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L'île de feu

L’état dans lequel il avait laissé Esther l’inquiétait profondément; mais, à sa grande surprise, il lui devenait impossible de concentrer sa pensée rebelle sur celle qu’il aimait, et, au milieu des tendres et tristes prévisions qu’évoquait son cerveau comme autant de noirs fantômes, il songeait aux moyens financiers qu’il ! aurait à employer pour réparer la brèche énorme qui venait d’être faite à sa fortune ; les angoisses de son cœur se fondaient dans des additions.

En vain il repoussait cette indigne préoccupation ; elle semblait puiser des forces dans les efforts mêmes I U 1

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qu’il faisait pour la chasser, et prenait place au chevet du lit où Fimagination du jeune homme lui montrait sa femme agonisante.

Comme la plupart des grands hôtels de Weltevrede, . la maison d’Eusèbe était précédée d’un cour sablée, toute plantée d’arbres garnis de fleurs ; dans cette cour, il y avait un kiosque, et, sur le plancher de ce kiosque, Eusèbe aperçut un homme étendu.

La figure de cet homme était trop caractéris tique pour qu’on l’oubliât, une fois qu’on l’avait vue.

Eusèbe reconnut Harruch.

Il s’avança vers lui, et, le poussant du pied, non pas pour le réveiller, mais pour le tirer de l’espèce d’extase dans laquelle il vivait habituellement :

— Que demandes-tu ? dit Eusèbe au charmeur de serpents.

— Depuis quand celui qui a appelé demande-t-il à celui qui obéit : « Pourquoi viens-tu P »

Eusèbe se souvint du rendez-vous qu’il avait donné au jongleur; mais, comme nous l’avons dit, — et cette disposition de son esprit s’était encore fortifiée depuis qu’il avait cru acquérir la conviction que la main de son mauvais génie n’avait pas dirigé la scène de Meester- CornéliSy — il lui devenait pénible de parler de Basilius.

— En ce moment, je ne puis t’entendre, dit-il à Harrucb, je te recevrai un autre jour.

La poussière de la route a desséché le gosier d’Harrucb, les cailloux ont déchiré ses pieds ; vas-tu

donc le remettre sur le chcmni à Theurc oh la nuit va envelopper la terre, pour qu’il ne puisse pas fuir le tigre l’il le trouve devant lui, pour qu’il ne puisse pas invoquer son Dieu, s’il en est menacé? Laisse-moi passer la nuit sous le vestibule de ton palais ; fais-moi donner un peu d’eau ; demain, je te débarrasserai de ma présence.

Tout ce qui rappelait Meestcr Cornélis était devenu odieux àEusèbe, et, bien que le jongleur, dont les conseils en forme de paraboles se présentaient en ce moment à sa mémoire, ne pût pas être soupçonné d’a\oir trempe dans le complot qu’il attribuait à Thsermaï, sa présence lui était désagréable. Cependant, il ne put se refusera une aussi modeste demande.

— Tu as raison, lui dit-il, et non-seulement je vais donner des ordres pour que l’on ait soin de toi, mais encore je vais t’envoyer le présent que je t’ai promis.

Harrucb reprit sans répondre sa place sur le plancher du kiosque; il semblait elfectivement brisé de fatigue, anéanti. Eusèbe passa et monta rapidement à la chambre d’Esther.

Tout y était en désordre, on n’y entendait que des cris et des sanglots; loin de s’améliorer, l’état de la malade avait été empirant.

Il était tel, que le médecin avait déclaré aux femmes qui la servaient qu’il ne répondait pas des jours de leur maîtresse.

Malgré toute l’énergie des stimulants qu’il avait employés, Esther n’avait pas encore repris connaissance. :

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Rien ne saurait peindre le désespoir d’Eusèbe lorsqu’il vit sa bien-aimée Esther dans un pareil état.

il avait acheté la vie de sa femme au prix du repos de toute son existence, et ce serait lui qui aurait été la cause de sa mort I

Il se demandait si ce n’était pas là le dénoûment que le docteur Basilius avait prédit à l’éternité de son amour pour Esther; il sondait sa conscience, il interrogeait ses souvenirs, il voulait violenter sa mémoire, savoir d’elle si, pendant le moment d’erreur qu’il maudissait, il n’aurait pas conçu l’effroyable projet qui devait lui enlever celle qu’il avait si miraculeusement conservée. Il ne trouvait dans son cœur que l’amour le plus absolu, que le dévouement le plus complet, et, cet amour et ce dévouement, il les accusait encore, il leur reprochait de ne point être aussi immenses que sa volonté les eût désirés ; il éclatait en sanglots, et ses sanglots étaient entrecoupés d’invectives qu’il adressait à l’être surnaturel dont il pensait sentir la main funeste dans tout ce qui lui arrivait.

Gela dura ainsi toute la soirée.

La nuit était venue, le pouls d’Esther allait s’affaiblissant.

Le médecin, consterné, fît appel au courage d’Eu sèbe ; il lui déclara que tout espoir de sauver la jeune femme était désormais perdu, qu’il était de son devoir de borner ses efforts à conserver les jours de l’enfant.

La douleur d’Eusèbe repoussa cette extrémité, et le

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médecin, ne pouvant rien obtenir, se décida h quitter Tappartement.

Lorsqu’il le vit partir, Eusèbe crut que tout était fini, il se précipita sur le corps de sa femme en jurant de ne point lui survivre.

En ce moment, la porte s’ouvrit et Harruch parut sur le seuil.

A la vue de cette sombre et étrange figure qu’encadrait un mauvais turban de toile grise, de cet homme drapé dans un immense haillon brunâtre, les femmes d’Esther poussèrent des cris de terreur.

Eusèbe releva la tête; mais il était tellement absorbé dans son désespoir, qu’il ne trouva pas un mot d’étonnement ni de reproche pour l’audace du guèbre; il lui semblait tout naturel que le monde entier prît part à son deuil ; d’ailleurs, les graves douleurs sont égalitaires , elles recueillent précieusement comme des diamants les larmes des pauvres.

Mais ce n’était point pour pleurer qu’Harruch était venu.

11 alla droit au lit d’Esther, et de son doigt toucha légèrement Eusèbe à l’épaule.

— Que veux-tu? lui demanda celui-ci.

Pour toute réponse, Harruch lui indiqua d’un geste la malade.

Eusèbe se méprit sur la signification de ce geste; derrière Harruch, il lui sembla apercevoir le spectre de Basilius,

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— Me Tenlever?... Jamais! s’écria-t-îl. Morte ou vivante, cettr». femme est la mienne!

— Je ne viens point vous renlever, ie viens vous la conserver.

— Toi? répliqua Eusèbe avecunregard de stupéfaction méprisante.

— Oui, moi; la pauvre herbe que les passants foulent aux pieds a des vertus qui la placent bien au-dessus de Tor que Ton ramasse parce qu’il brille.

— Alors, toi aussi, fit Eusèbe avec un ricanement funèbre, toi aussi, tu mets à prix le service que tu vas me rendre. Allons, que veux-tu? parle, mais sois modeste dans tes désirs, car, s’il te fallait ma vie, je ne pourrais plus te l’offrir, puisque je l’ai donnée déjà à ton ami Basilius.

— Celui que vous nommez Basilius n’était point mon ami. Je ne veux aucune récompense pour sauver votre femme ; c’est un crime de mettre à prix une existence humaine ; le soleil qui nous fait vivre nous marchandet-il ses rayons?

— Non, reprit Eusèbe avec découragement, j’ai assez de sortilèges et de maléfices comme cela ! Le malheur est entré dans cette maison par l’intervention du démon ; que nos deux âmes en sortent pour l’emporter avec elles ; la sienne et la mienne, peu m’importe ! mais je ne veux plus demander à la science fatale des mauvais esprits qu’ils opèrent en ma faveur un de leurs miracles.

— Pourquoi n’avez-vous pas toujours été aussi sage, aussi résigné ? Mais, rassurez-vous, je ne suis pas de ceux

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qui repoussent le sel, ce symbole de la sagesse et de Timmortalité ; ma science à moi est de ce monde, et, que j’aie le bien à faire ou le mal à accomplir, elle me suffît, ajouta Harruch en lançant à Eusèbe un regard où la haine se dissimulait si peu, que celui-ci sentit redoubler la répugnance qu’il éprouvait pour la charmeur de serpents.

— Non, dit-il, je ne veux pas de tes services, vat’en.

— Tu n’as pas le droit de me dire : « Va-t’en. »

— Et pourquoi cela?

— Que l’homme coupe la tige du mantéga, qui ne laisse après elle qu’un léger duvet que le vent disperse, c’est bien : Dieu l’a ornée de ses riches couleurs pour distraire tes yeux et t’amuser un instant; mais trancher le rameau du bànanier alors qu’il se penche sous le poids de ses grappes jaunâtres qui bientôt seront des fruits savoureux et utiles, c’est un crime.

La vérité de cette image frappa Eusèbe.

Les femmes d’Esther s’étaient rapprochées ; la terreur que leur avait causée Harruch à son entrée s’était dissipée.

Elles ne voyaient plus en lui qu’un de ces médecins indigènes qui sont populaires à Java, même chez les colons les plus riches ; toutes leurs sympathies étaient pour lui. Elle supplièrent Eusèbe de le laisser tenter la cure de la maladie , en appuyant leur demande des exemples les plus extraordinaires.

— Soit, dit Eusèbe; mais, comme je ne veux pas que

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cet homme, pour la sauver, se serve d’autres remèdes que ceux que fournissent la science ou la nature, il n’opérera qu’en présence du médecin européen.

A la grande surprise des femmes qui connaissaient la profonde répugnance avec laquelle les naturels livrent leurs secrets, Harruch consentit à ce qu’on exigeait de lui.

Une des femmes courut à la recherche du docteur hollandais.

Celui-ci accueillit en haussant les épaules la proposition qui lui fut faite ; cependant, dans l’état désespéré où était la malade, il pensa pouvoir permettre une expérience qu’il considérait comme inutile.

Harruch, qui, pendant toute cette scène préliminaire, avait conservé son attitude froide et digne, donna une liste de plantes médicinales que l’on s’empressa d’apporter.

11 ne demanda point à les manipuler lui-même, il donna des instructions aux femmes, qui en préparèrent un breuvage que l’on introduisit de force entre les dents serrées de la pauvre femme, et, quand le guèbre se fut assuré qn’elle en avait reçu une dose suffisante, il sortit delà chambre, calme, impassible, en homme certain des résultats, et alla reprendre sa place sous le kiosque.

A la grande joie d’Eusèbe, à la grande stupéfaction du médecin, l’effet des simples dont se composait le breuvage fut aussi prompt que décisif; les premières gouttes avaient à peine eu le temps d’agir, que la malade ouvrit les yeux sans qu’il restât sur sa physionomie des

traces de la terrible secousse qu’elle venait d’éprouver ; son regard chercha Eusèbe, et ses bras se tendirent vers

lui.

Faut-il l’avouer? Eusèbe, reçut avec une joie profondo l’assurance, que lui donnait le médecin, que sa femmo était décidément sauvée, Eusèbe n’eut qu’un regard froid et presque indifférent pour l’enfant qui avait failli lui coûter si cher. A présent qu’il le possédait, cet enfant lui semblait ne pouvoir jamais tenir les promesses de bonheur qui, depuis neuf mois, échafaudaient son existence future.

Jusqu’au réveil d’Esther, il la vit belle et sourianto malgré sa pâleur ; lorsqu’il fut assuré que la malheureuse scène de la veille n’aurait aucune suite fâcheuse, que rien ne viendrait entraver la convalescence, lorsque sa surexcitation fut calmée, il se retrouva dans l’état exact où il s’était surpris la veille en quittant le notaire. Seulement, la réaction fut en proportion de ce qu’avait été l’absorption, et, avec Esther sous les yeux, avec la main de la jeune femme dans la sienne, il ne songea plus aux dangers qu’elle avait courus, au nouveau miracle qui la lui avait conservée, il pensa à la perte énorme à laquelle il avait été contraint de se résigner, auxmojens qui se présentaient à son esprit pour la réparer.

Il demanda ses chevaux, prit son chapeau, et, sans que sa femme, qui ne songeait qu’à lui, hasardât une seule observation, descendit à son comptoir de Batavia sans seulement avoir l’idée de s’enquérir de ce qu’était devenu Harruch.

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Rien, du reste, ne put lui faire regretter la détermination qu’il venait de prendre, car, pour la première fois, les affaires se présentèrent à lui sous un jour favorable ; pour la première fois, il trouva à réaliser, avec des bénéfices importants, des opérations qui, la veille encore, ne semblaient devoir lui offrir que des résultats négatifs.

Il rentra chez lui tout joyeux ; pour la première fois, il faisait connaissance avec cette ivresse du succès qui dompte les natures les plus fortes, qui dérange l’équilibre des raisons les plus droites, qui trouble les cœurs les plus justes.

Il trouva Esther toute joyeuse de son côté; cependant, en apercevant son mari, la jeune femme simula une mine boudeuse qui rendait plus charmante encore l’expression riante de sa physionomie.

— Mon ami, lui dit-elle, j"ai de gros reproches à te faire.

— Ils seront les bienvenus; j’ai besoin d’un chagrin, ton heureuse délivrance me cause une joie qui m’épouvante, ditEusèbe, oubliant d’associer la vente heureuse d’une forte partie de cafés à l’inespéré rétablissement de sa femme; parle.

— Ohl s’il faut te faire la liste longue, je te dirai d’abord que j’ai trouvé fort mauvais que tu me quittasses dans un jour comme celui-ci.

— Je fais amende honorable, répondit Eusèbe en déposant un baiser sur le front d’Esther.

*— ■ Ensuite, continua celle-ci, comment n’as-tu pas eu

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ridée de m’amener pauvre homme qui, avec quelques herbes, avec ce quo vous appelez, vous autres, des remèdes de bonne femme, non-seulement m’a sauvé cette vie à laquelle je ne tiens que pour toi , mais encore l’a donnée à notre cher petit ange?

— Tiens,' c’est vrai I fit Eusèbe, j’avais complètement oublié ce pauvre Harruch. Où est-il?

— Il est parti.

— Parti sans que je l’aie remercié, sans que j’aie donné au service qu’il nous a rendu et à son désintéressement la récompense qu’ils méritaient?

— En ton absence, et lorsqu’on m’a appris ce qui s’était passé, j’ai cru pouvoir prendre l’initiative des remercîments; je l’ai fait venir.

— Ici? fit Eusèbe en rougissant, car il tremblait que le charmeur de serpents n’eût parlé à Esther de leur première rencontre; et que t’a-t-il dit?

— Pas grand’chose à mes remercîments ; un non absolu quand j’ai parlé de récompense que je le suppliais d’accepter.

— C’est étrange.

— D’autant plus étrange que, à l’exception d’un peu d’eau, il n’a rien voulu prendre des aliments que les domestiques lui ont offerts, ni quitter le kiosque où il avait établi son camp pour dormir sous notre toit.

— Je le ferai rechercher, sois tranquille, Esther, et nous parviendrons, je l’espère, à lui prouver notre reconnaissance.

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— Mais je n’ai pas fini, reprit la jeune femme,

— Qu’y a-t-il encore? demanda Eusèbe inquiet,

— Il y a que je vous donne le plus joli petit être qu’un père puisse rêver, un chérubin aussi blond, aussi frais, aussi rose, aussi gentiment potelé, aussi moucheté de petites fossettes que les anges qui encadrent cette image de la Vierge placée sur le maître-autel de l’église où l’on nous a mariés, et que ce père barbare et dénaturé commence tout d’abord par laisser mourir de faim le ravis-, sant cadeau que je lui ai fait.

— Que veux-tu dire ?

— Hélas! reprit la jeune femme, sur la joue de la-^ quelle deux larmes glissèrent silencieusement, tu sais bien que Dieu m’a refusé le suprême bonheur d’être mère deux fois, que, de par la Faculté, je ne dois pas laisser mon enfant s’abreuver de mon sang et de ma vie, qu’il m’est ordonné de céder ce doux privilège à une étrangère !

— Ah ! mon Dieu , une nourrice, c’est vrai ! s’écria Eusèbe. Mon Dieu, pardonne-moi, mais j’étais si troublé, si hors de moi ce matin, que je ne savais plus ce que je faisais.

— Vous êtes pardonné, répondit Esther, et d’autant mieux pardonné que votre indifférence ne nous a point empêchés de nous procurer la plus charmante nourrice du monde.

— Ah! fit Eusèbe; et qui s’est chargé de nous la trouver ?

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~ Qui I mais notre providence.

— - Je ne te comprends pas.

™ Je m’explique pourtant assez clairement; notro providence, n’est-ce pas ce pauvre homme qui s’est montré, dans sa simplicité, plus savant que le médecin, l’Indien enfin?

— Harruch! Harruch t’a amené une nourrice? dît Eusèbe stupéfait; mais encore, cette fille, faudrait-il la connaître, savoir où il l’a prise, d’où elle sort, ce qu’elle est!

~ Bah ! n’allez-vous pas croire que ce pauvre homme qui m’a donné ses soins voudrait empoisonner notre enfant? Le médecin l’a examinée et il a si complètement approuvé ce choix, que je ne redoute nullement votre réprobation; si vous voulez la voir, regardez.

En disant ces mots, madame van den Beek écarta un des rideaux qui entouraient son lit, et découvrit une jeune femme qui se tenait assise, l’enfant dans ses bras et ensevelie dans les plis du damas.

Cette jeune femme était une négresse ; mais sa beauté était si remarquable, qu’elle frappait malgré la nuance de sa peau, qui avait la couleur et le poli de l’ébène ; elle ne paraissait pas avoir plus de seize ans.

Sa figure était d’un ovale parfait, son nez aquilin, fm dans sa courbe, légèrement élargi dans le développement de ses narines, ouvertes comme celles du cheval de course, et, comme elles, légèrement empourprées ; sa bouche était un peu ronde, mais ses lèvres, rouges

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comme la fleur du grenadier, ne nuisaient point à la régularité de ses traits, que Ton eût crus empruntés à la statuaire grecque.

Sa maternité précoce ne lui avait rien enlevé de lasouplesse et de la grâce de sa taille.

Elle était coiffée d’une espèce de résille faite de menues pièces d’or, d’argent et de grains de corail, entre lesquels on voyait ses cheveux noirs, légèrement ondulés, briller comme s’ils eussent été taillés et filés avec du jais ; pour vêtement, elle portait un sacong de batiste blanche à fleurs rouges.

Eusèbe resta indifférent en face de cette apparition.

Elle ne lui rappela rien, elle ne lui fit rien redouter.

Le secret de sa sécurité était tout entier dans le bonheur avec lequel s’étaient réalisétîs les quelques misérables opérations de la matinée.

Les succès d’argent ont ceci de caractéristique quo celui qui les remporte acquiert immédiatement une confiance absolue dans ce qu’il appelle son étoile, et, si éprouvé qu’il ait été, jusqu’à un nouveau revers il croit àsoninfaillibité.

Il lui sembla bien un peu étrange qu’Harruch, le charmeur de serpents, eût des connaissances de ce genre; mais, lorsqu’on lui eût dit quo la jeune négresse avait appartenu à une riche dame de la colonie ; quo c’était d’elle que le guèbre l’avait achetée au nom^

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d'Esther ; comme elle convenait à sa femme, comme le médecin avait approuvé ce choix, comme le prix dont on Favait payée n’était point élevé, il ne fit aucune objection, et il la laissa devenir la commensale de sa demeure sans daigner s’en occuper davanta8;e.

IA FOI d’un croyant

Au moment de voir reparaître Argalenka dans cette histoire, nous sentons le besoin de dire quelques mots de l’origine de cet homme.

Il est impossible de préciser la date à laquelle les Javanais, que quelques savants ont crus descendus d’un colonie d’Égyptiens bannis de leur patrie, ont reçu de l’Hindoustan la religion de Brahma et de Bouddha ; les manuscrits indigènes établissent seulement que, vers l’année 76 de notre ère, le culte des habitants de la grande péninsule indienne était celui des insulaires de l’île de Java,

Ce fut vers l’année 1400, que Moulana-Ibrahim, célèbre cheik arabOf ayant appris que Its habitants d’une

coDtT*ée sî vaste et si populeuse étaient idolâtres, résolut de les converür.

L’exiguïté de ses ressources ne la^* permettant pas d’employer les moyens qu’avait préconisés le prophète, il pensa qu’avec l’aide de Dieu, deux beaux yeux pourraient autant pour sa gloire que le tranchant du sabre le mieux acéré. Il avait une fille d’une merveilleuse beauté, il s’embarqua avec elle et un nombre suffisant de serviteurs, prit terre à Disa-Leram, où il bâtit aussitôt une mosquée, et fit en peu de temps un grand nombre de conversions parmi le peuple.

Mais le but de Moulana-Ibrahim n’était pas atteint ; c’était un des puissants de l’île qu’il désirait rallier au culte du vrai Dieu, dans l’espoir que la population tout entière suivrait l’exemple de son chef; il envoya son fils au roi de Madjapahir, pour l’informer de sa visite, et se mit lui-même en route pour la résidence du monarque javanais.

Le roi de Madjapamr vint au-devant du cheik, le reçut avec de grands honneurs ; mais, ce dernier ayant offert au souverain une grenade dans une simple corbeille , le roi s’offensa de l’exiguïté de ce présent , et conçut un grand mépris pour l’homme qui n’avait à donner à son ami qu’un fruit aussi commun sur la terre de Java.

Moulana-Ibrahim s’aperçut de ce qui se passait dans l’âme du prince, et, après avoir pris congé de lui, il le quitta pour retourner à Disa-Lerain.

A peine fut-il parti que le roi de Madjapahir fut pris

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d’un violent mal de tete ; machinalement il voulut manger la grenade qui se trouvait auprès de lui, et, au lieu des grains savoureux et rafraîchissants qu’il cherchait sous son écorce, il vit avec étonnement qu’elle était remplie de magnifiques rubis. Il fit courir après Moulana-Ibrahim pour le supplier de revenir sur ses pas ; mais, si l’humilité est une vertu chrétienne, elle est en revanche peu appréciée des musulmans, et le nouveau missionnaire, offensé de l’affront qu’il avait reçu, refusa obstinément de rebrousser chemin.

En arrivant àDisa-Leram, Moulana-Ibrahim trouva sa fille malade, et, quelques jours après, malgré les soins dont il l’entoura, elle mourut entre ses bras.

En apprenant le malheur qui avait frappé le pauvre père, le roi de Madjapahir se rendit auprès de lui.

Il y avait trois jours que la jeune Arabe reposait pâle et glacée sur sa couche, trois jours que l’ange de la mort avait étendu sur ce beau corps ses ailes sombres ; mais on avait tant vanté au radjah cette merveilleuse beauté, qu’après le premier compliment de condoléance adressé au vieillard, le roi voulut contempler ce qui restait d’elle ici-bas.

On céda à ses instances, et, lorsqu’une des femmes de la jeune musulmane eut levé le voile qui cachait le cadavre, le roi de Madjapahir, ébloui, demeura quelque instants muet de surprise et d’admiration ; puis, se jetant à genoux, il demanda tout haut à Brahma de permettre à l’âme de la jeune fille de venir de nouveau habiter ce beau corps.

— Cesse d’invoquer tes dieux : ils sont d’or et d’ivoire et ne t’entendront pas ; le mien seul peut t’exaucer, lui dit Moulana-Ibraliim.

Le roi de Madjapahir, subissant alors une céleste influence, s’adressa avec ferveur au Dieu des vrais croyants et à Mahomet, son prophète, et, à la grande surprise de ceux qui étaient là, on vit le cercle de bistre qui entourait les yeux du cadavre s’effacer doucement, ses lèvres se teindre de rose, une légère rougeur empourprer ses joues ; ses cils longs et recourbés se relevèrent lentement et découvrirent ses grands yeux noirs, que l’on croyait fermés pour toujours. Elle tendit les mains au roi de Madjapahir, qui se fît musulman et l’épousa.

Vers l’an 1421, l’islamisme s’était répandu à Java d’une manière solide, aux dépens du brahmanisme et du bouddhisme, dont les temples magnifiques furent abandonnés et devinrent déserts.

Cependant, il reste à Java, du culte primitif des indigènes, autre chose que les ruines splendides des temples de Bramhanan, de Boro-Bodo, de Thandi-Siwou et de tant d’autres. Comme toutes les religions persécutées, celie de Bouddha a eu ses fidèles, cœurs d’or et de bronze , qui ont conservé , à travers les âges et malgré les tortures, la foi qu’ils avaient reçue de leurs aïeux.

Une tribu entière de sectateurs de Bouddha ou de beduis, comme les appelaient les islamites, habitait la province de Bantam.

Agriculteurs pour la plupart, ils étaient pauvres, doux

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et tranquilles, de iic~urs laborieuses et honnêtes; et cependant la main du régent, qui se retirait d’eux lorsqu’il s’agissait de les défendre contre quelque vexation des agents subalternes, leur était bien rude lorsqu’il y avait un impôt à lever, une prestation en nature à imposer ; soutenus par le spiritualisme de leur croyance, ils supportaient patiemment les misères de leur triste existence, dans l’espoir d’une vie meilleure, et désarmaient par cette vertu le mauvais vouloir, que souverains ou suzerains musulmans avaient héréditairement manifesté contre eux.

Thsermaï, que son éducation eût dû rendre plus tolérant, se montra, au contraire, plus tyrannique que ses prédécesseurs.

Ceux-ci avaient opprimé les beduis ; lui, il les persécuta.

Non content de doubler leurs redevances, il se plut à ravager leurs champs en y faisant passer ses meutes, en les traversant avec ses chevaux et ses éléphants ; il semblait que la vertu douce et humble de ces hommes fût pour lui un reproche avec lequel il avait hâte d’en finir.

Longtemps les beduis tinrent bon. Gomme les fourmis, lorsque la malignité d’un enfant a bouleversé leur frêle édifice, ils redoublaient d’activité et de labeur pour le reconstruire.

Sans se plaindre, sans protester, sans donner une pensée à des vengeances qui n’étaient pas dans leurs mœurs, ils relevaient les chaumières qu’un caprice du

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maître avait livrées aux flammes , ils confiaient de nouvelles semences aux champs que ses jeux avaient dévastés, prenant sur leurs nuits quand leurs jours ne suffir^aient pas à la tâche, et priant Bouddha de rendre à leur ennemi le bien pour le mal, comme des chrétiens auraient pu le faire.

Mais peu à peu cette énergie passive ne suffît plus à les défendre ; ils tombèrent un à un comme les fruits d’une grappe trop mûre ; la fièvre enlevait celui-ci, la fatigue tuait celui-là ; d’autres, pour ne pas tomber à la charge de leurs pauvres coreligionnaires, se voyant dénués de tout, s’enfuyaient dans les bois.

ku bout d’un an de ce système, la petite colonie était réduite de moitié.

Un individu de cette caste, qui avait (chose rare chez les beduis) passé la moitié de sa vie hors du pays natal, avait ramené de THindoustan, où il s’était marié, une petite fille sur laquelle, après la mort de sa femme, il concentra toutes ses affections, et qu’il aima follement comme l’avare son unique trésor.

A douze ans, cette enfant promettait d’être aussi belle que l’avait été sa mère, c’est-à-dire un des plus magnifiques échantillons de la race de l’Afghanistan.

Un soir, la jeune fille ne rentra pas dans la chaumière à l’heure accoutumée.

Son père pensa aux tigres, qui, dans cette partie de l’île, sont nombreux.

Il ne donna pas à son inquiétude le temps de grandir ; il se fit une arme d’un de ses instruments de labour, et.

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une torche à la main, sans se soucier sî, au lieu des débris pantelants de sa fille qu’il y cherchait, il n’y trouverait pas la bête féroce elle-même, il fouilla les buissons de la forêt.

Au jour, il les scrutait encore; en ce moment, il jeta les yeux autour dq lui et reconnut qu’il était dans les environs du dalam ou palais de Thsermaï.

Une idée soudaine illumina son cerveau.

Il avait calomnié les tigres; ce n’était point dans leurs repaires, dans leurs jungles, qu’il trouverait son enfant, c’était dans la demeure de son souverain.

Il se dirigeait de ce côté lorsqu’il rencontra un beduis, qui conduisait ses buffles au labour.

Le beduis lui raconta, qu’en revenant du travail, la veille au soir, il avait rencontré le confident de Thsermaï, qui emmenait la jeune fille.

Le père osa ce qu’aucun de ses coreligionnaires n’avait osé avant lui : il entra dans le dalam de Thsermaï, comme il serait entré dans le repaire des tigres, sans pâlir et sans frissonner.

Il s’adressa au premier des serviteurs du rajah qu’il trouva sur sa route, et lui demanda avec ses larmes, avec ses supplications de père, qu’on lui rendît son enfant. L’homme lui rit au nez, et ses compagnons qui accoururent l’imitèrent; chacune de ses plaintes eut un sarcasme pour écho ; puis, comme le bruit pouvait troubler le repos du maître, on le battit jusqu’à ce qu’il restât sur la place, et on le jeta hors de l’enceinte.

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Lorsque le veillard revint à lui, il ne songea pas à rentrer dans sa chaumière, vide de son enfant, privée de ce qui en était la lumière et la joie, elle lui semblait devoir être plus horrible et plus odieuse que le désert; il se releva, dit adieu au vallon qui Favait vu naître, jeta un dernier regard au palais d’où s’échappait en ce moment un bruit de tambourin et d’instruments, et s’en alla retrouver ceux de ses frères qui avaient cherché un asile dans la solitude des forêts.

Nos lecteurs ont déjà deviné que ce père, ce vieillard était cet Argalenka que nous avons vu demander à un caprice delà fortune de quoi tenter la cupidité du prince javanais, de quoi payer la rançon de sa fille.

Seulement, il s’était trompé en supposant qu’Arroa était entrée tout d’abord dans le harem de Thsermaï.

Le confident de son souverain l’avait enlevée pour lui-même.

Ce n’était qu’après avoir passé près de deux années dans la maison du docteur Basilius, à Batavia, que, comme nous l’avons vu, elle avait été amenée au prince javanais.

Dans la soirée qui suivit le jour où madame van den Beek était devenue mère, Argalenka cheminait sur la route qui conduit de Tangerang à Jasinga.

La nuit était venue, une de ces nuits tièdes, parfumées, comme on n’en connaît que sous les tropiques.

La brise de mer rafraîchissait un peu l’air et passait sur Java en s’imprégnant des suaves senteurs des arbres

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odoriférants de ses forêts, en chassant devant elle les vapeurs brûlantes qui s’élevaient de la terre calcinée par les feux du jour.

Tout était silence.

Le hurlement du chacal cherchant sa proie sur le bord des rizières, le cri strident du gehLo troublaient seuls le majestueux repos delà nature.

A la lueur fauve qui, même en l’absence de la lune, éclaire à demi ces belles nuits, on apercevait la silhouette confuse des arbres du vallon, les nappes grises des plantations de caféiers, et, à l’horizon, les crêtes élevées du Panderango et du mont Salak, qui se découpaient en noir sur le ciel.

Insensible à lamagniücerce et au charme qu’il eût pu trouver dans le sombre panorama qui se déroulait autour de lui à mesure qu’il avançait, Argalenka semblait concentrer toute son attention sur les cimes inaccessibles de ces dernières montagnes, vers lesquelles il tournait sans cesse ses regards, de même qu’il dirigeait ses pas vers leurs premières pentes.

Brisé par la fatigue de la marche, comme cela se voyait à l’inclinaison de son buste, aux mouvements saccadés de ses jambes, il semblait se retremper en contemplant le but auquel il voulait atteindre; mais la route était longue^ la tâche était ardue, et la surexcitation qui le soutenait ne faisait à la longue qu’épuiser ses forces de plus en plus.

Cependant, il ne s’arrêtait pas; il marchait toujours, et toujours il regardait le mont Salak, lorsqu’une pierre,

qui se trouva sous ses pieds, le fit trébucher et tomber; et le vieillard, quand il voulut se relever, se sentit tellement épuisé, que, tout en se le reprochant, car il paraissait pressé d’accomplir sa route, il résolut de prendre un peu de repos,

Argalenka ne semblait pas se résigner aisément à interrompre son voyage; plusieurs fois, il tenta de se remettre en route, et, lorsqu’il eut reconnu l’inutilité de ses efforts, il s’écria en levant les bras vers le ciel et avec un accent douloureux :

— Roi de l’univers I seigneur des dieux et des grands hommes, je t’invoque, Bouddha I Que ta main s’étende vers moi et me soutienne pendant le chemin qui me reste à parcourir pour aller retrouver ceux qui m’attendent!

Argalenka n’avait pas achevé ces paroles, qu’il entendit à dix pas de lui le sifflement bien connu du cobracapello, et qu’il aperçut une ligne noirâtre qui traversait la route en serpentant.

11 ne fit pas un geste de frayeur, pas un mouvement pour fuir le terrible reptile.

Mais celui-ci ne cherchait pas une proie, il fuyait, et le beduis le vit aussitôt disparaître dans les broussailles.

Presque au même instant, les épis de maïs, qui bordaient le chemin du côté où était venu le cobra-capelio ondulèrent; un homme en sortit et s’arrêta sur le bord delà route.

Cet homme, c’était Harruch.

Il aperçut Argalenka et demeura un instant immo-

Il 2

26 l’ile de feu

Ijile, cherchant à reconnaître celui qu'il voyait assis dans la poussière.

— Que fais-tu là? dit-il enfin.

— J’atteiicls, répondit le beduis, que l’appel que j’ai adressé à Bouddha soit entendu ; qu’il m’envoie la force qui me manque ou un homme qui aime mieux trouver une bonne action à faire qu’un trésor à acquérir.

Harruch n’écoutait la réponse d’Argalenka qu’avec une profonde distraction; il semblait occupé à reconnaître la trace que le reptile avait laissée sur la poussière, et, avant de répondre au beduis, il la suivit, la tête penchée sur le sol, jusqu’à l’endroit où le cobra avait quitté la route ; alors seulement, il se rapprocha de celui qui l’avait imploré

— Mais, dit-il, il est impossible de'gagher les montaT gnes Bleues cette nuit ; tu n’as pas songé que, lorsque tu aurais traversé Jasinga, tu entrerais dans les bois du Lebak, et qu’il y a là tant de bêtes féroces, que Bouddha et Mahomet eux -mêmes n’en sauveraient pas leurs os.

— Fussent-ils remplis d’hommes acharnés à ma perte, ce qui serait bien autrement à redouter que les bêtes féroces, j’irai où j’ai à aller.

— Quel puissant motif te fait braver ce danger ? J’hésiterais, moi qui suis un favori des Dadoung-Awou, les bons génies des chasseurs, moi qui fais métier de les aller chercher dans leurs repaires les plus secrets et les plus ténébreux.

Argalenka ne répondit pas.

riaiTiich ne sembla point se formaliser de la réserve que voulait conserver le beduis.

— C’est ton secret, se contenta-t-il d’ajouter.

— Non, reprit Argalenka, le suppliant n’a plus de secret, son cœur appartient à celui auquel il demande la vie; d’ailleurs, pourquoi cacherais-je mes desseins? Mon cœur est pur comme l’eau que Dieu a mise dans la tige du ravenalia, l’arbre du voyageur.

— Bien, ditHarrucb en interrompant Argalenka, ta confiance ne sera point trompée; je jure de faire pour toi ce qu’un pauvre homme peut pour un homme plus pauvre encore que lui, de t’assister de ce que je possède, de ma force et de mon courage ; mais épargne-toi la peine de me raconter ton histoire, je te connais, continua Harruch, qui, depuis quelques instants, avait regardé le beduib avec une grande attention.

— Tu me connais? dit celui-ci.

— Oui, tu t’appelles Argalenka, tu as fui de ta chaumière parce que le confident de Thsermaï avait enlevé ta fille ; tu es venu, il y a deux jours, à Meester-Cornelis; tu as dépouillé le Chinois, et son or, tu l’as offert à ton prince pour qu’il te rendît ton enfant; il l’a refusé et tu es r arti; tu es rentré àWcltevrede, et, le lendemain, tu 13 promenais sur la place du Gouvernement , attendant l’cuverlure du palais. Tout cela cst-Il vrai ?

~ Tout cela est la vérité, répondit Argalenka.

— Bien ; maintenant, écoute la fin. Le treizième jour du mois de katigo, des hommes, Javanais, Bouquis, Chinois, Malais et Mores étaient réunis dans la forêt de

l’ile de feu

Tjivadal, et, là, ils ont parlé entre eux de massacrer le maître de Tile; le beduis Argalenka, caché dans le tronc vermoulu d’un liquidambar qui, depuis une année, lui servait de retraite, avait tout entendu, et, si Argalenka attendait l’autre jour sur la place du Gouvernement que la maison du sultan blanc fût ouverte , c’est qu’il voulait raconter à celui-ci ce qu’avaient dit ces hommes.

— C’est vrai, repartit Argalenka; ma religion me commande d’empêcher autant qu’il est en moi l’effusion du sang des créatures, qui toutes sont sorties des mains de Bouddha.

— Oui, reprit Harruch; mais, situ étais aussi pressé de remplir les préceptes de ta loi, c’est aussi parce que, dans la forêt de Tjivadal, tu avais reconnu Thsermaï, et cependant, il est une autre parole de Bouddha qui dit : (( Tu ne feras point de mal à ceux qui t’en ont fait. »

Argalenka baissa la tête et ne répondit pas. '

— Bien mieux, une minute a suffi pour que tu oublies le second commandement de ton Dieu comme tu avais oublié le premier ; pendant que tu regardais le soldat vêtu de bleu et de jaune qui se promenait devant les arcades du palais, un homme t’observait, un Malais, vêtu en marin. Cet homme s’approcha de toi et te dit: (( Argalenka, veux-tu revoir ta fille? » Tu tressaillis comme tu tressailles en ce moment, et tu répondis : « Pour avoir encore un baiser de mon enfant^ je donnerais ma vie. » Tu ne songeais déjà plus à exécuter le commandement de Bouddha, à empêcher que le sang

l’ile de feu 29

de ton semblable ne fût répandu, pas plus que je ne songe à arrêter le cours de la Tjiliwong.

Argalenka ne s’arrêta point à cette dernière phrase du guèbre; il l’avait écouté tout haletant d’angoisse.

— Oui, répondit-il, oui, il m’a promis de me faire revoir mon enfant; tu l’as entendu, toi, et tu peux en témoigner. Comment veux-tu que je songe à autre chose que ma douce Arroa, que les caresses que va encore i^ucourer son vieux père? Car, à présent que tu le sais, que tu sais que c’est elle que je vais retrouver sur le mont Sadjiva, qu’elle va être là, qu’elle va m’attendre peut-être... Mon Dieul si je n’arrivais pas, elle pourrait croire que je ne l’aime plus. Tu ne refuseras pas de m’y conduire ; un père qui veut revoir son enfant, c’est sacré, cela, pour tous les hommes, pour tous les peuples, pour tous les dieux ! Allons, allons, aide-moi à me mettre debout, aide-moi à dompter ces jambes rebelles; soutiens-moi, et, s’il me trahit encore, ce corps, laisse-le sur le chemin, mais ouvre sa poitrine, prends son cœur et porte -le à celle qui le remplit tout entier.

— Argalenka, dit gravement le charmeur, Arroa né t’attend pas sur le mont Sadjiva.

— Tu te trompes, homme, c’est impossible; le Malais m’a dit : « Va attendre ta fille sur le mont Sadjiva, à l’étable Gaugang-Badak, à l’endroit où commencent les cimes escarpées ; avant que le soleil ait teint cinq fois de pourpre les cimes bleues, Arroa sera dans tes bras; la plainte du vieillard m’a touché, et j’obticn-

l’ile de feu

drai de Thsermaï qu’il fasse ce que je désire. )) C’est ainsi qu’il a parlé ; il n’aurait pas voulu me tromper. Et, aussitôt qu’Arroa aura su qu’on lui permettait de presser encore dans ses bras son vieux père, elle n’aura eu garde d’y manquer ! C’est que tu crois peutêtre, toi, que ma fille ne m’aime pas î — O mon Dieu 1 s’écria le vieillard en s’échauffant tout seul, comment peut-on penser cela? — Si tu nous avais vus dans notre chaumière, le soir, lorsqu’elle me demandait la bénédiction! C’étaient des baisers, des caresses qui ne pouvaient prendre fin; et, le matin, cela recommençait encore! Elle était si jolie, mon Arroa, si belle, que tu l’eusses prise pour la fille d’un génie plutôt que pour celle d’un pauvre beduis ! Non, ne dis pas cela, homme; dis plutôt que, comme moi, elle a passé la nuit à écouter les battements de son cœur, à leur entendre prononcer mon nom, comme les battements du mien me disent le sien depuis que j’ai quitté Weltevrede ; dis cela, dis qu’elle viendra, dis qu’elle m’aime ; cela ne doit pas te coûter, puisque c’est la vérité, puisque tu dois le croire... Et tiens, si tu ne le crois pas, dis-le encore, par pitié pour le pauvre beduis qui te le demande à genoux! Me prouver le contraire me tuerait, comme je mourr^ aussi si, après tant d’espérances, je me vois enlever le bonheur qui, depuis seize heures, a failli me rendre fou.

Cette plainte d’Argalenka perça la rude écorce qui entourait le cœur du guèbre; il prit la main du vieillard avec plus d’expansion qu’il n’en témoignait d’habitude.

l’ile de feu

— Je ne dis pas qu’elle n’aime plus celui qui lui a donné la vie, dit-il, mais je n’affirmerai pas non plus qu’elle lui ait gardé sa tendresse. Ce dont je suis certain, ce que je suis prêt à affirmer sur la foi du serment, c’est que ce n’est pas elle que tu trouveras au rendez-vous que le Malais t’a donné.

— Qu’y trouverai-je donc, alors?

— Deux kriss qui enseveliront dans ton cœur le secret des réunions des bois de Tjivadal I

— Ma fille ! ma fille ! s’écria le pauvre père avec une expression navrante de désespoir, et comme si, dans la mort qu’Harruch lui montrait suspendue sur sa tête, l’idée d’être encore séparé de son enfant l’avait seule frappé.

— Ta fille est chez le rajah : Basilius te l’avait enlevée; après sa mort, Thsermaï l’a prise.

Argalenka cacha sa figure entre ses mains.

— Mais, continua le guèbre, dont, en ce moment, la voix ne décelait plus aucune émotion, est-ce que le maf que l’on t’a fait n’excite pas en toi un autre sentiment que celui d’une vaine douleur?

— Que veux-tu dire?

— Est-ce que, pour ton cœur blessé, la vengeance ne serait pas un remède, comme le dadjah en est un contre la morsure du serpent ?

— Hélas! reprit le pauvre vieillard, aimer ma fille, voilà tout ce que je sais, et mon cœur est tellement plein de cette pensée, qu’il n’y a pas p]ace pour une autre.

h'îhE DE FEU

Père, tu as sur ton front une couronne de cheveux blancs ; si tu as vécu parmi les hommes, tu dois donc les bien connaître. — Ton regard s’arrête- t-il donc à la prunelle de tes yeux? Tu es pauvre, et ta fille vit dans la splendeur ; tu te reposes sur le chemin, et elle habite un palais; comme moi, tu as laissé la moitié de ton sacong aux buissons des forêts, les habits d’Arroa étincellent comme les flots aux rayons du soleil. Que peutil y avoir encore de commun entre elle et toi?

— Ne parle pas ainsi : tu blasphèmes Dieu dans l’ammur des enfants pour ceux qui leur ont donné l’être.

— Si fait, je parlerai ainsi. On t’a écrasé, et je veux que tu te redresses; on t’a frappé, je veux que tu relèves la tête. Si l’amour de ta fille ne t’appartient plus, songe à ceux qui te l’ont enlevée, et, dans ta haine comme dans ta tendresse, tu trouveras d’ineffables douceurs.

— Bouddha nous a mis sur la terre pour aimer et non pour haïr.

— Bouddha n’est qu’un mot, poursuivit le guèbre; montre-moi ton Dieu comme je te montrerai le mien; le vrai Dieu, c’est le soleil qui nous a donné le feu. Regarde ce volcan, continua Harruch en désignant au beduis les sommets du Panderango qui dressaient dans la nuit leurs crêtes rougeâtres ; regarde ce volcan qui ne brûle que pour détruire et pour ravager ; c’est Dieu cependant qui l’a allumé dans les cavités de la montagne I Ainsi il veut qu’il soit des passions qu’il a mises dans notre âme.

l’ile de feu

— Puisque je te dis, homme, que j’ai beau chercher, je ne puis trouver de haine dans l’âme que j’ai reçue de Bouddha.

Harruch frappa du pied avec impatience.

— Argalenka, le Malais qui t’a promis de te rendre ta fille t’a menti.

— S’il a agi ainsi, je le plains, et je prierai Bouddha de lui faire connaître le prix de la sincérité.

— Argalenka, je te l’ai déjà dit, de la maison du docteur franc, Arroa a passé au harem du rajah.

— L’amour de son père saura la purifier.

— Argalenka, cet homme t’a ravi le cœur de ton enfant ; l’esprit de ta fille est devenu la proie du démon.

— Bouddha est tout-puissant, son souffle balaye les démons comme le vent chasse les feuilles de la vallée.

— Va donc, vieillard insensé, va sur le Sadjival tes yeux n’y verront que les murs de la vieille étable abandonnée, que les touffes des papayers et des mangoustans qui verdoient; tes oreilles n’entendront que les cris des habitants de la solitude qui sentiront auprès d’eux une proie facile. — Alors, tu regretteras trop tard de n’avoir pas écouté celui qui te tendait une main loyale et qui seul pouvait, sinon te rendre le cœur de ton enfant, du moins rassasier les regards du père de la joie de contempler celle qu’il a engendrée.

— Toi, toi! s’écria Argalenka oubliant sa faiblesse et se redressant sur ses jambes comme si elles eussent été des ressorts d’acier. Merci, Bouddha, merci de m’avoir

l’iLE DE FEU

entendu, de m’avoir envoyé cet homme! Je la verrai! Ab lia joie m’étouffe ; mes larmes, qui coulaient si facilement tout à l’heure, s’arrêtent à mes paupières et les brûlent! — C’est à toi que je devrai ce bonheur, j’avais reconnu tout de suite que tu étais bon.

L’obscurité empêcha Argalenka d’apercevoir le sinistro sourire que cette phrase fit passer sur les lèvres d’Harrueb.

— Oui, reprit ce dernier, si elle n’est pas venue à toi, nous allons essayer d’aller à elle.

— Quand partirons-nous donc? demanda le vieillard. Il me semble que voilà bien du temps que nous perdons. Oh! c’est que je redeviens comme j’étais lorsque tu m’as rencontré, trouvant que l’oiseau du matin était bien lent à pousser le cri par lequel il salue le jour. — Arroa, mon enfant, je vais donc te revoir !

— = Oui, mais j’y mets une condition.

— Laquelle? parle; faut-il te donner mon sang? faut-il te donner ma vie ? faut-il marcher dans le feu jusqu’à elle? Tu n’as qu’à dire, et ce que tu voudras, je le ferai ; toi qui as eu pitié de ma douleur, tu dois savoir ce que c’est qu’un père.

— Ecoute, je suis comme toi une victime, mais non point une victime triste et résignée comme toi, et, lorsque Harrucb a été offensé, comme le tigre affamé n’entend plus que le cri de ses entrailles, lui, il n’écoute plus que sa haine ; il marche vers sa proie d’un pas sûr, rampant s’il faut ramper, se cachant sous les halliers tant que l’heure n’a pas sonnée mais toujours prêt à

l’ile de feu 35

bondir et à déchirer de ses ongles d’acier les imprudents qui ont excité son courroux.

— C’est impossible; mon Arroa, ne pas reconnaître son père ! dit le vieillard avec un sourire d’un ineffable expression.

— Pourquoi hésiter alors à faire un serment qui no t’engage pas ?

— Et que veux-tu de moi ?

— Unhomme,si fort etsi vaillant qu’il soit, n’est qu’un homme ; il peut mourir, et sa vengeance avec lui , or, je ne veux pas que ma vengeance meure. Donc, tu vas jurer par le temple deBoro-Bodo, tu vas jurer de m’aider dans mon œuvre, de m’y seconder de toutes tes forces, si ce que je t’ai annoncé est vrai, si ta fille ne voit plus en toi qu’un étranger, un vil mendiant.

— Ce serment. Bouddha le repousse : je ne te condamne pas, Harruch, mais tes vues ne sont pas les miennes; tu as raison en te comparant au tigre des grands bois si, comme lui, ce n’est que dans le sang que tu te désaltères; moi, j’ai foi dans la justice de celui qui m’a placé sur la terre; comme j’ai fait mon possible pour suivre sa loi, je crois qu’il se chargera de ma cause, qu’il punira s’il faut punir, qu’il me vengera si je dois être vengé, et je remets ce soin entre ses mains. Mais, parce que je refuse de faire ce que mon Dieu me défend, est-ce une raison pour que le bonheur que tu m’avais promis, tu m’en prives, pour que tu n’aies approché de mes lèvres la coupe riante du bonheur que pour me faire mieux sentir les angoisses de la soif 2

— Non, répondit brutalement Harruch, je t'ai dit mes conditions, tu n’as pas voulu y souscrire, vieillard insensé, je t’abandonne; prie Bouddha de te rendre ta fille, et n’attends plus rien d’Harruch.

— C’est ce que je vais faire, répondit le vieillard avec une douloureuse résignation ; je suis misérable, isolé, abandonné de tous; je n’ai plus la force de soulever mes mains débiles, mais ma cause est entre les mains de mon Dieu, et j’espère de lui la punition des méchants.

— Moi, je n’espère qu’en moi, repartit Harruch en ressemblant les plis de son sacong pour se remettre en marche ; c’est mon bras qui frappera ceux qui m’ont frappé. Adieu.

En achevant ces paroles, Harruch s’éloigna à grands pas, laissant Argalenka là où il l’avait trouvé, c’est-àdire agenouillé dans la poussière de la route.

Depuis le départ du Malais, Thsermaï n’avait cessé de songer à la menace qn’il lui avait laissée pour adieu.

Loin de se résigner à la séparation que Noungal lui avait fait envisager comme inévitable, à chaque jour qui passait il se trouvait plus épris des charmes d’Arroa, et il se demandait par quel moyen il arriverait à se soustraire à l’incommode tutelle de l’homme qui avait éveillé en lui des rêves d’ambition auxquels il voulait bien ne pas renoncer, mais sans leur sacrifier la belle Hindoue.

Tous les intervalles que lui laissaient ses plaisirs, il les consacrait à réfléchir aux moyens qu’il aurait à employer pour' arriver à ce résultat; mais Noungal ne lui semblait pas un homme que l’on pût braver impuné-

l’ile de feu

ment; il ne songeait qu’avec terreur à la singulière puissance de cet être surnaturel, au terrible secret dont il était possesseur, et, superstitieux comme tous les Javanais, malgré son éducation, il repoussait avec épouvante les pensées tumultueuses qui se pressaient dans son cerveau, tremblant que l’œil du Malais ne pût lire dans son cœur comme il lisait dans les mystères du passé.

Un jour qu’il était plus rêveur que de coutume, que son front était sombre, son regard soucieux et sa lèvre plissée, que ni la danse ni les sourires de ses femmes n’avaient pu le distraire de sa préoccupation, il descendit dans les jardins qui entouraient son dalam, et se promena tout pensif sous leurs ombrages.

Il avait avec lui la panthère noire que nous avons déjà vue apparaître dans cette histoire, magnifique animal au poil soyeux et lustré, aux yeux jaunes et brillants comme des topazes. Elle le suivait pas à pas comme un jeune chien, frottant de temps en temps sa tête monstrueuse contre la jambe de son maître, déroulant doucement les longs anneaux de sa queue, quêtant une caresse avec une grâce et une coquetterie féminines.

Au moment où Thsermaï suivait une allée longeant le treillage de bambous qui séparait le parc de la forêt et servait de rempart contre l’invasion des bêtes féroces, à l’extrémité de cette allée, il aperçut un homme qui escaladait la frêle clôture.

Les pensées lugubres auxquelles le Javanais était en proie en ce moment même ne le disnosaient point à Il 3

l’ile de fe

rindulgence ; il se retourna vers sa pantnère, lui indiqua rhomme et l’excita de la voix ; l’animal releva la tête, aspira bruyamment l’air par ses larges naseaux, s’accroupit une minute sur ses jarrets, puis, prompt comme la foudre, léger comme le vent qui court sur la crête des lames, il s’élança. Mais, à la grande surprise deThsermaï, ce ne fut point, comme il s’y attendait, pour déchirer l’imprudent de ses ongles et de ses dents; il vit la panthère lui prodiguer les caresses qu’elle ne donnait qu’à son maître, se dresser, appuyer sa tête sur le visage du nouveau venu, gambader autour de lui, et enfin se coucher à ses pieds.

Le Javanais furieux tira son krid, et courut au groupe que formaient l’homme et l’animal, indécis, dans sa fureur jalouse, s’il tuerait l’un ou l’autre, ou s’il les tuerait tous les deux. Ce ne fut que lorsque vingt pas à peine le séparèrent de ceux qu’il voulait atteindre qu’il reconnut Harruch.

Le guèbre caressait tranquillement la panthère , jouant avec elle comme avec un chat, confiant sa main à ses pattes puissantes, alors désarmées de leurs grifies ; il sourit amicalement lorsqu’il vit le seigneur javanais s’avancer vers lui.

Mais ce sourire ne sembla point désarmer le courroux de Thsermaï.

— N’y a-t-il donc plus de porte dans ce dalam ? s’écriat-il, et pourquoi y pénètres-tu comme un voleur, au risque de te faire mettre en morceaux par ma panthère ?

— Maha a oublié que c’est moi que l’ai ravie à sa

l’ile de feu

mère et à la liberté, mais elle se souvient encore que ma main lui a donné les premiers soins ; elle se jetterait sur vous, touan, avant de porter ses dents sur Harruch.

L’animal semblait approuver ce que disait le guèbre; il accompagnait ces paroles d’un ronron formidable et contemplait son ancien maître avec des yeux pleins d’amour ; cela porta à son comble la colère de Tbsermaï.

— Tune réponds point à ma question, chien! Songe à le faire si tu ne veux pas que mon krid aille chercher tes paroles au fond de ton gosier.

— Harruch a craint que, s’il se présentait dans les cours de ton palais, tes serviteurs ne fussent honteux de ses habits déchirés et ne voulussent pas l’introduire près de celui qui est le seigneur et le maître.

— Dis plutôt que tu venais pour épier ce qui se passait dans ma demeure, guèbre maudit de Dieu !

Les injures de Thsermaï ne semblaient faire aucune impression sur Harruch ; il avait en face de lui une contenance plus humble encore qu’impassible, et, lorsque le Javanais eut terminé sa phrase, il tourna vers lui ses mains en signe de prière et comme s’il implorait son pardon.

— Enfin, que veux-tu? Parle; tu viens peut-être réclamer ce que Noungal, à 3îeester-Cornélis, avait mis pour prix à ta complaisance : la belle rangoun européenne?

Harruch ne répondit rien encore, il demeura im-

l’ile de feu

passible ; seulement, ses larges paupières s’abaissèrent lentement sur ses yeux, comme s’il eût youlu leur dérober la vue de Thsermaï.

— Si c’est cela, continua le Javanais, je suis prêt à te satisfaire ; c’est trop juste.

Et, indiquant sous un buisson de lauriers un petit tertre où la terre paraissait fraîchement remuée :

— Celle que tu cherches est là, dit-il, fouille avec ton krid, et tu la trouveras.

— Elle est donc morte ; fit le guèbre avec une indifférence parfaite.

— Par Mahomet! il faut que l’opium de l’autre jour te trouble encore le cerveau, Harruch; sans cela, comment pourrais-tu supposer qu’un misérable tel que toi puisse obtenir autre chose que le cadavre d’un fille blanche?

— Ce n’est point pour la fille blanche que je suis venu, seigneur; je suis venu parce qu’on m’a envoyé vers toi.

— Qui?

— L’adapati des hommes à la longue tresse, Ti-Kaï le Chinois.

— Ah ! reprit Thsermaï en se radoucissant tout à coup, et que m’apportes -tu de la part de Ti- Kaï?

— La nouvelle que tes craintes étaient mal fondées, que toutes les formalités qu’exigent les maîtres de l’île ont été remplies, que tu peux user librement de l’or de

l’ile de feu Ai

la rangoun blanche qui est là, que les volontés du maître sont accomplies.

— Bien, dit Thsermaï, et, pour ta récompense, je te promets, Harruch, une nuit toute peuplée des rêves que tu aimes. Mais, continua-t-il en blêmissant malgré lui, as-tu vu Noungal, celui que le Chinois appelle le maître?

— Oui, répondit Harruch.

— Et que fa-t-il dit? demanda Thsermaï, dont l’émotion se décelait à la voix.

— Ne parlons pas encore de Noungal.

— Guèbre, pourquoi dis-tu : « Pas encore? »

— Parce quejenesais encore si Noungal est unhomme ou un de ces bakasahams qui habitent les tombeaux, et qui n’en sortent que pour le malheur des fils de la terre.

— Et tu cherches à éclaircir tes doutes?

— Oui, répondit Harruch.

Thsermaï garda pendant quelques instants le silence, il réfléchissait ; enfin, il se retourna vers le charmeur de serpents.

— Harruch, lui dit-il, malgré ton métier de jongleur, tu m’as toujours semblé un homme plein d’intelligence et de courage; viens avee moi, je veux te faire donner de riches vêtements, et tu habiteras mon palais.

— Harruch a toujours vécu dans la liberté des montagnes, il sera un mauvais serviteur, Thsermaï, je te le jure.

Le Javanais sourit.

l’ile de feu

— Ce n’est point à ma domesticité que je veux t’attacher, Harruch ; tu gr«:’deras ton indépendance ; viens donc au palais, où tu jouiras de mes richesses.

Au moment de suivre le Javanais, Harruch se retourna du côté où reposait la jeune Hollandaise ; peutêtre voulait-il dire un adieu à celle dont les charmes avaient dompté sa rudesse; mais alors il aperçut un effroyable spectacle : pendant qu’il causait avec Thsermaï, la panthère, attirée parles émanations cadavéreuses qui s’échappaient de la fosse, s’était glissée entre les arbustes, et, soulevant la terre de ses griffes puissantes, elle était promptement parvenue à remettre au jour le cadavre de la pauvre rangoun, dont elle déchirait le linceul en se jouant,

— Ici, Maha, ici! s’écria Thsermaï, qui, quelques instants auparavant, fût peut-être resté insensible à cette hideuse profanation.

Et, comme l’animal demeurait sourd à sa voix, il s’avança vers lui, et d’un coup de pied le renversa sur ie bord de la fosse.

Alors, à travers les lambeaux du suaire, Harruch put apercevoir les chairs bleuâtres de l’être charmant auquel il avait rêvé de consacrer son amour ; un frisson convulsif passa le long de son corps, et, quelle que fût sa puissance sur lui-même, il ne put arrêter deux larmes qui glissèrent silencieusement le long de ses joues.

Thsermaï était trop occupé de soin de rappeler Maha à l’obéissance pour remarquer l’émotion duguèbre; cependant, il ne jugea pas qu’il fût bon à ses intérêts de

laisser plus longtemps le pauvre diable en face de ce spectacle, et il l’entraîna rapidement.

Les quelques mots qu’avait prononcés Harruch à propos de Noungal avaient fixé les irrésolutions du Javanais.

Malgré les assurances contraires qu’il en avait données, la reconnaissance était ce qui pesait le moins au cœur deThsermaï, et, depuis que Noungal avait revendiqué la possession d’Arroa, il ne songeait qu’à se débarrasser de cet ami incommode.

La difficulté de le faire était la seule chose qui l’embarrassât.

Si Noungal eût été un homme ordinaire, pour quelques piastres, Harruch lui-même eût pu l’en délivrer; à défaut d’Harruch, il n’eût pas manqué de bras moins scrupuleux et plus obéissants.

Mais le Javanais avait pressenti que Noungal n’avait d’humain que le visage, et il craignait que le krid de ses sbires n’eût contre lui aucune puissance, et que cette nouvelle tentative n’eût pas plus de résultat que n’en avait eu le coup de poignard qu’il lui avait porté luimême.

Pour triompher de Noungal, il fallait aller chercher des champions et des armes dans le monde où celui-ci vivait, et, pour le moment, Thsermaï ne trouvait rien de mieux que Harruch, qui, ayant toujours mêlé un peu d’empirisme à son métier de jongleur, passait dans le peuple pour être adonné aux sciences occultes.

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Nous sourions volontiers quand il est. question devant nous du monde fantastique des esprits; à Java, il n’en [est point ainsi; Java, c’est l’Armorique de l’Océanie : comme le Breton, le Javanais rattache une tradition superstitieuse à tout ce qui se passe autour de lui, à tout ce qui frappe ses yeux; il n’est pas un village, pas un chemin, pas un carrefour isolé, pas un arhre qui n’ait la sienne, et, similitude bizarre, il est quelquesunes de ces traditions qui sont communes aux deux pays; comme les lavandières bretonnes, les wiwi javanaises prennent la forme de belles femmes pour attirer les voyageurs au bord des eaux. Seulement, à Java, les croyances mystiques, au lieu d’avoir la couleur douce, triste et naïvement poétique qui caractérise les superstitions bretonnes, sont âpres et sauvages comme le théâtre où elles se passent, comme ce pays volcanique où la nature semble constamment vouloir se révolter contre la main qui l’a créée.

De loin en loin, quelque exemple bizarre, resté inexpliqué et inexplicable, semblable à celui dont nous écrivons l’histoire, se fait jour, et, comme un météore, traverse les âges en laissant derrière lui un sillon lumineux qui entretient les populations dans cette conviction que la science qui confère à l’homme des prérogatives surhumaines et que leurs pères ont apportée soit des bords du Nil, soit des rives du Gange, n’est pas perdue, et qu’il se trouve, de siècle en siècle, quelque esprit supérieur pour en ressusciter les privilèges.

Et nous-mêmes, à cette heure, ne sommes-nous pas

l’ile de feu

AS

dans le doute; quelques intelligences nerveuses, exaltées, privilégiées peut-être, n’affîrment-elles pas s’être mises en contact avec des mondes mystérieux et inconnus jusqu’aujourd’hui, et dont on ne trouvait nulle part d’existence certaine? L’évocation de l’ombre de Samuel consacrée par la Bible, l’apparition du fantôme de César racontée pas Plutarque, l’une légende pieuse, l’autre tradition profane , ne viennent-elles point à l’appui de ceux qui disent : « Nous vivons entre deux mondes, le monde des morts et le monde des immortels? »

Que savait -on de l’infini au commencement du xvi« siècle avant l’invention du télescope, avec lequel Galilée regarda en haut, et du microscope, avec lequel Swammerdam regarda en bas.

Rien.

Rien de l’infiniment grand.

Rien de l’infîniment petit.

Swammerdam entrevit l’infini vivant, l’abîme de îa vie, des millions de milliards d’êtres inconnus, que l’imagination de Dante, c’est-à-dire de l’homme qui a regardé le plus fixement et le plus profondément sous terre n’eût pas osé rêver.

Jusque-là, nous avions compté sur nos sens, et voilà que nos sens nous trompaient ou plutôt étaient impuissants.

Devant l’infini du ciel, Galilée poussa un cri joyeux et se précipita en avant.

l’ile de feu

Devant rinfîni inférieur, Swammerdam poussa un crî de terreur et fit un pas en arrière.

On a découvert un télescope pour rinfîniment grand, on a découvert un microscope pour Finfiniment petit.

Qui peut dire qu’on ne découvrira point quelque machine pour rinfiniment diaphane, et que nous ne verrons pas alors en réalité cette échelle d’anges montant de la terre au ciel que Jacob vit en rêve?

C’était la conviction de Thsermaï; c’était dans le dessein d’utiliser à son profit le rang que Harruch pouvait avoir parmi les adeptes de la magie qu’il s’était décidé à lui faire une réception si cordiale.

— Harruch, lui dit-il en s’éloignant avec lui et en le voyant tout pensif, je gage que tu voudrais bien en ce moment posséder le pouvoir de rendre la vie à celle qui l’a perdue?

— Pourquoi? répondit Harruch avec une indWîérence aüectée. Lorsque le vent a dépouillé les branches de l’arbre de teck, est-ce que le soleil ne lui donne pas aussitôt une nouvelle parure qui réjouit nos yeux.

— Crois-tu qp’il soit au pouvoir de certains hommes de ranimer la chair morte ?

— Non, répondit brièvement Harruch.

— Cependant, on dit qu’on peut arriver, par la science, à dominer les esprits qui donnent la vie.

— Le feu seul peut ce que tu dis, et c’est aux dépens de la matière ; il dégage l’âme de son enveloppe et l’en-

voie dans un autre corps, mais il ne peut rendre h celui-ci la forme qu’il a consumée en la purifiant.

— Alors, fit Thsermaï, qui désirait mettre le guèbre sur le chapitre de Noungal, les génies que l’on nomme en ce pays les barkasahams sont plus puissants que le feu, car on dit qu’ils peuvent ce que ne peut pas le Dieu que tu adores.

— Qu’ils osent donc lutter avec le père d’Ormuzdl répliqua Harruch avec dédain.

— Mon ami Harruch, qui sait tant de choses, a-t-il par son chemin rencontré des barkasahams?

— Oui, fit Harruch.

— Vraiment I répliqua Thsermaï en affectant l’étonnement. Quand et où?

— Le seigneur n’est pas franc avec celui qu’il appelle son ami ; comme la petite vipère didoudak, il fait mille replis sur lui-même avant d’arriver où sa volonté le dirige.

— Que veux-tu dire?

— Que le seigneur Thserm aï, répondit Harruch avec une assurance qui, si elle ne prouvait pas sa science divinatoire, indiquait du moins une profonde perspicacité, que le seigneur Thsermaï, n’a tendu la main à Harruch que parce qu’il voudrait qu’Harruch le délivrât du barkasaham qui veut lui nuire.

— Et ce barkasaham, quel est son nom? repartit le Javanais, dont la confiance avait grandi lorsqu’il avait vu le jongleur pénétrer si sûrement sa pensée.

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— Aujourd’hui, le nom de ce barkasaham est Nou:i-

gal; mais un barkasaham n’a pas qu’un nom, il en a dix, sans compter ceux qu’il se réserve^ J

— Noungal est mon ami, Noungal est mon frère, je ; ne crois pas ce que tu dis. Parle-moi des barkasahams, énumère-moi les prérogatives de ces génies.

— Non, je n’ai plus qu’à me taire; l’oiseau qui indique la présence du tigre fait silence s’il s’aperçoit que le coureur des bois n’est qu’un chasseur de paons ou de pintades.

— Parle donc, parle, Harruch ! s’écria Thsermaï en arrêtant celui-ci, car ils approchaient des bâtiments du palais, et, si tu veux me servir, au lieu d’un vil jongleur, on verra en toi un puissant seigneur et un sage ministre des volontés du maître.

— Celui qui a surpris le secret de la mort, qui tient dans sa main droite les clavicules de Schlomoh, et dans sa gauche la branche d’amandier fleuri, est au-dessus de toutes les afflictions et de toutes les craintes; il sait la raison du passé, du présent et de l’avenir; il force, quand il lui plaît, la nature à se révéler ; au nom d’Arimane, il commande aux éléments et il en fait ses esclaves; voilà quels sont les privilèges du barkasaham.

— Et as-tu sondé les mystères de leur existence?

— Oui. Le barkasaham, comme les fantômes qui se nourrissent du sang des morts, prolonge éternellement sa vie en ajoutant à ses jours ceux qu’il dérobe aux autres hommes.

— Explique-toi.

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• — Par ses conseils infernaux, par la science qu'il a de leurs passions, le barkasaham les amène à éteindre euxmêmes le feu céleste que la main d'Ormuzd a allumé en eux, et à attenter à leur existence. Alors, Ormuzd lui laisse prendre les heures que ces maudits avaient encore à vivre et qu'ils ont répudiées.

— Et le secret qui les rend si puissants? n'est-il donc nul moyen de s'en rendre maître, de partager avec eux cette domination supérieure à celle de tous les rois de la terre ?

— Si je le savais, je ne vous le dirais pas.

— Ainsi, toute lutte contre ces êtres terribles est insensée, toute tentative pour leur résister est folle?

— Non, l’homme peut beaucoup lorsque la ruse s'unit à la force.

— Je te comprends, tu es la ruse et je suis la force, ^‘t tu proposes de nous associer contre l'ennemi commun.

Harruch fit un mouvement d'épaules qui pouvait aussi bien être un acquiescement qu'une expression d'indifférence.

Alors, Thsermaï introduisit Harruch dans l'intérieur des appartements.

lE PÈRE ET LA FILLE

Le soir, tout était joie, tout était fête dans le dalam.

Il semblait que Tespérance de conserver Arroa eût rendu Thsermaï à la vie.

Les jardins brillaient de mille feux; les échos de la montagne répétaient les accords du gambong et du chelempung.

Étendu sur un moelleux tapis, Thsermaï aspirait lentement la fumée d’un narghilé persan dont le globe était décoré de riches peintures émaillées de merveilleuses niellures d’or et d’argent.

La belle Arroa appuyait sa tête sur la poitrine do l’adipati.

A quelques pas du groupe formé par le prince et sa

l’ile de feu

favorite, Harrucli le jongleur contemplait cette scène avec des yeux distraits qu’éclairait par instant une lueur de courroux et de haine. Il avait résisté aux instances que son hôte avait faites pour qu’il satisfît son goût favori pour l’opium ; Harruch semblait décidé à renoncer aux sensations puissantes que procure le narcotique, comme s’il eût craint que son ivresse ne lui montrât encore le cadavre que la panthère avait déterré dans la matinée; il se contentait de mâcher un peu de bétel, que, suivant l’usage des indigents, il mêlait à la chaux vive et à la noix d’arec.

Au moment où les danses étaient le plus animées, un grand bruit, venu de l’intérieur du palais, domina les accords du concert.

Thsermaï en demanda la cause, et ses serviteurs amenèrent devant lui un vieillard qu’ils avaient surpris au moment où il cherchait à pénétrer dans les appartements réservés aux bedaïas.

A la vue d’Arroa, ce vieillard poussa un cri auquel la douleur et la joie avaient une égale part; il tendit les bras vers elle, et se fût élancé dans les siens si les hommes de l’adipati ne l’avaient retenu.

En reconnaissant dans ce vieillard le beduis qui avait réclamé sa fille à Meester-Cornélis^ les sourcils de Thsermaï se froncèrent.

Quant à Arroa , la vue de son père , de ce vieillard aux vêtements sordides et déchirés, du sang qui souillait ses mains et ses genoux, des angoisses qui se reflétaient sur sa physionomie , ne sembla faire sur

elle aucune impression; pas un pli ne vint déranger rharmonie de son beau visage , pas une des veines de ses joues pâles ne s’injecta de sang; il semblait que cette créature fût morte à tout sentiment filial; elle resta silencieuse et froide comme une statue ; seulement, elle fit signe aux esclaves qui agitaient devant elle d’immenses évantails de plumes de paon d’en accélérer le mouvement.

— As-tu bien songé, beduis, dit Tbsermaï à Argalenka, que ta fuite de mes domaines t’avait condamné? As-tu songé qu’en pénétrant dans ce palais, c’était la mort que tu y rencontrerais?

— J’ai songé que mon enfant était ici, et c’est tout; depuis seize heures, je me traîne sur les mains et sur les genoux pour arriver jusqu’à elle.

— Regarde-la donc bien, vieillard, car, parMaliometl tu ne la reverras plus, à moins que, dans le tombeau, les yeux de l’homme ne conservent la lumière.

— Que ta volonté s’accomplisse, seigneur! car tu dis vrai, sa vue est pour moi une si grande joie, que, l’ayant vue, je ne regretterai pas la vie.

En disant ces mots, Argalenka pleurait, et ses larmes tombaient sur sa barbe blanche ; par ses regards pleins d’amour et de prière, il essayait d’appeler sur lui l’attention d’Arroa, qui ne semblait pas s’en apercevoir.

— Tu ne me reconnais pas, Arioa? lui dit-il. Hélas! la misère, la faim et le séjour des forêts m’ont bien changé! Toi non plus, tu n’es plus la même, et, bien

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que tes vetements de soie et d’or, ton diadème de diamants, ne ressemblent guère au petit sacong de louri que tu portais dans notre chaumière, et aux fleurs dont tu ornais tes cheveux, mon cœur m’a dit tout de suite : « La voilà ! » Mais tu m’aimes toujours, Arroa, tu aimes toujours celui qui te berçait enfant sur ses genoux, dont, pendant quatorze années, tu as été l’orgueil et le bonheur I Est-ce que l’on peut ne plus aimer son père? .

— Qu’a de commun à présent Arroa avec un misérable beduis tel que toi ? dit brutalement le Javanais.

En entendant l’adipati accomplir la prédiction que lui avait faite l’homme qu’il avait rencontré sur la route pendant la nuit précédente^ Argalenka fut frappé au cœur, ses genoux se dérobèrent sous lui, il joignit les mains et les tendit vers sa fille.

— Arroa, lui dit-il, hâte-toi de démentir ton seigneur; dis-lui que, quel que soit le rang auquel la fortune t’appelle, c’est toujours le sang d’Argalenka qui coule dans tes veines ; dis-lui qu’il y a entre nous deux un lien tout-puissant qui est l’œuvre de Dieu, et qu’il n’appartient pas aux hommes de briser. Mon Dieu! sans le vouloir, aurais-je fait quelque chose qui t’eût offensé? Tu sais bien cependant que, là-bas, lorsque nous étions dans la plaine, te plaire était mon étude, te rendre heureuse était ma pensée! Mais, je le sais, souvent, lorsqu’on veut trop faire, on manque le but que l’on désire atteindre ; mais, si cela est, tu me par-

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donneras, Arroa; tu me pardonneras avant que je meure. Tu auras encore pour moi un do ces doux sourires, une de ces gentilles caresses que tu me prodiguais autrefois ; tu me laisseras la consolation de penser que quelquefois tu viendras prier Bouddha sur la fosse où dormira pour jamais celui qui fut ton pèrel

Les sanglots étouffaient la voix du pauvre beduis; il regardait tour à tour Arroa, Harruch etThsermaï.

Voyant que sa fille restait insensible et ne lui répondait rien, il fut pris d’une sorte de vertige.

— Mon Dieul s’écria-t-il, comment mon désespoir ne la touche-t-il pas? comment laisse-t-elle pleurer son père, sans lui dire seulement : « Je vois tes larmes! »

Et, par un brusque mouvement, le beduis, échappant à ceux qui le retenaient, s’élança vers sa fille et lui saisit la main.

Cette main lui sembla froide et glacée comme du marbre ; en la touchant, Argalenka crut avoir touché un cadavre.

Il recula en poussant un cri d’horreur.

— Ce n’est pas elle, ce n’est pas Arroa, bien que ce soient là ses traits ! — Tu avais raison, Harruch. Ah ! je remercie Bouddha; car, si, vivante, ma fille eût répudié son père, j’eusse maudit le jour où il me l’a donnée. C’est Arroa, mais elle est morte.

— Qu’on le saisisse ! cria Thsermaï,

— Seigneur adipati, tu vas m’ôter la vie que je tiens

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de Bouddha, comme tu m’as autrefois volé mon bien, comme tu m’as dérobé ma fille; je ne te maudis pas, le Dieu qui te voit est là pour le faire ; il saura mieux parler et plus haut que moi. Je te laisse entre ses mains ; fusses-tu aussi puissant que le souverain de l’empire du Milieu, il irait te chercher dans les flancs embrases du Panderango. Il saura t’atteindre. J’ai dit, mais je ne regrette rien, et je bénirai le moment qui me délivrera de la vue de cet odieux fantôme ! ajouta-t-il en désignant sa fille.

— Qu’on exécute mes ordres ! fît Thsermaï.

— Seigneur, interrompit Harruch, cet homme est fou, tu le vois, puisqu’il ne reconnaît pas son enfant 1 Depuis quand les jours des bienheureux dont Dieu a enlevé l’esprit aux peines de ce monde ne sont-ils plus sacrés pour un musulman?

Thsermaï frémissait de colère.

Il avait grande envie, en dépit du caractère dont Harruch venait de sanctifier Argalenka, de satisfaire son courroux en faisant immoler le beduis ; mais il était en ce moment entouré de musulmans, et, pour satisfaire ses projets ambitieux, il avait besoin de tous ses serviteurs.

Il résolut donc de sacrifier sa colère à la prudence, et il donna ordre que le vieillard fût enfermé dans une prison.

Arroa continua de rester complètement étrangère à cette scène; mais, lorsque Argalenka, emmené par les

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hommes cleThsermaï, eut disparu dans l’ombre, elle se retourna vers son maître en lui montrant les bedaïas immobiles et comme paralysées de terreur, et en faisant un geste de gracieuse et mutine impatience.

Thsermaï fit un signe, et les danses recommence rent.

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