‹ L'île de CrèteChapitre 35 sur 35 · Ma8tvà8aiç ne me paraît qu'une altération locale · texte numérisé non relu

Ma8tvà8aiç ne me paraît qu'une altération locale

rons quelques échantillons ^ pris un peu au hasard parmi ceux que nous retrouvons dans nos notes de voyage, tels que nous les dictaient en riant, à Sfakia, jeunes filles et jeunes gens. On y trouvera, je Tespère, quelques traits qui ne manquent point de charme et de grâce. Voici d'abord les plaintes d'un amant malheureux :

c Mon cœur, ma pensée, ne visent qu'à toi, et je reste immobile et privé de sens, écoutant si j'entendrai prononcer ton nom.

€ Mon cœur est fermé, comme la nuit la grande porte de Khania, et il ne s'ouvrira plus, il ne sourira plus, comme il souriait autrefois.

« Hélas ! j'ai perdu le sens pour l'amour d'une fille grecque, que j'ai aperçue une fois seulement à sa fenêtre !

t Je t'aime, ô mes yeux, et personne ne s'en aperçoit, et de l'amour que tu m'as inspiré, puisse Dieu me délivrer !

du mot TcotivdiSatç, qui, dans toute la Grèce, désigne les chansons destinées à ces rondes lentes et monotones qui forment presque toute la danse grecque. Ce terme vient évidemment de pdl8y)V, pas à pas, et àBw, chanter. Pashley (I, 246) fait venir p,a8tv4Saiç de 6\iMit réunion. L'omicron initial serait tombé, par suite de ^ a longueur du mot.

a Tes yeux brillants, lorsque tu les tournes de mon côté, des étincelles me volent au visage, des étincelles qui me piquent et me brûlent ! 9

Voici maitttenant les images que trouve le poète pour peindre a lui-même et aux autres la beauté de sa maîtresse, voici les cris de joie et les langueurs de l'amour heureux :

« O toi que je chéris, tu es élancée comme le cyprès, et, quand ^tu parles, de ta bouche tombent des mots doux comme le^miel.

« Le fleuve entraîne des branches, et la mer des navires, et le regard de la vierge que j'aime entraîne les pallikares. «^ /

c Je sens l'odeur du basilic, et je ne vois pgis le vase où il fleurit ; c'est mon amie qui l'a dans son sein, et c'est de là que vient ce parfum.

«c Tes yeux sont noirs, tes cheveux sont blonds, et la ixeige de nos cimes est noire en regard de toi, ô mon amie.

c J'ai parcouru tout l'univers, j'ai parcouru un à un tous ses villages, et nulle part, je n'ai rien vu, je n'ai rien rencontré d'aussi beau que mes amours.

« J'ai parcouru tout l'univers, pour trouver un doux raisin ; mais je n'en ai pas trouvé un aussi doux que ta lèvre. ^

«c Ta lèvre rose, je suis Venu pour la baiser; mais arrêtons-nous : ce vin, j'ai peur qu'il ne m'enivre, c Mets du miel dans le verre, pour qu'il fonde et

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que nous baTiont, afin que notre lèrre soit <^oace quand nou0 nous embrasserons.

« Mon jasmin élancé, ma rose de Sitia, ta beauté même, la lointaine Venise en a entendu parler.

c Ta beauté enflamme les pachas, tes soui^ils en-, flamment les vizirs, les charmes de ton corps tingélique les patrons de navires.

c Ah ! si je pouvais, une fois seulement, mettre ma main sur ton sein de marbre, puis mourir ! »

N'y a-t-il pas là une riante imagination, une veine heureuse et originale ? n'y a-t-11 pas surtout bien de la sincérité et de la passion? Ce que la traduction ne peut rendre, c'est la légèreté du tour, ce sont les mots vifs et colorés empruntés au raeilleur fonds de l'ancienne langue, ce sont tous ces gracieux composés qui sortent sans effort de Tinstinct populaire.

Cette poésie amoureuse ne se renferme pas ' toujours dans les étroites limites du distique : ainsi Fauriel a déjà publié, et Ross a donne après lui, avec quelques variantes, une sorte de ballade intitulée : le Retour de F amant ^ qui a ce mérite de rappeler, toute proportion gardée, un épisode

de rOdyssëe, la reconnaissance de Pénélope et d'Ulysse. Voici cette chanson, dont la langue accuse bien Torigine Cretoise et que Ross a d'ailleurs recueillie dans l'île de Crète pendant le séjour qu'il y a fait ;

« Je le bois, ma mère, je bois ce yin pour m'enivrer; — je le bois à mon départ avec le désir de retourner. »

C'est là en quelque sorte le prologue, rapidement indiqué en deux vers, comme c'est Tusage de ce3 poésies des Grecs modernes, qui ont toujours quelque chose de brisé, et comme d'incomplet et de fragmentaire. Vient ensuite, sans aucune transition, après nous ne savons combien de mois ou d'années, le retour de Pâmant.

c Ouvre-toi, porte de la blonde, de la blonde aux yeux noirs. » — « Qui es-tu? Comment t'appelles- tu ? Quel est le nom qu'on le donne? d — « Je suis celui qui t'apportais des pommes dans mon mouchoir, — des pommes, des pèches, du raisin doux : — je suis celui qui baisais tes lèvres vermeilles. » — « Pour que je t'ouvre, pour que tu entres, donne-moi quelque

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indice de ma cour. » — « A ta porte est un pommier, dans ta cour est une vigne : -^ cette vigne donne im raisin blanc, ce raisin un vin muscat; — et ce vin, quiconque en boit est restauré, et en demande encore. 1 — c Tu me trompes, fils de matois, quelqu'un du voisinage t'aura dit cela : — pour que je t'ouvre, pour que tu entres, donne- moi quelque indice de ma maison. » — a Au milieu de ta chambre pend une lampe d'or; elle t'éclaire quand tu le déshabilles, quand tu ôles tes boutons. » — a Tu me trompes, fils de matois : quelqu'un du voisinage t'aura dit cela; — pour que je t'ouvre, pour que tu entres, dis-moi quelque marque de ma personn'è. » — a Tu as un signe sur la joue, un autre sur l'épaule, — et entre tes deux seins, la lune et les étoiles. » -^ o Courez, servantes, courez; ouvrez toutes les portes, — et loi, nourrice, prépare ma couche nuptiale. »

c O Christ, que l'oiseau du matin ne chante pas, et que l'aube ne paraisse point, — parce que j'ai dans mes bras une blanche colombe*! »

L'idiome dans lequel sont écrites ces poésies, surtout les distiques que j'ai rapportés de Sfakia, est intéressant aussi à un autre point de vue; c'est ce dialecte sfakiote où Ton a déjà signalé plusieurs particularités qui le distinguent des autres

1, Fauriel, Chants populaires de la Grèce moderne^ II, A23. Ross, Inselreise^ III, 184.

formes du grec moderne, et qui, par une ^ filiation directe, le rattachent à l'ancien dialecte dorique de la Crète, tandis que la langue usitée dans le reste de l'île ne diffère que par quelques expressions locales de celle qui est parlée dans l'Archipel et sur le continent de la Grèce ^

Les Grecs crétois, à tout prendre, tiennent beaucoup de leurs frères de la Roumélie et des autres îles; ils sont aussi rusés, aussi retors, aussi menteurs dès que le mensonge leur paraît utile, aussi intéressés, pour ne pas dire avides. Avec tout cela, ils ont dans le langage et les manières quelque chose de plus digne, de plus franc, de plus noble que les autres Grecs soumis au sultan. Dans leur attitude à regard des Turcs, leurs maîtres, il n'y a

1. Sur les formules de serment usitées chez les Sfakiotes el où l'on évite avec soin de prononcer \eê nom de Dieu, voir Pashley, t. II, p. 189. Cf. 1. 1, p, 249. Sur leur langue, voir t. Il, p. 191-192. SurJeurs superstitions, leurs histoires de vampires, voir t. II, cbap. XXXVI.

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rien de cette crainte instinctive qui perce presque toujours dans les paroles, dans les gestes, dans toute la physionomie du raïa lorsqu'il approche d'un musulman.

On sent, à les voir et à les entendre , que ce sont des hommes qui savent se batti*e et qui l'ont montré, qui ont confiance en eux-mêmes, et qui se font craindre plutôt qu'ik n'ont peur. Les Grecs de la Crète sentent de plus en plus qu'ils sont en mesure d'exiger des privilèges , des ménager meikits tout particuliers, et que l'on compte avec eux. Depuis plus de vingt ans , nonseulement ils sont autorisés à avoir des cloches, comme le sont maintenant tous les raïas de Temgire, mais ils en ont partout, qu'ils sonnent à toutes volées. Les medjilis, ces conseils mixtes dont nous avons essayé d'expliquer -ailleurs la composition et le rôle*, ne sont, dans beau-

1. Voyez les Souvenir* d'un pofuge en Asie Mineure (Paris, in-So, 1864, Michel Lévy), p. 343.

coup de provinces de la Turquie , qu'une sorte de fiction constitutionnelle ; mais^ en Crète, ils rendent de véritables services, et les chrétiens prennent très au sérieux le droit qui leur a été conféré d'y être représentés par leurs primats. Ailleurs, les raïâs introduits dans le conseil tremblent devant leurs collègues turcs, se font le plus petits qu'ils peuvent, et se bornent à opiner du bonnet ; ils se garderaient bien d'être d'un autre avis que le fonctionnaire turc qui les préside. Ici il n'en est pas dç même, et les séances sont souvent orageuses. Comme me le disait un Grec , ici l'on parle au Turc le fez sur le coin de l'oreille.

C'est en effet une chose remarquable que la franchise et la liberté des Grecs Cretois dans leurs conversations avec les Turcs ; ils s'entretiennent volontiers , devant les Turcs et même avec eux, des événements de la guerre de l'indépendance, et , au lieu de chercher à faire ou*

blier leurs révoltes , ils semblent se proposer de les rappeler sans cesse au souvenir de leurs maîtres. Pendant que nous étions à Kissamo-Kasteli, nous reçûmes , dans la maison grecque où nous étions logés , une visite du mudir ; la chambre se remplit bien vite d'oisifs , attiré par le désir d'assister à la conversation qui s'engagerait entre le premier magistrat du lieu et les grands personnages arrivés de la veille I Ces intrus se mêlèrent aussitôt à l'entretien et ne tardèrent pas à y prendre la part principale. -On parla surtout des incidents de la lutte pendant les neuf ans qu'elle a duré , et des différentes rencontres auxquelles tel ou tel des interlocuteurs s'était trouvé. Le mudir était un vieux soldat qui était venu en Crète , il y avait plus de trente ans , avec les premières troupes qu'y avait envoyées le pacha d'Egypte, a Combien étiez -vous à tel combat? lui demandait un Grec. — Nous étions tant. — Et combien avez - vous

perdu de monde ?» Il ne faisait aucune difficulté de le dire ; il reconnaissait que sept ou huit cents Sfakiotes avaient , je ne sais plus oïl, tenu tête à une armée de douze mille hommes, dont lui-même faisait partie , et avaient fini par la battre. On causa des montagnes de Sfakia et de leurs infranchissables défilés , et un Grec , alors) tout en souriant : «C'est là, effendi, que nous nous retirerons encore la première fois que vous nous tourmenterez, et vous viendrez , si vous voulez , nous y chercher ! »

Quelque juste confiance que puisse avoir la population chrétienne en ses propres forces et en son énergie tant de fois éprouvée, quelque droit qu'elle ait de compter sur le rempart et Tasile de ses hautes montagnes , elle ferait , je crois , fausse route en recherchant ou même en n'évitant pas soigneusement toute occasion d'engager une lutte ouverte et armée contre le gouvernement turc. Le premier résultat,

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le résultat immédiat et certain d'une insurrection, d'une nouvelle guerre de religion déchaînée à travers l'île, ce serait une effroyable effusion de sang et l'anéanlissement de presque tout le capital qui s'est accumulé dans l'île depuis 4830 par l'agriculture et le commerce, par ce génie de l'épargne qui est une. des puissances de la race" grecque. Dans quelle pensée d'ailleurs les Cretois braveraient - ils ces souffrances et cette ruine,' courraient-iU volontairement le risque de ce péfiUeux temps d'arrêt dans le désordre et l'anarchie ? J'admets que les Grecs crétois débuteraient encore par de brillants succès, et qu'ils auraient bien vite rejeté les Turcs dans les forteresses; mais cela trancherait, il la question? La Turquie n'a-t-elle pas maintenant toute une flotte à vapeur au moyen de laqueUe , en quelques heures , elle pourrait jeter dans l'île des troupes régulières bien supérieures en nombre et en discipline à l'armée égyptienne de

i 824 , mieux commandées et mieux pourvues d'artillerie ^ ?

D'ailleurs le dénoûment de la guerre de rindépendance n'a-t-il point prouvé aux Cretois que leur sort, s'il s'agit d'un remaniement politique de l'Orient, est moms entre leurs mains qu'entre celles des puissances, et qu'aucune province ne sera désormais détachée de l'empire turc sans le coricours et le consentement de l'Europe ? Enfin, s'ils peuvent réussir à faire taire dans leur cœur le murmure des vieilles haines et le juste ressentiment des anciennes misères, n'avoueront-ils pas qu'ils auraient plus à perdre qu'à gagner aux changements ? Ceux d'entre eux que la passion n'égare point, et qui, depuis quelques mois, auraient fait un tour à Athènes et dans les îles du royaume, peuvent-ils désirer bien vivement se voir annexés à cette malheureuse Grèce, qui justifie si *peu, par le spectacle qu'elle

1. Ceci était écrit en 1864:. Les événements de cette année ne nous ont que trop donné raisoi^

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offre au monde ^ les hautes ambitions qu'affichent ses écrivains et ses orateurs?

Lorsque, dans les derniers jours del'annéô 1 857, nous quittâmes Tile de Crète, lorsque nous vîmes disparaître à l'horizon les pics des Monts-Blancs déjà tout chargés de neige, ce n'était pas sans tristesse que nous nous arrachions à cette terre où nous avions passé trois mois de l'une des plus belles époques de notre vie, à ces montagnes oïl la nature s'était montrée à nous sous des traits si étranges et si originaux, où de si augustes ruines nousAvaientfait entrevoir par moments les splendeurs du passé. Nous songions surtout avec quelque serrement de cœur à toutes les mains que nous avions pressées, à tant d'adieux et de souliaits échangés, à cette race intelligente et fière que nous avions si souvent entendue regretter de n'avoir pas obtenu en 1 830 le prix espéré de tant de misères et de sacri-

fîces, de tant de combats et de victoires. Quelque justice qu'il puisse y avoir dans cette plainte, nous partions sans inquiétude, -certains que l'avenir, quoi qu'il ^ arrive, sera meilleur que le passé pour les Grecs crétois. Comment d'ailleurs cesserions-nous de nous intéresser à la Crète ? Comment oublierions-nous ces braves gens qui, dans leur simplicité,' nous ont fait un soir, de la meilleure foi du monde, une proposition que je ne puis rappeler ici sans sourire? Nous avions, pendant plusieurs heures, causé avec des chefs sfakiotes; nous nous étions fait raconter leurs vieilles traditions, leurs combats d'autrefois; nous avions paru nous associer à leurs douleurs et à leurs espérances, et sans doute notre sympathie les avait émus. Nous les vîmes alors, pendant le repas, causer entre eux à voix basse et se consultei' longuement ; puis, quand ils revinrent s'asseoir auprès de nous, notre hôte, le plus âgé de la bande, nous expliqua qu'ils étaient tout prêts pour

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iiii soulèvement, que, dans des cavernes qu'ils nous montreraient, ils avaient des dépôts d'armes et de poudre. Si nous voulions nous mettre à leur tête, ils entreraient dès le lendemain en campagne coBtre Véli* Pacha, et, une fois le Turc cliassé, ils nous proclameraient leurs souverains ; nous nous partagerions Tîle commenous l'en tendrions, et la France ne pourrait manquer de reconnaître des princes français qui rattacheraient à son influence et placeraient sous son protectorat une si belle' province.

Tout en les remerciant cordialement, nous eûmes beaucoup de peine à les convaincre que la chose n'était pas aussi facile qu'ils le croyaient, et que le temps était passé de pareilles ayeiitures. C'eût été beau pourtant de porter le sceptre d'Idoménée et d'être les successeurs de Minos, ce mortel « qui causait familièrement avec le grand Jupiter! » *

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