‹ L'île de CubaChapitre 44 sur 54 · CHAPITRE Xr · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xr

TOTALE ▲ LA MQNTAGIfBr

DON pommq pE ^mtimA'

SOMMAIRE

Départ pour la Montagne. »— Plaine de Santiago. ^— Pueblo de Caney. <— Indiens. ^-^ Ascension. •— Ce que l'on voit du sommet de la CandeliÊria. — Voyage de nuit dans le corral de la Asomante. -^ Saini^ Jules, — Une perle enfouie. •— Soirée de famille à la Montagne. — Le mystère des fleurs. — • Le mont Hyméte. — ^ Une terre «nchantée. — Le partido de 1* Amitié. — Don Domingo de Hérédia, — La For* twM, — Transfiguration de la nature sous la main de l'homme. -* L'Eden oriental ; son peuple. — Tournée. — Hospitalité créole. -* Mœurs patriarcales de la Montagne. — Le nègre de la Montagne. — La jeune maîtresse. — • Retour à Santiago. — Départ.

Le lendemain du jour où^ j'avais diné diez le Consul belge, je reçus la visite de M* Joseph Dufourg auquel j'avais été présenté.

Sa démarche avait un double but , me faire une politesse et me procurer un agrément : il venait me proposer une excursion dans les montagnes primitivement exploitées par les anciens émigrés de Saint-Domingue, au nord-est de Santiago. Dans ritinéraije qu'il me soumit, nous devions nous arrêter sur plusieurs habitations avant d'arriver à la Fàrluna où il avait établi le centre de nos opérations. Cette caféyère appartient à son beau-frère, don Domingo de Hérédia sur la somptueuse hospitalité duquel il avait compté pour me faire oublier les fatigues du voyage*

Dès que j'eus accepté, je reçus la visite de moa h6te futur qui Tint renouveler en personne rinyitation de M. Dufourg, en ajoutant qu'il mettait à ma disposition sa voiture et autant de chevaux que je pourrais en désirer pour les amis dont je voudrais me faire accompagner. Comme on le voit, les habitants de Cuba ont une manière de faire les choses que Ton ne retrouve plus lorsqu'une fois on a quitté leur Ile.

Je prévins mon compagnon de voyage qu'il me serait plus agréable de faire la route à cheval et seul avec lui. Pour explorer avec fruit il faut éviter également d'être seul ou en nombreuse compagnie ; car alors ou Ton est distrait par ^Incessantes conversations, ou Ton rêve au fien de regarder. Le mieux est d'être deux et surtout jl^e rencontrer dans son compagnon» ce que J'ai ïrouvé dans le mien, un homme spirituel et prati(jue, connaissant bien le pays et s'étant ren<iu compte de tout ce qui s'y rattache à l'aide dç sages recherches et de constantes observations.

Nous étions partis de Cube un peu avant deuf I^eures de l'après-midi. Le soleil brûlait cette plaine triste et déserte qui sépare la baie d^ i^ontagnes environnantes. Cette naturp aride et comme incendiée produisit sur moi un éfl^t désagréable. Mop compagnon s'en aperçut. *

— K'aliêz pas croire au moins , se hàta-4-jl

de ji^e dire ^ que notre campagne s<^it toi^jouf |f^ compte ^p cet insti^nt, privée de yerdure ç|;de ciliiBirnie. Songez (|iie nous son^mes h la ^n de ttiàrs e|; au'il n'a pas plu depuis janvier. Vienne une de ces fécondantes ondées tropicales , et ce désert se cbaqgera pour notre retoi^r ne un laràin pjein d'ombrjige et de fralcjieur. "" Je doutai presque alors de ces parole^ , mais en repassant hujt jour^ piqs tard, par çptte mèmp piaf 06? JQ p^s 9?^ !C9?|i'^a!^l^r® ^e leur exactitude.

Après upe bonije heure de marçlje , pous ^tteij^nîqie^ le pueblo du Caney . Mon compagnqn ibéconseilia de m'y arrêter pour avoir une idée ^es natqrpls du pays qui habitent ce village. Nous les trouvâmes nonchalamment couchés sur 0es nattes ou occupés à finir quelques travaux j^pgsiers, dans )eurs cases d'une malpropreté rare. Dans ces hommes abrutis par la paresse , je cherchai vainement les caractères distinctifs des premiers habitants du pays. Je n*en fus point sifrpris , car on m'avait déjà parlé de cette jrace al^âjar^ie. Le Caney n'a plus d'inc^ien que le nom çtsi Ton remarque tou|ours sur la plupart ^es visages la couleur cuivrée des aborigènes , ç'|^ qù^ se son)^ mêlés qvec leg Espagnol? et les Africains. Toutefois lès habitants 'du Canéy conservent encore aujourd'hui une grande par-

tie des priTiléges accordés anciennement aux Indiens. De là pour eux, le titre de noble devenn bien illusoire, et un Protector de Indios qui ne leur estguèreplus utile; mais ce qui est toujours resté au Caney, c'est ce que Dieu seul dispense et que les hommes ne sauraient enlever, sat^npé*rature agréable^ son air frais et pur que les convalescents viennent respirer avec la vie.

Nous nous remîmes bientôt en route et nous commençâmes, en quittant leCaney, cette longue et pénible ascension qui natt au sortir du village et ne s'arrête qu'au manoir du comte de Saint- Inès posé comme un roc au sommet de la Candelaria *.

Depuis que nous avions abandonné la grande route , nous suivions assez lentement un chemin taillé en spirale dans le roc , autour de la montagne, ouvrage admirable tracé et exécuté par les premiers colons français. A mesure que nous nous élevions , Tborizon s'élargissait autour de nous.

Nous arrivâmes au sommet d'un morne d'où nous pûmes découvrir la rade et la baie de Cube, puis la ville elle-même se groupant en amphithéâtre aux pieds de sa cathédrale. Nous avions en outre et par-dessus la cime des monts , lés

t lloBtegae»

fertiles champs de cannes de Santa-Catalina à gauche ; à droite et un peu en arrière les habi-* tations abandonnées de Limones , tandis que devant nous, les premières montagnes delà Sierra Maestra nous cachaient, dans les profondeurs de leurs gorges^ les hardies plantations du quartier de TAmitié.

Je me laissais aller à mon admiration, lorsque mon compagnon m'interrompit pour me faire observer que la nuit approchait. A ce prudent avis je piquai mon cheval» mais la pauvre bête» déjà fatiguée; secoua Toreille et reprit son pas ordinaire après un temps de galop mollement exécuté.

— Votre cheval refuse, me dit mon compagnon en servant d'une expression technique, qui laissait deviner sa qualité d'ancien officier de cavalerie.

— Ce n'est pas faute de l'éperonner, répondis-je en excitant de nouveau, mais avec aussi peu de succès, ma monture indocile.

— Allons, je vois que nous serons obligés de nous arrêter en route et de réclamer l'hospitalité de quelque châtelaine de la montagne.

— J'enrage!

— Et moi j'en suis fort aise; car ce sera le moyen de faire briller à vos regards une de nos perles eufouies. Nous nous arrêterons k 3aint«

Jbleà, et Yoùd verrez dans la mattresse de cet lieux, une femme tout-à-fait supérieure , et avec laquelle vous aurez, j'en suis sûr, du plaisir à causer.

t^endant que j'accueillais cette proniésse comme une compensation, le soleil déclinait séa-* siblement à Thorizon. Bientôt il disparut toiit entier, et les ombres du crépuscule commencèrent à s'étendre progressivement et pat* couches nuancées, de la plaine à la cime des mornes. Celte heure est solennelle aux Antilles. Elle reniplit laitie de mélancolie, et la prédispose Hi une involontaire tristesse.

Le chemin montait toujours et devenait pliîs rapide â chaque instant. Nous distinguions à peine son tracé étroit ()ui tourne aux flancs b(Hses de la montagne. Le bruit monotone d'une sorte de cigale nocturqe, et La phosphorescence des mouches à feii étaient les seules révélation de là vie au sein de cette profonde solitude.

Nous marchâmes ainsi plus d'une heure d^iikl 1 onîbré et soùs les arbres, tantôt motitàût; lin- 1(61 descendant pour remonter encore.

Enfliî, après avoir passé et repassé la pe^ rivière de Bacanao, qui serpente eh replié nôiâdbreux au fond dû corrâl de la Asomatite, au monîeni bîi je jpérdaïs tout espÔlr d'^arrtver, ^ âbbîementà dé idhieïïs se ttrênt entetidre à ^|t^ "W distance.

^ Wbus sommes arrivés, me dit mon codipà^ ^âon, et une vive clarté, qui illumina brusque^ Êheht le feuillage au détour d'un coude obscut*i Aous annonça la poétique habitation de Saint-^ iiiléà. Le fils de la maisob vint en éclaireur ail fletaât de nous : il reconnut dans M.Dufourg ilti tieil attii de la famille, et ordonna de mettre leà chevaux à l'écurie, tandis qu'il nous conduisait â sa mère. L'accueil de cette dame fut affable et distingué- Il était huit heures du soir, la famille allait se mettre à table , nous y primes pIaÈ6 bommesinous eussions été attendus- Après le rôf)as, la conversation s'engagea, non au coind'Uà foyer pétillant, comme en Europe l'hiver, maià autour d'une table en acajou du pays, aumilieii de laquelle s'épanouissait un magnifique bou- «îuet dé fleurs européennes. Je les contemplai àVec bonheur et surprise, et tout en huniantleà parfums exotiques que leurs calices entr'ouvertS répandaient doucement, je cherchais à m'ex()lîquer leur présence en ces lieux.

Madame Dutocq me devina :

— Ce sont des fleurs de mon jardin, me ditelle, et le sourire qui naissait toujours sur les lèvres de Xean Jacques Rousseau, à la vue de sa jiervehche chérie, passa sur son visage.

Des fleurs à la poésie la transition eét tôiife faite. Pour passer de la linaigrettè & Làhia^tîiië»

et des brindilles de la Bugrane aux Orientale d'Hugo, il n'était pas nécessaire d'avoir cet esprit délicat et juste avec lequel notre aimable bôtesse analysa en se jouant les œuvres des écrivains du jour. Pour ma part, absent depuis tant de mois de Paris, j'ignorais la plupart des livres nouvellement publiés, et j'écoutais avec reconnaissance cette causerie spirituelle et littéraire, toute pleine de fines appréciations.

Le lendemain, je me levai à la pointe du jour et je courus ouvrir mes fenêtres. Aux parfums délicieux et bien connus qui pénétrèrent dans ma chambre, je compris à demi le mystère des fleurs européennes de la veille : 11 était réservé à madame Dutocq de m'en révéler l'autre moitié en me conduisant elle-même dans son jardin, long carré de terre clos par une haie vive, avec des plates-bandes disposées circulairement autour d'un tertre élevé. Ce petit monticule a reçu le doux nom de THymète; puis, entre les platesbandes, un clair ruisseau courait dans un lit de mousse^ et parfumait ses eaux limpides aux branches fleuries des vanilliers qu'elle humectait en passant.

En cette retraite odorante , j'ai pu admira les plus jolies fleurs de TEurope mêlant leurs formes, leurs couleurs et leurs parfums à ceux des arbustes de la zOne torride,

-—Madame, dis-je en promenant mes regards d'une plate-bande à l'autre» je le vois, Taîr frais et vivifiant de la montagne se prête merveilleusement à la culture de toutes les fleurs. Mais le climat ne suffît pas toujours; il faut encore desseins^ des précautions, une véritable science...

— A la nature tout, à moi rien, dit-elle en m'interrompant avec un sourire ; cette terre est enchantée...

— D'accord , madame ; mais vous êtes l'enchanteresse.

— Bravo! dit derrière nous, M. Dufourg qui nous écoutait sans que nous l'eussions aperçu , c'est bien d'avoir conservé votre galanterie de Parisien. Vous soupirez comme le rougè-gorge au soleil levant, mais le soleil levant nous indique aussi qu'il faut partir.

L'avertissement était sans réplique. J'allai prendre mon chapeau et je revins baiser la main que madame Dutocq me tendit affectueusement, non sans nous avoir fait promettre de nous arrêter de nouveau chez elle à notre retour.

Avant de quitter ce lieu si paisible et si beau, j*atirais voulu graver sur le tronc d'un de ces vanilliers ce vêts d'Horace,

Illo terranim mihi praeter omnes Angulut ridet,

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