‹ L'île de CubaChapitre 16 sur 54 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

LA aATANB.

A SON EXCXLLENCB If. LE COMTE NICOLAS DE PENALVER,

SOMMAIRE

ArriTée» — Les aeâeias de San-Lazire cft les orançert en ienrs de Xéraf-4laria. — Le Moiro et ses blanches tours. — Embarca* tions havanaises. — Réveil d'une grande Tille. — L'Àn^ais! •— Kidamation. ^~ Un compagnon de voyage. — Douane de la Havane. ~~ Réparation. — Un drame à propos da plat de katillet d'Esaû. — Imponité. — Premières impressions. — Palavs en marbre et mes sans pavés. — Hôtels et maisons bourgeoises de la Havane. ^~ Une famille charmante. ^ Fanny Elssler. — Essai sur rarchiteeture havanaise. — Mœurs excentriques à propos de fenêtres grillées. -— Ameublement. — Loyers. — Description d'un repas havanais. — > Visites. — Paseos. — Voilures de la Havane. — Le Calesax>. — Ha* iiiêre bizarre de les conduire. — Épisode à ce sujet. — Théâtres de la Havane. ^~ Invitation. — Première nuit. — Horloge à carillon et serenos. — Description du lit de la Havane et des agréments qui J*ornent. — Invocation à Fanoy Elssler.

J'arrivai à la Havane» sur le steamer le Theviotf le 1er de novembre à six heures du matin : ce jour restera à jamais présent à ma pensée. Il faisait une de ces délicieuses matinées qui rè<* gnent sur le littoral de T Amérique équinoxialei au nord de TEquateur^ du mois d'octobre au mois de mars.

Notre élégant steamer, à peine poussé par Teffort ralenti de ses roues» glissait comme par enchantement sur une mer unie et transparente.

Avec le jour naissant, à Iheure où les parfums, condensés par la nuit, dorment encore k la surface de la terre, nous rasions les délicieuses campagnes qui s étendent de Mariel à la Havane.

Celte partie de TJle u'» pas Taspect mélanco^

lique que présentent, en général, leâ autres points de ses rivages.

Sous l'action du soleil qui commençait à poindre à Tborizon, une fraiche brise partait de laterreet arrivait jusqu'à nous toute chargée de senteurs pénétrantes. C'étaient celles qu exha-^ laient les acacias de Saint-Lazare et les orangers de Jésus-Maria, ces deux jardins de la Havane. Elles emplissaient Tair, si bien, qu'en avançant, notre proue fendait aussi des vagues de parfums, que nous buvions à longs traits, avec la vie qui s'écoule si doucement sur ces bords enchantés.

* Le morro, dont les blanches tours étaient frap^ péessurIeursflancsparlesobliquesrayonsdera&tre matinal) nous apparaissait, au milieu d^mie légère brume empourprée, comme unpointd*UA blanc douteux dans une auréole de lumière.

Les signaux nous annoncèrent ; aussitôt niille dégantes embarcations s'élancèrent à no^r^ rencontre : c'était plaisir de les voir luttant en bonds inégaux, de vitesse et de ruse, avec leur* toques et leurs banderolles versicolores^ qui simulaient de loin sur la mer un mouvant aro-en-ciel.

Nous franchissions l'entrée du port, au moment où le soleil se montrait $iu-dessus dç la ville, inondant de sa vive clarté les toits èiOf

Hiaisons et la ctme des mornes ; à un signal ^onné par la frégate Isabelle, les nombreux navires mouillés dans la rade arborèrent à la fois teur couleur nationale; puis le canon tira, les doehes s'ébranlèrent ^ et le bruit que fait une fraude ville qui s'éveille arriva par degré jusqu'à nous. Pourquoi fallut-il que le cours de mes émotions agréables fût troublé en ce motDfctd par la vue d*un ponton anglais, mouillé aa milieu du port qu'il semblait menacer? Que fMivaii signifier la présence de ce vaisseau franger, battant flamme et cornette de cornfiianâemmt sur une rade amie? Je m'approchai d*un jeune havanais, passager comme moi, et je lui demandai Texplication de cette singularité; il me fut répondu que c'était sous le prétexte menteulr de surveiller la traite des noirs que rAngleterre avait arraché à TEspagne cette honteuse concession.

Quoi ! m'écrîai-je alors, dans une île espagnole, au milieu de vaisseaux espagnols, sous les canons du Morro et de la Cabana , TÂnglais mouille et fait la police impunément ! quoi ! TEspagne déroge à la fierté castillane et laisse établir, en plein port de la Havane, un tribunal où siégeit des juges anglais, jugeant des Espagnols,

f lenj^pd^an kettfir qi$« c'était U 1er tiovÉi0]iiro, jwnr delalfiU i^SafaMf, donl lei Espagnols sont très religieux observateurs.

0(Midaiimant des Espagnols à des peines aflElicti* yes^ prononçant la confiscation des propriétés espagnoles!

— Les créoles français ne Taurairat pas soiif* ferty n'est-ce pas^ monsieur? me dit alors le jeune homme auquel je m'étais adressé^ et qi^ avait deviné ma pensée.

Ma réponse fut courte et prompte :

— Si une pareille humiliation nous avait été imposée, à nous des colonies françaises» qui n'avons pourtant pas de Morro et de Cabanat quatre mille lieues de territoire, et plus d'un million de population, nous levant tous comme un seul homme, nous auricms entouré rAnglai» avec des fagots, et tousses canons enflammés euik sent-ils tonné sur nos tètes, nousl'aurions brûlé...

Il passa comme le reflet d*une flamme sur le front du jeune havanais, son œil brilla d'une étrange expression, puis il redevint impassible, me serra la main, et alla se promener seul à l'autre extrémité du navire.

Je Tavoue, cette apparente indifférence jointe à la présence de ce ponton infâme que je ne pouvais oublier, me donna tout d'abord une triste idée du patriotisme et du courage des Ha* vanais. Oh ! que je me trompais, et que je leur demande pardon de ce doute d'un instant, ai^ourd'hui que Texpérience ^t un Umg

séjoor parmi eux m'ont appris qu'ils ne sont pas des fous qui risquent» mais des sages qui attendent!

J'ignorais également qu'au moment où je parlais ainsi de nous et de notre orgueil national, des marins anglais opéraient une descente à la côte d'Afrique, et \k, pénétrant dans un comptoir français» violant le domicile dun Français, sans respect pour notre pavillon, an mépris du droit des gens et des conventions, par le pillage et par le feu, ruinaient impunément un de nos nationaux *.

Lorsqu'arriva le moment de quitter le navire, je m'attachai plus étroitement à mon compagnon de voyage qui avait eu la gracieuseté de me faire ses offres de service. Nous arrivâmes donc ensemble à la douane où nous trouvâmes nos malles déjà rendues. Ici je dois m'arréter et foire tout haut une éclatante réparation aux aduaneros * de la Havane. Après avoir eu lé malheur de subirbeaucoup de visites de douanes en ma vie, j'étais resté profondément convaincu qu'il n'en pouvait exister de plus tracassîères et de moins polies que celles de France et d'Angleterre. Que j'étais dans l'erreur, et quelle injustice je commettais à mon insu ! c'est à deux

f M. P. Forcftde, négœiant frençtif à la HaTane^ S Douaniers.

l^enoux, sur ces mêmes malle sfouillées par vous, que je me confesse et que je vous demande pardon, dignes douaniers de llle de Cuba. Là, toutes les formes de la grossièreté ont été épuisées, toutes les bornes de l'arbitraire atteintes* dépassées; là, on perçoit, on saisit, on tarife, on détruit comme on le veut et comme on rent^id« Le plaisir de ces messieurs est leur seule loif ainsi qu'on va le voir bientôt.

. D'abord il me fallut attendre toute une jour- Rée l'agent de service à qui j'avais été assigné comme part dé butin.

. Ce fut, en débutant, sa cigarette qu'il voulut achever de fumer eu paix ; puis, vint un ami avec lequel il prétendit causer et rire égalemenl çn paix; après , ce fut l'heure de la sieste qui um l'enleva... L'Espagnol, par nature autant qu« goût, ne se presse jamais; pour lui le temps n'est pasi, comme pour TAméricain, Vétoffe dont là vie est faite. Enfin, je commençais à désespérer, lorsque mon douanier revint et m'annonça par un signe qu'il daignait ouvrir mes malles. Jamais je n avais vu procéder d'une façon aussi. minulieuse, aussi blessante. On me fit payer des droits, et quels droits ! sur mes chaussures^ sur mes habits, sur mes livres et jusque sur moa argent espagnol... Je souffris tout en silence, parce que j'espérais les tenir un jour au bout de

^06ma plume,et qi^ je compr enais qu'alors le p\m grand châtiment serait de les peindre tels qu'ils sont< Innocente vengeance que le monde et les douaniers nous permettent volontiers» à nous autres» pauvres écrivains-

Le jeune havanais fut encore plus maltraité que moi, si c'est possible. Il avait apporté de Paris une fort belle collection de gravures sacrées qui# malheureusement, plurent fort à son argus : alors, comme cela se pratique ordinairement à la Havane^ Thonnête employé voulut les garder m dépôt, prétextant qu'il n'en pouvait admettre rintroduction avant qu'elles eussent été censurées. J'ai appris depuis que le plus prudent en cette occasion eût été de lés lui abandon- B^Tt mais je ne le savais pas alors et mon infortuné compagnon non plus à ce qu'il parait^ cari retranché dans son droit, il résista énergiquementt prétendant avec quelque raison, que la censure n'avait rien à voir dans le sacrifice d'A? brafaam, et que tous les ciseaux du monde n'em« pécheraient pas Ësaii de vendre son droit d'aînesse pour un plat de lentilles. Je commençais même à croire que mon ami l'emporterait, lorsque la scène changea brusquement, le douanier lui sauta à la gorge au moment où personne ne s'y attendait, et, le frappaBt au visage de son ignoble et sale main, le lit arrêter par les sol-

datdde garde, criant, d*un air indignée qu*on avait tenté de corrompre sa vertu en lui offrant de l'or pour laisser passer des gravures obscènes. L'insulte avait été publique, il eut été facile de produire cent témoins qui seraient venus, devant le juge> attester et flétrir les brutalités de cet homme. Aussi« un moment, mon compagnon eut-il la pensée d'y recourir, mais nous étant rencontrés quelques jours après, il m'ap* prit qu'il avait dû renoncer à toute poursuite.

— J'ai pris des renseignements, me dtt-fl alors, cet homme, d'abord banqueroutier frauduleux, enfui de Cadix, a été nommé inspecteur des douanes, par son chef, dont il est le bras droit.

— Mais cela n'empêche pas qu'il ne vous ait frappé publiquement et sans provocation, répliquai-je étonné.

Le jeune havanais sourit amèrement, et me répondit avec le même calme :

— Je vous dis que si j'étais assez fou pour l'attaquer en justice 9 je serais condamné aux frais et peut-être même à l'amende et à la prison.

— Du moins, ajoutai-je, vos gravures vous ont été rendues?

— Il les a gardées.

' — Pauvre ami f

— Dites, pauvre Havane !

' Êl, comme sur le steamer, son front roiigit, son œil brilla, puis, comme alors aussi, redevenant impénétrable et calme, il me serra la main et s'éloigna.

Ce fut sous rimpression encore récente de cette scène pénible, que je fis connaissance avec la ville de la Havane. Je n'étais donc pas disposé à une admiration eiclusive. D'un autre côté, si mes pensées s'élevaient avec ses maisons à terrasses, ses hôtels en marbre, ses places encombrées de riches équipages armoiries; il faut le dire aussi, des rues étroites sans trottoirs et sans pavés, ne répondaient guère à l'idée que je m'étais faite de la capitale des possessions espagnoles en Amérique. J'étais encore affecté, tout en me rendant à l'hôtel, par Todeur ^ nauséabonde du iosajo * exhalée des boutiques catalanes, et mes regards ne pouvaient s'habituer à ces fenêtres grillées qui donnent à la ville un faux air de prison. Mais ceci n'est que pour le premier moment, pour la première impression. Vienne à se montrer derrière ces mêmes grilles, ou ausommet deces balcons, vraies dentelles de pierre, l'éclair d'un bel œil créole ou la forme indécise d'une taille havanaise, et la prison se transforme aussitôt en une de ces de-

1 viande salée.

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