REGNES DE HUGUES IV ET DE PIERRE I
Ligue ou sainte Union formée contre les Turcs d'Asie Mineure entre le Pape, le roi de Chypre, les chevaliers de Rhodes et la république de Venise. — Prise et occupation de Smyrne. — L'Union conclut un traité de paix et de commerce avec le prince d'Éphèse. — Hugues IV incline à la paix. — Prospérité commerciale de Tîle de Chypre. — Pierre !«' re-. prend la guerre contre les musulmans d'Asie Mineure et d'Egypte. — Ruine du royaume d'Arménie. — Nécessité pour les Chypriotes de prendre des positions maritimes sur les côtes d'Asie Mineure. — Occupation de Gorhigos. — Prise de , Satalie. — Importance commerciale de cette conquête. — Vaines attaques de l'émir contre Satalie et l'île de Chypre. — Heureuse campagne du roi Pierre sur les côtes d'Asie Mineure. — Il 'prend et évacue Alexandrie. — Pfise d'Alaïa en Pamphylie. — Le grand Karaman attaque Gorhigos. — Heureuse expédition des Chypriotes. — Gorhigos est délivré et le grand Karaman contraint à la paix. — Fin du royaume d'Arménief.
Les Vénitiens, jaloux des faveurs que les Génois s'étaient assurés en Asie Mineure, inquiets surtout des progrès de la puissance turque, se déterminèrent à entrer dans la ligue formée par le saint-siège, le roi de Chypre et les chevaliers de Rhodes, pour protéger les États chrétiens d'Orient. La ligue est désignée souvent dans les documents du temps sous
SOUVENIRS niSTORIQUES. 253
le titre de VUnion ou la sainte Union (1). Les nouveaux croisés, réunis à Négrepont au printemps de Tannée 1344, dirigèrent leurs attaques sur les principautés d*Aïdin et de Saroukhan, dont les agressions avaient si souvent effrayé les îles de l'Archipel. Débutant bientôt par un coup hardi qui semblait leur assurer de nombreux succès, ils brûlèrent la flotte turque dans le golfe de Smyrne, enlevèrent d'assaut la forteresse qui commandait cette ville, et y établirent une garnison (2). Le prince, peut-être rémirde Saroukhan, que Jean Gantacuzène nomme Amir, ou le chef de ses troupes, que Jean Villani appelle Morbascian, revint bientôt avec des forces considérables devant Smyrne. U fut repoussé, et, malgré des pertes sensibles, les chrétiens, maîtres de la citadelle, et dominant la ville, conservèrent leur conquête pendant plus d'un demi-siècle. Les armes du saint-siège, unies aux armes de Jérusalem et de Venise, que nous avons vues sculptées en différents lieux de la ville de Smyrne, attestent encore aujourd'hui cette longue et glorieuse occupation.
(1) Traité d'union scellé à Avignon le 8 mars 1333. (Venise, Cotnfnenior. IV, fol. 33.) Traité de paix et de commerce conclu avec l'approbation du pape entre le sultan d'Éphèse ou Altologo et le roi de Chypre, là république de Venise et Tordre de Rhodes, Altologo, le 18 août 1348, {Comm. IV, fol. 156, v*.) Mélanges dans la Coll. des Doc. inédits, t. III. p. 104, 112. Cf. Hist. de Chypre, t. II, p. 217.
(2) Giov. Villani, lib. XII, cap. 39, éd. Firenze, 1823, t. VII, p. 300. — Vita Clem. V7, ap. Baluze, 1. 1, col. 269. Cantacuz., lib. III, cap. 68. - Ni les républiques de Gênes et de Pise ni le roi d'Aragon ne prirent part à la croisade, bien que des galères appartenant à leurs sujets fussent dans la flotte coalisée ; elles étaient soldées par le saint-siège. '
Les hostilités furent vivement reprises en 1346, après l'arrivée des chevaliers emmenés en Orient par le dauphin Humbert, croisé pour trois ans (1). Le roi de Chypre battit les Turcs en Lydie, entre Smyrne et Alto-Logo ; vers le même temps, Dieudonné de Gozon, grand maître de Rhodes, incendia une flotte ennemie dans le port de Tîle dlmbros, visà-vis des Dardanelles, et extermina presque en entier un corps nombreux qui avait débarqué dans l'île (2). Ces nouvelles victoires n'eurent toutefois que des avantages passagers. Au moment oti l'on pouvait espérer de plus heureux résultats de la réunion des forces chrétiennes, la ligue se trouva tout à coup désunie par la retraite inopinée du roi
(1) M. de Pétigny a rappelé ces circonstances et fixé la date du départ d' Humbert pour TOrient, dans sa notice sur Jacques Brunier, chanc'elier du dauphin. Bibl. de l'Éc. des Chartes, y série, 1. 1, p. 275-278.
(2) Une bulle pontificale, conservée aux archives de Malte, constate que la victoire dlmbros fut remportée le 24 juin 1347. (Bosio, Storia délia sacra rel, di S, Giovanni GerosoL, Roroa, 1629, lib. II, t. II, p. 75). Le seul document où il soit question du succès de Hugues IV est une pièce des archives nationales, à Paris, datée de Tan 1347, dont M. de Pétigny a fait remarquer les exagérations. Quant au lieu même où se livra le combat, je crois que notre confrère Téloigne trop de Smyrne, en le plaçant à vingt-cinq lieues au nord de cette ville, près du golfe d*Adramyti. Le récit original porte que les chrétiens étaient assemblés en un plain, entre Smime et Haut Lieu, quand les Turcs fondirent sur eux. Il s'agit évidemment ici de Haut-Lieu ou Alto-Logo, ville commerçante, bien connue au moyen âge, et dont Tatlas catalan marque la situation au fond du golfe nommé aujourd'hui de Scala-Nova, à dix lieues environ au sud de Smyrne, et à peu près à la position de l'ancien Colophon ou d*Ëphèse. Alto-Logo est une altération italienne d'ôifioç OeoXoYOÇ (S. Jean), nom d^Éphèse chez les Grecs du Bas-Empire, comme Ayasoloitk en est une forme altérée par la prononciation des Turcs. L'identification 4' Altologo, Aïtologo ou Théologos avec l'antique Ephèse est incontestable.
yGoOgfe
de Chypre. Les Vénitiens près de rompre avec la république de Gênes, rappelèrent aussi leurs galères dans le golfe; le pape lui-même, voyant TEurope en feu, et ne pouvant suffire à la guerre avec les seules ressources du trésor apostolique, amoindries par les malheurs de la France, de la Gastille et du royaume de Naples, délivra le dauphin Humbert de ses vœux en rengageant à accepter les propositions des émirs pour revenir en Occident (1).
On ne sait quelle pensée détourna ainsi le roi Hugues de la guerre de Turquie, et quels motifs le retinrent, dès cette époque, dans une politique si opposée à celle qu'il avait suivie depuis le commen*cement de son règne. Avait-il été blessé en voyant un étranger venu d'Occident avec le titre de chef de Tarmée croisée? C'est peu probable. D'ailleurs le dauphin pouvait seulement prétendre, en Orient, au commandement des hommes d'armes que le roi de Chypre et le maître de Rhodes consentaient à mettre sous ses ordres; partout où ces princes se portaient en personne, à Alto-Logo, comme à Imbros , si Humbert prit part à cette seconde expédition, il n'y eut qu'un rôle secondaire. Le roi de Chypre fut -il éloigné de la croisade par les dispo-
(1) Vertot, Jlist. des cheu. de Saint-Jean de lérus,, m-4*, t. II, preuves, p. 565-567. Bulles des 28 novembre 1346 et 29 mars 1347. Ces lettres, la première au moins, ne durent parvenir en Orient qu'après le combat d'Alto-Logo, et c'est ce qui fait penser à M. de Pétigny, avec assez de vraisemblance, que la pièce des archives de Paris pourrait bien être de 1346 et non de 1347. L'affaire d'Imbros est bien du mois de juin I3i7, mais elle fut provoquée pftr une agression des Turcs.
sitions nouvelles du saint -siège qui, à la sollicitation des villes dltalie, avait levé les prohibitions apportées jusque-là au commerce avec TÉgypte? ou bien les contrariétés domestiques qu'il éprouva dans ces circonstances furent-elles la seule cause de sa détermination? On ne sait. Quoiqu'il en soit, il est certain que peu après la guerre de Smyrne, entreprise par une alliance dont il avait été un des plus ardents promoteurs, Hugues IV n'accorda plus qu'une faible coopération aux ligues nouvelles que le saint- siège, le plus constant défenseur de la chrétienté contre les Turcs, ne tarda pas à renouer après le retour d'Humbert en Occident (1). 11 détermina ia sainte Union à conclure un traité de paix et de commerce avec l'émir d'Éphèse (^2). Ses ambassadeurs accédèrent bien, en son nom, à la nouvelle ligue arrêtée à Villeneuve, dès le 11 août 1350 ; mais on voit qu'en 1353, le roi Hugues, pas plus que le doge, André Dandolo, n'avaient encore exécuté le traité. 11 fallut les plus pressantes remontrances du souverain pontife pour déterminer le roi à payer annuellement trois mille florins d'or, ou à fournir deux galères destinées à concourir à la défense de Smyrne (3). Uniquement désireux d'améliorer les
(1) Voy. doc. des arch. de Venise. Bist. de Chyp, t. II, p. 181, n. ; 217. Les Commémoriauz et les recueils de bulles de Malte renferment beaucoup d'autres documents relatifs à l'occupation et à la défense de Smyrne par les chrétiens.
(2) Le traité fut conclu, comme nous l'avons dit, à Tkéologos ou Alto^ logo, le 18 août 1348. Voy. ci-dessus, p. 253, n.
(3) Paoli, Codice t. Il, p. 93. — Cf. Rinaldi, Annal, cccles. 1349 § 30; 1350, § 33 ; 1355, § 42. — Bosio, tib. Il, t. Il, p. 80, 89.
vGooQle
►gl
institutions de son royaume, et de maintenir par de bons règlements la prospérité commerciale de Tîle, le roi Hugues partagea dès lors son temps entre le soin des affaires intérieures et la culture des lettres, goûts heureux et paisibles qui inspirèrent à Tauteur du Décaméron la pensée de lui dédier une de ses oeuvres.
Vainement le roi d'Arménie, son voisin et son parent, lui demanda -t -il des secours pour résister aux attaques incessantes des Égyptiens; le roi de Chypre laissa les Hospitaliers débarquer seuls en Aste, où ils parvinrent à contenir quelque temps encore les Arabes (1). Vainement les habitants de Gorhigos, pressés d'un autre côté par les Turcs, et désespérant du sort de leur pays, offrirent-ils de se donner à lui (2) ; Hugues IV, en prince ami de la paix, éloigna une offre qui pouvait nécessiter de nouveaux armements, et demeura dans son royaume. Le comte de Tripoli, son fils aîné, entravait seul cette conduite prudente par son caractère impétueux
(1) Bosio, lib. n, p. 75, 81.
(2) Cf. Diomède Strambaldi, Cronica del regno di Cxpro, Ms. de la Bibliot. du Vatican, n** 3941, ann. 1360. Cette chronique, qui doit avoir été rédigée par deux auteurs, dont le dernier vivait vers le milieu du XV* siècle, est assez semblable à celle de Franc. Amadi, de la Bibliothèque de Saint-Marc à Venise (class. vu, cod. clvii). Bien que Strambaldi, si nous en jugeons du moins par le ms. de Rome, défigure presque toujours les noms propres d'origine latine, sa chronique nous semble bien préférable à celle d' Amadi. Elle se rapproche beaucoup plus de rhistoire inconnue, mais certainement écrite en grec, que ces deux auteurs paraissent avoir consultée et peut-être traduite. — Cette précieuse chronique grecque, due à Léonce Mâchera, a été retrouvée et publiée* à Venise par M. Sathas. Bibl. grœea, t. II, 1873.
et les projets de conquêtes dont il entretenait les seigneurs de la cour de Nicosie; mais tant que le roi Hugues vécut, son jeune héritier fut obligé de renfermer entre quelques amis, qu'il avait secrètement affiliés en corporation militaire, ses regrets et ses plans de campagne. Les nombreux documents que Ton possède sur le règne de ce prince nous permettront d'exposer, avec quelque détail, les causes et les suites de ses expéditions en Asie Mineure.
Les dispositions pacifiques du roi Hugues étaient, en attendant, très profitables au commerce du royaume qu'enrichissait un immense concours* de marchandises et de marchands étrangers. La guerre môme n'interrompait jamais complètement les relations de l'île avec l'Asie Mineure et les États du sultan d'Egypte (1). Elles prirent plus d'activité dans la dernière moitié du règne de Hugues IV. Ce négoce avait été de tout temps si lucratif pour les Chypriotes, chez qui les Occidentaux venaient s'approvisionner, qu'un négociant de Famagouste fit bâtir une église ou une chapelle avec la dîme du bénéfice que lui donna un chargement rapporté de Syrie (2). Limisso, Paphos, Larnaca, faisaient surtout le commerce avec ce pays et avec l'Egypte ; Cérines commerçait plus particulièrement avec la Turquie ; Famagouste était en rapport avec toutes ces contrées et toutes les villes importantes de la Méditerranée. Nicosie, la
(1) PegolotCi était en Chypre quand le roi Hugues faisait encore la • guerre aux Turcs.
(2) Strambaldi et Amadi, ann. 1328.
capitale, où résidaient plusieurs consuls étrangers, communiquait par de bonnes routes avec les ports de mer; elle renfermait des halles pour les blés, pour les sucres, les cotons, les cuirs, les épiceries ; elle avait de grands ateliers destinés à la fabrication et à la teinture des étoffes ; plusieurs de ces manufactures appartenaient au domaine royal.
Au milieu de sa prospérité commerciale, une chose importante manquait cependant à Tîle de Chypre : c'était d'occuper un& ville fortifiée sur le littoral de l'Asie Mineure, où les marchands de l'intérieur, toujours prêts à se diriger vers les lieux de débouché, auraient, sous sa protection, opéré leurs échanges avec les Européens. Smyrne appartenait bien aux chrétiens, mais les Chypriotes ne pouvaient y prétendre à la domination ; les Génois avaient su, depuis la conquête, faire nommer toujours un de leurs concitoyens capitaine de la ville, par le souverain pontife (1). Maîtres d'une position maritime sur la côte méridionale de l'Asie Mineure, au lieu des stations précaires de l'île provençale ou du port chypriote, les sujets des Lusignans auraient pu de là, grâce à la paix, ouvrir des relations directes avec Konièh, Amoriah, Sivas, Erzeroum et les autres grands marchés où arrivaient les caravanes de la haute Asie. Ils auraient formé ainsi, dans le voisi-
(1) Bosio, t. II, p. 69, 70, 111, 118, ann. 1344, 1345, 1371, 1373. Dans le registre des bulles de Tannée 1365, aux archives de Cité La Valette, il est question aussi d'un noble génois nommé mr nobilis Petrus Bacanelli, eapitaneus Smyrnarum, pro domno Papa, fol. 261. Les Hospitaliers furent peu après chargés exclusivement de la défense de la ville.
260 L*ILE DK CHYPRE.
nage de leur île, un^vaste entrepôt qui les eût dispensés d'aller dans les ports étrangers de la Pamphylie, de l'Arménie ou de l'Egypte. L'utilité de cet établissement avait été reconnue par les Francs dès leur arrivée dans l'île de Chypre ; Hugues IV n'avait manqué peut-être que d'un peu de persévérance pour le fonder ; le roi Pierre, son fils, eut la gloire de le conquérir, et de donner aux Chypriotes deux places commerçantes en Turquie, dont l'une demeura près d'un siècle en leur pouvoir.
Ce jeune prince, impatient de recommencer la guerre contre les infidèles, et, dans l'ardeur de son esprit, voyant déjà l'Asie Mineure, la Syrie et l'Egypte entière soumises par ses armes, pensa, dès son avènement au trône, à prendre possession de la forteresse de Gorhigos, que le roisonpereavaitrefusee.il se félicitait de pouvoir ainsi, sans coup férir, mettre un pied sur cette terre de Turquie que les musulmans dominaient dès lors complètement. Le royaume d'Arménie n'existait plus en efTet que de nom. Sis, Tarse, Adana, Pilerga, où était un office de douane, Lajazzo, la côte entière, étaient occupées par des émirs turcomans ou arabes (1). Les châteaux forts de Gaban, Pardserpert et Gorhigos résistaient seuls encore, pendant que le roi était allé en Europe demander des secours qu'il ne devait pas obtenir. Les Turcs Karamans avaient déjà dévasté la ville et les jardins de Gorhigos ; ils avaient refoulé la popula-
(l) Strambaldi, ann. 1361.
tien dans la citadelle, que l'on appelait le Karak(l), et dans la petite île qui ferme son port. Mais vainement ils frappèrent de leurs armes les murs de la forteresse : la garnison tint ferme et repoussa tous les assauts.
A la nouvelle de la mort du roi Hugues, les Arméniens, connaissant bien les penchants belliqueux de son fils, et allant au-devant de ses propositions, s'étaient hâtés de lui envoyer une députation pour lui ofTrir le poste qu'ils avaient toujours défendu, en comptant sur son assistance. Pierre accepta leurs offres avec empressement, et dès le 15 janvier 1361, rappelant les deux galères chypriotes qui se trouvaient dans la rade de Smyrne, il les envoyait à Gorhigos avec quatre compagnies d'arbalétriers, des armes, des vivres, et Robert de Lusignan, chevalier poitevin, venu en Orient pour faire la guerre sous la bannière des princes de sa famille. Quelques jours après, les braves défenseurs de la place ouvraient leurs portes aux Chypriotes, et juraient fidélité au poi Pierre dans la cathédrale (2). Le grand Karamàn fut effrayé de ce voisinage. Il savait que le nouveau roi de Chypre brûlait de se mesurer avec les musulmans ; il pensait bien que, non content de Gorhigos,
(1) Saint-Martin, Mémoires sur VArménie, t. I, p. 203. Karak est un mot d'origine syriaque, signifiant château fort. Ce nom a été donné en Syrie à plusieurs places fortes célèbres, telles que La Pierre du Désert
• et Montréal.
(2) Strambaldi et Amadi. ann. 1361. M. Dulaurier, Bist. Armén.» t. I, p. 639, 711. D'après Machaut Toccupation de Gorhigos n'eut pas lieu cependant sans combat. Prise d'Alexandrie, p. 20.
,gl
26i l'île de CHYPRE.
qui Allait être son boulevard sur la côte de Turquie, il entreprendrait bientôt quelque expédition sur les terres des infidèles. Craignant chaque jour de voir sortir une armée du Karak, il se hâta de renforcer la garnison de ses villes, et de faire des pactes d'alliance défensive avec ses voisins, Témir deLajazzoet rémir Monongati, seigneur d'Alaia (1).
Pierre ne considérait en effet l'occupation de Gorhigos que comme le commencement de ses futures conquêtes. Pendant que Robert de Lusignan, nommé capitaine de Gorhigos, relevait les fortifications de la citadelle, le roi fit de grands préparatifs en Chypre. 11 rassembla les chevaliers qui lui devaient le service militaire , il équipa quarante -six galères aux frais du trésor royal, y joignit les deux galères de Smyrne, quatre autres galères armées par les seigneurs feudataires, deux soldées par le sainl^siège et douze corsaires. Il forma ainsi une flotte de cent dix -neuf voiles qui se trouva réunie dans le port de Pamagouste, le 12 avril 1361 (2). L'amiral et letricoplier de Chypre commandaient les forces de l'île ; l'amiral et le châtelain de Rhodes avaient conduit celles de l'ordre ; un neveu du pape Innocent VI était présent sur la flotte ; le podestat des Génois de Chypre s'y trouvait aussi avec deux galères de la république, circonstance d'oîi l'on peut induire que les Génois étaient alors en mauvaise intelligence avec
(1) Strambaldi, ann. 1361 et 1365. — Matt. Villani, ap. Maratori, Script, italic, t. XIV, col. 662. -- Cf. Boucicaut, édit. Michaud, p. 77.
(2) Strambaldi. Amadi ne donne presque jamais les dates.
les princes du sud de l'Asie Mineure. Cet armement, le plus considérable que les Lusignans eussent formé encore, ne menaçait pas toutefois le prince de Garamanie. Pierre P', en portant ses efforts sur un point de la côte, tentait une conquête plus utile et plus sage que n'eût été une expédition aventurée dans les gorges du Taurus, sur la route de Larendah ou de Konièh. Au înoîs d'août, après avoir congédié les ambassadeurs de l'émir de Satalîe, venus en toute hâte, en apprenant ses dispositions, lui demander la paix, le roi mit à la voile, et cingla vers la côte de Pamphylie.
La ville de Satalie , dont nous avons déjà parlé , est située sur ce rivage même, au pied des montagnes qui se détachent du Taurus, et au fond du large golfe formé par les caps Chelidoni et Anamour. C'était la place la plus importante , par la force de sa défense et l'étendue de son commerce, de toute la côte méridionale de l'Asie Mineure . Dans le golfe auquel elle donne son nom, Candelore seule, situé.e sur la rive orientale, pouvait égaler ses avantages. (( La ville de Satalie, autrefois considérable, nous « dit un voyageur qui l'a visitée de nos jours, ne « contient guère aujourd'hui que trois à quatre (( mille maisons, et quinze à vingt mille habitants. « Le port est au fond d'une rade assez vaste qui « s'ouvre vers le sud. Au-dessus de cette rade est « une plaine basse couverte de jardins, que leur « position agréable a rendus fameux. Des eaux cou- « rantes les arrosent dans tous les sens ; les oran-
.(( gers, les limQns doux et les citronniers y formant « des bosquets toujours couverts de fleurs et de « fruits. Au-dessus s'élèvent des platanes magni- <( fiques, et tous les grands arbres de nos climats. « Le port de Satalie offrait (dès le temps des Seld- « joucides) un lieu de relâche très-utile aux navires (( par l'abondance et le bon marché des provision$ ; « il jouit encore des mômes avantages (1).
La position de Satalie serait des plus agréables si les hautes montagnes qui l'environnent, en l'abritant des vents frais, n'y rendaient les chaleurs excessives et dangereuses. Une muraille crénelée l'enveloppe de tous côtés, et sépare ainsi complètement la ville de la plage. Cette disposition était assez fréquente au moyen âge, et on peut l'observer encore dans le port de Gènes comme dans les ruines de celui de Famagouste. Un second rempart, qui distinguait probablement, au xiv* siècle, la partie de la cité-occupée par les Turcs de celle qu'habitaient les Grecs et les Juifs (2), augmentait la force de la place, en opposant une double enceinte à une attaque du côté de la terre. Vers la mer, elle était défendue par le mm* crénelé et par deux hautes tours qui fer^ ment encore l'entrée de son port. Ces fortifications, quoique à demi ruinées aujourd'hui, font toujours de la ville de Satalie, chef-lieu du sandjac de
(1) M. de Çorancez, Itinéraire, p. 387.
(2) Will. Tyr., lib. XVI, c/26, p. 907, ap. Bongars. — Rodolphe de Saxe, f. 12, déjà cité. Lebruyn, Voy. au Levant. Paris, 1725, t. II, p. 525, et Beaufort, Karam., p. 126.
Tekké-ili, une des plus fortes places de Tempire turc en Asie mineure (i).
Le 23 août, le gros de Tarmée chypriote ayant débarqué près de Satalie, au lieu de Stramil (2), le prince Jean d'Antioche, frère du roi, s'avança aussitôt contre la ville. N'osant livrer l'assaut à ses hautes murailles, il rentra cependant au camp sans avoir tiré une flèche. Le roi, arrivé dans la soirée avec le reste de la flotte, réunit en toute hâte les arbalétriers et les hommes d'armes, munis d'échelles, et le lendemain 24, fête de saint Barthélémy, il marche sur la ville au point du jour, passe les fossés, massacre tout ce qui oppose résistance, enlève les remparts, force les châteaux, et se voit maître de cette cité .réputée imprenable (3), avant que l'émir, resté dans la campagne avec un corps d'armée pour surprendre sans doute les chrétiens sur leurs derrières, eut eu le temps de préparer l'offensive. A la première annonce de Tattaque et du succès des Chypriotes, Tacca accourut avec quelques renforts ; il entra dans la ville par une communication souterraine, ignorée de l'ennemi ; mais voyant les remparts se garnir de casques chrétiens, et les bannières du roi flotter déjà sur les tours, il se hâta de regagner Sténo oîi était son armée.
(1) Lebruyn, t. II, p. 522.
(2) Strambaldi, ann. 1361.
(3) Strambaldi, ann. 1361. — Expensis propriis civitatem invictissimam Sattaliam personalîter adiit et eam fortissimo expugnavit. Phil. • de Maizières, chancelier de Pierre I«% Vita B. Pétri Thomasii, op. Boll., 29 januar., t. II, p. 1006, § 55.
266 l'île BE CHYPRE.
Un auteur du temps rappelle ainsi ce beau fait d'armes du roi Pierre :
Il s'en ala lui et sa gent Parmi la haute mer nagent, Tant qu'il vint devant Satalie, Une cité qu'est en Turquie Grande et puissant et ferme et forte ; Mais il n'i ot ne mur ne porte Ne gens qui la peûst deffendre, Que li bons rois ne Talast prendre Et destruire et mettre à Tespée.
Et si Ta toute arse et bruslée.
Là véist on maint drap de soie Et de fin or qui reflamboie Ardoir (1).
Pierre agit néanmoins en homme prévoyant, désireux de conserver ses conquêtes. Après le premier moment de confusion, suite inévitable de la prise de la ville, il assura les habitants inoffensifs de sa protection, et permit même à tous ceux qui voudraient aller s'établir en Chypre de monter à bord de ses galères avec leurs familles (2).
Cependant, l'émir de Lajazzo et le seigneur de Gandelore, qui avaient suivi avec anxiété les traces de la flotte chypriote, s'étaient empressés de députer des messages au roi Pierre. Arrivés à Satalie et admis aussitôt auprès du prince, les envoyés l'assurèrent du désir qu'avaient leurs maîtres de rester en paix avec lui ; ils offrirent en leur nom de lui payer
(1) M&chaut, Prise tt Alexandrie t p. 20.
(2) Strambaldi, ann. 1361.
un tribut annuel et promirent de respecter le territoire dépendant de Gorighos et de Satalie, qu'ils devaient délimiter de concert. Pierre accepta leur proposition qui ressemblait à une soumission, et pendant qu'il assurait la défense de Satalie, sous les ordres de Jacques de Norès, tricoplier de Chypre, il envoya ses étendards à Lajazzo et à Gandelore, recommandant, par une précaution bien conforme aux idées du temps, qu'on les plaçât sur les châteaux des émirs, en des lieux plus élevés que ceux où Ton avait coutume d'arborer les insignes de ces princes (1).
L'importance de la prise de Satalie fut si vivement appréciée par les chrétiens d'Orient, que le bienheureux Pierre Thomas, alors évéque de Goron et légat apostolique du Levant, voulut aller lui-même consacrer les églises profanées depuis si longtemps par les musulmans, y instituer le clergé latin et bénir la ville, dont la conquête inaugurait si heureusement le règne de Pierre P' (2). On revint bientôt de la joie qu'avait causée ce rapide succès, quand on apprit les dangers qui menaçaient Satalie. A peine le roi s'était-il éloigné des côtes d'Asie, que Tacca,
(1) Strambaldi, ann. 1361. Le roi de Chypre ne put dans cette campagne, comme disent les savants auteurs de VArt de vérifier les dates (t. Yt p. 13l,in-8<»), trompés par Lorédano {ffist. de* re Lusig., p. 358, éd. Bologne, 1647), attaquer et démanteler la ville de Smyrne.Le château et la ville de Smyrne appartenaient toujours aux chrétiens ; Jean Cantacuzène le remarque en 1362, ffist. Byzant., lib. I, c. 40, t. I, p. 195, éd. Bonn. ; d'autres témoignages le prouvent en 1350, 1357, 1365, etc. Les chrétiens restèrent en possession de Smyrne jusqu'en 1402.
(2) Ph. de Maizières. Vita B. Pétri Thom., § 55.
268 l/lLE DE CHYPRE.
rassemblant une armée considérable, commença autour de la ville une guerre de ravages et d'incursions incessantes. N'ayant pu corrompre la fidélité de Jacques de Norès, Témir défendit, sous les peines les plus sévères, aux Grecs et aux musulmans de la campagne, de vendre des provisions aux Chypriotes et d'avoir aucune relation avec eux. Il rasa les habitations d'alentour, brûla les moissons et les vergers, détruisit l'aqueduc antique qui amenait l'eau à la ville, et demeurant toujours canïpé dans les environs, il tint la garnison dans l'éveil par ses brusques attaques. Les Chypriotes, privés de toute communication avec l'intérieur, furent obligés de faire venir leurs vivres de l'île de Chypre. Telle fut la nécessité où les réduisit souvent cette critique situation que, lorsque les temps d'hiver rendaient la traversée difficile, les approvisionnements venant à manquer, ils n'avaient pour nourrir leurs chevaux qiie les feuilles amères des orangers (1). Ils supportèrent toutefois ces épreuves avec courage. Ils restaurèrent les fortifications de Satalie, ils exhaussèrent ses tours, ils consolidèrent ses remparts et y gravèrent, sans doute pour éterniser la mémoire de leur domination, ces croix de Jérusalem que les voyageurs y remarquent encore aujourd'hui (!2).
Tacca ne leur laissait pas un jour de repos ; mais les arbalétriers chrétiens, veillant sans cesse au haut
(1) Strambaldi, ann. 1363.
(2) Relation du voyage de Beauvau de Manonville et de M. de Brèves. Paris, 1610, p. 146. Lebruyn, t. II, p. 523.
►gl
de^ murs, décimaient les masses de Turcs et d'Arabes qui s'en approchaient. Quand l'ennemi serrait de trop près la ville, de vigoureuses sorties Téloignaient pour quelque temps, et lui faisaient éprouver souvent des pertes considérables. Une fois entre autres, le samedi 13 avril 1362, veille de Pâques (1), Tacca, survenu tout à coup avec une forte troupe, comptant surprendre la ville dans les préparatifs de la solennité du lendemain, fut lui-même rudement abordé et mis dans une complète déroute. La garnison, prévenue par les sentinelles, sortit de la ville dès qu'elle aperçut les bannières du sultan, culbuta son armée, pénétra jusqu'à son camp, le pilla et le réduisit en cendres. En même temps, l'amiral de Chypre, Jean de Sur, ravitaillait Satalie, parcourait les côtes de Lycie, poussait une attaque jusqu'à Myra, éloignée d'une lieue du rivage, et livrait au pillage cette antique cité, ornée par les empereurs romains de monuments somptueux, dotée par les princes du Bas-Empire de riches églises et d'un rempart de marbre qui existe encore (2). En passant sous la domination des Turcs, Myra, comme les autres villes de l'Asie Mineure, avait conservé sa population grecque et ses temples chrétiens; elle souffrit peut-être davantage de l'invasion subite des Chypriotes que de la longue occupation musulmane. Les hommes d'armes de Jean de Sur pénétrèrent
(1) Strambaldi, ann. 1362. D'après l'Art de vérifier les dates, la veille de Pâques 1362 fut le 16 avril.
(2) M. Texier, Descript. de l'Asie Mineure.
►gi
dans les églises, s'emparèrent des vases précieux et ne respectèrent pas les images des saints : un tableau de saint Nicolas, en grande vénération à Myra, fut enlevé par ordre de Tamiral et transporté dans réglise de SainIrNicolas des Latins à Famagouste (1). Il est juste de dire que l'aversion des Grecs pour les Latins pouvait excuser ces représailles. Depuis le temps où Manuel Gomnène livrait les armées de Conrad et de Louis le Jeune à Masoud, sur cette même terre d'Asie Mineure, les sentiments des Grecs n'avaient pas changé.
Ces succès momentanés n'amélioraient guère la position de Satalie. Les espérances que la religion et le commerce avaient fondées sur l'occupation de cette ville allaient s'évanouir, si l'on ne forçait les Turcs à la respecter. C'est ainsi qu'en jugeait Pierre P' quand il partit pour l'Occident, le 24 octobre 1362 (2), comptant ramener bientôt des renforts qui lui permettraient de conduire la guerre plus activement. Mais un fatal concours de circonstances fit traîner ce voyage en longueur. La jalousie des marchands italiens, réveillée par les succès des Chypriotes, s'émut de l'humeur entreprenante de leur roi, qui avait déterminé le saint-siége à défendre de nouveau le commerce avec les infidèles ; les Génois et les Vénitiens, d'accord cette fois, entravèrent ses desseins, multiplièrent les difficultés autour des officiers qu'il avait chargés de noliser la flotte. D'au-
(1) Strambaldi, mars 1362.
(2) Stramb, ann. 1362. Cf. Balaze, Vit» Pap. Aven. t. I, col. 933, not.
tre part, les guerres des Anglais en France, les luttes de la Gastille et de T Aragon, l'indifférence de Tempereur d'Allemagne ne pouvaient que détourner les seigneurs d'Occident d'aller, loin de chez eux, soutenir un royaume qui leur devenait chaque jour plus étranger. Le jeune prince lui-môme sembla conspirer contre sa fortune. Il ne put résister à la séduc.tion qu'exercèrent sur son ^esprit avide des choses nouvelles et des aventures, ces cours d'Europe qu'il avait rêvé de visiter dès son enfance (1), ces tournois oti brillaient sa bonne mine et son adresse, ces ovations qui l'attendaient dans toutes les villes de son passage et oh sa renommée de bravoure et de courtoisie le devançait. Près de trois années s'écoulèrent ainsi au milieu de voyages et de divertissements (2). En France, en Angleterre, en Flandre, comme en Pologne et en Hongrie, partout on lui fit le meilleur accueil. Pierre semblait avoir oublié et la croisade et son royaume, malgré les remontrances pressantes de Philippe de Maizières, son chancelier, et du légat Pierre Thomas, restés à Venise, malgré les exhortations et les instances du souverain pontife ^ qui d'Avignon suivait, par ses messagers, le royal voyageur dans toute l'Europe, le
(1) A peine adolescent, Pierre s'était échappé du palais de Nicosie pour voyager en Europe.
(2) Machaut, s'y arrête complaisamment. Cf. Froissart, 1. I, part. II, chap. 155, 157-159, 161, 1. 1, p. 464 et suiv., édit. Buchon, 1839-1840. — Grandes chroniques, édit. P. Paris, t. VI, p. 234. — Knygton, 1. IV, ap. Twisden et Selden, ffist. Anglic, Script., t. I, col. 2627, — Thom. de Walsingham, p. 179, ap. Cambden. Angl. Norman.
rappelant à ses devoirs et lui montrant Gorhigos, Satalie, Chypre elle-même menacés par les Turcs (1).
Le départ du roi Pierre avait été, en effet, le signal d'une attaque générale des émirs contre les villes chypriotes de Tile et de la terre ferme. Tacca avait reçu des renforts de ses voisins, et probablement aussi du seigneur de Candelore, malgré la foi promiseau roi de Chypre. Il avait combiné une attaque avec une flotille de huit galères et résolu d'investir Satalie, comptant l'enlever de vive force ou l'obliger à se rendre avant le retour du roi. Dès la fin de l'année 1362, il était- venu dresser ses tentes non loin de la ville, et, au jour convenu avec le chef des galères, il marcha droit sur les remparts. Les Turcs, enhardis par l'inaction apparente des Chypriotes, montaient déjà aux échelles, quand les cloches de la ville, mises en branle, et le son des trompettes éclatant sur les tours, donnent le signal aux arbalétriers et aux chefs des machines de guerre, qui font pleuvoir sur les Turcs une grêle de carreaux, de pierres, de flèches et d'épieux. Les assiégeants écrasés se replièrent vers le camp, en laissant un grand nombre de cadavres dans les fossés et sous les échelles, Jean Carmain, le nouveau capitaine de Satalie, saisissant le moment propice, fît sortir les archers et la cavalerie, qui achevèrent de mettre la confusion dans l'armée de Tacca et la taillèrent en
(1) Rinaldi, 1363, § 24, p. 90 ; 1364, § 26, p. 108; 1365 § 18, p. 119.
vGooQle
►gl
pièces (i). En môme temps, Jean de Brie, arrivé la veille de Chypre avec trois galères et des renforts, chassa la flotte turque de l'entrée du port où elle s'était présentée, la poursuivit jusqu'au lieu de lerachies et brûla les huit galères que les équipages avaient abandonnées à son approche (2). Cette brave défense n'éloigna les Turcs que pour un temps. Us revinrent bientôt inquiéter la garnison, pendant que des partis plus hardis traversaient le canal de Cérines et allaient enlever des hommes et des bestiaux sur les côtes de Chypre.
Les hostilités durèrent ainsi, avec des succès divers, sur les deux rives, pendant toute l'année 1362. En 4363, la fureur de l'ennemi redoublant, l'île se trouva dans un sérieux péril. Au mois de janvier, pendant qu'une fièvre pestilentielle désolait les campagnes méridionales du Mazoto et de la Messorée, les Turcs firent une irruption sur la côte septentrionale, espérant que le prince d'Antioche, gouverneur du royaume en l'absence du roi son frère, préoccupé du soin de défendre l'île, négligerait le ravitaillement de Satalie. Sous la conduite d'un reïs, nommé Mahomet, ils parcoururent la côte depuis le cap Saint-André jusqu'au Ghrysocho, brûlant les habitations, enlevant les bestiaux et les hommes dans les campagnes et jusqu'aux portes des villes. Les environs de Kormachiti, gros village maronite sur l'ancien
(1) Strambaldi, aiin. 1362. <« Trk li quali, dit le chroniqueur, si aroazzô un gran armira bassa. »
(2} Strambaldi, ann. 1362. ...
274 l'île de cuypre.
cap Crommyon, furent ainsi ravagés. Carpasso, fief important au nord-est de llle, fut envahi et pillé; la dame du lieu n'échappa que par miracle aux mains des musulmans. Cérines même, en Tabsence des galères qui gardaient ordinairement son port, fut menacé (4). Le prince d'Anlioche, surpris un moment de l'audace de ces incursions, arrêta cependant leurs ravages ; il préposa quatre galères à la garde des côtes depuis le pays de Paphos jusqu'au Carpas, et les croisières, en rétablissant la sécurité autour de l'île, permirent de reporter les hostilités sur le rivage d'Asie, où Satalie, régulièrement approvisionnée, n'avait éprouvé aucun échec.
Jean d'Antioche et Jean de Sur, amiral de Chypre, ayant réuni, par ordre du gouverneur, les galères de Pamagouste aux galères de Cérines, firent une descente à Anamour, brûlèrent la ville, et ruinèrent les fortifications du château. Us allèrent ensuite attaquer Sechin ou Sequin, à l'est d'Anamour; mais ils abandonnèrent le siège de cette ville en apprenant que Mahomet avait paru de nouveau près de Chypre. Le reïs, ne se sentant pas assez fort pour les attendre, prit la fuite à leur approche et se réfu- , gia dans le port de Tripoli, que Jean de Sur respecta, le royaume de Chypre se trouvant alors en paix avec le sultan d'Egypte (2). L'amiral se contenta de demander au gouverneur de Tripoli l'engagement de ne plus donner asile à Mahomet, promesse que
(1) Strambaldi, ann. 1363, 1364.
(2) Strambaldi, ann. 1363.
ron s'étonne lui avoir été refusée. Dans la plupart des conventions de paix conclues entre musulmans et chrétiens, il était bien stipulé que les parties contractantes ne donneraient ni asile ni protection à leurs ennemis ; mais, en réalité et en général, cette partie des accords publics était outrageusement violée par les musulmans. Les officiers des sultans, à peu près sûrs de l'impunité, rendaient ainsi illusoires plus d'une clause des traités, jusqu'à ce qu'enfin, les griefs se multipliant, la guerre éclatât et amenât de nouveaux accords.
Bien que les Arabes fussent en paix avec les Chypriotes, bien qu'ils vinssent commercer dans leur île et que les Lusignans eussent des consuls en Egypte et en Syrie (1), les haines religieuses, qu'une longue lutte avait entretenues entre les chrétiens et les Sarrazins, n'étaient guère aff'aiblies. Les Arabes avaient vu, avec une extrême inquiétude, les Chypriotes s'établir sur la côte d'Asie Mineure, où leur présence soutenait le courage des Arméniens, et secrètement ils favorisaient de tous leurs moyens les efforts des Turcs pour les chasser du pays. Euxmêmes se considéraient seulement dans un intervalle de trêve avec tes princes de Nicosie et n'attendaient que le moment favorable pour rompre la paix, en rejetant, comme d'habitude, le tort sur les chrétiens. Une circonstance futile leur en fournit le prétexte en 1364.
(l)Voy. Machaut, et les documents relatifs à la négociation de la paix, en 1365 et années soivantes, HUt, de Chyp,, t. II, p. 347.
Un marchand turc venu à Gérines, — car les hostilités n'empêchaient pas absolument le commerce, — reconnut un arabe nommé Chanciano parmi les prisonniers emmenés de Satalie. Des rapports s'étant établis entre les deux étrangers, TArabe remit au marchand, que son malheur et sa religion avaient rendu son ami, une lettre pour ses parents de Damas , auxquels il faisait connaître le lieu de sa captivité, en les priant de s'occuper de son rachat. La famille de Chanciano, à la lecture de sa lettre, annonça dans la ville que les Chypriotes avaient violé la paix et qu'ils retenaient prisonniers à Cérines les sujets du sultan. Il n'en fallut pas davantage au gouverneur de la province, homme violent et ennemi déclaré des chrétiens, pour faire arrêter tous les marchands chypriotes qui se trouvaient à Damas, en les obligeant de demander au régent de Chypre la délivrance de Chanciano. Vainement le prince d'Antioche exposa la nécessité de racheter l'Arabe, qui avait été fait prisonnier dans une ville ennemie, et les armes à la main ; l'émir refusa et retint les Chypriotes; il s'emporta même en injures contre eux et fit répandre dans l'île des lettres insultantes, où il menaçait les sujets des Lu^gnans des efi'ets de sa colère. Le prince d'Antioche, jugeant au ton de ces écrits qu'une grande fermentation régnait en Syrie, et craignant qu'il ne survînt de plus fâcheux événements avant l'arrivée du secours d'Europe, s'empressa d'envoyer les lettres du gouverneur au rei son frère, enfin revenu en France, où il réunis-.
sait quelques chevaliers décidés à le suivre en Orient (1).
L'arrogance de Témir de Damas exaspéra le roi de Chypre. Dès la réception des lettres, il alla à Avignon les montrer au pape ; il les fit lire aux chevaliers qui raccompagnaient, leur communiqua son indignation et se rendit avec eux en Italie, impatient de se venger des Arabes, avant de recommencer la guerre en Asie Mineure. Arrivé à Venise, il parvint, malgré les difficultés et les obstacles sans cesse renaissants (2), à réunir une armée, peu nombreuse il est vrai, mais composée d'hommes d'armes éprouvés, qu'il avait engagés en Provence, en Guyenne, en Lombardie, en Flandre, en Angleterre et en Allemagne. Us montèrent avec le. roi sur les galères frétées par Philippe de Maizières et quittèrent les lagunes de Venise au mois de juin 1365, escortés de trois galères vénitiennes, que le conseil de Saint- Marc eut l'habileté de faire concourir à l'expédition, entravée jusque-là par tous ses agents.
Le roi Pierre se rendit directement à Rhodes. La flotte chypriote, comptant 108 voiles, parmi lesquelles 10 gros navires et 33 huissiers ou porte-chevaux, l'y joignit le 25 août. Cette réunion de forces jeta l'alarme sur la côte d'Asie Mineure et détermina plusieurs émirs d'ionie à faire leur soumission au roi de Chypre, dont ils ignoraient les projets. Le seigneur de Palatia, aujourd'hui Palatscha, sur le
(1) Stiambaldi, à la fin de 1364.
(2) Ph. de Moizièrcs, Yita B. Peiri Thom., p. 1011, § 78.
Méandre, au nord des ruines de Milet, ville fréquentée au moyen âge par les marchands chrétiens (1), et rémir d'Alto-Loigo ou Ephèse s'empressèrent d'envoyer des ambassadeurs à Rhodes en demandant le renouvellement de la paix. Le grand -maître des Hospitaliers, lié alors avec ces émirs, offrit sa médiation. A sa demande, Lusignan approuva un traité conclu avec Témir de Palatscha, qui consentit, comme le seigneur d'Ephèse, à payer un tribut au prince pour la sauvegarde de ses villes et de ses châteaux (2). Après avoir renouvelé les traités d'alliance qui unissaient son royaume à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, Pierre gagna la haute mer avec ses flottes, que dix galères de Rhodes avaient renforcées. Faisant connaître alors seulement son plan de campagne, il se dirigea vers l'Egypte pour attaquer les Arabes au centre de leur puissance, et après un combat sanglant, où il se porta toujours au fort de la mêlée, il fut maître de cette grande ville d'Alexandrie, aussi peuplée que Paris, aussi belle que Venise, aussi forte que Gênes, dit un écrivain du temps (3), le 3 octobre 1365.
Ce fut un brillant mais fatal succès. Les chevaliers d'Europe, qui s'étaient bravement conduits dans l'action, désespérèrent de garder une place si
(1) Pegolotti, délia Mercatura^ p. 80, 94, etc. Les archives de Venise possèdent un traité conclu en 1403 entre la république et le seigneur de Palatia, cum domino Palatix, Voy. Bibl. de FÉc. des Chartes. 5« série, t. V, p. 219: Commerce d'Éphèse et de Milet au moyen âge.
(2) Strambaldi, ann. 1365. — Ph. de Maiziëres, p. 1013, §90.
(3) Ph. de Maizières, p. 1014, 1015, § 97, 101.
vivement défendue. En voyant le nombre immense d'ennemis qui leur fermait la route du Caire, ils refusèrent de suivre le roi Pierre, et l'obligèrent, par leur défection, à évacuer la ville après trois jours de pillage. Le sultan, furieux de la honte et de la perte subie, sévit de la manière la plus odieuse contre les marchands chrétiens résidant dans ses États d'Egypte et de Syrie. Il les fit arrêter sans distinction de nationalité ; il les dépouilla de leurs biens et les soumit à de cruelles tortures pour les forcer à remettre la totalité de l'argent et des marchandises qu'ils possédaient (1). Les Vénitiens seuls, dont le rôle dans cette expédition est resté toujours fort obscur, surent faire ménager leurs intérêts, et profiter les premiers de l'éloignement des forces alliées pour renouer les relations avec le sultan. Usant ensuite de leurs secrètes intelligences auprès des seigneurs de Chypre, comme ils s'en étaient servis auprès du divan, ils parvinrent à préserver les États du sultan d'une nouvelle invasion, en décidant le roi à tourner ses armes contre les Turcs d'Asie Mineure (2). Une politique semblable avait, au commencement du siècle précédent, sauvé l'Égyptô d'une invasion plus redoutable encore, et détourné l'attaque des croisés français sur l'empire de Cons-
(1) Makrizi, trad. dans la Ckrest. arabe de M. de Sacy, 2' édit., t. II, p. 49, et Machaut, dont les témoignages concordent.
(2) Strambaldi, ann. 1366: « Et il remandô lettere al capitaneo délia armada, a Don Pieri Mustri, dicendo : Sapiate che per amor delli nostri benvolenti amici Venitiani, non voglio che offendiamo il Rultano ; et partitevi et andate nelle parte délia Turchia. >*
vGooQle
►gl
tantinople, dont la république de Venise avait à se plaindre. Durant tout le moyen âge, le conseil de Venise, dirigé avant tout par l'intérêt commercial de son pays, fut obligé de subordonner les desseins et les intérêts généraux de la chrétienté à l'impérieuse nécessité de conserver à la marine vénitienne ses relations avec l'Egypte.
La prise d'Alexandrie avait eu cependant un grand retentissement en Occident. Urbain V, en l'apprenant, avait publié des bulles de félicitation ; il avait engagé les princes à voler au secours du valeureitx roi de Chypre^ de ce lion cou9'ag.eux, de cet athlète intrépide, qui, délaissé au milieu du combat, s'était vu contraint d'abandonner sa conquête. Il leur rappelait les dangers qui menaçaient les chrétiens d'Orient s'ils ne leur venaient en aide, et les succès que l'on pouvait espérer s'ils allaient augmenter par leur concours la force des îles de Chypre et de Rhodes, échelonnées comme des bastions sur la route du saint sépulcre (1). Quelques chevaliers, excités déjà par les récits extraordinaires qui circulaient sur la victoire d'Alexandrie, et le butin immense qu'avaient fait les croisés, déterminés par les bulles du souverain pontife, passèrent en Orient avec leurs hommes d'armes, et vinrent s'engager au service du roi. Ils assuraient qu'on ne pouvait tarder à recevoir de nouveaux et plus nombreux renforts. Plusieurs princes avaient en
(1) Rinaldi, 1366, § 15, t. XXVI, p. 36. — Rymer, nouv. édit., t. III, p. 807. — Paoli, Codice, t. II, p. 405.
vGooQle
►gl
effet pris la croix; du Guesclin pensait même à conduire au roi de Chypre les grandes compagnies dont la cour d'Avignon aurait vu avec plaisir réloignement (1). Ce mouvement de bon augure s'apaisa trop tôt. Les rois et la noblesse demeurèrent en Europe, le connétable fut retenu par les événements de la guerre d'Espagne; Urbain, comme Clément VI , obligé de céder encore aux événements et aux exigences des villes maritimes, en vint à conseiller à Lusignan de faire la paix avec les Égyptiens (2). Le roi, voyant qu'il ne pouvait compter sur l'assistance des États d'Europe, se rendit aux vœux des communes marchandes et du saint- siège. Il consentit à suspendre les hostilités contre le sultan, et autorisa les notables vénitiens à se rendre au Caire avec les marchands de Gênes et de Catalogne, empressés de faire les premières propositions qui pouvaient amener des négociations régulières pour le rétablissement de la paix (3). Pendant ce temps, le roi Pierre disposa de ses forces contre les Turcs.
Depuis son retour en Orient, les princes des côtes méridionales de TAsie Mineure s'étaient tenus sur la défensive, n'osant renouveler leurs entreprise3 sur l'île de Chypre, mais prêts à repousser une agression. En apprenant l'attaque d'Alexandrie, ils avaient
(1) Cuvelier, Chrou, de du Guesclin, t.I, p. 240, 260, 204. — Chronique contemp. de l'abbé de Laon. Bibl. nat. ms. 9822 Suppl. franc, fol. 174.
(2) Rinaldi, 1366, § 13, tom. XXVI, p. 135.
(3J Ph. de Maizières, § 107, 108, p. 1017. — Strambaldi, ano. 1366.
préparé des renforts sur tous les points pour les envoyer aux mameloucs. Vis-à-vis de Tîle môme, un émir équipait hardiment une flottille de galiotes qui devait remonter le Nil jusqu'au Caire (4). Le roi, instruit de cet armement en débarquant en Chypre, chargea Tamiral d'aller avec une partie de la flotte détruire les ennemis ; ce qui fut promptement exécuté. Les galères chrétiennes, arrivées sur les côtes de Caramanie, non loin de Candelore, tombèrent sur les Turcs, massacrèrent les équipages, prirent ou réduisirent en cendres les galiotes. Ce succès enflamma les jeunes gens
Qui d'euls armer sont diligens.
Si tost qu'ils ont la tète armée, Chascuns cuide valoir Pompée (2).
L'amiral de Chypre, en modérant leur ardeur, voulut profiter du moment d'enthousiasme qui régnait dans l'armée pour tenter un coup de main sur Candelore môme, sans s'effrayer des hautes fortifications de cette ville. L'émir ou sultan d'Alaïa avait, comme on sait, obtenu la paix du roi de Chypre, après la prise de Satalie, en consentant à lui payer un tribut ; l'attaque des Chypriotes doit faire penser qu'il n'avait pas manqué cependant de faire cause commune avec les autres princes turcs pendant l'absence de Pierre P'.
(1) Machaut, p. 120.
(2) Machaut, p. 121.
A la terre sont descendu, N*a riens qui soit n*ont entendu Fors à Candelor assaillir, Car il n'i cuident pas faillir.
Ils enlèvent les premiers ouvrages de défense, ils passent les fossés, et s'élancent au pied du rempart, comptant forcer le château :
Mais vraiment ils y faillirent Car fors fu et bien deffendus.
Si ne fu pris ne rendus (1).
Jean de Sur, voyant que le siège pouvait traîner en longueur, se rejeta sur la campagne qu'il ravagea ; il remonta le fleuve du seigneur Monongati (2), qui est le Mêlas, à l'orient d'Alaïa ; il prit tous les navires qu'il rencontra, et les emmena à Satalie, d'où la flotte revint à Famagouste. Ces événements durent se prolonger jusqu'à la fin de 1366.
L'année suivante, et peu après l'ouverture des négociations avec l'Egypte, le roi apprit qu'une attaque formidable menaçait le château de Gorhigos. C'était le grand Karaman lui-même qui, à l'instigation des Égyptiens (3), s'était approché avec toutes ses forces pour investir la citadelle. Un Arménien, dont les lettres du capitaine de Gorhigos confirmè-
(1) Machaut, p. 122. Cf. Strambaldi, ann. 1365, 1366.
(2) Strambaldi, ann. 1366. Cf. ci-dessus, p. 315, note 6.
(3) Strambaldi, janvier 1366, vieux style.
rent peu après le rapport, annonça le premier au roi ce grave événement :
Le grand Caraman de Turquie, Qui est un Turc que Dieu maudie, A ton chastel de Coure assis.
Tous ceuls qu'il trueve sont occis (1).
Les musulmans espéraient par cette diversion subite obliger le roi de Chypre à se mettre à la disposition du divan du Caire pour les conditions de la paix. Ils pensaient que Pierre, voyant la nécessité de défendre sur-le-champ le château, qui était la base de tous ses projets et de ses espérances sur la côte d'Asie Mineure, ne manquerait pas de s'y transporter en personne avec des forces considérables. Ils comptaient ainsi dégarnir l'île de Chypre, qu'ils auraient peut-être attaquée en l'absence du roi, et gagner au moins du temps pour réparer les fortifications d'Alexandrie, en faisant traîner les négociations. Le roi devina leurs projets et ne voulut pas quitter l'île de Chypre. Il demeura à Nicosie, afin d'être à même de parer aux événements, tout en suivant le cours des négociations que des commissaires égyptiens étaient venus commencer au nom du sultan avec les seigneurs désignés par le roi (2). Il confia au prince d'Antioche, son frère, le commandement de l'expédition de Caramanie. Six galères de
(1) Machaut, p. 135, Cf. Strambaldi, 1366.
(2) Machaut, p. 119, 135, 137, etc. Strambaldi. ann. 1366 (vieux style), et les documents des arch. de Venise.
guerre (4), chargées d*armes, de vivres et d'argent pour la garnison de Gorhigos, se réunirent dans le port de Famagouste, sous les ordres du prince. Elles portaient trois cents archers et cinq cents chevaliers ou sergents choisis parmi les hommes d'armes de Fîle et d'Occident. Machaut nous donne de curieux renseignements sur cette expédition qui intéresse aussi bien l'histoire de France que l'histoire de Chypre.
Le prince Jean d'Antioche montait la première galère où se trouvaient Simon Thinoly, l'un des chambellans du roi, et Jean de Morpho, héritier du titre de comte de Roha, l'ancienne Édesse. Thomas Lascaris, chevalier grec, que nous savons avoir pris part à l'expédition de Candelore (2\ était peutêtre sur cette galère. Le tricoplier de Chypre commandait la seconde, avec Jean d'Ibelin, allié à la famille royale, Jacques Petit, d'une illustre maison de l'île, et Robert le Roux, chevalier anglais. La troisième galère, commandée par monseigneur Jacques Monstry, chevalier chypriote, portait la fleur de la chevalerie française: c'étaient le sire de Clairvaux, le seigneur de Nantouillet, messire Guillaume de Sens, messire Oisellct du Fay, Jacques de Mailly/ Renaud et Robert le Baveux, cousins germains, Gilles de Poissy, Jodouin de Beauvilliers , de la famille Saint-Aignan, le seigneur de Marny, mes-
(1) Machaut, p. 138-148. C'est dix galères d'après Strambaldi. — Ms.. du Vat., janv. 1366 (v. styl.).
(2) Strambaldi, ann. 1366, vieux style.
sire Gaubert de la Bove, messire Gautier de TOr, « qui ne fait pas trop grand trésor, » Jean de Lornis ou Lornich, Raoul de Genevières, Saquet de Blaru, Pierre de Grésille ou de la Grésille, Philippe d'Aumont et Foulques d'Archiac, serviteur fidèle du roi de France, brave et fort chevalier, à qui Ton avait confié la bannière de Notre-Dame (l). Les écuyers n'étaient pas moins nombreux à bord de cette galère. On y remarquait surtout des Flamands, des Brabançons et des Bretons.
La quarte galée conduit A grant joie et à grant déduit Uns chevaliers de grant renom, Florimont de TËsparre il nom.
Nez est du pals de Gascoingne Si com sa langue le tesmogne (2).
En Occident, Florimont était aussi attaché au roi d'Angleterre, son suzerain, que Foulques d'Archiac était dévoué au roi de France ; venus dans les pays d'outre -mer après la paix de Brétigny, les chevaliers faisaient trêve à leurs querelles pour combattre ensemble les infidèles. Sur la galère même de Florimont de Lesparre se trouvaient, avec Bertrand de
(1) Machaut, p. 140, La chronique des quatre premiers Valois nomme quelques autres chevaliers français qui prirent part à cette expédition. Machaut, not. p. 284.
(2) Machaut, p. 143. Lesparre, en Médoc, était un des principaux fiefs relevant du duché de Guyenne ; Florimont a trouvé un savant biographe dans M. Rabanis, doyen de la faculté des lettres de Bordeaux, qui a donné en 1843 une Notice sur sa vie et sur sa seigneurie (Voy. la Bibl. de CÉc. des Chartes, t. V, p. 292).
SOU\l?NIRS HISTORIQUES. 287
Benauges, oncle du captai de Buch, Jean de Rochefort, breton, Jean de Sovains, angevin, et le valeureux Thibaut du Pont, autre chevalier de Bretagne, qui fut tué plus tard par les Anglais à la bataille d'Aymet en 1377 (i). Les chevaliers normands étaient en grand nombre sur la cinquième galère conduite par Le Gordelier de Puignon. Les hommes d*armes de la sixième avaient pour capitaine Bermond ou Brémond de la Voulte, d'une noble famille de Provence, fixée en Chypre depuis la conquête.
Le prince Jean, pressé de conduire les premiers renforts au capitaine de Gorhigos, dont les messages se succédaient rapidement, laissa les galères de Bermond de la Voulte et de Monstry achever de s'appareiller dans le port de Famagouste, et gagna la haute mer le 26 février 1367 ("2), se dirigeant vers Gorhigos.
Coure siet en pals d'Ennenîe, Et s'est assis par tel maistrie Que la mer li bat au gyron Et non mie tout environ.
Devant la porte a une place Qui tient .ii. archies d^espace ; Et puis une haute montaingne Qui est moult rote et moult gritaihgne.
Et se n*i a que trois entrées Qui sont rotes et si po lées Qu'il n*i puet monter nullement Qu'un homme ou .u. tant seulement.
(1) Froissart, 1. II, ch. 6, tom. II, p. 5, éd. Buchon,
(2) Strambaldi, 1366, vieux st^^le.
Et devant Coure a une yslette Où jadis ot une villette (1).
Le grand Karaman était venu dresser ses tentes sur la haute montagne opposée au château. La position des lieux ne pouvait lui faire craindre une surprise par-derrière. Vers la mer, la montagne était complètement isolée, et ses pentes abruptes n'offraient qu'un accès difficile au milieu de pierres et de ruines antiques. Le prince turc s'étant emparé d'une vieille tour qui couronnait le sommet, y avait fait transporter des canons (2), et construire des engins qui lançaient sans discontinuer des pierres et des boulets dans le Karak. Un corps d'armée considérable, renforcé par les émirs de la Pamphylie, couvrait cette position, qu'on pouvait croire ainsi inexpugnable. Guillaume deMachautportele chiffre de l'armée karamane à quarante-cinq mille hommes. Ce nombre ne paraîtra nullement exagéré, si l'on se rappelle que Schehab-eddin évaluait les forces
(1) Machaut, p. 136. L'exactitude de cette description de Gorhigos est confirmée parla relation des voyages de Josafat Barbare, qui visita Grorhigos en 1472 {Viaggio, lib. II, cap. 1 et 4, dans le Recueil de Ramusio, t. Il, p. 99 et 100), et celle du capitaine Beaufort, qui Ta retrouvé dans le mdmeétaten 1811. Karamania, etc. London, 1818, p. 240-246. Beaufort a donné en outre dans les cartes de Tamirauté anglaise (côtes de la Caramanie) une vue du château de Gorhigos, encore très fort, quoique en partie dégradé. Voy. Tédition de la Prise d'Alexandrie, pour la Soc. de rOrient latin, p. 278, 283, n. 7, 38
(2) Cf. Machaut, p. 160, et Strambaldi, février 1366 (vieux style). T .'artillerie, connue au moins depuis le commencement du xnre siècle en Italie, Tétait bien auparavant en Orient. Voy. le savant mémoire de M. Lacabane sur la poudre à canon. Biblioth. de l'Ecole des Chartes, 2» série, t. 1, p. 28, et les Bech. sur le feu grégeois, de M. Lalanne; 2« édition, iû-4». Paris, 1845, p. 70, 71.
du prince d'Ermenek, vers 1350, à cinquante mille combattants, et Sanudo, le jeune, en 1423, à plus de soixante mille. C'est avec un millier de lances que les Chypriotes s'avançaient sans crainte Vers cette multitude pour délivrer Gorhigos. Ils avaient appris en plus d'une rencontre à ne s'inquiéter ni du nombre ni de la jactance des Turcs.
Débarqué un dimanche matin à Gorhigos, le prince d'Antioche voulut aussitôt faire une sortie dans l'espérance de surprendre l'ennemi. Il traverse en silence la ville qu'avaient abandonnée les habibitants, et sort par la porte de la campagne. Mais le Karaman, instruit de sa marche, fait descendre sur le penchant de la montagne des forces considérables qui l'accueillent par une grêle de traits, et le déterminent à faire retraite en attendant l'arrivée des dernières galères. Les chrétiens seraient rentrés sans perte dans le château, si Florimont de Lesparre, passé en Orient depuis la prise d'Alexandrie, et impatient d'en venir aux mains avec les Turcs, n'avait, malgré les ordres du prince, marché en avant pour les attaquer. Vigoureusement reçu par l'ennemi, blessé lui-même au premier choc, Lesparre fut obligé de rallier au plus vite le gros des chevaliers chypriotes, en laissant vingt morts sur la place.
Le lendemain lundi, une autre bravade des croisés nouveaux-venus d'outre-mer, interrompit tout à coup la réunion des capitaines assemblés avec le prince d'Antioche. Les chevaliers français de la galère de
Monstry, retardés d'un jour en Chypre par l'ordre du départ, n'étaient arrivés que le dimanche soir à Gorhigos, et, comme tant d'autres, ils avaient dû rester dans le port, à bord de leur navire, faute de logement au château. C'était un fàcheur contretemps, qui pouvait les empêcher d'être les premiers à l'attaque et ils s'en trouvaient presque humiliés. Ils ne purent résister longtemps aux provocations que semblait leur envoyer le son des instruments de guerre qu'ils* entendaient sur la montagne. Le lundi matin, pendant que leur capitaine était en conférence chez le prince, six-vingts d'entre eux, déterminés par Philippe d'Aumont, cherchent un pas, en dehors du port, débarquent quelques chevaux, et courent, clairons en tête, sur les ennemis qu'ils aperçoivent au bout de la plaine. Les premières lignes sont coupées; mais les Karamans, revenus bientôt de leur surprise, enveloppent les chrétiens de tous côtés, les accablent de flèches, de garros, de pierres, et les . poussent, l'épée dans les reins, vers la grève. Les Français, obligés de tourner aussitôt le château pour reprendre le gué, ne cédaient que pas à pas et en faisant bonne contenance :
Vraiment tout en alant lletournoient en reculant, Et en retournant relevoient ' Les bléciez qui cheûs estoient(l).
Quelques chevaliers étant sortis du Karak à leur
(1) Machaut, p. 154.
aide, ils reprenaient bravement l'offensive, quand Foulques d'Archiac et Bertrand de Benauges (1), dépêchés par le prince d'Antioche, viennent leur ordonner de passer aussitôt le pont. Les portes refermées, on pensa à soigner les blessés. Les chevaliers pouvaient raconter plus d'une action d'éclat, mais l'affaire avait été horriblement meurtrière. Philippe d'Aumont était mort ; Jean Pasté et Guy le Baveus étaient grièvement blessés, Guillaume de Sens, Gaubert de la Bove, Mausart de Resigny et bien d'autres hors de combat, Jean de Rochefort couvert de blessures ; Bonan de Bon expirait. Des cent vingt hommes sortis de la galère, à peine vingt entraient-ils sains et saufs dans le fort.
L'arrivée de Bermond dans la nuit fit oublier les pertes de la veille. Le prince reconnut cependant qu'il ne pouvait attaquer les Turcs dans leur forte position, et résolut d'envoyer le tricoplier chercher en Chypre de nouveaux renforts avec les six galères, avant de rien entreprendre. Des mesures sévères empêchèrent qui quecefûtde sortir du château, et les chef ordonnèrent de ne tirer sur l'ennemi que s'il avançait dans la plaine jusqu'au bord du fossé. La précaution devint superflue par la méfiance qu'elle inspira aux Turcs. Étonnés de voir la côte et les créneaux se dégarnir subitement, ils craignirent quelque ruse et n'osèrent quitter leur camp. On resta ainsi huit jours à s'observer de part et d'autre ;
(I) Bertrand fut blessé & la figure d^une flèche empennée^, en s'acquittant de cet ordre. Mâchant, p. 157.
les Chypriotes occupés surtout de Tétat de leurs blessés, que le petit nombre de médecins venus à Gorhigos ne permettait pas de soigner convenablement (1); les Turcs, sans s'éloigner de la montagne, faisant jouer leurs machines et leur artillerie :
Et nompourquant toudis traioient Engins et canons qu'ils avoient (2).
Le neuvième jour, un dimanche matin, le sire de Lesparre, en i*egardant des chevaliers étrangers lutter ensemble sur une terrasse du château, s'aperçut qu'une agitation extraordinaire régnait chez les Turcs. Il distingua bientôt des hommes enlevant les barrières, ployant les tentes et faisant tous les apprêts qui pouvaient annoncer la levée du camp. Les chrétiens ne surent que quelques jours après, par des portefaix turcs (3) rentrant à<jorhigos, les motifs de ce départ inespéré ; car c'était réellement une retraite. Le Karaman, informé de la révolte des mamelouks du Caire et da massacre du « grand bâcha », partisan de la paix avec les Chypriotes, se retirait pour attendre au delà du Taurus la suite des événements, et voir plus sûrement quelle serait Tissue des négociations qui se continuaient toujours à Ni-
(1) Et po de mires y avoit. Machaut, p. 158.
(2) Machaut, p. 160.
(3) « Pero ritrovandosi il signor principe al loco de Curico (après la prise du camp de Témir) introrono assai Turchi Bastochiditès , et li dissiro qualmente nèl Cairo era gran tumulte, etc. » Diomède Strambaldi, ms. cité, mars 1367.
'cosie. Le prince d'Aniioche, prévenu aussitôt par Florimont, s'assure lui-môme des dispositions des Turcs et se décide à profiter de ce moment de désordre pour tomber au milieu de leurs préparatifs. Au cas de succès, il avait ordonné de ne pas s'aventurer trop loin dans la montagne à la poursuite des fuyards ; s'il était, au contraire, repoussé, les renforts du tricoplier, qui ne pouvaient tarder à arriver, lui permettraient de recommencer bientôt l'attaque. L'armée est aussitôt divisée en trois corps de bataille qui se mettent en marche. Le premier, sous les ordres du prince d'Antioche> tourne la montagne à gauche ; le second, commandé par Florimont de Lesparre, se dirige vers la droite ; Bermond de la Voulte, avec le troisième, marche de front Vers les cimes escarpées où l'ennemi, qui avait arrêté son mouvement de retraite, commençait à se fortifier :
Et quant li Caramans les voit Qu'il estient en tel conroy, Il dist : Certeinement je voy Gens enragiez et hors dou sens.
Ils ne sont pas plus de vi. cens, Et se nous viennent assaillir !
Avant, signeur, or dou descendre ! (1)
Les chrétiens gravissaient de pied ferme la montagne au bruit des tambours, des trompes et des nacaires qui retentissaient sur la plage (2). Une grêle de traits les accable bientôt ; les pierres, les dards, les flè-
(1) Mftchaut, p. 163.
(2) Machaut, p. 165.
294 l'île DB CHYPRE.
ches enflammées tombent par milliers dans les rangs ; ils ne s'arrêtent pas un instant. Les trois divisions arrivent en môme temps au sommet, fendent le flot des Turcs, tournent les machines de guerre, parviennent à les isoler et à se réunir en un $eul corps de bataille entre les machines, que l'ennemi est obligé d'abandonner, et le centre de l'armée karamane, qui recule en désordre :
Quant nos genz feurent seur le mont Tous ensamble montez amont, Ils se melrent comme un murs Entre les engins et les Turcs (1).
La chaleur était accablante, et après un si vigoureux effort, une halte était nécessaire, car, sous ces latitudes élevées, le soleil est brûlant dès la fin des mois d'hiver. Le prince d'Antioche fit arrêter les troupes à l'abri des tentes abandonnées, sans quitter les armes.
Une affreuse confusion régnait cependant parmi les Turcs. L'irruption des chrétiens, dont on ignorait la force, avait partout répandu la terreur ; les nouvelles du Caire qui circulaient dans le camp augmentaient répouvante. Les femmes et les enfants s'enfuyaient effrayés; des hommes d'armes euxmêmes, perdant courage, se précipitaient en désordre pour descendre la montagne ; d'autres, plus résolus, fondaient en tumulte sur les chrétiens ;
(1) Machaut, p. 164.
mais leur courage venait se briser contre les rangs impénétrables des chevaliers, d'oti partaient par moments d'effroyables décharges. Le prince d'Antioche se tenait au centre de la bataille, immobile, répée nue, donnant des ordres pour que les archers et les arbalétriers ménageassent leur jeu et ne tirassent qu'à coups sûrs. Les capitaines étaient auprès de lui, rangés autour de la bannière de Notre- Dame (l)r.
Le soir venu, Témir de Konièh, voyant l'inébranlable défense des chrétiens et craignant une surprise dans la nuit, se mit décidément en retraite. Le prince d'Antioche, n'attendait, en effet, pour marcher en avant, que l'obscurité du crépuscule; il aperçut à peine le Karaman quitter ses tentes, qu'il se précipita sur lui. Il y eut alors une affreuse mêlée. Les Turcs se défendaient en reculant, mais les chrétiens, excités par leur premier succès, les poursuivaient à travers les barrières et les tentes, massacrant sans pitié tout ce qu'ils rencontraient. La terre était jonchée de cadavres; les pleurs des femmes entraînées hors des tentes, les plaintes des blessés, le hennissement 'des chevaux, les cris des Turcs essayant d'arrêter le bataillon. qui les pressait dans leur fuite, ajoutaient à l'horreur de cette scène nocturne :
Là ot grant hui et grant débat.
Li Caramans fort se combat,
(1) Machaut, p. 166.
Car il faisoit Tarrière garde,
Mais il en fera maise garde
Que vous diroie?
Li champs au prince demoura (1).
Tout avait fui, en effet, devant le prince d'Anlioche, Lesparre et Bermond, qui, en cette journée, se montrèrent les dignes chefs de gens déterminés. L'épouvante fut telle parmi les Turcs et leur fuite si précipitée, que les chrétiens purent parcourir le camp, enlever les tentes, les armes, les ornements, les engins, les canons, et transporter un butin considérable dans le château, sans avoir eu de la nuit à tirer un coup d'arbalète. Les jours suivants, on rendit les honneurs fuuèbres à Philippe d'Aumont et aux autres chevaliers, dont les corps gisaient encore dans la campagne. Bonan de Bon reçut aussi les adieux de ses compagnons d'armes, et quand le tricoplier arriva, trois jours après ce combat, avec un premier renfort, annonçant que le roi Pierre allait venir lui-même au secours de la place, on n'eut plus qu'à penser au retour en Chypre (2). L'état des blessés permettant de les embarquer, le prince d'Antioche quitta Gorhlgos, en laissant le château dans la sécurité et une forte garnison pour le défendre au besoin (3).
Ainsi fut terminée cette expédition bien conçue,
(1) Macbaut, p. 167, 168.
(2) Machaut, p. 169.
(S) Machaut, p. 171. Strambaldi, mars 1S67. D'après ce dernier chro- Biqueur, toi:gours soigneux à préciser les dates, le prince d'Antioche quitta Oorhigos le 14 mars 1S67.
bien dirigée et bravement accomplie. Les bons effets s'en firent immédiatement ressentir. Le grand ILaraman, inquiet des suites de son agression, chercha aussitôt à la faire oublier. Il avait commencé la guerre, il fit les premières démarches pour demander la paix et prévenir une attaque du roi Pierre. Lusignan, préoccupé surtout des affaires d'Egypte et satisfait d'avoir assuré la défense de Gorhigos, accueillit les propositions de l'ambassadeur que l'émir se hâta d'envoyer à Nicosie. Un traité fut conclu entre les deux princes, et tant que Pierre vécut, les Karamans n'inquiétèrent plus les Chypriotes ni dans leur île, ni dans leurs possessions de terre ferme (1). La ville de Gorhigos se repeupla, et les relations commerciales s'y rétablirent aussi bien avec les Turcs de l'intérieur qu'avec les navigateurs de la Méditerranée. A défaut de documents spéciaux, des inductions certaines constatent ces faits, qu'il importe toujours de faire remarquer. Si Diomède Strambaldi rapporte que les portefaix turcs rentrèrent à Gorhigos immédiatement après le départ de l'armée karamane, c'est qu'il y avait évidemment sur ce point un mouvement commercial assez con-
(1) strambaldi, ann. 1S67. — Machaat, p. 168.
.... si s'acordèrent Si bien, qu'encor ont bonne pus.
Mais pas ne say-je vraiement Se la paix durra longuement.
Pierre I" était mort qaand Machaut exprimait ainsi des craintes, du reste bien fondées.
â9S l'île de CHYPRE.
sidérable, c'est que le port de cette ville était au xiY* siècle, comme nous l'avons vu au xm*, un des lieux de communications fréquentes entre les musulmans et les chrétiens. Et, en effet, nous apprenons du même Strambaldi qu'en 1375, la douane de Gorhigos rapportait un revenu de plus de trois mille florins (1).
On avait enfin arrêté les articles de la paix avec l'Egypte, et les négociateurs arabes avaient quitté Nicosie, suivis des commissaires chypriotes, pour aller demander au Caire la ratification du sultan. Schaban-Aschraf , ou ses conseillers, car le prince était à peine âgé de quinze ans, penchaient pour la paix ; mais le divan, espérant toujours que le roi de Chypre se lasserait d'entretenir à ses frais les chevaliers d'Europe, voulut encore gagner du temps. Il prit prétexte de la mort du principal négociateur, et envoya d'autres officiers chargés de préparer im nouveau projet avec les commissaires chypriotes. Le roi, maître encore d'une armée considérable, refusa de recevoir les ambassadeurs qui vinrent le trouver à Rhodes, oh il s'était rendu dès le mois de mars 1367 -(2). Il n'avait pas- désarmé ses galères ; en réunissant les navires restés en Chypre à ceux qui l'accompagnaient, il pouvait former une flotte de 140 voiles (3) ; d'ailleurs, les Hospitaliers n'ayant pas encore fait la paix avec les Égyptiens depuis Tex-
(1) Strambaldi, ann. 1S75.
(2) Strambaldi, 1367.
(3) Machaut, p. 201.
vGooQle
►gl
pédition d'Alexandrie, offraient de se joindre à lui ; d'autre part, raffranchissement d'un grand nombre de serfs des domaines royaux avait rétabli les ressources de son trésor. Enfin, si la guerre était inévitable , il fallait profiter au plus tôt des derniers mois que plusieurs chevaliers d'Occident avaient à passer sous sa bannière. L'engagement de ces chevaliers touchait à son terme, et beaucoup ne pouvaient le renouveler. Il paraît que c'est en ces circonstances et à l'occasion de la durée de son service, ou du payement de la solde, qu'une discussion s*éleva entre Lesparre et un officier du roi de Chypre,, car monseigneur Florimont de Lesparre • était,, comme la plupart des autres chevaliers d'Occident, lui et ses gens, à la solde du roi de Chypre (1). Pierre, blessé de l'arrogance du seigneur aquitain, le cassa de ses gages et le congédia publiquement, malgré l'affection qu'il lui avait témoignée jusquelà (2).
Résolu de recommencer les hostilités, si le conseil du Caire ne confirmait le premier traité de Nicosie, Pierre s'occupa de réorganiser son armée et d'assurer la paix avec les émirs d'Asie Mineure, paur èfcre plus libre d'agir dans la mer de Syrie. 11 envoya l'ordre en Chypre d'équiper toute la cavalerie de l'île, d'appareiller les mahones et les huissiers,, et de
(1) Strambaldi, ann. 1367-1368, et G. Machaut, p. 228, 287, n. 69i
(2) Machaut, p. 225. Le roi lui donna cependant une preuve de soa estime en acceptant le cartel que lui adressa Florimont. Cette querelle^ dont le vrai motif ne fut jamais bien connu de Tarmée^ se tecmin& heureusement à Rome par la médiation du pape.
réunir tous ces navires dans le port de Famagouste, où ils devaient rester à sa disposition ; peu après, il alla à Satalie afin de s'entendre avec Tacca. Invité à se rendre en cette ville, l'émir, certain de la loyauté du roi de Chypre et confiant en la parole de Jean Monstry, son ambassadeur, vint conférer avec lui, reçut et offrit de riches présents, et ne quitta le roi qu'après avoir renouvelé les anciens traités de paix (1). Pierre, sans compter sur la bonne foi du prince, avait intérêt à éloigner alors autant que possible une rupture avec les Turcs, et agissait en conséquence.
Le divan demeurant dans les mêmes dispositions, le roi aurait voulu tenter une nouvelle attaque sur Alexandrie. Informé cependant des précautions prescrites par les Sarrasins sur toute la côte d'Egypte, il dirigea sa flotte vers la Syrie. Tripoli, Tortose^ Valénie, sont forcées et pillées (2) ; les portes de fer de Tripoli sont, par ses ordres, transportées et placées à Gorhigos (3) ; la ville de Lajazzo est reprise aux Turcs, qui l'avaient enlevée aux Arméniens. Fatiguée de la rapidité de ses marches, l'armée chypriote ne put forcer le château de Lajazzo (i). Elle se retira dans un port voisin pour y attendre l'arrivée du roi d'Arménie, que Lusignan avait prévenu dès son entrée en campagne. En je-
(1) Strambaldi, jain-septembre 1367.
(2) Strambaldi, septembre 1367. ~ Machaut, p. 212. . 3) Strambaldi, sept. 1367.
(4) Strambaldi, sept. 1367. - Machaut, p. 215
tant l'ancre sur les côtes de Cilicie, Pierre dépêcha de nouveaux messages qui ne purent sans doute pénétrer jusqu'au Takafour, car le pays était couvert d'ennemis. Après avoir attendu vainement pendant huit jours sur la côte (1), craignant d'être surpris par les gros temps (on était alors au mois d'octobre), inquiet d'ailleurs de l'état de ses blessés, le roi ramena la flotte à Famagouste (2). Déterminé à pousser la guerre à outrance contre l'Egypte, il partit au passage du printemps de 1368, pour demander au pape la levée d'une décime de guerre, et enrôler de nouveaux hommes d'armes. Il ne tarda pas à se convaincre que la formation d'une croisade semblable à celle de 1365, si imparfaite qu'elle eût été, ne pouvait plus se réaliser. Dès son arrivée à Rome (3), où il trouva le saint- siège rétabli depuis l'année précédente, il dut renoncer à ses espérances. L'Espagne était déchirée par les discordes de Henri de Transtamare et de Pierre le Cruel ; la France , obligée de payer la rançon du roi Jean, se préparait •à recommencer les hostilités ; dans aucun royaume la levée d'une décime pour l'œuvre d'Orient n'eût été bien accueillie. Urbain V, mécontent déjà du voyage de Lusignan qu'il n'avait pas approuvé (4), non-seulement refusa d'autoriser les quêtes, mais il enga-
(1) Strambaldi. Cf. Machaut, p. 216.
(2) Il débarqua à Famagouste, le 5 oct. 1367, d'après Strambaldi. — Cf. Machaut, p. 217.
(3) Au mois de mars 1368. Vita Urban., ap. Baluse, 1. 1, col 381, 408, t. II, col. 770.
(4) Rinaldi, 1367, § 13,tom. XXVI, p. 155.
gea le roi et finit par le déterminer à reprendre les négociations de paix. Pierre, se voyant seul avec les Hospitaliers pour tenter de rétablir Tancien royaume de Jérusalem, rêve glorieux et chimérique de toute sa vie, consentit au départ de négociateurs chargés d'aller encore traiter avec les Égyptiens, en son nom, au nom du souverain pontife et au nom des communes italiennes que la guerre d'outre-mer ruinait (1). Les ambassadeurs, arrivés au Caire, se hâtèrent de conclure une trêve qui fit cesser les hostilités et permit de s'occuper sérieusement du traité projeté, discuté et ajourné depuis deux ans.
La situation de la petite Arménie s'aggravait cependant chaque jour. Le prince karaman,' après avoir entamé sa frontière occidentale, semblait sans doute disposé à cesser ses attaques, contenu par la crainte du roi de Chypre. Mais au nord et à l'orient, le Takafour avait d'implacables ennemis, qui ne devaient arrêter leurs ravages qu'après s'être partagé en entier son royaume. Des chefs mongols, devenus à peu près souverains dans les marches de la Cap-* padoce et de la Comagène, avaient anéanti dès longtemps toute trace d'autorité des princes de Sis, au delà du Taurus; les Égyptiens, entrés par les passages du sud, étaient maîtres des villes maritimes et de tout le plat pays que traversent le Pyrame et le Sarus (2).
(1) Strambaldi. Macb., p. 221. - Cf. Th. de Walsing., ap. Cambden^ p. 180, 181.
(2) Strambaldi, ann. 1561, 1S67, 1368.
SOUVENIRS HISTOUIQUlîlS. 303
Les Arméniens occupaient encore quelques châteaux forts dans les montagnes ; mais on chercherait vainement à suivre les incidents de leurs dernières luttes contre les musulmans. Les historiens contemporains, les historiens grecs, comme les chroniqueurs de Chypre et d'Occident, oublient leur sort, et ne parlent presque plus d'eux que pour annoncer la chute de leur royaume. Les archives du Vatican et les archives de Venise, où existent des documents si précieux sur l'état de leur pays, aux époques antérieures, n'offrent presque rien pour leur histoire après le milieu du xrv* siècle. Il semble que dès cette époque, les communications aient é\à presque entièrement interrompues par les malheurs de la guerre entre les chrétiens d'Arménie et les États d'Europe.
Les Chypriotes même, leurs plus proches voisins, ne pouvaient facilement communiquer avec eux et connaître leur situation. Où était l'armée des Arméniens en 1367? Où était le roi? Que se passait-il dans l'intérieur du pays, quand Pierre de Lusignan attendit pendant huit jours sur la côte d'Asie la réponse à ses messages? On ne pourrait le dire ; le nom même du roi qui régnait alors en Cilicie n'est pas très certain. Les notions que l'on a de son règne et de ceux de ses successeurs sont si imparfaites, que Saint-Martin lui-même, après avoir commencé un mémoire sur ces derniers temps du royaume d'Arménie, en déclarant que ce sujet était l'un des plus obscurs, l'un des plus difficiles et aussi l'un des plus
vGooQle
►gl
30i l'île de CHYPRE.
intéressants de Thistoire du moyen âge (1), a renoncé à le terminer, arrêté sans doute par Tinsuffisance, les contradictions et les obscurités des témoignages historiques.
Il paraît qu'en 1367 ou 1368, la plupart des chefs arméniens résolurent de reconnaître pour leur souverain Pierre de Lusignan, qui se trouvait alors en Europe. Pierre avait déjà accepté la défense de Gorhigos ; il pouvait, en conduisant des renforts d'Occident (c'était toujours l'espérance des chrétiens d'outre-mer), prendre le commandement de l'armée alliée, repousser les Arabes et sauver le pays. Les armes des Latins conservaient encore leur prestige en Orient ; le souvenir de la conquête de Jérusalem par les Francs était présent à tous les esprits, et l'impression que les victoires des premiers croisés avaient produite sur les populations de ces contrées était si grande, qu'au xv* siècle encore on faisait des prières publiques dans les mosquées de la Garamanie pour être préservé d'un nouveau Godefroy de Bouillon (2).
(1) Recherches sur la vie et les aventures de Léon, dernier roi des Arméniens, dans les Mém. de l'Acad, des inscript., tom. XII, p. 147. — Le nouvel et savant éditeur des Historiens arméniens a endn précisé et éclairé les faits de cette période obscure de Thistoire delà petite Arménie. Le roi Léon V vivait toujours en 1367 et 1368, mais son autorité était si faible, et le pays dans un tel état de division qu'un parti puissant, sans détrôner Léon, proclama roi d'Arménie le roi Pierre I*' de Lusignan et fit même frapper des monnaies en son nom.
La mort du roi de Chypre empêcha seule son intronisation et sa prise de possession réelle. M. Dulaurier, Bec. des Hist, Armén. 1. 1, p. cxti et 638, 683, n. 2, 711 et 717.
(2) Voyage de Bertrandon de la Brocquière en la terre d'Qultremer, Van 1432. Ms. de la Bibl. nat., fond, franc., no 10025, fol. 190 v«
Le roi de Chypre, digne par son courage et ses conquêtes d'être comparé à ce prince, accueillit favorablement la députation des grands d'Arménie, qui lui fut présentée à Rome, après le départ des négociateurs envoyés au Caire. Il alla aussitôt s'embarquer à Venise, et arriva peu après en Chypre, espérant trouver dans ses chevaliers, à défaut des croisés qu'il n'avait pu ramener d'Europe, des secours suffisants pour défendre les Arméniens et prévenir la ruine totale d'un royaume qui était comme leur poste avancé contre les infidèles.
Mais à peine débarqué en Chypre, le roi, sous l'empire de douleurs domestiques, agit vis-à-vis de ses chevaliers avec une telle hauteur et une telle tyrannie, que tout projet d'expédition devint irréalisable (i). Ses actes arbitraires mécontentèrent ses propres frères. Au milieu de l'irritation générale, quelques chevaliers, indignement outragés par lui, résolurent sa mort. îl fut assassiné dans la nuit du 16 au 17 janvier 1369.
(1) Machaut, Prise d'Alexandrie, p. xxi et 288-290, n. 78, 88.
«S06 l'île de CHYPRE.