‹ L'île de CrèteChapitre 21 sur 35 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La région de l'Ida.

Tandis que les Moljts-Blancs forment comme une muraille qui court de Test à Touest, l'Ida s'élève au centre même de la Crète comme une grande pyramide dont le sommet atteint à environ 2500 mètres.

De nombreux contre-forts partent du pied de la montagne et rayonnent en tout sens comme pour mieux étayer le cône gigantesque qui s'appuie sur eux et qui les do-

mine. C'est le développement de ces chaînes accessoires et des vallées qu'elles enferment qui donne à l'île en ce point sa plus grande largeur.

Le territoire auquel l'Ida verse ses eaux contientdeux places d'importance, Rhetimo et Candie. Rhetimo, V ancienne Rh'ytim nos, est le siège d'un pacha et la capitale d'une province qui comprend tous les cantons intermédiaires entre les Monts-Blancs et l'Ida. Ce n'est d'ailleurs qu'une toute petite ville avec une citadelle et des murailles assez délabrées, et une population de 7 à 8000 âmes. Le port est sûr, mais trèsétroit. Le commerce vient y chercher, outre l'huile, qui se trouve partout en Crète, la vallonée, que la province de Rhetimo est seule à produire. La ville n'a d'ailleurs rien conservé d'antique que son nom et ne mérite pas d'arrêter un seul jour le voyageur ; mais le district voisin de Mylopotamo renferme uûe curiosité naturelle que nous ne saurions oublier : je v«ux

parler de la grotte de Melidhoni^ dont les stalactites et les aspects étranges n'ont rien à envier à la célèbre grotte d'Antiparos. L'intérêt que cette caverne et ses formations calcaires peuvent inspirer au savant et au curieux est encore avivé parles tristes et sanglants souvenirs que fait planer sur ce site un des plus douloureux épisodes de la guerre de l'indépendance.

L'entrée de la grotte s'ouvre au milieu d'une paroi de rocher qiïe la main de l'homme a taillée dans l'antiquité; sous la terre et les pierres amoncelées, on distingue encore les premiers vers d'une inscription métrique de l'époque romaine, qui a pu être à peu près entièrement lue et transcrite. Cette inscription prouve que du temps de l'empire on adorait en ce lieu Hermès sous le nom de Talléen; mais ce culte ne paraît pas très-ancien, et il est probable que la grotte était autrefois consacrée à cet homme de bronze^ à ce Talos, vieille divinité Cretoise qui joue un assez

grand rôle dans le cycle de Minos. Les sacrifices humains paraissent, à une époque très-reculée, avoir été en usage dans l'île de Crète, comme dans plusieurs autres parties de la Grèce ^ et quelques traits de la légende de Talos donnent lieu de croire que ce dieu en particulier recevait de telles offrandes. Il est donc possible que cette caverne ait été, à une époque très-reçulée, le théâtre de rites mystérieux et sanglants. Peut-être l'hécatombe humaine que les Turcs y ont immolée pendant la guerre récente n'est pas la première qu'elle ait enveloppée de ses ombres; peut-être les os d'autres victimes reposent-ils dans le dur et brillant linceul sous lequel elle se hâte de couvrir et de cacher tout ce qu'on lui abandonne.

La grotte est très-profonde. Nous y passâmes plus de deux heures avec des paysans du village qui nous servaient de guides, et qui s'étaient munis chacun de plusieurs grandes torches de cire que nous avait ven-

dues le papas. Toujours nous entrions dans de nouvelles salles, de nouvelles galeries, et, dans toutes les directions que nous prenions, nous revenions sur nos pas bien avant d'avoir trouvé le passage barré devant nous. Il faudrait, pour s'avancer hardiment sur ce sol inégal et au milieu de ces précipices souterrains, des cordes et des échelles. La forme de la caverne paraît fort irrégulière, et il est très-difficile de s'en faire une idée, même après avoir parcouru la grotte dans tous les sens. Dans l'origine, c'étaient, je crois, de vastes espaces vides où l'eau, tombant goutte à goutte du haut plafond de roche pendant des milliers d'années, a bâti peu à peu des murs et des piliers, a élevé des séparations, a créé des appartements de formes et d'aspects très- divers. A Melidhoni, comme partout d'ailleurs où j'en ai vu, les stalactites n'ont point cette transparence, ces facettes étincelantes qu'on leur prête dans certaines descriptions plus poétiques que

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vraies; elles sont au contraire d'un blanc mal et presque terreux. C'est surtout à leurs formes variées, imprévues, bizarres, qu'est dû l'effet qu'elles produisent : ici, ce sont des rangs de colonnes et des culs-delampe comme ceux de nos cathédrales gothiques; là, de minces colonnettes, serrées les unes contre les autres, semblent figurer des tuyaux d'orgues; plus loin, séparant deux salles Tune de l'autre, pendent à grands plis d'énormes draperies, de prodigieux rideaux : on dirait du velours ou du brocart blanc. Le plafond d'où descendent ces immobiles tentures se relève souvent si haut qu'il se dérobe à notre vue; nos torches, mises au bout d'une grande perche, ne peuvent projeter assez loin leur fumeuse lumière pour nous montrer les bornes des sombres salles où nous errons, le cœur serré de cette angoisse secrète que l'homme éprouve toujours tant qu'il reste plongé dans les entrailles de la terre, loin des joyeux rayons du soleil et de cette lu-

mière « si douce à voir » qu'invoquent et que regrettent en mourant les héroïnes de la tragédie grecque.

liCs récits que nous font nos guides, des Grecs de Melidhoni, pendant cette longue promenade, contribuent encore à attrister et à frapper notre imagination. Dans Tété de 1 822, plus de trois cents chrétiens s'étaient réfugiés dans cette grotte ; c'étaient surtout des femmes, des enfants et des vieillards. Il y avait pourtant avec eux assez d'hommes résolus pour défendre contre toute une armée l'étroite entrée, où l'on ne peut se glisser que sur le ventre. Les fugitifs avaient des provisions, et les Turcs, impatients de vengeance, ne voulaient pas s'arrêter à un blocus et attendre l'effet de la famine. Profitant donc d'un jour où le vent soufflait avec violence contre l'ouverture béante, les musulmans entassèrent au pied du rocher toute espèce de matières combustibles, et y mirent le feu. Chassée par la brise, une épaisse et acre fumée se

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précipita aussitôt dans l'intérieur. Les malheureux chrétiens s'enfuirent jusque dans les retraites les plus reculées, dans les dernières profondeurs du souterrain ; mais le nuage fatal les atteignit. Tqus, sans exception, périrent étouffés. Les Turcs , doutant eux-mêmes du succès de leur terrible invention, attendirent dix-huit jours devant la grotte. Enfin, n'entendant plus sortir aucun bruit de ce tombeau, ils y firent entrer un prisonnier qui eut grand'peine à les convaincre qu'il ne s'y trouvait plus aucun être vivant , et qu'ils n'avaient à craindre aucune embuscade. L'explorateur eut beau leur apporter des preuves certaines de son dire, ils restèrent encore trois jours avant de mettre le pied dans la caverne. Alors enfin ils s'y risquèrent et y dépouillèrent les morts

Peu de temps après, et pendant que les beys turcs étaient encore campés à Melidhoni, six chrétiens visitèrent la grotte. Pendant que trois d'entre eux restaient à faire

te guet au dehors, les trois autres pénétrèrent dans le souterrain. Deux sur ces trois avaient, un mois plus tôt, déposé leurs femmes et leurs enfants dans cet asile, pensant les mettre ainsi à Tabri de tout danger et de toute injure. On peut imaginer ce qu'ils ressentirent quand ils retrouvèrent étendus sur le sol, abandonnés nus et sans honneur, les cadavres déjà presque méconnaissables de ces êtres chéris auxquels ils n'avaient pas cru dire adieu! Le saisissement fut tel que ni l'un ni Tautre ne purent s'en remettre, et qu'ils moururent tous deux, Tunau bout de neuf, l'autre au bout de vingt jours. Quand les Grecs, vers la fin de cette année i 822, furent redevenus maîtres de la province, ils firent célébrer dans la grotte même lé service funèbre, et pour mieux perpétuer le souvenir de la barbarie turque, ils laissèrent les os des morts sur le sol où ils reposaient. Beaucoup d'entre eux se voient encore, déjà collés au sol par la pierre qui se forme autour d'eux, *

et qui bientôt les dérobera entièrement aux regards.

Après tous ces récits, que nous faisaient les fils et les neveux des victimes, nous quittâmes Melidhoni pour aller chercher parmi d'assez: âpres chemins les ruines à^JxoSj dont l'emplacement est encore indiqué par un petit village qui porte le même nom. Elles présentent peu d'intérêt ; il y a plus de profit à visiter, dans le même district, celles d^Eleutherna. La ville antique était située, comme la plupart des villes de la Crète, assez loin du rivage, audessus de la plaine, à Tentrée des grandes montagnes. Elle occupait une sorte de promontoire entre le confluent de deux vallées. Un étroit plateau porté par de hauts rochers formait l'acropole. Plus bas, sur des terrasses qui descendaient aux ravins, s'étendait la ville. Ici, comme à Polyrrhénie, comme à Aptera, ce qui frappe le plus les yeux et l'imagination, ce sont les travaux exécutés par les anciens habitants

en vue de prendre leurs mesures contre la sécheresse du climat et de se défendre contre la soif. Sous la citadelle s'étendent deux citernes creusées dans le roc ; le plafond en est supporté par d'énormes piliers carrés, taillés, eux aussi, dans la pierre vive. Ces grands réservoirs ont chacun environ vingt mètres de long sur dix de large et huit de haut ; il y avait là de quoi abreuver pendant des mois une ville assiégée. Tout avait d*ailleurs été disposé pour qu'une pluie d'orage pût remplir en quelques heures ces spacieuses cavités; on ne s'était pas contenté d'y précipiter par des ouvertures verticales toutes les eaux qui tombaient sur les édifices de la ville haute ; pour que rien ne se perdît, on avait creusé dans le tuf des gouttières qui couraient obliquement tout autour du massif escarpé que surmontait la citadelle. Là se rassemblaient, pour être aussi conduites dans la citerne, toutes les eaux qui glissaient et ruisselaient le long de ces escarpements.

Les ruines d'Axos, celles d'Eleuthernâ, celles aussi de SjbritiUy que nous avons reconnues près du petit village de Veni, se trouvent dans Tintérieur d'une chaîne de moyenne hauteur, appelée maintenantRendros, qui rattache les Monts-Blancs à l'Ida. C'est aussi dans ce même canton que le voyageur rencontre le couvent d'Arkadia, le plus grand peut-être de toute l'île. L'église, qui est du dix-septième siècle, a toute une façade d'ordre corinthien ; mais le couvent, comme les autres couvents de Crète, -a tout perdu à la révolution : diplômes, manuscrits, livres, images anciennes, tout a été pillé, brûlé, détruit. Une large vallée, connue sous le nom d'Amari- Casteli, sépare la chaîne du Kendros de la masse centrale de l'Ida. Cette vallée est beaucoup moins belle que les campagnes de Mylopotamo ; ici la neige fait souvent souffrir les oliviers, et les rafales qui tombent de la montagne leur cassent des branches. Les villages sont pourtant nombreux

sur ces pentes occidentales de Tlda , et les chrétiens y sont partout à côté des musulmans. Llda n'inspire pas aux Turcs la même frayeur que les Monts-Blancs ; dans ces vallées bien plus ouvertes et plus accessibles que celle de Sfakia, la population est plus mélangée et les forces mieux balancées.

En franchissant les contre- forts allongés que rida envoie vers le sud-ouest, on descend dans la Messara, que se partageaient autrefois les villes de Phestos et de Gortyne. La Messara est la plus grande plaine, ou pour mieux dire la seule plaine de la Crète. Comprise entre une petite chaîne qui la sépare de la mer et les hautes coUinf.s qui forment à l'Ida, vers le sud, un large soubassement, elle court de Test à l'ouest sur une longueur d'une quinzaine de lieues et une largeur moyenne de deux à trois. Elle est divisée en une plaine haute et une plaine basse par un étroit défilé qui s'ouvi^e au bas de la colline que couron-

naitPhestos. Au fond coule le leropotamo, rancien ElectraSy qui a toujours un peu d'eau, même en été. Presque tout le terrain est cultivé. Le sdl porte des céréales de toute espèce, du coton, du tabac ; autour des villages qui se sont établis au pied des collines se pressent les orangers et les citronniers, ainsi que des mûriers où s'élance et grimpe la vigne ^ Les oliviers s'abritent de préférence dans le creux des ravins qui montent à Tlda.

Gortyne, dont les restes se trouvent auprès d'un village grec appelé Haghious- Deka, était une des trois plus puissantes cités de la Crète indépendante ; sous l'empire romain, elle prit une suprématie incontestée, et ce fut elle dont la prospérité dura le plus longtemps. Il fallut pour la ruiner la conquête arabe. Ses débris, parmi lesquels nous retrouvâmes une inscription archaïque des plus curieuses^, occupent une

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