XIV AVERTISSEMENT
et à des troupes étrangères. D'imprudentes agressions et d'odieuses complicités rendirent les rois de Chypre tributaires des sultans d'Egypte. Un dernier rejeton mâle des Lusignan, fils naturel du roi Jean II, prince de génie et de résolution, reprit Famagouste aux Génois et tenta de relever la couronne que les ducs de Savoie n'avaient pu défendre. Venise profita de la mort, peut-être criminellement préparée de Jacques II, et régna effectivement depuis lors sur le pays, au nom de Jacques III et de Catherine Cornaro. Quand la république, dans sa guerre contre les Turcs , jugea opportun de couvrir ostensiblement l'île de son pavillon , pour la facilité de ses communications avec le grand Caraman et le roi de Perse, une courte ambassade eut facilement raison des résistances de Catherine et décida son abdication.
Mon troisième et dernier livre comprend l'histoire de cette période de cent dix-sept années, de 1872 à 1489, époque de luttes continuelles, de difficultés et de désorganisations de tout genre , temps de guerres civiles et de guerres étrangères, durant lequel les Lusignan tentèrent, sans réussir, d'appeler enfin à eux et d'unir au reste de la race franque la population grecque, qui jusque-là, et par Telfet des institutions passées dans l'île avec Guy de Lusignan , avait été tout à fait laissée en dehors de la société européenne.
Telles sont, en quelques mots, la donnée et les divisions principales de mon récit.
Je n'ai pu atténuer des faits qui éclatent dans tout le cours de cette histoire: C'est la profonde répulsion née des dissentiments religieux des siècles précédents et maintenue, pendant tout le moyen âge, entre les Latins et les Grecs par l'humiliation de la conquête.
Mais, si l'histoire a ses exigences, elle a aussi des leçons et des espérances. Fiie montre que, plus les hommes ont été instruits, plus ils ont été disposés à la tolérance et àia concorde. Dans l'insuffisance des renseignements et à la distance où nous sommes, nous ne voyons que deux ou trois noms remarquables parmi les Grecs lettrés de l'île de Chypre admis, durant le moyen âge, au commerce et à Tintimité des familles franques. Au xui* siècle, l'île de Chypre donne à l'Église de Constantinople l'élo-
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quent patriarche Georges-Grégoire , sujet des rois Henri I" et Hugues II
de Lusignan, esprit poli et bienveillant, porté vers les voyages dès l'âge de vingt ans par le désir d'accroître les connaissances qu'il avait acquises dans les écoles de Nicosie; considéré comme apparenté de très-près à la nation latine, tant il se montra toujours favorable au rapprochement des diverses communions chrétiennes, jusqu'à ce que les suggestions d'Andronic I*^ eussent troublé son équité naturelle en le poussant vers les fonctions ecclésiastiques. Au xiv* siècle, le savant Georges Lapithès, rheureux possesseur de beaux domaines sur la côte du canal de Garamanie, près des châteaux royaux de Saint-Hilarion et de Gérines, où il était souvent convié, nous apparaît comme le modèle de ces riches primats grecs restés dans file, tels qu'étaient aussi les parents de Georges- Grégoire, jouissant, chez les Grecs et chez les Latins, de tous les avantages que pouvaient donner l'aisance, le talent, la considération, hormis les droits politiques, réservés aux gens de la race conquérante.
Gombien d'autres hommes honorables du clergé et du monde helléniques, cultivant les lettres dans une sécurité que leurs armes n'auraient pu sans doute assurer à l'île, entre les Turcs d'Asie Mineure et les Arabes d'Afrique, durent voir, pendant le règne de nos princes, qu'il était possible , en respectant de part et d'autre les formes traditionnelles du culte, d'entretenir d'avantageuses communications avec les familles franques, et de partager même les joies de leurs foyers.
Que les clergés orientaux s'instruisent donc! Que les écoles se multiplient dans leur sein et autour d'eux! et les vieilles barrières des défiances politiques tomberont, l'antique union dans la foi avec la diversité des rites nationaux pourra se rétablir, et les populations chrétiennes, soutenues par l'Europe civilisée, aiu^ont bientôt conquis l'affranchissement, l'indépendance et les garanties qui leur sont dus.
Je ne veux pas davantage cacher des croyances dont l'expression aura peut-être été marquée quelquefois dans ce livre, sans que j'en aie jamais désiré le moment ; mais j'affirme qu'en aucune occasion ces sentiments ne m'ont empêché de rechercher librement, dans le domaine des. faits historiques, et d'exposer franchement, en toute circonstance.