‹ L'île de CrèteChapitre 19 sur 35 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Région des MontflrBlancs.

Comme la plupart des îles de l'Archipel, la Crète est traversée par une longue chaîne qui court, de Test à l'ouest, d'un rivage à l'autre. Cette chaîne se compose de trois montagnes bien distinctes qui s'en déta-

cheat en saillie^ et semblent au premier aspect former autant de massifs isolés^ mais qui n'en sont pas moins reliées en un même système. Ce sont le Dicté (aujourd'hui Lassiti ou Sitia) à l'est, Vida (aujourd'hui Psiloriti) au centre, et les Monts- Blancs (Leuca-Ori, aujourd'hui Aspro- Vouna ou monts Sphakiottici) à l'ouest, ainsi nommés dans l'antiquité soit à cause des neiges qui en couvrent les cimes penciant une grande partie de l'année, soit plutôt, si je ne me trompe, à cause de la couleur blanchâtre que présentent le plus souvent ces massifs abrupts, formés d'une roche calcaire qui imite parfois l'aspect du marbre. L'île est partagée naturellement par ses montagnes en trois régions distinctes, dont chacune a sa physionomie et son caractère. Comme c'est à La Canée que vous amène le paquebot qui, par Syra, met Athènes et l'Europe en communication avec la Crète, et comme La Canée est située au pied même des Monts-Blancs et au

ceutre du pays que dominent ces âpres sommets, c'est de La Canée que nous partirons pour visiter Tîle, et c'est la région occidentale que nous parcourrons la première *.

1. A ceux qui voudraient avoir une description détaillée des principales ruines de Tîle, et en étudier de près la géographie ancienne et moderne, nous ne saurions trop recommander l'ouvrage et la carte du voyageur anglais R. Pashley. M. Ptishley a parcouru la Crète en 1834, et son livre a paru à Londres, en 2 volumes in-8, ornés de lithographies assez fidèles et de gravures sur bois, sous ce titre : Travels in Crète , 1837. Un* mémoire rédigé par M. Thenon, membre de l'école française d'Athènes, sous ce titre : Les cent villes de la Crète, a été soumis à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, mais n'est pas encore publié, l'auteur n'ayant pas eu le temps d'y mettre la dernière main. C'est là, pour la science, un contre-temps que l'on ne saurait trop regretter ; M . Thenon avait visité l'île à deux reprises et en avait parcouru avfc un soin extrême tous les cantons. Sa description est bien mieux composée, bien plus méthodique que celle de M. Pashley. Elle est surtout plus complète ; M. Pashley a visité l'île tout entière, comme le montre l'itinéraire tracé sur sa carte, mais, nous ne savons pour qutl raotif, il a complètement omis de décrire la région orientale, celle du Dicté, et les ruines qu'elle renferme. Le livre de M. Pashley a un autre défaut ; il

Le premier aspect de la Crète, quand on débarque à La Canée, ne répond guère à l'attente du voyageur; on espérait mieux de cette contrée, que ses habitants comparaient autrefois au paradis, et où les Arabes, dans les premiers jours de leur conquête, croyaient reconnaître cette terre de lait et de miel que leur avait dépeinte le Coran. I La Canée, qui occupe, on ne saurait en douter, remplacement de Tancienne Kydonia^ est une petite ville d'environ dix-huit mille âmes, toute badigeonnée de blanc, dépourvue de jardins et d'arbres, sans rien de cette élégance, de cet aspect agréable el varié que présentent presque toujours de loin les villes turques. Autour de La Canée s'étend, pierreux et brûlé du soleil, un petit plateau qui, dans la" saison où je vis pour la première fois ce pays , au mois de septembre 1 857, avait depuis longtemps

est surchargé de longues notes et, dans le texte même, de piquants récits de voyage sont souvent interrompus et gâtés par un maladroit appareil d'érudition.

déjà perda son seul ornement, les maigres moissons qu'il donne à graijd'peine; vers l'est, ce sont les rochers nus et tristes de Chalepa et d'un énorme promontoire montueiîx nommé l'Acrotiri; vers l'ouest, une île, un cap non moins desséchés, non moins désolés. T^e fond du tableau est formé par Timposante masse des Monts -Blancs; ce qui manque à ces montagnes pour être vraiment belles, ce n'est pas la hauteur, mais la netteté des contours, la distinction et l'originalité des formes. Grâce à 1 excessive transparence de l'air, l'œil peut en remonter les pentes, en sonder les ravins, en atteindre les sommets arrondis et tous semblables l'un à l'autre; partout c'est la même absence de végétation, la même nudité, la même teinte grise et terreuse. Nulle forêt ne noircit les flancs de la montagne ; à peine aperçoit-on des oliviers au fond de quelques vallées.

Auprès de la ville, les champs sont tous bordés d'énormes aloès ; tout ce site et cette

nature ont quelque chose d'africain. Ce qui ajoute à la ressemblance , c'est un village de fellahs bâti sous les murs de la ville. Venus en Crète comme soldats d'Ibrahim, ces paysans d'Egypte et de Syrie y restèrent la guerre finie, et y appelèrent leurs femmes et leurs enfants, ou s'y marièrent avec des Africaines amenées dans Tîle par Tesclavage. Au lieu de s'établir dans l'intérieur de la cité, ils se refirent là, sur le rivage, un petit coin d'Egypte. A voir ces maisons blanches et basses à peu près sans fenêtres, ces toits plats couverts de feuillages desséchés, ces femmes musulmanes^ arabes ou nubiennes, assises sans voile sur le pas de leur porte, tandis que d'autres, revenant de la fontaine, portent sur leur tête une grande jarre d'argile rouge et la soutiennent de leurs deux bras que l'on dirait empruntés à quelque belle statue de bronze, on peut se croire sur la plage du Delta, quelque part autour de Damiette ou d'Alexandrie.

Ce qui rendait encore l'illusion plus vive et plus complète, c'est qu'il y avait alors près de la ville, campée sous la tente, toute une tribu d'Arabes Benghazis, que la misère avait chassés de l'Afrique. Qu'il faut donc peu de chose à ces gens-là pour s'abriter et se vêtir! Leurs tentes sont faites de quatre bâtons fichés en terre, d'une espèce de cloison lissée de roseaux et de lambeauxd'uneétoffenoirâtreenpoildechèvre.

Pour tout vêlement, hommes et femmes ont ufae espèce de sarrau en toile grise. Presque toutes les femmes, de bonne heure hâlées, desséchées et comme tannées par cette vie sous le vent, le soleil et la pluie, sont affreuses dans leurs vilains haillons, et le tatouage bleuâtre dont elles ornent leur menton, leurs épaules et leurs bras ne les embellit point : elles ont en général l'air de vraies sorcières; mais, parmi celles qui sont très-jeunes encore, il en est de fort jolies, et parfois, en passant près d'une tente, on en voit sortir quelque tête étrange

et graveleuse où brillent des yeux d'un éclat admirable. Dans le village des fellahs comme dans le campement des émigrés de Benghazi, on n'entend retentir que les sons rudes et gutturaux de la langue arabe.

. Si nous rentrons dans la ville, nous n'y trouvons rien de remarquable. Elle est entourée d'une enceinte fortifiée dans le système moderne, avec des ouvrages dont la crête dépasse à peine le fossé; il y a cinq bastions à glacis en terre, qui seraient gazonnés sans le soleil de la Crète. Large et profond, le fossé sert provisoirement à cultiver des légumes. Le bazar n'a aucune originalité; on n'y trouve que des marchandises européennes de qualité inférieure. La seule chose intéressante, ce sont les restes des édifices publics et privés des Vénitiens, le port et les magasins, les loges des galères entourant le bassin et couvertes d'un toit, les maisons des nobles vénitiens, dont beaucoup sont encore bien conservées, avec leur écusson au-dessus de la

DESCRIPTIO?) DE LA CRiTB. 39

porte. Plusieurs de ces habitations sont ornées de moulures dans le goût des quinzième et seizième siècles; mais aucune ne rappelle, même de loin, les palais du Grand- Canal. Le luxe provincial des seigneurs candiotes ne pouvait égaler en bon goût et en magnificence celui des patriciens de la métropole. Peut-être aussi, comme cela arrive parfois, sont-ce les plus belles choses qui ont été détruites. Tout ce qui reste d'ailleurs des églises latines, depuis converties en mosquées, ainsi que des couvents qui en dépendaient, est laid et insignifiant. Quant à des vestiges de l'ancienne Kydonie, en dépit des affirmations de quelques touristes du dernier siècle, il nous fut impossible d'en retrouver ni dans la ville même ni d^ns ses environs. Les recherches auxquellets je me livrai à cet effet avec mon compagnon de route, M. Léon Thenon, un de mes collègues à l'école française d'Athènes, n'eurent aucun résultat. La ville moderne a évidemment employé dans ses

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constructions tout ce qui pouvait subsister de l'antique cité déjà mentionnée par Homère.

Il n'y a donc rien à La Canée qui mérite d'y retenir longtemps le voyageur, et nous pouvions avant la mauvaise saison nous hâter de nous enfoncer dans Tintérieur de l'île, de nous diriger vers la côte occidentale, vers les intéressants districts de Sélino et de Sfakia. Deux heures de chemin à l'ouest de La Canée conduisent, à travers des collines pelées et fort laides, jusqu'à Platania, un village qui doit son nom aux beaux platanes qui bordent sa rivière. Un peu plus loin, on rencontre le couvent de Gonia, situé, comme l'indique son nom, dans l'angle extrême du golfe de La Canée à la naissance du cap Spada, l'ancien Mont-Dictymnéen. Du couvent jusqu'à la pointe de cette étroite langue de terre, il n'y a que des montagnes stériles et nues. Après avoir franchi la chaîne qui rattache le cap Spada au noyau central des

Monts-Blancs, on se trouve, au commencement du second jour de marche, dans Véparchie ou district de Kissamos. Elle a pour chef-lieu Kissamo-Kastéli, une bourgade d'une vingtaine de maisons, qui doit son importance administrative aux murailles de sa petite forteresse, jadis construite par les Vénitiens, comme l'attestent deux inscriptions latines qui se lisent au-dessus de la grande porte d'entrée ; la plus moderne est de 1653, d'un Contarini, qui a fait remettre la place en état de défense au moment où la menaçaient déjà les Turcs, qui s'en emparèrent bientôt après. Pendant la guerre de l'indépendance, tous les musulmans de Téparchie, se sentant trop faibles pour tenir la campagne, s'étaient réfugiés dans le château de Kissamo et s'y défendirent longtemps. La peste les y décima, et après de longues et affreuses souffrances ils finirent par se rendre aux Grecs.

A peu de distance au sud de Kissamo-

Kastéli, le village de Palœo-Castro occupe une toute petite partie de Tenceinte que remplissait autrefois Polyrrhénie^ une des villes les plus importantes de rancienue Crète. Cette ville était située sur une haute et roide colline, à une heure et demie de la mer. Vers le nord-est seulement, le sommet qui portait Tacropole se rattachait aux montagnes voisines ; de tous les autres côtés, ce sont des pentes rapides et des précipices, de profondes vallées qui remontent vers les Moîits-Blancs. Une partie de l'enceinte subsiste encore, ainsi que de nombreuses chambres taillées dans le roc, et qui formaient sans doute la partie postérieure d'autant de maisons. On reconnaît aussi les débris du péribole et de la cella d'un temple auprès duquel se trouvent plusieurs inscriptions en l'honneur de divers empereurs romains, une entre autres consacrée à Hadrien ; mais ce que Polyrrhénie nous a laissé de plus intéressant, ce sont sans contredit ses aqueducs. La ville, sur la

hauteur où elle s'ëtait ëtablie, manquait d'eau ; le torrent qui coule au fond de la vallée était trop loin, et d'ailleurs les premiers soleils de Tété suffisaient à le dessécher. Pourtant, lorsque la ville fut devenue riche et populeuse, il était difficile de se contenter des citernes, comme avalent dû le faire les premiers habitants. Quand on n'a d'autre eau que celle d'une citerne, on est forcé d'en être toujours avare ; on ne boit point sans une certaine inquiétude, et Ton éprouve presque des remords chaque fois qu'on se lave les mains. C'est qu'une fois le réservoir vide, la pluie seule peut le remplir, et en Crète, comme dans l'Attique, une fois le printemjis venu, qui sait quaii^ il pleuvra? On voulut donc avoir de Feau courante , une fontaine où les femmes pussent emplir sans crainte, vers la chute du jour, leurs larges amphores, et le matin laver la laine à grand bruit, un abreuvoir où les pâtres menassent leurs troupeaux boire à longs traits. On trouva

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une source sur le flanc septentrional de la montagne dont l'autre versant portait, bâties en amphithéâtre, les maisons de Polyrrhénie; on perça la montagne^ et l'on conduisit Teau au sud de la ville. Il y a deux aqueducs creusés dans la roche vive, qui se trouvait être hegreusement un tuf calcaire assez tendre ; l'un a 1 mètre 35 de large sur 2 mètres 30 de haut, l'autre est de plus petites dimensions. Ils ont d'ailleurs perdu l'un et l'autre de leur élévation par suite des nombreux dépôts qu'y a formés le travail des siècles. Le plus grand parait aussi le plus soigné : il est divisé intérieurement en deux parties, une rigole où court l'eau, et un couloir oîi peut commodément circuler l'ouvrier chargé|d*inspecter le conduit et de le maintenir en bon état. Plusieurs paysans m'affirmèrent avoir pénétré très-avant dans l'aqueduc, et y avoir marché plus d'une heure sans çencontrer d'obstacles et sans arriver à la source. Il paraît, d'apKes leurs dires, qu'il

y a de place en place des espèces d'auges creusées dans le roc sur le passage de Teaiî^ elles étaient destinées sans doute à la faire reposer et à l'aider ainsi à se débarrasser du sable et des 'matières étrangères qu'elle pouvait tenir en suspension. La source, maiutenant même, ne tarit jamais, et c'est encore elle qui fait vivre l'humble hameau, bâti des débris de la grande et fière cité. LesPolyrrhéniens ne paraissent pas s'être contentés d'avoir atteint leur bul principal en approvisionnant leur ville d'eau courante et en assurant, par de sages précautions, l'entretien des conduits. Comme aux autres Grecs, il ne leur suffisait pas qu'un ouvrage fût utile, ils voulaient encore qu'il fût beau. L'une au moins des deux fontaines paraît avoir été disposée et ornée de manière à former un monument qui ne devait manquer ni d'originalité ni de noblesse. A côté de l'entrée du souterrain se trouve une grotte qui était sans doute consacrée à la nymphe de la source ; on y voit

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encore une petite niche qui renfermait vraisemblablement une statuette. Tout près de là, dans un amas de débris, nous trouvâmes les restes d'un entablement, des moulures ioniques bien exécutées et du meilleur goût. A Taide de ces fragments, il est aisé de se représenter, en dehors de la grotte et devant l'aqueduc, une façade élégante où étaient ménagées avec art l'entrée du sanctuaire et l'ouverture par où ^ Teau s'échappait. A droite et à gauche, le rocher, taillé à pic, paraît avoir reçu un revêtement de marbre.

La petite plaine qui occupe le fond du golfe de Kissamos et qui formait autrefois la banlieue de Polyrrhénie a gardé le nom tout grec de Mésogée. Le cap Corycos, dont les âpres montagnes la bornent à Touest, est horriblement nu et décharné : aucun village; de route, point. Un détestable sentier où, même avec des mulets, il faut souvent mettre pied à terre, conduit en face de la petite île où se trouve Gra-

buse, château qui -joue un grand rôle dans l'histoire des guerres de Venise contre les Turcs et des luttes récentes de Tindépcndance grecque. Le pas le plus dangereux, c'est un endroit connu dans le pays sous le nom de Kaki Scala, mot à mot le mauvais escalier; de grands murs d'une belle roche rouge tombent à pic dans Teau profonde et bleue ; de quelque distance, à peine croirait-on qu*une chèvre ou un écureuil pût, en s'accrocha nt aux anfractuosités de la pierre, trouver une route parmi ces escarpements, et pourtant hommes et mulets y passent; comment? on ne sait trop, mais ils y passent. Tout dans ce lieu est étrange et saisissant, la couleur du roc, sa forme bizarre et tourmentée, ses saillies sans nombre et ses pointes aiguës, l'idée enfin qu'il suffirait d'un faux pas pour tomber dans l'abîme, sans espoir de salut. Les îles Grabuses et la côte qui leur fait face ne forment pas un site moins frappant. L'ensemble est dominé par le cône effilé

du mont Corycos, gris, sombre et nu ; au nord et au sud se prolonge une haute et menaçante falaise. Les petites îles, peu éloignées de la terre , dont est semée la mer, ne sont que d'arides rochers, partout taillés en précipice, qui se dressent au milieu des flots, comme d'énormes citadelles. L'une des plus petites est celle même qui renferme la célèbre et presque imprenable forteresse que les Vénitiens conservèrent jusqu'en 1696, quand ils avaient perdu Candie depuis 1669. On n'y peut descendre que d'un seul côte , et du débarcadère jusqu'à la plate-forme qui porte le château il faut* encore gravir une pente roide où la défense a beau jeu. Entre le rivage et rîle, le détroit forme une sorte de rade où peuvent mouiller sans crainte, presque par tous les temps, les plus grands navires.

Nous ne passâmes point dans l'île ; nous n'avions point de bateau pour nous transporter, et il eût fallu perdre trop de temps

à héler du rivage les quelques soldats qui y tiennent garnison. De la côte, on aperçoit, sur la Marine, ainsi que tout en haut, sur la falaise, les restes des nombreuses maisons qui y furent bâties par les Grecs pendant la guerre de l'indépendance. Maintenant Grabuse n'a plus d'autres habitants qu'une quarantaine de soldats qui, sous les ordres d'un pauvre sous-lieutenant, y passent quatre mois à fumer et à dormir 5 mais, à l'époque dont nous parlons, plusieurs années durant, elle abrita des milliers d'hommes, qui de toutes parts étaient accourus se mettre sous la protection de ces redoutables rochers et des nombreux canons dont on les avait trouvés garnis. Grabuse était tombée au pouvoir des chrétiens grâce à un hardi coup de main exécuté pendant une nuit d'hiver par Ditnitri Kalei^i, tout jeune alors et qui depuis, après avoir fait à Athènes la révolution de 1843, a longtemps représenté la Grèce à Paris.

Aussitôt les fugitifs affluèrent dans ce sûr

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asile; c'étaient surtout des Cretois, accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants; c'étaient des Hydriotes, des Spezziotes, des Bouméliotes. Tous ces exilés, jetés là par les victoires des Turcs, tâchaient de se venger et de vivre de la course maritime; car rîle ne produisait rien, pas même de rherbe pour le bétail que Ton y avait amené du continent. Une foule de petits bâtiments, armés en guerre, se pressèrent bientôt à l'abri des formidables batteries de la forteresse; on allait faire des incursions sur le territoire turc, y enlever des denrées et des esclaves ; on arrêtait en mer les navires ottomans. Toutefois, dans ces parages et chez ces peuples, les corsaires se changent vite en pirates; les goélettes et les bricks de Grabuse ne tardèrent pas à prendre l'habitude d'arrêter aussi en mer, quand l'occasion était belle, les bâtiments marchands dçs nations européennes; des équipages anglais, français, italiens, furent massacrés, des cargaisons pillées. On ne

pouvait tolérer ces désordres ; en fé* vrier 1828, l'escadre anglaise vint s'embosser devant Grabuse. Les plus hardis forbans, ceux qui avaient le plus de méfaits à se reprocher, avaient déjà pris la fuite ; tout ce que Ton trouva encore là de bâtiments grecs fut brûlé ; on occupa le fort, on dispersa la population de Grabuse en renvoyant, autant que possible , chacun chez soi ; on prit enfin possession des énormes amas de marchandises entassés dans rîle par les pirates. Il y avait là, me racontait un témoin oculaire, des objets de toute sorte, dont beaucoup ne pouvaient être d'aucun usage à ceux qui s'en étaient emparés ; les plus précieux encombraient des hangars en planches qui avaient été construits en toute hâte; d'autres étaient abandonnés en monceaux sur la plage.

C'était des articles de Paris, rubans, gants et chapeaux destinés aux élégantes de Smyriie et de Péra; comme on n'en était point encore venu, sur l'îlot de Grabuse,

à suivre les modes françaises, tout cela restait sur Ja plage, en attendant que Ton trouvât à écouler sur quelque marché complaisant tous ces fruits de sanglantes rapines. A côté des ballots de soieries gisait à terre tout un chargement de papier; mais à Grabuse que pouvait-on faire de ce papier, sinon des bourres de fusil ?

Quand les Anglais débarquèrent dans Tîle, toutes ces marchandises furent séquestrées, et Ton annonça, par l'intermédiaire des consuls, dans les principaux ports de la Méditerranée, que tous les négociants dont les navires avaient été pillés pouvaient faire reconnaître et enlever ce qui leur appartenait. Bien peu se présentèrent ; déjà beaucoup de ces pertes remontaient à plusieurs mois , à une année, et ceux qui les avaient subies en avaient pris leur parti. On laissa les choses en Tétat pendant assez longtemps ; bien des objets se gâtèrent en attendant leurs maîtres , d'autres furent soustraits, et peu à peu, sans que Ton sût

trop comment , les magasins se vidèrent.' On avait livré tout le papier au gouvernement grec, qui dès lors, avec Capodistria, commençait à être grand faiseur de décrets, à user beaucoup d'encre dans ses bureaux.

Après avoir donné un coup d'oeil à Grabuse, si on continue à suivre, en marchant vers le sud, cette cote âpre et déserte, on rencontre bientôt des ruines antiques. Ce sont celles d'une ancienne cité souvent mentionnée dans les vieux auteurs, Phala^ sarna. Toute située qu'elle fût sur le continent, Phalasarna devait être presque aussi inexpugnable que Grabuse même dans son île. La ville occupait un plateau fort inégal qui surmonte une haute masse de rochers serrée entre la mer et une petite plaine. Du côté de la mer, elle était inaccessible dsLns toute la force du terme. Ce sont de prodigieuses falaises où trouvent seules à prendre pied les colombes qui font leur nid clans les trous du rocher, et qui au moindre

bruit s'élèvent et tourbillonnent par volées. Du côté de la terre , Phalasarna n'était guère moins bien défendue. Elle était d'abord couverte dans la plaine, à peu de distance du pied de la hauteur, par une double muraille flanquée de tours carrées. A peu de distance en arrière de cette enceinte se dresse le rocher, qui n'offre nulle part d'accès, hors peut-être à des chèvres. En un seul endroit, une pente assez roide encore, mais qui permet pourtant l'ascension , conduit à une dépression, à une sorte de large brèche qui coupait la ville en deux. De la , deux escaliers, à demi taillés dans le roc même, à demi formés de blocs rapportés, conduisaient aux deux platesformes qui portaient les édifices et les maisons. 11 reste encore des traces de ces degrés, quoique la suite en soit interrompue. Pour arriver jusqu'en haut, bien que personne ne s'opposât à notre marche, «t que nous eussions même, pour nous donner la remorque, im paysan agile comme un cha-

mois, nous faillîmes dix fois nous casser les reiqs. On se demande, au terme de cette ascension, non pas comment Tennemi pouvait s'emparer d'une pareille cité, — il semble qu'il n'ait jamais dû songer même à le tenter, — mais comment les habitants faisaient pour eu sortir. Pour qu'une population riche , active et policée cpmme celle qui a laissé eu ces lieux des traces de son long effort , se soit résignée à vivre . ainsi pendant des siècles entre ciel et terre, pressée sur l'étroit sommet de ces âpres rochers qui ne semblent faits pour servir de demeure qu'aux aigles et aux vautours, il faut que Télat social de l'île ait été bien troublé , que la paix et la sécurité n'aient jamais réussi à s'y établir d'une manière durable. Ce qui sans doute ajoutait encore à la gêne d'un pareil ^.éjour, c'est que Phalasarna devait manquer d'ea .. Ce fut la soif qui nous chassa de ces parages. Il uous fallut beaucoup peiner dans le sable du rivage pour trouver, assez loin déjà de ces ruines

56 L*ILB DE CRÈTB.

étranges, une petite source qui sort goutte à goutte du pied d'un rocher tout tapissé de mousse. Au-dessus étendent leurs branches deux courts et larges figuiers qui semblent vouloir rester le plus près possible de terre pour mieux faire respirer à leur feuillage altéré Thumide fraîcheur de la fontaine.

Toute la contrée qui entoure Phalasarna est encore nue , aride et triste , comme la pointe nord-ouest de l'île , tandis qu'à quelques lieues plus loin , vers le sud , on entre dans un district connu sous le nom d'Enia-Choria, mot à mot les neuf villages y qui est tout plein de bois et d'eaux courantes, mais où ne se rencontre presque aucun vestige vraiment antique ; c'est qu'aux populations qui avaient élevé en Crète les premières cités, le choix des emplacements où elles s'établirent avait été dicté non par l'agrément des lieux et la fertilité du sol, mais parla constante préoccupation de se protéger contre un voisin

DESCRIPTION DE LA GRÈTfi. 5T

qui était toujours un ennemi, par les impérieuses nécessités de la guerre et de la défense. C'est pourtant un bien cliarmant pays que tout ce district d'Enia-Choria 1 II est doux, au sortir de ces rochers échauffés par le soleil et de ces sables stériles , de cheminer tout d'un coup à l'ombre entremêlée des oliviers, des platanes, des châtaigniers , parmi de bruyants ruisseaux d'où s'exhale une forte pdeur de menthe sauvage. Ce qui, pour les habitants actuels de laOète, distingue entre tous ce canton, ce sont les forets de châtaigniers, dont il est couvert; cet arbre précieux ne se rencontre que très-rarement dans tout le re^te "de l'île. Il atteint ici, surtout auprès du village d'Elos , qui a gardé un vieux nom hellénique, des dimensions qui nous frappèrent. De tous les sites ravissants qui s'offrirent à nous pendant les deux jours que nous passâmes dans ce district, le plus aimable est encore ce vallon d'Elos, oii nous, arrivâmes par une belle soirée, d'octobre.

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Au fond courl une petite rivière que bordent des deux cotés ici des plantations 4'oliviers , là des pâturages marécageux oîi pousse, parmi les tamarix et les hautes bruyères , une herbe épaisse et parfumée. Plus haut, aux deux flancs des collines , se tordent et s'étalent de grands mari*bnniers, dont les énormes racines s'abreuvent à de nombreux et rapides ruisseaux. L'automne est venu, les fruits sont mûrs, et parmi le bois, lentement, la tête penchée et les yeux fixés au sol, écartant du pied les feuilles mortes, les femmes et les enfants vont cherchant les châtaignes tombées à terre ; à Tombre des arbres les plus touffus se cachent les maisons dispersées dans la forêt. A la lumière près, ici plus joyeuse et plus brillante, on dirait un site de l'Occident ; on se croirait en septembre au milieu des grands bois de marronniers du Limousin et de la Marche, près d'un de ces pauvres hameaux pour qui les châtaignes remplacent pommes de terre, viande et pain, et

DESCRIPTION DE Lk CHETE. ^9

forment pendant de longs mois toute la nourriture du paysan.

Aune heure d'Elos, on quitte Téparchie de Kissamos pour entrer dans celle de Selino, qui occupe tout le sud-ouest de rîle. On cesse peu à peu de voir des châtaigniers ; mais on traverse de magnifiques bois d'oliviers. Ni dans cette Attique, où la lance de Pallas fît naître pour sa cité chérie l'arbre sacré, ni sur les coteaux de Tivoli, d'Amalfî ou de Sorrente, ni dans ces merveilleux jardins qui entourent Païenne d'une si riche couronne de feuillages et de fleurs, nulle part, ni en Grèce, ni en Italie, ni en Sicile, je n'ai vu oliviers comparables à ceux de Selino, pareil air de force et d'élégance, troncs ai#si massifs, rameaux aussi hardiment élancés et plus chargés de fruits. Comme ces oliviers, dont les plus hautes branches atteignent ici sans effort la cime des npyers ou des châtaigniers voisins, prendraient en pitié, s'ils pouvaient les voir, nos pauvres petits oli-

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