Voir les textes cités par Pashley, t. I, p. 30 et
latin, qui n'officiait que pour (quelques étrangers, et dont les hauts dignitaires résidaient presque tous hors de la Crète, mangeant tranquillement en Italie leurs énormes revenus. Ce qui rendait encore plus insupportable cette oppression, c'est qu'elle était conduite avec cet ordre, cette méthode et cette suite que portait dans toute sa politique coloniale le froid et dur génie du gouvernement vénitien; les Turcs seraient tout au moins des maîtres plus indolents, plus distraits, plus faciles à endormir et à tromper ! En cet état de choses, on comprend que les Grecs candiotes, à part quelques soldats de fortune attachés aux drapeaux de Venise depuis de longues années et retenus par l'appât d'une haute paye, aient comme tendu la main aux Turcs pour les aider à prendre pied dans l'île, qu'ils aient vu sans regret, avec un sentiment même de joie et de secret triomphe, s'éloigner et disparaître à l'horizon la flotte qui emmenait sans retour loin des plages
Cretoises Morosînl et tout ce qui restait de ses héroïques compagnons.
Les Turcs se hâtèrent d'organiser leur conquête, autant du moins qu'ils savaient le faire. L'île fut partagée en quatre pachaliks ou sandjaks^ qui furent bientôt réduits à trois par la suppression de celui de Sitia ; les trois pachas, en général à peu près indépendants l'un de l'autre, résidaient l'un à Khania (c'est là le vrai nom grec de la ville appelée par les Vénitiens La Canea), l'autre à Retymo, le troisième à Candie, ou, comme on l'appelle encore en Crète, Megalo-Kastro. Quelquefois un de ces personnages, pliis élevé en dignité que les autres, exerçait momentanément sur ses deux collègues une suprématie et un contrôle assez mal définis. Chacun de ces sandjaks contint un certain nombre de grands et de petits fiefs viagers, nommés les uns ziamets et les autres timars. La province de Candie fut censée renfermer 8 grands et 1 400 petits fiefs ; on compta
5 ziamets dans la province de La Canée et 4 dans celle deRetymo, tandis que la première fournissait 800 et la seconde 350 tiniars*. La possession de ces domaines obligeait ceux qui en étaient investis à fournir au sultan, en cas de guerre^ un nombre d'hommes déterminé à l'avance suivant les temps et les provinces.
Les fiefs crétois furent formés sans doute surtout des terrains qui, avant la conquête, faisaient partie du domaine public, ou appartenaient aux nobles vénitiens et au clergé latin. Ils furent distribués à* tous ceux des agas et des beys d'Anatolie et de Roumélie qui, après avoir pris part aux dangers et aux longues fatigues du siège, désirèrent se fixer dans Tîle, dont ils avaient appris à connaître les ressources et à goûter le climat. Une fois les Vénitiens expulsés, le bruit de cette grande victoire, répandu dans tout l'empire, dut attirer
1. Finlay, Hlstorjr of Greece under the ottoman and penitian domination, p. 5«
aussi en Crète plus d'un aventurier, plus d'un janissaire ou sipahi ruiné par les guerres du Danube et avide de refaire sa fortune en recevant de la munificence du sultan^ dans sa nouvelle conquête, des maisons, des oliviers et des t erres • Quant à des femmes pour peupler leur harem, quant à des bras pour cultiver leurs domaines, ce serait affaire aux nouveaux venus d'en trouver. Les campagnes les plus voisines des villes et de la mer, les plaines les plus fertiles furent les premières occupées; enivrée de l'orgueil du triomphe récent, une soldatesque brutale se répandit d'un bout à l'autre de l'île, étendant à son gré et suivant son caprice les limites des fiefs qui lui avaient été concédés par Je gouvernement impérial, enlevant par la force aux Grecs leurs vergers et leurs champs, les contraignant de se faire métayers à des conditions onéreuses, leur arrachant enfin leurs filles et leurs sœurs.
Quand les Grecs se virent ainsi traités^
un grand désespoir les prit. Ils n'avaient plus la ressource d'espérer du changement de régime une amélioration de leur triste sort : les maîtres qu'ils avaient contribué à se donner ne laisseraient pas échapper de sitôt une conquête qui leur avait coûté tant d'or et de sang ; d'ailleurs, sous des vizirs comme les Kupruli, la fortune de l'empire ottoman semblait grandir tous les jours. Alors on vit se renouveler un curieux phénomène qu'avait déjà offert au moyen âge l'histoire de la Crète. Pendant la domination des Sarrasins, au neuvième et au dixième siècle, le christianisme avait presque complètement disparu de l'île. Quand Nicéphore Phocas l'eût reconquise sur les infidèles, il fallut envoyer aux Grecs Cretois, tombés dans de bizarres superstitions et adonnés à des rites singuliers oîi se mêlaient les deux religions, des missionnaires chargés de les ramener au culte et à la foi de leurs pères. A la tête de ces missionnaires se trouvait un moine arménien
célèbre par sa sainteté, nommé Nicon, qui ne réussit pas sans peine à relever les autels chrétiens, à purifier les églises, à rétablir la liturgie, à reconstituer le clergé, et à remettre en vigueur les saints canons et la discipline ecclésiastique*. Après la seconde conquête musulmane, les choses se passèrent presque de même qu'après la première : des cantons entiers apostasièrent ; c'est ce que nous attestent tous les voyageurs qui visitèrent la Grète pendant le cours du siècle qui suivit la prise de Candie, Chevalier, Tournefort et R. Pococke'. Toumefort, pour ne citer que lui, affirme que tf la plupart des Turcs de l'île sont renégats ou fils de renégats. »