LIVRE î, CHAPITRE I
et près de laquelle il débarqua lui-même heureusement le i3 avril suivant, veille de la fête de Pâques.
Le roi Richard, après avoir engagé sa foi à Bérengère par la cérémonie des fiançailles, et pris congé de sa mère, qui retourna en Aquitaine, mit à la voile le lo avril, emmenant avec lui sa sœur Jeanne, veuve du dernier roi de Sicile, et sa future épouse. Les mauvais temps ralentirent sa navigation; il gagna péniblement Tile de Rhodes et la cote d'Asie Mineure ; à peine parvenu à la hauteur du golfe de Satalie, toujours dangereux, il fut assailli par une violente tempête qui dispersa ses vaisseaux.
Mai 1101.
Aux premiers moments de calme, se voyant isolé des siens, il se hâta de gagner les côtes méridionales de Tile de Chypre, d'où il se trouvait le plus rapproché, afin de rallier sa flotte et de rejoindre au plus tôt Philippe- Auguste. Il ignorait les désastres occasionnés par Touragan à ses navires, et était bien loin de soupçonner les événements qui allaient le retenir malgré lui dans rile vers laquelle il se dirigeait, et l'amener à en faire la conquête.
Trois vaisseaux, entraînés par les vents, s'étaient brisés sur les rocher^ de la côte; les naufragés, dépouillés et maltraités par une population hostile, quoique chrétienne, n'avaient pu qu'avec peine gagner les premières habitations de Limassol, à l'ouest des ruines de l'ancienne ville d'Amathonte, où ils étaient retenus conune prisonniers. Le navire sur lequel se trouvaient sa sœur et sa fiancée, éloigné plus que les autres du corps de la flotte, était parvenu avec peine dans la rade de Limassol , y cherchant un abri ; les mariniers, après avoir vainement demandé l'accès du port, où les princesses, fatiguées d'un mois de traversée, voulaient débarquer, s'étaient vus obligés de jeter l'ancre loin du rivage, dans une mer ouverte et encore agitée ^
Richard v««t reposer
sa flotte
sor 1rs côlfs
de
Chypre.
L'ile de Chypre, l'une des provinces les plus fertiles de l'empire byzantin, était depuis quelques années sous la souveraineté d'u0 prince de la famille impériale. Isaac Comnène avait été d'abord gouverneur de l'Arménie, vaste contrée dont les limites politiques, souvent modifiées, confinaient alors, vers le sud -est, à la principauté des Francs d'Antioche. Obligé de s'enfuir du pays
Maavaîaos dispoeitions
d'Isaae Comnèof.
' Vinisattf , p. 3 1 8- 32 1 ; Contin. de GuUl. de Tyr, dans les Hiu, occU. des croùadet, t. II, p. 169 et sviv. BroDipion, col. 1 197; Roger de Hoveden , Annal, ap. Savile , Script. Anifi. p. 690 ; Benoit de PélerL. t. II , p. 6dii -
646 ; Guill. de Neubrige , Historia si»e Chronicon, éd. Hearn, 1719, t. II, ann. 1191; Hist. de Chypre 1 1. II , p. 3. Nous désignerons sous ce dernier titre les deux volumes de nos preuves déjà puUiés.
Mai 1191. OÙ il avait voulu se rendre indépendant lors de Tavénement d'Andronic I**, son ennemi personnel, Isaac s'était réfugié en Chypre. Il avait commencé par établir son autorité en publiant de fausses lettres impériales, qui l'instituaient duc ou catapan de File, titre affecté ordinairement aux gouverneurs des provinces de l'empire ^ Ne songeant dès lors qua augmenter sa fortune afin d'assurer son indépendance, et sacrifiant tout à ses vues d'ambition, il avait traité odieusement les habitants de l'ile, les accablant d'impôts, confisquant arbitrairement le patrimoine des familles les plus opulentes, réser>'ant ses seules faveurs aux soldats venus avec lui ou à ceux qu'il appelait dans l'île. Ses forces et ses richesses s'accrurent bientôt assez pour lui faire dédaigner le pardon de Constantinople, qu'on lui avait offert déjà. Rassuré d'ailleurs sur une attaque d'Ândronic, qui manquait de marine, il se fit proclamer empereur de Chypre, en attendant l'occasion d'arriver, s'il lui était possible, à une plus haute destinée^. Sa haine contre les Francs, naturelle chez les Grecs d'autrefois, s'était accrue à la suite' de démêlés qu'il avait eus avec eux dans son gouvernement d'Asie ; ses appréhensions l'avaient augmentée encore depuis les préparatifs de la nouvelle croisade des princes d'Europe. Il conmiuniquait à Saladin tous ses renseignements sur les armements des Latins; il gênait les approvisionnements que les Francs de Syrie avaient facilement obtenus jusque-là de l'ile de Chypre^; il les soumettait à des droits exorbitants, ou les prohibait tout à coup; enfin, par un excès de défiance qui faisait surtout sa sécurité et qui devait occasionner sa perte, il avait défendu de laisser aborder dans l'île aucun navire des croisés^.
iirofase Eu rccevaut les nouvelles des côtes du sud-ouest, il accourut àLimassol,
lu débarque me Dt n i* » t r * n t i * ^^^^
•m Anglais, et fit diriger des forces sur ce point, afin de repousser les Latins, s ils s'y présentaient. La Chronique d'outre-mer lui reproche, à cette occasion, quelques actes de cruauté qui sont peu vraisemblables^. Mais Comnène, s'il ne fit pas massacrer les naufragés , ne témoigna aucune pitié pour eux ; il refusa de rendre leurs biens, il en exigea durement des otages, et les obligea de cher-
* Hist. de Chypre, t. III, p. 812. * Contin, de GuUL de Tyr. p. 159-160;
' Nicétas Choniate, 1. 1, p. 5, éd. Bonn. Roger de Hoveden, p. SgS; Raoul de Cog-
p. 377; le moine Néophyte, De calanùtatibus geshale, Chron. angl. ap. Martène, AmpUss.
Cypri, lettre écrite en 1196» ap. Cotelier, collectioy t. V, col. 817; Guill. de Neubrige,
Ecclesiœ grœcœ monumenta, t. II , p. 457 ; t. II , p. 4 1 9 ; Raoul de Dicet , Imagines kistor,
Reinhard, Geschichte des Kônig, Cypern, Er- ap. Twisden et Selden, 1. 1, col. 660; Guill.
langen , 1 766 , t. II , p. 5 - 6. le Breton , Philipp. ap. D. Bouquet , t. XVII ,
' Guill. de Tyr, HisL HierosoL 1. 1 , p. 3 1 o , p. 1 64. 834 1 835; Vinisauf, p. 3 19, 338, 333. ^ Contin, de GaiU. de Tyr, p. 163 - 163.