LIVRE I, CHAPITRE IX
Ërard de Brienne espéra la gagner, et acquérir, en l'obtenant, le comté de isiMsio. Champagne en entier, qui valait bien un royaume. Il était fils d* André ÈnrddaBricBBe de Brienne, baron de Venizy, près de Joigny, cousin par conséquent de PKiiirain«, Jean de Brienne, roi de Jérusalem ^, et propriétaire lui-même de la seigneurie de Ramerupt, près d'Arcis, sur la rivière de TAube. On prévoyait depuis quelque temps la nouvelle croisade que décréta le concile de Latran. Érard prit les devants , et arriva auprès du roi Jean avec la croix de pèlerin ^. Le pape, prévenu par la comtesse Blanche du départ d'Erard et des intentions qu'on lui supposait, ordonna au patriarche de Jérusalem, Albert, de s'opposer à son mariage avec Philippine, jusqu^à ce que le Saint-Siège fût informé du degré exact de leur parenté^. Érard se trouvait depuis quelque temps à Saint-Jean d'Acre dans l'attente et l'incertitude, quand la mort du patriarche Albert lui permit de réaliser enfin ses projets, secrètement approuvés par le ix>i Jean , auprès de qui demeurait la fille du comte Henri ^. Un jour que le roi s'était rendu à Sidon, et que le nouveau patriarche était absent. Philippine, trompant la surveillance apparente dont on l'entourait, sortit du château royal et se rendit à l'hôtel du sire de Ramerupt^. Le lendemain même, Ërard fit célébrer son mariage, et peu de temps après, vers le mois de juin 1 2 1 5 ^, il partit avec sa jeune femme pour la France , suivi d'une nombreuse maison. Épié sur toute la route par les agents de Blanche, il fut arrêté par mille obstacles, emprisonné à Gênes, provoqué en duel au Puy ''; il supporta ou déjoua toutes les épreuves, pénétra enfin en Champagne et se mit à la tête des mécontents. Il réclamait le comté au nom de la reine de Chypre, d'abord, fille aînée du comte Henri, et subsidiairement au nom de Philippine, sa femme, sœur de la reine Alix, toutes deux enfants légitimes de Henri de Champagne et de la reine Isabelle ; car, disait-il , les fiefs ne se transmettent point par des donations ou par des testaments, mais bien
^ Le roi Jean de Brienne était fiis d'Érard I*' de Brienne, frère d* André. (Voy. Albéric des Trois -Fontaines, ap. Bouquet, t. XVIir.p. 785.)
* Extr. des plaintes et de l'exposé d'Érard de Brienne, au cardinal commissaire, Hist.
(2r C^^re^ t. III, p. 61 4.
' Lettres de 1 3 1 5 et 1216 d'Innocent III et d'Honbrias IH aux évéques de France, ap. Baluze, t. II, p. 8ào; Bouquet, t. XVflI, p. 597, 598.
* Contin, de Guill. de Tjrr, p. 319.
^ Ibid, p. 319.
* Le 3 1 juillet 1 3 1 5 , Innocent III écrit de Ferentino aux évéques de France qu'Érard de Brienne , avec une nombreuse compagnie , a touché récemment au port de Gaête et a continué de suite sa route vers la ville de Gênes, sans avoir osé venir lui rendre visite. (Baluze , t. II , p. 84o ; Bouquet , t. XVIII , p. 597.)
^ Hist. de Chypre, t. IH, p. 616.
1215-1219. par la seule vertu du principe d'hérédité, principe supérieur à toutes les dispositions du dernier possesseur ^
Le roi de France et le roi Louis, son fils, déjà associé au pouvoir, refusèrent rhommage que leur présenta Érard, comme étant devenu par son mariage le légitime seigneur des domaines de Troyes et de Brie, et réitérèrent les assurances qu'ils avaient données à Blanche de n'admettre en justice aucune réclamation touchant la propriété du comté de Champagne, avant que Thibaut, son fils, eut atteint Fâge de vingt et un ans; ce qui ajournait forcément l'examen de la question de droit à l'année 1222. Telle est, portent les lettres de Philippe-Auguste et du prince Louis écrites à cette occasion, telle est la coutume du royaume de France, d'après laquelle, nul homme, avant sa vingt et unième année, ne peut être juridiquement inquiété pour un héritage que son père possédait paisiblement au jour de sa mort 2.
D« u iMiiimité Blanche de Navarre était ainsi rassurée, pour quelques années au moins,
et sur le sort des demandes que les enfants du comte Henri voudraient faire
d« Philippine.
prévaloir par les voies légales. Elle avait, d'ailleurs, porté devant la cour de Rome un procès dont l'issue pouvait virtuellement anéantir le droit même que la reine de Chypre et sa sœur disaient avoir au comté. Elle ne les reconnaissait pas comme filles légitimes du comte Henri ; elle demandait que le pape les déclarât enfants adultérins^, attendu que Humfroy de Toron, premier mari de la reine Isabelle, leur mère, vivait encore quand cette princesse avait épousé Henri de Champagne^. Le point de fait était incontestable et d'une extrême gravité, sans qu'il fût besoin d'y rattacher le second mariage de la reine avec le marquis de Montferrat, mort quand elle épousa le comte de Champagne; mais il restait à savoir de l'autorité ecclésiastique si le premier mariage dTsabelle et d'Humfroy n'avait pas été, dès son principe, entaché de nullité, ainsi qu'on l'avait toujours soutenu en Orient^, comme contracté avant l'âge légal d'Isabelle , nullité d'où seraient résultées la légitimité
* LeUre de Louis, fib aîné du roi de * Lettres citées du roi Louis et de I^iiippe-
France , à Jean , roi de Jérusalem , mars 1 3 1 4 . Auguste à Jean de Brienne et Innoeent III .
Cartul, de Champagne, arch. de TEmpire , KX , du mois de mars iai4eti3i6.
1 064 ; Philippe-Auguste à Innocent III , mars ^ Lettres d^Honorius II I de 1 3 1 9 et 1 293,
ta 16, ap. Bouquet, t XYIIf, p. 698; cf. ap. Baluze, t. II,p. 843 et suiv. ap. Bouquet.
Innocent III et Honorius aux évéques de t. XIX, p. 688,739.
France , en 1 2 1 5 et 1 a 1 6 , ap. Bouq. t. XVIII , * Voy. ci^essus , p. 2 5-26.
p. 597, 61 5 ; ttist de Chypre, t. II, p. 4o. ^ Voy. ci-dessus, p. 26-26.