Cornélius, Creta sacra^ t. I, p
2. Le voyage de Louis Chevalier se trouve parmi le» manuscrits de la bibliothèque de PArsenal; c'est d'après l'archevêque de Candie que Chevalier note et constate le fait de ces nombreux changements de religion. Pococke dit de même : « Il y a plusieurs villages dont les habitants, anciennement chrétiens, sont devenus presque entièrement mahométans. »
158 LILE DE CRÈTE
A défaut de ces témoignages, tes habitudes^ le caractère, le langage des Turcs Cretois suffiraient à révéler leur origine à un observateur attentif et sagace. Ils n'o^t des Turcs que le nom; de figure, de mœurs et de parole, ils sont restés tout ftrecs. C'est qu'il est facile de changer de reUgion : on n'a pour cela qu'à prendre le chemin de la mosquée au lieu de celui de l'église; mais on ne change pas d'idiome aussi aisément et aussi vite, on n'oublie pas en quelques années la langue de son enfance pour en apprendre une autre qui, pour les Grecs du moins, présente de grandes difficultés. Certains sons en effet^ qui reviennent sans cesse dans la pronon^ ciation turque, comme le ch et le y, manquent complètement à l'alphat)et grec. Il n'y a donc jamais eu, il n'y a point aujourd'hui d'autre langue parlée dans l'île de Crète que la langue grecque ; les fils des vrais Turcs établis ici par la conquête ont dû apprendre bien vite le grec vulgaire,
qui seul leur permettait d'entrer en relations avec les nouveaux frères que leur donnait Tapostasie^ et avec les raias^ leurs sujets. Les musulmans de Crète, à part quelc[ues-uns que les circonstances ont amenés à résider plus ou moins longtemps à Stamboul ou en Anatolie, savent à peine une vingtaine de mots turcs^ quelques formules de salutation ou de prière^ et ne parlent ou n'écrivent jamais que le grec. C'est dans cette langue que sont lus et affichés tous les firmans de la Porte, tous les arrêtés et décrets des pachas^
1. (Test ce qu'un Grec crétoi& rappelle aux Turcs dans un curieux petit écrit de quatre pages qui a été publié en Crèle dans le courant de 1858, et que M. Saint-Marc Girardin a traduit en partie (Voy. le Journal des Débats du 27 août de la même année) : c II y en a bien peu parmi vous, dit aux Turcs le Grec auteur de cette pièce, qui connaissent la langue des Turcs. Par- ci par-là il peut bien y avoir quelque petit seigneur qui peut avoir lu jusqu'à V Amen'Tzoutzou^ mais le reste ne connaît pas même VElif-èe'Tzoti'tzou (abécédaire), et si vous faites quelquefois votre namaz (prière) , vous dites bien Allah-Ekber^ Allah-Ekber^ mais du diable si vous savez ce que cela veut dire ! )
160 l'île DB CRÈTE
Les Grecs crétois, en embrassant Tislamisme, ne se crurent pas non plus obligés ne renoncer à celles de leurs habitudes que proscrivait leur foi nouvelle : leurs passions profitèrent de la tolérance qu'accorde le Coran à certains de nos appétits, sans se résoudre aux sacrifices auxquels il prétend en contraindre d'autres. C'est ainsi qu'ils purent unir les vices des chrétiens à ceux des mahométans, Tivrognerie à la polygamie. Tous les musulmans de l'île avaient conservé l'habitude de faire et de boire publiquement du vin, comme des ghiaoursy habitude qui scandalisait fort leurs coreligionnaires de terre ferme. « Le Turc candiote, dit un voyageur, est peu estimé dans les autres parties de l'empire. Cette mauvaise réputation est fondée, chez les musulmans, sur sa négligence à observer certains préceptes du Coran ^ » Cette impression ne s'est pas encore effacée. Eu
1. Tancoigne, Voyage dans l'Archipel et dans Vile de Candie^ t. I, p. 99.
1857, un Turc de Constantinople, officier distingué^ ne me parlait qu'avec un mépris déclaré des musulmans de Crète, avec lesquels son service l'avait mis en relations suivies depuis quelques ftois. « Ils ne savent, me disait-il, que s'enivrer et chanter à tue-tête en méchant grec toute sorte de folies. Pas un n'a voyagé, pas lin ne connaît sa langue et n'a le désir de l'apprendre. Si l'on veut causer ici raisonnablement, si l'on veut parler turc, c'est encore à un Grec qu'il faut s'adresser. »
Quoique les vrais Turcs se refusassent à reconnaître des frères dans ces musulmans improvisés qui faisaient si bon marché du Coran, quoique le sang grec coulât ainsi dans les veines du plus grand nombre de ceux qui se paraient, il y a cent ans, du nom de Turcs, nulle part les dominateurs musulmans ne furent pour les chrétiens plus insolents et plus cruels que dans l'île de Crète. Aucun chrétien n'était maître ni de sa terre, ni de sa maison, ni de sa
i«2 l'île de cBàm
femme et de ses filles. Il suffisait^ pour lui ravir tout ce qui foit aimer la vie, du caprice d'un mahométan» Tous les Turcs que contenaient Tîle étaient inscrits dans l'un des quatre régiments de janissaires qui résidaient en Crète, et, grâce à ce titre, ils foulaient aux pieds toute justice et tout droit, ils bravaient effrontément toute au* toritë» Dans le cours du siècle dernier, le sultan, auquel on désobéissait partout, n'ë^ tait nulle part moins obéi qu'en Crète» Plusieurs fois, révoltés contre le pacha que la Pt)rte leur avait envoyé, les Turcs candiotes forcèrent Gônàtantiûople à reconnaître le tîhef qu'ils s'étaient donné, à sanctionner par un firman le choix des rebelles. Il était donc impossible aUîc: gouverneurs de rien tenter avec quelque feuite et âvec quelque succès pour défendre tt)ùtre des agressions chaque jour plus brutales la tie et la propriété des chrétiens, pôur relever Ttigrieultureet le commerce, que l'absence de tout ordre et de toute sécurité faisait
DANS LBS tEMPS MODERNES. 163
d'année en année tomber et décroître lentement.
Dans la cruauté avec laquelle les nouveaux musulmans avaient commencé tout d'abord à traiter ceux qui, la veille encore, étaient leurs frères^ il entrait sans doute beaucoup de cette haine que les renégats témoignent presque toujours à la religion qu'ils ont quittée et à ceux qui continuent de la professer. La persévérance de tant de chrétiens à rester fermes dans leur foi, malgré tout ce qu'elle leur attirait de souffrances, était pour ces transfuges un amei* et continuel réproche. Ils s*eii vengeîftîent en accablant les chrétiens d^humiliations et d'ihjures. Ce même remords, il est vrai, ne tourmentait plus les fils de ceux qui avaient fait défection ; mais Phabitude était prise, et Thabitude du mal s'acquiert moins aisément, comme elle se perd moins vite, que celle du bien.
H est difficile d'imaginer à quels excès s'emportait communément cette fantasque
et violente tyrannie partout où elle n'était point retenue, comme dans les districts montagneux de l'intérieur, par la crainte des muettes embuscades et des nocturnes vengeances. On en jugera par quelques anecdotes que j'entendais raconter dans une famille française fixée depuis longtemps en Crète, et qui avait recueilli beaucoup de détails curieux sur la guerre de l'indépendance et sur les tristes années qui ont précédé l'insurrection. La maison de campagne qu'habitait à Khalepa, près de la Canée, le chef de cette famille, appartenait, il y a une cinquantaine d'années, à un bey fort riche , vrai seigneur du pays. Comme presque tous les Turcs crétois, celui-ci buvait du vin, et souvent, pour arriver plus vite à l'ivresse, de Teau-de-vie. Assez bon diable , dit-on , tant qu'il était à jeun, il n'était rien, une fois ivre, qu'il ne se permît et qu'il n'osât. Un jour, après boire, il apprend qu'une chrétienne, une des plus jolies filles du pays, devait, le len-
demain même, épouser un jeune Grec, le plus agile, le plus fort, le plus élégant des garçons du village. Il envoie aussitôt deux de ses serviteurs chercher la, fiancée et son père : « c'était , disait-il , pour les féliciter du mariage qui se préparait. » Il fallut bien obéir ; le fiancé, qui serait peut-être intervenu, était allé à la ville pour ses cadeaux de noce. Les pauvres diables arrivent donc tout tremblants; le bey les fait approcher, et adresse à la jeune fille des compliments grossiers, dont chaque mot est une insulte. Malheureusement pour elle, sa frayeur, sa honte, la rougeur qui monte à ses joues, ne font que la rendre plus belle encore; enflammé de luxure, le maître ordonne aux bandits qui lui servent de valets d'emmener le père et de le laisser seul avec la fille. On entraîne donc le vieillard, qui se débat en vain entre les bras robustes d'une douzaine de Turcs ; on le jette dehors roué de coups et plus mort que vif. Quand le bey a satisfait son caprice et déshonoré
166 h'ihJfi m PIIET9
U jeune Grecque, il WQUte à chc^va) pour preqdre X^iv et dissiper les fumées du vipî suivi de ses coupe-jarrets, il s'élance au galop sur la route qui de Rhalepa mène ^ lia Cauée. En chemin, il rencontre le fiaqçé;i qui, ne sachant encore rien de tout ce quis s'était passé, revenait tranquillement avec les présents destipés à sa future. Aussitôt il fond sur lui, et, tirant un pistolet, il le dé-^ charge à tout portant ?ur le jeune homnoe^ qui tombe mort à ses pieds. Ce? crimes, est-il besoin de le dire ? restèrent impunis ; c'étaient là jeux de prince, et les maîtres du pays, aux mains de qui étaient les tribunau]( et la justice, ne songeaient pas a s'indigner pour si peu. Ce misérable ne fut tué que plusieurs années après, dans la guerre de l'indépendance.
Voici une autre anecdote que je tiens aussi de bonne source. Il existe encore dans rUe de Crète bien des vieillards qui ont vu ces choses, et qui, on le çompread^ ne les ont ni oubliées, ni pardonnée^. Il y
DANS |4i# Vmn MÇkD¥RNES. ||1
4vait. à I^ Gawéf!, y^fs 1« cQmïn?«()ement de cç «iècj€5, \m çhr^ûç», boulanger 4e sq» état, rewroifté pour ^on talept à foire je ne ft^is quel gâtew du pays. Ou parlait h^ucoup auç«i de h beauté de sia femme, trèanvautée p^rmi lefi Greçsj u^^i^ aueuu Turc n'ayait pu l'apercevoir ; par pru-r deuee, comTue prei^que tpute^ les femmes grecques de la ville, elle ue surtait jamais de sa maisqu', Vu matin, uu bey de la Gauée, uu de eeu^ auxqueU eo oaait le faoius désobéir^ entra dans la boutique du boulanger, w Fai^-iuoi pour ee siuir, dit'il au pauvre homme ^ un beau gâteau j je viendrai^ avec quelques amis, le mauger
1 . Sur cette réclusion des femmes grecques, et sur l'oFÎgine àf l'usage du voiU chez les ehrétieuacs, voif les reiparcjues de Pashley, t. I, p. 183. II fait ohseryei* que, d'après Dicéarque, les femmes de Thèbes, deux siècles avaut uotpe ère, étaient aussi complètement voilées que le sout aujourd'hui les femmes turques^ à Smyme ou à Trébisonde. « Les yeux seuls paraissent, dit le voyageur, toutes les autres parties du visage sont cacbéçft pair le voilç. «
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chez toi; que la table soit mise à deux heures de nuit^ et donne-nous de bon vin et de forte eau-de-vie. Tu seras bien payé. » Le boulanger se confond en remercîments : fr il ëtait confus de Thonneur que lui faisait sa Seigneurie,8a Seigneurie serait satisfaite. » La chose d'ailleurs Tennuyait plus qu'elle ne l'alarmait. Ceux des beys qui n'avaient point perdu tout respect humain et qui n'aimaient point à violer la loi du prophète devant leurs femmes et leurs serviteurs, faisaient assez souvent de ces parties fines, la nuit, derrière les auvents bien fermés de quelque café solitaire; tout ce que leur hôte avait à craindre, c'était de n'être que peu ou point payé de sa peine. Sans trop s'inquiéter, notre homme prépare donc son gâteau, et, le soir venu, dispose tout pour flatter le palais de ses convives. A l'heure dite, les beys arrivent, s'assoient sur le tapis et commencent à boire. Bientôt, comme le maître de la maison, pour achever sa cuisine, retournait à ses fourneaux ;
ce Fais venir ta femme pour nous servir, » lui dit impérieusement le chef de la bande. Le malheureux, qui commence à comprendre, se récrie, jure ses grands dieux qu'il lui est impossible de se conformer aux désirs de leurs Seigneuries , que sa femme n'est pas au logis. On ne l'écoute pas : (( s'il n'obéit sur-le-champ, on va le tuer et fouiller sa maison ; si au contraire il est docile, on ne fera de mal à personne. » Étourdi par ces menaces, le boulanger cède et va chercher sa femme; à peine l'a-t-il amenée plus morte que vive, on frappe à la porte de la rue. « Va ouvrir, dit-on au mari, c'est encore un convive que nous attendons. » Il y court en toute hâte, pour être plus tôt revenu et veiller autant que faire se pourrait sur sa femme. Il ouvre donc, et sur lui se jettent aussitôt des gens apostés, qui le percent de coups de poignard et laissent son cadavre étendu dans la rue. Cela fait, on referme la porte. Alors commença l'orgie, et elle dura jus-
qu'au matin. Quant à la jeune femme, livrée sans défende à ces scélérats, je li^isse à penser comment elle passa la nuit et quelles insultes lui furent prodiguées.
Nous avons voulu, par ces douloureux récits, faire connaître le caractère et les habitudes des Turcs crétois avant de racou' ter les cruels châtiments qui les frapper rent, d'ahordsQus le gouvernementd'Hadjir Osman-Pacha, dont le nom est resté re« douté dans l'île, et plus tard, dans les luttes de la révolution grecque. Pour que l'expiation ne parût pas trop sévère, il fallait montrer combien les crimes avaient été grands, insupportables, inouïs. C^ fut par la main d'un Turc que furent porta les premiers coups à ce sanglant despotisme. Les beys crétois, encouragés par l'impunité, devenaient de plus en plus indisciplinés et insolents ; leurs exactiops^^ leurs cruautés, les avanies qu'ils prodiguaient aux chrétiens dépeuplaient peu à peu le pays, et la Porte voyait avecinquié-
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tude approcher le jour où, de cette île si riche î^utrefois et si féconde, elle ne tirerait pour ainri dire plus aucun revenu.
Quatre pachas, nowmés par 1^ sultan, ve-. naient d'être déposés l'un après l'autre par les janis^ires candiotes et renvoyés à Stamboul,
I^e divan se décida, en 1813 à enrvpyer à Candie, avec le titre de gouver^ neur général, Hadji« Osman -Pacha, qui s'était fait connaître, dans les postes qu'il avait reniplis, par l'énergie de son carac^ tère, par une fern^eté qu'il poussait a^ hesoin jusqu'à la cruauté, Habitué à se faire obéir, IJadji-^Osman eut bien vite jugé la situation et pris son parti. Il savait qu'aux grands maux il faut les grands remèdes, et il n'était pas homme à hésiter sur le choix des moyens* La principale difficulté, c'est qu'il n'avait pas de troupes à sa disposition : ces beys et ces agas turcs, ceux<<là mêmes qu'il voulait abattre et châtier, formaient la seule milice de l'île ;
quant à faire venir du dehors des Albanais ou d'autres soldats, il n'y fallait pas songer. Avertis par là même des secrètes pensées du pacha et de ses projets, les Turcs n'auraient point laissé débarquer ces nouveau-venus ; les batteries des ports, les canons des murailles, les clefs des portes étaient en leur pouvoir, et la vie du pacha entre leurs mains. Il fallait donc chercher plus près de soi, dans Tîle même et jusque dans le cœur de ces villes fortifiées dont les janissaires se croyaient les maîtres, une force que Ton pût armer sans donner l'éveil et que le jour du combat on pût amener en un instant sur le terrain ; il fallait se tourner vers les chrétiens et se servir d'eux. Hadji- Osman ne recula point devant cette nécessité; il s' entendit secrètement avec les primats grecs ; par leur entremise, il fit distribuer des armes aux raïas, et les avertit de se tenir prêts. Ceux-ci, qui avaiei^t bien des comptes à régler avec leurs oppresseurs, acceptèrent aisément l'alliance et la ven-
geance qui s'offraient à eux. Pendant qu'ils se préparaient et s'armaient en silence, leur visage, habitué par la servitude à la dissimulation, sut rester humble et calme ; il ne trahit rien des confidences qu'ils avaient reçues, ni de leurs espérances cachées.
Pour l'exécution de son projet, le pacha avait choisi Khania, où les musulmans étaient moins nombreux et moins forts qu'à Megalo-Rastro. AMegalo-Kastro d'ailleurs et à Retymo,il avait mis des hommes à lui, sur qui il pouvait compter. Quand donc Il eut terminé tous ses préparatifs et donné le mot d'ordre à ses affidés, Hadji-Osman attira, sous divers prétextes, à Khania, où il avait établi sa résidence, les plus remuants et les plus redoutables des beys crétois. A mesure qu'ils se présentent, il les accueille le plus gracieusement du monde, et réussit, à force de politesses et d'avances, à endormir les plus soupçonneux; puis, quand ils sont tous réunis dans la ville, il
174 l'iLB de CRÈTE,
les convoque un matin au sérail pour en* tendre la lecture de je ne sais quel firmaû arrivé de O^nstantinople. Ils sfe rendent, sans défiance aucune^ à cette invitation ; mais à peine sont-ils rassetnblés dans la salle d'audience, que les domestiques du pacha et quelques aventuriers albanais dé* Ybués à sa fortune se précipitent sur eux et leà renversent, fes garrottent avant qu'ils aient pu se reconnaître. En même temps les chrétiens en armes paraissent aux portes, et s'en emparent au nom du padia et du sultati. D'autres bâûdes) conduites par des chefs sûrs, se dirigent vers les maisons des Turcs qni s'étaient le plus signalés dans les derniers désordres : on les saisil, on les entasse dans les prisons. Quelques heures après, Vers le soir, sUr la digue qui ferme le port de La Canée, oh amène une vingtaine des prisonniers les plus notables, on les décapite tOui Tutt après l'autre, et à chaque tête qui tombait, un et>up de canon annonçait à là ville la
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mort du condamné. D'après Tordre formel du pacha, c^ exécutions devaient être, pour les Turcs comme pour les Grecs^ le motif et le prélude de réjouissances pu* bliquës \ au moment où tonnait le canon vengeur, les jeux et les danses devaient commencer, et malheur à celui qui ne montrerait pas asse^ d'tdlégresàe! Puisqu'il regrettait les ennemis du sultan, les rebelles qui Venaient de périr> il partagerait leur sort, il irait les rejoindre!
Le même jour, et par les mêmes moyens, Ifei pachas de Rhetymo et de CSandie avaient, eux ausài, fait leur coup d'État. Il* envoyèrent leurs prisonnière à Khania^ car Hadji- Osman voulait jouir de sa justice, de sa vengeance. Pendant près de deux mois, lé sang ne cesia de couler à La Canée. Vers Theure où se couchait le soleil, une lente et funèbre sâlyiè apprenait à la Ville combien de têtes avait tranchées le bourreau. Ani^ àitôt éclataient les acclamations et la fête. liés Turcs avaient trop peur, ils tremblaient
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trop devant Hadji-Osman pour ne pas crier bien haut; quant aux Grecs^ ils triomphaient^ et passaient la nuit à s'enivrer et à danser.
C'est là sans doute une justice bien expéditive et bien cruelle, qui songe à le nier? Il y a surtout quelque chose de barbare dans cette joie commandée pai» le juge aux spectateurs de la peine, comme pour rendre par cet outrage la mort plus cruelle aux condamnés ; mais, si Ton veut être équitable pour Hadji-Osman, il faut bien se dire qu'à très-peu d'exceptions près tous ceux qu'il a frappés méritaient leur sort. Si d'ailleurs il se montra impitoyable, luimême en retour ne trouva ni juslice ni pardon. Il avait trop bien servi la Porte pour rester longtemps en faveur. Ses rigueurs n'avaient pu manquer d'atteindre des parents ou des amis d'hommes puissants à Stamboul, de lui faire des ennemis redoutables et acharnés. On profita d'un changement de vizir, on fit parler une
femme ou un eunuque , et l'on réussit à rendre suspect au sultan cet intrépide et fidèle sujet. C'était encore le temps où l'on annonçait aux fonctionnaires leur destitution en leur envoyant le cordon \ On l'expédia donc à Hadji-Osman. Celui-ci, en vrai musulman de la vieille roche, reçut ce message très- dévotement, fit ses ablutions et sa prière, et tendit sa tête au lacet. Lui mort, tous les anciens abus reparurent, et l'île retomba au pouvoir d'une aristocratie factieuse et sanguinaire.
Sous le poids écrasant de cette tyrannie et de ces misères, la population chrétienne aurait sans doute fini par s'enfuir, s'éteindre ou apostasier tout entière, et le nom grec aurait disparu de l'île, si tous les raïas avaient été soumis au même joug
1. C*est sous Mahmoud qu'a enfin disparu cet usage barbare. Le dernier vizir à qui la vie ait été enlevée en même temps que le pouvoir, c'est Pertew- Pachaen 1837. Depuis lors, les relations avec l'Europe et radoucissement dï-s mœurs ont rendu tout à fait i m possibles ces exécution s arbitraires .
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et au même régime <(u^ \d$ \sh\Xm\% im villes et du baa pays. Heureus^f^apt^ à%m le& hautes tepres et surtout daus laiiMwt^ Blanes^ plus élevés que le Dictée plus larges et plus épais que l'Ida^ forméis d'un système bien plus compliqué de diaîiiaa secondaires et de vallées profondas aépa-« rant des plateauiç d'un aceès difficile, les chréti^QS avaient conservé une tout autre attitude et une situation beaucoup phis digne. C'étaient ces Grecs des Mont&JBlancs qui^ sous les Vénitiens^ fournissaient les meilleui^ soldats aux milice^ de l'He, qu'une ou deux fois par an des efficien italiens passaient en revue el faisaient manœuvrer au chef-Keu du district. Ces montagnards n^avaient jamais perdu l'habit tude des armes : pendant la paix^ si l'en peut appeler ainsi un état toujours troublé et précaire, ils e^tretenaient par la chasse leur force et leur adresse. La vigueur de leurs corps endurcis à la fatigue^^ la position, toujours facile à défendre, de leurs
DANS LEft TEMPS MODiIRNES. 1711
yiltagesy situés s^up leshauteur&^le voisinage des kois, de& eavernes, des inaccessiblea ravins^ qui pouvaient^ en eas de oal\ision^ leur offrir aussitôt un sûr asile, la orainle de représailles et de surprises qu'il serait plus difficile encore de prévenir que de châtier^ tout contribuait à imposer aux musulmans^ à Fégard de pareils voisins^ une certaine retenue et quelques ména^^ ments. Tout en ayant donc, eux aussi^ à lutter et souvent à souffrir, les Rhiaiotes^ c'est*à-dire ceux qui habitaient les versants septentrionaux , la Facile des Monts -* Blancs^ les Séliniotes, les Sfakiotes^ menaient une vie plus supportable que les autres raïas, et conservaient dan$ l'île le nom, les traditions et les espérances de la race grecque.
Mieux protégés que tous les autres par l'étrange conBguratîon du sol qu'ils habitaient, retranchés derrière^ ces murs de roche et de neige, couverts par ces torrents, par ces étroits et tournants ravins, par ces
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redoutables escarpements que nous avons déjà essayé de décrire, les Sfakiotes, depuis le temps où nous les voyons apparaître dans l'histoire , jouissaient d'une indépendance de fait que ne supprima point la conquête turque *. La première mention que j'en rencontre dans les annales de la Crète, c'est chez le voyageur florentin Buondelmonti^ au commencement du quinzième siècle, ce Là, dit-il, se voit Sphichium, trèsancienne cité, maintenant ruinée et sans murailles. Des paysans habitent une partie de l'espace qu'elle occupait ; à cause de l'aridité de leurs montagnes , ces hommes
1. L'étymologie du nom de Sfakia est incertaine. Cornélius semble y voir une autre forme ou une corruption du nom de Psjrchium, qui se trouve dans Ptolémée appliqué à un point situé à l'ouest de Port- Phœnix; mais de la comparaison de Ptolémée et du Stadiasmus il semble résulter que Psychion était hors du pays connu au moyen âge et de nos jours sous le nom de Sfakia. Peut-être ferait-on mieux de tirer ce nom du verbe spkîggOy serrer, étrangler. Sfakia^ ce serait le pays des gorges resserrées, des défilés, et cette étymologie serait certes bien fondée sur la nature des lieux.
n'ensemencent pas la terre , ils vivent du produit des planches de cyprès qu'ils façonnent et du laitage que donnent leurs troupeaux de chèvres. Ils sont de grande taille, d'une incroyable agilité dans leurs montagnes et redoutables à la guerre ; ils arrivent jusqu'à Tâge de cent ans sans être atteints par aucune infirmité; au lieu de vin, ils ne boivent presque jamais que du lait*. » On voit, d'après ces paroles de Buondelmonti, confirmées par un curieux passage de Cornélius, que les Monts-Blancs étaient bien plus boisés alors qu'ils ne le sont aujourd'hui. Cornélius ajoute, en s 'appuyant sur une chronique manuscrite d'un de ses aïeux, « qu'un incendie, s'étant allumé, de ce côté de l'île, dans un grand bois de cyprès, dura trois années continues, sans que Ton pût l'éteindre. » En admettant qu'il y ait là quelque exagération, il n'en reste pas moins certain que toute cette
1 . La relation de Buondelmonti a été publiée par Cornélius, dan» la Creta sacra.
ISS l'île BS CRÈTE
rëgioa ne possède plus que de faibles débris des forets d'autrefois^^ et que cet épais rideau de verdure devait tx)iitrîbuer à rendre encore plus facile aux Sfakiotes U défense de leur territoire. Quand Belon^ vers i 560^ visita /a Sphuchicy comme il {^appelle, les Sfakiotes ne 6e servaient point d'armes à feu \ ils en étaient encore à Tare et aux flèches de leur» ancêtres» a Ils portent derrière le dos , écrit*ii, une troUsse oîi il y a cent cinquante flèches environ, bien ordonnées^ et un arc bandé pendant au bl*asou en écharpe, et uike rapière au côté. >» lU dansent , sous les yeux du voyageur, sans déposer leurs armes, et Belon s'empiresse aussitôt de voir la p^rrhique dans cette danse d'hommes armés.
Les Vénitiens vivaient d't>rdinaire en asses bons termes avec les Sfakiotes ^ à la audition de les laisser tranquilles chez eux et de ne guère leur imposer qu'un hommage de pure forme et un tribut insignifiant. En temps de guerre, ils savaient
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Utiliser teur humeur btelliqUeute et leur amour du butin \ ils eu fomlaieut des batàiUotis qui, èttcGurûgés par Une haute paye étaient einployés avec succès contre les Turcs. Us eurent beaucoup de peine à faire quitter aux Cretois l'arc, leur arme antique et familière^ poUr leur faire prendre Tarijuiébuse. lie» sueeèé que quelques Grei^s obtinrent à la chasse en se servant d'annes à feU tentèrent les autre*, qui en demandèrent à la seigneurie^ des commissaires vénitiens envoyées dani Tîle ett 1586 pour en étudier la situation, et dont M. Pashley a publié le remarquable rapport, distribuèrent un certain nombre de fusils à ceux des sujeti quHls croyaient fidèles*. Pourtant Tusage de l'arc ne disparut peint de sitôt ; en 1596, un autre inspecteur vénitien, FosCarlni, écrit en pariant des Sfakiotes : « Ils YOnt toujours avec l'arc sur les épaules et avec un carquois atlaché au flanc, car-