Exemptions du service militaire
Total. . . . 176,600 4,415,000
Avant d'indiquer les mesures prises par le gouvernement anglais pour adapter l'ancienne administration musulmane avec le nouveau principe de la souveraineté chrétienne, je dois dire quelques mots de l'administration judiciaire et des diverses nations sur lesquelles elle s'exerçait.
(1) Cyprus, p. 277.
La justice était rendue par les Turcs à tous les sujets du grand seigneur, chrétiens ou musulmans. Dans les districts, le juge était le cadi, résidant au chef-lieu ; à Nicosie, c'était le mollah. On pouvait appeler du jugement du cadi à la décision du conseil de Nicosie. En aucun cas et devant aucun tribunal, le témoignage d'un chrétien n'était admis contre un turc. Dans les affaires concernant les chrétiens, le cadi était assisté d'un démogéronte grec. Pour toutes les questions de foi, de morale et d'état civil, comme les mariages et les divorces, assez fréquents dans l'île, les Grecs relevaient et relèvent encore des tribunaux de leurs évêques ; les Arméniens et les Maronites de leurs supérieurs ecclésiastiques.
Les Maronites de l'île dépendent spirituellement de l'évêque de Bokfeyeh qui habite le village de ce nom au mont Liban. Le prélat prend le titre à!évêg%Le des Maronites de Chypre et de Bokfeyeh. Il délègue ses pouvoirs au proto-papas de Kormakiti, qui a le droit de porter la crosse et la mitre dans les occasions solennelles. Un firman impérial obtenu par la France, les a déchargées depuis longtemps des dimes et des prestations que les prélats grecs exigeaient d'eux. Les Maronites passés en très grand nombre en Chypre lors de l'établissement de Guy de Lusignan,
n'y sont plus aujourd'hui que douze ou quatorze cents. Quelques familles sont restées à Nicosie, près du couvent latin ; d'autres se sont fixées h Larnaca et à Limassol pour se livrer au commerce. Après avoir perdu plusieurs villages dans les riches districts de Kythréa et de la Messorée, le gros de la nation s'est groupé à l'extrémité du Lapithos dans les villages de Kormakiti, Haïa Marina, Assomatos, Gambili et Karpascha.
Les Arméniens, assez nombreux encore en Chypre sous les Vénitiens pour avoir un évoque, après en avoir eu deux au temps des Français, sont réduits aujourd'hui à une population de deux à trois cents âmes. Ils habitent presque tous Nicosie, où ils conservent une église dans le quartier appelé VArmenia. Quoique religieusement séparés de nous, les Arméniens chypriotes sont pleins de déférence pour notre clergé et en général pour tous les Francs. Si leurs dignes patriarches consentaient à recevoir l'investiture du pape, l'union des deux églises serait faite, sans qu'il fût nécessaire d'ajouter le filioque à leur Credo. Mais les Russes ont trop d'intérêt à maintenir la séparation, qui durera vraisemblablement autant que la séparation russe ellemême.
Les dispositions du clergé grec à l'égard des Francs sont bien différentes et pourraient donner
Ueu à de justes plaintes. Il est mieux de s'en abstenir.
On estime qu'il y a environ en Chypre cinq cents caloïers ou moines et quatorze ou quinze cents prêtres ou curés (papas), ce qui donne un clergé de deux mille sujets pour une population totale de quatre-vingt-quinze mille fidèles environ. Les évêques et les abbés des grands monastères comme Kykko, Chrysoroghiatissa, Troodotissa, Panaïa tou Mâchera, possèdent des domaines et des revenus considérables. Ce sont encore devrais et puissants seigneurs (1). On s'est plaint peut-être trop vivement de leur défaut de charité; mais l'indifférence qu'ils témoignent pour l'instruction de leurs ouailles et particulièrement de leurs clercs dépasse tout ce que l'on peut imaginer (2). .
L'archevêque de Chypre a un rang presque aussi élevé que celui d'un patriarche. Il n'a jamais été soumis au patriarche de Constantinople et, depuis le iv" siècle, un décret de l'empereur Zenon l'a distrait de la juridiction, de l'Eglise d'Antioche, en lui donnant le privilège de l'auto-
(1) L'archevêque de Nicosie jouit d'un revenu de 60 k 70 mille francs, sans compter les offrandes volontaires, les cadeaux obligatoires et les sommes simoniaquement exigées de tout homme qui veut être ordonné prêtre.
(2) Voy. Le Correspondant, 1846, t. XVIII, p. 855. Le rapport de M. Fourcade renferme à cet égard les plus tristes révélations.
céphalie. Il a trois suffragants : Tévêque de Larnaca, Tévêque de Paphos et Tévêque de Cérines, dont le diocèse était, au temps deâ Latins, compris dans celui de Nicosie.
Durant les quatre cents ans de la domination franque, Fîle avait été divisée en quatre diocèses : Nicosie, où demeurait l'archevêque; Famagouste, Paphos et Limassol. En perdant la suprématie spirituelle et le droit d'avoir un archevêque, qui en était la conséquence, les Grecs conservèrent quatre évêques. Ces prélats étaient obligés de prêter serment de déférence au titulaire latin et d'habiter une autre ville que lui. L'évêque grec du diocèse de Nicosie résidait dans la vallée de Solia ; celui du diocèse de Famagouste, à Rhizo Carpasso ; celui de Paphos, à Arsinoë que Ton croit être Arzos, et celui de Limassol à Lefcara.
Je ne voudrais pas terminer ce rapide exposé sans dire à quel chiffre peut s'élever la population actuelle de l'île de Chypre. Les évaluations à cet égard ont bien varié. La terreur qu'inspirèrent en ChjT)re les massacres de 1823 amena une telle émigration parmi les Grecs que l'ensemble de la population de l'île, d'après quelques statistiques, serait tombé alors à soixante mille habitants. Je crois ce chiffre beaucoup trop faible. Les relevés que j'ai pu me procurer en 1847
et 1883 élevaient la population générale à cent dix ou cent vingt mille âmes. Le Cyprus de Larnaca, dans son numéro du 26 septembre 1878, la porte aujourd'hui à deux cent mille âmes.
Peut-être ce chiffre est-il excessif.
En attendant les relevés officiels, qui ne tarderont pas à être donnés, on peut, je crois, évaluer Tensemble de la population de Tile à cent quarante ou cent cinquante mille habitants, ainsi répartis :
Grecs 95,000
Turcs 45,000
Maronites i,500
Arméuiens 300
Catholiques latins . . 1,000
Étrangers divers . , , 200
Total. . . . 142,000
Les catholiques latins mentionnés dans le tableau précédent, généralement français et italiens, comprennent les prêtres, les religieux et religieuses des églises et des couvents de Nicosie et de Larnaca et une population fixée pour la plus grande partie àLarnaca. Quelques familles habitent Limassol et s'y livrent au commerce du vin et des laines. Les membres de la colonie européenne placés sous la juridiction exclusive de leurs consuls respectifs, étaient exempts de tout impôt direct et de tout contrôle de l'autorité turque. On
compte parmi eux les plus honorables commerçants. D'autres exercent des professions industrielles ou mécaniques. Quelques-uns sont possesseurs de terres, et les deux plus grands propriétaires fonciers de l'île se trouvent parmi eux. Aussi ne sommes-nous pas étonnés d'apprendre que le gouvernement anglais vient d'appeler l'un de ces Européens à siéger dans le conseil supérieur de Nicosie, destiné à remplacer le choura turc et à concourir avec le Haut Commissaire nommé par la reine, à l'administration du pays.