LIVRE I, CHAPITRE VIII
Innocent III espérait toujours se mettre lui-même à la tête de Tarmée du Clurist et f accompagner jusqu'en Terre sainte. La mort Tenleva malheureusement au milieu des négociations difficiles qu'il suivait entre les Guelfes et les Gibelins. Sans songer à suivre les croisés, Honorius III voulut continuer Tœuvre de son prédécesseur; mais les princes et les peuples avaient faiblement répondu à Tappel du concile. Les meilleures dispositions s'étaient manifestées dans les provinces au delà du Rhin; le mouvement s'était étendu et arrêté ensuite chez les Hongrois i les derniers convertis du christianisme. Les Vénitiens eurent le talent de se soustraire encore aux devoirs de la croisade sans mécontenter personne. Les Français, bien que le pape eût ordonné de ralentir la guerre contre les Albigeois, préférèrent, par une funeste prévention, retarder de deux ans leur passage, et ne pas se trouver en Orient avec les Germains^. Divisée ainsi de pensée et d'action, quel résultat pouvait atteindre l'entreprise? Les confédérés, dont les cheis furent André n, roi de Hongrie, dit le Jérosolymitain , Léopold VI, duc d'Autriche et Louis I*' duc de Bavière, avaient d'abord eu le dessein de s'arrêter et de se concerter en Chypre^. Là, suivant un conseil souvent présenté par les Orientaux, pendant qu'on menaçait à la fois l'Egypte et la Syrie, on pouvait choisir le point où il convenait le mieux d'attaquer les Sarrasins. Les croisés renoncèrent .ensuite à ce projet et le regrettèrent peut-être. Arrivé au port de Spalatro sur l'Adriatique, le 23 août 1217', André s'embarqua avec les princes allemands et se rendit directement à Saint Jean d'Acre^.
Le roi de Chypre amena sur le continent un corps de chevaliers et de turcoples, commandé par Gautier de Gésarée, connétable du royaume, par Jean et Philippe d'Ibelin, ses oncles, par Gautier et Gremont de Bethsan. L'archevêque de Nicosie, Eustoi^, voulut, à l'exemple d'autres prélats venus d'Occident, partager les fatigues de l'expédition ^ Quand toutes les troupes furent réunies, elles présentèrent une force imposante, qui occupait l'intérieur de
Nouvelle eroÏMd*.
* Contiii. de GtdU, de Tjrr, p. 32 2 ; Guill. de Puy Laurent, HisL Àlhig, ch. xxx, et les lettres d*Honorius III, ap. Bouquet, t. XIX, p. 212, 610, 6i5.
* Lettres d^Honorius III au grand maître de l*Hôpital , à l*arclievéque de Gènes et au roi de Jérusalem, des 24 et 26 juillet 1217 (et non 1216); Paoli, Codice diplom, t. I, p. 32o; Hist. de Chypre, t. II, p. 36.
' Thomas, archidiacre de Spalatro, Hist Salonitanorum pontificnm atqne Spalatensiwn ,
cap. xxTi, Belius, Script. Hangar, t III, p. 873. Ce qu*ont écrit, trop complaisamment au XV* siècle, Thurocz et Bonfinius, sur la croisade du roi André II a perdu depuis long* temps tout crédit, en présence des auteurs originaux mieux connus.
* Contin. de Guill. de Tyr, p. 32 2, 1 archid. Thomas, /oc. cit. M. Reinaud , CArsn. arabes, p. 387.
' Contin, de Gnill. de Tyr, p. 32 2 ;Sanudo , p. 206; Hist, de Chypre, t. II, p. 1 4.
la ville d^Acre et se développait sur la plage. On y comptait deux mille chevaliers complètement équipés', encore un millier de cavaliers, soit simples chevaliers, soit sergents à cheval; vingt mille sergents d'armes à pied , et un nombre plus considérable encore d'autres gens de marche ou de trait ^. Au contraire de ce qui existait chez les Arabes, la cavalerie était toujours, comme Ton voit, dans les armées de la Croix, bien inférieure au nombre des piétons; et cependant, ce qui étonna le plus les Sarrasins dans cette circonstance , ce fut de voir la quantité de chevaux que les Francs avaient pu se procurer ou transporter en Orient^. Depuis l'expédition des rois de France et d'Angleterre, la Syrie n'avait pas vu d'armée chrétienne aussi nombreuse^. Mais l'irrésolution et les résistances des Occidentaux empêchèrent Jean de Brienne de prendre la direction de la guerre. On ne sut tirer aucun grand parti des troupes, tandis qu'elles étaient encore bien disposées. Toute la campagne se borna à trois reconnaissances que suivirent le roi de Jérusalem et le roi de Chypre, réduits, chacun séparément, au commandement de leurs chevaliers.
Dans les premiers jours du mois de novembre ^ l'armée se mit d'abord en marche vers le sud, et, après avoir attendu vainement les Arabes dans la plaine d'Esdrelon , se porta sur le Jourdain. Surpris à Bethsan avec peu de monde, Malec-Adel se retira vers Damas, qu'il crut menacé^. Les chrétiens hésitèrent alors sur la route à prendre; ils s'avancèrent d'abord vers Naplouse et Jérusalem; puis ils revinrent à Saint-Jean d'Acre, en faisant le tour de la mer de Galilée. Aux premiers jours de décembre, ils sortirent de nouveau et se dirigèrent vers le mont Thabor pour détruire les ouvrages élevés par Malec-Adel. La hauteur du fort exigeant des machines qu'ils n'avaient pas, ils se retirèrent après quelques jours d'escarmouche''. Le sultan se chargea plus tard d'accomplir ce qu'ils n'avaient pu faire, en démolissant lui-même le château du Thabor^, qu'il trouvait trop rapproché de Saint-Jean
' « Chevaliers en harnas. > ( Contin. de Gniîl. de Tjrr, p. 3j3.)
' Ibid. liv. XXXI, cb. xi, p. 323.
' Première lettre de Jacques de Vitry à Honorius III, ap. Martène, Thés, antcd, t. III, col. 387.
* Contin. de GailL de Tjr, p. 393-324.
* Olivier le Schol. HUt Damiat, ap. Eccard , Corp. kist. t II , col. 1 398 ; le même dans Bongars , comme III* livre de YHistoria Hierosol. de Jacques de Vitry, p. 1129; 1'*
lettre de Jacques de Vitry À Honorius III. ap. Martëne, Thés. Ânecd. t. III, col. 288.
* M. Reinaud, Chron. arabes, p. 387. Le texte de Jacques de Vitry ( i'* lettre à Honorius « Thés, aneod. t. III, col. 287] porte que les chrétiens s*avancërent jusqu'à Damas même, ce qui est impossible.
^ Contin. de GuiU. de Tyr, liv. XXXI, cb. XII, p. 324-
' M. Reinaud , Chron, or. p. 387 ; Contin. de GaiU. de Tyr, p. 33o.