‹ L'idylle de Marie Biré: romanChapitre 3 sur 7 · HOMME S · texte numérisé non relu

HOMME S

Vivement elle monta, ouvrit si brusquement la porte que Zoë et sa nièce en sursautèrent.

— Qu'y a-t-il? — dit Zoë, inquiète devant Marie haletante, et plus pâle que d'habitude;

— J'ai eu peur dans la rue, et je n'ai pas osé aller chez Olivine.

Zoë, rassurée, la gronda, lui faisant honte d'être aussi a godiche », au point de ne pas savoir faire trois pas dans la rue! Comment ferait-elle donc si Madame l'envoyait en course à la place de Léonie?

— Vous n'oserez pas non plus aller réclamer un costume chez la couturière!... Et vous resterez dans l'escalier de la modiste en attendant que le chapeau descende tout seufl... Tant pis pour vous, mais personne ne se dérangera pour conduire une grande fille comme vous chez OUvine... Ce n'est pas de la timidité, cela!... c'est de la bêtise!...

Zoë semblait très fâchée. Pour la première fois, elle parlait à Marie d'une voix sévère. Mais elle se radoucit vite, et sa conclusion fut que, pour dégourdir Marie, elle serait chargée des petits achats de la maison.

Le dimanche suivant, vers trois heures, Olivine arriva, fraîche comme une rose, et Marie Biré, qui lui ouvrit la porte, fut heureuse de la voir guérie, avec une si bonne mine. Elle apportait trois petits bouquets de violettes, un pour Zoë, un pour Léonie, un pour Marie.

m L'IDYLLE DE MAWE BIRÉ

Aux questions que Marie lui posa^ elle répondit qu'elle ne se sentait pas encore bien remise, puis parut Surprise que Marie l'eût relancée ainsi, et sans lui reprocher son hésitation et son abstention finale^ lui dit qu'elle ne l'aurait pas trouvée... qu'elle avait dû aller se faire soigner chez sa cousine pour ne pas gêner sa patronne.

— Quand tu voudras venir, préviens-moi, — • ajouta-t-elle. — D'ailleurs, je vais probablement quitter la place où je suis... Il y a trop à faire...

— Ne te replace pas trop loin pour ne pas nous séparer...

— Je ne prendrai qu'une place où je serai libre... Sans cela, on n'a plus ni parents ni amis... /

Marie trouvait Olivine étonnante. Au moins, celle-là n'était pas embarrassée, elle savait se diriger sans le secours de personne.

— Qu'est-ce qu'elles diront, les religieuses, quand elles sauront que tu changes comme cela si souvent de place?

— Elles n'ont qu'à m'en offrir de meilleures! — répondit Olivine avec un éclair d'ironie dans ses yeux candidement bleus.

Marie ci*ut lire dans le cœur de son amie qu'elle regrettait, malgré tout, de laisser sa maltresse, même si celle-ci se montrait dure ou ingrate envers elle,

L'HOMME m

— Si on pouvait être ici toi et moi, — dit Marie, — je serais bien contente.

— Oh! non!... on ne doit pas travailler ensemble... C'est le moyen de se brouiller!

— Pourquoi?... On pourrait s'aider, au contraire!

— Oui, les premiers jours... mais après?... Non, va, ça vaut mieux comme ça, .crois-moi!

Marie présenta à Olivine son petit cadeau de jour de l'An, qui fut accepté avec un sourire protecteur :

— Je te remercie... je te donnerai aussi quelque chose... Et maintenant, je vais te quitter... Il faut que j'aille chez ma cousine... Elle doit être inquiète de moi.

Marie risqua le désir de faire un bout de conduite à son amie.

*— Demande donc à venir avec moi... Tu verras comme son petit garçon est gentil... Et puis, ça te distraira.

— Mais oui 1 — dit Zoë consultée. — C'est parfait ! Marie ne se le fit pas dire deux fois, fureta dans

ses tiroirs, en sortit des bouts de rubans de différentes couleurs, des morceaux de dentelle que Léonie lui avait donnés.

— Je peux mettre ça?... — questionnait-elle.

— Mais non!... Ote seulement ton tabher... Astu un chapeau?

no i;iDYLLE DE MARIE BIRÉ

— Non!... On pourrait peut-être en prendre un chez la mercière.

— C'est fermé,

— J'en achèterai un cette semaine, j'en ai vu un beaul

— Achète-le à la model

— Comment que c'est?

— Ne le choisis pas sans moi... tu ne saurais pas.

— Oui, — dit Marie, convaincue de la supériorité du goût d'Olivine.

Zoë trouva Marie très bien... très propre.

— Vous serez ici à six heures, n'est-ce pas?

— C'est loin, — dit Olivine, — ma cousine demeure boulevard Montparnasse... et je dois y rester dîner... Je mettrai Marie en tramway... Elle retrouvera son chemin.

Marie parut désappointée.

— Eh bieni elle pourrait dîner avec moi... On serait ici à neuf heures.

— C'est peut-être sans gêne... Votre cousine ne connaît pas Marie... Et puis, certainement que Madame ne refusera pas la permission, mais je dois la lui demander.

Mme Gouverneur consentit, et Marie partit heureuse. Zoë, qui la regardait du balcon, la vit qui prenait le bras d'Olivine.

— Les joies dft la jeunesse! — pensa-t-eDe tout haut.

L'HOMME m

Les deux jeunes filles prirent le tramway qui va de l'Étoile à la gare Montparnasse, arrivèrent chez la cousine qui habitait une haute maison du boulevard, au cinquième, sur une cour.

Marie fut cordialement reçue. Le petit garçon était gentil. Les deux jeunes filles allèrent se promener avec lui, et Marie voulut lui offrir un sucre d'orge et un ballon rouge. Olivine s'amusa fort de la voir défaire le coin de son mouchoir pour en sortir des pièces d'or et des pièces d'argent.

— Tu as donc hérité? — lui dit-elle en riant.

— Non, c'est l'argent de l'Orphelinat et mes gages.

— Tu lé perdras... Tu devrais prendre ce qu'il te faut sur toi et laisser le reste dans ton tiroir.

— Oui, — répondait toujours Marie.

Mais elle ne disait pas que cet argent faisait partie d'elle-même, et que, loin de lui, elle n'aurait pris aucun4)laisir.

— Quand j'en aurai un peu plus, je le placerai à la Caisse d'épargne, — ajouta-t-elle à voix basse.

Après une heure de déambulation, on revint chez la cousine pour dîner. Marie défit encore son mouchoir pour acheter un gâteau. Olivine, alors la fit entrer dans un bazar de la rue de Rennes, et lui fit cadeau, pour ses étrennes, d'un porte-monnaie en cuir rouge.

— Ça sent bon!... — dit Marie émerveillée.

Ui L»IDYLlE i)E MARIE BlRÉ

— Ça sent le cuir de Ru?sie, — dit la savante Olivine.

Marie, cette fois, défit pour de bon son mouchoir, mit son argent dans le beau porte-monnaie.

Six heures sonnaient lorsqu'elles rentrèrent pour le dîner. A sept heures et demie, Olivine et Marie s'en allèrent, accompagnées par la cousine qui les conduisit au tramway.

Marie l'embrassa, ainsi que son petit garçon, et partit joyeuse de sa journée, et joyeuse aussi de s'en aller aussi vite, de rentrer chez Mme Gouverneur plus tôt qu'on ne l'attendait.

Toutefois, une préoccupation l'obsédait : au cours de la journée, une sorte de révélation lui était venue du caractère d'Olivine. Sa cousine, à son arrivée, lui ayant demandé de ses nouvelles par lès mots habituels : « Ça va bien? » et Olivine ayant répondu simplement : « Très bien! » parut esquiver la conversation. Quelques instants après, Marie crut entendre la cousine formuler ce reproche : « Il ne faudra plus rester si longtemps sans venir nous voirl » et il lui sembla qu 'Olivine faisait un signe à la cousine, qui n'insista pas.

Malgré sa naïveté, et son admiration pour sa camarade, un doute troubla Marie.

« Elle n'a peut-être pas été malade, — pensat-elle, — et si elle l'a été, pourquoi dire qu'elle a été soignée chez sa cousine? »

Au moment où ces questions inquiétèrent son esprit, Marie regarda Olivine : le visage de celle-ci s^épanouissait en une expression de calme candide, ses yeux brillaient de jeunesse et de sérénité. « Elle a sans doute eu ses raisons », conclut Marie qui ne voulait pas juger mal son amie. Et elle ne lui dit pas un mot de l'incident pendant le trajet du retour.

Olivine quitta Marie à sa porte.

— On retournera un jour là-bas, mais on ne rentrera pas si tôt... On a eu à peine le temps de dîner 1 — dit Olivine.

— Tu rentres aussi ?

— Bien sûr!.,. Que veux-tu que je fasse?... Mais ce n'est pas amusant d'être si pressées, à cause de toil

Zoë s'exclama, félicita Marie pour sa hâte à rentrer... Huit heures sonnaient à peine. Les deux domestiques achevaient leur repas, et la cuisinière, apprenant que-le dîner avait été hâté et écourté, chez la cousine, voulait absolument forcer Marie à dîner de nouveau, mais Marie n'accepta qu'une tasse de bouillon.

Marie dit sa crainte de ne pas trouver de place dans les tramways, toujours pleins de monde le dimanche. Elle raconta sa journée, dit qu'elle s'était bien amusée, et que la cousine l'invitait à revenir, quand elle le voudrait, avec Olivine.

— Vous le pourrez facilement le mois prochain,

— prononça Zoë. — Madame ne s'occupe pas de cela et m'approuvera de vous laisser prendre un peu de distraction.

, Oliyine revint, le premier dimanche de février. Mme Zoë la reçut amicalement : elle faisait un peu partie de la maison, grâce à sa figure avenante, à sa politesse. Pour être aimable, elle aussi, plutôt que par curiosité, Zoë l'interrogea sur sa cousine. Celleci était « la fille du frère de la mère » d'Olivine. Son mari, maçon de son état, mort depuis huit ans, lui avait laissé un enfant en bas-âge. La cousine travaillait à façon chez elle. Zoë écouta d'un air bienveillant, donna à Olivine la permission d'emmener Marie, dit à celle-ci en riant de prendre, cette fois, le temps de dîner, de ne pas rentrer trop tard à cause des .mauvaises rencontres... à dix heures, ce serait bien...

Marie se coiffa d'un bonnet blanc, et les deux jeunes filles s'en allèrent vers quatre heures.

Quand elles furent dehors, Olivine dit à Marie, tout d'une traite :

— Nous n'irons pas chez ma cousine aujourd'hui... ïllle n'est pas chez elle... Je ne l'ai pas dit à Mme Zoë pour qu'on tfe laisse sortir... Nous allons nous promener... On ne peut pas toujours faire la navette d'ici chez la cousine... On peut mieux s'amuser ailleurs... Je te ferai voir ce soir un endroit comme tu n'en as jamais vu de plus beau... Tu ne

connais pas Paris!... Nous rencontrerons des amis à moi qui sont très gentils... Nous serons en société... J'y vais tous les dimanches 1...

Marie pensa qu'Olivine la conduirait chez des gens riches comme Mme Gouverneur, puisqu'elle annonçait qu'on verrait de si belles choses! et qu'on serait en société! Elle essaya néanmoins de rester dans le programme :

— Si on passait tout de même un instant chez la cousine?

Olivine devina Marie ennuyée de ne pas faire ce qui avait été annoncé à Zoë.

— Puisque je te répète qu'elle n'est pas chez elle aujourd'hui!... Tu n'es pas perdue avec moi!... N'aie pas peur, je connais les rues.

• — Tu aurais dû prévenir qu'on allait seulemont se promener, et nous serions rentrées plus tôt... Mme Zoë m'a encore dit que tu pouvais dîner avec nous quand tu voudrais.

— Pour m'y embêter comme l'autre dimanche, merci!... J'ai des amis plus gais, tu sais!..»

Marie, après quelques pas, demanda à Olivine de lui montrer où elle était en place, pour le cas où elle aurait besoin de la voir.

— Je ne suis plus en place... Je ne veux plus être chez les autres... J'ai pris une petite chambre... Je ne vois pas pourquoi je ne travaillerais pas à mon compte à faire de la lingerie et de la broderie,

'j. w' St i ^Bti^^lwnMi** w^ m 0^ *^ m ' '

ne L'IDYLLE DE MARIE BIRÉ

comme je faisais au couvent... J'ai déjà commencé... Je gagne davantage, et je suis ma maltresse.

Marie, de plus en plus abasourdie, demanda à Olivinaoù elle demeurait maintenant,

— Rue Mont'enotte... J'ai un peu d'argent... j'ai loué à la semaine dans un hôtel meublé, une chambre de six francs... J'y suis très bien... On y montera un autre jour... Mais n'en parle pa», c'est inutile... Je commence déjà à avoir des clientes,

— Je pourrais demander à Madame... Elle te donnerait à travailler... Elle sait déjà que tu étais la meilleure ouvrière de l'Orphelinat,

— Non... non... attends!... Je te préviendrai quand il faudra... quand je serai installée, établie chez moi!...

— Pourquoi ne pas avouer que tu n'es plus en place ?

— Ça ne regarde personne... Je te dis ça à toi pour que tu ne viennes pas me relancer avec ta Zoë ou ta Léonie l

Marie, atterrée, resta muette, cherchant la raison de ce^ mensonges. Quoi de plus naturel que d'être ouvrière ! de travailler chez soi 1 Elle ne concevait pas tous ces détours. Mais Olivine, une ancienne élève de l'Orphelinat! qui se tenait bien, qui allait à la messe! Aucune mauvaise pensée ne pouvait la soupçonner. Marie ne devinait pas :

L'HOMME m

c'était, voilà tout! trop fort pour son entendement 1

Elles se dirigeaient vers le Bois. Le temps était sec. Une lueur rouge révélait, dans le ciel froid, la disparition du soleil d'hiver. Marie, après réflexiQn, fut heureuse de se promener seule avec son amie. Elle se trouvait certainement très bien chez Mme Gouverneur, mais elle n'y vivait pas dans la môme intimité sans façon qu'avec Olivine, intimité née des souvenirs et des habitudes des années d'enfance.

Elles restèrent sur le bord du trottoir pendant quelque temps, regardant passer les voitures, apercevant derrière les vitres des femmes enfouies dans des fourrures,

— Des tas de pas grand'chosel — prononça OUvine d'un air méprisant.

Marie vit cette expression sur le visage de sa compagne, mais ne remarqua pas l'envie embusquée aux regards et au sourire dédaigneux.

OUvine regretta alors de n'être pas mieux habillée ;

— Si j'avais su, j'aurais fait toilette.

— Mais tu es très bienl... — dit sincèrement Marie.

— Ohl je mets ce que j'ai de plus ordinaire... à cause de toi, pour ne pas effaroucher Mme Zoë.

Devisant ainsi, elles entrèrent dans le Bois, sui-

virent les larges allées, contournèrent les massifs, arrivèrent au bord du lac. Olivine causait beaucoup, puis restait morne sans même se donner la peine de répondre à Marie. Alors, celle-ci :

— A quoi penses-tu?... Tu es triste I... ~

— Non!... je pense à toutes sortes de choses.

— Tu penses à l'Orphelinat?

— Rarement L.. le moins souvent possible 1... Ce que l'on nous a exploitées là-dedans!... Les pierrots de Paris coûtent plus cher à nourrir 1

— Tu leur en veux?... aux sœurs?... Tu n'aimes plus l'Orphelinat ?

— Sûrement que je ne suis pas prête d'y retourner 1

— Moi, j'étais bien!... J'aurais voulu y rester.

— Pour être religieuse?

— Non, pour servir, ou travailler.

— Tu es née pour ça, toi!... — dit Olivine en haussant les épaules. — On est pourtant mieux à Paris que là-bas!... Et il n'en manque pas qui voudraient changer avec toi!... Alberto ne serait pas morte si on l'avait placée comme nous... Tu ne vois donc pas que tu peux avoir ce que tu veux,

Marie ne savait pas ce que cela signifiait, mais elle sentait qu'Olivine lui reprochait ses regrets du couvent. Elle gémit en elle-même d'avoir contrarié son amie. C'était si doux quand celle-ci paraissait con-

tente et gaie, et son regard bleu devenait si dur lorsqu'on la fâchait! Elle lui prit le bras comme un enfant, qui veut demander pardon à sa mère, la regarda et lui sourit, les yeux humides.

Olivine, nullement fâchée, qui discutait seule ment, la rassura amicalement :

— Bêtasse, va!...

La lumière de la joie brilla de nouveau pour Marie •

Elle pensa que, peut-être, Olivine était un peu susceptible, et elle résolut d'approuver dorénavant ce qu'elle dirait, quitte à ne pas la comprendre ou à ne pas être de son avis.

Leur retour se fit par la Porte-Maillot. La foule encombrait les larges avenues, assaillait les fiacres, la station du Métropolitain, la gare de ceinture, les cafés, les restaurants. Le soir arrivait. Tout le monde songeait à dîner.

Marie serait bien rentrée, satisfaite de sa promenade. Mais Olivine lui fit prendre, à gauche de l'ave" nue de la Grande- Armée, une rue de traverse, se dit fatiguée, et fit entrer Marie avec elle chez un marchand de vins de l'avenue des Ternes, au coin d'une petite place où se dressait une église noirâtre. Sur

une question de Marie :

— C'est l'église Saint-Ferdinand.

Marie accepta un verre de bière, et l'autre demanda un amer au sirop, qu'elle augmenta d'eau de Seltz.

L'ennui commençait à gagner Marie. Elle croyait les distractions terminées, mais n'osait interroger Olivine, de peur que celle-ci, agacée par ses hésitations et ses craintes, ne revint plus la chercher. Si cela arrivait, si elle se voyait ainsi abandonnée, le cœur lui manquerait, elle n'aurait plus aucun goût au travail, aucun courage pour supporter les journées toujours pareilles, car elle savait bien maintenant que, chez Mme Gouverneur, ce serait perpétuellement la même chose : se lever, s'habiller, faire le ménage, les commissions, se tenir dans la cuisine avec Zoë et Léonie.

Olivine prit un journal qui traînait à sa portée sur la table voisine :

— Tu n'as pas lu le feuilleton... Lis4e, c'est épatant, ma chère!... Il est commencé depuis huit jours... Je l'ai découpé... Je te l'apporterai la prochaine fois... On n'a sans doute pas ce journaUà chez vous?...

— Je ne sais pas, — dit Marie. — Ça ne m'a jamais occupée... Mme Zoë nous lit quelquefois les accidents.

— Mais toi, le soir, tu ne peux pas prendre le feuilleton?

— C'est une bonne lecture?...

— On peut le lire et ne pas faire mal pour ça... Au couvent, ce n'était pas défendu de lire le journal, puisqu'il n'y en avait pasi

L'ROMMË ttt

Olivine sortit son porte-monnaie. Marie vit le mouvement, voulut payer.

— Non, c'est moi qui régale ce soir, — dit Olivine, — la prochaine fois ce sera ton tour.

Elle continua :

— Tu as ton porte-monnaie neuf, mais j'espère que tu n'y mets plus tout ton argent?

— Mais sil

Et Marie montra à son amie ses pièces d'or et ses pièces blanches dans leurs compartiments.

— Tu es folle!... Tu perdras tout un jourl

— Jamais 1 — dit Marie cachant son portemonnaie dans sa poche et gardant sa main dessus.

Olivine regarda l'heure à une petite montre en argent qu'elle tira de sa ceinture.

Marie s'extasia :

• — On te l'a donnée?

— Avec mes économies, oui!

Il était sept heures passées.

Elles sortirent, et Olivine conduisit Marie dans une petite crémerie de l'avenue. Sur les carreaux, en lettres d'émail blanc, il y avait : Déjeuners à 1 fr. 15. — Dîners à 1 /r. 25. — Et à la carte.

Olivine, précédant Marie rougissante, donna des poignées de main de ci, de là,, à des dîneurs et à des dîneuses, qui s'arrêtèrent un instant de manger pour regarder les nouvelles venues, surtout Marie Biçé avec sa robe noire et son petit bonnet de den-

telle. Iljy*eut des sourires et^ quelques exclamations.

— Mettons-nous à la table de Barbe-Bleue ! — dit Olivine à Marie qui restait immobile au milieu de la salle. — Tiens, assieds-toi làl

Elle s'assit. Derrière elle, Olivine alla' causer à quelqu'un que Marie ne vit pas, intimidée par ces gens qui recommençaient à remuer les cuillers et les fourchettes, à jaboter, et à rire.

Olivine prit sa place, en face de Marie.

— As-tu choisi? — demanda-t-elle. — Comment!

Barbe-Bleue ne t'a pas donné la carte i

— Voici, mademoiselle, — dit poliment le garçon ainsi interpellé, un garçon sans barbe d'aucune couleur, aux cheveux ras grisonnants.

Marie regarda avec curiosité la carte dont s'emparait déjà Olivine, qui énuméra les plats. Pour la petite orpheline de Vitré, c'était du charabia.

— Allons, dis?... Que veux-tu?...

— Ce que tu voudras*

— Tu n'es pas forcée de manger ce que je vais prendre, si tu ne l'aimes pas... Tu as droit à un potage ou hors-d'œuvre, à un plat de viande, un légume, un fromage, un dessert, un carafon de vin et pain à discrétion.

Le garçon attendait la décision de ces dames qui n'en finissaient pas de se consulter et de se faire attendre.

L4I0MMË 253

— Barbe-Bleue, donnez-nous un potage Wladimir... C'est du bouillon, n'est-ce pas?

' — Oui, mademoiselle Armande, avec du cerfeuil dedans.

— Très bien... Cela nous réchauffera... Après, un veau marengo... une salade de légumes... et puis un petit suisse... et un pot de crème au chocolat.

Le garçon partit exécuter les ordres.

— Pourquoi qu'il t'appelle Armande? — dit Marie osant questionner son amie.

— On n'a pas besoin de dire son vrai nom à tout le monde, tiens!...

— C'est une bonne idée, — pensa Marie.

Elle prit son potage, crut boire de l'eau salée. Olivine le proclama, avec conviction, autrement

bon que la soupe du couvent.

Marie n'osa pas parler des potages de Zoë.

Le veau marengo désignait une viande réchauffée dans une sauce tomate. Peut-être un de ces plats que l'on servait à Mère Supérieure! Marie ne savait si c'était bon ou mauvais, elle éprouvait surtout le plaisir de manger avec son amie. Les petits fromages saupoudrés de sucre ravirent les deux camarades.

Marie, à ce moment, osa risquer un coup d'œil dans la salle. Des hommes, des femmes, en toilettes des dimanches, les femmes avec des chapeaux énormes, couverts de plumes et de fleurs, dévo-

254 L'IDYLLE Dfi MARlE BlRÉ

raient avec un appétit féroce les minuscules portions. Sous la lumière viVe, dîneurs et dîneuses semblaient fatigués, le visage gris, les traits tirés, * les yeux creux, mais Marie n'osa pas les observer longtemps, car tous, à chaque bouchée, la dévisageaient curieusement, et elle baissa la tête- sous leur» regards invQg^tigateurs.

Les nappes étaient blanches, les couverts et les verres propres. Deux garçons, seuls à faire le service, couraient à travers la salle, toujours pressés, mais prenant le temps de répondre le mot pour rire aux clients aimables et loustics :

Olivine tira sa montre :

— On n'est pas en retard, — assura4-elle.

La crème au chocolat n'avait aucun goût. Mais Olivine n'ayant pas vécu auprès d'un cordon bleu comme Zoë, lappa et savoura sa part d'une mine de chatte gourmande et donna ainsi son appréciation finale :

— Si jamais tu te trouvais sans ï)lace, tu pourrais venir manger ici, ce n'est pas cher, et tu vois que c'est très bon.

Olivine but un café en supplément.

— Je l'adore 1 — dit-elle.

*— On ne dit pas : adore, — risqua Marie devant la bonne humeur de sa partenaire. — Tu sais qu'au couvent, on nous défendait de dire ce mot-là.

*- Ahl ouil on n'adore que Dieul Mais, tu sais,

adorer veut dire beaucoup de choses, hors du couvent !

Et puis, changeant de conversation, elle expliqua à Marie que, pour rire, on surnommait le garçon Barbe-Bleue, parce qu^il avait déjà épousé cinq femmes, et que les cinq étaient mortes!

— Ahl — fit Marie.

Olivîné vit bien qu'elle ne connaissait pas l'histoire de Barbe-Bleue, elle la lui raconta, et, devant ses yeux fixes et sa bouche béante, devina qu'elle croyait à la réalité du conte de fées. Elle crut devoir la prévenir :

— Cela n'est pas arrivé!

— Tu crois? — dit Marie, incrédule à la rectifia cation.

Olivine paya et donna deux sous à Barbè-Bleue. Puis elles sortirent, après qu'Olivine eut encore serré quelques mains sur son passage.

Marie fut contante d'être dehors, mais elle sentit le froid et grelotta.

— C'est la digestion, — dit Olivine,^ — cela va passer. Viens vite, on va aller dans un endroit où l'on se réchauffera.

Marie se souvint des paroles mystérieuses.

Qu'allait-on voir?

— Viens vite!...

Elles descendirent l'avenue des Ternes, tournèrent) à droite, prirent une large avenue, passèrent

devant des débits de vin, des cafés, des restaurants. Malgré le froid, des gens attablés buvaient du café dans des verres. La foule, la profusion des lumières reflétées par des glaces, cette remuante vie du soir qui enfièvre l'atmosphère des villes, donnaient, il est vrai, la sensation qu'il faisait ici plus chaud que dans les autres rues. Olivine s'anima davantage, et Marie Biré, malgré elle, prit aussi une allure plus vive, releva ses paupières presque toujours lourdes et baissées.

Une clarté ardente éclaira le large trottoir, projetée par une immense porte illuminée, au-dessus de laquelle se lisaient les mots Bal et Concert. De chaque côté de cette porte, des affiches montées sur châssis étaient couvertes de lettres et (f images. Les passants s'arrêtaient, stationnaient en groupes, des hommes, des femmes, éclairés en plein visage par les becs de gaz et les ampoules d'électricité. Les gens apparaissaient tour à tour dorés et bleuis, ou aussi blancs que du plâtre, on voyait nettement leurs prunelles, leurs dents, leurs sourcils, les maigreurs et les bouffissures de leurs chairs. Les femmes aux têtes empanachées, vêtues de paletots voyants, couleur mastic ou café au lait, ou de plaids à carreaux bleus et verts, violets et rouges, le col entouré de boas en plumes ébouriffées, causaient avec des hommes vêtus de noir ou de gris, oifîés de chapeaux ronds.

Olivine stationna pendant deux ou trois minutes parmi ces groupes, comme si elle cherchait quelqu'un, et Marie eut ainsi le temps de voir ce qui l'entourait. Ses regards ne pouvaient quitter cette porte de feu qui s'ouvrait devant elle, gardée par des soldats en pantalon^ bleus, en tuniques noires garnies d'aiguillettes rouges. De chaque côté, un guichet avec cet écriteau : Cavaliers : 1 fr, 25; Dames : 25 centimes, « Pourquoi les dames paientelles moins cher? » pensa-t-elle.

Quand la jeune fille franchit la porte illuminée, conduite par Olivine, sans avoir même l'idée de lui résister, il luî sembla entendre la voix de sœur Aurélie criant à son oreille : « Voilà la porte de l'Enfer I » Immédiatement, elle se trouva dans lé flot humain qui descendait avec elle* une large pente macadamisée, au bas de laquelle on s'arrêta, devant des messieurs, assis derrière un comptoir. Olivine remit les cartons achetés au premier guichet, et prenant Marie par la main, l'emmena à sa droite par un autre couloir. A l'entrée, des machines fonctionnaient avec un bruit terrible, Marie entrevit des pièces d'acier qui tournaient, montaient, retombaient, mais elle n'eut pas le temps d'interroger Olivine, qui l'entraînait de nouveau par le long corridor aux murailles nues, empli de la rumeur et du piétinement de la foule. Un arrêt enfin, devant quelques marches où se tenaient d'autres gardes

municipaux, des marches qu'Olivine monta délibérément.

En haut, Marie resta bouche béante, sans respiration. Elle n'avait jamais rien vu de si beau, pas même l'église Notre-Dame de Vitré un jour de grand office. Cette grande salle aux murs rouges, au vaste plafond, était éclairée par d'énormes lustres de verre où les foyers de lumière électrique éclataient en fleurs de flamme. Marie chercha l'autel, vit une estrade sur laquelle se tenaient des . messieurs tenant des violons, des instruments de cuivre. On ne dansait pas lorsqu'elle entra. Des gens ser promenaient dans une galerie qui faisait le tour de la salle. Le parquet ciré reflétait les lustres, paraissait une eau gelée et miroitante.

Brusquement, un homme se dressa parmi les musiciens, leva une baguette, et une musique saccadée, brutale, diabolique, emplit la salle. Marie ne vit plus le parquet, mais une foule qui s'agitait en cadence, son idée de l'enfer lui revint, elle crut réellement voir des damnés se trémoussant et criant au milieu du feu et de la fumée. Ces gens passaient et repassaient devant elle, avec des grimaces et des contorsions bizarres, des yeux agrandis ou à demi fermés, des bouches qui ricanaient, qui montraient des dents prêtes à mordre, des bras, des dos qui s'élevaient et s'abaissaient mécam'quement, des mains plaquées à des tailles, agrippées à

des épaules, ou à d'autres mains, des corps enlacés, collés les uns aux autres, des pieds qui glissaient, frappaient le parquet. Cela sans douceur ni grâce, et Marie ne se serait pas figuré ainsi la danse. Elle se souvenait de ses danses en rond, de ses danses de petites filles tolérées par les sœurs grises, et n'aurait jamais supposé cette bousculade de couples tournant, virant, se cognant. La plupart dansaient en se déhanchant de droite et de gauche, bien en face l'un de l'autre, comme s'ils boitaient et allaient tomber. Cette danse d'estropiés avait pour eux un grand charme, sans doute, car tous souriaient d'un air de béatitude et de supériorité extraordinaire. Ils chaviraient, se redressaient, et les femmes riaient, se pâmaient dans un ravissement stupide.

Olivine observait Marie, la regardant en dessous, lorsqu'elle n'échangeait pas des bonjours et des signes avec les danseurs et les danseuses qui tournaieiit devant elle. Mais Marie oubliait la présence d'Olivine. Elle venait d'être, en un instant, transportée dans un monde nouveau dont elle ne soupçonnait pas l'existence.

Son esprit ne retrouva un peu de tranquillité qu'au moment où il y eut un arrêt de la danse, et que les couples se dispersèrent, encore essoufflés, se massèrent près de l'entrée, ou prirent place aux petites tables rangées autour de la salle. Les

garçons s'empressèrent, et bientôt apparurent des verres remplis de boissons jaunes, rouges, blanches et vertes.

Marie regardait, ne pouvant en croire ses yeux. Ce luxe, cet orchestre, ces lumières éblouissantes, ces glaces, c'est un bal, un bal de cinq sous, une fête à la portée des pauvres filles comme elle. Que Vitré était loin!

Les danses recommencèrent, et elle s'enivra naïvement du bruit et du mouvement de la foule agitée par une musique tour à tour stridente et langoureuse. L'occasion se présenta immédiatement d'entrer, elle aussi, dans la danse. Olivine fut bientôt en conversation avec un groupe parmi lequel se trouvait un gros soldat aux joues rebondies, au rire naïf, qui empoigna tranquillement Marie Biré par les épaules, sans rien dire, et partit avec elle à travers les couples. Marie fit ainsi son début par une polka, sans bien savoir exactement ce qui lui arrivait. Le soldat dansait mal, soufflait au visage de sa danseuse, mais Marie n'y prit garde. Lorsqu'elle regagna sa place près de l'entrée, attendant et cherchant Olivine, il lui sembla qu'elle revenait d'une grande excursion.

Il devait être neuf heures, et Marie aurait bien voulu repartir. En essayant de découvrir Olivine dans la foule, elle enviait ceux qui avaient le loisir de s'attarder encore. Ses yeux se croisèrent

alors avec ceux d'un jeune garçon. Tous deux se regardèrent longuement, elle avec un sentiment étonné, lui comme un maître qui fait son choix.

— Voulez- vous danser celle-là? — lui dit-ilr avec un air de supériorité indifférente.

— Je pars, — répondit-elle avec regret.

— Vous partirez après, — dit-il en lui prenant la main.

Elle eut un coup au cœur, accepta. le bras du jeune homme et passa avec lui au milieu du bal. Elle n'avait pas encore rencontré un être d'une beauté pareille. C'était un exemplaire parfait du jeune valet de pied, infatué de sa situation, au masque de petit acteur tragédien, blanc et gras, complètement rasé, éclairé par des yeux noirs. Marie, elle, crut voir saint Louis de Gonzague, tel qu'il était en tête d'un livre, présent de sœur Elisabeth, ou en statue, là-bas, dans le jardin de Vitré. Elle regardait à la dérobée ce visage sérieux, impassible autant que celui d'un prêtre à l'office, elle s'humiliait devant ce maintien irréprochable, ces mains pâles aux ongles soignés. Lorsqu'elle fut emportée par ce ravisseur dans le tourbillon de la valse, elle eut honte de son ignorance.

— N'allez pas si vite, — lui dit-il d'un ton bref, — laissez-vous conduire.

Elle lui fut docile. Plusieurs fois, il la regarda, et ses yeux durs aimantèrent les yeux craintifs de Marie.

-^ Vous venez souvent?

— C'est la première fois.

Elle osa ajouter :

~ Et vous?

— De temps en temps!

— Le dimanche?

•--- Ohl il y a bal tous les jours!...

Il l'interrogea encore, et tout en tourbillonnant, d'une voix basse et entrecoupée, elle raconta son histoire.

La valse prit fin. Marie ne savait plus ce qu'elle devait faire. Partir ou rester?

— Quelle heure est-il? — demanda-t-elle au jeune valet.

Il tira une montre en or de la poche de son gilet de velours :

— Neuf heures un quart... Venez prendre quelque chose.

Elle n'osa dire ni oui ni non, s'assit auprès de lui à une petite table, accepta une cerise à l'eau-de-vie.

— On peut vous voir chez vous? — dit-il cyniquement.

— Chez moi?

— Vous n'avez pas de chambre?

— Si... mais...

— Eh bien! ce soir, je suis libre... Et vous?

— Mais ma chambre est chez ma patronne... Je ne peux pas... Elle le saurait...

L'ËOHMË i6i

Elle ne savait pas ce qu'il demandait, ne savait pas non plus ce qu'elle répondait, n'osait regarder le séducteur brutal qui l'interrogeait d'une vdx brève.

— En voilà une place où vous ne pouvez faire ce que vous voulez!

— Je verrai.,, plus tard...

Il hocha la tête et fit une moue de dédain.

— Je reviendrai dimanche, — promit-elle pour s'excuser.

Il ne répondit pas, paya, et ils se levèrent.

Elle essaya encore d'apercevoir Olivine. Peine perdue. Le jeune garçon offrit alors à Marie de la reconduire. Elle accepta. Ils marchèrent d'abord l'un à côté de l'autre. Puis, il lui prit le bras, le passa sous le sien, s'assurant de sa proie. Elle tremblait, avait tour à tour froid et chaud.

La place de l'Étoile traversée, le couple engagé dans l'avenue du Bois, Marie s'arrêta :

— Ne venez pas jusqu'à ma porte, j'ai peur qu'on me voie.

— Et puis après?..» Il y a d*autres places!... Vous lâcheriez celle-là, et voilà tout !

— Non, pas comme ça, — répondit-elle.

Puis, comme prenant une résolution, elle ajouta :

— - Mais je partirai bientôt.

Elle lui tendit la main.

Il la prit entre ses bras, comme au bal, la collant

à l'étouffer sur sa poitrine, et ils s'embrassèrent, lui sans tressaillir, elle à en perdre la vie. Il la garda encore, lui fit aux lèvres une morsure pro^ longée, et dut la soutenir, la sentant qui fléchissait.

— Quand se reverra-t-on? — dit-il froidement.

— Dimanche, au bal, — et sa voix tremblait nerveusement.

— C'est long, on a le temps de mourir, — plaisanta le garçon.

— Je ne pourrai pas avant, je vous assure!

Il l'attira encore à lui, dans le recoin d'ombre où ils s'abritaient, et ses mains voraces essayèrent de la brusquer.

Marie eut peur qu'il ne voulût l'emporter, et elle trouva la force de s'arracher de lui en répétant :

— A dimanche !

Elle ne se retourna pas, craignant de revenir vers lui qu'elle devinait immobile, dardant ses regards noirs. Elle sonna, monta les escaliers, et trébuchante, étourdie, frappa à la porte.

— C'est bien, — dit Zoë qui lui ouvrit — Voilà ce qui s'appelle rentrer à l'heure L.. Avez-vous soif?

Marie ne voulut rien accepter, en sa hâte d'être seule. Elle se força à répondre, pourtant, mentit aux questions de Zoë sur l'emploi de sa journée, parla de la cousine, du petit garçon, du dîner, des tram-

ways, comme aurait pu le faire Olivine elle-même. Dans sa chambre, où Léonie, déjà couchée, lui dit bonsoir, Marie regarda autour d'elle avec surprise. L'endroit où elle revenait, les choses qui l'entouraient, les visages, les voix de Zoë, de Léonie, lui paraissaient changés. La clarté de la lampe, Tair qu'elle respirait, elle ne reconnaissait rien. Tout était devenu lointain, ancien, indifférent.

Elle se déshabilla, fit sa prière comme d'habitude, mais eut moins de ferveur. Devant elle, elle ne trouvait plus le Dieu de Vitré qui recevait ses hommages et ses vœux d'enfance, mais le jeune inconnu, si beau, avec la figure du petit saint Louis de Gonzague. Entre elle et Dieu, il y avait « lui ». Sa prière ne fut donc pas un retour sur elle-même, elle ne pensa pas au péché. Son esprit simple formulait plutôt une action de grâces pour cette rencontre qui ouvrait son cœur à la vie.

Lorsqu'elle fut couchée, enfouie dans les ténèbres, elle ne put dormir. Elle pensa que ce que l'on appelait le mariage devait? commencer ainsi : on aimait un homme, on se fiançait, et puis l'on allait à la mairie et à l'église. Elle projetait d'écrire aux religieuses pour leur annoncer sa nouvelle existence, et puis elle irait un jour là-bas avec son mari, et elle lui ferait voir l'endroit où elle avait été recueillie et élevée.

Sa pensée se détourna ensuite sur la longue

2Ô6 L'iblfLLE DE MARIE BIrÉ

attente de la Semaine* Elle pressentit qu'on Tempêcherait de sortir le dimanche suivant.

— Cela, jamais! — articula-t^elle.

Olivine ne lui donnait pas l'exemple de la soumission et elle savait maintenant qu'il n'est pas nécessaire, pour gagner sa vie, de rester toujours sous la tutelle d'un premier maître. Un instinct de révolte monta au cerveau jusqu'alors soumis de la jeune fille, songeant qu'elle pourrait sacrifier son bonheur pour l'unique cause du service de Mme Gouverneur. « Je m'en irai plutôt, — de ditelle, — je ferai comme Olivine, je travaillerai avec elle si elle le veut, au moins je serai libre..* Ou bien, je chercherai une place où je n'aurai pas à rendre compte de mes' sorties* » Ces résolutions n'^empêchaient pas qu'au fond d'elle-même, restée de nature passive, elle se demandait comment arriver à se rendre libre le dimanche suivant. Oseraitelle, devant un refus, se révolter, manquer aux égards dus à une dame qui l'avait retirée de l'Orphelinat, puis amenée à Paris, et qui la traitait avec bonté? Oui, elle l'oserait, en pensant à « lui » qui l'attendrait! Par crainte de perdre sa plaoe^ fallait-il le perdre, « lui »! Marie s'endormit enfin. Trop de pensées agitaient et alourdissaient son cerveau, peu exercé à une telle activité, et elle se réveilla bouleversée, croyant avoir fait un songe.

Le lendemain, elle ne mangea pas. De son cœur gonflé une oppression lui montait à la gorge, elle soupirait, suffoquait. On la crut malade.

' — Quelque chose de mal cuit lui sera resté sur Testomao, — diagnostiqua Zoë.

Plusieurs fois, elle se glissa dans la partie de l'appartement qui donnait sur l'avenue, qu'elle, scrutait du regard dans tous les sens, croyant a le » voir passer devant la maison en regardant les fenêtres. Vers la fin de la journée, sa tristesse inquiéta de nouveau Zoë.

Marie lui répondit qu'elle n'était pas malade et retomba dans son mutisme.

— Vous vous ennuyez peut-être un peu (Je l'Orphelinat? — dit Zoë cherchant la cause de cet abattement.

— Peut-être un peu, oui, — répéta Marie sans conviction.

Zoë et Léonie décidèrent que Marie, satisfaite pendant les premiers temps de son voyage et de son séjour à Paris, se trouvait maintenant envahie par la nostalgie de la maison de Vitré.

— C'est possible, •— dit Mme Gouverneur mise au courant de l'événement. — Si elle ne s'habitue pas ici, je la placerai à Vitré à l'automne.

On demanda encore à Marie si une contrariété quelconque, venue d'Olivine^ la peineyit, -

— Mais je n'ai rien... — assura Marie, — nous n'avons rien eu ensemble... je suis contente...

Et disant cela, sa petite bouche charnue s'allongeait en moue comme si elle allait pleurer. On résolut de la laisser tranquille, d'attendre qu'elle eût repris son air habituel. Zoë, pour hâter le moment, la forçait à se mettre à table, lui affirmant la nécessité de la nourriture pour la jeunesse, et Marie se laissa faire, ennuyée que l'on s'aperçût de son état languissant. Elle passa toute la semaine dans cet état d'abattement et de fièvre.

Enfin, le dimanche arriva. Marie alla à la messe, selon son habitude.

« Bientôt, — se disait-elle à l'église, — ce sera la messe de mon mariage. »

Au retour comme à l'aller, ses yeux cherchèrent le visage du bien-aimé. « C'est lui », — se dit-elle plusieurs fois en apercevant une silhouette qu'elle croyait reconnaître. Elle rentra à la maison, anxieuse et désemparée. Après le déjeuner, fatiguée de ses insomnies et de ses réflexions, elle s'endormit, la tête appuyée sur la table de la cuisine où elle resta seule. Elle fut réveillée par Léonie :

— Je vais à Vêpres... venez-vous, Marie?

« Dois-je y aller, — se demanda Marie. — Ce serait un prétexte pour sortir... Après, je verrai... »

Mais elle jugea rapidement qu'il valait mieux rester et laissa partir Léonie. Si Olivine, pendant ce

temps-là, avait l'idée de la voir, Olivine, perdue de vue au bal, et impossible à retrouver dans cette foule ! Qu'était-elle devenue ? Elle partait sans doute alors que Marie commençait son second tour de danse. « Je ne lui dirai rien pour le moment... Je lui annoncerai mon mariage quand nous serons d'accord, « lui » et moi... Je voudrais bien qu'elle se marie aussi! »

Quand Léonie revint des Vêpres, Marie se tenait debout, irrésolue, dans sa chambre. Son cœur battait si fort qu'elle en percevait les battements. « Il va falloir partir!... Je ne pourrai jamais demander à sortir après le dîner... Et il faut que je sois là-bas ce soir... Il le faut!... Je l'ai promis, et il viendra!... »

Elle s'assura que son argent était dans sa poche, ôta sa coiffe, lissa ses cheveux, vint à la cuisine, et tout d'une traite, à Zoë :

— Je sors un instant prendre l'air... Je vais jusque chez Olivine et je reviens...

— A la bonne heure!... Vous avez du courage, aujourd'hui, Marie!

— Oui, il le faut bien!

Elle dit ce mot d'une voix si altérée, et en même temps si décidée, que Zoë la regarda. Elle trouva Marie changée de physionomie, comme un peu vieillie.

« Elle se transforme, — ' pensa la cuisinière, —

c'est l'âge et puis le séjour de Paris... Elle aura le visage dur si elle reste mince... » Et tout haut :

— Allez, ma petite... Et revenez pour le dîner, n'est-ce pas?

— Je pense, — murmura Marie, ennuyée de cette recommandation.

Elle retourna dans sa chambre, mit un petit chapeau acheté sans le secours d'Olivine, choisi en feutre gris, parce qu'il lui rappelait la couleur du costume de Vitré.

Elle partit sans dire au revoir à Zoë qui commençait à préparer le repas.

Où aller maintenant? Elle n'irait pas chez Olivine. Son amie travaillait en semaine, lui demanderait, pour retourner au bal, d'attendre le prochain jour de sortie. Inutile d'aller discuter cela, puisque rien ne pouvait l'empêcher d'accomplir sa résolution.

« Que dirai*je en rentrant ce soir?... Tant pis!... Je partirai s'il le faut, et OUvine me trouvera une place... Si Madame écrit aux sœurs, j'en serai quitte pour ne jamais retourner là-bas 1 »

L'instinct éveillé au cœur de cette petite, qui vivait encore, huit jours avant, parmi les brebis fidèles du troupeau des élues, la métamorphosait à ne pas la reconnaître. Elle ne se serait pas reconnue elle-même si elle avait été capable d'analyse et de réflexion. Elle se sentait la force de lutter contre le

monde entier et de tout supporter, plutôt que d'arracher de son cœur cette force d'aimer qui la soulevait, l'emportait vers son destin. « C'est ma vocation, — conclut-elle, — qui m'attire ainsi, je dois lui obéir, »

Elle s'assit sur un banc, en face l'Arc de Triomphe. Les promeneurs lui paraissaient une procession d'indifférents. Elle ne voyait rien que le but vers lequel elle devait se diriger. Il devait être environ six heures. La nuit venait. Dans une demi-heure, Zoë l'attendrait. « Elle m'attendra! » Marie ne voulut pas réfléchir à ce qui se passerait ensuite. L'idée du mensonge, pourtant, lui vint naturellement ; « Je dirai qu'Olivine m'a retenue à dîner. »

Elle remonta l'avenue de la Grande-Armée, prit à droite, se retrouva longeant l'église Saint-Ferdinand. Une vieille dame sortait par une petite porte. Machinalement, Marie entra, fit quelques pas dans le bas-côté, s'assit sur une chaise^ comme, tout à rheure, sur un banc. Quelques personnes chuchotaient des prières ou se tenaient prosternées en silence. L'église était paisible. L'odeur de l'encens fit souvenir à l'ancienne pensionnaire de couvent de la bénédiction du Saint-Sacrement après les Vêpres.

Elle aussi s'agenouilla, joignit les mains, baissa la tête, resta longtemps en prières, pleura devant

le Seigneur comme une enfant qui souffre et confie sa douleur à son père.

« Ayez pitié de moi, Seigneur 1 — criait-elle en son cœur, — je suis bien à plaindre I... »

On lui aurait demandé la raison de ses larmes et de son désespoir, qu'elle eût répondu simplement :

« Parce que je veux le revoir 1 »

Ce moment de surexcitation passé, elle essuya ses yeux, se rassit, et fixa le maître-autel et la petite lampe du chœur qu'elle apercevait entre deux colonnes, sans plus songer à rien, telle une bête fatiguée qui se repose.

Elle reprit courage, se leva, mouilla ses doigts au bénitier, fit le signe de la croix, sortit.

Dehors, la nuit venue, la rue s'illuminait comme l'autre dimanche. A un monsieur qui passait avec une dame et un enfant, Marie demanda l'heure.

— Sept heures et demie, mademoiselle.

De nouveau, elle pensa à Zoë. « Que va-t-il arriver là-bas?... Enfin, le plus grand pas est faitl... Je rentrerai de bonne heure et je dirai que c'est de la faute à Olivine... Et puis, et puis... c'est vrai... je ne serai pas la première à changer de place!... »

Elle reconnut le débit de vin où elle entrait huit jours auparavant, avec Olivine. Bien que sa gorge fût brûlante, elle n'avait pas soif, et d'ailleurs, elle n'aurait pas franchi toute seule le pas de la porte.

Elle n'avait pas faim non plus, aurait été incapable d'avaler une bouchée, et elle oublia aussi l'heure du dîner, sa faible volonté tendue pour l'acte unique obstinément décidé par elle.

Marie Biré vint droit au bal, se reposa sur le banc le plus proche. Déjà on stationnait à la porte. Elle se leva au bout d'un instant, voulut entrer. Un vendeur de journaux qui criait à la porte la « dernière édition!» les «dernières nouvelles! » lui dit que ce n'était pas encore l'heure.

— On ouvre à huit heures... Vous ne serez pas en retard !

Marie se promena, cherchant des yeux celui qu^elle attendait, et pensant qu'Olivine pouvait paraître. Elle craignait en même temps que le hasard n'amenât de ce côté Zoë ou Léonie à sa recherche, et les bonnets blancs et les chapeaux noirs aperçus au loin la faisaient reculer et s'effacer dans l'ombre.

Elle eut un frémissement de joie lorsque s'alluma et flamba la rampe de gaz placée au fronton, que les transparents s'éclairèrent, que le mot Bal resplendit en grosses lettres de feu. Pourtant, elle resta encore là, guettant celui qu'elle attendait. Elle laissa entrer plusieurs personnes, se mêla enfin à la foule, suivit le grand couloir pareil à un corridor de prison, qui lui parut long à n'en plus finir. Peut-être le beau jeune homme se trouvait-il déjà

dans la salle I... Elle aurait dû le voir entrer, mais qui sait? dans son état de bouleversement et de crainte il avait pu passer devant elle sans être vu.

La grande salle lui parut déserte", et les arrivants, si nombreux tout à Theure, disséminés maintenant, -loin les uns des autres, pouvaient être comptés facilement.

Marie se plaça à droite de la porte, regardant le visage de ceux qui gravissaient l'escalier de quelques marches. La foule, de plus en plus compacte, l'orchestre éclata soudain avec les mesures d'un quadrille de bastringue, aigre et glapissant. Les danses s'organisaient, les hommes, les femmes allaient et venaient, tortillant les hanches, redressant la tête, plongeant, s'effaçant, se saluant, se prenant par la main pour tourner, les bras se tordant au-dessus des têtes.

Comme le temps était long! L'espoir s'évanouissait chaque fois qu'un nouveau venu surgissait au haut des marches. Pas encore luil... jamais luil... Mais il ne pouvait plus être loin. « Il viendra », se répétait l'impatiente.

Il vint, en effet. Marie négligea pendant une se* conde sa surveillance, distraite par des hommes et des femmes qui riaient fort derrière elle. Quand elle se retourna, elle le vit qui venait d'entrer et qui dirigeait ses regards en tous sens par la salle,

vmME î%

« Il me cherche » — > fut sa première pensée.

Elle se mit un peu à l'écart, l'observant. A présent qu'elle était sûre de lui, elle respirait, prenant son temps.

Elle le trouva encore plus beau que la première fois. Son élégance l'intimida un peu lorsqu'elle se compara à lui. La lumière vive éclairait en plein son teint mat, ses grands yeux noirs si doux et si impressionnants. La trace légère de sa moustache et de sa barbe rasée encadrait sa bouche aux lèvres minces. Le cou gras et rond émergeait d'un haut faux-col très blanc qui supportait sa belle tête aux cheveux noirs et ondes. Toutes ces beautés la rendirent presque incrédule à son bonheur.

Il se retourna et la vit. Ses regards maîtres d'euxmêmes, aptes à prendre toutes les expressions, se firent accueillants. Il lui sourit, et ce sourire parut inefifable à la fillette. Elle eut un élan de joie intérieure, elle avala de l'air comme si elle aspirait ce délicieux visage si cher à son cœur.

Lorsqu'il s'approcha, elle s'approcha aussi, elle lui sourit à son totir avec l'expression d'un enfant à qui on apporte quelque chose. Il la regarda comme quelqu'un qui n'a rien à dire.

— * Vous ne me reconnaissez pas...— dit naïvement Marie — parce que je suis en chapeau.

— - Je vous croyais plus petite... c'est le chapeau alors qui vous grandit.

— C'est mon premier chapeau... Je n'ai pas encore l'habitude, mais je m'y ferai.

— Vous paraissez aussi plus brune, — ajoutat-il.

Elle ne sut pas si c'était un compliment ou un regret, ne le demanda pas. La vérité, c'est qu'il la trouvait moins drôle avec son" chapeau, et qu'il se rappelait avoir été attiré vers elle par sa coiffe. Il écarta ce souvenir, entama la conversation, sérieux.

— Vous avez votre» soirée aujourd'hui?... Vous êtes toujours en place.

— Oui, mais je quitterai, parce que je ne suis pas libre.

— On n'est plus au temps des serfs, et chacun doit être maître de soi-même... Les patrons le sont bien... Moi, je suis dans une bonne place«. Je suis plus chez moi que chez eux... car ils sont toujours en voyage... C'est une chic maison, avec beaucoup de domestiques... chez un prince... et la princesse est épatante L..

Il la prit par la taille et ils entrèrent dans le cercle des danseurs.

Marie n'avait pas fait de progrès depuis le dimanche précédent... Elle souffrait de ne pas tourner en même temps que lui.

— Vous m'apprendrez à danser. — implorat-elle gentiment.

— Gela ne s'apprend qu'en regardant les autres.

Tout en dansant correctement, en la faisant manœuvrer d'une main agile, il l'écrasait contre lui, lui soufflait son haleine au visage. Cette fois, il n'était plus un étranger pour elle : sa jolie figure avait été si souvent évoquée pendant les jours de cette interminable semaine ' qu'il lui semblait le connaître déjà depuis longtemps. Elle s'attacha plus fortement à lui, se serra sur sa poitrine. Elle aurait voulu pouvoir l'emmener ce soir même à Vitré, le faire voir à tout le monde, l'épouser, vivre heureuse auprès de lui.

De même que la fois précédente, ils s'assirent à une petite table, devant deux consommations. Il voulait bien faire les choses.

— C'est pour ce soir? — dit-il en achevant de vider son verre.

Elle baissa les yeux, navrée^ de le contrister.

— Où allons-nous? — ajouta-t-il.

— Je ne peux pas encore, — dit-elle de la voix d'un enfant battu, — mais je donnerai mes huit jours demain pour être libre.

— Vous n'êtes pas pressée, — dit-il avec suffisance. — Moi, j'ai, autre chose à faire qu'à perdre mon temps... Ce n'est pas mon habitude... Dans huit jours, ce sera une autre Chanson... Je connais ça... On ne me la fait plus!...

Ils se levèrent, et elle n'osa rien dire. Si elle

ÎÎ8 LUDYLLE DE MAlllE BlRÊ

avait essayé de prononcer une parole, elle aurait éclaté en sanglots*

II allait lentement, d'un air détaché, semblant ignorer qu'elle marchait à son côté.

— Vous partez en même temps que moi ? — ditelle en tremblant avec l'espoir qu'ainsi tout ne serait pas fini.

Il regarda sa montre :

— Impossible, — prononça-t-il froidement.

— Venez un peu m'accompagner, — dit-elle suppliante, — j'aurais trop de peine... J'ai tant attendu aujourd'hui... toute cette semaine!

Il la suivit, toujours du même air. Dans Tavenue, ils gardèrent le silence. Elle tourna avec lui sans s'en apercevoir le coin d'une rue noire. Tout à coup :

— Puisque je ne puis monter avec vous, montez ici avec moi, — dit-il en s'arrêtant devant la petite porte à claire-voie d'un hôtel meublé de lugubre apparence.

Il poussa légèrement la claire-voie, fit faire un pas à Marie, et la petite vierge entra dans la souricière.

Elle ne vît pas l'escalier sombre, elle ne respira pas l'odeur nauséabonde, elle n'entendit pas le plancher vermoulu craquer sous ses pas. Elle ne s'aperçut pas davantage de l'horrible chambre où elle se trouva ensuite. Ses yeux illuminés suivaient l'étoile, l'astre qui éblouissait son humble vie.* Tout

lui sembla beau puisqu'il était là, --^ tout, même ses gestes et ses brutalités lorsqu'il se rua sur elle. Les yeux fermés, meurtrie et ensanglantée, elle retenait ses cris, les changeait en sourires, s'offrant en sacrifice à la bête humaine qui la violait et lui apprenait r^mour avec la même fureur que s'il l'avait assassinée.

Lorsqu'elle sortit de sa stupeur, elle le vit debout dans la chambre, prêt à partir.

— Quelle heure est-il? — demanda-t-elle.

— Minuit.

Marie eut peur de se trouver seule.

— Vous vous en allez?

— Reste si tu veux, — lui dit-il. — Moi, j'ai affaire de bonne heure demain matin.

Elle ne voulait pas rester. Mieux valait encore affronter Zoë... Elle se sentait perdue. La même question revenait : qu'allait-elle devenir? Comment se faire ouvrir, si tout le monde dormait.

— Ne te bouleverse pas, — lui dit-il, — on ne te mangera pas, et demain tu donneras ton compte.

Elle se rassura, prenant ces paroles pour un engagement de sa part.

— Je dirai... j'inventerai...

— Tu n'as rien à inventer... Et ta patronne dira ce qu'elle voudra... Tu n'es pas la seule dans Paris Il rentrer après minui^,

np«eap«^9i

— Qu'importe, après tout, — dit Marie. J'aurai du courage... Quand nous reverrons-nous?

— Mes maîtres reviennent cette semaine, et je vais avoir du fourbi... Eh bien! un de ces soirs... au baL

Elle fut bientôt prête à partir, son petit chapeau gris sur la tête... Ils descendirent. Marie se pressait. Son compagnon la quitta à l'entrée de l'avenue du Bois.

— Vous ne m'embrassez pas? — lui dit-elle.

Il l'embrassa tranquillement, et die se sauva. Il la regarda disparaître dans la nuit, alluma une cigarette, s'en alla de son côté.

Marie n'éprouvait aucune frayeur, à cette heure tardive, dans l'avenue déserte. Ce n'était pas la crainte qui la faisait se hâter, mais le désir d'en finir. Elle monta, trouva Zoë qui, ayant entendu la porte se fermer, l'attendait, un bougeoir à la main.

— Vous voilà!... Il ne vous est rien arrivé?... — •. dit-elle en la regardant. — Eh bien! allez vous coucher, il est temps!... Madame vous parlera demain.

Marie passa devant la cuisinière, alluma sa bougie, entra dans sa chambre sans dire une parole à Zoë ni à Léonie qui, de son lit, l'observait.

Zoë disparut, puis revint.

— Madame est très mécontente et ne vous laissera plus sortir... Elle a envoyé Léonie chez Oliyine, et on en a appris de belles sur son CQinpte... Elle

n'est plus dans sa place depuis deux mois, elle a été renvoyée parce qu'elle est une menteuse et une coureuse... Allez donc vous fier aux airs modestes et tranquilles!... C'est pis que les autres!... Vous direz demain à Madame, si vous le pouvez, l'emploi de votre journée... Je n'aurais pas cru ça de vous... Nous faire attendre ainsi pour le dîner!...

La cuisinière sortit en bougonnant sur ces derniers mots, et Marie, fatiguée, rompue, fiévreuse, essaya de penser, mais le sommeil l'envahit, lui donna l'apaisement et l'oubli jusqu'au matin.

Le lendemain, son esprit ne pensait plus comme la veille. Que s'était-il donc passé pour la changer ainsi? Un dégoût de la vie la prit. Ell%ne comprenait pas ses actes, mais subitement elle avait conscience d'avoir mal agi.

Ce garçon, si gentil, si bien mis, et de si bonnes manières, elle ne l'évoquait plus comme les saints dessinés sur ses images. Il était pour elle maintenant un homme, rien qu'un homme, l'homme dont les religieuses ne parlaient jamais. Elle soupçonnait là le péché auquel on faisait toujours des allusions.

Quel effrayant souvenir aujourd'hui pour elle! Elle se sentait précipitée de bien haut et ne pouvait se relever. Elle pensa à la terrible sœur Aurélie et crut à un sort jeté par celle-ci de sa voix mena* çante : « Vous allez à Paris!... C'est un lieu de perdition!... » Elle n'en doutait plus, mais pourquoi

.^««^.«...^«RMii.,^^^,,^^^,, \\^j\m!r^mmmmmmmÊmmimttlStÊ

ne lui avoir pas mieux appris ce qu'elle devait faire et ce qu'elle ne devait pas faire?

Malgré ces réflexions qui se mêlaient de vérité, elle gardait au oœur son amour.

« J'irai me confesser de tout cela, et après je me marierai avec luil.., »

Mme Gouverneur la fit appeler.

Quelques instants après^, Marie sortit de la • chambre de sa maîtresse*

— C'est une muette, — dit Mme Oouvernçur à " Zoë, — elle n'a pas répondu un mot à mes questions... Il y a quelque chose que nous ne pouvons savoir... EnfinI elle est vivante, c'est le principall... Cette Olivine a dû l'emmener chez des amis trop aimables, et elles auront oublié l'heure.

— Elle aura fait la connaissance d'un amoureux, — dit Zoë.

— Oh! pas encore, peut-être, *-- répondit Mme Gouverneur avec une confiance un peu hésitante.

Marie fut surprise de la douceur avec laquelle sa maîtresse lui parlait. Mais, puisqu'on ne la renvoyait pas, comme elle le croyait, elle était définitivement prisonnière maintenant. Plus d'Olivinel et plus de sorties qu'avec Léonie ou Zoë! Elle ne pourrait pas rejoindre celui à qui elle appartenait, il emporterait avec lui la moitié d'elle-même, pendant (ju'elle traînerait une existence de servitude.

Non, non! elle voulait être libre, bien libre de le retrouver quand elle le voudrait, et chaque fois qu'il le désirerait. Elle n'aurait pas le courage de vivre loin de lui sans le revoir jamais I

Marie alla droit à sa chambre, ramassa ses affaires. Elle entendait, à travers la porte, Zoë et Léonie qui causaient avec Mme Gouverneur, et qui causaient d'elle sans doute, de sa sortie, de sa rentrée, de son silence.

™ Qu'est-ce que cela me fait? — pensa la rebelle.

Quand tout fut entassé dans sa petite valise, elle mit son chapeau, voulut s'enfuir sans prévenir personne. Mais Zoë l'arrêta dans sa cuisine.

— Où allez-vous? — lui dit-elle rudement.

— Je m'en vais d'ici...

Zoë courut chercher Mme Gouverneur. Quand celle-ci vint, Marie était déjà sur le palier,

— Ne vous en allez pas comme cela, mon enfant. — r Je veux m'en aller.

Elle répéta ces mots plusieurs fois, d'un air têtu et farouche.

— Je n'ai pas le droit de vous retenir, — dit Mme Gouverneur sans insister davantage devant cette obstination. — Mais qu'allez-vous faire? Dites-moi où vous allez? Puis-je vous aider?

— Je veux partir... je travaillerai... je suis libre!...

— Eh bien! soyez libre... mais je vous dois quelque chose... Tenez, prenez votre mois, et si vous êtes gênée, n'ayez pas peur de me le faire savoir.

Marie ouvrit la main, la referma sur la pièce d'or.

— Au revoir, mon enfant.

Elle descendait déjà l'escalier.

La porte refermée, Mme Gouverneur, Zoë et Léonie allèrent au balcon pour suivre des yeux Marie Biré, qui ne retourna pas la tête.

Les deux domestiques firent alors leurs réflexions sur le compte de cette petite à laquelle on aurait donné le bon Dieu sans confession.

— C'est Olivine qui l'a perdue, — fut leur conclusion.

— A moins qu'elle ne s'ennuie ici et qu'elle ne retourne à son couvent... N'importe! c'est une drôle de manière de donner congé, — dit sans mauvaise humeur Mme Gouverneur, qui ne pouvait plus souffrir de rien.

— Il faut écrire aux religieuses, — dit Léonie.

— Ma foi, non!... D'abord elles ne répondraient peut-être pas... Et puis, je ne veux pas fermer leur porte à Marie... Connaît-on l'avenir?... Zoë, vous en serez quitte pour chercher une autre aide.

— Ah! non, — dit Zoë, — c'est une leçon!...

J'aimais cette petite, j'étais maternelle avec elle, et voilà ce qu'elle me fait!... J'en ai assez, de surveiller des gosses qui ne sont pas à moi!

La maison rentra dans son calme habituel, malgré le brusque et imprévu départ de Marie.

En descendant, celle-ci se hâtait, craignant d'être rappelée, d'être gardée quand même. Elle tourna la première rue qui se présenta, et qui la mena avenue de la Grande-Armée.

La lumière du matin éclairait les maisons. La journée s'annonçait belle. Marie se dirigea, de l'autre côté de l'Arc, vers le quartier qu'elle connaissait bien maintenant. Elle pensa rejoindre divine, mais, à la réflexion, renonça à ce projet. Elle comprenait à peu près les mensonges d'Olivine sans oser la juger, puisqu'elle se voyait maintenant semblable à elle, mais l'espoir ne la quittait pas, et sa vie allait tourner autrement.

Elle chercha, trouva la rue où elle avait passé la moitié de la nuit, puis l'hôtel. Elle entra, demanda une chambre. La patronne, assise dans une petite pièce, où des bougeoirs et des clefs garnissaient la muraille, et qui était le bureau de l'hôtel, grand comme un placard, la regarda. Cette femme roulait de gros yeiix au-dessus d'un gros nez et d'une bouche presque invisible, perdue dans la graisse : même lorsqu'elle parlait, cette bouche ne parvenait pas à se faire voir. Elle demanda à Marie en la regardant bien en face :

— Vous arrivez de voyage?

— Non, Madame!... je quitte ma place... C'est

en attendant que j'en retrouve une autre que je cherche une chambre.

^ — Ah! ah!.., vous êtes peut-être rentrée tard cette nuit, et ce matin on vous a fait voir le balai dans l'escalier.

— Non! — dit Marie, — c'est moi qui suis partie... Je m'ennuyais...

Elle paya les six francs d'une semaine, suivit le garçon, qui ne la reconnut pas, et la mena dans la même chambre que la veille au soir.

Le jour, cette chambre se révélait plus abominable encore que la nuit, obscure, puante, percée d'une petite fenêtre qui donnait sur une courette sale et délabrée. Elle ne ressemblait guère à la chambre habitée avec Léonie.

Marie posa sa valise sur le carreau, défît son chapeau, ferma la porte et compta son argent. Elle possédait à peu près quatre-vint-dix francs.

« On devrait se marier le plus tôt possible, — songeait-elle en regardant sa chétive figure dans la glace trouble. — ^ Après, j'oserai peut-être retourner chez Mme Gouverneur, et lui dire pour quelle raison je l'ai quittée. »

Elle défit sa valise et y mit de l'ordre. Elle tint dans ses mains ses petits livres de prières, se promit de les garder toujours « en souvenir ». Elle aurait du plaisir à les relire quand elle serait mariçe et

chez elle. Elle pensa aux religieuses, a Madame va leur écrire sans doute I »

Elle ' descendit dans la rue, pleine de gens qui allaient à leur travail, acheta quelques provisions, du pain, de la charcuterie, remonta dans sa chambre. Elle dormit, rêva de l'absent, puis mangea sans appétit et but gloutonnement l'eau de la carafe.

Si elle savait où le trouver, son fiancé, son futur mari, elle irait se promener devant sa porte. Elle s'aperçut alors qu'elle ignorait son nom et son adresse. Comment n'avait-elle pas songé à lui demander son nom? Mais elle-même ne lui avait pas dit le sien I a II doit avoir un beau nom I » Elle en imagina plusieurs, aucun ne la satisfit. Elle fut désolée de ne pas connaître le vrai : elle l'aurait prononcé à chaque instant pour faire venir plus vite celui qu'elle aimait.

La journée se passa ainsi dans la chambre sordide. L'après-midi, Marie resta inerte, regardant les murs, les meubles, le lit. La femme de Thôtel monta un instant pour lui demander son nom et l'endroit de sa naissance. Elle fut ennuyée d'avoir répondu, lorsque la femme fut redescendue après avoir écrit : Marie Biré^ née à Guichen {Ille-et* Vilaine)*

a Elle va peut-être écrire là-bas I... En voilà des affaires inutiles I... On ne pourrait donc pas se cacher dans oe Paris qui est si grandi »

Le soir arriva. A huit heures, elle entrait au bal. Elle y resta jusqu'à onze heures, sans avoir vu ni l'inconnu, ni divine.

« Il m'a pourtant dit, il me semble, qu'il y allait en semaine, et il doit bien penser qu'il y a du nouveau!... Il aura été empêché... Comme je vais m'ennuyer encore demain jusqu'au soiri » Elle rentra toute triste, ne dormit pas, effrayée des bruits nocturnes de l'hôtel, des pas qui s'arrêtaient devant sa chambre, des mains qui froissaient le bois de la porte, des voix rauques, des rires cyniques. Le matin seulement, elle dormit. Comme la veille, elle alla chercher de quoi se nourrir, et, comme la veille, passa la journée dans sa chambre.

L'hôtelière lui dit :

— Vous ne trouverez pas beaucoup de places, si vous n'en cherchez que le soirl

— Je vais voir une amie qui m'en trouvera une.

— Ou plutôt un petit ami, hein? — observa gouailleusement la grosse femme à la bouche invisible.

— Mais non, — assura Marie, se souvenant avec crainte d'avoir livré son nom et son lieu de naissance.

Comme la veille encore, à huit heures sonnantes, elle retournait au bal. Quelque chose lui disait qu'il viendrait. Elle aurait donné sa part de paradis pour l'instant où elle allait l'apercevoir.

Elle resta près de la porte, attendant, guettant, les yeux agrandis et fixes. Elle fut là deu3i^ mortelles heures. S'il allait ne pas venir, et ne jamais revenir! Pour la première fois, cette idée lui entra dans la cervelle. A cette pensée, son âme quittait la vie sans regret. Elle se vit seule sur la terre, personne à ses côtés pour écouter les battements de son cœur, pas une main à prendre pour ne pas sombrer, pas une oreille où crier ses transes et son désespoir.

Elle perdit le sens de ce qui l'entourait pendant que ces réflexions l'assaillaient. Elle voyait, à travers un brouillard, des hommes, des femmes, presque tous de petite taille, qui dansaient et grimaçaient, piteux et agités comme des enfants malingres. Elle revit les soldats, les municipaux, le manteau en bandoulière, le revolver à la ceinture, et elle eut peur de leurs regards sévères. Quand elle chercha de nouveau autour d'elle, elle crut apercevoir au loin celui qu'elle espérait. Ses yeux fatigués ne l'avaient donc pas vu entrer. Elle passa, se hâtant, parmi les groupes de danseurs.

C'est bien lui, en effet. Mais, cette fois, il n'est pas seul. Une femme jeune, habillée de beaux atours, lui donne le bras, une femme au visage trop blanc, aux yeux trop noirs, aux lèvres trop rouges, une de celles que Zoë appelait des « cocottes ».

Lui, c'était lui! Il aperçut Marie, eut un vague sourire d'indifférence et détourna la tête.

Elle reçut le coup en plein cœur. Cette femme bien mise, que pouvait-elle être? A leur maintien à tous deux, on voyait bien qu'il ne s'agissait pas de leur première rencontre.

Marie s'immobilisa à la même place, la vue obscurcie, se demandant ce qu'elle allait devenir. Elle ne pourrait plus jamais être heureuse. Cet homme l'avait prise, et voilà tout. Il ne se souciait plus d'elle. Elle les contempla encore. Ils étaient maintenant assis tranquillement, comme un vieux ménage, devant des consommations, se récréant du bal. Puis, il se leva, prit la femme par la taille, et, comme l'autre dimanche, avec elle, Marie, il entra dans la danse.

Marie ne put en supporter davantage, se retourna, sortit, raidie de souffrance, les yeux fixes, se retrouva dans l'avenue illuminée, passa à travers les groupes de la porte, tourna la rue noire, s'appuya le dos à un mur, et pleura silencieusement, d'abord, puis, les sanglots se précipitèrent comme un torrent dans sa gorge, les larmes vinrent à flots, des larmes d'enfant abandonné, la nuit, au coin d'un bois.

A travers sa douleur, une seule idée se fit jour. Partir 1 ne plus rester dans ce Paris où elle s'en allait- à la dérive, roulée dans la foule, comme une

noyée. Elle était si doucement heureuse, là-bas, dans le couvent et le jardin de Vitré. Oui, partirl... partir tout de suite!...

Elle reprit sa marche, entra au sinistre hôtel, descendit sa valise, dit qu'on la rappelait au pays. Elle avait payé d'avance, et personne ne dit une parole devant son visage gonflé, sillonné de larmes.

Elle revint sur l'avenue. Un fiacre passa. Elle sut l'appeler, dire :

— A la gare Montparnasse!

— Pour les grandes lignes? — interrogea le cocher.

— Pour Vitré! — Et ce nom fut pour elle la douceur d'une caresse ancienne.

A la gare, on lui montra le guichet. Les employés fermaient les portières du train. Elle y monta, mit sa valise auprès d'elle sur la banquette de bois, et bientôt Marie Biré, fuyant Paris, retourna, dans la nuit, vers le pays d'où elle était venue.

LES CŒURS REVEILLES

Marie, blottie dans l'angle de son compartiment de troisième classe, se sentit emportée loin de Paris aussitôt que le train se mit en marche. Elle vit s'évanouir les dernières lumières de la gare et de la ville avec la pensée sourde et tenace qu'elle ne reviendrait jamais dans ce pays brillant, illuminé, agité, où elle avait été gagnée par une folie qu'elle ne comprenait pas, marquée par une souillure qui ne s'effacerait jamais. Elle se rencoigna davantage contre le bois du wagon, serra sa valise contre elle, se fit la plus petite possible, avec l'attitude peureuse, écrasée, sourde et aveugle, d'un animal battu qui attend encore des coups. Sa pensée erra un instant, endolorie et somnolente, parmi des

rêves et des cauchemars, dans le bruit enragé du bastringue, monta l'escalier sordide et branlant de rhôtel, puis, tout à coup, Marie s'endormit.

Plusieurs fois, au cours de la nuit, elle fut réveillée par les arrêts du train, les appels des employés annonçant les stations, les coups de sifflet, les entrées et les sorties des voyageurs. Elle voyait bien, d'un œil mi-clos, des hommes, des femmes, qui dormaient comme elle parmi des paquets, mais elle ne regarda personne avec précision. On ne lui adressa pas la parole, tous ces gens étant harassés sans doute de leur journée et de leur vie, et on lui aurait parlé qu'elle n'aurait pas répondu. La lampe fixée au plafond charbonnait et fumait au creux de son récipient de verre. Il faisait à peine clair dans le compartiment, et Marie ne voyait que confusément les têtes penchées ou renversées des dormeurs. Seul, un voyageur fumait à l'autre bout du wagon, auprès de la portière ouverte, et l'on apercevait de temps à autre le rougeoiement de sa pipe.

La lucidité, peu à peu, revint au cerveau de Marie, troublé par le désespoir et la fatigue. Une intuition de la réalité la pénétrait peu à peu. Le désir de vivre, si solidement incrusté aux cœurs de dix-huit ans, chuchotait en elle, lui donnait des conseils et des ordres. Elle fit effort pour éloigner la pensée de son désastre. Si elle écoutait trop la voix de sa faute

et de son remords, à quoi se laisserait-elle aller, sinon à un acte de découragement?

Avant de monter dans le compartiment, elle avait eu un instant d'hésitation. « Pourrai-je oublier là-bas?... et ne ferai-je pas mieux de rester ici?... mais pourquoi rester?..,» Aucun espoir ne venant apaiser son anxiété, elle était partie. Elle se donnait maintenant maison. Ce train qui l'emportait pour jamais loin de Paris, allait la ramener pour toujours dans sa vraie patrie* Elle se rendormit plus paisiblement.

La lueur de l'aube la réveilla, plus brisée que la veille, par cette nuit passée sur la banquette et contre les cloisons de bois. Elle se sentit la tête lourde, la poitrine oppressée.

Elle se pencha, regarda par la vitre.

Le jour pointait à peine. La terre n'était pas visible. Un brouillard blanc et épais flottait au-dessous du talus où passait le wagon, qui semblait rouler à travers des nuagesTPar instants, des trouées se faisaient dans cette nuée terrestre et l'on apercevait le brun d'un champ labouré, le «vert d'une prairie, des silhouettes d'arbres, des toits de maisons émergeant de l'épaisse buée comme d'un pays inondé. Des reflets bleuâtres et opalins projetés par le ciel du matin donnaient l'illusion de lacs au-dessus desquels passait le train.

Marie e\it froid^ frissonne^. Elle chercha ds^ns ^^

vïJise un fichu tricoté par elle au couvent et le mit sur ses épaules.

Sans qu'on Teût avertie, elle sentit qu'on approchait de Vitré. Un passage d'air subit enleva d'un seul coup le brouillard, découvrit la terre natale, ses champs bordés de haies, ses collines, ses chaumières. Le train passa devant la chapelle de campagne, puis sur le petit pont. En reconnaissant la chapelle, Marie se signa, pour se marquer à ellemême qu'elle retrouvait son pays. Elle y pénétrait comme dans une église, avec le même recueillement craintif. Mais elle éprouvait aussi, malgré son désarroi, le sentiment de bien-être qui serait celui d'une bête échappée aux mauvais traitements et à l'abattoir, et qui retrouverait sa prairie grasse et fleurie, des soins doux et attentifs.

Elle remit tout en ordre dans sa valise, la referma, décrocha son chapeau qu'elle avait ôté pour dormir. Elle eut une répugnance en revoyant ce chapeau, dont elle s'était parée pour sa chute, voulut rentrer à l'Orphelinat avec sa coiffe.

« Qu'en faire?... Je n'en veux plus... il est laid... il est pareil aux chapeaux dès autres de là-bas I... »

Les « autres de là-bas », ce sont les femmes du bal, les folles et les dévergondées parmi lesquelles Marie a pris place.

Personne ne l'observait. Elle baissa un peu la vitre, laissa glisser le chapeau par l'étroite ou ver*

" •m m fc- w »' ^ - '■ " • " •■.«V-^. — •~<., ■-<-'»~^''~'''*'-<^'W'«l-î' --—■•V >..,,,,i,,rt.i'»^'Ui •"W-''"r^^*V'^«-'"~' •• •■~»'". .*•—-»»•-■=

296 L'IDYLLE pE MARIE BIRÉ

ture. Elle fit cela sans prendre d'attitudes vis-àvis d'elle-même, avec ses gestes habituels, étriqués, tout près du corps. Cet acte insignifiant la soulagea. Il lui parut qu'elle se débarrassait de tous ses souvenirs de Paris, qu'elle pouvait chercher le repos promis à ceux qui ont souffert, auprès du Seigneuî* compatissant qui l'attendait à Vitré.

Elle finissait de poser et d'épingler sa petite coiffe à bords dentelés sur ses cheveux, lorsque le train entra en gare. Marie aperçut de hautes murailles grises, tressaillit à cette couleur de vieux temps, se réjouit enfantinement à la vue de ces pierres de maisons anciennes, de couvents, de chapelles, dressées comme des remparts entre Vitré et Paris, si loin maintenant.

' Elle ouvrit la portière, descendit, donna son billet, se trouva sur la place de la Liberté. L'omnibus de la ville stationnait. Il avait plu pendant la nuit, le sol était mouillé de flaques d'eau, mais le temps passait au froid, les gens se montraient emmitouflés, le cocher de l'omnibus et les garçons d'hôtel se réchauffaient en frappant le sol de leurs galoches.

« J'irai à pied, — se dit Marie, — j'aime mieux arriver sans bruit devant l'Orphelinat. »

Personne ne fit attention à elle. Sa légère valise à la main, elle traversa la place de la Liberté, tourna par la rue de la Trémoille, gagna la place Saint-

Yves. Sa ville lui paraissait petite et triste, à peine habitée, mais elle marchait avec une sécurité qu'elle n'avait jamais connue à Paris. Les maisons montraient des visages renfrognés de vieilles femmes, mais Marie Biré démêlait un sourire à travers leurs crevasses et leurs rides. Sans le vouloir, elle souriait aussi et soupirait d'aise, comme si ces façades rapiécées lui disaient bonjour. Elle s'apercevait bien de l'aspect vieillot et morne de toutes choses, mais elle se trouvait chez elle, et se délectait naïvement de cette sensation nouvelle et extraordinaire, dans son existence d'abord enfermée, puis jetée en pâture au hasard.

Les rues- qu'elle venait de traverser, boueuses, étroites, provinciales, ne lui inspiraient aucune comparaison désavantageuse avec l'avenue du Bois de Boulogne et le quartier de l'Étoile. Marie Biré était de celles qui ne quitteraient jamais leur pays si les hasards dé leur destin ne les y obligeaient. Elle se reprenait à vivre en respirant l'air natal. Sans pouvoir se définir l'émotion physique qui l'envahissait, elle savourait avec délices le goût humide de l'atmosphère du pays d'Ouest. Tout lui était un charme, l'odeur des pavés mouillés, l'odeur des mousses qui verdissaient de leur velours fané la crête des murs, l'odeur de café au lait qui venait à elle d'une fenêtre du rez-de-chaussée.

Revenue là instinctivement, ejle se disait main-

tenant qu'elle ne pouvait aller ailleurs. Son cœur blessé guérirait, se trouvait déjà en voie de guérison, puisqu'elle voulait échapper au souvenir de l'instant criminel où sa raison avait sombré. Que pouvait-elle faire de mieux que de rentrer au bercail après avoir subi l'ouragan? Les phrases des cantiques et des sermons revenaient en sa mémoire. Elle se compara à la brebis égarée qui retourne vers le bon pasteur.

Une femme jeta de l'eau sale par une fenêtre, regarda Marié. Un charretier passa d'un pas lourd auprès de son attelage cahoté sur les pavés, et il la regarda aussi. Elle aurait voulu crier à ces gena^a C'est moi, Marie Biré!... me voilà de retour... je ne m'en irai plus I... »

De la place Saint- Yves, elle vit se dresser non loin d'elle la masse imposante du Château, ses fortifications, ses poternes, les toits tombants de ses grosses tours. La tristesse l'envahit de nouveau, son cœur gonflé sauta dans sa poitrine : l'Orphelinat était proche. Plus que cette ruelle à gravir, et elle serait dans la Vieille-Rue-du-Château. Elle fit effort pour oublier. Le retour ne la séparait-il pas violemment de ses douloureux souvenirs et de ses mauvaises pensées? Elle ne devait plus être au passé, mais au présent. Une cloche tinta, qu'elle reconnut, et dont le son grêle la fit tressaillir. La petite voix de métal ^on^bait dans la solitude, et Marie songea (jue toii^

LES (ÎŒURS RÉVEILLÉS 29ô

les jours, aux mêmes* heures, le même appel indifférent s'était égrené dans le silence des rues de Vitré.

Avant de tourner la ruelle, elle s'arrêta, posa sa valise sur une borne, reprit haleine, se dit qu'elle allait retrouver ses compagnes si candides, les religieuses qui représentaient pour elle la sagesse et l'autorité, et surtout le Dieu de miséricorde qu'elle n'avait jamais cessé d'invoquer. Tout d'une traite, elle repartit, fit les quelques pas qui la séparaient de la Vieille-Rue-du-Château, monta sur l'étroit trottoir, se trouva devant la haute porte de l'Orphelinat.

Elle sonna. On ne vint pas ouvrir assez vite à son impatience. Elle sonna de nouveau, mais plus doucement. Alors, elle entendit un bruit de sabots qu'elle connaissait bien, vit glisser la planchette du judas, crut entendre une exclamation.

Sœur Clara la tourière tourna la grosse clef, entr 'ouvrit la porte.

— Marie Birél — fit-elle avec étonnement. Ses yeux surpris questionnaient, mais d'un regard toujours débonnaire et confiant.

Sans même avoir dit bonjour à la vieille femme, Marie entrait, refermait elle-même hâtivement la porte.

— Qu'y a-t-îl donc?... Vous êtes malade?... Vous avez été renvoyée?...

— Non, ma sœur... Je m'ennuyais de l'Orpheli* iiat.»4

— Allons, bon!... En voilà bien d'une autre!... Paris n'est donc pas beau comme on dit?... Eh bien, notre Mère et nos sœurs vont être surprises!... Et quand êtes-vous arrivée?

— A l'instant, ma sœur, et je suis fatiguée!...

— Je le pense bien, ma chère enfant... Asseyezvous dans le petit parloir, je vais prévenir sœur Ursule.

— Je ne peux donc pas rentrer tout de suite?...

— Dame, non!... Vous ne faites plus partie de l'Orphelinat, et je dois d'abord avertir que vous êtes là!... Il faut que vous voyiez sœur Ursule.

Sœur Clara donna à Marie, sur la joue, une petite tape amicale.

— Vous vous y seriez faite, à Paris!... Il fallait prendre le temps de vous habituer... Cette dame n'a pas dû être contente de vous avoir amenée de si loin et de vous voir la quitter si vite!... Vous avez bien mauvaise mine, ma pauvre enfant... C'est la nuit passée en wagon et la poussière du chemin de fer... Demain il n'y paraîtra plus.

Et la tourière passa la porte après avoir fait asseoir Marie dans le petit parloir d'attente.

Marie fut déçue, malgré le bon accueil. Rentrerait-elle? qu'allait-on faire d'elle? Si sœur Ursule ne voulait pas l'admettre de nouveau à l'Orphelinat, faudrait-il qu'elle se cherche une pl9,ce à

Vitré? Cette perspective, pourtant, la désola moins que l'obligation d'un retour à Paris.

« Elles sont pourtant ma famille, — se disait-elle en pensant aux religieuses, — elles ne peuvent pas me mettre à la porte... Mais c'est vrai qu'on ne peut pas toujours rester à l'Orphelinat !... Comment trouverait-on de la place et de l'ouvrage pour tout le monde si aucune élève ne voulait s'en aller?... »

Le bouton de la porte tourna, et sœur Ursule entra d'un pas muet.

— Marie?... — fit-elle avec une expression de reproche.

— Oui, ma sœur.

• Marie ne trouva pas à répondre autre chose.

— Sœur Clara m'a appris que vous reveniez parce que l'ennui vous gagnait à Paris... Cela n'est pas raisonnable... Vous deviez offrir votre chagrin à Dieu pour expier vos fautes... Que voulez-vous que nous fassions de vous maintenant?... Votre place à l'Orphelinat est prise... Pour vous trouver une situation ailleurs, c'est difficile... Votre retour est une mauvaise note pour vous... Une enfant qui trouve

assez d'aplomb en elle pour quitter son emploi, et qui revient toute seule, d'une distance aussi éloignée!... Personne ne voudra de vous!... Je ne m'attendais pas à un tel acte, et je puis dire à une telle désobéissance de votre part... Comment donc

avez-vous quitté Mme Gouverneur?

m LIDYLLE DE MARIE ËIRÉ

— Je suis partie, — ne put que répéter Marie.

— Et que vous a dit cette dameP^

— Elle m'a dit que je parte.

— C'est incompréhensible!... Elle aurait dû voua retenir malgré vous 1

— Elle ne pouvait pas... Je voulais partir...

— Je vais parler à Mère Supérieure.

Lorsque Marie se retrouva seule, elle s'aperçut qu'elle n'en pouvait plus. Ses y eux voyaient trouble, ses oreilles bourdonnaient : elle n'avait pas mangé confortablement depuis son départ de chez Mme Gouverneur, et la veille de son arrivée matinale à Vitré, elle n'avait grignoté qu'un morceau de pain avant de se rendre au bal. Elle crut qu'elle allait se trouver mal.

Sœur Ursule, après un assez long moment, revint et parla à Marie sur le ton d'un maître à son subordonné î

— Mère Supérieure est très mécontente... Cependant, elle veut bien prendre en considération que vous avez été une bonne élève, et elle consent à vous donner pendant quelque temps l'hospitalité... mais vous ne pourrez retourner parmi vos compagnes que lorsque nous aurons écrit à Mme Gouverneur et que nous aurons sa réponse... Nous tenons à recevoir d'elle l'explication de votre conduite... En attendant, vous occuperez lapetite pièce qui est près de la lingerioé.. Vous y dormirez et vous

y mangerez... On vous donnera du travail.*. Et d'après les nouvelles de Paris, nous prendrons une décision... Sœur Clara va vous conduire.

Sœur Ursule agita une clochette, et sœur Clarar vint prendre Marie, la mena dans le petit réduit attenant à la lingerie.

Elle lui donna une cuvette et de l'eau, et com« prenant à Tair las et suppliant de Marie qu'elle mourait de faim, se hâta d'aller lui chercher une assiettée de panade que l'affamée avala séance tenante.

— Du courage, Marie, — lui disait-elle pendant ce temps, — la poste va vite, dans deux ou trois jours, vous serez au milieu de vos anciennes compagnes.

A la lettre de sœur Ursule, Mme (Gouverneur répondit par courrier qu'en effet, Marie Biré était partie de chez elle parce qu'elle disait s'ennuyer : impossible de la retenir; elle regrettait le départ de cette enfant naïve, mais intelligente, immédiatement façonnée au travail qu'on lui demandait; elle l'avaittrouvée très préoccupée et triste pendant les derniers jours; elle serait contente si le retour de Marie à Vitré lui rendait la joie et l'entrain que demande la jeunesse.

Pendant les deux jours d'attente, Marie ne sortit de son réduit que pour entendre la messe à la chapelle. On lui désigna un petit coin sombre d^F'

rière le chœur, et aucune élève ne connut sa présence. Elle n'eut de rapports qu'avec sœur Clara, chargée de lui apporter son ouvrage et sa nourriture, et si d'autres religieuses la rencontrèrent, elles firent semblant de ne pas la voir.

« Qu'allait répondre Mme Gouverneur ?» — se demandait anxieusement la recluse. — Sans doute elle raconterait sa sortie sans permission, prolongée de six heures à minuit passé... Quel aveu ou quel mensonge faire alors à sœur Ursule? Faudrait-il se jeter à ses pieds et révéler la vérité, quitte à être mise à la porte pour toujours? Marie vécut ces deux jours avec des alternatives d'inquiétude et de lassitude, prête à subir l'expiation d'une façon ou d'une autre.

La pensée dé l'homme qui avait ainsi abîmé sa vie devenait à chaque instant plus lointaine. Elle souffrait par lui, et elle l'oubliait. Elle n'arrivait pas à se représenter l'état d'excitation où elle se trouvait pendant la fatale soirée où elle croyait perdre la vie si elle ne rejoignait pas cet inconnu presque effacé maintenant de son souvenir. Le nouvel état d'esprit où elle se trouvait était bien la conséquence

et le prolongement du premier, mais si court que fût le temps écoulé depuis l'accès morbide qui changea son existence, ce temps suffisait à masquer le passé. Une seule question se posait aujourd'hui pour Marie ; resterait-elle à l'Orphelinat?

Elle aurait été si heureuse, aussitôt la porte franchie, de se retrouver parmi ses compagnes! Jamais elle ne s'était connu autant d'affection pour elles, elle se les rappelait toutes, les nommait en ellemême, pensait à elles, comme à une famille dont elle aurait été séparée depuis longtemps et qu'elle avait hâte de retrouver.

f*;. Elle n'en apercevait aucune, le réduit assigné à sa pénitence n'étant éclairé quepar une lucarne haut placée, mais elle les entendait aux récréations, et croyait distinguer la voix de chacune parmi le bourdonnement des rires et des paroles, les éclats des cris et des appels.

A la chapelle, de la place où elle se trouvait, elle ne pouvait voir que certaines des religieuses, qui, absorbées en leurs prières, ne la regardèrent même pas.

Mère Supérieure, assise dans sa chaise gothique à gradins, surgissait au-dessus des autres, le visage impassible, les yeux fermés, ne paraissant jamais s'ouvrir, même pour lire son missel. La vieille sœur Apolline, que l'on asseyait toujours sur la même chaise, remuait à peine, juste assez pour qu'on ne la crût pas morte.

Quant à sœur Aurélie, sœur Elisabeth et sœur Candide, elles se tenaient au fond de la chapelle avec leurs élèves, les grandes, les moyennes et les petites, et Marie, de sa place, ne voyait que confu-

sèment les cornettes blanches et les bonnets noirs.

Elle n'eut donc de brèves conversations qu'avec sœur Clara, chargée de s'occuper d'elle. La geôlière restait une bonne femme compatissante, et Marie, si recluse, la voyait entrer avec plaisir, répondait comme elle pouvait à ses questions, s'entretenait avec elle de Paris.

— C'est bien beau, n'est-ce pas? — disait sœur Clara.

Et Marie répondait que oui, que c'était très beau, mais moins beaupour elle que Vitré et l'Orphelinat.

La vieille tourière, qui n'avait jamais quitté Vitré, se montrait émue et reconnaissante qu'une jeune fille comme Marie, élevée à l'Orphelinat, ait pu ainsi s'ennuyer loin du sol natal et de la maison de son enfance. Elle lui pardonnait donc, au fond de son cœur, l'équipée de son retour. La vérité, c'est qu'elle s'en trouvait secrètement flattée.

Aussi, le vendredi, ne put-elle conserver pour elle seule la nouvelle qu'il venait d'arriver une lettre de Paris et probablement do Mme Gouverneur.

Elle dit cela à voix basse, bien que personne ne pût l'entendre, puis elle revint dans la journée, sa vieille figure illuminée de joie, annoncer que la lettre était certainement favorable : sœur Ursule venait, en effet, de décider que Marie se confesserait pour communier ensuite et, qu'elle pourrait alors retourner parmi les « grandes n.

Pendant que sœur Clara lui parlait ainsi, Marie l'observait inquiètement^ mais les yeux de la brave femme n'exprimaient que le plaisir de rendre sa petite prisonnière à la liberté.

Il lui restait à subir l'épreuve de la confession.

Ce fut seulement le lendemain samedi, après avoir assisté à la messe, comme la veille et l'avantveille, derrière le chœur, que Marie s'approcha du confessionnal. Après l'office, lorsqpie les sœurs eurent défilé dans leur silence recueilli, à pas ouatés, les mains croisées, les paupières abaissées, Marie attendit à sa place que l'aumônier Vezin eût, dans la sacristie, retiré sa chasuble. Il revint bientôt en aube, le bonnet carré sur la tête, inséra une grosse prise de tabao dans son nez et entra au confessionnal. Quelques religieuses encore agenouillées sur leur prie-Dieu vinrent se confesser, et Marie dut attendre que la dernière en eût terminé. Malgré que chacune restât à peine quelques nxinutes, elle trouva le temps long, mais lorsqu'elle se leva à son tour et se dirigea vers le mystérieux tribunal où elle devait comparaître, elle trouva ce même temps bien court.

L'angoisse, la crainte, la honte lui torturaient le cœur depuis qu'elle attendait ainsi. Ah! où étaient les jours de son enfance où elle n'avait que des peccadilles à raconter à M. l'Aumônier 1 Elle se força

à rappeler la pensée qui la réconfortait depuis qu'elle songeait à l'obligation, aujourd'hui terrifiante pour elle, de la confession. « Après, je serai purifiée de mes souillures! Dieu n'effâce-t-il pas les péchés par sa miséricorde?... » Marie se disait aussi que parfois M. l'Aumôniey, après une confession, éloignait pendant quelques jours la pénitente de la Sainte Table, que tout le monde s'en apercevait, que cela donnait lieu à bien des commentaires. Les fautes ainsi punies ne devaient pourtant être que vénielles en comparaison de son infamant péché!... Quelle catastrophe l'attendait?... Si M. l'Aumônier allait lui refuser l'absolution et la communion!... S'il la condamnait à rester à la porte de l'église, comme une réprouvée, les religieuses soupçonneraient et devineraient alors la vérité 1

Lorsqu'elle fut tirée de ses réflexions par le passage muet de la dernière sœur entendue par l'abbé, elle se leva, 'marcha en flageolant, la respiration arrêtée et lui revenant par grandes saccades, comme si elle marchait à un supplice mortel.

En s'agenouillant et en récitant machinalement le Confiteor à travers le guichet, relevé d'un coup sec qui l'épouvanta, Marie se disait que ce serait fini tout à l'heure par le châtiment définitif ou par la purification complète, mais elle ne songea pas un instant à mentir au personnage sacré qui l'interrogerait au nom du Dieu puissant.

Elle resta longtemps prostrée dans l'étroite encoignure, la bouche murmurante, répondant à mots entrecoupés à la grosse voix de l'abbé Vezin qui se faisait basse et encourageante.

Devant l'énormité de la faute, M. l'Aumônier, qui avait connu les mœurs des garnisons et confessé des militaires, abdiqua la férocité d'un juge qui n'aurait vu que le crime sans considérer les causes de la chute. Pendant qu'elle parlait, Marie revoyait, dans le cadre obscur du guichet, les scènes vécues à Paris, l'avenue brillante des feux du soir, le bal éblouissant où sautaient des figures grimaçantes, l'apparition satanique du séducteur, la chambre noire de l'hôtel garni lugubrement éclairée par la flamme d'une bougie comme il y en a prts des morts. Le prêtre devina-t-il la vérité et eut-il un mouvement de bonté apitoyée pour ces larmes et cette humilité? Entrevit^il aussi les conséquences d'une punition qui afficherait Marie comme une indigne et la dénoncerait aux sévérités des religieuses? Use décida pourlepardonsanschâtiment, eut la parole d'apaisement du Christ relevant la femme adultère. Après avoir dit à Marie l'horreur de sa conduite et la possibilité de se sauver par le repentir, il prononça de sa voix d'homme les paroles consacrées : « Allez et ne péchez plus! » et renvoya la coupable absoute. Il le fit avec une certaine émotion, gardant enfouie au fond de sou

cœur sa complicité de secret avec l'enfant abandonnée dont il devinait le désastre et à laquelle il donnait un refuge.

Marie ne comprit pas ce qui se passait dans l'esprit de M. TAumônier, mais elle devina- tout de même confusément qu'il la sauvait de la sévérité des religieuses^ et elle lui fut reconnaissante de la clémence et de l'indulgence du Dieu qu'il représentait.

^ Le pardon ayant été complet, la pénitence devait être minime et invisible. La coupable récita les dix chapelets, facile rançon de son égarement, et le lendemain, aussi blanche, aussi immaculée que la colombe de l'Écriture, elle fut admise au festin des anges. Elle connut alors les féhcités du vrai retour. Le ciel ne devait pas être plus beau ni plus serein que l'Orphelinat retrouvé avec sa calme et pure existence.

Marie fut affectueusement reçue par sœur Élisa* beth, par sœur Candide, par sœur Agnès, et ses anciennes camarades, après le premier étonnement, furent avec elle comme si elle ne les avait jamais quittées.

Sœur Aurélie, seule, fit mauvaise mine à son retour : « Vous voilà, — lui dit-elle, — ce n'était pas la peine de partir! » et elle la regarda avec les yeux perçants de quelqu'un qui essaierait de déchiffrer une énigme. Puis^ elle eut une grimace de

LES Cètjks RÉVEILLÉS 'Mi

doute et de dégoût devant le visage fermé de Marie, et elle ne lui reparla plust.

■ Mère Supérieure, lorsqu'elle la rencontra, leva languissamment la main, et Marie ne- sut pas si elle déplorait ou bénissait son retour.

La puérile sœur Candide, à une récréation, lui demanda gentiment si, à Paris, eUe n'avait pas oublié le petit Jésus, si elle l'appelait souvent à son secours, si elle s'était mise sous sa sauvegarde, à quoi Marie ne répondit que par de timide^ affirmations, en rougissant de son mensonge. Mais l'incident passé, forte de l'absolution reçue, elle recouvra l'égalité de son humeur et la paix de sa conscience.

Aussi eut-elle un mouvement d'effroi lorsque, quelques jours plus tard, sœur Ursule la fit appeler au parloir. /

a Qu'y a-t-il?... Tout n'est donc pas fini?... »

Sœur Ursule ne vit pas, ou ne voulut pas voir, l'air anxieux de la comparante. Elle connaissait les attitudes craintives et soumises de celles qui venaient ainsi recevoir ses observations et ses ordres.

— Marie, — lui dit-elle, — il faut songer à vous rendre utile et à gagner votre vie. En attendant que nous trouvions à vous replacer à Vitré, vous travaillerez ici... Nos sœurs converses ont besoin d'une aide, et vous serez plus utile au jardin et à

la basse-cour qu'à l'ouvroir, où il y a assez de monde... A partir d'aujourd'hui, vous aiderez sœur Geneviève, n'est-ce pas?

— Oui, ma sœur.

— Eh bien, allez 1 Marie, et travaillez bien. Ce n'était que celai Marie respira, tout heureuse!

Le ciel continuait à être bienfaisant pour elle. Elle parcourrait le grand jardin potager^ le vaste verge;-, elle s'occuperait des bêtes de la basse-cour, elle vivrait en plein airl Elle passerait devant les statues de la Vierge et des saintes qui apparaissaient pieusement au centre des ronds-points et dians les bosquets des jardins, et qui deviendraient ses amies, ses compagnes, les seules désirées maintenant pour consoler sa vie et guider sa destinée, t Le jour même, sitôt le déjeuner, Marie fut remise à sœur Geneviève, qu'elle ne connaissait que de vue, celle-ci ne se trouvant jamais parmi les élèves, vivant toujours rétirée dans ce qu'elle appelait son « paradis terrestre ». Sœur Geneviève, âgée, petite, courbée vers la terre, plaisait par un visage ridé et < riant, une parole aimable et vive.

— Vous arrivez au bon moment, — dit-elle à la nouvelle jardinière... — Bientôt, ce sera le printemps... Vous verrez comme il est agréable de cueillir des fleurs et d'en faire de beaux bouquets pour nos autels, ou pour les vendre en ville... Récolter les légumes, ce n'est pas non plus un travail^

LES CŒUftS RÉVEILLÉS 313

c'est un amusement... Voilà les bienfaits de mon ignorance, — ajouta naïvement la sœur, — je profite des belles et bonnes choses dont ne s!occupent pas les autres plus instruites.

Marie, logée dans une soupente au-dessus de la basse-cour, réveillée et levée au chant des coqs, se mit avec ardeur à la besogne. Elle enleva les mauvaises herbes hivernales, remonta avec la pelle et le râteau les buttes de terre affaissées sous les pluies et les dégels. A midi, elle mangeait a,vec un appétit extraordinaire les grosses soupes et les platées de légumes qu'on lui servait. L'après-midi, elle continuait le travail du matin, allant de droite et de gauche, libre de lever la tête, de regarder autour d'elle sans rencontrer le coup d'œil de sœur Agnès qui surveillait l'ouvroir et ne permettait pas de minutes inemployées.

La Vierge, sur son socle de granit, reçut ses hommages et ses prières. Et aussi les statues de pierre grises et verdâtres des saints et des saintes, de la couleur des troncs d'arbres qui les entouraieiit. Seul, saint Louis de Gonzague n'eut pas ses visites. Il protégeait un massif derrière lequel on entassait les mauvaises herbes du jardin pour les brûler, et Marie apportait là son faix de plantes parasites sans plus regarder le saint personnage. Elle le trouvait trop jeune, trop terrestre, malgré la grande croix qu'il tenait élevée en sa main droite.

3U LibYLLE Î)E MARïE BlRÉ

Elle lui en voulait de l'avoir suivie à Paris, de s'être incarné en cet inconnu candidement choisi pour le maître de sa vie, qui l'avait outragée, salie et trompée. Aux abords du saint autrefois imploré^ elle n'éprouvait plus qu'une gêne, qu'un contact désagréable.

Marie vit arriver le printemps sous ses yeux et sous ses mains.

La terre s'attiédit. Le sol perdit la rudesse de l'hiver, donna naissance à la vie. Les fleurs éclosaient subitement, du jour au lendemain, les violettes embaumaient l'ombre, et bientôt ce fut l'harmonie de toutes les couleurs et de tous les parfums, le Ulas et le muguet, la jacinthe et le narcisse, la pensée et la tulipe, le myosotis et la reine des prés, la pâquerette et la giroflée, la primevère et la violette.

Marie, sous la direction de sœur Geneviève^ coupait soigneusement les tiges avec une cisaille, apprenait à composer des bouquets pour les autels. Puis, une autre sœur converse, sœur Marguerite, entrait en scène, chargeait le bât d'un petit âne" gris, et s'en allait avec le restant de la récolte, par une petite porte donnant sur les champs et une ruelle par laquelle elle gagnait la ville. Ces bottes de fleurs placées avec ordre, elle les portait à des clientes habituelles, d'abord, puis au marché où elle livrait le surplus à une revendeuse.

Il en fut de même pour les légumes, les petits pois, les haricots, les premières pommes de terre... pour les fruits, les fraises, les cerises, les abricots... Ce qui n'était pas employé pour la communauté partait, comme les fleurs, sur le dos de l'âne, ou dans une charrette, car la charge devenait de jour en jour plus forte.

Le travail de Marie s'augmentait encore des soins à donner à la basse -cour. Infatigable paysanne, levée avant l'aube, sœur Geneviève, par son exemple, exigeait beaucoup de celles qui travaillaient sous ses ordres, et Marie n'eut pas le temps de respirer à courir sans cesse du poulailler à l'étable, et du potager au verger. Elle fut em* ployée à donner à manger aux volailles, à traire les vaches, à harnacher l'âne, selon l'exigence du moment.

Plusieurs fois, elle se sentit fatiguée au point d'être forcée de s'asseoir, malgré la présence des sœurs jardinières et fermières qui continuaient à aller et venir et à travailler. Sœur Geneviève ne lui faisait pas d'autre observation qu'un : « Allons, Marie! » qui la remettait immédiatement sur pieds. Elle lui disait aussi parfois, aux moments de répit :

— Quand vous aurez comme moi trente ans de métier dans les bras^ et les jambes, vous travaillerez sans penser à votre fatigue.

Lorsque sœur Ursule lui demanda son avis sur

les services que pouvait rendre Marie Biré à la communauté, sœur Geneviève se déclara satisfaite de sa recrue, conseilla de garder la nouvelle auxiliaire, au moins pour jusqu'à la mauvaise saison, de ne pas lui chercher d'engagement au dehors. A son avis, Marie se trouvait à sa vraie place, sa vocation certaine était de soigner les bêtes, de cultiver la terre, de ramasser les fleurs, les légumes, les fruits.

Au moment des fraises et des cerises, Marie eut, de sœur Geneviève, la permission de se « régaler » à sa guise.

— Dans quelques jours vous en aurez assez!... Il faut laisser.les gens libres pour qu'ils n'aient plus envie de rien!... Trop de bien nuit, dit le proverbe !

En effet, lorsque Marie eut préparé des paniers pendant plusieurs jours, les jolis fruits rouges, qui exhalaient si délicieusement leur parfum et leur fraîcheur, n'attiraient plus ses désirs.

D'ailleurs, sa santé l'inquiétait. Il lui venait des dégoûts inexplicables. Elle éprouva des douleurs qu'elle ne pouvait pas préciser, des maux de cœur, des vertiges, à croire que les arbres, les maisons tournoyaient, que les statues dansaient autour d'elle, ou vacillaient sur leur socle, que la terre s'affaissait sous son poids.

(c Si je suis malade, — pensait-elle, — je ne

pourrai plus travailler ici, je serai obligée de retourner à l'ouvroir ou de me placer au dehors. » Cette perspective l'affligeait, car elle se trouvait heureuse dans cette quasi-solitude, vivant avec les animaux, échangeant quelques mots avec les sœurs, n'ayant pour distraction que la chapelle avec se^ lumières et sa musique.

Elle connut le charme de la solitude complète. Sœur Geneviève l'envoyait souvent conduire les vaches dans une prairie située au delà du parc, en pleins champs. Marie sortait par la ruelle, marchant derrière ses bêtes passives, contournait le mur de la communauté, ouvrait une barrière et restait là, en pleine verdure, assise à l'ombre d'un arbre, toute seule sur la terre et sous le ciel. Elle tricotait, comme font les bergères, regardait autour d'elle, s'amusait à voir sauter les pies, se laissait aller à la même vie passive et contemplative que ses vaches, qui ne s'arrêtaient de broyer de l'herbe et de ruminer que pour tourner vers elle leurs gros yeux tranquilles où se mirait le paysage.

Ce qui s'était passé dans sa vie, depuis si peu de temps, revenait à l'esprit de Marie, mais elle chassait ces pensées, importunes comme les mouches qui tourmentaient son troupeau. Parfois aussi, bien qu'elle fût au repos, dans l'air calme du printemps, ses vertiges la reprenaient, elle eut des nausées, se leva chancelante pour s'abattre sur le sol

318 L1DYLLE DE MARIE ËIRÉ

et s'étendre en geignant, pendant que ses vaches meuglaient vers elle.

« Je suis malade, — se disait-elle aussitôt ranimée, — et pourtant j'engraisse, je puis à peine agrafer mon jupon et mon corsage... »

Un matin, lorsqu'elle entra à la chapelle pour assister à la messe, après une -mauvaise nuit qui l'avait fatiguée et ravagée plus qu'une journée de travail, Marie sentit peser sur elle, plus que de coutume, les regards durs et inquisiteurs de sœur Aurélie.

Celle-ci, après la cérémonie, alla trouver sœur Ursule.

— Vous n'avez pas regardé Marie Biré? — lui dit-elle. — Son visage a le masque des femmes grosses et sa taille s'épaissit chaque jour davantage... Il y a longtemps que je l'observe, mais aujourd'hui je suis sûre de mon fait... Nous avons repris cette fille qui a été se damner à Paris, et qui nous a rapporté ici l'odeur de soufre et de roussi de l'enfer I

Sœur Ursule garda son sang-froid, assura à sœur Aurélie qu'elle saurait faire le nécessaire, éviter le scandale, et s'enquit du médecin de la communauté. Le diagnostic de celui-ci, après l'examen et l'interrogatoire de la malade, confirma le soupçon de haine clairvoyante de sœur Aurélie. Marie, à n'en pas douter, était enceinte*

Elle fut appelée le lendemain chez la Supérieure, devant les plua anciennes religieuses convoquées pour la circonstance. Le bouleversement, si grand quil fût, ne devait pas se trahir au dehors. Il fallait agir vite et bien.

Il se trouva que ce jour-là, Marie, plus alerte, s'imaginait guérie de ^es malaises. Le médecin lui avait dit que cela ne serait rien, voulant garder, même vis-à-via de la principale intéressée, la réserve que désiraient les sœurs. Elle reprenait donc ses occupations avec entrain, se réjouissant de la nouvelle journée de parfaite félicité qu'elle allait vivre, lorsque soeur Clara vint la chercher. A la manière mystérieuse et attristée dont la sœur l'aborda et lui enjoignit de la suivre, Marie eut la sensation qu'elle était chargée d'exécuter un ordre redoutable.

— Qu'y a-t-il ? — eut-elle la force de demander à sœur Clara.

— Hélas I ma pauvre enfant, vous le saurez assez tôt!

Marie Biré pénétra dans le grand parloir.

Elle restti interdite devant le tribunal de robes grises et de cornettes blanches rassemblé pour elle. La physionomie de Mère Supérieure, impassible et endormie à l'ordinaire, se contractait en une expression cruelle. Sœur Ursule, calme et froide,* leva vers Marie des yeux tranquillement

inexorables, et sœur Aurélie darda sur la victime un regard qui la transperça et la brûla.

Sœur Ursule prit la parole.

— Au nom de notre très révérende Mère et de nos bien-aimées sœurs, je suis chargée de vous faire savoir que vous ne faites plus partie de notre sainte maison. Vous devez donc partir... Que le Ciel vous prenne en sa sainte miséricorde 1... Vous êtes revenue parmi vos , compagnes, au milieu de vos mères et maîtresses, alors que vous étiez indigne... Que ce crime ne retombe pas sur votre tête!... Allez!

Marie, atterrée, n'osait demander l'explication d'une telle rigueur, d'une expulsion aussi solennelle. Elle connaissait trop la raison de son renvoi, cette raison qu'elle croyait cachée, enfouie à jamais dans le seiti du Dieu éternel. Mais elle ne savait rien de sa maternité prochaine, malgré les avertissements répétés que lui en donnait la nature. Aussi dit-elle avec naïveté et désappointement :

— Qui a dit cela?... M. l'Aumônier?

— M. l'Aumônier, — réprima sœur Ursule, — ne révèle jamais ce qui est confié à son saint ministère... Mais nous avons des yeux et nous savons que vous êtes enceinte!... Comprenez-vous maintenant? N'étiez-vous pas la première renseignée?..^

— Enceinte!... — répéta Marie abêtie par la vue de ces visages implacables qui l'entouraient.

— Vous allez être mère... Ne le saviez-vous pas? — insista sœur Ursule.

Marie ne répondit plus rien. Ces quatre mots venaient d'éclairer son ignorance, l'obscurité où elle vivait malgré sa faute. Elle ne songeait plus à demander aucune explication, elle savait la cause de ses malaises, des coups ressentis la veille contre ses flancs : elle portait en elle un petit être qui demandait à voir le jour.

Elle resta debout, les mains pendantes, les paupières abaissées. Elle ne put trouver une larme : les pleurs se séchaient, devenaient du feu dans ses yeux. Lorsqu'elle releva la tête, les sœurs avaient disparu. Elle ne vit devant elle que la vieille tourière, dont le front suait à grosses gouttes sous sa coiffe. Sœur Clara tenait la petite valise, préparée et apportée pendant la comparution de la coupable. Celle-ci ne devait plus approcher personne de la communauté.

— Voilà vos affaires... et la petite somme qui vous est due.

Marie prit machinalement la valise et l'argent...

— Adieu, mon enfant!... Je prierai bien pour vousl... Où comptez-vous aller? — ajouta sœur Clara dans le vestibule, avant d'ouvrir devant Marie la porte de la rue, brûlante du soleil de juillet.

— Je ne sais pas!... peut-être à Paris... — répondit Marie sans courage,

— Hélas!

Sœur Clara sanglota plutôt qu'elle ne prononça ce mot.

La porte s'ouvrit et se referma, séparant cette commisération de cette douleur.

Mme Gouverneur était revenue à Vitré au mois de mai, ramenant avec elle Zoë et Léonie, Marie non encore remplacée, la fâcheuse expérience ayant laissé un certain malaise dans la maison.

Cette année-là, comme les autres années, on attendait aux Mélèzes Mme de Fontenelle. Elle devait arriver avec son mari et son enfant aux premiers jours de juillet. Une nourrice et une femme de chambre raccompagneraient. Zoë déclara que le service de la maison serait suffisamment assuré.

Au cours d'une conversation avec les dames de la Jallaye, revenues avant elle à Vitré, Mme Gouverneur s'informait de Marie Biré, et Mlle de la Jallaye, qui allait souvent à l'Orphelinat aider à des arrangements d'autels et à des expositions d'ouvrages, dit l'avoir aperçue au jardin.

— Elle aide sœur Genevièvg et elle s'en tire à merveille, m'a-t-on dit... Il paraît aussi qu'elle se trouve très heureuse et que le séjour de Paris ne lui a laissé aucun regret.

— Bizarre petite fUlel — répondait Mme Gou-

LES CŒtJRS RÉVEILLÉS m

verneur, — elle n'est qu'instinctive, comme les animaux et les enfants, et bien d'autres êtres encore! Si je ne l'avais pas laissée partir de chez moi pour retourner à son Orphelinat, je n'aurais rien pu faire d'elle, et il est même bien sûr qu'elle se serait sauvée sans rien dire.

— Elle vous a quittée d'une façon plutôt malhonnête.

— Que voulez-vous? c'était peut-être pour elle le seul moyen de me quitter. Elle se trouvait dans un de ces moments que nous traversons tous, où la politesse ne compte plus, où nous franchissons un obstacle sans nous soucier des gens que nous piétinons.

— Vous êtes indulgente, chère Madame!... A l'Orphelinat, on a été plus sévère, on a beaucoup grondé cette petite folle, et elle fera bien de ne pas recommencer une telle prouesse, car certainement sœur Ursule ne s'occuperait plus d'elle.

— C'est l'ennui qui l'a fait agir ainsi... Elle est excusable, et l'on ne peut en vouloir à une enfant qui regrette sa famille... Placée à Vitré, elle serait ce qu'elle a été chez moi avant sa nostalgie du couvent, timide et obéissante.

— C'est que les sœurs ont eu bien des désagréments à la fois... Le retour de Marie a encore été le moindre, puisque les choses se sont arrangées... Mais d'autres ilèves, sorties de chez elles, ont pris

de mauvais chemins... L'une, placée chez Mme Gauthier, au Lévrier d'Or, Olivine Thiérat, s'est laissée enlever par un voyageur de passage à Vitré... Elle est partie sans prévenir personne. On l'aurait cherchée aux environs et dans la rivière, avec la croyance d'un accident, si le garçon de l'hôtel ne l'avait vue prendre, avec son suborneur, le train pour Paris... Depuis, elle a écrit à une personne qu'elle connaissait en ville... Voyez le scandale pour nos bonnes sœurs!

— Olivine ! — murmura Mme Gouverneur avec un sourire exprimant qu'elle en savait long et qu'elle ne voulait rien dire.

— Vous la connaissiez?

— Un peu, — répondit Mme Gouverneur, donnant à ces deux mots une intonation indifférente.

— Ce n'est pas tout, — continua l'infatigable Mlle de la Jallaye. — Pour comble d'ennui, sœur Ursule a appris que toutes celles qu'elle plaçait comme femmes de chambre chez Mme Bironneau, la femme du juge, étaient dépravées par M. Bironneau... Et ce qui est effrayant, c'est que Mme Bironneau le savait, l'une d'elles l'ayant prévenue en la quittant I... Mais par orgueil, pour la tenue irréprochable de sa maison, ou voulant montrer qu'elle dédaignait une calomnie, ou se croyant forte de son empire sur son mari, elle sembla ne rien croire de la révélation, et s'en fut, comme

d'habitude, au couvent, quérir une remplaçante à celle qui la quittait... Eh bien! la dernière l'a fixée sur la belle conduite de M. le juge au tribunal I... Savez-vous ce qu'a fait celui-ci?,.. Au vu et au su de toute la ville, il a établi cette fille devenue immédiatement sa maîtresse, une nommée Désirée Petit, au coin de la rue Saint-Louis, à deux pas de chez moi!... Elle tient là, depuis hu^t jours, à l'enseigne de la Providence — oui, de la Providence! — un joli magasin, remis à neuf, de confections pour dames qu'elle fait venir de Paris... Son protecteur vient la voir tous les jours, et mêmejplusieurs fois par jour, lorsqu'il passe par là, avant ou après le tribunal... Oh! elle ne fera pas d'affaires!... Qui voulez-vous qui aille chez elle, puisque tout le monde sait ce qu'il en est?...

— Détrompez-vous, chère mademoiselle, — dit Mme Gouverneur, souriant malgré elle des paroles dévidées par Mlle de la Jallaye, gazette vivante de Vitré et des environs, — détrompez-vous! Les commandes ne chômeront pas, et même afflueront!... Non seulement elle aura pour clientes les ennemies de Mme Bironneau, mais encore ses meilleures amies... Elles viendront comme les autres, par curiosité et par malveillance, et si la personne est adroite, elles s'y attacheront!... Mme Bironneau n'a qu'à en prendre son parti,

— Quant à moi, je n'irai pas, dût-elle avoir

ler^ 2.Tr«! ^«fZks i-f^ ^HS ^'^' ^ "^i-^as^ mrm^ qvî lacttront te pî-f^is -li*! «if^»?- ^•ff*>z::>£Îfe- —

li »5»::-f^i? ért WzjT^ r-ir :i3. £■: jt p>aifttil dans le

a 5e* Izs r.«r <*:- *7T->.'r!s:T ■*« 5^:i i?' — «r^ r-i^ i':ù F::! r-rc^. ^ Fci vnre ai

r- ^ r.^^'^rrr? ri'.j> :.i:^i5*r^t MZ^ ?etu ^ a mal

,sà .»"."• ^.1^ —* 1- J^ .

— C'est probable, et voua avez raison de voir là une fraude commerciale, — concéda à son tour Mme Gouverneur, — mais le juge Bironneau aurait pu, lui, plus mal placer son argent, si l'affaire tourne bien pour sa protégée.

— On ne vous fera jamais dire du mal de personne, chère Madame I

— Les sentences critiquent, mais n'améliorent rien... Comme je ne puis adoucir l'irritation ou le chagrin de Mme Bironneau, j'aime mieux ne pas y penser.

— Alors, vous ne plaignez pas cette dame?

— Je la plains beaucoup, au contraire, quoique je ne la connaisse pas, et je plains même la coupable en même temps que la victime, celle-ci parce qu'elle souffre, celle-là parce qu'elle fait souffrir»

Mlle de la Jallaye ne suivît pas Mme Gouverneur sur ce chemin où s'engageait sa mansuétude et reprit le premier sujet de leur conversation :

— Eh bieni pour en revenir à votre petite domestique Marie Biré, voyez quel surcroît d'ennui et de peine elle a apporté aux religieuses, et pourtant celles-ci ont été clémentes pour elle, puis* qu'elles l'ont gardée.

•— Ohl Marie Biré n'a fait aucun mal, que je sache... Et les religieuses devaient bien la recevoir, puisqu'elle n'était soucieuse que de les revoir I

— Elle ne paraissait pourtant pas si affectueuse!

' — Ce sentiment-là n'est pas toujours écrit sur les visages, et presque tout le monde vit masqué... Nous cachons aussi bien nos qualités que nos défauts.

— Enfin, espérons que les sœurs n'auront pas à se repentir de leur générosité et que leurs tribulations sont finies!

— Avec des enfants qui deviennent subitement des jeunes filles, et dont on ne peut rien savoir du caractère en formation, et à plus forte raison de l'avenir, on est toujours dans l'hypothèse, — termina Mme Gouverneur.

Le printemps et le commencement de l'été se passèrent agréablement aux Mélèzes. L'arrivée de sa fille étant proche, Mme Gouverneur, qui attendait depuis une année ces quelques semaines de bonheur, voulut que tout de sa maison fût parfait. Les chambres furent préparées avec goût. Plusieurs fois, Mme Gouverneur se rendit en ville pour des achats complémentaires, laissant volontiers les petits commerçants de Vitré faire venir de Paris pour elle les objets et les étoffes qu'elle désirait. Ce fut un jour de joie complète lorsque Mme de Fontenelle et sa mère s'embrassèrent, à la gare de Vitré, de l'étreinte passionnée et muette où elles confondaient leurs cœurs en se revoyant. M. de Fontenelle, vif, gai, spirituel, rendit aux deux femmes le sourire, et l'enfant, tout de blanc vêtu, sur les

bras d'une belle nourrice bordelaise, acheva de faire diversion aux pensées qui venaient à la mère et à la fille lorsque leurs regards et leurs baisers s'échangeaient.

La première semaine se passa en famille, puis M. de Fontenelle le père, arrivé à son tour, Mme Gouverneur invita àun déjeuner d'apparat les dames de la Jallaye. Malgré qu'elle sût, aussi bien que Zoë, les défauts que pouvaient avoir ses invitées, Mme Gouverneur les voyait avec assiduité. Elle les connaissait mauvaises langues, occupées des racontars de la ville, mais les estimait bonnes personnes malgré tout. Lors de son retour à Vitré après la mort tragique de son mari, Mme de la Jallaye, spontanément, lui témoigna une pitié discrète et une franche amitié, et cela suffit pour toujours à la femme si cruellement atteinte. Pour Mlle de la Jallaye, elle aimait à bavarder et à discuter avec Mme Gouverneur, mais elle gardait le respect de son intelligence et l'admiration de son goût et de ses manières, qu'elle ne trouvait chez aucune femme de sa connaissance. Toutes deux eurent donc leur place à la table de famille, ce beau matin de juillet, où Marie Biré était mise à la porte de l'Orphelinat.

Le repas fut servi en plein air, sur une terrasse ombragée^de tilleuls, d'où l'on dominait la campagne. Zoô^SQ^ôurpftssa, eiU gfwvioe fut pono-

tuellement fait par Léonîe et Mélanie, la femme de chambre de Mme de Fontenelle.

On effleura divers sujets, onparlà de Vitré, deBordeaux et de Paris. M. de Fontenelle le père racontait avec finesse leis derniers Incidents de la vie parisienne, de la ville, du théâtre, de la politique. M. de Fontenelle le fils lui donnait la réplique. Mme GoU*verneur répondait en regardant sa fille. Mme de la Jallaye écoutait, parlait peu. Mlle de la Jallaye paraissait préoccupée. A la fin, elle n'y tint plus. La réunion aimable, le repas délicat, le café lui délièrent la langue avant qu*elle pût prendre à part Mme Gouverneur.

Gomme on parlait de l'Orphelinat, elle Se décida :

— Je dois vous dire ce qui s'y passe... Une ter* rible aventure, que j'ai connue tout à l'heure, avant de venir ici, de la bouche même de sœur Ursule.

— Quoi donc?

— Marie Biré, votre ancienne petite domestique... Je l'avais aperçue place de la gare, sa valide à la main... J'ai voulu savoir, j'ai appris qu^elle venait d'être chassée pour une cause que vous auriez peine à deviner.

— Vendait-elle sous main les fruits de la communauté? — demanda Mme Gouverneur, croyant à une peccadille, puis étonnée du visage sérieux de Mlle de la Jallaye, de sa parole hésitante.

— Elle a été cha&sée pour la chose la plus grave

LES GCEbRS RÉVEILLES 331

qui puisse arriver à une jeune fille.». Elle est revenue enceinte à rOrphelinfttL.» Jugez du scandale Ij

— Est-oe possible? fit Mme Gouverneur stupéfiée.]

— Comme je vous le diSi.. Sœur Ursule me l'a confié peut-être pour que je vous informe de la catastrophe... Et sœur Clara, la pauvre touriôre^ toute bouleversée, pleurait presque sur la pécheresse.

— Alord? — demanda Mme Gouverneur attendant d'autres explications.

— Alors, elle^est partie, séance tenante, et elle va sans doute retourner à Paris..! Elle l'a dit à la sœur tourière... Que voulez-vous qu'elle fasse à Vitré?

— Mais que va-t-elle devenir?

— Ohl elle saura bien s'arranger!... Elle l'a bien prouvé... Ne soyez pas en peine d'elle Ij

Les convives écoutèrent ce dialogue sans l'interrompre, puis Mlle de la Jallaye et Mme Gouverneur aussi se turent.

Mme Gouverneur resta un moment silencieuse.

Ses yeux quittèrent ceux qui l'entouraient, ses regards se perdirent devant elle sur l'admirable campagne de l'été, les verdures opulentes, vertes et dorées sous l'ardent soleil, splendidement aussi

* bleuies^d'ombre. Tout n'était que rayons et fleurs,

allégresse et richesse, tout fut soudain assombri. Mme Gouverneur entendit-elle, à travers cet espace, envahi par la chaude poésie de l'été, la pauvre plainte, le triste gémissement de l'être perdu dans cette magnificence, aussi noire que la nuit pour ceux qui souffrent? Elle eut le frémissement de la petite mort sur sa chair, son visage coloré devin pâle, elle apparut toute blanche sous ses cheveux et sa poudre. Elle se leva :

— Je vous demande pardon, — dit-elle, et sa voix était altérée, — mais je ne puis laisser ceci sans intervenir.

Elle quitta U table, gagna la maison, donna l'ordre d'atteler.

— Y a-t-il bientôt un train pour Paris? — demanda-t-elle au cocher.

— Il y en a un dans une heure, Madame,

— Faites vite.

Sa fille l'avait rejointe, l'aida à passer son manteau, à mettre un chapeau, reçut ses instructions pour ses invités, pour Zoë.

— A la garel... Faites marcher les chevaux I... La voiture tournait devant le perron, et bientôt

les chevaux galopèrent sur la route de Vitré. )

Mme Gouverneur se trouvait dans un état

d'anxiété et d'impatience qui l'étonnait elle-même,

mais qu'elle était incapable de maîtriser. Pendant

(Jes «années, elle verrouillait gQA coeur, emmurait

sa sensibilité, sauf pour sa fille, et voilà qu'elle était révolutionnée pour cette petite bonne, à laquelle il n'arrivait, après tout, que la stupide et banale aventure où sombrent tant de ses pareilles.

Allait-elle retrouver cette malheureuse pour la sauver du naufrage, était-il trop tard, l'épave allait-elle rouler à nouveau dans l'océan noir et sans fond de Paris? Elle pensa à son bonheur à elle autrefois englouti dans cette fange... « Je deviens stupide, — se dit-elle, — quel rapport cela a-t-il?... »

— Plus vite, — dit-elle tout haut, comme inconsciemment, au cocher.

Elle s'arrêta, dans la fièvre qui l'animait, à cette idée qu'elle devait décider du bonheur encore possible ou du désespoir certain d'un être, et le sentiment de cette responsabilité étreignait ce cœur qui connaissait si bien la souffrance. Elle n'éprouvait ni curiosité, ni hésitation, elle absolvait sans vouloir d'aveu ni de récit.

« Si elle n'est pas à la gare, où la rencontreraije?... Mais die ne connaît personne en ville, et n'oserait s'adresser à personne, pas même à moi... surtout à moi... Elle doit être dans quelque coin à attendre le départ du train... Pauvre enfant 1 elle paie comme tout le monde son péage de la vie, mais de quelle triste façon! »

La voiture traversa la voie au bout du boule^

vard des Rochers, suivit la rue qui longeait le chemin de fer, s'arrêta devant la gare.

Très calme en apparence, Mme Gouverneur descendit de voiture. Le hasard devenaût le seul maître de sa démarche, et il lui fallait l'accepter tel qu'il se présenterait. Elle entra dans la saïle^ Il n'y avait personne. Le guichet n'était pas ouvert*

Elle pénétra alors dans la salle d'attente des troisièmes classes, et, du premier coup d'œil, dans l'ombre contrastée avec la vive lumière du dehors, aperçut une petite chose inerie blottie dans un coin, et qui était Marie Biré, son bonnet blanc sur la tête, sa valise jaune à côté d'elle.

Marie Biré, elle, n'aperçut Mme Gouverneur que lorsque celle-ci fut près d'elle. Elle releva la tête, effrayée comme si on la réveillait. Puis, elle reoon» nut le visage rose et les cheveux blancs, et se leva^ mue par un sentiment de politesse.

Mme Gouverneur lui prit la tête dans ses deux mains, la tourna au jour, près de la vitre, vit la triste mine, le visage gris parsemé de taches de son.

— Venez avec moi, Marie, — lui dit-elle.

— Non, — dit Marie comme assoupie, --^ je m'en retourne à Paris,

— C'est justement cela qu'il ne faut pas... Ne soyez pas obstinée comme vous l'avez été déjà avec moij mon enfs^nt... Il ia,\x% m'obéir et fairç

LES CKSURS réveillés 33$

tout ce que je vous dirai, — dit-elle avec bonté.

— Je ne peux plus retourner à l'Orphelinat, — répondit Marie toujours laasée.

— Mais non, pas à l'Orphelinat... chez moi... Voua resterez à Vitré, aux Mélèzes... Vous vous rappelez bien ma maison.

— Je ne peux pas, j'aime mieux partir, — dit Marie d'une voix morne, en se rasseyant.

Mme Gouverneur devina le motif du refus de Marie.

— Il faut avoir confiance en moi, Marie... Si je suis venue ici vous chercher, c'est parce que je suis

.au courant de tout, de votre départ de l'Orphelinat, et du motif qui vous en a fait renvoyer... Vous n'êtes plus une petite fille aujourd'hui, mais vous devez vous laisser guider par une volonté plus clairvoyante que la vôtre... Allons, venez I vous n'avez plus rien à craindre... vous ne souffrirez aucun reproche, aucun blâme de qui que ce soit... L'arrivée de votre enfant effacera votre erreur... Donc, n'ayez plus de chagrin, je vous promets, moi, la remise de votre faute, et j'en ai un peu le droit. Marie vit Mme Gouverneur si douce et si tranquille, qu'une lueur de réveil à la vie éclaira ses yeux gris.

— Allons 1 venez maintenant!

Mme Gouverneur, d'une main prit la main de Marie, de l'autre la petite^ valise, et Marie, cette

fois, sans plus répondre, suivit pas à pas sa réconfortante protectrice jusqu'à la voiture.

Elle y monta auprès d'elle. Pendant la route, Mme Gouverneur parla de diverses choses, sans aucune allusion aux soucis de Marie. Celle-ci, émotionnée par tant d'événements, regardait défiler les arbres de la route, et l'anxiété la prenait à revenir parmi des personnes envers lesquelles elle n'avait pas fait son devoir. Mme Gouverneur devina ce qui la troublait, l'assura simplement du plaisir qu'auraient de la revoir Zoè et Léonie. Puis, comme on arrivait, elle fit arrêter la voiture devant la porte du parc par laquelle on accédait à la maison du jardinier. Cette porte s'ouvrit, et Marie revit les pelouses fleuries, la façade blanche, les tourelles ardoisées des Mélèzes. Léonie, prévenue, comme Zoë, par Mme de Fon-» tenelle, attendait Marie. Elles gagnèrent la maison, et Marie se retrouva bientôt dans la chambre occupée par elle la veille de son départ pour Paris. Léonie la laissa, elle s'assit, et alors seulement elle pleura.

Mme Gouverneur trouva Zoë sur son chemin.

— Vous avez bien fait. Madame, — dit la cuisinière, avec ce regard particulier d'émotion qu'elle fixait parfois sur sa maîtresse, — tant pis pour ceux qui ne seront pas contents... Je n'ai été qu'à moitié surprise de ce que je viens d'apprendre... Le

Les c(èurs réveillés 33?

rejLour à minuit ne me disait rien qui vaille, mais maintenant que le mal est fait, — un peu pas* ma faute, car j'avais trop de confiance, vieifle bête que je suis, dans cette jeunesse... et dans cette sainte nitouche d'Olivine, — on ne- peut pas être plus dur que des animaux... Après tout, y a pas qu'elle qui ait fauté... et puis, si elle n'est pas la première, elle n'est pas non plus la dernière... Allez 1 Madame I il vaut mieux que vous soyez allée la chercher vousmême... Avec Léonie ou moi, elle ne serait peutêtre pas revenue.

Mme Gouverneur réapparut au milieu de ses hôtes, devisant à l'ombre des arbres, auprès de parterres de roses, et tout surpris de la voir revenir si tôt.

— Vous n'êtes pas allée bien loin, — dit Mme der la Jallaye. :^ *

— Pas trop loin, en effet, et j'ai rencontré tout de suite celle que je cherchais, — répondit Mme Gouverneur^ d'un air satisfait.

Les dames delà Jallaye comprirent que Mme Gouverneur, se refusait à ratifier l'arrêt des religieuses.

Mme Gouverneur prit place auprès de Mlle de la Jallaye et lui dit avec simplicité :

— Je n'ai pas à me cacher de vous, ni de personne, d'ailleurs... Je suis partie à la recherche de Marie Biré, et j'ai pu la retrouver à temps... Je

éàS L*lbVLLE DE MARIE BIRÉ

n'étais pas responsable d'elle lorsqu'elle me dit s'ennuyer chez moi et qu'elle exigea de partir, mais je ne pouvais, aujourd'hui, la laisser errante et désemparée alors que c'est pendant le temps passé chez moi qu'elle a commis une faute... Ce serait trop long à vous expliquer, mais oette petite Marie a été entraînée au mal par une trop grande ignorance des choses les plus instinctives de la vie, cela je le certifie...

Elle ajouta après un instant :

— Je me propose d'aller voir ces dames de l'Orphelinat pour m'explîquer avec elles... Lorsqu'elles m'ont écrit pour se renseigner sur le retour de Marie, je n'ai pu que leur répondre comme je l'ai fait, leur donner les seuls motifs que je connaissais du brusque départ de cette enfant... Je tiens à leur dire cela, et aussi que je n'ai pas voulu laisser se perdre à jamais celle qu'elles ont cru élever pour le bien...

— Vous avez bien agi puisque vous avez obéi à votre conscience. Madame, — reprit Mlle de la Jallaye, -^ et Marie pourra vous avoir, de votre action, une reconnaissance éternelle.

— J'ai agi tout autant pour moi que pour elle, je ne lui demande rien, et elle ne me doit rien.

Mme et Mlle de la Jallaye quittèrent Mme Gouverneur et les siens sur ces dernièfes paroles. Le gônre de vie de Marie Biré fut établi le jour

même. Il fut convenu qu'elle ferait les petits ouvrages en rapport avec son état de santé. Puisqu'elle avait pris l'habitude du jardinage, et que cela lui plaisait tant, elle aiderait à cueillir des légumes et à les éplucher, Mme Gouverneur alla trouver Gaspard.

. Après lui avoir expliqué sommairement, mais suffisamment, l'état dans lequel se trouvait sa protégée, elle lui demanda sa discrétion et sa bienveillance pour elle*

— C'est dommage I — répondit Gaspard. — Elle paraissait bien gentille et bien réservée!... Elle s'est laissée entortiller comme tant d'autres, quoi 1

— C'est de l'ignorance, Gaspard. Cette petite a une gentille nature.

-— Le mauvais exemple et la contagion, Madame I... Les mauvaises herbes détruisent les bonnes, les dévorent qu'il n'en reste rienl... Eh ben 1 c'est dit, je vais l'employer... Je la mettrai demain matin à ce carré d'épinards... C'est tendre comme de la rosée... La petite s'asseoira par terre et son ouvrage se fera tout tranquillement l

Marie, traitée avec bonté par tout le monde, chez Mme Gouverneur, commença à comprendre ce que c'était que la simple humanité des cœurs généreux.

Zoë lui fut Cordiale et Léonie bienveillante.

(Jette pas^ison, où l'on respirait le bien-être, fit

340 L'IDYLLE DE MARIE filRÉ

oublier à Marie la honte subie au couvent. Là-bas, la rigidité dans l'obéissance machinale. Ici, la liberté dans la bonne grâce du devoir accepté.

Quelque temps après l'entrée de Marie aux Mélèzes, Mme Gouverneur se rendit à l'Orphelinat pour la démarche qu'elle désirait faire auprès de celles qui lui avaient confié Marie, avant de la reprendre et de la congédier.

Lorsque la voiture s'arrêta, que Mme Gouverneur eut sonné, que sœur Clara eut ouvert la porte, celle-ci reconnut la visiteuse et l'accueillit d'un air contrit, nullement joué.

Mme Gouverneur la pria de vouloir bien l'annoncer à la Supérieure et entra au parloir.

« Comme cela est froid et hostile, — pensa-t-elle en regardant les meubles et les images du mur. — Rien ne dit l'habitation et la familiarité. C'est bien le décor où vivent des êtres qui dédaignent les choses terrestres en les possédant. Et pourtant, nous sentons dans nos cœurs le sentiment naturel de l'admiration pour tout ce qui existe. Ici, c'est plutôt l'expiation que le pardon. »

Mère Supérieure, quand elle vit le nom de Mme Gouverneur sur la carte que lui remit sœur Clara, fit prier sœ,ur Ursule de l'accompagner au parloir. Elle était capable d'écouter et d'approuver, mais non de discuter. Aussi Mme Gouverneur, qui ne demandait qu'une religieuse, en vit-elle entrer

LES CŒURS RÉVEILLÉS Ui

deux, qui ne firent pas en entrant plus de bruit qu'une seule, à croire qu'elles se glissaient par une fente de muraille.

Toutes deux s'inclinèrent cérémonieusement, les mains dans les manches, et Mme Gouverneur ne vit d'abord que leurs robes et leurs coiffes, puis le visage endormi de la Supérieure et le visage éveillé de sœur Ursule. Aucune expression de bienvenue, d'ailleurs, sur l'un ou l'autre de ces visages.

— Je suis peut-être en retard, — dit-elle, — pour vous faire une visite, mais deux choses l'ont retardée. Je savais Marie Biré chez vous depuis son départ de Paris, je ne pouvais rien lui reprocher : je ne pouvais donc avoir l'idée de vous prendre un temps précieux pour une conversation inutile. Depuis, vous vous êtes séparées de Marie Biré, je l'ai reprise, et j'attendais de savoir comment elle se ferait à sa nouvelle existence. Je crois maintenant qu'elle est acclimatée, qu'elle marchera droit dans la vie.

Mme Gouverneur s'arrêta, trouvant qu'elle avait assez parlé.

-^^C'est un grand scandale, — soupira Mère Supérieure.

— Une grande tristesse pour notre communauté, — appuya sœur Ursule.

^ — Pourrai^^je vous^demanderjexactement ce qui vous désole?— se permit de dire Mme Gouverneur,

34S L'IDYLLB DE MAKIE BIRÉ

qui ne comprenait pas très bien, en effet, le sens de cette désolation.

Mère Supérieure ne fit qu'un geste de lassitude. Sœur Ursule prit alors la parole, avec des mots précautionneux qui révélaient toutefois le fond comminatoire de sa pensée :

— Ce qui nous a affligées, Madame, c'est d'avoir pu recevoir ici, dans l'état où elle était, cette malheureuse qui s'est perdue à Paris, nous ne savons par quelles fréquentations et nous no voulons pas le savoir... Si elle a agi sans discernement, en nous imposant sa présence, nous ne pouvons que regretter qu'elle n'ait pas été conseillée par une personne plus apte à discerner les inconvénients d'une démarche au moins imprudente...

Mme Gouverneur interrompit sœur Ursule :

— Si je vous entends bien, vous me supposez renseignée sur ce qui a pu arriver à Marie Biré... Je vous affirme qu'il n'en est rien*.. Au moment où je vous ai écrit de Paris,, pour répondre à votre demande de renseignements, je ne savais rien de plus que vous sur l'état de cette petite...

Sœur Ursule s'inclina :

— Nous savons trop bien, — dit-elle, — que la surveillance ne peut s'exercer continuellement et efficacement sur les domestiques... Celle-ci, pour tant, si jeune, aurait pu ne pas être trop éloignée devons.».

LES CŒURS RÉVEILLÉS m

— Elle habitait mon appartement même, dans la même pièce que ma femme de chambre, qui est déjà une personne d'âge, infiniment htfnnête... Marie Biré ne s'est pas perdue chez moi...

' — Il lui a fallu pourtant quelque mauvaise fré* quentatipn pour en arriver si vite à une telle chute.

-^ En effet, — et le ton de Mme Gouverneur devint plus bref, — Marie a été perdue par une fille dépravée, que je ne vous aurais pas nommée si vous ne m'y aviez obligée pour établir une vérité que vous ignorez... une élève de votre Orphelinat... Olivine Thiérat.

Un silence se fit. Le coup avait porté. Sœur Ursule savait à quoi s'en tenir sur le compte d'Olivine. Mme Gouverneur, si peu encline à ce genre de discussion, profita néanmoins de son avantage.

— Vous voyez donc que Marie n'a pas été perdue, comme on pourrait le croire, par le seul fait d'être venue à Paris... Ohl Paris a perdu bien des filles, c'est vrai... Mais celle-ci, je puis me permettre de le dire, s'il faut rendre une ville responsable de ces méfaits, a été perdue par Vitré... Je sais, en effet, depuis peu, l'histoire d'Olivine... Elle a été débauchée ici, au sortir de vos mains, et elle a débauché Marié... Ce que vous ne savez pas, je crois, bien que vous ayez élevé Marie, c'est qu'elle était, et j'ose dire, c'est qu*elle est restée une petite fille absolument^naïve, qu'elle ajait le mal sans s'en

douter, qu'elle est revenue ici, repentante, comme vers son refuge naturel, parce qu'elle n'osait plus rester chez moi, et que c'est vous qui lui avez appris sa maternité... Elle ne vous a donc pas trompées, et vous ne pouvez lui tenir rigueur pour l'ignorance de la vie où elle se trouvait, car si elle vous a quittées innocente, elle vous est revenue sans perversité.

— Nous ne pouvions tout de même pas garder une fille-mère dans notre communauté 1

— Sans doute, — répondit Mme Gouverneur en regardant le crucifix suspendu au-dessus de sœur Ursule, qui comprit cette muette prise à témoin, — mais vous pouviez ne pas la jeter à la rue.

— Que devions-nous donc faire?

— A défaut de la charité religieuse qui se récusait, vous pouviez faire appel à la charité laïque... Je vous aurais été reconnaissante d'une démarche qui m'aurait évité le trouble où m'a mise l'annonce d'une chute nouvelle de Marie parmi les hasards de l'existence... Et vous n'êtes pas sans connaître des âmes charitables, des œuvres efficaces... SavQz-vous où vous envoyiez celle que vous condamniez ainsi?.., Vous l'envoyiez à Paris...

— C'est une grande tristesse pour nous de savoir que sa honte est désormais affichée à Vitré.

— Oh! ma sœur!... préféreriez-vous la savoir seule, 3^U9 ressource^, à Psiris,.. J'bésitma k vous

dire ce qui l'y attendait très probablement : la misère et la prostitution...

— C'est donc que sa nature est perverse et qu'elle est marquée pour le mal.

Mme Gouverneur se leva :

— Je ne venais pas, — dit-elle, — pour une conversation de ce genre, et vous voudrez bien me permettre de me retirer... Mais avant, puisque vous m'y avez amenée, laissez-moi, en toute franchise de cœur, vous détromper, et peut-être vous éclairer... Voulez-vous savoir ce qui a marqué pour le mal cette petite Marie Biré, et tant d'autres, élevées par vous avec les meilleures intentions du monde?... C'est la complète ignorance de la vie où vous les tenez... Ce serait parfait si elles ne devaient jamais se séparer de vous... Mais lorsqu'elle» ont vécu jusqu'à leurs dix-sept ans comme elles vivent ici, enfermées, à chanter des cantiques, à écouter des recommandations dont elles ne peuvent pénétrer le sens, et que vous leur ouvrez la porte, quoi d'étonnant si elles sont éblouies par la lumière, enivrées par l'air du dehors, et si elles trébuchent et tombent, comme des oiseaux nés et élevés en cage, qui ne savent pas s'envoler en liberté, et sont guettés par tous les dangers... Mesdames, je vous ai retenues trop longtemps, et vous me pardonnerez de m'être expliquée peut-être avec un peu de vivacité...

Permettez-moi de vous présenter tous mes respects.

346 L'IDYLLB 1)Ë MAHIE BIHÉ

^ C'est nous qui sommes vos servantes, Madame, — répondit sœur Ursule pour clore poliment et politiquement l'entretien.

Mme Gouverneur sortit. Les deux religieuses restèrent dans leur atmosphère de silence hostile et de béatitude cruelle.

Une fin d'après-midi du mois d'octobre de oette année4à, quelques jours après le retour do Mme Gouverneur à Paris, celle-ci causait, au coin du feu de son salon, en offrant une tasse de thé à M. de Fontenelîe, venu pour saluer son arrivée et prendre de ses nouvelleô.

Les premières paroles échangées, les grands et petits événements de la vie de famille commentés, M. de Fontenelîe s'avisa de cette question :

— Et votre petite Marie Biré?... Elle va bientôt avoir son poupon?

— Le mois prochain... Mais j'allais vous en parler pour vous raconter la chose'la plus extraordinaire, la plus surprenante, la plus miraculeuse, comme disait mon illustre voisine des Rochers... une chose à laquelle je n'aurais jamais pensé... Figurez-vous que, quelques jours avant mon départ, j'ai donné des instructions pour que Marie Biré fût entourée, au moment déoisif, des soins nécessaires... J'ai chargé de tout cela Désirée, la femme de Fortuné Linreau^ mon vieux jardinier^

tËS CŒURS réveillés" 3i1

et elle accepta de très bonne volonté de s'occuper de Marie jusqu'à sa délivrance et aussi après... Elle avait, d'ailleurs, pris en amitié Marie, disant qu'elle s'entendait au jardinage, comme si elle n'avait jamais fait que cela toute sa vie... La petite, de son côté, est fort douce, et comme elle ne veut plus « partir et être libre », ainsi qu'elle me^le disait à Paris, elle est parfaite d'obéissance et de travail... Donc, après avoir causé avec Désirée et revenant par le jardin où je faisais ma dernière tournée sous les feuilles mortes qui tombaient dru, je vois Gaspard, le fils de Fortuné et de Désirée, qui m'attendait et qui me dit : « La mère vous a peut-être parié? » « Oui, je viens de 4a voir et de causer avec elle. » « Elle^ ne vous a pas parlé sur mes idées de mariage? » « Non, Gaspard, mais je puis la rappeler si vous-même ne voulez pas m'entretenir. » « Oh! si, — me^dît-il, — voilà I » Et Gaspard, que vous connaissez, blond, haut en couleur, avec des yeux bleus bien francs, continua : « Eh bien! oui, voilà, Maclamef... » Il ne m'en disait toujours pas davantage. « Vous êtes donc timide, Gaspard?... C'est une qualité, mais c'est aussi un défaut!... Eh bien! oui! voilà! vous allez vous marier, puisque vous me Pavez appris tout à l'heure... C'est tout naturel... Tant mieux! Nous aurons une jeune jardinière et on trouvera encore de l|i place pour elle, et aussi pour vos futurs enfants. » « Merci, Ma-

dame, — me répondit Gaspard un peu émotîonné,

— mais je ne me marierai que si fous le voulez... » « Pourquoi vous en empêcherais-je?... Vous êtes à l'âge de choisir, et de bien choisir... » « Oui, mais cela ne vous plaira peut-être pas... » « Si vous me quittez pour suivre votre femme dans une autre maison que la mienne, cela m'ennuiera certainement. » « Eh bien! voilà. Madame, — dit-il cette fois tout d'une traite, — c'est avec mam'zelle Marie Biré que je voudrais me marier!... »

— C'est une bonne histoire, en effet, — interrompit le vieux Fontenelle, — et c'est de la chance pour Marie Biré.

— Jugez de ma surprise à cette déclaration, — reprit Mme Gouverneur. — « Mais, — lui dis-je en prenant mon plus grand sérieux, — lui en avezvous parlé? » « Oui et non, — me dit Gaspard,

— quand j'allais près d'elle les premiers temps, elle me fuyait comme si j'étais le diable... Elle avait si peur de moi que j'y regardais à deux fois avant de travailler de son côté... Après tout,je pensais, elle est payée pour avoir peur des hommes... Et puis, rassurée sans doute sur mon compte, elle ne se sauvait plus, mais elle me suivait du coin de l'œil... Alors, je faisais semblant de p as la voir, j e chantonnais comme si j 'étais tout seul, et c'est ces jours-ci, quand on a parlé de votre prochain départ, que je lui ai dit en riant, pour vbir :

« On vous emmène à Paris, mam'zelle Marie?... » « Oh! non, qu'elle me répond. » « Si Madame le veut, pourtant, faudra bien y aller. » Elle s'est mise à pleurer. Alors, je me suis tû sur ce sujet, et pour la faire rire, j'ai dit : «Alors, faudra rester avec moi!... » « Avec Madame Fortuné! — qu'elle a ajouté finement. » « Ben sûr! mais si ma mère ne veut pas de vous parce que vous jardinez quasi mieux qu'elle... la jalousie entre femmes, ça se voit, vous savez... Alors faudra bien rester avec Gaspard!... » Làdessus, elle a ri comme jamais je ne l'avais vue rire. « Vous resterez, que j'insistais. » « Si je peux pas faire autrement!... » qu'elle m'a répondu en riant toujours. Alors j'ai bien vu qu'elle ne me haïssait pas, puisqu'elle riait à ce que je lui disais!... » ■ — C'est un psychologue, votre Gaspard?

— Vous allez voir. J'ai cru devoir aborder avec lui la question essentielle : « Gaspard, — lui dis-je, — vous savez dans quel état se trouve Marie? » « Bien sûr, — me répondit-il avec simplicité, — on' attendra que le petit soit né pour se marier. » « Oui, mais, croyez-vous que vous ne regretterez pas un jour ce que vous voulez faire?... Je suis obligée, Gaspard, de vous parler comme je le fais, je suis un peu responsable de ce mariage... Il faut réfléchir. » « C'est tout réfléchi».. Et c'est la femme qu'il me faut... Voyez-vous! c'est une paysanne comme moi... Elle aime la terre, les fleurs et les légumes,

asô l^idvlle De marie birè

les poules, les vaches, les moutons... nous aimerons tout ça ensemble... Ben oui! elle va avoir un mioche... Que voulez- vous? c'est un malheur qui lui est arrivé, — ajouta-t-il d'un air apitoyé. — Vous m'avez dit qu'elle était honnête, et vous avez raison, j'en suis sûr... Au fond, elle vaut mieux que moi... Au régiment, j'en ai fait bien d'autres... les hommes, eux, ont plus de veine... » « Et que pensezvous faire, Gaspard? » « Eh ben^ comme je vous le disais, on se marierait après 1... Je reconnaîtrai le mioche... qu'est-ce que vous voulez?.-. Faut bien faire jusqu'au bout, -quand on est décidé à faire quelque chose, et puis après le petit sera content. Ce n'est pas de sa faute, tout ça, après tout... il aura un père et peut-être des frères et des sœur». » Que voulez-vous? comme me disait Gaspard, j'ai vu sa résolution bien arrêtée... Il me semblait que je joxxdà^ Les Idées de Madame Aubray... Et j'étais touchée au fond... Ma foil je lui ai donné ma bénédiction, j'ai parlé à Marie qui s'est jetée sur ma main et l'a embrassée, et je l'ai embrassée à mon tour sur les deux joues... A tout péché mi&éricordel comme doit dire sœur Ursule dans ses bons jours... Moi, je crois que Gaspard et Marie font bien, et que ça ira comme ça!...

M. de Fontenelle souriait de ce sourire parisien où il y a du scepticisme de parade et de l'émotion qui se cache. Il y eut un instant de silence, pendiMit

lequel le thé embauma le salon attiédi par le feu rouge et doré des bûohes.

— Et puis, — ajouta Mme Gouverneur, je vais tout vous dire.,. Vous êtes maintenant un vieil ami pour moi, vous m'avez aidée à donner le bonheur à ma fille, et je puis vous montrer le fond de mon cœur et de ma pensée... Eh bienl cette petite Marie Biré m'a donné, je ne sais trop comment, une grande leçon d'amoiu» et de pardon... Vous savez, — dit avec mélancolie et noblesse la femm.e vieillie en qui survivait la beauté des traits et de l'esprit, — quel horrible drame a épouvanté et troublé ma vie... Cette catastrophe m'avait changée, rendue indifférente et dure... Autrefois, j'étais, je crois, assez touchée par le malheur des autres, oui, j'étais, je vous l'assure, sensible et compatissante... Après la honte et la souffrance dé la mort de mon mari, je me suis désintéressée du monde... Il aurait bien pu arriver n'importe quoi!... Je m'en moquais... La société pouvait s'en aller en morceaux et la terre aussi s'écrouler!... Si vous saviez quelle souffrance j'ai éprouvée de ne pas savoir, de ne pas comprendi'e pourquoi, comment mon mari était allé chercher la mort, et cette mort-là I loin de moi et de sa fille, sur ce boulevard sinistre, dans quelque bouge... Mais rien, pas un mot dans ses papiers, pas une trace, pas un indice... Ohl je l'ai haï, autant que je l'fi^i ain^él... Et même, j'aj

fait pis, je l'avais banni de ma mémoire... je l'avais laissé, tout souillé, tout sanglant, sur son boulevard extérieur... Aujourd'hui, ce n'est plus cela, — continua Mme Gouverneur avec une indicible expression de rêverie, — cette petite fille venue par hasard dans ma vie, et dont je n'étais pas, vraiment, responsable, a ranimé, je ne sais par quel sortilège, mon vieux cœur durci... J'ai eu comme un éblouissement le jour où nous déjeunions, là-bas, aux Mélèzes, vous vous rappelez?... La vie entière m'apparut plus sombre que jamais, mais la lumière de la vérité fut pour moi plus éclatante et brillante que le soleil... Je compris l'obscurité, la tristesse de la destinée humaine, et que ceux et celles qui n'ont pas failli n'ont pas de fierté et d'orgueil à avoir... Depuis, cette pensée n'a fait que grandir en moi... J'ai interrogé le passé, j'ai redemandé son secret au malheureux mort exclu de ma vie... Il m'a confessé n'être qu'un pauvre homme, faible et malheureux comme les autres, m'ayant caché des tares et des vices, et payant tout cela par une mort affreuse... Savez-vous ce que j'ai fait?... Le lendemain de mon retour ici, il y a six jours, je suis allée, toute seule, voir l'endroit où l'on a ramassé le cadavre de mon mari... j'ai retrouvé la place sans hésitation, tant les descriptions, les noms sont restés dans ma mémoire... J'ai vu là de pauvres maisons, une triste

humanité, des figures touchantes et des figures ter* ribles... Il faisait presque nuit, j'ai frissonné du froid de l'hiver, j'ai marché dans la boue... je me suis arrêtée à l'angle de la ruelle où il a été ramassé, et j'ai pardonné à Paul...

M. de Fontenelle se leva cette fois sans pouvoir prononcer une parole. Il ne baisa pas la main de Mme Gouverneur ainsi que l'avait fait Marie Biré, mais regardant bien en face, comme un chefd'œuvre d'humanité, ce franc visage et ces yeux honnêtes, il donna une poignée de main à cette femme, comme à un ami rencontré sur le champ de bataille de la vie, comme à un homme.

^»«pw<r>j

Page 1