UN BAISSER DANS LA NUIT
A l'heure où Bourassa et ses compagnons fuyaient le lieu de leur aventure, quatre canots, venant du nord, approchaient du fort Saint-Charles.
— "Quelle belle journée, disait Pierre à Jean-Baptiste.
— ' ' Il me semble que plus nous avançons, plus la nature nous sourit.
— "Encore quelques milles, et nous serons arrivés.
Ni l'un ni l'autre ne songeait à la terrible nouvelle qu'ils apportaient avec eux. La seule pensée d'avoir pu changer du lieu où ils avaient tant souffert, les réconfortait, les réjouissait. Le soleil dont les rayons éclatants miroitaient dans l'eau, leur réchauffait le coeur.
— "Père sera bien étonné de nous voir, reprit Jean-Baptiste.
— "Et François, et Louis- Joseph ?
—"Et le P. Aulneau?
—"Et Pâle-Aurore?
Jean-Baptiste regarda son frère en souriant.
— "Il me semble que tu penses à elle beaucoup plus que je ne le fais moi-même.
— ' ' Dame ! ma future belle-soeur !
— "Je serais bien heureux, reprit Jean Baptiste le visage sérieux cette fois, de pouvoir en faire ta soeur. Plus j'y pense et plus je suis persuadé qu'elle est digne d'entrer dans notre famille. As-tu remarqué comme sa beauté est différente de ses compagnes? Il y a en elle quelque chose d'inconnu chez les Indiennes de sa tribu, même chez sa soeur, Rose-des-Bois. Cette chose indéfinissable dans ses manières, dans son attitude, dans son regard ne peut se retrouver que chez les femmes de notre race. Et cela m'intrigue.
— ' ' C 'est ce qui t 'a poussé vers elle avec tant de force?
—"Oui.
— "Pourquoi ne chercherais-tu pas la source de ce charme, car c'est un charme qui t 'a ensorcelé, dans le passé ? N 'as-tu pas fait allusion, au cours de nos conversations lors du retour de ton premier voyage sur le lac Ouinipeg, aux Français qui t'avaient précédé dans ces parages? Pâle- Aurore n'aurait-elle pas l'un d'eux pour ancêtres?
— J'y ai songé bien souvent. Et par là
seulement s'explique sa nature enchanteresse.
— "Ali! Jean-Baptiste, comme tu seras heureux !
Pierre avait prononcé cette phrase en soupirant. Il avait senti tout-à-coup que lui aussi était jeune et que c'était le temps ■ l'aimer. Depuis la conversation qu'il avait eue avec son frère, là-haut, dans la solitude du fort Maurepas, maintes t'ois, il avait surpris sa pensée s'enfuir vers la jeune fille que son frère avait hâte de revoir. Il en avait éprouvé une sorte de malaise au milieu d'un délicieux engourdissement qui avait envahi son coeur. E1 puis, il avait rejeté'1 avec force un sentiment qu'il jugeait coupable. Il ne Lui était pas permis d'aimer celle que son frère voulait épouser. Et il s'était replongé avec énergie dans les réflexions autrement sérieuses que nécessitait leur situation. La mort de la Jemmeraye, le retour de Cerf Agile avaient été des dérivants puissants et douloureux et il avait cru que ce sentiment funeste avait complètement disparu de son coeur. Or voilà que tout à cou]), malgré lui, ce sentiment répara issait plus fort pour avoir été refoulé et de ses lèvres tombait un soupir qui lui révélait La triste réalité de son amour. Jean- Baptiste l'avait regardé, surpris.
— "Envierais-tu mon bonheur, Pierre?
Celui-ci se trouva un instant déconcerté de s'être laissé surprendre. Il répondit avec un sourire nuancé de tristesse.
— "Je ne serais plus ton frère, Jean-Bapsi cette pensée venait traverser mon esprit. Je fais, au contraire, des voeux bien sincères pour ton bonheur, et j'aimerai comme je t'aime celle que tu voudras bien me donner pour soeur.
— "Merci, Pierre.... Laisse-moi te demander une faveur cependant. Les rudes épreuves que nous avons subies cet hiver m'ont bien fait réfléchir. Il se peut que je me trouve un jour dans une situation plus dangereuse et que j 'y succombe . . .
— "Pourquoi ces tristes pensées?
— ''Ce ne sont ni la tristesse ni le pressentiment qui me dictent ces paroles, c'est la prévoyance. Si Pâle-Aurore m'accorde sa main et si père m'autorise à faire ce mariage, je n'ai pas l'intention, pour cela, de renoncer à notre sublime mission ou même d'en éviter les dangers. D'un autre côté, je ne doute pas que Pâle-Aurore ne soit l'émule de notre mère et ne cherche à mon-
trer la même grandeur d'âme. A toi donc, qui as vu pour ainsi dire naître mon amour, incombera en cas de malheur la tâche de protéger ma chère Pâle- Aurore. Et c'est en cela que consiste la faveur que je voulais te demander de m 'accorder.
— "Ta confiance m'honore grandement, répondit Pierre avec une violente émotion, et ton désir sera exaucé. Mais, grâce à Dieu, tu es jeune et la vie et le bonheur te souriront assez longtemps pour que je ne sois pas obligé de remplir ce triste devoir.
Au nom plusieurs fois prononcé de Pâle- Aurore, Cerf-Agile avait prêté une oreille attentive à la conversation des deux frères. Ce qu'il venait d'entendre lui avait produit une pénible impression. Son coeur s'était serré dans sa poitrine. Ainsi donc Pâle-Aurore qu'il regardait comme une créature d'une essence supérieure à la sienne, qu'il avait toujours abordée avec une attitude respectueuse et qu'il aimait enfin de toutes les fibres de son coeur, aimait Jean- Baptiste? Celui-ci n'en doutait pas, puisqu 'il en voulait faire sa femme ! Quand donc tout cela s'était-il produit? Il revit Pâle-Aurore au fort Saint-Charles, jouant avec lui, le câlinant et le laissant plein d'un bonheur indicible pour aller retrouver Jean Baptiste. Et il n'avait pas remarqué que la jeune fille n'agissait ainsi que par coquetterie? Il avait été joué dans ses sentiments ! Mais son instinct sauvage combattait cette pensée. Lui, le loyal, le fidèle Cerf-Agile ne pouvait prêter des sentiments volages à cette jeune fille si douce, si pure, si spontanée dans ses innocents élans de tendresse. Il réfléchissait. Tout un travail se faisait en lui. Un sentiment inconnu jusqu'ici commençait à torturer son coeur. Cependant, si c'était vrai! Si Pâle- Aurore aimait Jean-Baptiste! Et l'impassible Cerf-Agile se sentit le coeur étreint par une violente émotion. Il avait hâte d'arriver et de se rendre compte de tout ce qu'il éprouvait. Il se porta à l'avant du canot et les yeux obstinément fixés vers le sud il essaya de distinguer la silhouette du fort.
On venait de quitter la rivière Maurepas pour entrer dans le lac des Bois. Le canot obliqua vers l'ouest. . . Pierre et Jean-Baptiste causaient tranquillement quand tout à coup Cerf-Agile tendit la main.
— "Le fort, dit-il.
—"En es-tu sûr, Cerf-Agile?
— "Sûr.
Jean-Baptiste braqua sa longue-vue dans la direction indiquée par l'Indien.
— "En effet, dit-il, c'est bien le fort Saint-Charles. Dieu ! Quand je songe que nous avons failli ne plus le revoir.
' — "Comme le pauvre la Jemmeraye.
—"Hélas!
Pierre regarda à son tour.
— "C'est curieux, dit-il, il me semble y avoir une activité extraordinaire, là-bas.
Comme nous le savons, une "activité extraordinaire" régnait, en effet, au fort.
Le mariage d 'Amiotte se faisait avec munificence. Tous les esprits étaient surexcités. Chose qui ne lui arrivait que rarement, Lavérendrye sur la prière de François, avait consenti à ce que son fils fit une distribution d 'eau-de-vie.
— N'en donne pas aux femmes surtout, et très peu aux Indiens, avait-il recommandé.
Amiotte, pompette, était rouge comme une tomate.
— "Ton nez est en feu, lui dit La Londette.
— "Tu n'as pas regardé tes yeux donc? Ils lancent des éclairs.
Les tables avaient été sorties des cabanes. On y voyait traîner les restes du festin. Des bancs renversés jonchaient un peu partout la cour du fort. Assis à l'ombre, quelques Indiens fumaient. Des employés, couchés, faisaient la sieste. Ce dîner plantureux les avaient anéantis. D'autres, plus joyeux ou plus résistants, chantaient et s'amusaient. Parfois l'un d'eux s'approchait un peu trop près de la jeune mariée. Alors Amiotte se levait fulgurant et invectivait l'audacieux.
Touron qui était sentinelle au nord-est du fort cria tout à coup.
— "La Londette!..
—"Voilà.
— "Viens, vite.
La Londette se leva en titubant un peu, pour aller rejoindre celui qui l'avait appelé.
— "Regarde, lui dit Touron. Vois-tu ces canots la-bas?
— Aux armes ! cria La Londette. Voilà les Indiens. Il y a, au moins, huit canots.
Touron le regarda, ébahi.
--"Hein! Huit canots? Non mais, tu vois double. Il y en a quatre.
— "Huit, que je te dis.
—"Quatre.
— "Huit, hurla La Londette qui commençait à se fâcher.
— "Et puis ce ne sont pas des Indiens, répondit Touron qui décidément avait pris son parti de l'entêtement de La Londette.
— "Je veux bien. Je ne peux pas voir de si loin.
— "Tu ferais bien d'aller prévenir Monseigneur.
Quand La Londette entra dans le salon où s*étaient retirés Lavérendrye et ses fils un sourire se dessina sur les lèvres de ceuxci. Le brave compagnon apparaissait si comique avec sa face cramoisie et son bonnet tout de travers !
— "Eh bien! La Londette, demanda l'explorateur qu'y a-t-il?
— "Mons... Mons. . . Monseigneur, bredouilla-t-il, les Indiens vont attaquer.
— "Comment?
— "Où sont-ils? demanda François.
— "Là-bas, fit La Londette en montrant au-delà de la fenêtre le lac où l'on apercevait distinctement maintenant les canots de Jean-Baptiste.
Louis- Joseph s'était précipité sur la longue-vue et regardait.
— "Mais père, dit-il tout joyeux, c'est Jean-Baptiste.
—"Jean-Baptiste?
— "Pierre.
— "Pierre? répondait François en écho. — "Cerf -Agile continua Louis- Joseph.
—"Cerf -Agile?
— "Et la Jemmeraye? demanda Lavérendrye.
— "Je ne peux pas voir, père.
Au cri poussé par La Londette, les dormeurs s'étaient réveillés, les assoupis s'étaient levés et tout le monde s'était précipité vers la palissade. L'erreur de La Londette reconnue, on s'empressa d'ouvrir la porte et les plus agiles coururent au-devant des arrivants.
Lavérendrye avait dit à La Londette.
— "Va prévenir le père missionnaire. Il dit son bréviaire dans la chapelle.
...Quelques instants après le père tenait ses fils entre ses bras.
— "Mes enfanls !
—"Père.
Puis les frères s Yl reign i renl les uns Les autres.
Pâle-Aurore, Rose-des-Bois, Amiotte, Fleur-d 'Aubépine étaienl accourus. C'était
une mêlée pleine d'animation, de cris joyeux, d'exclamations heureuses. Comme il Faisait bon se retrouver !
Pâle Aurore s'était approchée de Jean- Baptiste.
— "Comme je suis heureuse de vous revrbip, maître!... Avez-vous l'ait hou voya-
11 Mit ému devant La douceur de cette question si banale pourtant. Elle le regardait avec des yeux si bèndres, si câlins qu'il ne douta pas des sentiments qu'il inspirait. Il lui prit les mains et en les serrant doucement dans les siennes, il lui dit:
""Oui. Pâle-Aurore, j'ai fait bon voya- Mais je te verrai ce soir, veux-tu? Nous parlerons de tout cela.
— ''Oh ! maître.
—"Je me dois à mon père, maintenant.
Rose-des-Rois s'était approchée. Elle avait remarqué que le jeune homme avait pris les mains de sa soeur, et elle n'attendait qu'un geste de Jean-Baptiste pour tendre les tiennes. Mais celui-ci ne comprit pas son regard suppliant. Il lui demanda affectueusement :
— l 'As-tu fait des progrès dans notre langue. Rose-des-Bois?
— "Oui maître, le père missionnaire en paraît satisfait.
— "Alors nous parlerons longuement demain, et tu me diras tout ce que tu as fait cet hiver. . .
Et Jean-Baptiste était allé rejoindre son père.
Cerf -Agile de son côté avait surpris le regard doux et caressant de Pâle-Aurore. Tne piqûre intérieure l'avait fait tressaillir.
— ' ' Serait-ce vrai ? fit-il songeur.
Tandis que dans la cour du fort, on invifcait les compagnons de Jean-Baptiste à partager les restes du festin, Lavérendrye écoutait le récit de ses fils aînés. Ses crainfces s'étaient justifiées. Les souffrances de ses enfants avaient été telles qu'il les avait prévues. Et cependant, il les revoyait pleins de courage. La joie du retour avait rempli Jes rides de leur visage creusées par la fatigue. Il était fier d'eux.
— "C'est votre mère, dit-il, qui serait heureuse de vous revoir.
Il souriait, paternel. Une immense tene débordait de son coeur. Il attira Jean-Baptiste et Pierre contre sa poitrine. Il les serrait fortement comme s'il eut
craint qu'on ne les lui prit. Il n'était pas encore remis de l 'angoisse qui l 'avait torturé ces jours derniers.
— "Mes enfants, mes enfants, mes chers enfants. . .
Les mots ne venaient plus sur ses lèvres. L'émotion trop grande l'étreignait à la gorge. Ses yeux s'inondèrent de larmes. Elles perlèrent à sa paupière et, comme la goutte d'eau qui fait déborder le vase trop plein elles coulèrent le long de ses joues. A ce moment, Pierre quitta un instant l'épaule de son père. Il le regarda. Lui aussi avait les larmes aux yeux.
— "Vous pleurez, père?
— "C'est de joie mon enfant.
Le R. P. Aulneau était entré depuis un moment. Il contemplait ce touchant tableau du père serrant deux de ses deux fils contre son coeur. C'était celui de la Bible au retour de l'enfant prodigue. Mais ceuxci avaient prodigué leur courage, leur vertu, leur santé au service d'une noble cause.
— "Rendons grâces à Dieu de cet heureux retour, dit le prêtre.
— "Oui, père Aulneau, fit Jean-Baptiste en quittant la poitrine paternelle, et bénissez-nous afin que le bon Dieu nous donne toujours la force d'accomplir notre mission.
Il regarda son frère qui venait de s'agenouiller et qui posait sur lui des yeux remplis d'une détresse infinie. Ni l'un ni l'autre n'avait eu encore le courage d'annoncer la mort de leur cousin. Dans la joie de les revoir, leur père, de son côté, n'avait pas mentionné son nom. Au fur et à mesure que les minutes passaient, ils sentaient l'un et l'autre que le moment fatidique reculait et que la triste nouvelle en serait plus difficile à dire. Les paroles du P. Aulneau revêtaient donc à leurs yeux la forme d'un secours providentiel.
Tout le monde se tenait maintenant agenouillé aux pieds du prêtre qui priait.
— "Mon Dieu, disait-il, bénissez ceux que vous avez daigné ramener sains et saufs clans votre maison. Donnez leur la force d'être toujours vos dignes serviteurs, et d'accepter avec une humble résignation à votre sainte volonté les souffrances que vous leur envoyez. Apprenez leur à savoir surmonter et vaincre la douleur, pain quotidien de l'homme, à savoir la mettre au dernier plan de l'âme afin d'être toujours dispos pour soulager celle des autres. . .
Puis il alla vers ceux qui priaient et posant les deux mains sur leur tête, il les bénit.
Lavérendiye s'était relevé. Ses yeux maintenant étaient secs. Il se demandait si , le prêtre avait eu des paroles de prophète. Pourquoi cette demande à Dieu de force et de résignation dans la souffrance? Il se souvint alors que le nom de la Jemmeraye n'avait pas été prononcé. Il se rappela l'attitude de ses fils. Leur joie n'avait pas été spontanée, elle n'avait pas été sans mélange. Leur élan, il s'en rendait compte maintenant, avait été refreiné par quelquechose de terrible qu'il entrevoyait. Il les regarda. Ses quatre fils causaient entre eux. Leur visage était grave. Il s'avança. Jean- Baptiste et Pierre sentirent que le moment était venu de parler.
Comme le P. Aulneau allait se retirer, Pierre lui dit:
— "Restez, Père, voulez-vous? Nous avons encore tant de choses à dire. . . Votre présence nous sera. . . agréable.
Lavérendrye fixa son fils. Ses yeux s'assombrirent. Pierre avait raison. Quelque chose était encore à dire. Il souffrait atrocement. Mais tout était préférable au doute. Il essaya de rendre ferme une voix tremblante d'émotion.
— "Vous ne m'avez pas encore parlé de la Jemmeraye . . .
Pierre et Jean-Baptiste baissèrent la tête. Ils ne répondirent pas.
— "Voyons, mes enfants, croyez-vous que votre père n 'ait pas le courage . . .
— "Oh ! père ! père ! s'écrièrent-ils ensemble.
Il reprit d'une voix vibrante d'énergie. — "Que s'est-il passé au fort de la Fourchef
— "Ils ont souffert. . .
— "Et la Jemmaraye n'est pas venu parce qu 'il . . .
— "Parce qu'il en a été empêché.
En une vision rapide, Lavérendrye avait revu son neveu au moment de son départ pour le fort de la Fourche. Il était si jeune, si beau, si hardi ; il était si plein de confiance dans sa mission que jamais la pensée d'une mort prochaine le terrassant dans son entreprise n'avait traversé l'esprit de Lavérendrye. 11 avait eu une telle confiance dans la force de ce jeune homme que sa disparition inattendue le désemparait. Et cependant son fils n'avait pas prononcé de
mots irréparables, Mais était-ce le moment de jouer avec les mots? Son coeur ne lui parlait-il pas d'une façon plus expressive que ne l'auraient fait les syllabes? A quoi bon se laisser bercer par de vains espoirs? Christophe avait succombé. Et devant la tristesse poignante de ses enfants il n'en pouvait douter. Néanmoins, il insista. Il éprouvait une étrange sensation à broyer son coeur. Il parla d'un ton presque agressif.
— "Mais enfin pourquoi ne vous a-t-il pas suivi?
Les deux fils souffraient de voir dans quel état se trouvait leur père. La minute était horrible de torture morale. Il valait mieux en finir tout de suite.
— "La Jemmeraye est mort, fit enfin Jean-Baptiste.
François et Louis- Joseph se précipitèrent sur leur frère.
— ' ' Non ! Ce n 'est pas possible ! . . .
—"Hélas!
Lavérendrye avait chancelé sous le coup, bien qu'il fut attendu. Il était pâle comme un mort. Ses fils le regardaient, effrayés. Bientôt pourtant, sa taille se redressa, sa poitrine encore oppressée reprit ses battements réguliers. Il put parler. Aucune plainte ne sortit de ses lèvres. Dieu avait exaucé la prière du missionnaire. Il avait la force d'accepter sans murmure cette souffrance, ce sacrifice.
— "Seigneur, dit-il, vous nous l'aviez prêté pour faire notre bonheur. Vous nous l'avez réclamé. Nous vous le rendons le coeur brisé, mais que votre sainte volonté soit faite.
Puis il ajouta.
— "Il était si bon, si aimable, si indulgent envers tous ! Son dévouement n 'a point connu de bornes. Il était aimé de tous, parce qu'il s'oubliait toujours.
Au dehors, la fête continuait, joyeuse, au milieu des éclats de rire et des chansons sans fin.
La nuit descendait enveloppant le fort.
Au ciel déjà les étoiles clignotaient. La lune souriait dans les arbres tandis que ses rayons jouaient dans les eaux du lac. Des feux s'allumaient dans la cour du fort éclairant de leur lumière vacillante les visages flegmatiques des Indiens et ceux enflammées des blancs dont les yeux s'ouvraient hébétés. Les maisons dessinaient à l 'arrière plan leur forme sombre. Au mo-
ment d Accalmie qui avait suivi les joyeuses libations du dîner succédait un réveil lourd que la fraîcheur du soir rendait .iLTivablc. Des appels se firent entendre, et, peu à peu, ta rioce d'Ainiottè reprit son entrain. Des chansons alternèrent avec les danses et les ombres fantastiques mon- ■ èrenl jusqu 'au ciel.
Dans La maison du commandant une lumière veillait. Lavérendrye, assis à la table réfléchissait La tête dans les mains. I e coup qu'il avait reçu était terrible.. 11 avail voulu y penser seul et il avait renvoyé ses fils. Devant eux, il avait eu la force de ne pas faiblir. Il était resté maître de sou coeur brisé et il n'avait pas laissé éclater sa douleur. . .
Maintenant ses yeux étaient secs d'avoir trop pleuré et une lueur énergique et farouche les éclairait. Les veines bleues sillonnaient s. s tempes. De ses lèvres tremblantes sortirent ces mots prononcés avec Force : Nous vaincrons!. . .
Jean-Baptiste avait quitté ses frères fatigués. Ils s'étaient retirés dans leur chambre. A la faveur de la. pénombre qui régnait dans la cour, il avait pu rejoindre Pâle- Aurore. D'instinct les deux jeunes •jvns s'étaient dirigés vers la porte qui donnait sur le lac. Ils marchèrent quelques listants sur la plage. Puis ils allèrent s'asseoir au pied d'un bouquet d'arbres, sur le bord de l'eau. L'ombre qui les 'environnait faisait ressortir davantage à gauche les lueurs qui rougeoyaient le fort. Ils contemplèrent le spectacle féerique qui se déroulait sous leurs yeux. Ils se sentirent infiniment heureux d'être seuls. De temps en temps, Pâle-Aurore levait ses beaux yeux pleins de douceur vers son compagnon. Leurs regards se rencontrèrent. Ils étaient chargés de tant d'amour que l'un et l'autre sentirent dans leur poitrine leur eoeur battre avec force. Jean- Baptiste prit la tête de la jeune fille. Il joua avec sa chevelure. d'ébène et ses doigts venaient caresser le visage dont les paupières se fermaient sous une enivrante douceur.
— "Comme je suis heureuse que vous soyiez revenu. . .
— "Ma chère Pâle- Aurore, c'est une joie pour moi de sentir que mon coeur ne m'a pas trompé. Si tu savais combien ton souvenir a soutenu mon courage au milieu de nos épreuves!. . . Sans lui, mon âme au-
rait sans doute suivi celle de mon cousin. Et je serais mort sans avoir connu le charme de te revoir.
Elle se blottit contre lui, elle murmura simplement :
— "Je vous aime."
Il la serra plus fort contre lui et ses lèvres effleurèrent le front chaste qui s'offrait à elles.
On a vu par le récit que François fit à son frère Louis- Joseph que depuis l'été 1734, Pâle- Aurore et Rose-des-Bois vivaient au fort Saint-Charles protégées de Lavérendrye.
Les récits que dans leur enfance elles avaient entendues sur ces quelques Français qui, un siècle avant Lavérendrye s'étaient aventurés dans leur parage, hantaient leur imagination. Ces récits, elles les avaient entendus faire par les vieilles squaws groupées autour des tentes. Elles leur racontaient les voyages fantastiques de ces hommes merveilleux au visage pâle dont les vêtements étaient plus resplendissants que le soleil et plus étincelants que la neige. Elles leur décrivaient avec frayeur leurs armes terribles dont la décharge ressemblait au tonnerre. Le souvenir de ces hommes que leurs aïeules avaient vus dans leur jeunesse planait, mystérieux, au-dessus de ces forêts immenses et de ces vastes prairies.
Chaque année, quand le soleil du printemps reprenait sa course embrasée dans le ciel, quand les arbres mettaient leurs habits de fête et que les oiseaux chantaient sur le bord des rivières, Pâle-Aurore et Rose-des-Bois avaient vu les guerriers de la tribu charger leurs pirogues de leurs plus belles fourrures. Ils partaient retrouver les blancs qui les attendaient aux Grands Lacs. Leur absence durait des lunes entières. Quand ils revenaient, le ciel s'assombrissait et la nature toute grelottante s'apprêtait à revêtir son grand manteau d'hermine.
Quand Jean-Baptiste était arrivé dans la tribu accompagné de Cerf-Agile, il avait ébloui les deux jeunes filles. Il était alors un beau jeune homme haut de six pieds aux yeux bruns d'une douceur infinie. Son visage dont les traits étaient d'une finesse remarquable donnait à sa physionomie une expression de majestueuse bonté. Ayant hérité du caractère de sa mère il en avait l'âme résignée et mé-
lancolique sans jamais être faible. Sa bouche aux lèvres sensuelles qui n'avaient jamais goûté le baiser d'amour se dessinait au-dessous d'un nez petit et fin et audessus d'un menton rond creusé d'une fossette. A le voir, il apparaissait ce que l'on ' a coutume d 'appeler un bel homme . . . Elles s'étaient demandées si cet homme au teint si blanc, dont les vêtements luxueux jetaient des reflets d'or, n'était pas descendu du ciel. Peu à peu, pendant le court séjour qu'il fit au milieu des leurs, elles s'étaient familiarisées à la présence de cet être qui parlait une langue si harmonieuse à leurs oreilles et qui adorait un Dieu si étranger du leur.
Pâle-Aurore n'avait alors que dix-sept ans. Pour la première fois, elle avait senti une douceur à se souvenir d'un homme. Tout bas, elle prononçait ce nom si doux de Jean-Baptiste qui la faisait tressaillir. Elle le cherchait et s'accroupissait à ses pieds le contemplant de ses yeux teudres de biche. Toute seule, le soir, alors que des rayons de lune se glissaient dans sa tente au travers des bandes mal jointes et venaient jouer avec sa chevelure, elle avait appris à balbutier quelques mots de français. Bercée par la musique si douce de ces syllabes qui chantaient dans son coeur, elle s'endormait au milieu de visions étincelantes. Bientôt comme une récompense de ce Dieu qu'elle avait appris à connaître elle avait vu cette langue divine fleurir sur ses lèvres.
Rose-des-Bois avait sept ans de plus que sa soeur. Dès qu'elle eut compris que Jean-Baptiste n'était qu'un homme d'une autre race, sa crainte superstitieuse fit place à une affection plus humaine. Plus femme que sa soeur, elle s'était mise à l'aimer. Elle suivit attentivement les leçons que lui donnèrent Jean-Baptiste et plus tard le Père Aulneau. Plus que Pâle- Aurore qui se laissait aller à sa nature innocente et naïve, Rose-des-Bois fut frappée de cette nouvelle foi dont le fils de Dieu était mort par amour des hommes. Toutes ses pensées se tendirent vers la compréhension de cette religion qui disait : Aimezvous les uns les autres. Son esprit était inquiet devant les cérémonies du prêtre à l'autel. Le mystère du saint sacrifice de la messe la laissait rêveuse. Elle ne pouvait pas comprendre comment une immolation put avoir lieu sans effusion de sang. Elle en avait tant vu couler au poteau des sup-
plices ! Ses yeux étaient éblouis devant la splendeur des vêtements sacerdotaux et son coeur tressaillait à la vue du prêtre qui bénissait.
Sa nature passionnée frissonnait sous la douceur des mots d'amour qu'elle lisait dans son livre de prières. Une révélation se fit en elle qui la troubla jusqu'au plus intime de son être. Nature impulsive et sauvage, un amour inconscient la poussa avec force vers le jeune homme.
A côté de Pâle-Aurore qui ne paraissait qu'une fleur à peine éclose, Rose-des-Bois était une fleur sauvage pleinement épanouie. Ses nattes retombaient comme des liannes sur ses seins les caressant de leur douceur. Son regard profond et velouté, contrastant avec celui de Pâle-Aurore qui pur et limpide, donnait à son visage de cuivre aux pommettes saillantes une expression farouche de volupté insatiable. Sa démarche ondulante la faisait ressembler aux serpents félins qui vous enlacent et vous étouffent dans des embrassements mortels.
Toutes deux à première vue avaient aimé Jean-Baptiste. Pâle-Aurore d'un amour innocent dont les racines se baignaient dans une candeur virginale; Rosedes-Bois d'un amour farouche dont les couches profondes confinaient à la haine.
Le séjour de Jean-Baptiste au fort Maurepas avait endigué le cours de leur sentiment. Chacune d'elles avait recherché dans leur ardeur de cathécumène un dérivatif à leur amour. Son retour avait eu pour effet de briser cette contrainte qui n'avait fait que développer leur affection pour lui. Après avoir attendu son arrivée avec un espoir impatient, Rose-des-Bois avait vu avec rage son amour méconnu et Pâle-Aurore avait tressailli en voyant que Jean-Baptiste l'aimait.
Quand Rose-des-Bois s'était aperçue que Jean-Baptiste quittait le fort en compagnie de Pâle-Aurore, elle les avait suivis. Comme une ombre, elle s'était attachée à leurs pas.
Et maintenant, elle assistait à leurs innocentes caresses; elle entendait leur conversation et elle les surprenait avec une jalousie atroce à échanger leur premier baiser. Dans un mouvement de rage impuissant <• elle avait cassé des branches de bois morl qui craquèrent et tirèrenl les amoureux de leur rêve.
— "Qu'est-ce? demanda Pâle-Aurore en se scrrani davantage contre le jeune homme.
— "Une bête sauvage, sans doute, que noua aurons dérangée et qui se sera sauvée.
Le bruit avait cessé.
"Ce n'est rien, ajout a-t-il, le bois se gonfle el craque parfois sous la chaleur de la terre.
Tandis que dans l'ombre deux yeux faes les observaient, Pale-Aurore s'accroupit aux pieds de Jean-Baptiste ; elle posa ses mains sur ses genoux et le regarda de ses beaux yeux ravis d'extase.
Les Peux du fort s'éteignaient peu à peu.
I ue lueur blafarde éclairait le couple amoureux et les eaux du lac venaient dans •il doux clapotis caresser le rivage.
La solitude dans laquelle ils se trouvaient leur donnait des élans insoupçonnés de tenir sse. Il lui saisit les mains et les serra doucement dans les siennes. Elle le laissa faire. Elle s'abandonnait comme un oiseau qui se serait laissé prendre. Il se pencha vers elle, sa tête transfigurée par son amour. Elle tressaillit. . . Deux lèvres chaudes et veloutées se posaient sur ses paupières qui cachaient un océan de bonheur.
— "Comme je t'aime, Pâle-Aurore!
Ces mots furent dits avec un profond soupir. Pendant quelques secondes les veux qu'il aimait s'ouvrirent tout grands, obscurcis par la crainte. Elle demanda.
— "Pourquoi ce soupir, mon ami?
II répondit la voix triste et lasse.
— "Il n'est point de bonheur sans amertume.
— ' 1 Mais encore ....
— "Combien de temps resterai-je ici?
— "Allez- vous repartir? Si tôt!...
— "Je ne sais, ma bien-aimée. Mon père est bien triste et la mort de mon cousin l'a profondément accablé.
— "Oui, je comprends.
— "Je le remplace maintenant, et c'est à moi que reviennent les missions difficiles.
— "Vous allez encore une fois quitter ces lieux?
— "Peut-être. Ah! ma bonne, ma douce Pâle- Aurore, sauras-tu jamais combien ton souvenir m'a donné du courage? Làhaut, tandis que je voyais mes compagnons malades, affamés; tandis que le vent soufflait avec rage et mêlait ses imprécations aux gémissements de ceux qui m'entou-
raient, comme j 'ai pensé à toi ! Je ne pouvais pas dormir. Mon coeur me faisait mal, il m 'étouffait. Je me disais : Pourquoi est-elle venue traverser ma vie? J'étais heureux autrefois, je ne savais pas ce que c'était qu'aimer. Mon travail me suffisait. . . Et aujourd'hui !. . .
— "Je vous aime.
— "Oui, ma bien-aimée, je sens que tu m'aimes. Dans la solitude de ma chambre j'en ai eu l'intuition... Le matin quand je me levais le vent chantait une complainte si douce, je me sentais si fort, si joyeux au milieu de mes tristesses que ta pensée seule pouvait produire ce miracle. Et quand je t'ai revue...
— "Mon coeur était tout à vous.
Dans un soupir rempli d'angoisse, elle ajouta.
— "Mais pourquoi partir encore?
— "Pourquoi? répondit-il en portant à ses lèvres les mains qu'il tenait dans les siennes. Hélas, que ne suis-je un de vous pour qui l'ambition, les besoins, les exigences de la vie sont des choses inconnues. Vous coulez des jours heureux sous vos wigwams; vous jouissez à volonté des merveilleuses beautés de la nature au sein de laquelle vous vous laissez vivre. Tandis que nous. . . Pourquoi ces missions que nous nous donnons? Pourquoi ces idées d'apostolat qui s'emparent de nous et auxquelles tout doit être sacrifié?
— "A quoi bon me dire toutes ces choses que je ne comprends pas? demanda-t-elle inquiète.
— "Tu as raison. Une seule chose compte, ce soir. . . Notre amour.
Quelle était belle alors si près de lui dans une attitude de si confiant abandon! Il se souvint des jours enchantés qui, peu à peu, l'avait conduit à l'amour. Il se revit dans la solitude de sa chambre du fort Maurepas, au milieu de l'hiver, au milieu du danger, au milieu de l'angoisse où luimême se sentait entrer dans une agonie morale, lente et douleureuse, un nom s'était échappé de ses lèvres fiévreuses. Il avait repris ses forces, dominé par la pensée bienfaisante de cette jeune fille dont il sentait la tête, à cet instant, près de son épaule. Et puis, il avait fait à son frère l'aveu de son amour et son désir d'épouser Pâle-Aurore. Ce soir, il la tenait tout près de lui et il avait entendu tomber des lèvres bien-aimées des paroles qui l'assuraient d<
son bonheur. Alors il se pencha vers elle et lui demanda.
— " Pâle-Aurore, ma bien-aimée, veux- tu être la compagne de ma vie ? Veux-tu être ma femme?
, Elle lui murmura le coeur gonflé d'un immense bonheur.
— ' ' Mon ami ! . . . Mon maître ! . . .
Et tout à coup elle pleura.
— "Pourquoi ces larmes? demanda- t-il doucement.
— "Je ne sais pas, mon ami. Je suis si heureuse ! . . .
— "Bientôt, nous serons l'un à l'autre.
Quand nous aurons terminé notre voyage, je demanderai au Père missionnaire de nous unir, et je t 'emmènerai, là-bas, sur l 'immense fleuve auquel on a donné le nom de Saint- Laurent. Ma mère sera si heureuse de serrer contre son coeur la femme de son fils. Je te montrerai toutes les belles choses que l'on trouve à Montréal, à Québec, dans nos grandes villes. . .
Il était heureux. Ses paroles avaient un son de fête. Enthousiasmé, il parlait, donnant des détails, ébauchant des descriptions.
— "Mais tu ne sais pas ce que c'est qu'une ville!... Imagine-toi beaucoup, beaucoup de maisons comme celles que nous avons ici. Elles sont plus grandes, plus hautes et toutes construites de planches et de pierres. Il y a du monde, beaucoup de monde qui va et vient dans les rues. Des réunions se font dans d 'immenses salles aux murs de glaces, éclairées par d'innombrables lumières fixées à des lustres et qui brillent comme des astres. Les gens y portent des costumes étincelants et merveilleux. Dans les églises, le soleil pénètre au travers de vitraux multicolores et le prêtre dans des cérémonies grandioses y adore le Dieu de nos pères.
— "Comme tout cela doit être beau, ditelle en baissant mélancoliquement la tête.
— "Je suis si fier de toi, ma bien-aimée, si fier de ton incomparable beauté, si charmé par ta douceur que je veux te mener au pays de mon père. Je ne suis jamais allé moi-même en France, mais mes parents m'en ont si souvent parlé; ils ont des mots si enthousiastes pour me décrire toutes les merveilles que j 'imagine que c 'est le paradis terrestre. Partout des grandes villes, partout des églises aux clochers festonnés, des palais féeriques, des salons où tout est
or, marbre et lumière, où les plafonds rayonnent comme la voûte du ciel, où les piliers s'élancent avec souplesse vers l'infini, où des musiques merveilleuses chantent avec allégresse et font résonner l'air d'accents divins. Nous irons à la Cour; nous verrons le roi . . .
A mesure qu'il parlait une tristesse infinie avait envahi les yeux de Pâle-Aurore. Elle avait détourné la tête et, quand Jean-Baptiste, le visage rayonnant, la regarda il vit que de nouveau elle pleurait.
— "Mais qu 'as-tu donc? Tu es triste?
— "Mon ami, mon bon ami, je vais vous faire de la peine. Tout ce que vous me dites de votre pays sur les bords du grand fleuve, de celui de votre père au-délà de la mer, me fait entrevoir des spectacles féeriques, mais comment voulez-vous que moi, simple fille des prairies et des bois, j'aille revendiquer une place dans de tels milieux? Je sais combien j'y serais dépaysée, combien l'on me trouverait étrange.
Et un jour peut-être vous rougiriez de moi, de votre femme.
— ' ' Pâle-Aurore . . .
— "Laissez-moi parler, dit-elle en posant doucement sa main sur les lèvres du jeune homme. Ici, je vous parais belle parce que je suis chez moi; parce que je suis au sein d'une nature inculte, à côté de rivières qui coulent librement au milieu des herbes parfumées, des fleurs enivrantes, des arbres immenses qui croissent à leur guise; parce que je suis sous un ciel que voilent seules les fumées légères et bleues de nos campements. Je suis une fleur sauvage qui respire un air que seuls brisent les grondements des chutes d'eaux, les plaintes du vent et les mugissements du tonnerre.
C'est pourquoi je vous parais belle, mais ne songez pas à me transplanter. Je déparerais par mon étrangeté ces autres beautés, fruits de longs siècles de civilisation, au milieu desquelles je deviendrais vite un objet de pitié. . . de mépris.
— "Voyons, Pâle- Aurore, ma bien-aimée, je ne comprends pas. . .
— ' ' Oh ! si, vous comprenez, fit-elle en souriant tristement, vous comprenez très bien . . . Pourquoi voulez- vous quitter ces contrées si belles à cause de leur virginité? Ne regretterez-vous pas cette liberté absolue que vous avez ici? Pourrez- vous vivre loin de cette nature grandiose qui est devenue votre domaine? Retrouverez- vous
B6 sensations uniques qu'inspire i'immen- U de ces bois et de ers prairies? Je suis
eune et rustre et mes idées sont peut-être bien étranges. Mais vous le savez, d'autres Français, nos aïeules me l'ont raconté, ont, avant vous, parcouru nos plaines et nos forêts; ils ont vogué sur nos lacs et nos rières ; ils (tut descendu nos rapides et l'ait portage à nos cataractes; ils ont savouré la douceur de nos nuits d'été aux mille ts discrets et aux incomparables scintillements d'étoiles; ils ont contemplé la splendeur de nos nuits d'hiver et leurs yeux se sont éblouis devant les aurores boréales. Eux aussi, ont cru pouvoir s'arracher au charme de cette nature, et ils sont
evenus, cédant à une irrésistible attraction, mourir sous le ciel qui les avait ensorcelés.
Pâle-Aurore devenait pressante. Dans me attitude de supplication elle continua :
—"Pourquoi partir puisque vous voudrez révoir nos admirables étés où la nature revêt sa parure veloutée de verdure et de fleurs? Puisque, encore, vous voudrez entendre, dans les bocages, les oiseaux s'appeler par des cris joyeux? Pourquoi partir puisque vous voudrez revenir vous griser du parfum de nos fleurs? Ne regretterez-vous pas les promenades au fil de l'eau alors que la pirogue vogue au milieu des nénuphars immenses ou à l'ombre
- saules; ne regretterez- vous pas nos hivers mêmes et leurs neiges éblouissantes? Mon bien-aimé, pourquoi quitter ces spectacles uniques que vous ne pourrez jamais oublier et qu'à toute force vous voudrez revoir ? . . .
Elle s'arrêta. Jean-Baptiste ému souriait.
— "Tu es adorable, ma chère Pâle-Aurore. Tu as l'âme d'un poète, ma bien-aimée. . . Peut-être as-tu raison, ma jolie fleur sauvage. . .
Il la serra dans ses bras et soudain dans un élan dont il ne fut pas le maître il déposa sur ses lèvres qui avaient prononcé tant de paroles qui le laissaient rêveur un baiser où passa tout son amour.
Légèrement effrayée dans sa pudeur, Pâle-Aurore s'arracha à l'étreinte du jeune homme.
Ils revinrent silencieusement au fort endormi en se tenant par la main. De l 'ombre, une forme se détacha qui les suivit longuement du regard.
— "Il n'est pas encore à toi, ricana Rose-des-Bois. Innocente que tu es!... Moi aussi, je l'aime.