GOUVERNEMENT TURC
Les hommes qui désirent la régénération de l'empire ottoman et qui la croient possible ont éprouvé depuis un demi-siècle de bien cruels mécomptes. La résistance de ce vigoureux et absurde malade aux conseils les plus désintéressés
n'est pas la moindre des difficultés qui arrêtent et découragent parfois ses amis.
Depuis la concession vraisemblablement sincère du Hatti Schériff de Gulhané, par Abdul Medjid, l'expérience a démontré qu'il y avait à Constantinople une force latente supérieure à la volonté du souverain. C'est l'omnipotence et la vénalité des ministres et de leur entourage.
Vainement le sultan promulgue-t-il des réformes et des décrets, l'effet en est aussitôt paralysé par la résistance des hauts fonctionnaires, l'inertie ou l'insuffisance d'autorité des agents secondaires. L'empire ottoman se consume d'impuissance et d'incapacité administratives, d'excès de la centralisation et de la corruption bureaucratique. Du jour où il deviendrait possible d'établir à Constantinople un gouvernement chrétien autre que la Russie, la Turquie d'Europe serait finie, et l'empire ottoman s'effondrerait peutêtre avec elle, si la Porte ne profite de l'assistance que lui offre en ce moment l'Angleterre, pour modifier complètement les principes de son administration et régulariser la gestion ^de ses finances dans la péninsule Anatolique, qui devient le centre de ses plus importantes et encore immenses ressources.
Je n^ai garde de trop m'arrêter à exposer l'état des choses et du gouvernement de Chypre sous
un régime qui vient heureusement d'y finir pour jamais. Je dois cependant en parler, parce que la nouvelle administration adoptée pour Tile par les Anglais n'est dans son cadre général que la continuation de l'ancienne, purifiée et vivifiée par l'in^oduction d'un principe nouveau , l'égalité de toutes les races devant la loi, et de quelques règles à peu près nouvelles également, dont l'équité politique et la probité publique sont la base.
L'île de Chypre formait un des six sandjacs ou livas composant le vilayet de l'Archipel, dont le gouverneur général ou Vali réside à Gallipoli sur les Dardanelles. Gomme la plupart des provinces, l'île de Chjrpre depuis sa conquête, en 1571, jusqu'au Hatti Schériff de 1839, a été soumise au système inepte et spoliateur des baux à ferme. Le gouverneur payait annuellement et d'avance au grand vizir ou au trésor impérial une somme de 2,500,000 piastres (625,000 fr.), sauf à lui à s'indemniser ensuite sur le pays. On comprend ce qu'un pareil régime valait d'exactions et d'outrages aux sujets chrétiens du grand seigneur.
Le Hatti Schériff de Gulhané, en abolissant le fermage des sandjacs, réduisit le gouverneur de Chypre à un traitement fixe de 120,000 piastres ou 30,000 fr., sans compter certains. avantages secondaires et la jouissance de quelques terres. L'a-
8i l'île de CHYPRE.
mélioration survenue depuis soixante ans dans ^administration et la fortune de quelques provinces de Tempire ottoman, en Chypre notamment, est due à Tabolition du fermage provincial. Le fait est incontestable^ mais il n'est pas moins certain que Tamélioration est bien insuffisante et qu'il faut chercher aujourd'hui d'autres et plus sérieuses mesures pour arrêter le délabrement général des institutions et des finances de la Turquie. C'est à Constantinople que les grandes réformes doivent être opérées; et on n'en entrevoit guère de plus efficace que l'établissement au eentreméme de l'empire d'une sorte de gouvernement parlementaire, qui donnerait aux délégués des provinces le droit de parler et de dénoncer publiquement les abus et la cupidité de l'administration centrale. L'essai tenté en ce sens par Midhat-Pacha, n'est pas fait pour décourager.
Le gouverneur de l'île de Chypre qu'on appelait ordinairement le Pacha, a été quelquefois un pacha, plus souvent un beg, un effendi ou uii employé supérieur de ministère. Depuis plusieurs années, il portait le titre de Mouttasserif. Il résidait à Nicosie et réunissait en sa personne le pouvoir exécutif à l'administration civile et financière. Il était assisté d'un conseil ou choura, dont il avait la présidence. Les conseillers, au nombre de huit, étaient le Mufti, ou chef de la
religion ; le Mollah, ou cadi de Nicosie ; le commandant militaire, lorsqu'il y avait par occasion des troupes dans TUe; trois autres agas turcs, dont l'administrateur des propriétés religieuses musulmanes, ou Ëvcaf-nazir, et l'agent financier, ou Mubasebégi; enfin l'archevêque grec et l'un des trois démogérontes élus par les Grecs pour les représenter vis-à-vis du gouvernement.
L'absolue prépondérance turque était d'autant mieux établie dans le conseil, qu'en fait, sinon en droit, le gouverneur y avait non seulement la présidence, mais l'entière initiative de toutes les questions et propositions sur lesquelles devaient porter les délibérations de l'assemblée. Les dignitaires grecs se bornaient à défendre les intérêts de leurs coreligionnaires. En toute occasion^ leurs votes étaient défavorables aux autres chrétiens, Arméniens ou Maronites. Grâce aux efi'orts de nos consuls, les Maronites avaient obtenu depuis quelques années l'entrée d'un délégué spécial au choura, quand on y traitait de la répartition des impôts. La même faveur avait été antérieurement accordée aux Arméniens.
L'île ou sandjac de Chypre était divisé en un certain nombre de districts, cazas ou cazabas^ administratifs et financiers, dont le nombre variait de 13 à 16. A la tête de chaque district était un Préfet, Kaîmakan^ ou Zabit, nommé par
le sultan. Il administrait le département assisté d'un conseil composé de cinq membres : le Cadi ou juge musulman, et quatre notables élus, parmi lesquels un Khodja-bathi, ou demogéronte chrétien, choisi par les Grecs.
A l'exemple du gouverneur, le kaïmakan avait la présidence de son conseil et l'initiative de toutes les* propositioniâ. Mais ses résolutions^ avant de devenir obligatoires, devaient être renvoyées à Nicosie et approuvées par le gouverneur. Ce système, bon pour les grandes affaires, perdait en se généralisant tout avantage ; il supprimait la responsabilité et l'initiative du kaïmakan et amoindrissait son autorité.
Chacun des districts était divisé en arrondissements qu'administrait un Mudir, nommé et révocable par le kaïmakan. L'arrondissement était enfin subdivisé en cantons, à la tète desquels se trouvaient des ilfi/AA/ar^, élus par certaines catégories de la population. Auprès de chaque fonctionnaire existait un conseil élu pour l'assister dans ses délibérations. Ce système, dans lequel apparaît une sorte de principe représentatif, n'a de satisfaisant que l'apparence. Conservé et fortifié par l'extension de l'autorité et de l'initiative à chaque grade, il pourra fonctionner utilement sous la nouvelle administration. Tel qu'il était pratiqué sur les Turcs, c'était l'inertie, la lenteur, l'incohé-
rence et la contradiction. Avant de rien exécuter, le mukhtar devait en référer au mudir, le mudir au kaïmakan, le kaïmakan au gouverneur général. On amortissait ainsi jusqu'au bas de Téchelle administrative la résolution et la réelle responsabilité qui est le nerf de Tautorité et le prix du dévoûment.
Un fait suffit pour apprécier les vices de l'ensemble. Le Mudir, considéré légalement comme garant du maintien de la paix et du bon ordre dans son ressort, n'avait aucun moyen coërcitif de police. Survenait-il un crime ou un délit ? Il ne pouvait arrêter le coupable sans la permission et la coopération du kaïmakan. Libre aux malfaiteurs de continuer, sous ses yeux, leurs déprédations ou leurs violences jusqu'à l'arrivée de la police du chef-lieu, dont ils étaient avisés généralement avant lui.
Je dois dire que l'île de Chypre est peut-être de tout l'empire le pays où cette déplorable organisation a eu les moins fâcheux effets, grâce aux qualités de la population. Elle est généralement honnête et douce. Turcs et chrétiens sont pacifiques et hospitaliers. Un meurtre est chose extrêmement rare parmi eux. Quand le bruit d'un cas semblable se répand dans l'île, le cri public l'attribue d'instinct à quelque nègre pris de boisson.
Les revenus que Tîle de Chypre rapportait au Sultan, sans atteindre les chiffres exagérés indiqués récemment par la presse, étaient cependant assez considérables.
L'article III de l'annexe au traité d'alliance du 4 juin d878, fixait provisoirement et en attendant une vérification ultérieure, la moyenne des revenusT de Tîle durant les cinq dernières années à la somme de 22,936 bourses. S'il s'agit ici, comme je le suppose, de la bourse commune, dont le cours ordinaire est de dl3 francs, on voit que l'île de Chypre donnait , au moins , en moyenne, depuis quelques années, et sauf déduction des frais d'administration, une somme de 2,891,768 francs.
Les renseignements que j'avais recueillis antérieurement en Chypre m'avaient porté à évaluer les revenus publics à une somme bien inférieure et seulement à 1,178,000 francs (1).
(1) Le tableau suivant en donne le détail et résume la dépense des principaux services à cette époque :
Bevenus et Dépenses publiques de Vile de Chypre en 1847.
. Sommes vbrsbbs au trbsor Frais d'Administration
DU Sultan a déduire
Nature des Recettes Montant Nature des Dépenses Montant