‹ L'île de Chypre: sa situation présente et ses souvenirs du moyen-âgeChapitre 21 sur 90 · INDUSTRIE ET COMMERCE · texte numérisé non relu

INDUSTRIE ET COMMERCE

Industine,

L'exploitation de ses nombreuses mines de cuivre et de fer et la fabrication des armures, des

(1) Times. Note du 3 octobre 1878, envoyée de Nicosie. Cyprus, de M. le consul Hamilton Laag, p. 277. Londres, 1878.

vases et des bijoux qui en fut la conséquence, firent la fortuné de Chypre dès la plus haute antiquité. L'or et l'argent exportés du dehors, ne tardèrent pas à s'ajouter aux productions natives et en multiplièrent les produits. Agamemnon reçut de Cinyras, roi de Chypre, une cuirasse en cuivre. Evelthon ofirit au temple de Delphes un magnifique encensoir fabriqué dans l'île.

Après la chute totale ou partielle de ses grandes exploitations métallurgiques, Chypre conserva, comme une industrie locale, les travaux d'orfèvrerie et de ciselure, soit sur les métaux purs, soit sur leurs mélanges, comme la chalchante, le cuivre brûlé, le diphryge, l'or coronaire avec lequel on faisait les couronnes des acteurs, la chrisocoUe dont la fabrication semble être restée comme une production spéciale dans le district qui en a reçu le nom de Chrysocho. Ses forêts furent une ressource, comme elles le sont encore aujourd'hui, quoique bien restreintes, pour la marine et les besoins des régions moins favorisées qui l'entourent. Dès le viii" siècle, peut-être, le tissage et la broderie des étoffes de soie fut un nouvel élément de la richesse de l'île. Le roi Richard d'Angleterre trouva dans le camp d'isaac Commène , qu'il avait battu près ^ de Kolossi , un nombre prodigieux d'armures, de vases, de tapis et d'étoffes précieuses. Le roi Jacques P' de

Lusignan offrit h Bajazet, pour le disposer au rachat des prisonniers de NicopoHs, un magnifique drageoir en or représentant un navire et provenant des fabriques de Nicosie organisées en maîtrise. Les oiselets de Chypre, For et V argent de Chypre^ l'or filé de Chypre^ si souvent mentionnés dans les vieux inventaires, rappellent le grand débit deja passementerie, de la broderie et des brocards de Chypre au moyen âge. Sous te roi Jacques II, à la fin du xv* siècle encore, Nicosie fabriquait des samits, des camelots et des étoffes do soie empreintes de couleurs brillantes à la teinturerie royale, qui était établie en cette ville.

Aux industries de luxe, Chjrpre ajouta, au moyen âge, la production du sucre, du coton, du sel, et un immense commerce des denrées variées comprises aujourd'hui sous le nom d'épiceries] dont elle fut pour l'Europe l'entrepôt principal jusqu'à la fin du xiv** siècle. La prise de Famagouste par les Génois , qui ruina le royaume des Lusignans, sans profit à la république, Ht passer ce fructueux commerce à Venise, où il s'est maintenu jusqu'à la découverte du cap de Bonne-Espérance.

Si de ce rapide aperçu des anciennes productions de l'industrie chypriote, nous passons au temps présent, peu de mots suffiront à en énu-

mérer les travaux. L'industrie manufacturière n'existe plus, en effet, en Chypre qu'à l'état rudimentaire ou domestique. La broderie de la soie et des fils d'or s'y est perpétuée cependant; elle est devenue une habitude et un goût particulier aux femmes du pays. Leurs filoches de soie pourraient tromper des gens inhabiles et passer à leurs yeux pour les plus fines dentelles d'Europe. Nicosie et Kilani tissent encore des mousselines de soie recherchées par les femmes turques et arméniennes. Nicosie fabrique aussi quelques étoffes de soie à carreaux, employées pour robes et moustiquières. La capitale partage avecPsimilopho et BédoûUa le tannage des peaux verdâtres dont les paysans font leurs hodinès, hautes chaussures qu'ils portent habituellement pour se préserver de la morsure des aspics, très communs dans l'île.

La ville de Nicosie fabrique seule des maroquins et de.s indiennes imprimées. Il y a quelques années encore ses tanneries donnaient jusqu'à 8,000 cuirs maroquins teints en ronge, jaune ou noir , dont une grande partie s'exportait en Syrie et en Garamanie. Les couleurs sont d'un vif éclat et d'une bonne durée ; mais les peaux n'ont pas la souplesse des marocains de Constantinople. Les indiennes de Nicosie ont eu un grand (Jébit eBL OriOJlt pour tentures et divans. Ce sont

des toiles de coton blanc, importées d'Angleterre à très bas prix, qui, une fois chargées de fleurs variées, au moyen de clichés, par les teinturiers de Nicosie, s'exportent à une valeur double dans tout rOrient. L'Angleterre, qui réduit d'année en année ces débouchés et qui en a tari à peu près la production à sa source même, saura donner d'amples dédommagements aux ouvriers de Nicosie et de l'île entière, s'ils veulent seconder ses intentions. .

Il y a bien peu à ajouter à ces articles pour avoir une idée de toute l'industrie chypriote.

Limassol possède d'assez importantes distilleries qui convertissent en eau-de-vie ou en raki une partie desvins communs qu'elle reçoit. Larnaca, Varoschia, Komo, Lapithos, fabriquent des poteries suffisantes aux besoins du pays. Elles sont grossières, et on trouve leur argile bien inférieur à celui qui a servi à modeler les fines statuettes d'Idalie. Les couvertures de Chypre, épaisse couche de coton, simplement piquée entre deux pièces d'indienne, ne sont recherchées dans les villes du Levant, qu'en raison de leur bas prix,.

Les paysans du^yrianthoussa distillent de l'eau de rose, de l'eau de fleurs d'orangers^ de la lavande,;de l'huile de myrte et autres productions analogues destinées à la consommation de l'île.

Ajoutons le goudron et la poix extraits des pins de rOlympe, le ladanum, le mastic, le henneh provenant des arbustes, l'huile enfin, dont om pourrait si facilement tripler la production, et nous aurons énuméré à peu près tout ce que le travail agricole donne en dehors des produits naturels de. la terre. Cela constitue une industrie bien peu considérable. L'imports^tion étrangère, qui ne fera qu'augmenter, la restreindra encore d'année en année, en réduisant les Chypriotes au rôle de simples producteurs. Us peuvent, dans cette voie, trouver une fortune nouvelle qui ne leur laissera rien à regretter.

§ 2 Commerce.

Il n'est pas étonnant, sans doute, que l'île de Chypre ne soit plus un pays manufacturier. Dès la fin du XV* siècle, les violences de Jacques le Bâtard, en chassant les familles nobles et riches avaient déjà porté à l'île un coup dont les efi'orts du gouvernement vénitien ne purent la relever. Le régime turc, par ses sottises et son avidité, a achevé d'y rendre impossible toute grande industrie. Au reste, en voyant les choses telles qu'elles sont aujourd'hui, peut-être serait-il fâ-

cheux qu'avec une population aussi clair-semée et un sol aussi fertile, Tindustrie vint enlever à l'agriculture chypriote, une partie des bras insuffisants dont elle dispose. L'agriculture seule, tout arriérée qu'elle est, a pu fournir jusqu'ici au commerce d'exportation une masse de produits suffisants pour permettre aux raïas chypriotes de vivre et de payer les impôts, les corvées et les dîmes exorbitantes, d'origine fiscale ou religieuse, qui ont pesé sur eux jusqu'à ces derniers temps.

Le commerce de l'île consiste presque exclusivement dans l'exportation de ses productions naturelles, et dans l'importation des marchandises étrangères nécessaires à la consommation de ses habitants.

Les tableaux que je réunis à la fin de ce paragraphe en donneront une idée générale.

On y verra que le commerce français figure encore assez avantageusement en Chypre, quoiqu'il y soit bien diminué depuis l'époque où les mesures de Colbert, maintenues jusqu'à la révolution française, avaient fait des consulats généraux de Smyrne, de Larnaca, et d'Alexandrie, les trois grands entrepôts de nos afl'aires maritimes dans le Levant. Les événements de la fin du xviii® siècle ont sans doute fait perdre à la France le rang prépondérant, qu'elle occupait politiquement et

commercialement en Orient. Nous ne sommes plus au temps où le baron de Germigny, ambassadeur de Henri III, ménageait à la Grande-Bretagne les premières capitulations qu'elle ait obtenues de la Porte. Mais, en ce qui touche particulièrement nos relations avecrile de Chypre, elles se sont restreintes par la diminution même du commerce de l'échelle de Lamaca, qui en était le centre.

Ces causes, toutes locales et indépendantes de la politique générale, sont exposées dans le mémoire de notre consul, M. Fourcade, que j'aime à citer encore ici précisément parce qu'il est d'une date déjà ancienne. c^LeportdeLarnaca, dit « M. Fourcade, est resté jusqu'au commencement « du XIX® siècle, le véritable entrepôt des mar- « chandises de la Sjnrie et de la Caramanie. Des « barques grecques et arabes les y apportaient de « JaflFa, de Caïpha, de Beyrouth, de Tripoli etd'A- « lexandrète. Ces barques y prenaient en échange « les marchandises européennes qu'y avaient dé- « barquées les navires français, anglais, autri- « chiens, vénitiens et génois, et allaient les répan- « dre sur tout le littoral voisin. Les navires euro- « péens n'avaient pas à courir d'échelle en échelle, « comme aujourd'hui, pour compléter leur cargai- « son, toutes leurs opérations se terminaient à « Lamaca. De grands bénéfices se répandaient

« ainsi de proche en proche dans Tile jusque chez « les gens de la campagne, qui trouvaient à des « conditions meilleures quelques capitaux pour « leur exploitation agricole. Après Texpédition « d'Egypte les navires européens commencèrent à « tirer directement du littoral syrien, les marchan- « dises destinées à l'Europe, et le commerce chy- « priote décrût dès lors sensiblement. La répres- « sion épouvantable que l'affranchissement de la « Grèce provoqua chez les Turcs se fit cruelle- « ment sentir en Chjrpre. Des gens riches et indus- « trieux s'expatrièrent et le commerce chypriote « s'affaiblit encore. »

Depuis que ces sages observations ont été écrites, l'extension du commerce de Beyrouth est venue nuire encore à celui de Chypre.

L'échelle de Larnaca n'offrant plus un trafic probable assez rémunérateur, elle fut supprimée (à tort, croyons-nous) de l'itinéraire des paquebots des Messageries Nationales, et l'ensemble de nos relations avec l'île souffrit encore sensiblement de cette mesure.

Constatons ces faits, sans trop nous plaindre de ces inévitables fluctuations du mouvement commercial, certains que le développement de travail et de production que le nouveau régime va amener dans l'île ne pourra que profiter à nos intérêts. La colonie française de Larnaca, digne

SA SITUATION PHÉSBNTE. 77

de sa vieille réputation d'honorabilité et de patriotisme, trouvera dans le rétablissement du service des Messageries Nationales, qui a suivi immédiatement la prise de possession anglaise, un premier avantage et un premier moyen de multiplier ses communications avec la France. C'est à elle d'indiquer à nos nationaux les moyens d'étendre fructueusement le cercle dejeurs opérations, dans un pays si bien disposé à entrer en relations de toute nature avec eux.

Les cotons, les laines et les cocons, sont aujourd'hui les articles principaux que la France demande à l'île de Chypre. Ne pouvons-nous pas augmenter la quantité de nos exportations sur ces articles même et y ajouter quelques-uns de ceux que reçoivent l'Angleterre, la Hollande et Trieste? Nos importations de drap, de cuirs travaillés, de peaux vernissées, doivent être accrues. L'article de Paris est à peu près inconnu dans les bazars de Larnaca et de Nicosie. Les nouveaux habitants ne pourront s'en passer ; ils en propageront le goût dans les familles aisées.

Nos vins mêmes peuvent se présenter avantageusement sur le marché de Larnaca. Ces fameux produits chypriotes, en dehors du vin de Commanderie, sont exclus des plus modestes tables européennes. Noirs et goudronnés à l'excès , ils seront refusés par les soldats anglais, quideman-

deront les bières de leur pays ou nos vins français. Nos huiles de Provence les plus ordinaires, après épuration, sont supérieures aux premières qualités de Tîle ; elles pourront seules convenir à la population européenne, ou vivant à l'européenne, dont le nombre ira toujours en augmentant dans le pays.

On estime que l'ensemble général de l'exportation chypriote s'élève aujourd'hui à 300,000 livres sterling ou sept millions et demi de francs ; les importations atteignent 125,000 livres oi]u3 millions. ..d€> fran^. En portant à 180,000 âmes, la population de l'Ile, on trouve 80 f r. d'importation et 25 fr. d'exportation par habitant.

Les correspondances publiées parle Times (i) et quelques autres récentes publications anglaises (2) m'ont fourni les renseignements approximatifs que je donne sur la moyenne du commerce général de 1874 à 1877. Je dois les chiffres de 1875 à une communication de M. le directeur des archives du ministère des affaires étrangères.

J'aurais voulu présenter un tableau de la production générale de l'île de Chypre pendant ces

(1) Weekly ediHon, 30 août 1878.

(2) CypruSf our new colony^ by Fred. H, Fisher, in-12. Londres, Routledge, 1878 ; Cyprus, ils history, its présent resources and futvre prospects, by R. Hamilton Lang, late H. M. Consul for the island of Cyprus. Londres, 1878.

dernières années. Les données certaines et suffisamment détaillées me font défaut. Je trouve dans le n** 5 du CypruSy paru à Larnaca le 26 septembre dernier, que la récolte de Tannée 1877 a été pour le blé de 42 millions d'okes, c^est-à-dire 82 millions de kilogrammes ou plus de 600,000 hectolitres. L'orge aurait donné 48 millions d'okes ou 900,000 hectolitres. Les vins et les eaux-de-vie auraient produit 8 millions d'okes, valant plus de 1 million et demi de francs. S'il n'y a pas erreur dans ces chiffres, les récoltes de 1877 me semblent bien exceptionnelles.

Pour avoir une moyenne tout à fait satisfaisante des revenus» et de l'exportation chypriote durant les dernières années avant l'occupation anglaise, il faut, je crois, attendre qu'on ait réuni plus complètement les éléments de cette statistique.

Exportations générales de Larnaca en 1875.

Pour l'Italie . . .

— la France .

— l'Angleterre

— la Turquie.

— l'Autriche .

— la Belgique

— la Russie. .

Total.

SO l'île de CHYPRE.

Exportations pour la France en 1875.

Cotons 454,250 f'

Vins 30,000

Garance 64,125

Laines 142,375

Cocons 51,500

Graines de lin et de coton. 55,250

Orge 340,000

Chiffons 13,500

Articles divers 189,400

Total. - . . 1,340,400 ï' Moyenne des Exportations de Chypre, 1873-1877.

Valeur Valeur

Nature des Marchandises en Livres sterlings en Francs

Céréales 115,000 2,875,000

Vins et eaux-de-vie 40,000 1,000,000

Cocons et soie 30,000 750,000

Coton 35,000 875,000

Sel 25,000 625,000

Caroubes 10,000 250,000

Laines 8,000 200,000

Garance ou Alizaris 6,000 150,000

Peaux d'agneaux et de chevreaux. 5,000 125,000

Peaux de moutons et de boucs . 1,000 25,000

Peaux de bœufs et de vaches . . 300 7,500

Chiffons 5,000 125,000

Graine de lin 1,000 25,000

Feuilles de Sumac 100 2,500

Divers. Gibier, Poissons, Fruits,

Bois, Coloquinte, Ladanum,

Mastic, Fromages, Jambons,

Sésame, Essences, etc. . . . 19,000 475,000

Total. . . . 300,400 7,510,000

Moyenne des Importations en Chypre, 1873-1877.

Valeur Valeur Nature des Marchandises en Livres sterling» en Francs

Étoffes de coton et objets manufacturés 60,000 1,500,000

Cuirs 13,000 375,000

Tabac 12,000 300,000

Étoffes de laine 6,000 150,000

Savon 4,500 112,500

Sucre 3,500 87,500

Café 2,500 62,500

Beurre 1,500 37,500

Poissons salés 1,500 37,500

Allumettes 1,000 25,000

Papier à écrire 1,000 25,000

Verroteries 2,000 50,000

Cuivre et Fer 3,000 75,000

Rhum et liqueurs diverses. . . . 2,000 50,000

Pétrole •. . . . 1,500 37,500

Divers . 10,000 250,000

Total. . . . 127,000 3,175,000

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