‹ L'île de CrèteChapitre 23 sur 35 · Sur saint Titus et sa légende, V. Pashley, t. I, p · texte numérisé non relu

Sur saint Titus et sa légende, V. Pashley, t. I, p

tiennes des environs accourent encore ici une fois par an, le jour de la fête du saint; on dit la messe sur un autel improvisé, et il se tient là , au pied de ces hautes murailles dorées par le soleil de tant de siècles d'esclavage et d'abaissement, une panég/rie ou fête religieuse qui attire, me disaiton, plus de dix mille personnes. C'est, en même temps qu'un pieux souvenir du passé, comme une protestation contre le présent et comme un témoignage d'indestructible espérance, un appel à un meilleur avenir.

Ce qui mérite le plus de retenir et d'occuper le voyageur dans les environs de Gortyne, ce sont les vastes excavations qui s'ouvrent au flanc d'une montagne voisine, tout près d'un village turc nommé Roufo, qui est situé lui-même à une heure environ d'Haghious - Deka , au nord - ouest des ruines. L'imagination des Grecs du pays a, de bonne heure sans doute, rattaché à ces excavations le nom et les traditions du fa-

meux labyrinthe que, dans l'antiquité, on plaçait tantôt auprès de Gortyne, tantôt dans les environs de Cnosse ; c'était même cette dernière ville qui le faisait figurer sur ses monnaies. Il est inutile de dire qu'il ne faut attribuer aucune espèce de valeur à cette désignation, que les premiers voyageurs modernes ont cependant prise au sérieux. Le prétendu labyrinthe n'est autre chose qu'une vaste carrière d'où ont été tirées toutes les pierres qui ont servi à la construction des édifices et des maisons de -Gortyne*. L'entrée est presque complé-

1. Tandis que Tournefort et Savary, qui visitèrent Vue, l'un au commencement, l'autre à la fin du siècle dernier^ persistent à chercher dans ces galeries le monument légendaire dont le nom a passé dans toutes les langues modernes, Pierre Belon et Richard Pocockc en ont très-hien reconnu et indiqué le véritable cstractère. Au fond du souterrain, nous avons lu trèsdistinctement, gravé dans le tuf avec la pointe d'un couteau, le nom de Pococke, qui parcourut l'Orient de 1737 à 1742. Belon, trop peu lu aujourd'hui, est un des voyageurs les plus exacts et les plus judicieux, un des esprits les plus libres et les plus pénétrants qu'ait produits notre grand seizième siècle. Il

tement obstruée ; pour pénétrer dans Tintérieur, il faut parcourir 30 ou 40 mètres en rampant sur le ventre; le sol s'abaisse ensuite un peu, mais pourtant, dans beaucoup d'endroits, il est impossible de se tenir debout et il faut marcher courbé, ce qui rend cette excursion très-fatigante. Les galeries, toutes poussées en ligne droite et soutenues par des piliers carrés, ^semblent avoir eu autrefois plusieurs mètres de hauteur; mais, sans parler des dépôts formés par Veau, qui çà et là suinte de la voûte, les innombrables chauves-souris qui habitent cette humide et chaude retraite ont amoncelé peu à peu à terre une épaisse

avait été envoyé par François !•'' dans le Levant avec ce que nous appellerions aujourd'hui une mission scientifique ; il y passa quatre années entières, et ce fut en 1553 qu'il publia le récit de ses voyages, sous ce titre ; Observation de plusieurs singularités et choses mémorables trouvées en Grèce^ Asie, Egypte, Judée^ Arabie et autres pays estranges, en trois livres, par P. fielouy du Mans. Ce livre, où il y a encore beaucoup à apprendre, eut en peu d'années de nombreuses éditions.

couche de guauo ; ces passages finiront par être tout à fait bouchés par cet amas de fumier dont les cultivateurs du pays, s'ils étaient moins routiniers et moins ignorants, pourraient s'emparer avec avantage. Dans quelques endroits où, par exception, le rocher ne se dérobe point sous ce noir et glissant tapis, on distingue encore aisément les ornières creusées dans le tuf calcaire par les ro.ues des chariots qui servaient à l'exploitation. Les pierres, taillées en moellons de grosseur ordinaire, sont en beaucoup d'endroits rangées en ordre des deux côtés de la galerie contre les parois, toutes prêtes à être emportées. Il n'y a d'ailleurs rien ici d'effrayant ni de mystérieux ; on peut hardiment s'engager dans le labyrinthe sans le fil d'Ariane, sans autre guide qu'un villageois qui y soit entré quelquefois, et qui puisse indiquer les passages les plus commodes h suivre et les moins obstrués. Quelque chemin enfin que l'on suive, on trouve aisément le bout des galeries, et

loa l'île de grâte.

il est facile de regagner l'entrée. La seule précaution à prendre, c'est de ne point oublier ses allumettes ; éveillées par le bruit de nos voix, les chauves-souris, qui s'enlevaient lourdement et nous frappaient le visage de leurs ailes froides et gluantes, éteignirent deux fois nos torches. Pourvu que l'on évite de se trouver égaré dans l'obscurité, le danger est nul. La moindre mine de quelque importance offre un bien autre développement que cette carrière; celle-ci ne peut étonner que les paysans naïfs el bornés qui ont remplacé sur cette terre les puissantes générations de l'antiquité.

Lors de la guerre de Tindépendance, environ cinq cents familles ont vécu pendant près de trois ans dans le labyrinthe, et, en dépit de sa réputation sinistre il les a mieux protégées que ne l'a fait pour d'autres fugitifs la grotte de Melidhoni.Le jour, on sortait, on prenait l'air, on menait paître aux environs les troupeaux et les bêtes de somme ; le soir, bétes et gens.

tout le monde rentrait dans la grotte, et pendant la nuit des sentinelles veillaient auprès de Tétroit soupirail. Dans les galeries, les lampes ne cessaient jamais de brûler; on y célébrait Toffice divin, on y dansait même; un large carrefour, à la rencontre de plusieurs voies, servait de salle de bal. Des bandes de Turcs enlevèrent parfois quelques moutons, quelques promeneurs qui s'étaient trop écartés de la grotte; mais on n^osa jamais en attaquer l'entrée.

Il court dans le pays, sur cet apocryphe labyrinthe , plusieurs histoires merveilleuses. En voici une que j'ai entendu raconter aux Turcs aussi bieil qu'aux Grecs. A l'extrémité de l'une des galeries se trouvait, habilement dissimulée, une porte de marbre que l'œil indifférent ne peut apercevoir, et qui d'ailleurs ne s'ouvre qu'au son de certaines paroles magiques. Il y a une centaine d'années, des voyageurs européens, des Francs, comme on dit là-bas, prirent pour les conduire un paysan d'un

village voisin. On entre donc dans la caverne, et on va jusqu'au fond; arrivas là, les voyageurs s'arrêtent et déclarent à leur guide qu'il sera richement payé, mais qu'il lui faut jurer de ne rien révéler de ce qu'il va voir ; il n'a d'ailleurs rien à craindre, aucun danger ne le menace, pourvu qu'il soi t obéissant et muet . Le malheureux , tremblant de tous ses membres, fait la promesse qu'on lui demande. Aussitôt l'un des Francs prononce je ne sais quelle mystérieuse formule et touche du doigt la paroi ; le roc s'ouvre, une grande porte roule silencieusement sur ses gonds, et l'on aperçoit une vaste salle. Les audacieux, entraînant avec eux le rustre à demi mort de peur, y pénètrent, et la flamme de leurs torches fait aussitôt étinceler Tor dans de nombreux coffres rangés tout autour de l'appartement. Au fond de la pièce, debout et immobile sur un piédestal de pierre, l'épée à la main, un nègre de bronze semble le gardien du trésor. Sans s'effrayer à celte

vue, les Européens ssiisîssent les caisses les moins lourdes, celles qui contenaient les monnaies les plus précieuses, et ils les portent hors du caveau. Quand ils en ont pris autant que pouvaient en porter leurs mulets, ils disent à leur guide, avant de sortir, de remplir ses poches de sequins. T^e pauvre homme avait bien envie d'obéir, tant ce bel or jaune l'attirait et lui donnait le vertige. D'un autre côté, il avait une peur affreuse du nègre, qui semblait fixer sur lui ses prunelles ardentes et irritées. Eperdu, il regardait d'un air suppliant la sombre tête, qui tout d'un coup, comme • pour répondre à cette muette prière, s'ébranle et semble faire un signe de consentement et d'encouragement. Aussitôt toute hésitation cesse ; le paysan plonge ses bras dans un coffre, enlève l'or à poignées, en bourre ses habits, en remplit ses bottes ; puis, suivant les Européens, il se précipite hors de la pièce, et la porte se referme aussitôt. Les voyageurs partirent avec leur

butin ; quant au villageois qui les avait accompagnés, on le vit bientôt acheter des champs et des vignes, et devenir, sans que Ton sût trop comment, un des plus riches propriétaires du pays. Ce ne fut qu'à son lit de mort qu'il fît à ses fils ce récit et qu'il leur révéla le secret de sa fortune.

De Gortyne et du labyrinthe, douze heures de chemin sur les pentes orientales de rida conduisent à Candie, la capitale arabe, byzantine et vénitienne. L'Ida, vu de ce côté, est très-abrupt et très-aride ; on traverse de tristes plateaux pierreux qu'égayé çà et là le vol des perdrix rouges se levant à grand bruit sous les pieds des • chevaux. A moitié route environ, auprès du village d'Haghios-Thomas, se trouvent de curieux tombeaux qui indiquent peutêtre le site Ae la blanche Lyk'astoSy nommée par Homère. Creusés dans des rochers isolés qui ont reçu extérieurement une décoration architecturale, ces tombeaux, dont je n'avais point encore vu les pareils dans

rîle, rappellent ceux qui subsistent en si grande quantité auprès des villes du Pont ou de la Lycie. Ce qui ajoute à Tëtrange aspect de cette nécropole, c'est que les tremblements de terre, très-fréquents dans toute la région de l'Ida, ont détaché de la montagne un certain nombre de ces rochers, et les ont fait rouler sur la pente, où ils se sont arrêtés à différentes hauteurs et dans les positions les plus variées. De ces petits édifices funéraires, les uns gisent maintenant sur le flanc, les autres ont enfoncé dans le sol la pointe de leur fronton, les chapiteaux de leurs pilastres, et se tiennent, si l'on peut ainsi parler, la tête en bas. D'autres enfin se sont brisés en plusieurs morceaux.

Candie, où réside un pacha de qui dépend toute la partie de l'île qui s'étend à Test de l'Ida, est une ville agonisante. Sa vaste enceinte fortifiée, œuvre des Vénitiens, est trop large pour la population de douze à treize mille âmes qui l'habite

maintenant ; aussi contient-elle, outre les maisons et leurs dépendances^ de grands espaces vides, des champs et des jardins. Il y a bien moins de monde et de mouvement dans les rues à Candie qu'à LaCanée. Ce qui rendait plus triste encore l'aspect de cette pauvre cité quand nous Tavons visitée, c'était le tremblement de terre qui l'avait frappée l'année précédente, en 1 856. Une vingtaine de maisons seulement étaient restées habitables, toutes les autres avaient plus ou moins souffert et la plupart avaient été entièrement ruinées. On avait déjà beaucoup rebâti, et pourtant l'œil rencontrait encore partout des décombres, et Ton était à chaque instant arrêté dans les rues par des poutres brisées et des monceaux de gravois.

Les fortifications, réparées par les Turcs après le siège célèbre qui mit la ville entre leurs mains, ont toujours été depuis assez bien entretenues, et elles suffiraient à arrêter indéfiniment, pourvu qu'on les gar-

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nît de canons^ toute force insurrectionnelle rassemblée dans l'île. En revanche, construites selon Taocien système et s'offrant de toutes parts aux boulets, elles ne tiendraient pas deux jours devant une flotte ou une armée européenne. Ce qu'il y a de plus beau à Candie, ce sont les restes de l'église de Saint-François *. Construite au quatorzième siècle , elle était de style ogival, d'un goût élégant et riche. Changée en mosquée après le siège , elle ne fut pas réparée à temps, et le récent tremblement de terre a achevé d'en faire une ruine. On y avait employé les marbres les plus précieux, et, toute délabrée et croulante qu'elle soit aujourd'hui, elle donne encore quelque idée de son ancienne magnificence.

1 . Il parait que le nom et la réputation de saint François d'Assise s'étaient répandus jusque chez les Grecs scbismatiques, car en 1414 ils avaient demandé et obtenu du pape Jean XXIII la permission de celébrer i 'office selon leur rite dans cette église, le jour de la fête du saint, des premières aux seconde^ vêpres. — CoTXieliuSy Creta sacra, t. XI» p. 15.

Quant à la cathédrale^ consacrée à saint Titus, elle est mieux conservée, et elle sert encore au culte musulman. Commencée en 1240 et achevée vers le commencement du siècle suivant , elle est plus grande que l'église de Saint-François, mais elle n'a jamais dû être aussi belle. La grande rue, que bordaient autrefois les palais des nobles vénitiens, a conservé peu de traces de sa première splendeur ; les tremblements de terre et les incendies ont passé par là. Le monument qui a le mieux résisté , c^est l'arsenal. Comme aspect général, il rappelle par la colonnade, qui en forme la décoration principale , la façade du Garde- Meuble, à Paris, sur la place de la Concorde ; mais il est moins grand et moins beau que le palais construit par Gabriel. On peut y voir encore de très-anciennes armes, et entre autres de grandes provisions de. flèches. Cela indique qu'au dix-septième siècle les Vénitiens, ou quelques-uns du moins des auxiliaires qu'ils soudoyaient,

employaient encore ce genre de projectiles. On sait en effet par les voyageurs que les Sfakiotes y ces descendants indomptés des anciens archers doriens, ont conservé fort longtemps Tarme chère à leurs ancêtres, et ne l'ont remplacée que très-tard par le long fusil albanais à crosse en queue d'aronde, qu'ils manient maintenant avec une redoutable adresse.

Le port de Candie est mal fermé et peu sûr ; les goélettes et les bricks de Syra, de Trieste et de Marseille, qui viennent tous les ans y faire quelques chargements d'huile ou de caroubes, y fatiguent parfois beaucoup et risquent d'y chasser sur leurs ancres. Il s'y fît pourtant , dans les beaux jours delà domination vénitienne, un commerce très-actif et très-prospère. « De toutes les parties du monde , dit le voyageur florentin Buondelmonte, qui visita la Crète au quinzième siècle, il y vient des navires qui se chargent d'excellent vin et de froment. >» C'était autrefois le port de

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Cnosse, connu sous le nom à^ Herakleion. De là vient l'habitude qu'ont prise récemment les Grecs qui veulent passer pour gens du bel air d'appeler Candie Herakleion.

Le peuple chrétien ou musulman, d'un bout à l'autre de l'île, en désigne la capitale sous le nom de Megalo-Raslron, mot à mot la Grarule-Forteresse.

La plus ancienne ville de la Crète |ancienne, celle qui y posséda jusqu'à la conquête romaine une prépondérance incontestée, Cnosse, n'a pas laissé de ruines. Sur des hauteurs qui dominent au sud-est la petite plaine où s'élève Candie, le nom d'un misérable village, Makriticho ou le Long- Mur ^ apprend à l'antiquaire qu'il y eut là autrefois de grandes constructions; mais il y aperçoit tout au plus quelques informes débris de massifs de brique. Il y a cependant au-dessus de ce hameau des tombeaux semblables à ceux d'Haghios-Thomas et de grandes salles creusées dans le tuf friable de ces collines. On s'explique facilement

la disparition de Gnosse : à côté d'elle s'est élevée Candie, qui, bâtie à ses dépens, a employé les grands blocs de ses murailles et les marbres de ses édifices, enlevant pierre à pierre tout ce qui pouvait rester, après tant de vicissitudes et de ravages^ de la cité déchue*

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