CHAPITRE III
La région du Dicté.
Il nous reste à décrire la région du Dicté, mais elle est très-loin de présenter le même intérêt que la région de l'Ida ou que celle des Monts-Blancs. Le Dicté est bien moins élevé que ces deux autres montagnes; il n*a ni la majesté de Tlda et les fertiles vallées qui se déploient entre ses contre-forts allongés, ni les âpres ravins et les infranchissables défilés des Monts-Blancs, et ces
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sauvages retraites où quelques hommes de cœur, tant que la race n'en sera pas perdue, pourront tout au moins arrêter et tenir longtemps en échec la puissance même d'un grand empire. Les sommets s'abaissent dans toute cette région orientale, et l'île même se rétrécit. Au fond du golfe qui s'ouvre au pied du cap de Spina-Longa, elle ne présente plus d'une mer à l'autre qu'une étendue de 12 à 13 kilomètres. La largeur redevient ensuite plus grande, mais sans que les montagnes du district de Sitia, qui terminent la Crète à l'orient, aient l'ampleur et le développement de celles qui, dans la province de La Canée, forment, sous le nom de cap Grabuse et de montagnes de Selino, la côte occidentale. Cette contrée ne constitue même point une division administrative séparée ; le pachalik de Sitia, qui avait été créé après la conquête turque, a depuis longtemps été supprimé, et tout ce qui est à Test de l'Ida appartient à la province de Candie.
Un trait à signaler, c'est le régime des eaux qui, des flancs du Dicté, descendent dans 1^ plaine de Lassiti, tout entourée des montagnes. Ces eaux n'ont pas d'écoulement apparent. Après la fonte des neiges ou les grandes pluies d'automne, presque toute la plaine se change en un lac, et les eaux montent jusqu'à ce qu'elles atteignent certains entonnoirs où elles s'engouffrent et disparaissent. Ces entonnoirs sont ce que Ton appelle xaTocêoôpa en Arcadie, où se trouvent plusieurs de ces vallées fermées. Ce qu'a d'incertain et de variable ce mode d'écoulement amène des phénomènes curieux , qui mériteraient d'être étudiés de près et avec suite. Les villages de Lasçiti sont assez pauvres; certaines terres restent sous l'eau pendant des mois, d'autres pendant des années, suivant que les canaux souterrains sont plus ou moins bouchés, çu'ils débitent plus ou moins d'eau.
11 y a sur la côte nord quelques ports assez bons dont on paraît avoir tiré parti
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dans Tantiquité, celui de Spina-Longa particulièrement et celui de Saint-Nicolas ; pourtant les villes de cette région n'eurent toutes qu'une importance secondaire et n'ont laissé que des ruines peu considérables et d'un médiocre intérêt. La plus cél«>bre et la plus puissante, ce fut Lyctos, située à quelques heures de Cnosse, dans la partie occidentale du Dicté, connue maintenant sous le nom de Lassiti. I^ nom de Lyctosa été conservé par la tradition locale à un site désert tout près du village de Xadi, où nous avons vu quelques inscriptions retrouvées par hasard et deux fragments de statues romaines. Etant la plps proche voisine de Cnosse, Lyctos ne pouvait manquer d'être son ennemie acharnée. C'est à ce long duel des deux cités que se rapporte un pathétique récit de Polybe, qui, malgré sa froideur ordinaire, ne peut se défendre d'une visible émotion en racontant les poignantes péripéties de ces luttes opiniâtres et meur- . trières. « Un jour, dit-il, les Lyctiens
étaient sortis en masse pour quelque expédition sur le territoire ennemi ; les Cnossiens, avertis à temps de cette circonstance, s'emparèrent de Lyctos, restée sans défense, envoyèrent à Cnosse les femmes et les enfants, mirent le feu à la ville, la détruisirent de fond en comble, et, après Tavoir impitoyablement dévastée, regagnèrent leurs foyers. Les Lyctiens, au retour de leur campagne, à la vue d'un pareil désastre , furent saisis d'un tel désespoir qu'aucun d'eux n'eut le cœur de rentrer dans sa patrie en ruine ; tous en firent le tour après avoir, par de longs gémissements et d'abondantes larmes, déploré leur sort et celui de leur pays, et se réfugièrent sur le territoire des Lampéens. Ils y reçurent l'accueil le plus flatteur et le plus empressé , et, devenus en un jour, de citoyens qu'ils étaient, étrangers et bannis, ils allèrent avec leurs alliés combattre les Cnossiens. Ainsi périt, par un coup inattendu et terrible , Lyctos, cette colonie de Lacédémone, cette alliée
d'Athènes par le sang, la ville la plus ancienne de la Crète , celle qui formait sans contredit les citoyens les plus distingués de rîle tout entière *. »
Lyctos, par sa situation même et partout le système de ses alliances et de ses haines, se rattachait encore à la région centrale que domine Tlda et aux deuxgrandes cités, Cnosse et Gortyne, qui s'y disputaient l'influence et la suprématie. Sur Tisthme étroit qui sépare du reste de la Crète sa pointe orientale , ce que Ton appelle aujourd'hui le district de Sitia , s'était élevée , à une époque frès-reculée , une cité puissante aussi, Hierapytna, qui eut une tout autre destinée. Couverte par toute la masse du Dicté, tournée vers la mer de Libye , où elle avait son port , isolée autant par sa position même que par ses traditions historiques , qui en attribuaient la fondation à des émigrants asiatiques, Hierapytna ne se