‹ L'île de Chypre: sa situation présente et ses souvenirs du moyen-âgeChapitre 43 sur 90 · CO CS · texte numérisé non relu

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Relations de File de Chypre avec TAsie Mineure au moyen &ge (1)

DEPUIS LE RÈGNE DE GUY DE LUSIGNAN JUSQU'a LA FIN DU ROYAUME DE JÉRUSALEM.

Etat de l'Asie Mineure à la fin du xii^ siècle et au commence^ ment du xiiie. — Empire des Turcs Seldjoucides d'Iconium.

— Commerce et établissements des Latins. — Fertilité et produits divers de l'Asie Mineure. — Les Chypriotes cherchent à s'emparer de Satalie. — Commerce des Provençaux entre Chypre et la côte d'Asie. — Objets principaux du commerce.

— Royaume de la Petite Arménie. — Rares défilés lui servant de communication avec l'Asie Mineure et la Syrie. — Bons rapports des Arméniens avec les Latins. — Favorable situation du port de Lajazzo. — Commerce des Chypriotes et des Italiens dans le pays. — L'invasion des Mongols ne nuit pas à ces relations. — La chute du royaume de Jérusalem est très favorable au commerce chypriote.

Lorsque Guy de Lusignan, abandonné par les grands vassaux du royaume de Syrie, vint prendre possession de Tîle de Chypre en 1192, TAsie Mi-

(1) Extr. de la Bihlioth. de l'Éc. des chartes, 2« série, t. I et II.

206 fim DE CHYPRE.

neure était partagée entre les Turcs Seldjoucides, que la trahison avait appelés sur les terres de Tempire dans le sîècie précédent , et les empereurs de Gonstantinople, qui ne désespéraient pas encore de chasser les Barbares de cette riche province. Déjà les armées impériales avaient fait rentrer sous la domination de Calojean et de Manuel les gouvernements de Nicée, de Broussa, de Pergame, les fertiles vallées de THermus et du Méandre, et toute la région occidentale de la péninsule, depuis le mont Olympe jusqu'au Taurus (1). Les princes de la famille TAnge purent, malgré leur faiblesse et au prix de grands sacrifices, conserver les conquêtes des Comnène ; mais la prise de Constantinople par les Français, Tan 1204, en portant le découragement chez les Grecs d'Asie Mineure, permit aux Turcs de repasser le Taurus, qu'ils soumirent en même temps que la Pamphylie et la Lycie.

L'empire des sultans Seldjoucides couvrit alors de nouveau les deux rives opposées de la mer Noire et de la mer Méditerranée. Le Sakaria et le Méandre le séparaient, au couchant, de l'empire de Nicée ; il s'étendait, vers l'orient, depuis les monts où ces fleuves prennent naissance, jusqu'au Kizil-Ermak, l'ancien Halys, limite de l'empire de Trébizonde, et jusqu'au cours supérieur de l'Euphrate, oîi commençait la domination de la dynastie des Seld-

(I) Nicetas, DeJohan. Comn., cap. 4. 9; DeMan. Comn., lib. III, cap. 1; lib. VI, cap. 8, p. 17, etc.; Johan Cinam., Bist.^ lib. I, cap. 2, 3, 4, 7, 8 ; lib. II, cap. 5 ; lib. IV, cap. 17, 20, p. 5 et seq., éd. Bonn.

joucides de la Perse ou de llran. Ses villes principales étaient Satalie, Alaïa, Anamour, Macri, ports de mer sur les côtes voisines de Tîle de Chypre; Daouas, Eski-Hissar, ou Laodicée du Méandre, Konieh , Larendah , Ak-Seraï , Afioum-Kara-Hissar, Amomïa, {Amortum y sur le Sakaria), et Angora, au centre; Kastamouni, Sinope et Amastris, vers le nord. C'est là que régnaient ces sultans magnifiques de l'empire d'Iconium, dont les^chroniqueurs d'Occident racontaient tant de merveilles (1).

Cette contrée avait été désignée sous la dénomination de Pays de Houm, ou des Romains, par les conquérants musulmans (2). Pour les chrétiens, qui appelaient généralement Romanie la partie occidentale du pays (3), tout le reste se confondait sous le nom de Turquie (4), nom qui s'étendit ensuite, avec les conquêtes des Turcs, à toute l'Asie Mineure, et qui passa le Bosphore au XY^ siècle. Koniefa, Le Coîne ou Le Cône de nos vieux textes français, nouvelle capitale des princes Seldjoucides, s'était relevée sous leur gouvernement éclairé ; elle

(1) Join ville, éd. de Wailly. Didot, p. 78.

(2) Edrisi, t. II, p. 133, 143; Bakoui, Notices et extr. des man, t. Il, p. 515.

(3) Gesta Francorum, p. 8; Baldric. archiep., p. 89, ap. Bongars. — Cf. Ansbert, ffist. de expedit, Friderici imp, Prague, 1887. pag. 45, 80. Guillaume de Tjrr cependant comprend même la Cilicie sous le nom de Romanie, lib. X, cap. 14 et 19.

(4) Od. de Diogilo, de Ludovici VII profect, lib. V, ap. Chifflet, 5. Bernardi genus. Dijon, 1660, p. 48. Bened. Petrobnrg. ap. Script, franc, t. XVII, p. 531, et Ansbert (p. 127), qui donne déjà le nom de Turquie aux campagnes du Méandre et au pays de Smyme, p. 85.

avait été dotée par eux de bazars, de mosquées, d'écoles, de casernes, d'hôpitaux. Des débris de l'ancien Icontum, qu'elle remplaçait, elle avait été fortifiée d'une muraille crénelée qui s'ouvrait sur la campagne par douze portes surmontées de tours aussi grandes que des châteaux (1), et d'où partaient des routes qui mettaient la ville en communication avec lès côtes et l'intérieur de l'Asie. Deux de ces voies descendaient directement à Satalie d'une part, à Séleucie et Gorhigos d'autre part, vis-à-vis les deux points extrêmes de l'île de Chypre (2).

La rareté des documents originaux sur les premiers temps de l'histoire du royaume des Lusignans ne permet pas de préciser de quelle nature furent les relations qu'eurent ces princes avec les sultans d'Iconium, après leur arrivée en Chypre. Il est probable que Guy et le roi Amaury, son frère, ayant à partager avec les chevaliers les terres de l'île, et à installer leur royauté, cherchèrent à vivre en paix avec leurs voisins. Les nouveaux maîtres de l'île de Chypre, dont la politique favorisa l'établissement des étrangers dans leur seigneurie, avaient tout intérêt à faire profiter leurs sujets du commerce avec l'Asie Mineure, que la conquête de Constantinople avait rendu plus facile aux Latins. Les Vénitiens, établis

(1) Itinéraire de Constantinople à la Mecque, extrait de Touvrage turc intitulé Kitab el ffadj, trad. par M. Bianchi ; Mémoires de la Soc. de géogr. de Paris, t. II, p. 95. Cf. le Djihan-Numa, géographie turque, trad. manuscr. d'Ârmain, t. II, p. 1751, 1755. Biblioth. nat.

(2) Edrisi, t. II, p. 310, 311. Tagenon et Ansbert, Itinér. de Femp, Frédéric.

dans cette ville, s'étaient empressés de faire des offres de paix au prince turc; ils avaient stipulé avec lui des conventions qui leur permettaient de faire le commerce dans ses* États. Il existe aux ar« chives de Venise un traité qui confirma ces conces sions dès Tan 1229 (1). Les Génois, d'un autre côté, s'étaient assuré la faveur et les privilèges des empereurs grecs à Nicée et à Trébizonde, d'où ils pouvaient gagner l'intérieur du pays (2). Les Provençaux et les Français se rendaient dès lors dans les villes de l'empire d'Iconium, où ils formèrent peu après des établissements (3). Les marchands chypriotes fréquentèrent sans doute de bonne heure un pays si voisin et si riche.

Nulle contrée n'est en effet plus heureusement située pour le commerce que l'Asie Mineure, dotée, comme elle l'est, des productions les plus variées de la terre, et placée en quelque sorte au centre du monde, entre l'Europe, l'Afrique et la haute Asie, avec laquelle elle communique sans obstacle. Aussi, dès les temps antiques, ces belles régions qui virent fleurir Ephèse, Milet, Phocée, Halicarnasse, Lampsaque et Gnide, furent le siège d'une civilisation rivale de celle de la Grèce, et un centre d'affaires dont le mouvement ne fit que s'accroître sous la domination romaine et byzantine. L'invasion des

(1) Libri Paet.y II, fol. 109. Voy. Marin, Stor. d^l comm. de Venez., t. IV, p. 250.

(2) Sauli, Galata, t, I, p. 58, 60. Pachymer, lib. V, cap. 29.

(3) Archiv. de Marseille, docum. de 1236, cité plus loin. Cf. Rubruguis, édit. de la Soc. degéogr,, t. IV. p. 392.

musulmans, au XP siècle, en arrêtant Tessor de rindustrie, ne put anéantir les éléments d'activité commerciale que la fertilité du sol et le coura des temps avaient développés dans le pays. Malgré les révolutions, l'Asie Mineure fut toujours, au moyen âge, un des pays les plus avantageux pour les marchands d'Europe qui vinrent y chercher les productions les plus variées et les plus riches. C'étaient les soies, les laines et le chanvre de la Bithynie, de la Méonie, de la Lycaonie et du Pont (1); les cotons que l'on récoltait dans la Bithynie, la Carie, la Lycie, la Lycaonie et la Cilicie (2) ; la ga^ rance, le kermès, les noix de galle et autres matières tinctoriales (3), le ladanum (4), la cire (&), les fruits et les raisins secs (6), la gomme adragante dont Satalie était un des principaux marchés (7), les cuirs et les maroquins des pays de Konieh, de Kaisarieh ou Césarée de Gappadoce et de Kastamouni (8), les fourrures et les poils de chèvre d'Angora, dans la Galatie; les aluns des montagnes voi-

(1) Balducci Pegolotti, Pratica délia mercatura; dans Pagnini, Délia décima di Firenxe, t. III, p. 17, 40, etc. Mesâlek-Alabsàr, par Schehab- Eddin, mort en 1348-1349, trad. par M. Et. Quatremère. Notices et extraits^ t. Xni, p. 366. Djihan-Numa, t. II, p. 1753, 1909.

(2) Pegolotti, p. 43, 44, 45, 367. Bertrandon de la Brocqnière, Voyage en Orient en 1341. Ms. de la Biblioth. Nat. 10025 bis, fol. 182, 196. Cf. Djihan-Numa, t. II, p. 1751, 1776, 1826.

(3) Pegolotti, p. 296. 298, etc.

(4) Pegol. Scb.-Eddin, p. 366. Le ladanum de Chypre était plus, renommé.

(5) Pegolotti, p. 40, 295 ; Schebab-Ëddin, p. 336.

(6) Pegolotti, p. 42, 298.

(7) Pegolotti, p. 296, 376. C. Mariti, Viaggi. 1. 1, p. 291.

(8) Pegolotti. Schehab-Eddin, p. 361. Djikan-Numa^ t. II, p. 177K

sines de Trébizonde (1), ceux d'Alto Logo (en Lydie), de Cottai (2), ou Kutayeh Tancien Cottymum, et de Fokia ou Foya, l'ancienne Phocée, près de Smyrne ; aluns recherchés pour la teinture des draps, par les fabricants d'Europe qui n'avaient pas encore ceux d'Italie, et dont l'exploitation fut affermée quelque temps, à Fokia même, à des industriels génois (3) ; les savons de Brousse et de Satalie (4), les étoffes de soie, les toiles de coton, les tapis aux couleurs vives, que l'on fabriquait, au moyen âge comme aujourd'hui, à Konieh, Brousse, Kara-Hissar, Pergame et Sébaste (5) ; les épiceries, les étoffes, les pierres précieuses et autres productions que les caravanes apportaient d'abord à Bagdad et à Tauris^ et qui de là se disséminaient dans les ports du littoral, fréquentés par les navires latins.

Les Lusignans ne durent pas tarder à ouvrir des négociations avec les sultans, pour assurer à leurs sujets, dans les villes maritimes de l'empire, les privilèges et les établissements que diverses nations d'Europe y avaient obtenus. La guerre éclata néanmoins entre ces princes, dès le temps du fils d'Amaury.

Soit que l'influence religieuse ou l'intérêt commercial eût déterminé les Chypriotes à tçnter une

(1) C*était le plus estimé. Pegolotti, p. 369, 370.

(2) Pegolotti, p. 40, 295, 368. Cf. Schehab-Eddin, p. 356.

(3) Pachymère, Hiator, Mxeh, PalsoL, lib. V, c. 30, t. I, p. 420.

(4) Pegolotti, p. 41. La Brocquière, fol. 196.

(5) Pegolotti, p. 16, 17, 40, etc. La Brocquière. Rubruquis, p 215. Cf. Djihan-Numa, t. IT p. 1909, et les voyageurs modernes.

expédition sur les terres de leurs voisins, soit qu'une première agression des Turcs provoquée peut-être par la cour de Byzance qui revendiquait l'île de Chypre, eût contraint les Chypriotes à prendre les armes, il est certain que vers le commencement du règne de Hugues P', ils assiégèrent la ville de Satalie, à quinze milles des ruines de l'ancien Attaka, en Pamphylie, où le roi Louis VII avait fait réunir une flotte pour gagner la Syrie.

C'était la capitale d'une province considérable, qui forma plus tard une principauté indépendante et l'un des principaux centres du commerce de l'Asie Mineure, au moyen âge (1). La conquête de Satalie aurait été très avantageuse au commerce des Chypriotes. Elle l'eût affranchi des douanes étrangères; elle lui eût assuré des approvisionnements toujours faciles dans des magasins encore renommés au xv** siècle, comme l'un des marchés les plus considérables d'aromates , d'épiceries et , en général , de toutes les productions asiatiques (2). La tentative échoua; et l'histoire nous a conservé seulement la mention de l'attaque dirigée contre cette ville célèbre qui fut emportée malgré sa^double enceinte (3), puis abandonnée, par Gautier de Montbéliard, ré-

(1) Edrisi, t. II, p, 310. WiUelm. Tyr., XVI, 36, p. 807. Sanudo, Secret., 1. I, part. 1, cap. 1 ; part. IV, c. 4, p. 23, 29. Pegolotti, p. 4e, 370. Not. Bist. de Chyp., t. II, p. 13. n. 267. n. Machaut, Prise d' Alexandrie^ p. 20, 280.

(2) Hist. de Chyp., t. II, p. 13. n. Coriolan Cepio, de Mocenici gestis, in-12. Baie. p. 23. SabelUco, lU, lib. 9, p. 545, 566.

(3) WiUelm. Tyr., lib. XVI, cap. 26, n, 907.

gent de Chypre, pendant la minorité du roi Hugues P', son beau-frère (1). Ces faits suffisent pour nous montrer que, dès les premiers temps de leur établissement en Chypre, les Francs avaient tourné leurs vues vers la côte de Turquie, et conçu probablement le projet que Hugues IV tenta aussi de réaliser, et que Pierre 1®', son fils, accomplit enfin.

Quand la guerre n*y Ynettait pas obstacle, les Chypriotes entretenaient des relations commerciales avec les villes de l'empire dlconium. Comme leur marine était encore peu nombreuse, ils admettaient les navires jÉtrangers à faire le transport des marchandises entre les deux pays. Le privilège accordé, en 1236, par le roi Henri, fils de Hugues I" de Lusignan, aux marchands de Marseille, de Montpellier, et de toute cette partie du midi de la France, qui, sous le nom de Provence, s'étendait alors depuis les Alpes jusqu'à la Garonne et aux Pyrénées (2), régla ainsi à leur égard le commerce d'échange entre Tile de Chypre et les ports de mer du Soltan delCoinè (3).

Les importations de Turquie et de tout autre pays deçà met* effectuées par les Provençaux, ne furent soumises qu'au droit- de un pour cent à leur entrée dans les ports de Chypre. Cette disposition assimi*

(1) M Et puis flst moult grant despens quant il ala prendre Satalie e puis meisme que il Tôt eue. » ffitt, de Ckyp, t. H, p. 13.

(2) Dora Vaissète, liv. XVIII, ch. 80, t. IV, p. 218, 262, éd. 1841.

(3) Nous avons vu l'original de ce privilège aux archives municipales de Marseille. M. Louis Méry en a récemment publié le texte dans son Histoire de la commune de MarseiVe, 1. 1, p. 419-420. Ruffi Tavait connu. Hist. de Marseille, I, 96.

lait les provenances de Turquie, sous le pavillon français, aux provenances d'Europe, et délivrait le commerce des Provençaux du quatre pour cent qui parait avoir été le droit commun perçu dans les douanes du royaume des Lusignans sur les importations des pays non privilégiés (1). Quant aux marchandises apportées de Turquie en Chypre, et restées invendues, les armateurs étaient libres de les reprendre; mais ils devaient payer à l'embarquement, savoir: sur chaque quintal de laine, â besants ; sur chaque cent de boqutnes ou peaux de boucs, 1 besant; sur chaque 7*otle (2) de soie, demi-besant ; sur les draps de soie, et tous autres articles non spécifiés, un besant du cent, c'est-à-dire un pour cent sur la valeur.

L'industrie chypriote obtenait par la perception de ce dernier droit, auquel n'étaient pas soumises les marchandises d'Europe réexpédiées de Chypre, une juste protection contre la rivalité d'un pays presque limitrophe et abondamment pourvu de soie, qui aurait fait une concurrence dangereuse aux fabricants de l'île, s'il avait pu donner ses étoffes sur les marchés de Nicosie et de Cérines, au même prix que celles de leurs propres manufactures.

Outre la soie, les laines, les cuirs, les épiceries et

(1) Cf. Pegolotti, p. 70,

(3) Le rote ou rotl de Chypre était un poids qui répondrait, d*aprè» nos calculs, à deux kilogrammes et demi ou cinq livres anciennes de France, environ. On pèse encore en rotls ou rotoli, dans le royaume des Deux-Siciles, en Dalmatie, en Turquie et même en Chypre ; mais la force du rotl a varié dans tous ces pays depuis le moyen âge.

les aromates, les Chypriotes recevaient au moyen âge, et reçoivent encore du continent de TAsie Mineure, et principalement du port de Satalie, de la cire, de la laine, des noix de galle, des gommes et autres substances tinctoriales ou médicinales (1). Gérines, sur la côte septentrionale de Tîle, et séparée de la rive d'Asie par un bras de mer que les bâtiments les plus faibles peuvent . traverser en moins d'une journée, a toujours été, par sa position géographique, le lieu principal des communications entre l'île et la terre-ferme (2). Lefca, sur une rivière à l'ouest de Gérines, oîi débarqua le maréchal Boucicaut avec les galères génoises en venant du golfe de Satalie (3), avait sans dotite un port assez bon, et devait alors comme aujourd'hui commercer avec la Turquie.

Au sud de l'empire d'Iconium se trouvait une contrée moins favorisée par la nature, chargée dans ses parties basses d'une atmosphère insalubre à laquelle les Occidentaux succombaient souvent (4), mais

{!) Pegolotti, p. 79 ; Mariti, 1. 1, p. 291 et suiv.

(2) Wildebrand, ab Oldenborg, Itinerar. terrx sanctm, ann. 1211 ; dans Allatius, Symmicta. Colon. Agripp., 1653, in-12, p. 141, 142. Traité de 1383, entre Chypre et Gênes ; dans Sperone, Heal grand, délia rep. di Genova, p. 133. Savorgnano, Copioia deserizione; dans Reinhârd, Geseh. des Konig. Cyp., t. II, p. 37; Michaud, Corresp, d'Orient, t. IV, p. 111. — Dans les premiers siècles du moyen âge, quand les marins peu expérimentés et privés de la boussdle, ne se hasardaient guère à naviguer en pleine mer, les navires qui se rendaient en Palestine longeaient les côtes d'Asie Mineure et venaient en passant jeter Tancre à Cérines pour prendre les pèlerins. Radulf. de Diceto, Script. Franc, t. XVII, p. 640.

(3) Le livre des faictz du maréchal, éd. Michaud, p. 273.

(4) Terra Armenis alienigenis est infirma. Avis du roi de Chypre sur

qui fut toujours le centre d'un grand commerce d'exportation pour toutes les marchandises de TAsie Mineure et de la haute Asie : c'était la Petite-Arménie, l'ancienne Cilicie, séparée de l'empire de Gonstantinople dès le xi* siècle, et devenue un royaume indépendant en 1197, à la môme époque où le successeur de Guy de Lusignan prenait aussi la couronne royale dans l'île de Ghypre.

Les richesses que le climat lui refusait, l'esprit industrieux des habitants les avait données au pays. De tout temps les Giliciens avaient montré une telle ardeur pour la navigation et les courses maritimes, que leur nom seul, devenu dans l'antiquité synonyme de corsaires, répandait l'inquiétude parmi les navigateurs de la Méditerranée (1). Les Romains leur avaient fait avec succès une guerre terrible en les poursuivant jusque dans les rochers de la Trachéotide, où ils se réfugiaient; mais Pompée lui-même ne put déraciner de cet âpre pays le penchant à la piraterie, qu'un auteur du xm® siècle signale encore comme un trait caractéristique chez les habitants de l'ancienne Gilicie (2). Ils étaient cependant bien moins redoutables qu'autrefois, et depuis leur mélange avec les Arméniens établis dès lohgteitips dans la Gilicie, ils s'étaient volontiers adonnés comme eux au commerce de caravane et de transit, princi-

le projet de croisade, adressé au pape en 1311. EUt. de Chyp.,%. II, p. 118. Marco Polo, lib. 1, ch. 19, p. 34, éd. Pauthier. Sanudo lib. Il, p. 11, c. 2, p. 37.

(1) Florus, lib. IH, cap. 6. De bello pirai.

(2) Nicetas Acominat., De Man. Comn., lib. III, cap. 3, p. 141.

SOUVENIRS UISTORIOUES. 217

pale source de la fortune de la Petite-Arménie au moyen âge.

L'heureuse situation du pays, dont le travail des hommes avait augmenté les avantages, favorisa Tindépendance et le commerce de la Petite-Arménie. Son rivage était protégé par une série de châteaux assez rapprochés et plusieurs places fortes, dont les plus importantes étaient celles de Selefké et de Gorhigos, vis-à-vis de Tîle de Chypre. Une ceinture de hautes montagnes le couvrait complètement au nord et à Test et le protégeait contre les attaques qui pouvaient le menacer du côté de TAsie Miheure et de la Syrie. Des défilés peu nombreux et devenus historiquement célèbres livraient seuls passage aux armées à travers les gorges du Taurus, de TAnti-Taurus et de TAmanus et facilitaient en même temps la perception des droits de douanes, qui fu^ rent toujours une des principales sources de la richesse des maîtres du pays.

La plus occidentale de ces voies militaires et commerciales se dirigeait des côtes de la Pamphylie vers Iconium par la vallée de TErmenek-Sou, à rentrée de laquelle se trouvait le bureau de douanias de Pilerga. Puis venait le fameux passage des Pylx Ciliciaej donnant accès de la Cappadoce à la Gilicie, ^tre Iconium et Tarse. C'était la grande route de TOceident vers FOrient, celle qu'ont suivie Cicéron et la plupart des croisés. Plus à l'est, était le défilé de \% vallée du Sarus où se trouvait la ville de Butentrot]| des Croisades ; enfin sur la frontière orientale, le pas^

218^ L'iLK de CHYPRE.

sage de la vallée du Pyrame où étaient le château et la douane de Gaban. Ces deux dernières routes desservaient plus particulièrement le marché et le port de Lajazzo.

. Trois passages, non moins fameuz que les précédents, formaient les communications de T Arménie' avec la Syrie : i^ les Pyhe Amamdes, le plus oriental, appelé aussi Détroit de Scham on de la Syrie, à travers la chaîne de. TAmanus, par où avait débouché, l'armée persane pour venir se perdre dans la plaine dlssus; 2* le Démir-Kapou, nom turc rappelant la porte monumentale qui le ferme, au sommet et au N. 0. du golfe d'Alexandrète^ près de la mer ; et 3* le défilé 'dlskandéroun , les Pyiœ Sjpnm ou Pylx-Syriae-CiUciœ, entre la mer "et TAmanus, et dans le voisinage immédiat d'ALexandrèteidu côté d'Antîoche. Ce passage était bieïi connu des histo^riens des croisades, parce qu'il formait la reote^Ia plus directe et la plus fréquentée poub se rekdrede la Syrie dans là Cilieie (1). C'est là qu'était la gcàndfe douane de la \Par^//â;' par où passait presque^ toilt le commerce de terre entre l'Asie Mineure et les Katins du royaume de Jérusalem. ;

C'est en effet à la richesse de/ ses magasins, à.lâ jEacilité qu'on avait de s^y prO(iur^r toutes les productions de l'Asie^ centrale, .enfin à; la. bonne quaUté de ses marchandises (2)' que la Cïïîcie *dut de tdr

(1) M. Dulaurier, Rec. des^ist. Armén. t. I, p' xx-xxix.

(2) Le cubèbe des Indes, le nard, le girofle, les noix muscades, le mà'cis, le poivre, le bois d'aloC's, le gingembre, la cannelle, Tencens,

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affluer dans ses ports les navigateurs de l'Italie, de la Provence, de TAragon, et les marchands chypriotes, dont les intérêts doivent surtout nous occuper.

Lors même que les témoignages contemporains n'attesteraient pas l'existence de rapports commerciaux entre Chypre et l'Arménie, au temps de l'arrivée tles Francs dans l'île^ on pourrait considérer ces relations camme certaines. La proximité et l'inégale fertilité des deux pays ont dû entretenir de tout temps les échangea entre leurs habitants; les difficultés et les périls qui accompagnaient un voyage par les routes* de terre, la facilité de la voie de mer, durent les multiplier lorsque les musulmans envahirent les contrées situées au nord du Taurus ; l'esprit d^entrëprise et de sociabilité qu'apportèrent les Francs éans l'île de. Ghypi:e l^s rendit certainement pluB actifs. Les Amïétiiens dix reste avaient toujours montré des dispositions amicales aux croisés et aux Latine (1) ; plus d'une fois ils avaient combattu dans leurs rang» pour , r^pou^ser les Arabes et les

fipportés par les caravanes dans les ports de la Petite-Arménie ou de l^Asie Mineure, et en général toutes les productions de Tlnde qui arri- Vaiient'sUrles bords d^la Méditerranée parles routes delà Mésopotamie* étaient, de me^leur choix, qve celles qui venaient en Egypte et en Syrie par la mer Rouge. Le transport des premières s'effectuant à dos de cbaineïnlx et •'par les vtoies 4e terre, bien plus coûteuses que les voies de mert le{B^ mfirchand? qui se rendaient dans les Indes avaient intérêt à acheter les meilleures qualités d^aromates et d'épiceries recherchées en Occident , «afin de renfermer le plus de valeur possible sous un moindre poids. Sanudo, Secret., lib. 1, part. I, cap. I, p. 23.

(1> MaÛùeu Kretz, dans iVo^tc. et extr., t. IX, p. 304. Dulaurier, HfiCtdes Mitt^ Axmén. t. I, p. xcix, civ ; Hist. de Cliyp. t. I, p. 105.

Turcs (i) ; leurs princes s'étaient alliés avec eux par des mariages et des traités (2) ; la soumission de ^Léon, fils de Rhoupen, à TÉglise catholique, en H97 (3), fut le sceau de l'union que les intérêts politiques et religieux avaient déjà formée entre les deux nations.

Les Chypriotes étaient appelés en Arménie par la nécessité de se procurer les épiceries et les autres productions orientales , qu'ils n'osaient toujours aller chercher à Alexandrie ou à Beyrouth, durant les courtes trêves des guerres de Syrie. Les villes d'Arménie que fréquentaient alors le plus habituellement les marchands étrangers étaient Lajazzo, port très commerçant ; Sis, aujourd'hui ruinée (4), riche et très peuplée quand elle était la capitale du royaume des Rhoupéniens (5); Adana, industrieuse et florissante au temps d'Édrisî (6), mais qu'avait éclipsée au xm* siècle la prospérité de Tarse sa voisine (7) ; Malmistra, l'ancienne Mopsueste, aujourd'hui Messis, sur le Pyrame (8), et Curco ou Gorhigos, l'ancien Corycus^ non loin

(1) Albert Aquens., 1. III, c. 17 ; 1. IV, c. 6. Nicetas, De Mon. Comn,, 1. m, c. 1. WiUelm. Tyr., 1. XVIII, c. 23, 24.

(2) Les familles de Chypre et d'Antioche contractèrent surtout des alliances matrimoniales avec les princes d'Arménie leurs voisins. Lignages d'outre mer. Assises, t. II.

(3) Arnold. Lubec. Chron. Slavor., lib. V, c. 6, sj^ Leibnitz, Scri/^t. Brunsvic.. t. II, p. 710.

(4) Djihan-Numa, t. II, p. 1724.

(5) Willebrand ab Oldenborg, p. 138. Cf. Edrisi, t. II, p. 133.

(6) Géogr., t. II. p. 133.

(7) Wai. ab Oldenb., p. 137.

(8) Doc. cité par Marin, Storia, t. IV, p. 157. Sanudo, p. 89.

SOUVENIRS HISTORIQUES. 2!2i

de rembouchure du Selef. Cette dernière ville, remise aux Chypriotes par les Arméniens qui désespéraient de la défendre, et sauvée par le frère du roi Pierre P' dans une célèbre et brillante expédition, était tin des lieux les plus, forts de la côté. Un château, dont il reste encore d'imposantes ruines, protégeait son port et commandait la route qui conduisait pai: Satalie dans les .états du sultan dlconium. Lajazzo, nommé aussi TAjasso, la Giazza, et aujourd'hui Aïas, dans le golfe d'Alexandrèté, était, pour les marchands latins qui s'y rendaient en grand nombre (1), une des portes du commerce des Indes. Des voies directes mettaient cette ville en communication avec Sébaste, Diarbekir, Erzeroum, Tauris, Bagdad, entrepôts des productions des Indes et de la Chine, que l'on nommait alors le Cathai; avec Trébizonde, Samsoun et Sinope, où débarquaient les marchands venant de la mer de Crimée et de la Gazarie, du pays des Bulgares et des Russes ; avec Alep et Damas, oh arrivaient les caravanes de l'Arabie et de l'Egypte (2). Une position si heureuse fait encore rechercher aujourd'hui le port d'Aïas par les bâtiments marchands qui fréquentent les échelles de Syrie et de Caramanie (3).

(1) Willebr. ab Old., p. 135. Marco Polo, lib. 1 , c. 19, p. 34. Pegol. p. 44.

(2) Cf. Edrisi. Sanudo 1. I, p. 1, c. 1 ; Marco Polo, c. 19, p. 34. Schehab-Eddin , Notices, t. XIII, p. 365, 3«3, 365, 380. Pegolotti J). 9, 48.

(3) Djihan-Numa, t. II, p. 1727.

Les sujets des Lusignans se trouvèrent naturellement en concurrence sur les côtes d'Arménie avec les Vénitiens, les Génois, les Pisans, qui, dès le commencement du xui* siècle, s'y étaient ménagé des privilèges (1). Le tarif que l'amiral génois discuta et fit adopter à Sis en faveur du- commerce de ses nationaux, Tan 1288, est parvenu jusqu'à nous (2). . '

La suprématie commerciale à laquelle les navigateurs italiens aspiraient partout leur occasionna plus d'une fois des querelles avec les Chypriotes, non moins disposés à soutenir les droits^ de leur na*^ tionalité. Il existe aux archives de Turin, où ont été transférés une grande partie des documents concert nant les afiTaires commerciales et les intérêts politiques de la république de Gênes, quelques pièces relatives aux réclamations élevées par des marchands arméniens et chypriotes contre d'autres armateurs génois, à la suite d'une agression inique de ces derniers dans les environs de Gorhigosi (3). Ces pièces, datées des années 1268 et 4271, se rapportent à l'époque où les Mongols, après avoir soumis la Perse, parcouraient en maîtres l'Arnifénie et l'empire dlconium, ne laissant aux souverains de ces contrées que le simulacre de la royauté. Elles confirment ce fait important, si formellement établi d'ailleurs par

tl) Voy. Pardessus, Coll. de lois marit.

12) M, Dulaurier, Bec. des Hist. Armén. t. I, p. 108. (3) ffist. de Chyp. t. IL p. 74 et 78. Cf. Caffaro, Annal. Gen., Murât., t. XVII, col. 1217.

SOU.YENIRS niSTORIQUES. 223

les voyages de Plan Carpin en iâ45, de Rubruqnis en 1253, et les détails dé Marco Polo et de Sanudo sur le commeroe d'Orient, que Pinvasion mongole, loin d'avoir écarté les Francs des ports de l'Asie Mineure , facilita au contraire leurs rapports avec ce ï>a)rs, et leur ovivrit pour la première fois lefe routes de la haute Asie. Les hordes grossières de la Boukharie suivaient dans leurs invasions l'instinct brutal qui les poussait au pillage et au meurtre, sans rechercher si les populations qu'elles décimaient obéissuient aux lois de Mahomet ou de Jésus-Christ, dont elles ignoraient presque l'existence ; mais leurs chefs, Mangou., Houlagou, Abaka, et les autres khans mentionnés dans l'histoire des dernières croisades, n'avaient aucun intérêt à chasser lés Latins des pays d'Orient qu'ils avaient conquis. L'indifiérence de leur paganisme ne mettait nul obstacle à une alliance avec ces peuples ; la politique leur conseillait de s'en faire un appui contre l'islamisme qui menaçait le vaste empire de la Horde-d'Or, depuis le golfe Persique jusqu'à la mer Noire et à la Méditerranée. Aussi, bien qu'ils eussent soumis l'Arménie et réduit les Rhoupéniens à la condition de vassaux (l), les khans mongols protégèrent constamment ces princes contre les incursions des Turcs d'Iconium et des Arabes de Syrie. Ils surent gagner leur amitié et s'assurer leur concours dans toutes

(1) Rubruquis, p. 393. Marco Polo, 1. I, cap. 19, p. 31. Cf. de Guigne», ffist. dea ffvns, t.. III, p. 246. Saint-Martin, M^^m. sur VÀrmniie, t. I, p. 395, 398.

leurs guerres, taut qu'eux-mêmes restèrent séparés de croyance avec les musulmans. Ils montraient des dispositions non moins amicales pour les Francs. Ils leur avaient adressé plusieurs ambassades; ils accueillaient honorablement leurs envoyés ; ils écoutaient leurs missionnaires, et deux fois, en 1249, pendant le séjour de saint Louis dans l'île de Chypre, en 1289, sous le règne de Henri II de Lusignan, roi de Chypre et de Jérusalem, la chrétienté avait pu espérer de voir les empereurs mongols aider les Latins à reconquérir le Saint-Sépulcre sur les Musulmans (1).

Nous n'avons pas à rappeler les circonstances qui firent évanouir ces espérances; nous ne devons considérer ici les événements dont l'Orient fut le théâtre que dans leurs rapports avec la société latine qui avait pris possession de l'île de Chypre, et rechercher plus particulièrement l'influence qu'ils exercèrent sur ses relations avec l'Asie Mineure.

La prise de Saint-Jean-d'Acre par les Arabes, ^n 1291, qui mit fin à la domination des chrétiens de la Terre Sainte , en privant les Occidentaux des marchés où ils venaient en sûreté chercher les productions asiatiques , eut les plus heureux résultats pour le développement du commerce et de l'industrie du royaume des Lusignans. Les marchands des

(IJ Voy. les Mémoires de M. Abel de Rémusat sur les relations politiques des princes chrétiens, et particulièrement des rois de France, avec les empereurs mongols, Mém. de FAcad. des inscript., nouv. série, t. VI et VII. Cf. ffist. de Chyp. t. ï, p. 344-346.

grandes communes commerçantes, comme Venise, Gênes, Pise, Marseille, Barcelone, qui parvinrent à obtenir des sultans du Caire le renouvellement de leurs privilèges dans les villes de Syrie et d'Egypte, loin d'interrompre leurs relations avec l'île de Chypre, fréquentèrent en plus grand nombre ses villes et ses ports ; ils y instituèrent des consuls ; ils y acquirent des immeubles, y fondèrent des établissements commerciaux pour correspondre avec leurs fondoucs d'Egypte ou de Turquie, et recevoir en dépôt les marchandises qu'ils étaient tQujours heureux d'abriter hors de l'atteinte des musulmans (1). Les armateurs des villes secondaires des côtes de la Méditerranée n'osaient tenter le commerce direct avec l'Egypte, que le fanatisme des Arabes rendait toujours périlleux. Trop faibles d'ailleurs pour faire respecter leur pavillon si loin de l'Europe, ils vinrent de préférence dans les villes de l'île de Chypre, à Famagouste, àLimisso, à Paphos, à Cérines, à Nicosie, dont les magasins bien approvisionnés remplacèrent avantageusement pour eux ceux de Saint-Jeand'Acre, de Tyr ou d'Alep.

(1} L'origine des consulats pisans et vénitiens de Tlle de -Chypre remonte à cette époque ; les Génois, les Provençaux, les Catalans firent aussi renouveler ou étendre leurs privilèges commerciaux par les Lusignans, après la perte de la Syrie.

2â6 l'île de CHYPRE.

DEPUIS LA PRISE DE SAINT-JGAN D ACRE JUSQU AU RÉGNE DE HUaUBS lY.

Développement général du comnierce des Européens en Orient.

— Avantages qu'obtienneuit les Catalans sur les Français. ~ Échelles d'Asie Mineure fréquentées par les Chypriotes, — Les Lusignans cherchent à faciliter les émigrations d'Asie Mineure en Chypre. — Guerres et commerce des ALrïnéniens. ~ Chypre devient le centre principal dil commerce latMl daçs le sud de la Méditerranée. — Prospérité extraordinaire de Famagouste. — Principautés turcomanes formées en Asie Mineure du démembrement de l'empire d'Icobium. —"Prédominance des Ottomans et des Karaman^. r*- Les Chypriotes rendent tributaires plusieurs villes de la côte de Carainanie.

— Contrebande incessante d'Asie Mineure en Egypte. — Intérêt spécial des Chypriotes à faire exécuter les bulles prohibant la contrebande.

Le commerce de la Méditerranée entrait akHrs^ans la voie immense que les croisades lui avaient ouverte. L'Asie Mineure fut un des pays où il se développa surtout par les établissements et les intérêts que les Européens se créèrent sur toutes ses côtes. Les Génois, pour prix des secours fournis contre les Français et les Vénitiens, s'étaient fait accorder les plus amples faveurs à Trébizonde et à Galata, rentrées avec Constantinople sous la domination grecque ; ils occupaient Amasserah , l'ancienne

SOUVENIRS UISÏORIQUKS. 2i7

Amastris en Paphlagonie ; ils avaient des colonies à Fokia, où s'exploitait l'alun ; Tile de Ghio, renommée pour son mastic appartenait aux Giustiniani (1) ; les îles de Tassos, Leranos, Lesbos, étaient devenues des seigneuries génoises. Les Vénitiens, que les empereurs grecs cherchaient à indemniser de la perte de Gonstantinople, avaient obtenu aussi des privilèges à Trébizonde et dans le Bosphore ; ils avaient des éta^ blissements sur la côte de la mer de Marmara depuis Nicomédie de Bithynie jusqu'à Lampsaque, ville qui fut la propriété exclusive d'une de leurs familles sénatoriales (2) ; ils étaient maîtres de Coron et de Modon en Grèce ; ils avaient fortifié Ténédos, et depuis l'occupation de Candie, ils avaient soumis à des titres divers Samothrace,Négrepont,Sciros, Andros, Tinos^ Naxos, chef lieu du duché de TArchipel, appartenait à la famille vénitienne des Sanudo.

Au milieu de cet essor général, la France seule s'était affaiblie. Les Champenois et les Provençaux occupaient bien encore la Morée ; mais la perte de Constantinople en 1261, et de la Sicile en 1282, avait porté un coup irrémédiable à l'expansion française

(1) Les musulmans rappelaient Tile au Mastic. Scbehab-Bddia, p. 339> Jordan, Mirabilia descripta. Mém. de la Soc. de géogr., t. IV, p. 63. Les Giustiniani formèrent une mahone ou compagnie pour l'exploitation de ses produits, et ils en conservèrent la jouisisan^e mêmeaiprès laconquôte de Constantinople, en payant un tribut aux sultans. Paoli, Cod. diplom.t t. II, p. 548. M. Schlumberger, Numism, de VOrient latin., /?.408.

(2) Nous avons vu aux archives de Venise (LiAr. pMtùrum, I, fol. 152. 158 ; II, 170) divers documents concernant les ce^s et redevances que payaient les hommes de Lampsaque k la famille des Quirini leurs seigneurs. Ces documents non datés paraissent se rapporter au xuit siècle*

2Î8 l'île de CHYPRE.

dans les pays d'Orient. Moins avancés qu'au commencement du siècle, les Marseillais semblent n'avoir fait alors le commerce de Turquie que sous la protection et dan* le voisinage des îles de Rhodes et de Chypre. L'Aragon élevait sa fortune commerciale à leurs dépens, et allait devenir bientôt, par sa marine nombreuse et entreprenante, la troisième puissance de la Méditerranée. Les Aragonais menaçaient de supplanter les Français en Morée comme en Sicile ; ils occupaient Gallipoli, si favorablement placée pour le commerce d'Europe en Asie; ils jouissaient de privilèges dans l'empire grec, en Morée, à Candie, à Rhodes, en Chypre ; ils avaient des relations habituelles sur tout le littoral de l'ancienne mer Egée et de la Romanie entière (1). •

Le commerce des Chypriotes avec l'Asie Mineure s'effectuait surtout par les ports de Lajazzo, de Gorhigos , de Satalie , et de Lescandelour ou Candelore^ grosse ville marchande dont la position n'a pas été déterminée par les géographes , et qui est , non pas Alexandrète , comme l'ont pensé plusieurs auteurs (2), mais bien la ville grecque d'Alaïa, répon-

(1) Giov. Villani, lib. VII, c. 107, Firenze, 182$, t. II, p. 2fyj, Capmany, Memorias sobre la marina, commercio y artes de Bureelona part. II, cap. IIÏ, IV, t. I, p, 64, 70 ; t^ UI» p. 180. Madrid, 1770.

(2) Vertot, Michaud> etc.^ M. Depping rétablit Caadelore «ar la côte de Pamphylie {Comm, duLev,, t. I, p. 111); mais il place cette ville aur les raines de Tantique Side, ce qui. est une einreur. En cé^Jité, «Uejeatcinq ou si^L lieues plus à Vest, et ne diffère pas d'Alaîa moderne. Voy« .Mâchant, Prise d^Alex, p. 283. n. 31. Léonce Machâra„ qui a écrit en grec sa chronique chypriote, appelle toujours notre ville de son nom grec

dant au Coracesium de Strabon, entre Anamour et Satalie. La fréquence des communications des Francs avec ces côtes, le séjour habituel qu'ils y faisaient, sont attestés par plusieurs dénominations géographiques. Cyprianœ (1), Portm Januensis{^)^ Castrum Lomhardum (3), Portus Cavalerius (4), Portus Provensalium (5), étaient au moyen âge différents ports ou points d'attérage du littoral de TAsie Mineure, vis-à-vis de l'île de Chypre. Les dernières se retrouvent encore aujourd'hui aux mêmes lieux, sous les noms de Port Génois (6), Po7*t et Cap Cavalière, île Provençale. Les Cypriotes, ou Cyprianœ ^ étaient situées, d'après Sanudo le vieux, à vingt-cing milles ou huit lieues, à l'occident du port de Satalie, et par

(1) Sanudo, Secret., lib. II, part. IV, c. 26, p. 89.

(2) Le port génois, à diix mille au-delà des Cypriotes , était situé à 'Tembouchure d'une rivière du golfe de Satalie. Sanudo, p. 89.

(3) Le château Lombard [castello Lomhardo ,, dans TAtlas catalan de 1375, Notices et extraits, t. XIII, 2* carte) était sur la côte orientale du golfe de Satalie, à vingt-cinq milles N. O. d'Antiochette, à dix milles S. E. de Candeldfe. Sanudo, p. 89.

(4) Le port Chevalier ou Cavalière était, d'après Sanudo, à trentecinq milles au couchant de Tembouchure du Selef ou rivière de Séleucie.

(5) Le t)ort des Provençaux, nommé Lo Proensal, sur TAtlas catalan était dans un Ilot {seoliian) où se trouvaient d'anciennes murailles, et à quinze milles environ à Touest du port Cavalier. Sanudo, p. 89. Il est à remarquer que Sanudo place l'tle des Provençaux à l'est du port Cava> lier ; sur les bonnes cartes modernes de l'Asie Mineure, au contraire (Beaufort, Lapie, Kiepert, Carte de l'état-major russe), l'Ile Provençale ou lie Manavgat, précède le port Cavalière à l'orient, vers les^ frontières de l'ancienne Arménie ; et cette disposition est conforme & la carte catalane. Manavgat, dit M. Dulaurier, est une place forte et commerciale de la côte de la Pamphylie, située sur le Manavgat-TchaT, le fleuve Mêlas des anciens. Hist. Armén. t. 1, p. xix, xxv, xxxvn.

(6) Carte du colonel Leake. fSssay of a Map ofAsia Alinor, Londres,

conséquent à moitié chemin à peu près de cette ville à Adrachan.

Ces positions, choisies dans les anses les plus sûres de la côte, pouvaient n'être quelquefois que des établissements . passagers occupés seulement pendant une partie de Tannée ; plusieurs offraient des lieux de résidence permanents et fortifiés comme l'indique le nom de Château Lombard^ et un passage de Sanudo relatif au port génois (1). Les habitants de ce lieu, ou du moins les marchands qui le fréquentaienl étaient en état, d'après Sanudo, de repousser avec avantage les attaques des Turcomans de la campagne ; il est donc certain qu'ils avaient élevé des travaux de défense autour de leurs demeures.

Au reste, l'exploration de ces côtes par les voyageurs modernes a constaté l'existence, sur toute la rive opposée à l'île de Chypre, de fortifications tombant aujourd'hui en ruines, et qui paraissent remonter à ces temps. «La partie de la Caramanie (c que nous avions en vue (en allant d« Cénnes à « Alaïa), dit M. de Corancez, est très haute et coupée « de montagnes escarpées. Ces montagnes sont les « divers rameaux de la chaîne qui se détache du « Taurus, en de^à de Caraman. Celui-ci, se prolon- (( géant au sud^ vient y former le promontoire « avancé qui sépare le golfe de Satalie de celui de « Tarsous. Elle couvre de ses hautes sommités une

. (1) « Pojrtum secumm habet, dura a Turchis sibi caveant illi do portu ex parte marina et terrestri.» Sanudo, p. 89.

vGooQle

►gl

« grande partie de l'isthme, dont le promontoire « forme l'extrémité. Sur toute la région de cet « isthme qui regarde l'occident, le sol, qui s'élève « brusquement, présente, du côté de la mer, un « aspect sauvage et pittoresque. Entre les chaînes « partielles qui forment les ramifications de la « montagne^ sont des vallées profondes et étroites. « Les premières présentent à leurs extrémités autant « de promontoires-. Les secondes, resserrées entre <( elles, viennent aboutir à des bassins dont elles « défendent l'approche. Voilà quelle est assez régu- « liôremeAt la position des divers points de relâche « qui se trouvent sur cette côte. Le principal est le « port d'Anamour. La ville^est petite, bâtie sur une « colline pierreuse d'où elle domine le port. Il y a V un château ruiné sur le sommet de cette colline. « Les Chypriotes, qui de Cérines se rendent souvent » à Anam'our, prétendent qtie ces ruines appartien- «< nent à l'époque où les Européens, dominant dans «. leur Ile, se rendirent maîtres de plusieurs points « sur la côte voisine. Ils donnent la môme origine « aux tours anciennes que l'on conserve de distance a ôa distance sur la côte de Caramania(l). » Vraisemblablement les fortifications actuelles d'Anamour, sont celles ^ue le prince Karaman fit élever au XVI* siècle lors <te ses préparatifs oontre l'île de

'(i)^irtttéi*airé ^xâie^àtHépéu céfinue ttè' l'Asie MUteure. Un wl. în-8o. Paris, 1816, sans nom d'auteur, p. 292. Cf. Karamama or a brief description Qf ihe soHth eoast of Ana Minor, by WâftOM Baaufort, oaptain. Lond., 8», 1818, p. 181 et suif.

Chypre (1) ; mais la traditioa rappelée par M. Gorancez peut se rapporter à une occupation antérieure de cette ville, que Ton sait avoir été tributaire des Lusignans au xiv* siècle.

Les rapports des Chypriotes avec les populations de ces rivages avaient pris plus d'activité dès le xui® siècle, malgré les troubles qui avaient suivi la chute de l'empire d'Iconium et les luttes des princes turcs contre les Mongols. L'attrait du négoce et les intérêts privés avaient amorti l'effet des dissidences religieuses entre les Latins, les Grecs et les Turcs, livrés au commerce sur les deux bords du canal de Cilicie. Il y avait pour les Lusignans un si grand intérêt à attirer dans leur île les populations du continent que le vicomte de Nicosie rendit, dès l'année 1297, six ans après la chute du royaume de Saint-Jean-d'Acre, une ordonnance en vertu de laquelle les serves du roi furent dispensées de demander à l'avenir l'acquiescement du prince à leur mariage avec les hommes venant en Chypre de la Boumanie, de Satalie et dou Candelour jusques à la Liche (2), c'est-à-dire de toute la côte méridionale de l'Asie Mineure et de l'Arménie jusqu'à Laodicée de Syrie.

Pendant ce temps, le royaume d'Arménie avait prospéré et multiplié ses relations avec les Occidentaux qui fréquentaient toujours ses ports. Les des-

(1) Il en est question dans divers documents des archives de Tordre de Malte, à Ci té-La- Valette, dont nous parlerons ci-après.

(2) Ban du 26 novembre 1297. Assises, t. Il, p. 360.

cendants de Rhoupen, les seigneurs et le peuple d'Arménie, à leur exemple, s'étaient 'unis par de fréquents mariages à des familles chypriotes. Malgré les discordes que l'ambition d'une princesse arménienne suscita, sous le règne de Henri II, entre les maisons royales de Sis et de Nicosie, les unions matrimoniales entre Francs et Arméniens se multiplièrent et resserrèrent l'alliance des peuples. Cette amitié ne suffit pas néanmoins pour assurer l'indépendance des Arméniens au milieu des progrès chaque jour plus menaçants de leurs voisins. En perdant la protection des khans mongols, ils perdirent leur plus sûr appui. L'espoir de soumettre les musulmans de Syrie et d'Asie Mineure avait quelque temps rapproché les Mongols des Latins ; mais quand la chrétienté, obligée d'abandonner la Syrie, n'avait plus ofiTert que l'assistance incertaine des princes d'Europe et les forces insuffisantes des souverainetés de Chypre, de Rhodes ou d'Arménie, les descendants de Gengis-Khan ne pensèrent plus qu'à affermir leur empire en ralliant à eux les populations musulmanes dont ils adoptèrent la religion vers Fan 1305 (1). Dès lors l'Arménie eut à se défendre à la fois contre les Turcs d'Asie Mineure, qui commençaient à secouer le joug de leurs sauvages conquérants et les Mamelouks d'Egypte qui, maîtres de la Syrie, parvinrent à tourner la haine des Mongols contre leurs anciens alliés. La mer et le courage des

(1) Saint-MartÎD, Mém* sur V Arménie» t. I, p. 399. Mouradgéa d'Hosson, Hist. des Along,

23i l'ILK de CllYPÏlG.

chevaliers sauvèrent les îles de Chypre et de Rhodes ; TArménie, plus facilement accessible, ne put défendre ses frontières. Lajaizo,' enlevé' par ieâ Arabes d'Egypte, en 1390; reconduis pdr les Àrttïétoiens en 13i7, retomba peu après, et définitivemetitv'ati pouvoir des Sarrasins (i). Les secours que les princes d'Arménie reçurent des Lusî^uaris, des Hbâ^itilîeVs et des Génois, leur permirent 'de résister ettcoi^e quelque temps dans les plaeeis fortes dé Gdrhigosr, de Pardserpert et de Gaban; ihaîs ils virent leur royaume exposé aux incursions continuelles dès musulmans; et Falliance plus étroite qu'ils cherchèrent à former avec les Chypriotes, Tan IÔ42, en choisissant pour leur roi un neveu de Hugues iV de Lusignan, ne put que retarder de quelques années là catastrophe qui les menaçait.

Néanmoins et nonobstant les tnMibles et les guerres, le commerce d'Arménie florissait «encore dans la première moitié du xfv^ siècle. Ses communications avec les villes centrales de? la haute -et de la basse Asie attiraient tonijours les marchands latins à Gorhigos, à Malmistra^ à Sis, à Tarse, à Lajazzo surtout, malgré l'occupation de cette dernière ville par les Égyptiens (2). La petite Arménie servait aussi de pas» sage aux Vénitiens, comtae l'empire de Trébizonde, pour pénétrer dans la haute Asie et dans Ija Perse,

(1) Saint-Martin, 1. 1, p. 198.

(2) Balducci Pegolotti, facteur d«s Bardi de Florence et auteur du précieux ouvrage qui fournit tant de renseigniementè sur le commerc& du moyen âge, vint à Lajazzo en 1335, pour les affaires de sa maison. Cf. Dulaurier, Bist, Aiin, t. I, p. xcv.

SOUVENIRS HISTOHIOUES. 235

OÙ le roi Abou Saïd leur avait accordé un privilège commercial en 1320 (1).

Le voisinage de llle de Chypre, parvenue alors à son plus haut degré de prospérité, et devenue le rendez-vous des navigateurs de toute la Méditerranée, donnait aux Arméniens un immense débouché pour les marchandises qu'ils ne pouvaient vendre sur la c^te d'Asie. Tel est cependant, et tel était surtout dans ces temps de prohibitions, Teffet de la rivalité commerciale entre deux pays voisins, malgré leur amitié, que les provenances d'Arménie étaient frappées en Chypre du droit de quatre pour cent, tarif le plus élevé des douanes du royaume des Lusignans au xiv® siècle (2). Les retours de Tîle à Lajazzo étaient soumis également au maximum du droit perçu sur les importations en Arménie. Les Génois, les Vénitiens, les Siciliens, les Bardi, maison de commerce dont le siège était à Florence, faisaient entrer leurs marchandises en franchise à Jjajazzo et dans les autres ports; les Catalans, les Provençaux, lesPeruzzi, autre compagnie florentine, ne payaient que deux pour cent; les Chypriotes seuls, comme les étrangers les moins favorisés, supportaient le quatre pour cent (3).

Les princes turcs qui s'étaient partagés les débris 'de l'empire d'Iconium, et qui avaient réussi à re-

(1) Pablié dans les annexes du Becueil des traités entre les chrétiens et les Arabes éP Afrique ^ in-4^ Supplém. p. 10. (?) Pegolotti, p. 70, 71* (3) Pegolotti, p. 45.

pousser les Mongols vers TEuphràte, se montraient disposés, malgré leur fanatisme religieux, à favoriser le commerce des Européens. Ils avaient fait des pactes avec les empereurs de Gonstantinople; ils traitaient.favorablement les marchands de Gènes, de Venise, de Pise ; ils accueillaient ceux de villes moins importantes. Raguse, par exemple, avait obtenu, moyennant tribut, le droit de venir commercer à Broùssa (i). Mais le commerce dans les pays musulmans n'était jamais exempt d'inquiétude. Les franchises accordées aux peuples latins, quelque formelles qu'elles fussent, ne les mettaient pas toujours à Tabri des attaques de la population. Les marchands venus d'Occident en Egypte, en Syrie, ou en Asie Mineure, pouvaient craindre sans cesse, môme après avoir acquitté les douanes, les tributs et les présents obligatoires, que la cupidité ou le caprice des sultans ne leur enlevât en un moment les privilèges achetés à prix d'or. Dans les pays chrétiens d'Orient, au contraire, ils trouvaient sécurité et protection, sans être soumis à d'autres obligations que celle de satisfaire au droit fixe de la douane, comme ils le payaient en Europe. C'est ce qui fit la fortune des ports de l'Arménie et de l'île de Chypre.

Un demi siècle avait suffi, depuis la chute de Saint-Jean-d'Acre, pour placer Famagouste au pre-

(l) En 1365, Amurath, sultan ottoman de Broassa, permit k la république de Raguse de continuer le commerce qu'elle faisait dans ses États, moyennant un tribut de !>00 ducats. De Haramer., ffist. tie l'emp. ottom.; Deppiog, Bist. du comm. du Levant, t. I, p. 209.

mier rang des places commerçantes de la Méditerranée. Tyr, Satalie, Lajazzo, Smyrne, Glarentza, ne pouvaient lui être comparées. Avec Gonstantinople et Alexandrie, elle avait alors la suprématie incontestée du commerce d'Orient. Ni Venise, ni Gênes ne pouvaient se vanter d'avoir des marchands plus riches, des bazars mieux assortis, des approvisionnements plus considérables en productions de tous pays, des hôtelleries plus nombreuses, des étrangers venus de plus loin et de contrées si diverses. Un prêtre allemand, homme instruit et observateur, qui passait dans Tîle de Ghypre, en se rendant au Saint-Sépulcre, vers Tan 1341, fut frappé de la richesse des Chypriotes, particulièrement des habitants de Famagouste. Il a laissé un curieux témoignage de la jirospérité du pays, dans le récit de son pèlerinage. Il avait vu Constantinople et Venise, la reine de l'Adriatique. Famagouste le surprit davantage. Quand il vit circuler sur le port et dans les rues une foule de Grecs, d'Arméniens, d'Arabes, de Turcs, d'Éthiopiens, de Syriens, de Juifs (1), au milieu des marchands venus de la

(1) Cf. Assises de Jérusalem, t. II, p. 53 et saiv. Lusignan, fol. 70-75. Paris, 1580. Zipreo e molto bella isola.,, ivi e Famagosta, uno di prin» cipali parti del mondo, ove riveno Cristiani e Saraeini e Grezi & de ognia nazione. Tractato de le piu marevegliose cose, dal Johanne de Mai^r davilla. Mediolani, in-4*, 1480, fol. 12, vo. U est toujours nécessaire de rappeler, quand on cite Mandeville, qu'au milieu de ses absurdes récits sur les merveilles d'Asie, on trouve quelques faits véritables et de justes observations sur les côtes du Levant, où il était réellement allé. Ce qu'il dit de Famagouste n'est que le résumé affaibli de la prospérité de cette ville, dont le fidèle Balducci Pegolotti a dressé le tableau

Vénétie et de l'Allemagne, de la Ligurie et des deux Siciles, du Languedoc, de la Flandre, de TÂFagon, des Baléares (1); quand il entendit ces langages divers, quand il vit ces costumes variés, ces magasins toujours remplis de chalands, ces seigneurs et ces marchands rivalisant de luxe et d'ostentation, ces courtisanes effrontées (car le tableau était complet), qui semblaient ramener en Chypre les temps les plus licencieux d'Amathonte et de Goîhorrfee (2), le bon curé de Saxe fut étourdi, ébloui/eti (iomme on le pense bien, scandalisé* « Il'y a'dàns ce pays de « Chypre, écrit-il à l'évèqtie de PaderBorn; les plus « généreux et les plus ridies seigneur» de^lachrétienté. « Une fortune de irciis mille florin» ianïiùels n'est pas « plus estimée ici qu'un revenu de trois haarcs chez « nous. Mais les Chypriotes di'ssfpent tous leurs ce biens dans les chasses, lels témrhois et lé^pl&isirs. « Le comte deîJatfa (8), que j^ai ctonu, entrétin^nt

avec toute fefxâctîiude à* un négodani. An resté, i)oûr porter tin jugement définitif $ur. llœuvre de. >f andeViUe,t il faut att^ndye'réc^Uiojà çriti-r que et sayante qu'en prépare M. Mi,chelant pour la Société de TOrient latin. .' ' "■ ■ '■' ■ '■'• • '" ''■'''■ "'■" ■■' '

(1) To^te9<o^s< junt^ons avalent ^ea o^n^ptoira ofi .^es ^Qptuls èi Fama* gouste. ^

(2) te Tu pélrirals,* nouvelle 'GÔmorrhe, dît''résprit dfivln^ révélant à u' sainte Brigitte les calamités qui iBoaaQaient Fama^usteiii tu> périras M brûlée par le f)eu de la luxure, par Texcès de tes biens (superfluite^tis) « et de ton ambition i tes éiîifïces Crouleront, tes hsibitants s^éiifliirôni, « et Ton parlera de ton ^b^tiiment idans les coàtréee Ipd^tainei», car j^^ « suis irrité contre toi. » Re^elçLtxones célestes preelect^ sponse Christi Béate Brigitte, viàue \dè r^^\à "Soèciè; lilii'VlI/ cîifp.' 16; f^oî. 'iafe^.- v»î Nuremberg, 1517. Saii»^ Brigi^t|8 jE(»t.;noTte;ein 137^ ;;£res révélf\tionA ont été écrites, peu après sa mort, par son confesseur.

(3) n était de l'illustre famille d'Ibdin .'•''' ' ' "'••*' - ' " ' '"^

«. plus de cinq cents chiens pour la chasse... Les « marchands de Chypre ont acquis aussi d'immen- « ses richesses. ,Gela n'est pas étonnant, car leur «rîle esfcla derm^re teprQideschrétieqs vers TOrient; « de sorte qu^e. tous, les. »AViifes 0i toutes les mar- « chapdisq!^^ de queiquest rivage» qu'ils soient partis, «sopt: obligés de.s*arrêteïC. en Chypre. De plus, les <c.pj^leri»s dertousîljBs.îp^y? qMi.veulwt aller outre <^ mer doivei^tdescôndscef d'abord ôft /cette île. De « çorte.que llottip^uty saMoipit tou$i les instants de « la journée,. depuis, lei lever Jusqu'au coucher du «.fioleii, peir Ijb^ tejrtres, ou l^s^» étrangers qui.y vienu o^e^t.ÎQçessaimenti les aoBvelles et les. bruits des « jQoatriées les, plus éloigUées.^ Aussi: les Chypriotes « Aut ils ;de«. écoles.. pafticulièi^s pour apprendre «.tous les idiomes connus.!. - . :.

(!c Qufint à' la. villft.de P^iiaagottSte, c'est une des f^.pJufi! wches;cités,qijii e3;istent..Ste^, habitants vivent « dans l'opulence. L'un d'eux, en mariant sa fille, «lui a donn^, pour.sa cpiffure seule,, des byoux qui « valent plus que toutes les parures de la reine de <( France ensemble, au dire des chevaliers français « vénii^ avec nous «n Chypre. Un marchand de Fa- (f i?aagpps]teyeudit uja jour au sultau d'Egypte» pour « le sceptre royal, une pomme d'or enrichie de qua- ^f.te§.pÎKre^ précieuses/ ;^ une ^scarboucle, une éme- <t rau^e^, un saphir et une perle. Ce joyau coûta « 60,000" florins;., quelque temps après la vente, le « marchand voulut le racheter, et en offrit cent mille « florins, mais le sultan ïjçis refusa. Le connétable de

« Jérusalem (i) avait quatre perles que sa femme fit « monter en agrafe ; on aurait pu sur chacune d'elles « trouver à emprunter trois mille florins partout où « on aurait voulu.

« Il y a dans telle boutique que ce s6it de Pama- « gouste plus de bois d'aloës que cinq chars n'en « pourraient porter. Je ne dis rien des épiceries ; « elles sont aussi communes dans cette ville, et s'y « vendent en aussi grande quantité que le pain. « Pour les pierres précieuses, les draps d'or et les « autres objets de luxe, je ne sais que vous dire ; on « ne me croirait pas dans notre pays de Saxe. Il y a « aussi à Famagouste une infinité de courtisanes ; « elles s'y sont fait des fortunes considérables, et « beaucoup d'entre elles possèdent plus de cent i< mille florins ; mais je n'ose vous parler davantage « des richesses de ces infortunées (2). »

Quand la cour pontificale, cédant aux instances des villes maritimes, fut revenue sur les défenses absolues qu'elle avait prononcées et eut permis le commerce avec l'Egypte, la Syrie et l'Asie Mineure, en interdisant seulement l'exportation du bois etd^s armes, l'île de Chypre vit s'arrêter le développement extraordinaire de sa fortune. Elle se maintint néanmoins plus d'un demi-siècle encore dans un état de prospérité que ne connurent en Occident ni la Catalogne avec le port et la marine de Barcelone, ni le

(1) C'était peut-être Rudes de Dampîerre.

(2> HisL de Ckyp. t. H, p. 213-215.

SOUVENIRS niSTOHIOUES. 241

Languedoc avec ses villes de Montpellier, de Beaucaire et deNarbonne (1), ni même la Provence avec le port de Marseille. Les navires de l'Europe affluèrent toujours dans ses ports, pendant qu'elle expédiait à son tour ses bâtiments et ses marchandises en Italie, en France, en Espagne, en Morée, à Gonstantinople, à Smyrne, à Alexandrie, à Beyrouth, à Damas, à Lajazzo, à Satalie, à Larendah, à Iconium (â).

Les guerres des émirs turcs et les incursions des Mongols, en portant l'inquiétude en Asie Mineure, nuisaient sans doute aux relations des chrétiens avec rintérieur du pays ; elles n'étaient pas des obstacles insurmontables pour le commerce et plus d'un marchand, dont le nom est resté inconnu, dut s'avancer, après Marco Polo, jusqu'à Tauriz et Bag-

(1) Narbonne, comme Montpellier, entretenait des relations directes et régulières, par ses marchands et ses navires, avec Chypre, Rhodes, l'Arménie, la Morée, Constantinople, peut être même avec quelques villes torques du littoral, mais elle ne parait pas avoir eu des relations avec rintérieur du pays. On trouve aux archives de Venise diverses pièces concernant le commerce maritime de ces villes durant le xiv* et le xy siècle* G» y voit que œs villes expédiaient en Orient beaucoup de draps écarlates du Languedoc, des draps blancs de Valence et de Narbonne, des draps de Louviers, des toiles de Reims, etc. Comme' mor. n 0t VI t cf. Pegolotti, p. 20, 40, etc. Les maisons de banque et de commerce du Languedoc étaient en compte courant avec le trésorier de Rhodes ; elles recevaient en son nom des percepteurs de Tordre des responslons o« contrtt)ation8 dea commauderies. Archives de Malte, lib. BuUarum» ann. 1346-1358, 1351, 1365, etc. HUt. de Chypre, t. II, p. 105. n. ; 294, n. 350.

(2) Cf. Pegolotti, p. 15, 17, etc., 81, etc.; Machaut, Prise d'Alex, p. 173. — Doc. divers sur les négociations de la paix entre Chypre et rÉgypte, de 1365 et années suivantes. Hist.y t. II, p. 291. — La Brocquière. Voyage, 1432, ms. cité, fol. 183 v», 186 v», 189 v",

S4S l'île de CHYPRE.

dad. Dans les provinces maritimes, sur les côtes de la Mer noire, comme sur les bords de la mer Egée et de la Méditerranée, les relations devinrent plus actives. Malgré le fanatisme des Turcs et leurs agressions incessantes contre les chrétiens de TArchipel, les Vénitiens, les Florentins, les Catalans, les Génois surtout, visitaient les ports et les bazars des villes de la côte, traversaient le pays, s'y livraient au commerce , y séjournaient et pouvaient en observer à leur aise les ressources. C'est à un marchand génois que l'on doit les détails les plus circonstanciés sur la puissance et les richesses des différents princes turcs qui régnaient au quatorzième siècle en Asie Mineure. Il les communiqua à un géographe arabe (i), et c'est d'après le livre de ce dernier que nous ferons connaître, en quelques mots, pour l'intelligence des événements ultérieurs, les principaux États qui avaient succédé à la sultanie d'Iconium. Ce vaste empire, détruit, comme autrefois en Occident l'empire de Charlemagne, par les invasions étrangères et par l'insoumission des grands, s'était divisé en principautés particulières, qui furent d'abord indépendantes les unes des autres, mais au milieu desquelles la force des armes établit peu à peu les rapports et les sujétions d'une sorte de féodalité.

(1) Schehab-Eddin, mort Tan 749 de l'hégire a34a-1349), déclare tenir d^UD marchand génois, nommé Belban, la plupart des détails qu'il donne sur les .principautés turques d'Asie Mineure. Voy. les extraits de son ouvrage traduits par M. Et. Quatremère,iVd/{re« et extraits, tora. XIII.

Ali nord de la péninsule, dans la riche ville de Broussa, le fils d^Othman avait fondé la puissance qui, après avoir soumis d'abord les émirs de Karaschi et de Marmara, en Mysie, acheva la ruine de l'empire grec de Bithynie par la prise de Nicée, et menaça bientôt Gonstantinople. Dès le milieu du quatorzième siècle, les princes ottomans étendaient leur domination sur toute la côte nord de l'Asie Mineure ; ils comptaient dans leurs États 50 villes, autant de forteresses, et dans leur armée plus de 25,000 cavaliers. Ils étaient presque toujours en guerre avec l'empereur et obligeaient ce prince à acheter la paix par un tribut mensuel (1).

Une dynastie plus puis^aMe régnait au centre de l'Asie Mineure et balançait la fortune grandissante dés Ottomans.' C'était eelle de l'émir de Kermian ou Kerthiriany qui, de Kutayeh, l'ancien Co^yœwm de Phtygie," sa 'capitale', dià'posaît d'une aitnée de 40,060 cavaliers, to'us ex€ircés dans les combats, et ccimtnàndaît à'70O villes- 6u forteresses. 11» était obéi d^ns le^ provinces orientales 'jusqu'aux possessions dfeslrfdngôis,'ët in^piriEtit Une telle cii^aintë à la cour âèByx^hce, que l'etoiîferèuî lui envoyait un tribut réguflier de 100,00» hyper^ôrés d'or (2). Les Kerrtiîaîi^ âtiraiettt'pa'âttéantîr ite royaume du fils d'Othman, si la jalousie et les haines suscitées par leur ambition (3) n'avaient profité à leurs rivaux,

(1) Cf. Schehab-Ed<im, p. 339, 364.

(2) Schehab-Eddin, p. 355.

(3) Schehab-Eddin, p. 340. Ibn. Batouta, Voyages^ trad. par M. Defrémery, t. II. p. 343.

.qui finirent par subjuguer leurs États, et qui ont éclipsé leur renommée dans l'histoire.

L'ancienne Paphlagonîe, sut les côtes du Pont- Euxin, formait la principauté de Kastamouni, où l'émir possédait la ville de Sinope et disputait à l'empire de Trébizonde celle de Samsoun. Ces deux ports de mer étaient fréquentés par les marchands chrétiens et musulmans, qui de là faisaient voile pour la Grimée et le Kaptchack (1).

Vers les côtes de la mer Egée, Magnésie sur l'Hermus, aujourd'hui Manika, et les villes que l'islamisme avait nommées Béréki, au S. E. de Smyrne» au S. 0. de Sardes; Nazlu, non loin du Méandre, enlevée aux empereurs grecs dès le commencement du treizième siècle, étaient devenues les capitales des chefs turcomans, qui s'étaient partagé l'Ionie, et qui ont laissé à ses provinces les noms modernes d'Aïdin et de Saroukhan (2). Palatscha, sur le Méandre, au nord des ruines de Milet, et Alto Logo, l'ancienne Éphèse, eurent aussi des émirs particuliers, dont le roi Pierre P' de Lusignan reçut, comme nous le verrons plus loin, la soumission. Philadelphie seule resta libre. Ses habitants, en résistant aux plus terribles attaques, se maintinrent indépendants au milieu des Turcs, et n'acceptèrent de capitulation que de la main de Bajazet. Philadelphie rappela ainsi pendant près d'un siècle, au milieu de la barbarie et de l'esclavage, le nom et l'indépendance de la Grèce (3).

(1) Schehab-Eddin, p. 341, 361.

(2) Schehab-Eddin, p. 360, 368, 369.

(3) Voy. Gibboo, trad. Gaizot, 1819, tom. XII, p. 303.

SOUVENIRS UISTORIQUES. 245

Dans les provinces méridionales, vis-à-vis des îles * de Rhodes et de Chypre, était la principauté de Foukeh, en Carie, dont Témir, « montant tour à « tour sur ses vaisseaux et ses chevaux, était oc- « cupé constamment à combattre à force ouverte « ou parla ruse tous ceux qui l'entouraient, musul- « mans ou infidèles (1); » puis venait la principauté de Tawasa ou Daouas, qui comprenait le golfe dé Macri, les côtes de Lycie, fréquentées surtout par les Contrebandiers chrétiens (2), Castel Rosso, et les petites îles d'alentour, repaires de corsaires de toutes nations (3).

Satalie, que les Turcs appellent Adalia ou Antalia, et dont nous avons rappelé la prise par les Chypriotes au temps qu'elle appartenait encore au sultan d'Iconium, était, au quatorzième siècle, le chef-lieu d'une principauté très importante par son commerce. Ce royaume est devenu la province ottomane de Tekké ou Tekké iliy le pays de Takka, nom qui rappelle celui de l'un de ses plus célèbres sultans. « Antalia, dit Schehab-Eddin, est fréquentée « par un ^rand nombre de voyageurs qui y abor- « dent, y passent et en partent journellement. Le « prince a sous sa domination 12 villes et 25 forte- « resses. Ses troupes se composent de 8,000 cava- « liers; mais la population n'est nullement belli- « queuse et peu capable d'inspirer de l'effroi à ses

(1) Schehab-Eddin, p. 370; cf. p. 339.

(2) Sanudo, Secret, fidel. crucis, lib. H, part, iv, cap. 26, p. 90.

(3) Archives de Malte, lib. Builarum» aan. 1355, U47-1449.

« ennemis (1). » Ibn Batoutah fait remarquer surtout rimportance du commerce de Satalie ; il rappelle à cette occasion que les marchands chrétiens habitaient dans cette ville un quartier particulier protégé par une enceinte murée (2). L'émir de Satalie dut agrandir pourtant ses domaines ; il semble avoir possédé, dès le règne de Pierre I** de Lusignan, la ville d'Alaïa, le Candelore des chrétiens, qui dépendait, au temps de Schebab-Eddin, de la principauté d'Ermenek,» l'ancienne Germanicopolis. Ce nouvel et puissant État, plus connu sous le nom de Karaman, qu'il devait au père de son premier émir, et qui s'est conservé dans celui de la Garamanie moderne (3), étaii l'une des plus importantes principautés turques, et dominait dans le midi de l'Asie Mineure, comme la principauté des Ottomans dans le Nord. Il s'étendait en face des côtes de l'île de Chypre, entre la principauté de Satalie et le royaume d'Arménie, qu'il finit par absorber presque en entier, ainsi que les principautés de Karasar et d'Akséraï. Les princes karamans avaient une armée bien aguerrie, forte de 23,000 cavaliers et d'autant de fantassins, recrutés parmi les populations turcomanes et mongoles (4). Ils possédaient

(1) Schehab-Eddin, p. 372.

(2) Voyages, t. II, p. 258-259, 265.

(3) Voy., sur Torigine de la dynastie de Karaman, M. d« Hammer, Hist. de Vempire ottoman, trad. franc., toni. 1, p. 262-263.

(4) Schehab-Eddin, p. 373 ; cf. p. 341-347. Sanndo le jeune comptait, en 1423, que le grand Karaman poavàit solder uno armée de 60,000 hommes en temps de paix, et de 30,(X)0 hommes sur pied de guerre. Vite de duchi di Venezia. Muratori, Script, rer» italic, tom. XXII, col. 962.

150 forteresses et 14 villes (1), parmi lesquelles étaient, outre Ermenek, capitale de la sultanie quand Schehab-Eddin écrivait : Alaïa, place d*une grande importance^ suivant la remarque du géographe arabe (2) ; Larendah, appelé aussi Karaman (3), et situé dans un pays très-fertile; enfin la forte ville de Konieh, Tancienne résidence des sultans de Roum, dont les' enfants de Karaman firent leur capitale après l'avoir conquise (4). En succédant aux sultans dlconium, dans la plus belle partie de leur empire^ les Karamans semblaient avoir hérité de leur pouvoir et de leur munificence. Aussi terribles étaient leurs armes contre leurs ennemis, disent les écrivains orientaux ^ que grande et prodigue leur généi*osité à Tégard de leurs amis. Ils poussaient l'amour du faste à un tel point que, l'un d'eux, pour donner une idée de ses richesses, avait, diton, épousé mille filles vierges (5). Bedr-Eddin, dont on rapporte ce trait, était un redoutable ennemi pour les États chrétiens, surtout pour le royaume d'Arménie, qui confinait à son empire. Habile à se ménager l'amitié des empereurs mongols, dont la suzeraineté nominale conservait encore quelque {H'estige en Asie Mineure, empressé de rechercher l'alliance des sultans du Caire, avec lesquels il en-

. (1) Scbehab-Eddin, p. 373.

(2) Schehab-Eddin, p. 341.

(3) Schehab-Eddin, p. 341, 373.

(4) Hammer, t. I, p. 268, et ci- après les événements de Tannée

(!>) Schehab-Eddin, p. .346.

vGooQle

►gl

248 l'île de cuypre.

tretenait dés relations épistolaires (1), ce prince, nàalgré la jalousie de ses voisins, pouvait disposer de toutes ses forces contre les chrétiens, et, secondé de ses frères, il inquiétait, par d'incessantes attaques, les terres du Takafour, que les Arabes harcelaient du côté de la Syrie (2).

Tel était Tétat de TAsie Mineure au temps où le roi Hugues IV occupait le trône de Nicosie. Les rivalités et les luttes des principautés formées des débris de Tempire d'Iconium, auraient pu servir les desseins de la chrétienté, si la chrétienté avait su réunir ses efforts pour subjuguer l'Asie Mineure, ou y contenir au moins le torrent qui allait déborder sur l'Europe. Mais les princes d'Occident semblaient aveuglés sur les dangers que leur jannonçaient les progrès des Turcs, car les émirs, malgré leurs divisions intestines, étaient toujours unis par une haine commune quand il fallait attaquer les ennemis de Mahomet. Combien de fois n'avait -on pas vu le grand Karaman et le sultan du Caire envahir l'Arménie, ou menacer les îles de Rhodes et de Chypre, pendant que les Ottomans de Broussa, les émirs de Magnésie, de Nazlu, d'Aidin, de Foukeh, portaient le ravage dans les îles de l'Archipel, sur les côtes de la Grèce, dans les golfes de la Thrace et jusqu'aux portes de Byzance. Le saint- siège, qui veillait seul en Occident au salut de Gonstantinople, ne parvenait que de temps en temps, et à grand'peine, à

(1) Schehab-Eddin, p. 842, 346.

(2) Schehab-Eddin, p. 373. Sanudo, lib. I,part. v, cap. II, p. 32.

décider quelques galères à porter des renforts aux chevaliers de Rhodes et de Chypre. Les Hospitaliers eux-mêmes n'avaient plus le dévouement généreux et infatigable des anciens frères de Saint-Jean de Je-, rusalem. Depuis qu'ils avaient succédé aux biens des Templiers, beaucoup s'étaient relâchés de leur rude discipline, et préféraient séjourner dans les riches commanderies d'Europe , ou à la cour des princes, plutôt que de faire la guerre aux Turcs en Orient (1). Hugues lY de Lusignàn, au contraire, bien que prudent et sage, se montra sur mer comme sur terre, ainsi que la cour apostolique aimait à le lui rappeler dans ses dernières années^ le plus vaillant champion de la chrétienté (2). Dans le^s premiers temps de son règne et vers l'époque où les chevaliers de Rhodes, ranimés par la crainte d'une invasion imminente, battaient la flotte d'un émir turc dans les eaux de la Carie (3) en l'abseiice du grand maître de Yillaret, le roi Hugues rendit tributaires les villes d'Anamour, de Siccey de Candelore, et plusieurs autres localités de la côte de Caramanie. Satalie elle-même fut obligée de faire hommage et de se, racheter des mains du roi de Chypre (4).

(1) Voy. la bulle sévère que Clément VI adcessâ au grand maître, le 6 des ides d'août 1343. Paoli, Cod. dipl., tom. Il, p 86.

(2) « Tu tanquam prinoops chcisitianissimus et ejusdoïki Ôdei athleta prsecipuus, etc. » Rinaldi, ann. 1343. Annal, eeelesiast., tom. XXV, p. 310 ; cf. 1356, § 6, tom. XXVï, p; 19. '

(3) Villani, lib. XI, cap. .121, ann, 1320 ; tom. IV, p. 116, éd; 1823.

(4) u Item maritima Turchie régi Cipri dant tributum, scilicet: Candelor, Scabmir, Sicce, Scacalia et alia certa loca et castra. » Rodolphe de Saxe, ffist, de Chyp., t. II, p. 216. Le texte de ce voyage est peu cor-

^50 l'île DB CHYPRE.

Ces expéditions se rattachaient à rexécutian de^ bulles apostoliques qui avaient soumis à des règlements sévères le commerce des Européens en Orient, afin d'affaiblir la puissance des Mamelouks. Mais le» prescriptions pontificales ne purent jamais arrêter la fraude des armateurs chrétiens. Quaind le commerce des objets prohibés devenait teop périlleux d'Europe en Egypte, les Génois, les Catalans, les Pisans, les Vénitiens allaient faire leurs achats et leurs chargements dans les ports -de iTAsle Mineure. Là, ils attendaient le momemt faTOrable^ oik ils savaient que les croisières de Rhod^et &e Chypre étaient éloignées; alors gagnant- à > force = de voiles le rivage d'Egypte, Us débarquaient à AiexAn^ drie ou à Damiette Jes armes, iè fer, le bois, la poix, les hommes de guerre qui manquaient- au -parfs. Us en rapportaient, au grand profit du sultan, des épiceries, des anomates;, du suore, dM'lin'^ qu'ils accumulaient à Satalie et àCandelore. JDe ices ]>ort5, îl leur était ensuite plus facile de faire pa^s^i^letir» achats en Europe (i). •

Cette fraude inoessantQ aurait déjoué les mèil-' leures combinaisons de la cour de Rome pour le rétablissement de la puissance chrétienne en Syrie.

rect ; il suffit de jeter les yeux sur la carte de Sanudo ou de Vatla^s catalan, pour reconnaître Satalie sous le nom de Scacalia, et Stalimuri^ qui est TAnamour moderne, dans le mot défiguré de Scabmir. Quant à Sicce, autre nom peut-être altéré, nous n'en retrouvons pas la position.

(l) Sanudo, p. 29; cf. p. 43. Voy. Hist, de Chypre, t. II. p. 125. Not9 sur le transport frauduleux des armes et des esclaves en Egypte.

Elle se pratiquait principalement dans les îles de l'Archipel et sur les côtes de 'la Pamphylie, de la Lycîe et de llonie, depuis Tembouchure du Selef , près de Gorhigos, et même dans. les ports chrétiens de l'Arménie (1), jusqu'à la ville d'Annia , près de l'ancienne Éphèse (2). C'est ce qui motiva les fréquentes campagnes du roi Hugues sur ces rives, oti les contrebandiers chrétiens trouvaient toujours un refuge.. L'on n'est pas étonné d'apprendre , par une lettre du saint-siège, que ce prince eut à combattre dans une de ses descentes en Asie Mineure, non-seulement les Turcs, mais des cht^étiens venus à leur secours (3). Ces faux frères ne pouvaient être les Grecs de Garamanie, faibles et désarmés : c'étaient assurément ces mauvais Latins venus d'Occident, « les- « quels, nous dit Sanudo, de concert avec les Turcs, « la pire race des Sarrasins, violaient les prohibi- « tions ecclésiastiques plus audacieusement qu'au- « cun autre* peuple (i) » ; expressions détournées, mais qui, sous une plume vénitienne, semblent désigner particulièrement les Génois, dont le crédit s'affermissait en effet chaque jour parmi les Turcs.

(1) Avis du roi de Chypre au pape sur le projet de croisade, ann. 1311 iïw^t. II, p. 118.

(2) Sanudo, p. 29.

(3) « Fili charissime, litterarum prœdlctaruin lectio gloriosatn tibi « dudum datam de cœlo victoriam contra Turchos recensens et infideli- « tatein illorum falsorum christianoruni qui... Turcis eisdem contra te « tuamque gentem catholicam astitisse, etc. » Rinaldi, Ann. 1338. § 72, tom. XXV, p. 118.

(4) Sanudo, p. 29.

254 l'île de cuypri:.

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