec la seule assurance que donne la |ofce. Il vit ses yeux nets, sa bouche volontaire, ses cheveux blancs, il entendit sa voix paisible, comprit à quel genre d'être il aVait affaire. Il dit alors qu'il tenait à s'excuser du rôle involontaire joué par lui, qu'il serait heureux de voir sa démarche agréée, et qu'il mettait ses services à la disposition de celle qui venait d'être si cruellement atteinte dans son existence, dans son esprit et dans son cœur Mme Gouverneur accepta ses paroles,, lui accorda la permission de revenir qu'il demandait, à la condition de ne pas parler, jusqu'à nouvel ordre, du drame sous-entendu dans leurs mémoires. M. de Fontenelle lui répondit, une fois pour toutes, n'avoir rien à dire de ce drame, ni de celui qui en fut la première victime, que rien n'autorisait qui que ce soit à disqualifier le galant homme regretté en M. Gouverneur : il eût toujours l'estime de tous, il devait la garder jusqu'à la preuve du contraire.
Il revint, et ses visites se firent de plus en plus fréquentes. Il était veuf, avec un fils unique, armateur à Bordeaux, qu'il présenta à Mme Gouverneur. Le père et le fils furent invités aux Mélèzes, une année, quand l'apaisement fait, la vie eut repris son cours d'apparence régulière. Ils furent encore les hôtes de Mme Gouverneur les années suivantes, et Mf de Fontenelle deme^nda un jour pour son ûls la
main d'Aimée Gouvernem*. La mère consentit comme la fille à ce mariage. Louis de Fontenelle plaisait à Mme Gouverneur par sa nature différente de celle de Paul Gouverneur. Brun, vif, fin, il annonçait une ressemblance complète, physique et morale, avec son père, vieillard aux yeux malicieux, à la parole plaisante, à l'esprit averti sur toutes choses. « Il n'est pas possible que ma fille ait le même sort que moi, tire le même numéro à la loterie, — se disait Mme Gouverneur, — l'homme qu'elle épouse me semble aussi sûr que possible, elle le veut pour mari, je le lui donne. Quant à lui, il sait le drame de ma vie. Il n'a vu, comme moi, en ma fille, que le charme délicieux d'une enfant pure, qu'une nature droite, inapte à mentir sur quoi que ce soit. Je fais pour le mieux, et j'espère n'avoir rien à regretter. »
Elle crut seulement, avant de rien conclure, devoir dire à sa fille le redoutable mystère de la mort de son père. Sans rien lui révéler des tortures qui ravagèrent son esprit et durcirent son cœur, elle lui apprit le fait et l'impossibihté de rien deviner des raisons d'une telle mort.
— Je le savais, maman, — dit la jeune fille en pleurant sur le visage de sa mère.
Et elle expliqua que quatre ans auparavant, — l'année de ses seize ans — elle avait entendu, aux Mélèzes, par un jour d'été où elle se reposait sur une
iU L'IDYLLE DE MARIE BIRË
chaise longue, derrière des per5i0nnes^ fermée», le père Fortuné et la mère Désirée qui se racontaient l'histoire avec tous les chuchotements et toutes les exclamations qu'elle comportait. Aimée, de ce jour, cessa de questionner sa mère, dont elle devina le supplice silencieux, dont elle admira la force d'âme, Mme Gouverneur pensa que cette enfant cachait, elle aussi, sou» son enveloppe délicate, un caractère capable de résister à la vie et de commander aux peines inévitables, et elle la vit, d'un œil plus tranquille, s'en aller pour suivre sa destinée.
Elle resta seule, et s'aperçut alors que la plaie qu'elle portait au dedans n'était pas fermée, sai^-. gnait toujours, la faisait toujours souffrir. Elle appela de nouveau sa volonté à son secours, morcela son temps, fatigua son énergie par des habitudes de toutes les heures, s'imposant des programmes, des occupations, presque des manies. Son appartement de la ville et sa maison des champs furent les objets de ses soins constants, elle devint collectionneuse d'œuvres d art, paracheva son goût de musicienne, mena son esprit dans le magnifique univers de pensée ajouté à l'univers parles livres. Son indifférence sincère pour ce qui pouvait lui arriver, son indifférence voulue pour ce qui pouvait arriver aux autres, sa philosophie injectée d'amertume (« la poche à fiel a crevé sur mon cœur », —' disait-elle un jour à M, de Fontenelle), le goût de néant qui
changea le fond cordial de son esprit en morosité inguérissable, tout cela se masqua de vie métho^ dique et tranquille.
— La politesse est une comédie, — disait-elle encore, — mais cette comédie est la plus belle des inventions humaines.
Mais rien ne l'empêcha de pejiser sans cesse à sa fille et de lui écrire chaque jour. Elle vivait, en somme, toute l'année, pour les quelques semaines que la jeune Mme de Fontanelle pouvait lui donner à Paris ou à Vitré. Mme Gouverneur n'usait pas de prières insistantes pour voir plus souvent et plus longtemps sa fille, — et son petit-fils, né depuis trois ans. Elle savait que la place de Louis de Fontenelle et de sa femme était à Bordeaux : elle abdiquait donc se» droits, respectait la vie des siens, veillant sur leur bonheur de loin, leur transmettant ce qu'elle avait amassé de savoir et de rêve.
Elle franchissait ainsi les jours et les années, douloureuse en elle-même et avenante pour tous, échangeant parfois un regard significatif avec les yeux fidèles de sa Zoë, qui lui avait été maternelle au jour où elle crut mourir de chagrin et de honte. Elle allait son chemin en se disant que ses pensées mauvaises finiraient par s^endormir un jour avec elle dans le repos éternel où vont toutes choses^
l'homme
Marie Biré, sortie une après-midi de chez Mme Gouverneur pour acheter des aiguilles et des bobines de fil, aussitôt remontée, dit à Zoë et Léonie, les yeux joyeux :
— J'ai retrouvé une camarade de l'Orphelinat, Olivine Thiérat... Elle est aussi eh service à Paris..* On a été contentes de se voirl...
— Elle avait été placée en même temps que?
vous?...
— Oui... chez Mme Gauthier, Hôtel du Lévrier d'or... Mais elle n'est pas restée longtemps... Unmon-! sieur et une dame de Paris, qui passaient à Vitré, ont| trouvé qu'elle ne gagnait pas assez... Alors, elle estj partie de chez Mme Gauthier, et elle est venue à! Paris avec le monsieur et la dame... Mais elle leaj
a déjà quittés pour une place meilleure, chez une vieille dame...
— Où habite-t-elle?
— Une rue que je ne sais plus... Elle m'a dit qu'elle viendrait ici... Mais Madame ne voudra peut-être pas que je la reçoive?
— Pourquoi donc? — dit Zoë. — Au contraire... Madame sait bien qu'on est toujours heureux de causer avec des amis du pays.
Toute la journée, Marie songea avec plaisir à cette rencontre.
Elle n'avait pas reconnu Olivine. Marchant les yeux baissés, l'allure hésitante, n'ayant pas l'habitude de sortir seule, ahurie par le mouvement de la rue, elle entrait en rougissant dans la petite mercerie de l'avenue de la Grande-Armée qu'elle connaissait pour y être venue plusieurs fois avec Léonie. Comme elle s'en allait, une demoiselle franchissait le seuil de la boutique et demandait du coton rouge, mais Marie ne regardait que la porte.
Une voix s'éleva :
— Tiens!... Marie Birél
Marie, alors, leva les yeux sur la nouvelle venue, et, hésitante :
— Olivine Thiérat?
— Mais oui!
OUvine l'embrassa, acheta son coton rouge et elles sortirent,
$48 L*IDYLLË DE MARIE BIIlÉ
— Je ne t'aurais pas reconnue, — dit Marie regardant timidement la robe et le chapeau de son ancienne camarade.
Puis, des questions :
— Tout le monde va bien, à l'Orphelinat?... Tu as quitté Mme Gauthier?...
Olivine raconta alors son départ de Vitré... Cela s'était fait si vite qu'on ne lui donna pas le temps de retourner au couvent, mais elle écrirait bientôt... dès qu'elle aurait un moment.
Marie osa mieux examiner son ancienne compagne. Elle s'étonnait encore de revoir, sous un chapeau bon marché, mais à la dernière mode, vêtue d'une robe tailleur, un boa de fourrure autour du cou, la petite Olivine qu'elle se figurait toujours coiffée du bonnet noir, habillée de la robe grise. . Olivine avait d'ailleurs bon genre et bonne mine, et Marie ne l'aurait pas crue si jolie. Elle découvrait pour la première fois chez Oliviïie dés yeux très bleus, des joues très roses, de beaux cheveux blonds adroitement tordus, des dents éclatantes de blancheur. Sans ressentir aucun mouvement de jalousie, elle fut humiliée. En passant devant une glace de magasin, elle se vit toute petite, avec son bonnet blanc dentelé, sa robe noire, sur laquelle un tablier blanc, quoique de toile fine et ourlé à jour, affichait sa servitude. Elle portait la livrée et l'autre paraissait libre. Marie
se trouva laide, et regarda encore la brillante Olivine.
— ^ Que fais-tu chez ta dame? — lui demandât-elle.
— Je suis demoidelle de compagnie... Ma patronne est vieille, et je sors avec elle.
— Tu vas à la messe?,.. On ne t'empêche pas?..,
— Bien sûr, — dit Olivine, — ni toi non plus?
— Oh! je suis bien placée! — dit Marie. La dame, la cuisinière et la femme de chambre sont bonnes pour moi.
. — Tu es mieux que chez les sœurs! — conclut Olivine avec un sourire comme pour attester l'hésitation impossible.
— Je m'ennuie d'elles, — dit naïvement Marie, — mais je m'y ferai.
— Tu t'ennuies?... Tu ne connais donc pas Paris?... Où demeures-tu?
— Avenue du Bois de Boulogne... là... à côté.
— J'espère!.. .Tu couches au sixième?
— Non, dans l'appartement.
— C'est embêtant!... Tu verras ça plus tard!
— J'aurais peur en haut.
— Peur!... mais il y a plein de monde... les autres bonnes... les valets de chambre...
— J'aurais peur tout de même, — dit Marie.
— Peut-on aller te voir?
^— Je ne sais pas... je demanderai... je te dire^i,,,
— Ohl elle ne me mangera pas, ta patronne!... Marie eut un imperceptible mouvement de gêne.
Elle sentait que cette manière irrespectueuse de parler atteignait Mme Gouverneur, qu'elle trouvait si distinguée. Mais Olivine, au couvent, se montrait douce et obéissante, gaie et pieuse, Marie pensa qu'il ne s'agissait que d'une gaminerie, et elle réitéra :
— Il me suffira de demander à Mme Zoë ou à Mlle Léonie...
— Non... je monterai dimanche par l'escalier de service, je frapperai trois coups et tu me diras .si je peux entrer... Si c'est non, ça ne fera rien.
Devisant ainsi, elles arrivaient devant la maison de Mme Gouverneur.
— C'est là, — dît Marie désignant de la tête la haute maison.
— C'est chic!... Si tu y es bien, tâche d'y rester, et mets de l'argent de côté pour, si tu es malade ou sans place... qu^ tu ne retournes pas à l'Orphelinat manger des haricots I
Marie sourit, mais sans conviction.
Elles s'embrassèrent. Marie respira « de l'odeur » sur le visage et dans les vêtements d'Olivine, et pensa : « Elle a du bon savon ! » Puis, elle s'éloigna en se retournant, disant au revoir de la main à Olivine qui la regardait aussi en se disant que Marie était une triste petite fille à côté d'elle.
Mme Gouverneur sut par Zoë et Léonie la rencontre des deux camarades d'Orphelinat. .
— Mais, certainement oui, Marie, — réponditelle à la requête de la petite. — Était-elle gentille, là-bas, cette jeune fille?
— Ohl oui, madame I
— Eh bieni qu'elle vienne quand elle pourra, le dimanche, vous irez toutes deux en promenade avec Zoë et Léonie.
Marie fut bien heureuse de la permission. Avec Olivine, elle se rappellerait ce qu'elle nommait déjà, sans savoir pourquoi, dans son cœur et dans son souvenir : le bon temps!
Le dimanche suivant, elle attendit, et Zoë, par bonté et par désir de repos, attendit avec elle. Léonie s'en fut aux Vêpres.
Personne ne vint. Marie écoutait à la porte de l'escalier de service, et l'entr'ouvrait de temps à autre, ce qui faisait rire Zoë.
— Ça ne la fera pas venir plus tôt, allez, Marie I...
Le soir, vers cinq heures, il fallut bien convenir qu'Olivine avait oublié le rendez-vous.
Cela chagrina Marie. Mme Gouverneur la vit tout attristée.
— Vous l'aimiez donc bien, votre camarade, que vous voilà si déconfite? — lui dit-elle.
— C'est parce qu'Olivine esta Paris comme moi!
Et les lèvres de Marie s'abaissèrent aux coins, révélèrent son envie de pleurer.
— Pauvre petiote! — dit Mme Gouverneur. — Cette fille qu'elle a retrouvée est pour elle comme
le clocher de son village... Où demeure-t-elle?...
Léonie pourrait aller lui dire que vous seriez contente de la revoir.
— Rue... rue... — chercha sans résultat Marie.
— Si vous ne savez pas le nom de la rue, il faut attendre, puisqu'elle doit venir... Et si elle ne vient pas, c'est qu'elle n'est pas une bonne amie pour vous... Comme cela, vous ne perdrez rien.
Marie, le soir en se couchant, ajouta à sa prière le vœu fervent de retrouver Olivine.
Le lendemain matin, dans le courrier, Mme Gouverneur aperçut une carte postale illustrée d'oiseaux et de fleurs, sur laquelle elle lut le jiom de Marie Biré.
— Ohl l'horrible petite écriture... On dirait d'un enfant de sept ans.
Elle fit venir Marie.
— De votre petite Olivine, sans doute.
Marie essaya de lire :
— Je ne comprends pas... elle écrit mal, — ditelle en hochant la tête.
Et Mme Gouverneur lut :
(( Ma baune ami, je né pa pu vainir yèrepasseque le peti garsson de ma couzine été malad, je du
/il
îaller, je viendré dimenohe prossain sanfaute. Je t'embraze. Olivine. »
— Sans faute est une manière de dire! Il n'y a que son nom de bien orthographié, — • ne put a'empêcher de remarquer Mme Gouverneur mise en gaieté par cette lettre de jeune flUe élevée et instruite dans un couvent.
Telle quelle, la carte postale rassura Marie, qui la prit et la plaça avec soin dans une boîte que lui avait donnée Léonie, et qu'elle gardait soigneuse* ment dans un tiroir de sa petite commode-toilette.
— Marie va ajouter cela à ses reliques, — dit Zoë, -— Madame n'a pas vu le tiroir de Marie?
— Non, Zoë... Est-il bien rangé?
— Ohl oui... Il y a un petit saint Joseph en bronze dans un étui en fer-blanc... de belles images pieuses avec des dédicaces de ses compagnes et des religieuses... une image de première communion donnée par l'aumônier qui, de sa main, et écrit : a Souvenir du plus beau jour de votre vie... » Puis, des petits livres de piété donnés en récompenses... Dites lesquels, Marie?
— L'Office des Saints Anges... les Aspirations des âmes simples et chrétiennes... la Vie de saint Louis de Gonzague^ patron des jeunes filles... VOffice des prières pour les âmes du purgatoire^ — récita Marie.
~ Et puis, — continua Zoë, — elle a des petites
m L*1DYLLE DE MARIE BIRÉ
boîtes qui contiennent des chapelets, des médailles, et puis, — ajouta malicieusement la brave femme,
— il y a encore une autre boite, à laquelle Marie tient beaucoup, car elle Ta nouée avec une belle faveur bleue, et elle l'a toujours sur elle... Chaque soir, elle l'ouvre et regarde ce qu'il y a dedans.
— Ce sont vos bijoux, Marie? — demanda Mme Gouverneur.
— C'est mon argent, — répondit Marie avec fierté.
— Ah! oui, votre argent de l'Orphelinat?
— Oui, Madame... Trente francs I... On donne trente francs à celles qui ont beaucoup travaillé.
— En effet, vous avez dû beaucoup travailler pour avoir obtenu ce prix de faveur.
— Marie compte ses trente francs tous les jours,
— ajouta Zoë.
— J'ai vingt pièces de quatre sous, vingt pièces de dix sous, et seize pièces de vingt sous, — expliqua Marie donnant à cette puérile nomenclature de son argent un caractère d'importance et de satisfaction.
Le dimanche suivant, Olivine fut exacte. Elle entra le sourire aux lèvres et aux yeux, d'un air à la fois candide et aimable, en une tenue différente du jour de la rencontre, petit paletot en gros drap marron, chapeau canotier en feutre gris.
Marie la trouva moins bien vêtue, mais elle fut
heureuse de la simplicité de sa mise, à cause de Mme Gouverneur.
Mme Gouverneur tint, en effet, à voir la visiteuse. Elle la trouva gentille, la mine un peu éveillée sous l'air réservé qu'elles ont toutes le premier jour. Elle lui demanda si elle se plaisait à Paris.
— Comme ci, comme ça, — répondit Olivine d'un^voix douce.
— Vous vous trouvez bien chez vos patrons?
— Mais oui, Madame.
— Où êtes-vous?
— Chez Mme Perdrier.
— Quelle rue?
— Rue Troyon.
— Une rue un peu triste, je crois,
— Mais non,. Madame.
— Vous êtes femme de chambre?
— Oui, Madame.
— Vos anciennesmaitresses de l'Orphelinat vous ont-elles écrit?
— Oui, Madame.
— Elles n'ont pas encore répondu à Marie, qui en est très affligée.
— Oui, Madame.
— Eh bien 1 mademoiselle Olivine, il fait assez beau temps,vousallezsortiravecMarieetZoë,n'est-cepas?
~ Oui, Madame,
Et, oe jour-là, Zoë, Marie et Olivine sortirent ensemble. Zoë bavarda comme à son ordinaire.
Marie et Olivine ne dirent pas grand'chose. Olivine avait l'air gêné, emprunté. Marie, marchant d'un pas égal auprès de sa compagne, eut, pendant quelques instants, la sensation des anciennes promenades du jeudi, lorsque deux « sages » allaient ensemble sans regarder autour d'elles et sans rien dire. Mais, relevant ses yeux baissés, elle ne* revit pas les routes et les chemins, les peupliers et les collines, la calme rivière, les voitures lentes des paysans. Les équipages et les automobiles filaient sur la chaussée, la foule se pressait sur les trottoirs. Le ciel seulement était semblable aux ciels de Vitré, un ciel gris où s'effilochaient quelques nuages d'encre et d'argent.
Marie fut surprise des manières tranquilles d'Olivine : elle montrait plus d'entrain le jour de leur rencontre. Elle fut surprise aussi de sa réponse inexacte à l'une des questions de Mme Gouverneur. Elle la crut troublée.
Zoë acheta du « plaisir » à un gamin qui passait en agitant sa cliquette, et puis, arrivées à la porte du Bois, elles firent demi-tour. Olivine quitta Zoô et Marie à la porte de Mme Gouverneur.
— Vous vous êtes bien amusées? — demanda celle-ci.
A elles deux, elles n'ont pas prononcé (juatrç
L'BOMttË m
paroles, répondit Zoë. — Et on dit que les filles sont bavardes 1
— Quand on a longtemps gardé le silence, il faut du temps pour se remettre à parler... Au couvent, la conversation est défendue... Et puis, vous étiez avec elles, Zoë... la jeunesse n'est plus ellemême lorsqu'elle se croit surveillée.
Olivine revint quinze jours après. Ce mois de décembre restait pluvieux. Une longue, une interminable averse tomba sans une éclairoie. Les deux jeunes filles causèrent dans la cuisine, pendant que Zoë et Léonie se tenaient dans leurs chambres.
— C'est malheureux 1 on aurait pu aller aux Vêpres; — dit Marie.
— Tiens, ouil... On ira un autre dimanche, on verra des toilettes.
Elles parlèrent de leur temps d'enfance.
Alors, leurs voix se firent plus vives et plus légères, et la gaieté d'Olivine gagna Marie jusqu'à la faire rire d'un rire pareil à un chuchotement et à un murmure. Ce fut Marie qui se souvint qu'un jour, celle qui possédait la plus belle voix et chantait les solos à la chapelle, Rose Mathieu, fit un couac au refrain d'un cantique à saint Joseph, le 19 mars. Tout le monde se laissa aller à rire, sauf Mère Supérieure et sœur Aurélie, qui se signa. Sœur Ursule ne put s'empêcher de sourire, et, depuis ce temps, Rose Mathieu dut répéter* les cantiques
dans la sacristie pour se mettre en voix avant d'entrer à la chapelle.
— Te souviens-tu?... — disait Marie. Et elle chantonna de sa voix aigrelette :
saint Joseph, nous voulons dès Tenfance Fuir comme vous Torgueil et les plaisirs; Nous placerons plus haut notre espérance, Les vanités n'auront points nos désirs.
Pleins de mépris pour ce monde frivole, Nous marcherons par des sentiers obscurs, ' Et des élus Timmortelle auréole Couronnera nos fronts humbles et purs I
— Oui, oui 1 — dit Olivine, — c'est à « orgueil » qu'elle a fait son couac 1
Et toutes deux cherchèrent à imiter la fausse note.
A quatre heures, lorsqu'elle se trouvait chez elle, Mme Gouverneur prenait du thé.
Zoë vint le préparer et le servir.
— Voyez-vous, — dit-elle, — les petites ont l'air de bien s'amuser aujourd'hui... Vous aviez raison, les vieux, ça gêne les jeunes... Elles se seraient bien mieux diverties, l'autre dimanche, à la promenade, si je n'avais pas été là!
Mme Gouverneur entendit les deux jeunes filles parler et rire avec l'entrain qu'elles devaient avoir aux récréations.
— Portez-leur ces petits gâteaux, Zoë, et donnezleur 4u thé si elles en désirent.
Marie crut boire une décoction de feuilles de noyer comme on en donnait à celles qui toussaient l'hiver.
A cinq heures, Ohvine partit, embrassa Marie, et dit : « Au revoir, Madame Zoël »
— Au revoir, ma mignonne, à un de ces dimanches 1
Zoë, seule avec Marie, lui demanda quelques détails sur Olivine, et Marie lui vanta Olivine comme l'une des meilleures ouvrières de l'ouvroir.
Le jour de Noël arriva. La veille, Léonie et Zoë déposaient dans ses souliers, pour l'amuser et s'amuser elles-mêmes, l'une, un petit col de dentelle, l'autre, une petite trousse à ouvrage. Quand Marie, réveillée, eut la surprise de ces cadeaux inattendus, elle s'écria, à la grande joie des deux femmes :
— Dieu soit louél... Le petit Jésus est venu!... C'est la première foisl... On annonçait toujours sa visite à l'Orphelinat, et jamais il n'apportait rieni
Mme Gouverneur, à qui elle raconta son aubaine, lui donna un écu de cinq francs en lui disant :
— Les dons du ciel passent toujours par les
humains... Sans cela, il ne serait pas juste qu'il
apportât peu de chose aux enfants pauvres et qu'il
comblât les enfants riches.
130 L'IDYLLE DE MARIE Blké
Marie, malgré cette bonne explication, qu'elle ne comprit qu'à moitié, ressentit une cruelle désillusion.
« Comment! le petit Jésius, la nuit de Noël, ne descendait pas par les cheminées, lorsque les fenêtres et les portes sont bien closes, pour déposer des présents auprès des petits souliers... Sœur Candide, tout de même, ne pouvait pas mentir lorsqu'elle disait le petit Jésus tout d'or habillé, portant une hotte enrubannée remplie de beaux jouets pour les enfants sages et de verges pour les dissipé^. Mme Gouverneur n'est pas au courant de ces choses, et c'est elle qui doit se tromper. »
Après Noël, le jour de l'An. Au couvent, la seuk distraction qu'apportait le 1®' janvier consistait en un repos complet, la journée en récréation, un bol de chocolat le matin, une crème à la vanille ou de la confiture aux desserts, et c'était tout. On se souhaitait la bonne année, on savait que l'on commençait une nouvelle période d'existence, et qu'il fallait mieux se conduire que pendant Tannée précédente. Sœur Ursule disait cela au cours d'un petit sermon aux élèves, leur affirmant que les sages seraient encore plus sages, et que les dissipées deviendraient raisonnables. On plaçait chaque année sous la garde d'un saint ou d'une sainte* L'année qui venait de se terminer avait été pro-
tégée par saint Louis de Gonzague, le jeune et joli jésuite dont la plupart des sœurs et des élèves possédaient le portrait. Cette année-ci, quel saint serait choisi, ou quelle sainte? On parlait de saint Nicolas... de sainte Cécile... Marie aurait tant voulu savoir, mais aucune nouvelle de là-bas ne lui viendrait plus jamais, sans doute, et elle commençait à se sentir bien loin, et pour jamais, de l'asile de son enfance.
Mme Gouverneur, qu'assaillaient plus fort ce jour-là, elle aussi, ses souvenirs de jeune fille tran^ quille et de femme heureuse, Mme Gouverneur, loin de sa fille et hantée du vol de papillons noirs de ses cruelles pensées, partait de chez elle au matin, après avoir donné leurs étrennes à ses domestiques. Celles-ci prirent donc leur repas de midi ensemble, sans la préoccupation de leur service habituel. Le déjeuner fut gai. On parla de la reprise des réceptions de la patronne, de janvier à avril, chaque jeudi, de quelques dîners d'amis qui auraient lieu. Puis, au mois de février, la fille de Madame viendrait avec son fils, qui était si gentil, et sans doute son mari l'accompagnerait, comme chaque année.
— Huit jours, c'est peu, — dit Zoë, — et pourtant, ces huit jours font un bien étonnant à Madame 1... Seulement, nous aurons à travailler, mes enfants 1... Mais le travail, c'est du plaisir... c'est peut-être même le seiil vrai, — ajouta philosopha
quement la cuisinière. — Qu'est-ce qu'on deviendrait sans ça?
Pendant le déjeuner, Marie, qui espérait Olivine, reçut d'elle un petit billet, apporté chez la concierge, lui faisant savoir qu'elle était malade, qu'elle ne pouvait venir, et qu'elle souhaitait une bonne année à Mme Zoô et à Mlle Léonie.
Marie fut triste de cette nouvelle. Que faire? « Pauvre Olivine! Malade un 1®^ janvier I » Elle avait acheté, pour son amie, un petit nœud de dentelle chez la mercière.
Léonie s'habilla pour sortir. Zoë attendait une nièce établie à Paris, n'apparaissant que dans les grandes occasions et amenant avec elle son petit garçon de huit ans, qui venait chercher ses étrennes.
Zoë vit Marie désœuvrée et lui dit :
— Allez faire un tour... vous n'êtes plus novice dans le quartier... Pourquoi n'iriez-vous pas jusqu'à l'église?... Cela vous promènera^
Marie, sans ce but de l'église que lui indiquait Zoë, ne serait pas sortie, serait restée tranquillement dans sa chambre, rencoignée à l'embrasure de la fenêtre, regardant de temps à autre la cour solitaire, et Usant une petite Vie des Saints apportée de Vitré.
— Et puis, — continua Zoë, fertile en idées, — pourquoi ne feriez-vous pas un saut jusque chez Olivine?... Vous pouvez bien aller la voir, vous
aussi!... Si vous ne la voyez pas, vous aurez de ses nouvelles, et quand vous reviendrez, si Léonie est rentrée, vous viendrez avec moi reconduire ma nièce.
— ' Je ne sais pas bien où demeure Olivine.
— Vous n'avez qu'à traverser la place de l'Étoile... qu'à prendre l'avenue Wagram... la rue Troyon est à gauche... Faites bien attention aux voitures... Vous n'en avez- que pour quelques minutes... Voyonsl il faut vous dégourdir!... Vous lui donnerez sa cravate, ça la remettra!...
Marie se coiffa d'un petit bonnet bien blanc et bien repassé, sortit après avoir pris son paroissien, déjà peureuse à l'idée de se présenter dans une maison où elle ne connaissait personne, et dont la porte ne lui serait même pas ouverte par Olivine.
Elle 'ne s'arrêta pas à regarder les promeneurs de l'avenue, ni les voitures qui passaient devant elle. Elle traversa la chaussée en courant, pour gagner le refuge, puis le trottoir, parvint à l'église.
Elle pria comme à Vitré pour que Dieu bénît sa nouvelle année, n'oublia pas les bonnes sœurs, dit une oraison particulière pour la guérison d'Olivine. « Pourvu que sa maladie ne soit pas grave! » Olivine était sa première amia Avant elle, Marie n'avait eu que des camarades. La rencontre à Paris, parmi cette foule d'inconnus, et la douceur, la
gaieté d'Olivine, firent éclore en son cœur ce sen^ timent de l'amitié encore inconnu d'elle. Olivine lui paraissait supérieure en tout, n'ayant pas l'air d'une petite paysanne, mais d'une demoiselle au* près d'elle, Marie, restée la petite de l'Orphelinat.
Elle alluma un cierge à son intention, implora encore la Vierge Marie pour son prochain rétablissement, se signa, fit la génuflexion au milieu de la nef, et quitta l'église à regret.
Que faire maintenant?
Retourner directement à la maison? Demander à Zoë de l'accompagner après que Ton aurait reconduit la nièce? Marie songea que ce serait de l'indiscrétion. Si gentille que fût Mme Zoë avec Marie, elle travaillait trop, âgée et fatiguée comme elle l'était, pour qu'on pût lui demander, un 1®' jan-^ vier, de faire cette course. Et puis, Zoë sans doute se moquerait d'une telle poule mouillée. Marie marcha donc vers l'Arc de Triomphe, qu'elle apercevait, posé de biais, au bout de l'avenue Victor-Hugo.
Elle traversa la place pendant qu'un gardien de la paix étendait son bâton blanc, arriva devant l'Arc, revit la grande femme de pierre qui brandissait un sabre en ouvrant la bouche, et tout là-haut, aperçut des gens qui profitaient du beau temps pour dominer et découvrir Paris. Elle les envia de n'avoir pas de visite à faire I
r > il — w ~ I II ■< n I "
Elle chercha et trouva Pavenue Wagram, demanda à un agent la rue Troyon.
Il lui indiqua la seconde à gauche. Au coin, elle regarda la rue qu'elle ne trouva pas belle.
La nuit, qui vient de bonne heure en ces jours de janvier, commençait à traîner ses voiles gris au bout des avenues et des rues. Les lumières des fiacres et des boutiques s'allumaient une à une. Marie, étourdie par cette nuit commençante, par le roulement des voitures, par le coudoiement des piétons, éprouva, au milieu du bruit et de la foule, le malaise de la solitude. Elle se sentit soudainement inconnue et abandonnée, étrangère à cette vie qui la heurtait et l'entraînait. Il lui aurait fallu des années d'existence et d'expérience de plus pour savoir que ces gens qui l'entouraient, qui marchaient devant elle, derrière elle, qui la croisaient, étaient semblables à elle-même, mais entraînés par l'instinct, plus fort que la réflexion. Avec l'instinct, on marche en avant- Avec la crainte qui précède la réflexion, on reste en place.
Ce fut le cas de Marie Biré. Elle finit par s'immobiliser à l'angle de l'avenue^ et de la rue, incapable d'aller plus loin, incapable aussi de revenir sur ses pas.
Un gros monsieur, trop élégamment vêtu pour son ampleur et sa bouffissure, la bouscula en la blessant de regards et de sourires qui lui firent
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peur. Elle le jugea laid et grossier, détourna craintivement la tête au passage de cet énorme animal qui lui paraissait devoir écraser tout ce qu'il rencontrerait. Le gros monsieur se retourna aussi, et s'arrêta immédiatement, croyant à une invite." Il attendit en se dandinant au bord du trottoir.
Marie, alors, s'évada parmi la foule, disparut dans la rue plus obscure que l'avenue, prise d'épouvante à l'idée que cette bête brutale voulait lui faire du mal. Elle fila droit devant elle, se croyant poursuivie, et n'osant se retourner. Elle ne s'arrêta pas à chercher le numéro de la maison d'OHvine, elle renonçait à joindre sa camarade, préférant ne jamais la revoir que de la voir à ce prixl Une large avenue s'ouvrait à gauche, elle tourna l'angle, se trouva perdue, puis tout à coup vit dans le soir la masse blafarde de l'Arc de Triomphe, éclairé au fronton de la dernière lueur du jour. Elle atteignit le terre-plein, fit le tour de la porte colossale, traversa, se trouva juste à l'entrée de l'avenue du Bois, qu'elle reconnut. Elle était sauvée.
Elle rentra vite dans la maison de Mme Gouverneur, dont la porte franchie lui donna immédiatement la sensation d'un asile. Alors, elle respira, heureuse de connaître la sécurité, la douceur de rentrer chez soi. Cette maison tranquille abordée après le mouvement et le bruit de la rue, évoqua pour elle la paix de l'Orphehnat.