AMOUR ET HAINE
En écoutant la conversation des deux amants, Rose-des-Bois avait senti une haine mortelle envahir son coeur. Elle aussi aimait, mais d'un amour farouche et passionné. Et malgré les paroles qu'elle avait entendues prononcer par Jean-Baptiste, elle ne désespérait pas de l'en convaincre. En un instant, devant l'atroce jalousie qui la déchirait, les notions religieuses qu'elle avait reçues s'étaient évanouies. Elle était redevenue l'Indienne d'autrefois avec toute sa fougue et ses élans sans contrôle. Rien n'existait plus que son amour. Comment arriverait-elle à conquérir Jean-Baptiste? C'est à quoi elle avait réfléchi toute la nuit. Elle avait remarqué le sommeil si calme de Pâle-Aurore. Un sourire angélique errait sur ses lèvres malgré elle ! Elle avait envié ce calme au milieu de l'agitation qui la troublait. Et puis la haine l'avait de nouveau mordue avec force. Il ne lui suffisait donc pas de lui avoir pris Cerf-Agile autrefois? Il fallait qu'elle lui prit aussi Jean-Baptiste qu'elle aimait. Cette fois rien ne l'arrêterait dans son amour.
Elle avait quitté sa tente au lever du soleil. Dans la cour du fort, on réparait déjà le désordre de la veille. Tout le monde était debout. La Londette baillait à donner le vertige. Il avait la langue encore un peu pâteuse. A côté de lui ses compagnons travaillaient également. Les uns rentraient les bancs dans les cabanes, d'autres y transportaient les tables. Le P.
Aulneau sortit de sa maison, fit un bonjour amical de la main et appela Larocque qui alla lui servir la messe.
— "Et Amiotte? demanda Beauchemin à La Londette. Va-t-il dormir toute la journée ?
— "Ce n'est pas tous les jours la nuit de noce.
— "Tu plaides en ta faveur autant qu'en la sienne, je crois.
— "Ecoute. Pour parler franc, j'avoue qu'il m'a donné envie, cet animal-là.
— "Il paraissait heureux comme un prince, hier soir. . .
Et maintènant, Rose-des-Bois assistait à leurs innocentes caresses (Page 41 ).
uJe oe sais pas, dil Dauphinais, s'il - >u \umiî seulement qu'il s'est marié. Il avait tellement bu,
Amiotte venait d'apparaître sur le seuil de sa eabane, le visage rayonnant, les yeux pétillants.
— "Déjà au travail? eria-t-il.
— "Daine, c'est pas nous qu'on s'est
marié.
Rose-des-Bois se trouvait maintenant dans la maison du commandant. Lavérendrye et ses fils étaient allés assister à la messe du missionnaire.
An moment de voir Jean-Baptiste quitter la maison elle l'avait retenu sous un prétexte futile. C'était en réalité pour lui dire son amour. Elle l'avait fait en personne qui ne s'embarrasse pas des conventions. Jean-Baptiste lui avait répondu gentiment mais fermement et elle restait là repassant dans son coeur les paroles de celui qu'elle aimait.
"de suis très touché de ton affection lui avait-il répondu. Je ne puis y répondis comme tu le désirerais. J'en aime une autre.
— "Oui, je sais. . .
— ' ' Comment ? Tu sais ? . . .
— "Croyez-vous que je n'ai pas compté les soupirs de Pâle- Aurore depuis votre retour. . . Son sommeil n'a jamais été aussi calme que cette nuit. . .
Elle avait omis de dire l'espionnage auquel elle s'était livrée le veille. Et Jean- Baptiste avait senti son coeur déborder d'allégresse. En voyant les yeux de l'amant de sa soeur briller de joie, elle avait essayé perfidement de miner cette affection.
■ — "Oui, vous aimez ma soeur, une enfant ! Comment pouvez- vous vous attendre à ce qu'elle vous le rende comme vous le méritez? Comment pouvez- vous comparez son amour qui ne sanrait être qu'un sentiment obscur avec celui bien vivant que je ressens, que vous pouvez lire dans chacun de mes regards?
Jean-Baptiste avait vu dans ses prunelles en feu une lueur sauvage et passionnée. 11 avait compris qu'il fallait couper le mal dans sa racine et c'est d'un ton ferme et doux à la fois qu'il avait répondu.
— "Mon amitié pour vous est très grande, Rose-des-Bois, mais il ne faut pas m'ei demander davantage.
Elle avait essayé de plaider.
— "Avec le temps?. . .
— -"Non, je ne puis permettre que tu te leures d'un vain espoir. Ta soeur et moi nous sommes d'accord. Je n'attends plus que le consentement de mon père pour mettre le comble à notre bonheur. Tu vois qu'il est absolument nécessaire d'étouffer ce sentiment qui te ferait souffrir.
Rose-des-Bois avait essayé de supplier.
Des larmes avaient humecté ses yeux, mais la haine grondait dans son coeur.
— "Oh ! ne me repoussez pas définitivement !
— "Il le faut. . . Et il avait souri en ajoutant. Toi que nous avons pris plaisir à civiliser, tu devrais comprendre que ce n'est pas la place d'une femme de faire des déclarations d 'amour à un homme ....
Dans un geste désespéré elle avait voulu le retenir.
— "Je vous aime. Vous devriez comprendre pourtant. Je vous aime à tout prix. Ne vous détournez pas ! . . . Ne me repoussez pas ! . . .
Jean-Baptiste était ahuri. Jamais il n'aurait cru qu'une telle passion pouvait nourrir ce coeur sauvage.
— "Si je dois vous fuir... enlevez-moi la vie. Prenez cette arme que je vous offre et percez-m'en le sein. Car il faut que vous le sachiez, je ne peux plus vivre sans vous. J'ai peur de moi-même. J'ai peur qu'après vous avoir trop aimé, je vous haïsse . . .
— "Mais c'est la démence, Rose-des-Bois.
Il avait regardé cette poitrine palpitante qu'elle présentait à la lame meurtrière, un instant il avait été troublé jusqu'au fond de l'âme Puis brusquement il était sorti.
C'en était fait. Sa tentative avait échoué. Son amour resterait sans issue; Jean-Baptiste refusait de l'aimer; il l'avait repoussée, alors elle sentit comme une tempête la bouleverser toute. De son être monta un flot amer qui lui agita les lèvres dans un rictus effrayant. Malgré l'éducation qu'elle avait reçue, malgré le dégré de civilisation auquel elle avait atteint, le fauve réapparaissait dans son âme de sauvage. Son amour si violent, si passionné était trop proche de sa nature impulsive pour ne pas faire place à la haine. Elle jeta dans un râle furieux.
— "Jamais, vous ne serez l'un à l'autre.
Tout de suite, une abominable pensée
germa dans son esprit et elle s'apprêtait à partir à la recherche de Cerf -Agile quand celui-ci pénétra dans la maison. Elle s'arrêta interdite en le voyant. Cette présence opportune la servait à souhait. Personne ne les dérangerait et ils pourraient ' parler librement.
— "Ah! justement, j'allais te chercher, Cerf-Agile, fit-elle.
— "Que puis-je pour toi, Rose-des-Bois ?
— "M 'aider dans la vengeance que je médite contre celui-ci qui m'a trompée.
— "Te venger? Et de qui donc?
— "D'un homme qui se dit notre bienfaiteur et d'une femme qui me trahit, que tu aimes et qui te trompe.
Instinctivement Cerf -Agile avait dit.
— ' ' Pâle- Aurore ?
— "Ne prononce plus ce nom devant moi.
L'Indien remarqua le visage bouleversé de Rose-des-Bois. Il demanda.
— "Que signifie cette attitude vis-à-vis de ta soeur?
— "Tu la comprendras dans quelques instants. Tu l'aimes, n'est-ce pas?
Cerf-Agile se redresse. Son visage se durcit.
— "En quoi mon amour peut-il t 'intéresser ?
— "Ne prends pas ce ton offensé, répondit-elle narquoisement.
— "Un sentiment étrange, violent a bouleversé mon être. Et ce sentiment que je ne connaissais que par les livres, je le ressens aujourd'hui. Plus fort que l'amour, plus puissant que la haine, il me dévore, il me brûle, il me consume, Cerf-Agile, et tu le connaîtras toi-même sous peu, c'est la jalousie.
—"Tu es jalouse?. . . Toi?
— "Oui, je suis jalouse.
Un rire perçant, déchirant, où roulaient les sanglots fit tressaillir le coeur de Cerf- Agile. Quelle était donc cette femme qu'il avait devant lui? Où voulait-elle en venir? Il demande d'une voix dure et métallique.
— ' ' Pourras-tu m 'expliquer ? . . . .
Rose-des-Bois s'était calmée. Elle continua posément, farouchement.
— "Tu aimes Pâle- Aurore?
— ' ' Rose-des-Bois ! . . .
— "Laissez-moi parler. Je sais que tu l'aimes. Mais ma soeur ne t'aime pas.
— "Qu'en sais-tu?
— "Aveugle. Je les ai vus, hier soir, là-
bas sous les saules. Leurs lèvres se touchaient.
—"Qui? Les?...
— ' ' Pâle-Aurore et Jean-Baptiste . . .
Cerf -Agile sentait la fureur l'étreindre à pleine force. Il aurait voulu se jeter sur elle. Mais le regard de Rose-des-Bois était si dur qu'il se contint. Il dit seulement d'une voix cinglante.
— "Tu mens.
Elle ne bougea pas sous l'insulte. Sa colère, sa haine étaient arrivées à leur paroxisme. Elle était invulnérable à tout outrage. Une seule chose dominait sa pensée. Elle voulait satisfaire son courroux. Elle se fit câline.
— "Non, Cerf-Agile, je ne te mens pas.
A quoi cela me servirait-il de te faire souffrir sans raison. Je ne veux pas que ton coeur soit foulé aux pieds, comme l'est le mien. . . Je les ai vus comme je te vois. Pâle-Aurore se suspendait aux lèvres de Jean-Baptiste. Si je suis jalouse, c'est parce que je l'aime, ce blanc qui m'a ensorcelée.
— "Oui, je comprends. Tu veux te venger et tu veux me faire l'instrument de ta vengeance. Tu veux aiguiser ma haine contre eux, contre lui qui a toujours été bon pour moi. Tu veux me faire commettre un crime . . .
Rose-des-Bois n'en croyait pas ses oreilles. Il aimait donc Pâle-Aurore à ce point qu'il avait toute confiance en elle? Comment lui faire comprendre qu'il n'était pas aimé.
— "Pourquoi, fit-elle, féline, chercheraije à t 'utiliser dans ma vengeance ? J 'aime Jean-Baptiste jusqu'à la haine et c'est pour que tu le sépares de Pâle- Aurore que je te parle ainsi. Tu l'aimes. Pourquoi ne lui en parlerais-tu pas?
L'insistence de Rose-des-Bois avait peu à peu fait chavirer la volonté de l'Indien. Il répondit en s'en allant.
— "Je lui parlerai aujourd'hui.
— ' ' Ce soir quand tout le monde sera endormi j'irai te rejoindre dans ta tente.
Les sentinelles veillaient dans la nuit silencieuse. Sous la clarté de la lune haute dans le ciel leurs silhouettes se profilaient dans la cour du fort. Une ombre se glissa vers les tentes coniques et pénétra dans celle du Cerf -Agile. Il était étendu sur de riches fourrures, éveillé, agité de tremblements nerveux. Rose-des-Bois, vê-
tue Légèrement, s'agenouilla près de lui. ESUe murmura, — 11 Cerf -Agile.
Celui-ci redressa le buste et s'appuya sur Le coude,
- -"Tu avais raison, Rose-des-Bois, ils b 'aiment.
BUe eut un sourire satisfait en voyant sa souffrance.
Cerf-Agile avait parlé à Pâle-Aurore et comme l'avait prédit sa soeur elle avait répondu (pi 'elle aimait Jean-Baptiste. Il avait supplié, puis devant la. douce résistance de la jeune fille il avait laissé éclater sa colère. Le dépit lui avait fait dire des paroles qu'il regrettait quand Kose-des- Bois était entrée, Mais sa douleur avait été si forte en .routant Pâle-Aurore qu'il d 'avait pu s'empêcher de lui dire.
— "Toi aussi, tu te laisseras prendre au charme de ces blancs-... Et vous nous délaissez, nous, vos compagnons d'enfance, vos frères de race et de sang? N'avonsnous pas partagé vos peines et pourvu à besoins? Ne méritons-nous pas aussi aimés? Ne sommes-nous pas plus agiles qu'eux, plus durs qu'eux à la fatigue, plus habiles qu'ils ne le sont quand il s'agit d'abattre le gibier rapide ou de ma- Doeuvrer La pirogue au milieu des récifs? Parce qu'ils ont le teint pâle et que leurs habits sont de soie, d'or et de satin; parce qu'ils portent en leurs mains des armes don1 les coups sont plus sûrs et plus meurtri irs que les flèches de nos carquois ou le plomb des vieux fusils qu'ils veulent bien nous abandonner, devez-vous pour cela vous détacher de nous pour les aimer?
Elle avait répondu doucement.
— "Les élans du coeur ne se contrôlent pas . . .
Son mépris alors avait éclaté.
— "Oui, leur parole est douce et leurs flatteries sont caressantes. Les mots d'amour qu'il vous murmurent à l'oreille dans cette langue harmonieuse qu'ils s'empressent de vous apprendre sont comme un ehant du ciel. Vous ne pouvez pas les écouter sans vous laisser captiver comme des oiseaux. Un jour, ils partiront en vous abandonnant sans se soucier de votre sort.
— "Comme tes paroles sont acerbes, avait-elle remarqué étonnée. Jamais tu ne m'as parlé d'eux ainsi. . .
— "C'est que sans doute jamais je n'ai senti aussi profondément la différence qui
existe entre eux et nous, eux qui sont presque des génies, nous qui ne sommes que des enfants de la nature, sans culture et sans grâce.
— "Cerf -Agile! n'ont-ils pas toujours été bon pour toi ? T 'ont-ils fait sentir . . . ont-ils seulement fait allusion à une différence d 'intelligence entre eux et toi ? Le père missionnaire a toujours suivi avec intérêt tes progrès et les nôtres. Notre généreux protecteur t'a toujours montré la satisfaction que lui donnait ton application. Ses fils eux-mêmes n'ont jamais cessé de t 'encourager.
— "Et l'un d'eux de te voler à moi.
— "Leur cousin, continua-t-elle sans prendre garde à cette interruption, a été pour toi un ami, un grand ami que tu as aimé, un frère.
Il n'avait pu s'empêcher de tressaillir en entendant Pâle- Aurore lui rappeler la Jemmeraye. La jeune fille avait remarqué le mouvement de l'Indien qui avait porté la main sur son coeur. Elle avait eu conscience que ce souvenir le ramènerait à de meilleurs sentiments. Elle lui avait rappelé l'agonie du disparu et la transfusion du sang qui l'avait ramené pour quelques instants à la vie.
— Et n'as-tu pas prié avec ferveur sur sa tombe après avoir vu son courage devant la mort ? S 'il y a une différence entre eux et nous, n'est-ce pas plutôt dans cette belle religion chrétienne qui nous enseigne l'amour pour un Dieu juste et miséricordieux, l'amour de nos semblables, l'amour de nos souffrances, l'esprit de sacrifices et de résignation dans nos douleuds ; n 'est-ce pas en elle qui nous apprend à pardonner et qui nous fait espérer le bonheur après notre mort, plutôt que dans nos corps qu'il y a une différence? Par elle, nous devenons leurs égaux, et par elle nous atteindrons la félicité éternelle dans l'autre monde.
— "La religion de nos pères, réponditil sombrement, pour nous moins promettre est aussi consolante que la leur. . . Elle me suffisait. . .
Ce visage qu'elle avait connu si bon, si calme se transformait, se ravageait éclairé par une lueur mauvaise qui brillait dans les yeux. Elle recula désemparée devant le flot de haine qui faisait frémir les narines de son compagnon d'enfance. Elle l 'écouta avec horreur achever sa pensée.
— ' ' Elle me suffisait . . . elle me suffira encore.
—"Cerf -Agile!. . .
Mais il était parti, et elle était tombée à terre en sanglotant.
Et le soir quand la nuit était venue, il avait pensé aux paroles de Pâle-Aurore.
L'une d'elles surtout apparaissait devant ses yeux en lettres de feu. "Les élans du coeur ne se contrôlent pas". Il souffrait atrocement quand Rose-des-Bois étaU entrée. A l'intonation de Cerf -Agile, elle avait compris qu'il essayait de réagir. La docilité avec laquelle il avait écouté les enseignements qu'on lui avait donnés, la bonté dont il était entouré, la confiance qu'on lui avait faite avait civilisé son coeur plus que sa pensée. Et aujourd'hui qu'un conflit éclatait entre son âme et son esprit, il luttait indécis, incertain du résultat de ce combat.
— "Ils s'aiment répéta-t-il faiblement.
— "Que comptes-tu faire?
— "Je ne sais pas... les laisser s'aimer sans doute . . .
— "Oh ! Cerf -Agile, dit-elle, et ses paroles entraient comme un vénin dans le coeur du jeune homme, est-ce donc à cela que t'a réduit cette religion ? Qui es-tu donc maintenant toi qui étais si fier, si beau, si orgueilleux ! Toi que tous craignaient à cause de ta vengeance foudroyante. Es-tu devenu un être sans énergie, sans volonté? C'est d'une voix sourde et passionnée qu'elle continua.
— "Le sang qui coule dans nos veines est trop rouge et trop ardent pour nous soumettre à cette injuste destin. Pourquoi ne pas unir nos deux ressentiments et tirer vengeance de ceux qui nous traitent comme des chiens?
Cerf-Agile luttait encore.
— "Oublies-tu que le chef t'a adoptée et traitée comme sa fille et que ses fils t'ont considérée comme leur soeur ?
— "Qu'importe, répondit-elle exaspérée, ce qu'ils ont fait pour moi, si tout cela ne doit servir qu'à me faire souffrir? Que m'importe qu'ils me montrent les avantages d'une vie plus parfaite si je n'en puis jouir?
— "Mais, fit l'Indien d'une voix qu'il essaya de rendre calme, cette religion qu'ils nous enseignent ne nous fait-elle pas espérer, pour l'au-delà, tous les bonheurs et toutes les joies?
— ' ' De tels enseignements sont bons pour des êtres faibles sans désir et sans volonté. Pour moi, je veux jouir de tout ce qu'on peut attendre de cette vie. Le feu qui me dévore n'est pas de ceux que l'on apaise avec des belles paroles et des promesses. Il lui faut la satisfaction et si je ne puis l'obtenir par l'amour, la haine me la procurera.
Cerf-Agile était las, il ne résistait plus que faiblement et s'était laissé retomber snr ses fourrures. Ses yeux rencontrèrent dans la nuit zébrée de rp.yons de lune un regard étrange qui jaillissait du fond de paupières sombres. Le coude enfoui dans les fourrures, Rose-des-Bois le fixait le menton dans la main.
— ' ' Quels sont tes projets ? demanda-telle.
— " Je ne sais pas encore.
— "Va. Je serai l'oeil qui veille et l'oreille qui écoute. Ils ont la force, nous leur opposerons la ruse . . .
Elle sortit dans la cour du fort où son ombre se profila sinistrement sur la maison du commandant. Quand elle entra dans sa tente elle vit que la couche de Pâle-Aurore était vide. Est-ce que cette nuit favoriserait tous ses desseins? Elle ressortit et fit lentement le tour de l'enclos. Tout à coup elle s'arrêta. Dans un coin sombre du côté de la forêt Jean-Baptiste et Pâle- Aurore assis sur un tas de bois causaient à mi-voix. Dans la nuit calme et sereine on pouvait les entendre. Rose-des- Bois s'approcha lentement puis elle s'arrêta quand elle put comprendre ce qui se disait.
Dans la soirée, Lavérendrye avait réuni ses fils et le P. Aulneau. Il leur avait dit ses inquiétudes au sujet de Bourassa qui était parti depuis trois jours et dont on n'avait pas de nouvelles. Il avait décidé qu'on attendrait encore la journée du lendemain. Au cas où rien n'aurait été signalé, un ou deux canots seraient envoyés en reconnaissance. Et Jean-Baptiste disait que ce serait probablement lui qui serait le chef de l'expédition. La jeune fille avait baissé la tête avec tristesse. Elle s'était souvenue de l'attitude de Cerf -Agile ce matin. Que devait-elle faire? Devait-elle dire s;i rencontre à son amant? Ajouterait-il foi à ses craintes? C'était peu probable. Elle le connaissait trop pour savoir qu'il ne reculerait pas s'il de-
vait partir el surtout qu'il d 'hésiterait pas s'il y avait du danger. Elle se résigna lonc à lui dire seulement.
■"Ainsi, nous allez me quitter?
"Rien de certain encore, ma bien-ai-
mée.
"Ne m'avez-vous pas dil que depuis la mort de votre cousin vous étiez désigné pour les missions difficiles.
"Justement. Celle-là n'a rien de difficile. Nous voyageons dans un pays connu. En dehors des accidents naturels, nous n'avons rien à craindre.
"J'ai beau taire, mon ami, un vilain miment m'oppresse. Je redoute tout de cette expédition (pie vous venez de m 'annoncer, spécialemenl si vous devez en faire partie.
— ".Ma chère IVde-Aurore, ta crainte t'esl dictée par ton amour. N'ai-je pas été plus en danger au fort Maurepas?
Elle revoyait dans sa pensée le visage de Cerf-Agile et elle eut peur.
— "Le danger est tout autre. . .
— "Voyons, raisonne un peu, tu te crées des chimères à plaisir.
— "Non. non. . . Laissez-moi vous accompagner.
— ' ' Tu sais bien que cela est impossible.
— "Pourquoi impossible? Il faut bien quelqu'un pour préparer vos repas, fit-elle naïvement.
— "Non. non. Ceci est une expédition pour hommes seuls.
—"Mais. . .
— "Inutile d'insister, ma chérie. C'est impossible. D'ailleurs nous ne serons pas longtemps, car forcément les canots que nous attendons sont tout proches. Je ne serais pas étonné de les voir apparaître avant de nous être beaucoup avancés sur Le lac. Et puis, quand nous aurions à nous éloigner un peu ? . . .
Pâle-Aurore souffrait de voir ainsi son ami s'exposer par avance au danger dont elle avait l'intuition. Elle était loin de soupçonner l'aventure survenue à Bourassa et cependant elle jeta.
— "Les Sioux, paraît-il, rôdent aux environs.
— "Et quand cela serait? Ne sont-ils pas nos amis?
— "On ne sait jamais à quoi s'en tenir avec eux. Aujourd'hui, ils semblent vos amis dévoués et demain ils vous font massacrer sans pitié.
— "Tu exagères. . .
— "Non, je les connais trop. Notre instinct nous trompe rarement. Et le mien en ce moment, Jean-Baptiste, mon bienaimé, me dit que vous courez un grand danger.
— "Mais tu sais bien que nous sommes toujours bien armés et au cas où nous serions attaqués nous saurions nous défendre.
— "Les Sioux sont rusés. Ils peuvent vous surprendre en traîtres.
Rose-des-Bois écoutait toujours impassible. Dans son for intérieur cette conversation la remplissait d'allégresse. Cet avertissement de Pâle-Aurore au sujet d'un parti de Sioux qui rôdait autour du fort était-il vrai ou inventé? Elle ne savait que penser. Son instinct mêlé d'amour et de haine l'avertit que sa soeur ne se trompait pas. Subitement un projet infernal germa dans son cerveau. Sans bruit, elle recula puis disparut pour rejoindre Cerf -Agile dans sa tente.
Inconsciente de l'espionnage dont ils avaient été l'objet ils continuaient à parler, l'une émettant des craintes que l'autre repoussait.
Lasse de voir que ces avertissements ne servaient à rien, elle lui dit sa rencontre avec Cerf -Agile et elle ajouta :
— "Il y a quelque chose de changé en lui.
— "Cela serait sérieux alors?
— "Très grave du fait qu'il retourne à la religion de nos pères.
— "Il est impossible que son attitude se soit changée si brusquement. Hier encore. . .
— "Hélas, lui seul n'a pas changé. Rose-des-Bois depuis votre retour. . .
— "Oui, je sais.
— "Que savez- vous?
— "Ce matin elle m'a déclaré son amour. —-"Oh!
— ' ' Que j 'ai repoussé . . .
— "Serait-ce sa vengeance? fit-elle pensive.
Jean-Baptiste réfléchissait. Cette coïncidence des deux déclarations d'amour aurait-elle été voulue? Il ne savait que conjecturer.
— "C'est bien, j'en parlerai demain à mon père.
— "Et vous ne partirez pas?
Il la baisa au front puis il dit d'un ton joyeux.
— "J'ai annoncé à mon père le projet que j'ai fait de t 'épouser.
Elle se laissa prendre au stratagème de Jean-Baptiste et demanda.
— "Qu'a-t-il répondu?
— "Je ne te cacherai pas qu'il m'a fait > certaines objections pour commencer. Il m'a ensuite avoué qu'il avait songé pour moi à une autre union et qu'il n'était guère partisan d'une alliance entre les blancs et les Indiens.
— "Et cependant le mariage de Fleur d'Aubépine?
— "Mon père m'a dit aussi que le P.
Aulneau lui avait tenu un petit discours à cette occasion. Il lui a même assuré qu'un jour un de ses fils pourrait se marier à une Indienne.
— "Est-ce possible, fit-elle en souriant?
— "Et mon frère Louis- Joseph a précisé que ce serait avec toi.
— "Oh! le vilain. Il avait remarqué que je languissais après vous ! . . .
— "Si bien que mon père a été vite gagné. C 'est en me serrant dans ses bras que père m'a dit : Mon fils, je te connais assez pour savoir que tu as sérieusement envisagé ce mariage. Ce sera donc comme tu voudras.
— "Que je suis heureuse, fit-elle en se blottissant dans ses bras.
— "Donc c'est décidé. Si je pars, à mon retour nous nous épouserons.
— "Et si vous ne partez pas?
— 1 1 Ce sera pour . . . bientôt.
— "Et vous resterez ici avec moi? Vous ne m'emmènerez pas sur le Saint-Laurent, en France?. . .
— "Ma chérie, je ferai ce que tu voudras. Mais je ne désespère pas de pouvoir te démontrer avec le temps que tes craintes sont tout à fait chimériques.
— "Mon bien-aimé. . .
Penché sur une carte qui couvrait la table, Lavérendrye suivait du doigt le tracé que faisait la rivière Maurepas. Il se redressa avec un imperceptible effort. Il semblait que depuis la mort de la Jmmeraye un ressort s'était cassé. Néanmoins si son corps ne répondait plus aussi vite à ses réflexes, on sentait dans son regard et
dans son attitude une énergie qui n'était pas abattue. La vivacité de ses yeux ne le cédait en rien à celle de ses deux fils qui le regardaient.
— "Je crois que c'est le meilleur chemin à suivre, dit-il en continuant une conversation déjà commencée. D'après les rapports de Jean-Baptiste et de notre regretté Christophe et d'après les renseignements que leur ont fournis les Indiens, il y aurait deux rivières principales qui se jettent dans le lac Ouinipeg : l'une au sud-ouest, l'autre au nord-ouest. Ni l'une ni l'autre, semble-t-il, n'ont un cours bien long. Si l'on parvenait à leurs sources, il parait bien certain que de la hauteur des terres où elles s'alimentent, on apercevrait la mer de l'Ouest. Il reste donc à décider dans laquelle de ces deux rivières nous devons nous engager. Pour moi, celle du sud-ouest me semble celle qui nous donnera le plus rapide résultat.
— " C'est aussi mon avis, dit François.
La route dont vous nous parlez est la meilleure.
On sentait dans sa voix l'autorité d'une affirmation raisonnée.
— "Cependant, continua-t-il, j'ai mon idée sur cette hauteur de terres à laquelle vous venez de faire allusion. Il me semble que c'est probablement une première chaîne de montagnes très hautes longeant sur une distance considérable le côté occidental du continent. Et je crains bien que quand nous l'aurons atteinte nous ne soyions pas au bout de nos peines. . .
François parlait en homme sûr de son fait, et qui n'avance une chose qu'après l'avoir étudiée. Pour avoir vécu de longues années aux côtés de son père, pour avoir vu sa puissance de réflexion, il avait pu dès le plus jeune âge adapter sa jeune intelligence à des tours de force qui sont le lot des hommes mûrs. Au lieu de gâcher sa jeunesse dans des plaisirs malsains, il avait appris de bonne heure à tremper son caractère, et par la fréquentation constante d'un homme qui l'avait guidé avec clairvoyance, il pouvait aujourd'hui, malgré ses vingt et un ans, parler d'égal à égal avec son père. On oublie trop que la jeunesse sérieuse peut, quand elle est encour;mv<>. quand elle n'est pas bridée par une vieillesse têtue et jalouse de ses prérogatives, atteindre à des sommets grandioses. C'est pour avoir souffert H travaillé dans leur
jeunes*»' que les jaunes généraux do la Révolution Française ont l'ait des prodiges. Il faut donner à l'enfani une éducation telle qu'à l'âge de vingt ans il devra se considérer un homme capable d'initiative • d'énergie. Dans l'histoire du nasse il trouvera des exemples, dans le présent il aura les conseils de l'expérience et à vingtans il sera susceptible de conduire une armée, de diriger une exploration ou
: •; à la tête d'une grande entreprise.
si pour n'avoir pas connu la criminelle maxime : 11 faut que jeunesse se passe, que Navérendrye a pu Eaire de ses jeunes fils des hommes qui ont découvert avec lui < luesl Canadien. Aussi il ne fut pas surpris de voir François donner un aperçu nouveau sur l'exploration.
-"Qu'est-ce qui te fait croire cela, François ?
"La configuration générale de ce pays où tout est immense. Voyez le Saint-Laurent, voyez les Grands Lacs que nous avons issés. El depuis que nous sommes sur ce nouveau versant, voyez ces nouveaux lacs et ces nouvelles rivières qui se jettent dans d'autres lacs sans que nous paraissions jais pouvoir arriver au bout de cette chaîne.
— "C'est en somme une impression que tu retires de cette immensité?
— "C'est plus qu'une impression. C'est une intuition produite par l'étude du ter- □ Aiusi ce lac sur lequel nous avons établi le fort Maurepas, où se déverse-t-il ?
"Mais il me semble, dit Louis-Joseph, «pie les récits des Indiens indiquent clairement qu'il communique avec une mer au nord, celle que découvrirent, par terre, deux Français, et où les Anglais maintiennent (ies forts encore aujourd'hui. Il im-
rte même de contrecarrer leurs inquiétantes activités.
Comme Louis-Joseph prononçait sa dernière phrase, Jean-Baptiste entra. Il jeta un rapide coup d'oeil autour du salon, puis il demanda.
— "Avez- vous vu Cerf- Agile?
—"Non.
—"Il m'a semblé l'apercevoir auprès du magasin, répondit Louis- Joseph.
— "Ce n'était pas lui, c'est Front-de- Buffle qui aide Pierre à faire l'inventaire de nos réserves. Je me suis informé, personne ne sait où il est.
— "Sa présence t'est-elle indispensable?
demanda Lavérendrye.
— " Pas précisément. . .
— "Si tu as besoin d'aide pourquoi ne demandes:tu pas celle d'un de nos employés?. . .
— 'Me n'ai besoin de personne actuellement, père. Je surveillais simplement ( !erf-Agile.
— "Tu le surveillais?. . . N'est-il pas assez grand pour se guider lui-même?
— "Autrefois on pouvait le laisser maître de ses mouvements, mais depuis notre retour, depuis hier en particulier.
Tout le monde écoutait étonné.
— "Explique-toi, fit Lavérendrye.
Jean-Baptiste ne trouvait pas la réponse aussi facile à faire que la demande. Il hésitait et semblait embarrassé d'être obligé, dans un moment où tout était encore confus dans sa pensée, de devoir donner des précisions.
— "J'ai appris, hier soir, des choses qui me font croire que l'attitude de Cerf -Agile envers nous n'est plus aussi franche que par le passé.
— "Et quelles sont ces choses si graves que tu as apprises?
— "Cerf -Agile a fait une scène de jalousie à Pâle- Aurore. . .
— "Et c'est de cela, dit en riant Louis- Joseph, que tu déduis que Cerf- Agile a de mauvaises intentions?
— "De plus, acheva Jean-Baptiste qui ne fit pas attention à l'interruption de son frère et au sourire qui se dessinait sur les lèvres de son père et de François, quelques instants auparavant Rose-des-Bois m'a fait une déclaration d'amour des plus intempestives.
— "De mieux en mieux. Décidément, tu as du succès au près de ces dames!. . .
— "Et d'après ce que m'a dit Pâle- Aurore, il serait bon de nous méfier de Cerf- Agile.
— "Allons, Jean-Baptiste dit Lavérendrye paternellement, c'est une querelle d'amoureux. Tout passera et dans quelques jours nous n'entendrons plus parler de rien.
Pierre entrait tout surexcité.
—"Père!
—"Eh bien?
"Quelqu'un d'entre vous a-t-il pénétré dans le magasin, hier !
— ' ' Pas que je sache.
— "Alors il doit y avoir un voleur dans le fort.
— "Un vol : Il y a bien longtemps que nous n'avons eu à nous en plaindre.
— "J'ai trouvé une des fenêtres du magasin enfoncée. Je ne m'en suis pas aperçu en entrant, du fait qu'elle se trouve du coté de la poudrière et qu'un ballot de fourrures m'empêchait de sentir le courant d'air. Tout, cependant, était en ordre et je n'ai pins rien trouver d'insolite qu'au moment de compter nos barillets d'eau-devie. Il en manquait un.
— "Vous voyez, dit Jean-Baptiste que j'avais raison de craindre quelque chose. Décidé à faire un mauvais coup, Cerf -Agi le aura voulu se donner du courage en s 'enivrant.
— "Tout cela devient sérieux, déclara Lavérendrye.
Après avoir réfléchi un instant, il dit. à Louis- José pli.
— "Va me chercher Pâle-Aurore et Rose- -des-Bois. mon enfant.
Et quand ce dernier fut sorti il s'adressa à Jean-Baptiste.
— "J'ai eu tort de prendre un peu trop à la légère ton avertissement, tout à l'heure. J'aurais dû comprendre que ton caractère sérieux ne se serait pas arrêté à des futilités d'amoureux. Mais devant la découverte de Pierre, devant son insistance je me fais un devoir d'approfondir ce que tu viens de nous signaler.
— "Vous me faites plaisir de parler ainsi, mon père. Vous avez raison de croire que si j'avais pensé qu'il n'y avait qu'une gaminerie dans l'attitude de Cerf -Agile je ne vous en aurais rien dit.
— "Je devais en effet m'en douter.
Lavérendrye songeait à tout ce qui s'était produit depuis le commencement de l'hiver : les souffrances que ses fils et lui avaient endurées, la mort de son neveu, les inquiétudes contre lesquelles chaque jour il devait lutter. L'épreuve était pénible. Et voici qu'aujourd'hui d'autres survenaient encore. Au moment où il croyait (lue tout pourrait marcher et qu'il pourrait de nouveau aller de l'avant, une défection se faisait parmi ceux qu'il aimait. Il sentit un vaste découragement l'envahir. Mais soudain il se rappela qu'il avait devant lui ses fils, ses autres lui-même. Ils parlaient entre eux gravement et rien chez eux ne révélait une faiblesse. Allons, jus
qu'au bout il resterait le père, le ohef en (pii on a toujours confiance.
Louis- Joseph venait d'entrer suivi de Pâle-Aurore et de Rose-des-Bois.
Lavérendrye jeta un regard scrutateur sut- les deux jeunes filles. Pâle-Aurore, timide, baissait modestement les yeux qu'elle lie levait que pour fixer Jean-Baptiste avec tendresse. Rose-des-Bois dissimulait les siens sous ses paupières sombres et parfois elle jetait aux jeunes gens un regard de défi mêlé de haine. Lavérendrye se rendit compte immédiatement que l'inquiétude de ses fils avait une cause plus terrible qu'ils ne le pensaient eux-mêmes. Si Pâle-Aurore avait changé ce n'était que par le sentiment qu'elle savait connu et qui la rendait plus sympathique encore. Rose-des-Bois au contraire semblait un reptile venimeux dont la morsure était à craindre.
— "Je vous ai fait venir afin de savoir quand vous avez vu Cerf-Agile pour la dernière fois.
Pâle-Aurore leva des yeux étonnés. Etaitce pour cela qu'on l'avait fait demander? Cerf-Agile n'était donc plus au fort? Enivrée de bonheur, les réalités de la vie lui avaient échappé. Elle se souvint tout à coup que la veille au soir, après avoir quitté Jean-Baptiste, elle avait vu une ombre s'échapper de la tente de l'Indien. Mais était-ce lui.' Pouvait-elle sur la foi d'un soupçon affirmer qu'elle avait vu Cerf- Agile? Qu'elle était, d'autre part, la raison qui faisait agir son maître? Tout cela l 'étonnait et elle ne pouvait se résoudre à ré pondre.
— "Pâle-Aurore ?
Le chef l'interrogeait. 11 fallait dire quelque chose.
— "Monseigneur, je n'ai pas vu Cerf- Agile depuis hier soir.
Jean-Baptiste la regardait. Il l'encourageait à parler. Elle restait perplexe, troublée ne sachant plus que dire. Fallaitil mentionner ses soupçons? Déjà Lavérendrye interrogeai! sa soeur.
— "J'ai vu Cerf-Agile ce matin, au lever du soleil, répondit cette dernière.
— "Où L 'as-tu rencontré?
— " Dans la cour du fort.
— "Que faisais-tu donc sitôt levée?
— "La chaleur m'avait jetée hors de ma tente.
— " E1 < !erf-Agile .' Que faisait-il là ?
-"11 m'a dit qu'il allait naviguer sur le tac et essayer de prendre du poisson. — "L'as- tu revu?
— "Non.
— "De quel coté s'est-il dirigé?
— "Je ne sais pas.
— "Qu 'avait-il avec lui?
— "Je ne sais pas.
—"N'avait-il pas un tonnelet avec lui?
Rose-des-Bois tressaillit imperceptiblement.
— "Je ne sais pas.
Lavérendrye vit qu'il n'y avait plus rien à tirer d'elle.
"C'est bien. Tu peux partir, mais ne sors pas du fort.
Quand elle se fut éloignée, Pâle- Aurore demanda à Jean-Baptiste qui s'était approchée il 'elle.
•"Qu'y a-t-il? Pourquoi cet interrogatoire au sujet de Cerf -Agile?
"J 'ai dit à mon père la conversation que tu as eue avec Lui et au moment où je le mettais en garde, Pierre est venu nous due que le magasin avait été visité pendant la nuit. La disparition de Cerf -Agile l'accuse.
— "Comment? Croyez- vous que sa disparition pourrait avoir des conséquences fâcheuses pour nous?
— "Hélas! Tu as pu remarquer toi-même tout à l'heure l'attitude de Rose-des- Bois. Je La crois l'âme de ce malaise qui règne sur nous.
— ''Mais le départ de Cerf -Agile n'est «pie naturel.
— " Dans un autre moment, il le serait en effet. Aujourd'hui après tout ce que nous avons appris, les choses prennent un aspect redoutable et mystérieux.
Pâle- Aurore frissonna devant le danger qui subitement se révélait à ses yeux.
— "Jean-Baptiste, mon bien-aimé, j'ai du remords.
— "Mais, ma chérie.
— "Je n'ai pas dit tout ce que je savais.
— "Rose-des-Bois t'aurait-elle fait peur?
— "Non. J'ai cru qu'en parlant j'accuserais Cerf-Agile et je ne voulais pas l'accabler, lui qui souffre déjà tant par moi.
— "L'heure est à la vérité, ma chère Pâle-Aurore, et tu connais assez mon père pour savoir que sa conduite n'est dictée que par sa droiture.
— 1 ' Pardonnez-moi.
Lavérendrye, depuis un moment, les regardait, discuter. Quand il vit la jeune fille baisser la tête avec tristesse, il demanda.
—"Qu'y a-t-il?
— " Père, Pâle-Aurore voudrait vous parler.
— "Monseigneur, je regrette de ne vous avoir pas dit qu'hier soir en rentrant dans ma tente j'ai cru voir Cerf -Agile qui sortait de la sienne.
— "A quel moment était-ce?
— "Je venais de quitter . . .
— "Nous avions parlé ensemble une partie de la soirée, dit Jean-Baptiste.
— "L'amour sous les étoiles? dit malicieusement Louis-Joseph.
Pâle-Aurore rougit jusqu'au fond des yeux, tandis que Jean-Baptiste regardait son frère d'un air courroucé.
— "Continue, dit Lavérendrye et ne prête pas attention à leurs remarques.
— "Mais, Monseigneur, c'est tout ce que j 'ai observé.
— "Dans le courant de la nuit, Rose-des- Bois ne t'a-t-elle pas semblé un peu nerveuse ?
— "Je n'ai rien vu, Monseigneur, je dormais si bien, fit-elle en regardant Jean- Baptiste avec tendresse.
— "Oui, le sommeil du juste fit Louis- Joseph.
— ' ' C 'est bien.
Lavérendrye réfléchit un instant encore et sembla oublier cette affaire. Une autre attirait son attention d'une façon plus poignante. Il n'avait pas de nouvelles de Bourassa et cela l'inquiétait.
Le P. Aulneau entra avec Front-de- Boeuf.
Lavérendrye mit le missionnaire au courant de la situation. Celui-ci montra un étonnement douloureux.
— "Quelles nouvelles? demanda l'explorateur à l'Indien.
Front-de-Buffle secoua la tête dans un geste négatif.
— -"Aucun signe des canots, fit Jean- Baptiste ?
— "C'est bien étrange, remarqua Lavérendrye. Partis avant nous et déjà à moitié route quand nous les avons rencontrés, huit jours après notre départ de Montréal, il y a longtemps qu'ils devraient être ici, avec Bourassa que j'ai dépêché à leur rencontre.
— "Je crois qu'il serait bon. dit Jeanlîaptiste d'envoyer de nouveaux canots avec mission de revenir avec le convoi s'ils le rencontrent, ou dans le cas contraire de descendre jusqu'à Michillimakinac.
— "C'est aussi mon avis, fit François.
' Inutile d'ailleurs de se faire illusion, le danger que courent les canots est très grand, La famine dont nous avons souffert et dont nous souffrons encore, les bandes d'Indiens qui nous entourent en souffrent aussi. Et qui sait jusqu'où le besoin peut pousser ces tribus malgré l'amitié que la plupart d'entre elles professent à notre égard ? Xon seulement les vivres que nous attendons et qui nous sont devenus indispensables sont en danger, mais aussi les compagnons qui nous les amènent.
— "Je n'envisage pas la situation de façon aussi sombre, répondit Lavérendrye d'un ton d'encouragement. Je connais les hommes qui conduisent la flotille. et Legros qui la dirige est un de nos meilleurs officiers. Je sais qu'ils sont bien armés. Je sais aussi que les vivres sont répartis de telle sorte entre les canots qu'ils ne risquent guère de sombrer, à moins de tempête extraordinaire. Or nous n'avons aucune raison de croire, n'est-ce pas. Louis- Joseph, que la température ait été autre par là dans ces derniers jours qu'elle ne l'a été ici où elle a été idéale. Cependant, nous ne saurions prendre trop de précautions pour assurer l'arrivée des ravitaillements. Il serait donc bon qu'une expédition s'organisât sur le champ et partît au devant de Legros et de ses hommes.
— "C'est la meilleure solution dit François.
— "Puisque vous semblez tous de cet avis, ne perdons pas de temps. Pierre, va dire aux hommes de se préparer à partir demain matin.
— "Combien feront partie de l'expédition?
— "L'ne vingtaine.
— "J'aurais une faveur à vous demander, fit le P. Aulneau.
— "Vous savez qu'elle est accordée si c'est en mon pouvoir.
— "De par la mort de votre neveu et le retour de vos fils du fort Maurepas le pays que vous aviez l'intention de parcourir se trouve donc fermé pour quelque temps encore, pour vous comme pour moi. Immobilisé ici. je n'ai pas eu l'occasion de voir de
mes confrères en religion. Il me fut donc impossible de satisfaire ma conscience et de chercher à mon tour direction dans ma vie spirituelle.
— "Je ne me vois guère en droit de refuser une semblable requête, mais je ne puis m 'empêcher de vous avertir du péril auquel vous vous exposez.
— "Que cette crainte ne vous arrête pas. La place d'un ministre de Dieu n'est-elle pas toujours au plus fort du danger?
—"Mais. . .
— "Ne serai-je pas entre les mains de Dieu? Craignez- vous de sentir ma mort peser sur votre conscience, ajouta le prêtre en souriant ?
— "Xon. non. allez. Père.
— "Vous allez sans doute donner un de vos fils comme chef à l'expédition?
Lavérendrye sentit son coeur battre à coups précipités. La mort de la Jemmeraye était trop récente pour qu'elle fût oubliée. Malgré lui. des craintes l'empêchaient de se séparer si tôt de ses fils. Il aurait voulu les garder quelque temps encore autour de lui. Il répondit :
— "Telle n'était pas mon intention. J'avais pensé à donner le commandement à La Londette qui est sérieux et qui connait bien le chemin.
— "J'aurais aimé être accompagné de Jean-Baptiste.
Celui-ci regarda en soupirant Pâle-Aurore qui montrait un visage attristé, tandis que Lavérendrye répondait.
— "Rien ne l'oblige à rester ici. si ce n 'est . . .
— "Xe sera-ce pas au contraire une bonne occasion pour lui, ajouta malicieusement le prêtre en jetant un coup d'oeil aux deux amoureux, de procurer un magnifique trousseau à sa fiancée ?
— "Vous avez raison, fit Jean-Baptiste en souriant. Pâle-Aurore n 'en sera que plus récompensée pour avoir attendu un peu.
— "Et au retour je bénirai votre mariage-
— "Xous aurons des provisions. . .
— "Rien donc ne manquera à la fête.
Tous étaient heureux. Les choses s'arrangeaient bien et un souffle d'espérance réjouissait les coeurs.
— "Allons, dit Lavérendrye, allez préparer votre départ. Jean-Baptiste, tu aideras Pierre dans le choix des hommes, et vous père, ajouta-t-il d'un ton enjoué, il
faudra dire votiv messe avant le lever du soleil.
Dans la Boirée, Jean-Baptiste vit Pâle- Aurore accourir vers Lui affolée.
- •'* Ave/.- vous vu I\ose-des-l>ois, deman-
da-t-elle1
— "Non, que se passe-t-il encore?
— "Je ne sais. En arrivant dans ma tente, j'ai constaté que ma soeur a enlevé toutes ses affaires.
Jean-Baptiste resta songeur.
— " Viens avec moi.
Ils se dirigèrent vers La sentinelle qui gardait L'entrée du tort. Il lui demanda :
"As-tu vu passer Rose-des-Bois?
"Oui. Elle est sortie ce matin en disant qu'elle allait à La rencontre de Cerf- Agile.
— "C'est bien.
"Oh! mon ami, dit Pâle-Aurore inquiète et tremblante, j'ai peur de vous voir partir.
— "Ma chérie, chasse de ta pensée ces tristes idées.
— "J'ai peur, horriblement peur.
Jean-Baptiste La prit doucement dans ses bras et La déposant sur le seuil de sa tente, il l'embrassa.
— "A demain, ma douce fiancée.
A L'heure où le soleil levant embrasait l'horizon de ses feux empourprés, une clochette tintait dans la chapelle du fort.
Le prêtre élevait ses humbles regards vers son créateur et dans la nef ceux qui allaient partir se remettaient entre les mains de Dieu.
Le P. Aulneau pria longuement.
Eut-il un pressentiment? Sa messe fut dite avec la ferveur d'un nouvel ordonné.
— "Seigneur, disait-il dans son coeur, Seigneur à qui tout appartient dans le ciel et sur la terre, je veux aussi me clonner à vous, par une oblation volontaire; je veux être à vous pour toujours.
"Dans la simplicité de mon coeur, je m'offre à vous aujourd'hui, mon Dieu, pour vous servir à jamais, pour vous obéir, pour m 'immoler sans cesse à votre gloire.
"Recevez-moi avec l'oblation sainte de votre précieux corps, que je vous offre aujourd'hui en présence des anges qui assistent invisiblement à ce sacrifice; et is qu'il porte des fruits de salut pour moi et pour votre peuple.
"Toutes les fautes et tous les crimes que j'ai commis devant vous et devant vos
saints anges, depuis le jour où j'ai commencé à pécher jusqu'à ce jour, je vous les offre, Seigneur, sur votre autel de propitiation afin que vous les consumiez par le feu de votre amour, que vous effaciez toutes les taches dont ils ont souillé ma conscience, et qu'après l'avoir purifiée, vous me rendiez votre grâce que mes péchés m'avaient fait perdre, me les pardonnant tous pleinement, et me recevant, dans votre miséricorde, au baiser de paix.
"Que puis-je faire pour expier mes péchés, que de les confesser humblement avec une amère douleur, et d'implorer sans cesse votre clémence?
"J'ai une vive horreur de tous mes péchés. . . Pardonnez-les moi, Seigneur, pardonnez-les moi pour la gloire de votre saint nom. Sauvez mon âme que vous avez rachetée au prix de votre sang.
" Voilà que je m'abandonne à votre miséricorde ; je me remets entre vos mains : traitez-moi selon votre volonté et non selon ma malice et mon iniquité.
"Je vous offre aussi tous les pieux désirs des âmes fidèles, les besoins de mes parents, de mes amis, de tous ceux que j'aime ; de ceux qui m 'ont fait ou à d 'autres quelque bien pour l'amour de vous; de ceux qui ont demandé ou désiré que j'offrisse des prières et le Saint Sacrifice pour eux et pour les leurs, soit qu'ils vivent encore en la chair, soit que le temps ait fini pour eux.
"Aidez-nous à l'heure de notre mort.
Et quand la messe terminée il se retourna pour les bénir, il apparut transfiguré. Une joie céleste illuminait son visage et de ses lèvres tombèrent, une fois encore, des paroles de grâce et de miséricorde.
Les canots étaient prêts.
Montés dans les embarcations dix-neuf employés, attendaient le moment du départ.
— "Avez- vous d'autres ordres demanda Jean-Baptiste ?
Lavérendrye venait de jeter un dernier regard aux nommes.
— "Je n'ai qu'un mot à ajouter. Depuis que je me suis engagé dans cette oeuvre, j'ai toujours eu soin de me concilier la bonne volonté, l'attachement puis-je dire des tribus indiennes dont j 'ai dû fouler le territoire. Il importe que nous continuions cette politique de paix. S'il vous arrivait, au cours de ce voyage, de ren-
contrer des bandes d'Indiens maraudeurs que l'appât du butin pousserait à des actes offensifs, usez avant tout, je vous en prie, de moyens persuasifs pour les éloigner; ne vous servez de vos armes qu'à la ' dernière extrimité. Jusqu'à ce jour, grâce à Dieu, jamais je n'ai eu besoin de recourir à la violence. Notre succès dépend avant tout de notre prudence; je ne saurais trop vous recommander de toujours y penser.
— 4 'Mon père, vous me connaissez assez pour savoir que vos désirs sont pour moi des ordres. Vous pouvez donc être sûr que nous ne nous servirons de nos armes qu'en cas de nécessité absolue.
— "Et j'espère que dans ce cas, dit le P. Auineau, les prières que je ne cesserai • l'adresser au ciel auront pour effet d'éviter le sang.
— "Que Dieu vous entende, répondit l 'explorateur.
— "Je souhaite que nos craintes n'aient aucun fondement, ajouta François, et que tout se passe sans la moindre alerte.
— "Au revoir père, dit Jean-Baptiste.
— "A bientôt, mon fils, et que Dieu te conduise, qu'il veille sur toi et sur tous ceux qui t'accompagnent.
Il le serra dans ses bras, et une douleur lui déchira le coeur.
— "Au revoir, Pâle- Aurore.
— "Au revoir, mon bien-aimé.
Tandis qu'il l'embrassait, Jean-Baptiste sentait des larmes qui coulaient sur ses joues.
— "Ne pleures pas. ma chère Pâle-Aurore, nous serons bientôt réunis... En route, mes amis.
Les canots s'enfuyaient vers le large.
Des signes d'adieu s'échangeaient. François dit à son père.
— "Aurait-il commandé pour eux, il eut été impossible de choisir un plus beau jour pour leur départ. . . Nous pourrons retenir cette date du 8 de juin.
— "Faisons des voeux, mes enfants, pour qu'ils nous reviennent bien vite. Il me tarde de mettre à profit ce beau temps, pour parti ?• nous-mêmes. Vous in 'accompagnerez tous deux, François et Louis- Joseph.
— "Et moi, mon père? demanda Pierre.
— "Pour toi, j'ai d'autres projets. Tu as besoin de te reposer de tes fatigues de l'hiver. <*t des souffrances morales que tu
as endurées pour qu'un séjour ici te soit nécessaire. Tu aideras Jean-Baptiste que je compte laisser aussi. Ce serait cruel de ma part de le séparer si vite de Pâle- Aurore qui sera sa femme à son retour. A vous deux, vous mènerez tout à fait à bien l'alliance qu'il a si bien commencée avec les Gris. Puisqu'il a été fait un de leurs chefs qui, mieux que lui pourrait achever cette indispensable partie de notre oeuvre?
— "Vous avez raison, dit François.
Pâle- Aurore regardait, la mort dans l'âme, les canots disparaître derrière les îles. Soudain sous le soleil ardent elle eut froid et s'enfuit dans sa tente où elle pleura. . .
— 1 1 Quel charme ! disait le P. Auineau à Jean-Baptiste en admirant le paysage qui se déroulait sous ses yeux, quel charme revêtent ces voyages sur les belles rivières et les beaux lacs de ce merveilleux pays... Est-ce qu'une belle journée comme celleci n'invite pas à célébrer la grandeur du Créateur et à jouir de la vie dans la plénitude de tout ce qu'elle offre et de doux et de pur? Qu'il fait bon se laisser glisser au fil de l'eau, et quel plaisir c'est aux yeux de voir la rame retirer de l'onde ces perles argentées !
— "Nous sommes, en effet, bien favorisés dans notre voyage, répondit Jean-Baptiste avec un sourire mélancolique.
Les canots poussés par des mains vigoureueses avançaient repidement. Le soleil plongeant dans l'eau renvoyait sur les visages des reflets agités. Quelques hommes chantaient et leurs notes gaies bondissaient d'un bord à l'autre du lac pour aller réveiller les échos des bois. Des plaisanteries s'échangeaient d'un canot à l'autre et venaient frapper les oreilles, avec retardement, dans une cascade désordonnée. Les oiseaux mêlaient leur voix au concert et les sapins répandaient leur enivrante senteur.
La journée avait été chaude. Le soleil déclinant à l'horizon fuyait, chassé par une brise rafraîchissante.
— "Nous avons fait sept lieues aujourd'hui, dit Jean-Baptiste. La nuit va venir. Il serait bon de nous arrêter et de préparer notre campement.
— "Comme vous voudrez, dit le missionnaire.
— ' 1 Plus vite, fit fils de Lavérendrye aux rameurs, et pointez sur l'île qui se trouve eu axant de vous, à droite.
Puis il fit signe aux autres canots tandis que le sien montrait le chemin. Quelques minutes après les embarcations venaient avec un bruit sourd échouer une à une SUT le sable.
Une plage en demi-circonférence s'étendait à l'Est de L'île. Dans le fond un rideau de sapins laissait filtrer les rayons rouges ,it or d'un soleil qui se mourait. Les arbres semblaient en l'eu. Bientôt des i cuites roses, jaunes et oranges descendaient vers le sol en de Larges rubans horizontaux, laissant ici et là des lambeaux <pii s'accrochaient aux branches. Un vert loue»'' balaya ees couleurs chatoyantes qui lui-même disparut pour faire place à une dernière lumière pâle et mystérieuse. Sur le lac, un crépuscule bleu se levait lentement, voilant la masse sombre des eaux qui s'endormaient et de la forêt silencieuse. Un crépitement se fit entendre.
Un immense brasier éclaira la plage et les hommes vinrent s'assoir autour du feu. Un employé, l'arme en main gardait les canots. D'autres, placés en sentinelles, se trouvaient du côté des sapins. Tous mangeaient.
— "Quel soulagement, dit le P. Aulneau, de pouvoir se délasser et jouir d'une fraîcheur agréable après une chaude journée.
— ' ' En effet, répondit Jean-Baptiste, et je n'aime rien tant que de voir la flamme d'un brasier qui pétille et les étincelles qui montent et disparaissent dans le ciel.
Chacun d'eux goûtait le charme de cette nuit silencieuse.
— ' ' Vos hommes ont bien manoeuvré, Jean-Baptiste. S'ils continuent ainsi, notre voyage se fera rapidement et pour vous ce sera le moment de votre bonheur.
— "J'ai hâte d'en être là. Pâle-Aurore était bien triste aujourd'hui. Elle a une âme si délicate. Il est rare d'en trouver de pareilles parmi les femmes de chez nous.
— "Votre père a raison de consentir à ce mariage. C'est un exemple qu'un membre de sa famille devait faire. C'est un tort de croire que l'on ne doit pas mélanger le sang de deux races de différentes couleurs. Votre mariage consacrera un fait établi depuis un siècle et plus. Les premiers colons qui ont débarqué sur cette terre n'avaient pas de femmes. Ils se sont alliés avec les Indiennes et nombre d'habitants de la Nouvelle France ont de ce
sang dans les veines. Ils en ont honte. Et pourquoi? Est-ce qu'aux yeux de Dieu toutes les âmes ne sont pas blanches? A l'instar des Aborigènes les blancs ont considéré les Indiennes, pendant trop longtemps, comme des esclaves. C'est à nous catholiques de montrer que nos fils ne commettent pas de mésalliance en épousant ces filles dont le coeur est aussi noble que le nôtre. En les amenant peu à peu à notre civilisation, nous en ferons les mères d'une race forte qui conservera à la tangue française et à notre foi ces immenses pays que vous découvrez. Et plus tard quand les femmes blanches viendront ici elles trouveront des soeurs d'une autre couleur pour les accueillir.
— "Vos paroles sont réconfortantes, père. Bien qu'elles ne me fussent pas nécessaires, je suis heureux de les entendre car des objections m'avaient été faites.
— "Vraiment?
— " Louis- Joseph est jeune. Il sort du collège ... et tout en comprenant que je puisse aimer une sauvagesse il ne pouvait pas comprendre que j'allasse jusqu'au mariage.
—"Oh!
— "Mon père et moi, nous l'avons raisonné et il s'est rangé à notre avis.
— "Peut-être un jour sera-t-il pris au charme dans lequel vous succombez aujourd'hui.
— "Je lui souhaite de trouver une compagne digne de Pâle-Aurore.
Tandis qu'il parlait, Jean-Baptiste avait cru distinguer des ombres qui glissaient sur le lac. "Ce n'est rien, avait-il pensé''. Et il avait vu quelques employés qui s'étaient levés pour changer de place autour du feu. De temps en temps, une main s'abattait avec force et rage sur une joue, sur un front, sur un bras, sur une cuisse écrasait un moustique qui venait de piquer. Du côté des sapins, au milieu de la gaieté et des cris des employés, un soupir, suivi d'une chûte de corps tombant avec un bruit mat sur le sol, se fit entendre. . . Puis un deuxième soupir suivi d'une deuxième chûte. . . Et tout à coup un cri effroyable se fit entendre.
— "Aux armes!. . . Les Indiens!. . .
Aveuglé par les flammes du foyer, Jean- Baptiste ne pouvait pas distinguer ce qui se passait. Des coups de feu retentirent. Les employés, surpris, s'étaient vite remis
de leur surprise et ils se défendaient vaillamment, courageusement contre cette soudaine attaque. Des cris de mourants se firent entendre. Des clameurs se mêlaient au sifflement des flèches. Un immense feu s'éleva bientôt sur le bord du lac. Les canots flambaient. Jean-Baptiste put voir alors les Sioux aux prises avec les employés. Une lueur sinistre éclairait le lieu du carnage.
— "Prenez garde!... Protégez-vous, père.
Le P. Aulneau priait.
Quelques uns étaient morts. Leurs corps gisaient à côté d'une flèche; les autres, le ventre ouvert d'un coup de poignard. Jean-Baptiste vit avec horreur un Sioux fracasser le crâne de Lapierre ; il redoubla d'acharnement dans sa défense, frappant ici, frappant là, abattant chaque fois son homme.
— "Les lâches!. . . Les misérables!. . ,
Un sauvage s'élança sur lui; il lui déchargea son pistolet en pleine poitrine; l'autre tomba en rugissant.
Des dix-neuf employés trois ou quatre restaient seuls debout. Ils se replièrent sous la ruée des Indiens et encadrèrent Jean-Baptiste et le P. Aulneau.
— "Attention, Marion, à ta droite. Frappe.
Hélas, celui-ci s'écroulait la face contre terre, mort.
— "Père, bénissez-nous, dit Larocque.
Mais lui aussi s'affaisa le visage ensanglanté.
En tout, ils étaient quatre encore. L'expédition allait être exterminée.
— "Ma peau ne vaut pas chère, cria Beauchemin, mais vous y mettrez le prix quand même. En disant ces paroles, il t racassa le crâne à deux Indiens.
— -"Ah! les cochons, hurla Poitras, ils m'ont cloué le pied avec une flèche. Bandit ! Tu ne l'emporteras pas en paradis. . .
Tout à coup, Jean -Baptiste regarda stupéfait un Sioux qui se dressait devant lui. 11 connaissait cette tête pour l'avoir dàjà vue. Cependant ses paumettes ne saillaient pas. Malgré les couches de peinture, on distinguait un visage européen.
— "Beaulieu! cria-t-il ahuri. Que faistu ici?
— "A nous deux, Monseigneur, ricana Beaulieu. Je suis maître ici.
— "Sois maudit!. . . Misérable traître.
— "Pardonnez-lui, Jean-Baptiste. Pardonnez-leur à tous. . .
Une flèche s'enfonça dans la tête du P. Aulneau et au moment où il s 'af faisait Un sauvage lui plongea son poignard dans la poitrine. Dans un suprême effort où il mit toute sa volonté, le missionnaire leva sa main dans un geste de miséricorde et de pardon, implorant dans sa mort même la pitié du ciel pour ces malheureux.
Beaulieu avait fui la malédiction de Jean-Baptiste.
Celui-ci vit tomber ses deux derniers défenseurs. Les Indiens s'acharnaient sur lui. Sa force semblait décuplée. Avec rage, il offrait une résistance désespérée.
Tout à coup, il sentit une atroce douleur dans les reins. Il tomba le visage contre le sol imbibé de sang .
Une main lui releva brusquement la tête. Et de ses yeux où se lisaient une horrible souffrance, il vit Cerf-Agile qui le regardait en ricanant.
— "Toi aussi? fit Jean-Baptiste dans un douleureux étonnement.
— "Oui! Me voilà. Pour te punir...
Voleur . . .
Cerf -Agile avait rapproché sa figure de celle du fils de Lavérendrye.
— ' ' Ah ! . . . Le misérable ! . . .
Alors Cerf-Agile, grisé par le sang, affolé par la haine et la jalousie, trancha la tête de Jean-Baptiste qu'il lança de côté. Puis s 'acharnant sur le corps avec rage il lui taillada le dos avec son poignard.
Quand il eut fini sa sinistre besogne, dans une sorte de raffinement de moquerie et de cruauté, il orna le cadavre de jarretières et de bracelets de porc-épic.
Tous étaient morts.
La journée qui avait commencé dans un océan d'allégresse se terminait dans une mare de sang.
Les Sioux coupaient et scalpaient les têtes et les jetaient sur des peaux de castors. Mûs par un sentiment superstitieux, ils respectèrent celle du père Aulneau qui semblait en prières.
— Non loin du corps de Jean-Baptiste, une Indienne tenait sa tète entre les mains.
C'était Rose-des-Bois.
Le chef du fiancé de Pâle-Aurore avait les yeux ouverts remplis d'une profonde tristesse. Il avait emporté dans la mort l'horrible spectacle de la trahison de Cerf-
.il)
. Viril»'. Il regardait Rose-des-Bois qui, elle aussi, ricanait.
— ''Enfin. Me voilà vengée, bien vengée. Tu croyais que je te laisserais à ma soeur. Fous que vous étiez, vous avez compté sans ma lia inc. Vous étiez si sûrs de votre victoire!... Klle n'embrassera pas tes lèvres; elle ne caressera plus les yeux, Jean-Baptiste.
Bt dans un rire hystérique, elle lui perça la langue de La pointe de son poignard, puis elle ereva les yeux qui la regardaienl trop fixement. Des orbites mutilées, des larmes sanglantes s'échappèrent et coulèrent le long des .joues. Soudain, ce visage sembla s'illuminer d'un reflet divin. Rose-des Bois sentit un frison lui parcourir le corps. Son rire cessa peu à peu pour mourir dans un sanglot.
"Ah ! misérable que je suis! J'ai voulu me venger el je me suis trompée, atrocement trompée! Cette vengeance que je caressais comme une satisfaction suprême ne me laisse qu'un vide épouvantable au coeur.
Ce qu'elle avait fait était abominable et inutile. Elle avait cru nourrir une haine profonde et ce n'était que l'exaltation de sou amour. Elle le regardait. Elle l'avait perdu, à .jamais perdu et c'est au moment où jamais plus il ne lui parlerait, qu'elle sentail qu'il lui manquait. Elle ne pourrait plus repaître ses regards des traits qui lui étaient si chers; elle n'entendrait plus cette voix si douce qui l'enivrait. Eli en, plus rien, il était mort. La tête détachée du tronc était mutilée et c'est elle qui avait fait cela. Elle éclata en sanglots.
Tout à coup, elle sursauta.
— "Et ma soeur, murmura-t-elle, qui ne sait rien, qui attend son cher fiancé. . . A ce souvenir elle voulait faire taire les remords et le regret de son crime. Ah!... Ah !.. . D'elle du moins je me suis vengée. -Mais le repentir fut plus fort que sa volonté. Etait-ce sa faute,, si plus douce et plus belle, elle avait su se faire aimer... Elle continuait à lutter. Tant pis, ce qui est fait, est fait... Je suis contente... Ils ne se reverront jamais, plus jamais. . .
La folie s'emparait d'elle. De plus en plus elle divaguait.
— 4 ' C 'est moi qui le verrai ... et c 'est à moi qu'il appartiendra... à moi seule... à moi seule. . . Jean-Baptiste, mon bien-
aimé. . . on voulait te voler à ma tendresse... je me suis défendue... et j'ai gagné. . . Nous serons heureux ensemble.
Elle porta cette tête sanglante à ses lèvres et elle l'embrassa follement.
— "Nous irons loin. . . bien loin, où personne ne pourra nous voir. . . Nous bâtirons une hutte de branches sur le bord d'un ruisseau gazouilleur, et nous l 'écouterons chanter avec le vent et les oiseaux. . . Nous serons heureux. . .
Comme sortant d'un rêve, elle regarda la tête de Jean-Baptiste qui reposait sur ses genoux. Les orbites sanglantes lui firent peur.
— "Ce n'est pas moi, cria-t-eile tout à coup, qui ai fait cela. . . C'est Cerf-Agile... c'est lui le meurtrier.
Brandissant son poignard, elle s'élança parmi les Sioux cherchant son complice, frappant au hasard. Un bras se leva. . . . Elle tomba le crâne fendu d'un coup de hache . . .