TOME I
Mais c'était là du latin , et Saint-Jutes est la demeure d une femme : il est vrai que j'aurais pu choisir l'imitation de Bertin :
Ce petit coin de ruoivert Rit plus k mes regards que le resti d« mottde,
OU celle de Ronsard :
... Quelque part que j'erre , Tant le ciel m*y soit doua , Ce petit coin de terre Me rira par sur tous.
ZI
Le parUdo de V Amitié est peut-être le plus riche du département oriental ; il en est certainement le plus curieux et le plus charmant. Joint à celui de la Andalusia établi sur le versant sud de la sierra Maestrai il comprend à ct^ile heure pins de vingt-cinq millions de cafiers. Cependant il n'a été mis en culture qu'en 1819. Ce fut un français, M. Prudent Casamayor, dont nous avons déjà prononcé le nom dans ce livre, qui acheta ces terrains incultes et déclarés incultivables par les habitants du pays. Il les divisa en concessions de dix caballerias ' et les vendit aux émigrés de Saint-Domingue. Il y a
1 La eaballeria de tierra équivaut à 324 tordeles carrées, la cordel «arrè à 576 varras de superficie.
— 48adonc une grande erreur dans cette opinion gé« néralement accréditée, que les partidos de te Amistad et de la Andalusia ont été exploités em même temps que celui de Limones assis sur les trois montagnes de la Candelaria, de Guaninica et de Zacatecas. On compte une yingtaine d'années entre leur mise en culture, et c'est par ce fait qu'il faut expliquer comment les terres de Y Amitié et de Y Andalousie sont fertiles et généreuses , tandis que cdles de lA^ mones sont depuis longtemps épuisées. Les eaféyères de ce partido sont aujourd'hui dans un état de complet abandon. Leurs anciens propriétaires ont transporté leurs forces sur un scA moins ingrat et presque tous se sont fixés sur le mont T auras et sur le mont Liban qui couron^ nentla magnifique baie de Guantanamo, à yingtcinq lieues est de Santiago.
En quittant Saint-Jules, nous primes à droite un sentier découvert d'abord, mais qui ne tarifai pas à s'enfoncer dans un bois frais et touffu^ an sortir duquel nous aperçûmes, au fond d'une Tallée, les vastes propriétés de don Domingo de Hérédia. Nous mîmes nos chevaux au galop, mais la surprise n'était pas possible; notre hôte avait placé des sentinelles sur tous les poiite élevés de son habitation, pour guetter notre arrivée* Dés qu'on nous eut découverte» il «ccou^
riit au-devant de nous avec cet air ouyert et ce franc sourire qui disent mieux que toutes les paroles du monde : « Soyez le bien-venu. » Il gronda néanmoins mon cher guide > dont Thabituelle imprudence, ajouta-t-il, m'avait exposé de nuit dans de vrais casse-cou. J'intervins et au nom de madame Dutocq prononcé par moi, la paix fut bientôt faite.
Nous trouvâmes madame de Hérédia dans son salon, assise î\ côté de sa mère, créole de Saint- Domingue, et entourée de sa famille qui se composait, pour le moment , d'une grande et belle jeune fille, d'un enfant au berceau qui agitait ses petites mains de joie, en voyant ses deux plus jeunes sœurs courir nous présenter à baiser leurs blondes tètes de séraphins. L'accueil de madame de Hérédia fut celui d'une mère créole, c'est-à-dire, simple et digne.
— Vous êtes arrivé trop tard , monsieur, me dit-elle avec un sourire de sainte; je vous attendais hier au soir et j'avais réuni pour vous recevoir toutes nos belles créoles de la montagne afin de cacher un peu la nudité de notre demeure coloniale.
Ces paroles étaient trop modestes. Don Domingo de Hérédia est installé à la Fortuna avec un luxe et un confort de grand seigneur qu'il est- Tout ce que la campagne lui donner il le
dépense à la campagne , n'imitant pas en cela ces hommes vaniteux qui prodiguent à la ville le fruit du travail des champs. D'ailleurs son sa^ ion ne fût-il pas meublé avec ce goût et cette profusion qu'on y remarque , qu'il eût été suffisamment orné à mes yeux par les portraits de ses fils , dont l'un , jeune homme de vingt ansi est capitaine du génie et a eu trois chevaux tués sous lui.
Dès celte première matinée , mon hôte me fit parcourir les alentours de sa demeure d'où Je vis le partido sous toutes ses formes ; ici par une échappée, là tout entier; sur la montagne» la merccd isolée, dans un fond les masses romantiques delà Zélie, mélancoliques séjours, tout pleins de sévères beautés. Mais ce qui étonna surtout en voyant ces caféyères suspendues aux sommets et aux flancs des mornes ou s'enfonçanf dans les profondeurs des falaises, c'est qu'il soit venu dans la pensée de ces hommes, d'établir leurs demeures , leurs fortunes , leur avenir en de pareils lieux. Ce n'est certes pas que la Montagne soit désagréable à habiter , aujourd'hui que sa solitude est peuplée de jolies femmes et que ces précipices ont disparu sous les richesses de l'agriculture. Mais il faut songer qu'il n'en a pas toujours été de même ; quç ce qui est champ de catiers à cette heure était bois impénétrables
11 n y a pas encore de longues années ; îl faut songer que pour y parvenir, les émigrés de Saint- Domingue ont été obligés de faire bien des lieues la hache dans une main et la boussole dans T autre, se frayant un passage là où nul être humain n'avait marché avant eux , par des montagnes hérissées de forêts et coupées d'abîmes.
Dès qu'ils eurent surmonté ces diflBicultés , ces impossibilités veux-je dire , rien ne devait , ne pouvait plus les arrêter, lis semèrent le travail et récoltèrent l'abondance dans ces mêmes lieux quela nature semblait avoir interdits à l'homme. En voyant la Montagne ainsi transformée par ces gigantesques efforts, on se découvre devant cette œuvre de génie et d'audace , qui eût élé insensée si elle n'avait été sublime.
Voyez ! que le regard aime à errer sur ces plaines assises au-dessus des nuages, sur ces champs de cafiers qui montent, descendent, paraissent, disparaissent^ se mêlent et se déroulent, offrant selon les mois de Tannée, les blanches nappes de leurs fleurs , seule neige intertropicale , ou le manteau vert de leur feuillage, tout parsemé des brodieries écarlates de leurs fruits. On admire aussi ces beaux arbres qui leur servent de cadre, les baobabs antiques et monstrueux, les jeunes clusias aux leuilles d'or pâle, les toits de chaume du nègre , qui
s'élèyent comme de pittoresques villages au milieu de cette magnifique verdure , et ce ciel si bleu , et cet air si pur des hauts plateaux , qui font de la Montagne TEden oriental de Cuba , comme San Marcos en est le Paradis occidentaK
A notre retour nous trouvâmes réunis à la Fortuna tous les habitants du partido. Celait une surprise et une trahison de don Domingo de Hérédia, car nous revenions de notre course dans une toilette et par une boue à compromettre toutes les grâces du monde. Les invités nous attendaient sur la terrasse; à quelque distance de là , j'aperçus une troupe déjeunes femmes habillées de rose et de blanc qui folâtraient sous un arbre séculaire : c'étaient des enfants de la Montagne , troupe légère et charmante, espoir et joie de ces vieillards » amour et orgueil de ces jeunes hommes qui les contemplaient avec bonheur.
A notre approche leur volée s'éparpilla et nous les perdîmes de vue pour les retrouver réunies dans le salon, plus fraîches et plus jolies. Dans cette première soirée passée au milieu d'elles , ce ne fut pas leur singulière beauté qui me frappa le plus : la beauté n'a point de patrie; ce ne fut pas non plus cette belle âme« que Dieu donne toujours à la Créole, sa fille élue et bénie. Non> mais bien ce qui ne fleurit ni dans les
— 457 ~ cœurs ni dans les bois ; ce que Tinstinct ne der vine pas et querhomme seul dispense, Finstracr ticm» une instruction solide et chrétienne, musi-* cale et littéraire. Comment avoit-on pu la leur procurer au milieu de ces forêts, dans un pays où tout mattre manque? Je cherchais à m'expliquer cette énigme lorsque mes regards tombèrent sur le groupe des mères, saintes femmes qui causaient à l'écart.
Dès que je fus présenté aux habitants de la Montagne je devins leur ami. Français pour la plupart, ils voyaient en moi un compatriote, un frère. D'ailleurs, pour ces natures énergiques et franches, la haine ou Tamitié se donne et s*accepte à la première vue. On leur plaît ou on leur déplait ; rarement ils reviennent de cette première impression.Quede chosesn'avais-jepas àrépondre àces hommes, enfants privésdesdouceurs du pays natal, exilés auxquels Tabsence avait rendu la patrie plus chère ! Je fus bientôt entouré d'un triple rang de questionneurs, et Tentrain de la conversation brisant les entraves de la contrainte et du décorum, tous se mirent à m'interroger à la fois sur la France, objet de leurs rêves, de leur amour, de leur vénération. Ceux venus d'Europe depuis peu d'années me parlaient , les yeux mouillés de larmes , de leur province, de leur village, du toit où vieil^
lii line mère qui attend, une sœar qui grandit. Et toas> passant à d'autres idées : il n'était pas vrai, n'est-ce pas, que la France eût faibli detant l'Europe de nouveau conjurée contre eflef L'Angleterre, n'est-ce pas, ne nous tra tuait pas à la remorque? Rien, autant que Texit, ne fend religieux au nom de la patrie, et le drapeau qui flotte sur nos monuments n'a jamais eu la magie du pavillon consulaire.
Le lendemain matin et Jes jours suivants ]e i*ecommençai mes excursions sur les habitations voisines. Je visitai tour à tour :
La Zéfie, appartenant à M- Yvonnet, un des habitants les plus estimés du Partido ;
La Caroline, à MM. de Lestapis frères , ces grands banquiers européens qui aident de leurs Capitaux ce partido presque tout français ;
Fitges , qui produit annuellement cinq mille quintaux de café ;
La Marianne, à M. de Moracîn, planteur intelligent et philanthrope, qui, avec une administration toute paternelle a obtenu, année commune, deux mille cinq ceuts livres de café pat tête de nègre ;
V Union, à M. A Thomas, père et doyen de Téniigralion de Saint-Domingue ;
La Fortunée, à M. Lamothe de Carrier, dans ' ' ^amille duquel Tesprit est un héritage ; ' ^
te Kentuchy, à restimable don AdUmuo Tw neot,
Lq Jdontebello, roc affreux dont la science de II. Girard fit un jardin charmant;
Et la Merced qui» comme une couronne de verdure et de fleurs, orne* au-dessus des nua^gest, le front nébuleux de la sierra Maestra.
Je n essairai pas de dire Vaccueil que je re^ çus dans celte agréable tournée* L'hospitalité créole ne peut se comparer qu'à celle d'Abraham» qui, selon l'expression du Père de l'é^glisoé allait à Theure la plus chaude du jouTt s'abriter sous le palmier ou le sycomore pour tendre de là le filet de l'hospitalité. Aussi je passai à la Mon^ lagne une sejnaine écoulée comme un jour. Elle fut cependant bien laborieuse, car je vou-^ lus profiter de mon séjour pour compléter mes études sur la race noire en observant les mœurs» là viCj les habitudes du nègre de cette partie de rtlé. Quoique ce ne soit pas encore pour moi le moment d'en parler^ je le dis en passant» par-» tout je le VIS nourri, vêtu, logé par le maître* Je le vis le dimanche sous un tamarinier» danser le bamboula, sa danse favorite, avec la négresse parée de sa plus belle jupe et de son plus beau madras. Je me suis assis mainte fois soûl son toit de chaume ; j'ai eu souvent de longues èàuserîes avec lui... Eh bien ! j*ai vu qu'il éiaii
profondément attaché au lieu , à ThabUation qui l'avait vu naître ; que l'en éloigner, c'était fan faire subir un véritable exil ; j'ai connu qu'il vénérait son mattre comme un être supérieur» mais qu'il le chérissait comme un père. Et , je vous le dis en vérité» le nègre est le plus h^irrax des hommes qui, toujours courbés yen la terre» soutiennent leur existence» en ouvrant son sein avec effort et en Tarrosant de leur sueur. I Le nègre est plus heureux que tous les paysans I de l'Europe que j'ai visités dans leur misère, et ' il SAit bien que l'Européen qui travaille de ses mains n'a pas en partage une plus large somme de bonheur que lui» car il l'a nommé» dans sa langue si pleine d'images : « Nègre blanc ! »
Je vis les mêmes choses sur toutes ces habita-tions> et je compris plus que jamais que le créole avait été mal connu, et souvent bassement calomnié. Oui» bassement calomnié» car, n'est-ce pas» la victime n'a jamais béni son bourreau? D'oà viennent donc les idées de tyrannie et de malheur que réveillent involontairement, chez l'homme juste lui-même» mais prévenu, les noms de colon et de nègroi de blanc et de noir? J'en ai cherché la cause, et je l'ai trouvée dans l'idée elle-même qu'emporte avec lui le mot : esclavage, et aussi dans les passions, les haines et les vengeances individu^îles; mais j9
fOQS le dis, et je voudrais le dire au monde Hitler : Le créote a le cœur bon et compatissantt rame généreuse et grande; celui qui m^ayaH reçu dans sa maison, était un homme instruit, un philosophe qui say ait répandre autour de lui le calme et le bonheur. Yirgile en eût fait son Yieillard d'OEbalie; le Christ, le chef de famille de sa divine parabole : Dieu et sa conscience en avaient fait un honnête homme.
Mais que n'ai-je maintenant la boudie d*or de ces élus de Dieu, qui ont révélé Virginie et Atala à la pensée humaine? Je vous dirais la Fille de la Montagne, grâce et beauté, comme je Favais rêvée, mais aussi bonté et charité; harmonie que l'Etre Inconnu, dans sa providence, a ordtmnée à Tesclavage, comme il ord(Hma la verdure et Tombre é^temelles au soleil de Téquateur, et les brises marines à l'atmosphère embrasée de ces lies.
Le matin, avant que les murmures et les odeurs assoupis se fussent réveillés aux pre-> miers rayons de Taurore , je commençais ma prraienade habituelle le long des cafiers en fleurs, j'errais sous les grands orangers entre-^ mêlés d'amandiers géants; puis à l'heure où \e soleil se montrait au dessus des sommets azurés qui s'élevaient à Torient, je venais m'asseoir devant la maison hospitalière; là» je Vivait
-4«hioM arrÎTer soos la galerie les eatmais écÊ wègm ifA m readaient an travai. Ds se Bàlearsjen josqa'ao wnmieiAaà^mmH ▼étoe, leur jeme inallresse mppwwi^ aait an nflieii d'ein> UBdis que sa nëre s'c fÊiHàmmim iatérienn éa néBage. Os < aacopf aient à elle, et sonvent les phv âgés a? aient à loi présentes*, atee le sonhait en an- Un, nne bdle leor 40% avaient eneHe snr leur roote. Puis venait Ttirale^ mère ée den générations. Tonte sa rie arait été longne praiiqoe d'amour materna. En T; desenCuits de sa flUe qoe leur père avait ean* AnlsenEnrope, die a^ait éla rt adopté na jenne nègre de lliahitatien, et nint et joor, eOe Ini i^ndignait les trésors dcsaboi^.
an partatt le repas du matin : la jiMme ne alpri imposait fflence à la troupe lNrojaote,dMt «mfent eHe venait de partager les joies; pids» appelant chacun par son nom, lui donnait nième sa part d'aliments.
- Sfifant iogénue et rieuae, eUe avait déjà i fri» toute la sublimité du rôle qu*elie avait i •A partage, et pour le remplir duis tous 1 tsMlff M iMMtfè avait v^ncu toutes ses dMien- IdiMs de jenne fil|e; son activité chrétienne MFfttt snraianté sa nenehalaaoe créole. Si elle li«ll et jeuait areç l'enfance, elle eaiwii
aussi essuyer ses pleurs, elle savait aussi trou-* ver dans son cœur de douces paroles pour les peines de Tâge adulte et pour celles de la vieillesse. En voyant les douleurs de la maladie s'endormir, les plaies du cœur se cicatriser à mesure que les mots coulaient de ses lèvres» moins modeste, elle eût soupçonné dans sa voix quelque divin secret.
Quand il fallut quitter la Montagne, je domiai le change à mes regrets par des projets de retour; mais les circonstances en décidèrent au* trement. Je trouvai à Santiago des lettres de France qui pressaient vivement mon départ. Même je dus songer à faire mes dispositions pour profiter du premier steamer anglais. J'allai prendre congé, les larmes aux yeux, des amis qui m'avaient reçu avec tant de bonté. Tous vinrent m'accompagner à bord. Je les vois encore me pressant dans leurs bras, puis quitter le navire en agitant leurs mouchoirs...
Je restai seul. Appuyé sur le bastingage^ le cœur brisé, je regardais, à travers mes pleurs, la ville et la terre qui décroissaient à l'horizon. Elles disparurent, et je n'eus plus de Cuba que le souvenir que j'en emportais.