‹ L'île de feuChapitre 2 sur 8 · CORA · texte numérisé non relu

CORA

Pendantles premiers jours qui suivirent rentrée de la négresse dans la maison d’Eusèbe van den Beek, celuici ne remarqua pas même sa présence.

Il était tout entier aux soins de son négoce, au bonheur avec lequel toutes les opérations qu’il tentait continuaient à lui réussir comme elles lui avaient réussi le premier jour; il calculait, avec une joie qui tenait de l’ivresse, les mois pendant lesquels il fallait les continuer pour réparer la perte considérable qu’il venait de faire ; et plus que jamais, à présent qu’il voyait la chance se tourner de son côté, il était décidé à la cacher à Esther, ainsi que la faute, qu’il avait involontairement com-

liiise.

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Ainsi, dans le commencement de la lutte qu’il avait entreprise contre le sort, il ne rentrait à sa maison que pour y prendre du repos et la quitter au point du jour. Esther était plus que jamais délaissée; mais, cette fois, en voyant son mari presque toujours gai et souriant, quelque étonnée qu’elle fût de l’avidité avec laquelle il travaillait à s’enrichir, elle n’était plus tentée de se plaindre.

Cependant, la félicité d’Eusèbe n’était pas sans quelques nuages.

Parfois, une pensée soudaine venait glacer son cœur au milieu des élans de joie que soulevait en lui la réalisation de ses bénéfices, et il s’arrêtait tout consterné.

Il se demandait alors si, depuis que la fièvre de la richesse s’était emparée de lui, il n’avait pas cessé d’avoir pour sa femme cet amour sans partage qu’elle lui avait inspiré ; il lui semblait que le bruissement des pièces d’or que ses doigts remuaient avaient quelque chose du rire infernal de Basilius. Il voyait le profil du docteur se dessiner sur chacune de leurs faces.

Mais Eusèbe était trop intéressé à se rassurer luimême pour céder à ses hallucinations ; il se disait que la soif des richesses dont Esther devait jouir comme lui était encore une façon de lui manifester sa tendresse; qu’il ne les désirait autant que parce qu’il voulait l’en combler, et il écartait les sombres fantômes qui avaient empoisonné les premiers jours qui suivirent la réalisation de cette fortune.

Plus il allait, plus cette tâche devenait facile ; il avait acquis, après quelque temps de ces combats, la conviction qu’Esther continuait de régner seule sur son cœur : il avait si bien éloigné le souvenir du docteur Basilius, qu’il n’y songeait plus que comme à un douloureux cauchemar qui laisse après lui une vague donleur, et qu’il arrivait à douter lui-même de la réalité de ce qui s’était passé entre eux.

Cependant, bien que rien, dans l’attitude et dans la physionomie d’Esther, ne pût indiquer à Eusèbe qu’elle supportait avec impatience les longues heures de solitude auxquelles il la condamnait, il ne parvenait pas à étouffer complètement les reproches que lui en faisait sa conscience ; mais il cherchait à les atténuer en lui rendant en plaisirs ce qu’il lui ôtait en bonheur.

Pour lui être agréable, il fallut que la jeune femme se résignât à mettre son intérieur, jadis si paisible, au diapason de l’état moral de son mari , à s’étourdir dans un tourbillon de monde et de fêtes qui ne lui rendait que plus amer le souvenir du passé.

Une nuit, après un grand dîner dans lequel Eusèbj, qui prenait peu à peu les usages des colons, avait bu avec une intempérance dont il n’avait pas l’habitude, il sommeillait dans une chambre communiquant à celle de sa femme par un petit couloir ; tout à coup, et dans l’engourdissement profond où il était plongé, il lui sembla sentir un souffle effleurer ses lèvres.

Il se [réveilla en sursaut, étendit le nras, mais ne put rien saisir. Seulement, il entendit un pas léger sur la natte de jonc qui couvrait le plancher, et les tapisseries de la porte qui conduisait à la chambre d^Esther frissonnant dans leurs plis soyeux.

Eusèbe se leva précipitamment et courut à la chambre de sa femme; Esther dormait d’un sommeil doux et paisible ; le berceau où reposait son enfant était placé devant son lit : ce ne pouvait être elle qui fût venue à son mari.

Eusèbe resta un moment pensif, puis il supposa qu’il avait été le jouet d’un songe.

Le lendemain matin, lorsque, avant de descendre à la vieille ville, Eusèbe vint dire adieu à sa femme, il trouva auprès d’elle la jeune nourrrice,qu’Esther grondait doucement. Il demanda quel sujet de plainte Gora lui avait donné; elle lui répondit que, depuis quelque temps et sans cause apparente, la jeune négresse semblait succomber sous le poids de quelque affliction secrète ; elle lui fît remarquer l’amaigrissement de ses traits, la prostration profonde dans laquelle elle semblait être en ce moment, et, tout en donnant ces explications à son mari, Esther continuait à adresser à Gora d’affectueux reproches sur son manque de confiance envers une maîtresse qui s’était si promptement et si vivement attachée à elle.

Gora ne répondait rien ; elle berçait dans ses bras l’enfant confié à ses soins, et, de temps en temps, elle l’embrassait avec une sorte de fièvre.

Esther s’était singulièrement attacnée à celle qu’elle avait chargée d’élever son enfant; elle passait avec elle les longues heures d’isolement que lui faisaient les occupations de son mari. Gela était ainsi doublemeni: utile à Eusèbe, qui devait bien se garder de détruire la bonne harmonie qui régnait entre la maîtresse et l’esclave, du moment que cette bonne harmonie servait ses intérêts.

Lui serait-il possible de remplacer Gora auprès d’Esther? Gelle-ci, privée des distractions qu’elle trouvait dans la société de la jeune fille , n’exigerait-elle pas que son mari laissât son comptoir pour rester auprès d’elle ?

Les jours suivants, et quoi qu’il fît, Eusèbe fut forcé de s’occuper de la jeune nourrice.

Lorsqu’il traversait les cours, les jardins ou les appartements de sa maison, sans cesse il la rencontrait sur son passage.

Il semblait qu’elle se multipliât pour se trouver partout où était Eusèbe.

Tantôt il l’apercevait errante sous les bosquets do jasmins et de rhododendrons du parterre, la tête inclinée sur la poitrine, les yeux rougis par ses larmes.

Tantôt, a travers un store, il la voyait assise sur une pierre, aux rayons d’un soleil ardent, en face de ses fenêtres, regardant sans voir, écoutant sans entendre, transportée corps et âme dans le monde idéal des rêveries.

S’il entrait dans une chambre pour se livrer à quel- II 4

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ques-uns des calculs qui Foccupaient jour et nuit, il so croyait seul, et tout à coup entendait retentir derrière lui un chant doux et monotone dans une langue inconnue ; il se retournait, et, dans Fangle de quelque mur, il apercevait cette figure de pierre noire drapée dans ses beaux vêtements de laine blanche, qui endormait le nourrisson avec une chanson de son pays.

Une autre fois, lorsqu’il traversait un corridor, il entendait venir un pas furtif qui semblait effleurer à peine le plancher ; c’était Cora, qui, lorsqu’il passait, s’effaçait contre la muraille.

S’il avait besoin de quelque chose, s’il réclamait quelque service, c’était toujours la négresse qui se présentait pour le lui rendre.

Un soir, Eusèbe travaillait; assis devant une petite table dans la chambre de sa femme, il supputait son gain, comme il le faisait tous les jours, comme si le calcul de l’accroissement quotidien de sa fortune eût été le plus doux délassement qu’il pût trouver après une journée de fatigue.

Esther berçait son enfant sur ses genoux, et cherchait à lui arracher ses premiers sourires ; à ses côtés était Cora assise sur une natte.

Derrière elle, et différemment groupées, se tenaient les femmes d’Esther.

Tout à coup, en levant les yeux vers sa femme, Eusèbe vit étinceler entre les mains de celle-ci un rayon fauve comme celui de l’or.

C’était une pierre à reflets métalliques que la négresse

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avait donnée à sa maîtresse, et que cette dernière faisait scintiller à la lumière pour distraire les yeux de Tenfant.

Eusèbe arracha cette pierre des mains d’Esther avec un mouvement si brusque, qu’il l’épouvanta, et, sans lui adresser une parole, il se mit à examiner curieusement la pierre.

— Où as-tu donc pris cette pierre? lui dit-il enfin d’une voix que l’émotion rendait tremblante.

— Gora me l’a donnée, répondit la jeune femme. Mais qu’a donc ce morceau de caillou pour t’intéresser si vivement, mon ami?

Eusèbe fit signe aux servantes d’Estber de sortir et à la nourrice de rester.

— Gora, dit-il à celle-ci, as-tu quelquefois souhaité la la liberté?

— Oui, répondit-elle ; avant que l’enfant que le vôtre a remplacé fût mort, je l’ai rêvée comme le plus bel héritage qu’une mère puisse léguer à son fils; à présent, je n’en voudrais plus.

— Pauvre Gora I dit Esther, qui voyait dans les paroles de la négresse l’expression de l’attachement par lequel elle répondait à l’affection que sa maîtresse lui témoignait.

— Gora, dit Eusèbe, ce n’est point une liberté pauvre et dénuée que j’aurais à t’offrir, si les espérances que je conçois en regardant ce caillou venaient à se réaliser ; c'est la richesse, c’est-à-dire la possession de tout ce

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que peut souhaiter ton cœur ici-bas, ae tout ce qui peut faire ton bonheur sur la terre.

— Non, ditCora en secouant la tête. La pauvre Cora n’a rien à espérer en ce monde. Dieu lui-même ne pourrait lui donner ce que son cœur voudrait avoir.

— Ne vois-tu pas que la pauvre fille regrette perpétuellement son enfant? fit Esther à voix basse et en se penchant sur son mari. N’éveille donc pas en elle ces douloureux souvenirs.

— Soit, dit Eusèbe, qui ne put s’empêcher de rougir; mais Cora est jeune, et le chagrin qui oppresse son cœur peut s’effacer.

Bien qu’Eusèbe eût fait cette réponse à demi-voix, Cora l’avait entendue.

— Non, dit-elle, Cora aura fini de vivre avant que son chagrin ait disparu.

— Mais, enfin, peut-être as-tu encore quelque affection en ce monde? répliqua Eusèbe.

— Ohl oui! dit Cora avec un sentiment profond.

— Ne serais-tu pas bien aise, par exemple, de contribuer au bonheur des maîtres qui t’ont traitée plutôt comme leur enfant que comme une esclave?

— Que faut-il faire pour les servir? Parlez I voulezvous mon sang?

— Bonne Coral fit Esther.

— Il faut moins que cela, repartit Eusèbe ; tâche seulement de te rappeler tes souvenirs. Où as-tu trouvé cette pierre? le sais-tu?

— Je m^en souviens comme si c’était hier seulement qu’elle fût tombée entre mes mains, et cependant il y a bien longtemps de cela.

— Parle, Gora, nous t’écouton

— Mon premier maître était un homme blanc qui avait acheté ma mère lorsque je n’étais pas plus grande que l’enfant blanc auquel je donne mon lait. Nous habitions le pays des Préangers, au pied du mont Galung- Gung. Une nuit, j’avais alors vu dix saisons de pluie succéder à dix saisons brûlantes, nous fûmes réveillés par les cris de tous ceux qui habitaient les maisons, et par des mugissements sourds et prolongés ; ma mère se leva en toute hâte, et sortit de la case en m’emportant dans ses bras; la terre tremblait sous ses pieds, et derrière nous les murs de l’habitation s’écroulèrent ; au dehors, un horrible spectacle nous attendait. La montagne était couverte d’une épaisse fumée que rayaient de temps en temps de hautes colonnes de flamme qui montaient jusque dans les nuages : l’atmosphère était imprégnée d’une vapeur chaude et limoneuse qu’il était impossible de respirer; on entendait des torrents d’une eau brûlante tomber en immenses nappes de rocher en rocher; la lueur funèbre que projetaient les flammes de la montagne nous montrait les arbres, les maisons, les collines disparaissant entraînés ou brûlés par ce torrent. Les tourbillons de vapeur qu’il laissait derrière lui indiquaient sa marche. Il s’en fallait d’une lieue à peine qu’elle atteignît l’endroit où nous nous trouvions.

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» Tout fuyait , les femmes emportant dans leurs bras leurs enfants les plus débiles, comme le faisait ma mère, les hommes chargés de leurs objets les plus précieux en chassant leurs bestiaux devant eux. Le bruit affreux des eaux qui nous poursuivaient se rapprochait de plus en plus ; chacun précipitait sa course ; mais le fardeau dont ma mère s’était chargée alourdissait la sienne et Faccablait; bientôt ceux avec lesquels nous avions quitté l’habitation nous devancèrent; bientôt aussi le pas de ma mère s’appesantit, et ses jambes se dérobèrent sous elle. — En ce moment, un homme, emporté par le galop d’un cheval, passa auprès de nous; c’était notre maître. « Jette ton enfant, dit-il à ma mère, c’est le seul moyen de sauver ta vie! » Ma mère ne répondit qu’en me serrant plus étroitement contre son sein. Le maître, furieux d’une désobéissance qui pouvait lui coûter deux esclaves au lieu d’une, s’emporta en imprécations et en menaces, et voulut frapper ma mère d’une arme qu’il tenait à la main. Ce nouveau danger lui rendit des forces, elle se mit à fuir devant son maître comme elle fuyait tout à l’heure devant le limon brûlant dont le Galung-Gung couvrait la plaine ; elle m’avait placée sur son dos pour être plus libre en ses mouvements. Déjà je sentais sur mes épaules l’haleine brûlante du cheval de notre maître, lorsque ma mère se jeta sur un rocher près duquel nous passions, et l’escalada avec une vigueur qu’il eût semblé impossible d’attendre de l’épuisement de ses forces. Au cri de rage qu’avait poussé le maître en

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voyant qu’elle lui échappait, en succéda un autre plein de terreur et d’angoisse; en retournant son cheval, il s’était aperçu que le torrent l’avait gagné de vitesse ; il fit faire un bond prodigieux à sa monture pour lui faire franchir un petit ravin dans lequel il avait commencé de couler; mais, étouffé par les vapeurs sulfureuses qui s’en échappaient, l’animal n’atteignit pa > la rive opposée, tous deux tombèrent dans le gouffre de limon qui se referma sur sa proie.

» Le rocher sur lequel ma mère s’était réfugiée était sur le versant du mont Taikoekoie, qui touche au Galung-Gung ; si elle avait pu escalader la montagne, nous eussions été sauvées toutes les deux ; mais derrière nous se dressait un mur de roche perpendiculaire qu’il nous était impossible de franchir, et il n’y avait plus, à présent que l’eau du volcan bouillonnait à nos pieds, à songer à gagner les hauteurs par un autre endroit. Ma mère resta immobile sur son rocher, espérant que peut-être le torrent boueux n’atteindrait pas jusqu’à la hauteur où nous étions parvenues. Les exhalaisons qui s’en échappaient menaçaient de nous étouffer ; mais, heureusement, à l’endroit où nous nous trouvions , un ruisseau descendait de la montagne ; elle me fît boire de son eau. En tombant en cascade de cette hauteur, il avait creusé une sorte de petit bassin dans le rocher; elle me plongea dans cette onde fraîche et limpide. Cependant, elle reconnut avec terreur que le danger grandissait d’instant en instant; le limon brûlant avançait toujours, bientôt il

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ne fut plus qu’à quelques pas de nous, et battit le pied de Fescarpement sur lequel nous étions réfugiés; ma mère me reprit dans ses bras, m’embrassa étroitement, s’efforça de me rassurer et y parvint si bien, que bientôt je m’endormis comme je me serais endormie dans notre case.

)) Lorsque je me réveillai, poursuivit Gora,le soleil était haut sur l’horizon; ma mère, appuyée contre le rocher, me serrait toujours entre ses bras; elle me semblait dormir aussi; je me débarrassai doucement de son étreinte pour ne pas la réveiller et je mis le pied sur notre plate-forme ; elle était encore brûlante; mais le limon s’était retiré, on n’en voyait plus que dans le ravin où no tre maître avait trouvé la mort ; alors seulement, je m’aperçus que les pieds et les jambes de ma pauvre mère étaient affreusement brûlés; je l’appelai, elle ne me répondit pas; je la secouai, elle ne fit aucun mouvement; j’eus peur de son silence autant que delà solitude dans laquelle je me trouvais, et je me mis à pleurer; mais, à l’âge que j’avais alors, mon chagrin ne pouvait être de longue durée; des cailloux semblables à celui-ci, que j’aperçus dans le bassin où ma mère m’avait plongée pendant la nuit précédente attirèrent mon attention; l’eau qui descendait du rocher l’avait complètement débarrassé de la boue noire , qui sans doute l’avait obstrué comme le reste de la I plate-forme, et ces pierres brillaient de tous les feux du soleil qu’elles reflétaient ; je jouais avec elles lorsque ^ des hommes, qui étaient à la recherche des victimes de -

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la catastrophe, nous trouvèrent; ils emportèrent ma mère et m’emmenèreut, mais non sans que j’eusse caché sous mes vêtements la plus belle des pierres qui m’avaient semblé si amusantes. Je la conservai quelque temps comme un jouet; puis je compris que ma mère était morte en me préservant de toute atteinte, s’était immolée pour sauver ma vie, et ce caillou aux redets brillants me rappela son souvenir.

— Pauvre Cora ! dit Esther en passant ses doigts blancs et effilés dans la chevelure épaisse de la jeune négresse, tu as bien souffert; mais je tâcherai que le reste de ta vie soit moins tourmenté que le commencement.

Cora baissa les yeux et ne répondit pas. Quant à Eusèbe, rien ne pouvait lui faire oublier le but auquel il tendait.

— Mais, dit-il, si tu avais dix ans à cette époque, peut-être ne saurais-tu aujourd’hui retrouver le rocher où s’est passée la scène que tu viens de nous raconter.

— Dites-moi que cela peut vous plaire, puis mettezmoi un bandeau sur les yeux, et, dans la nuit la plus noire, je vous y conduirai, fît Cora avec une énergique assurance.

— Mon Dieu I interrompit Esther , pourquoi tourmentes-tu cette pauvre enfant à propos de ce qui ne peut être qu’un enfantillage? Quelle valeur peux-tu donc attacher à cette pierre ?

— Esther, dit Eusèbe en concentrant <^avcix c'^mme

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s’il eût craint qu’elle ne se fît entendre à travers les murailles, cette pierre, c’est un diamant!

— Vraiment? fit la jeune femme en regardant le précieux objet avec une curiosité enfantine.

— Oui, un diamant; et si, comme tout le fait supposer, il n’est pas seul dans son gîte, si, en suivant le ruisseau qui les a préalablement chariés dans son cours, en peut remonter au terrain qui les renferme, juge de ce que sera l’opulence du possesseur d’un semblable trésor !

En parlant ainsi, le teint d’Eusèbe s’était animé, ses yeux brillaient d’un éclat extraordinaire. Esther en fut épouvantée !

— Mon ami, dit-elle à Eusèbe, où est le temps où tu voulais répudier notre fortune actuelle? où sont tes projets de nous débarrasser de ces richesses gênantes après les avoir fait servir à assurer à nos enfants ce qui jadis formait toute notre ambition, c’est-à-dire une honnête médiocrité?

Ce reproche, le premier peut-être qu’elle eût jamais adressé à Eusèbe, ne toucha point celui-ci; mais, pour la première fois aussi, il l’irrita contre sa femme.

Dès que le cœur auquel on s’adresse n’est plus éperdument épris, c’est un tort impardonnable d’avoir raison contre lui; on le froisse, on l’humilie, on le blesse sans le convaincre ; comme tous les tyrans, les passions sont sourdes à ce qui ne les flatte pas.

Dans cette situation, c’est augmenter le tort que l’on s’est déjà donné que de formuler ses raisons avec ten-

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dresse et douceur; h un premier grief on en ajoute ‘un autre.

Les paroles d’Esther tomnant sur les fiévreuses ardeurs de cupidité qui embrasaient fâme de son mari, firent f effet de Thuile sur le feu ; loin de la calmer^ elles l’irritèrent.

Il répondit avec aigreur, il défendit avec violence ce qu’il appelait l’amour de sa famille, la préoccupation du bien-être des siens, et les larmes qu’il vit couler des yeux d’Esther, lorsqu’elle lui demanda pardon, ne le touchèrent pas.

Bien que la résignation d’Esther à toutes les volontés de son mari ne laissât aucun prétexte à la prolongation du courroux de celui-ci, la paix fut longue à se faire entre les deux époux. Celle-là avait beau désavouer les malencontreuses paroles qui avaient soulevé cet orage, Eusèbe y revenait sans cesse comme un gladiateur au tronçon d’épée qui lui reste pour se défendre des attaques d’un ennemi bien armé. Il ne pouvait se décider à les oublier, et sa rancune était si vivace, que, après le bonsoir sec et froid qu’elle avait reçu de son mari, la pauvre femme fut réduite à envier le sourire gracieux et affable avec lequel Eusèbe répondit à Cora lorsque la négresse assura à son maître qu’il pouvait, ainsi qu’il le désirait, garder pendant quelques jours la pierre précieuse, cause première de cette discorde intestine.

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tE TAIKOEKOIB

Le lendemain, au point du jour, Eusèbe était levé, et, au lieu de descendre directement à Batavia comme c’était son habitude, lorsqu’il fut à Steenen-Overlast, il prit à gauche et entra dans le campong des Chinois.

Bien que l’heure fût peu avancée, la laborieuse population de ce quartier remplissait déjà les rues; les marchands ambulants, chargés de menues denrées d’approvisionnement, se croisaient dans tous les sens, annonçant par divers cris, et au moyen des instruments les plus assourdissants, les légumes, le poisson, la viande, les animaux vivants, qu’ils transportent dans de grandes corbeilles suspendîtes sur bmrs épaules comme les plateaux d’une balance; les commis des négociants appro-

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priaient le pas des portes, époussetaient rélégantc enseigne, suspendue verticalement de manière à exposer au public sur ses deux faces, et en lettres d’or, les titres du marchand à sa confiance; puis celui-ci paraissait à son tour avec un souan-pann, dont il faisait résonner les boules pour appeler la fortune et conjurer le mauvais sort.

Les magasins regorgeaient de toutes les productions du Céleste Empire.

Là étaient des objets en ivoire, sur lesquels l’ouvrier a épuisé tout ce que le Créateur a départi à l’homme en adresse manuelle; des éventails de nacre, d’écaille, de bois de sandal; des écrans, des rouleaux peints à l’aquarelle; des meubles en bambou et en rotin; des soieries de toute espèce et de toute couleur, depuis les plus magnifiques tissus mats et brochés, jusqu’au modeste pongis; puis des amas de comestibles, et, parmi ceux-ci, des nids de salangane, de holothurie, des nageoires de requin et quelquefois le ginsong, cette panacée des Chinois.

Eusèbe était trop préoccupé pour donner quelque attention au côté pittoresque de ce tableau.

Ce qu’il cherchait, c’était un lapidaire, et, lorsqu’il l’eut trouvé, il entra dans sa boutique, lui présenta la pierre que Cora lui avait laissée, et le pria de l’examiner.

Le Chinois la fit grincer sur sa meule, la contempla sur toutes ses faces à l’aide d’une loupe, et ne s’en dessaisit qu’avec un grand soupir de regret, qui eût

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prouvé à Eusèbe, quand bien même il ne Fen eût pas assuré, que c’était là un diamant noir, et un diamant d’un grand prix.

Eusèbe jeta sur l’établi une pièce d’argent, pour dédommager le Chinois de la douleur qu’il éprouvait en ne pouvant s’approprier un si précieux objet; et, tout joyeux, il regagna son comptoir de Batavia, d’où il sortit le soir plus tôt qu’il n’en avait l’habitude.

En rentrant dans sa demeure, il aperçut Gora assise dans le kiosque à l’endroit même où Harruch avait campé ; Eusèbe était si heureux de la certitude qu’il avait acquise, qu’il éprouvait le besoin d’épancher son bonheur ; aussi, loin de passer indifférent et dédaigneux, comme il avait l’habitude de le faire, devant la négresse, il alla droit à elle et lui dit :

— C’est un diamant que tu as trouvé, Cora, et le plus précieux de tous, un diamant noir I

— Le cœur de la femme qui aime est aussi un diamant, répondit Cora à demi-voix ; mais, moins heureux que cette pierre, sa couleur sombre lui ôte son prix 1

Eusèbe ne jugea pas à propos de répondre à cette exclamation douloureuse; il était tout entier à son ivresse.

— Lorsque tout le monde dormira dans la maison, viens me trouver daus mon appartement, Gora ; j’ai besoin que tu complètes les renseignements que tu m’as donnés hier au soir.

— Le maître peut commander, il trouvera toujours

son esclave obéissante et soumise, répondit Gora d'une voix à peine articulée.

Effectivement, lorsque tout le monde reposa dans la maison, lorsque le bruit de la respiration de madame van den Beek, auprès de laquelle couchait la négresse, lui eut prouvé qu’elle était endormie, Cora quitta son lit, et, par le petit couloir dont nous avons parlé, elle se glissa dans la chambre d’Eusèbe.

Ce dernier était étendu sur les nattes qui couvraient le plancher, et devant l’immense carte que l’ingénieur van de Velde adressée de l’île de Java. A côté de lui était une pile de livres, et, sur ces livres, le diamant qui réfléchissait les feux des deux bougies dont était éclairée la pièce.

Eusèbe était tellement absorbé par son étude topographique, qu’il fut quelques instants sans s’apercevoir que Cora était auprès de lui. Eufîn, il releva la tête, la vit, et s’écria :

— Ma foi ! tu arrives à propos, Cora, car je ne pouvais me retrouver dans cet écheveau de mmntagnes, plus embrouillé que la quenouille d’une vieille femme de mon pays.

Mais Cora ne l’avait point entendu.

Au bout de quelques instants, Gora put aider Eusèbe à déterminer le point précis où s’était passée la scène qui avait suivi l’éruption du Galung-Gung.

Selon lui, cela devait être sur le versant septentrional du mont Taikoekoie, entre le bourg de Gavoet et le village de Saoedji.

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La carte indiquait qu’une route praticable aux litières conduisait jusqu’à la première de ces bourgades; de là à l’endroit que Gora désignait comme étant celui où elle avait trouvé le diamant, il n’y avait plus qu’une faible distance à parcourir à cheval.

Eusèbe congédia la jeune femme. Il se croyait désarmé par l’attitude humble et respectueuse de son esclave ; mais il n’était sans force que parce qu’il y avait déjà un secret entre elle et lui, et que, quel que fût le peu d’importance de ce secret, sa complice le dominait complètement.

Cependant, Eusèbe supportait impatiemment le temps pendant lequel il devait attendre avant de commencer le voyage qu’il avait résolu de faire à la recherche du gîte de diamants.

Madame van den Beek était à peine remise de ses couches, et, tout confiant qu’il était dans ses forces, ou tout insoucieux qu’il se montrait de ce qui n’était pas une affaire, il s’épouvantait assez à l’idée de passer des jours, des semaines, des mois peut-être seul avec la belle esclave pour ne pas vouloir entreprendre cette course sans Esther ; d’ailleurs, Gora nourrissait l’enfant, et priver le pauvre petit être de celle qui lui était nécessaire eût été une barbarie à laquelle, malgré la fièvre qui le dévorait, n’était pas encore arrivé Eusèbe

Sa bonne et tendre femme, qui suivait sur le visage de son mari toutes les impressions de son âme, devina ue qui se passait en lui et vint au-devant de ses plus chers désirs.

Un jour que, pour la centième fois peut-être, Eusèbe s’informait de l’époque à laquelle on sèvrerait le petit garçon, elle sourit doucement à Eusèbe et lui dit qu’elle pensait qu’un voyage dans les montagnes serait favorable à sa santé, aussi bien qu’à celle de son enfant.

— Un voyage dans les montagnes! s’écria Eusèbe, ne sachant ce qu’il devait penser de cette idée qui caressait si bien toutes ses chimères.

— Certainement 1 n’est-ce pas là que l’air est pur, vif? n’est-ce pas là que nous trouverons à nous remettre des chaleurs accablantes qui m’ont tant fait souffrir depuis deux mois? Puis, continua Esther, qui voulait encore épargner à son mari d’avoir à rougir de la cupidité qu’elle lui avait un jour reprochée, puis, comme, du moment que ce sont des montagnes, le choix de celles où nous séjournerons m’est indifférent, nous pourrons nous diriger vers le montTaikoekoie ; ce sera une occasion pour toi de vérifier si le diamant de Gora a laissé des frères.

— Et Cora? demanda Eusèbe tout haletant d’espérance.

— Cora? Nous l’emmènerons avec nous; je compte bien ne pas me séparer de mon enfant, et il ne peut se passer d’elle.

Eusèbe sauta au cou de sa femme et l’embrassa avec délices.

Hélas ! ce n’était plus à Esther que s’adressaient ces transports; c’était aux diamants qui éblouissaient ses

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yeux, et dont son imagination lui montrait des tas monstrueux que ses doigts éparpillaient en gerbes lumineuses.

Eusèbe mit une telle ardeur à presser les préparatifs du départ, que, trois jours après l’ouverture qu’Esther avait faite à son mari, la petite caravane se mettait en route pour l’intérieur de l’île.

Ils voyageaient en poste, comme voyagent les riches colons de Java, où ce service est assez bien organisé, dans une large berline à laquelle on attelait une douzaine de chevaux, petits, mais vifs et nerveux, qui sont originaires du pays ; des indigènes suivaient à pied ces chevaux quelle que fût leur allure, les encourageant du geste et de la voix, appelant à leur aide la population des travailleurs des champs qui bordaient la route, poussant, traînant avec leur concours, qui ne se refuse jamais, la lourde voiture lorsque les difficultés du chemin l’arrêtaient et que' les petits quadrupèdes se refusaient à la mener plus loin.

On alla ainsi jusqu’à Bandong, en traversant Buitenzorg et Tjanjoe. Là, la route cessait d’être praticable aux voitures; il fallut laisser la berline dans cette dernière ville; les femmes continuèrent la route en litière, les hommes montèrent à cheval.

Le soir même de leur arrivée à Gavoet, après avoir installé sa femme dans l’appartement de la maison qu’il avait fait retenir d’avance, Eusèbe n’eut rien de plus pressé que de descendre sur la terrasse de cette maison, située sur sa façade méridionale, afin d’observer le

mont Taikoekoie, dont il n’avait pu contempler que les cimes couvertes de neige.

A sa grande surprise, quelqu’un l’avait déjà devancé dans ses velléités d’observation. Gora, accoudée sur la balustrade de bambous qui servait de garde-fou à la terrasse, avait les yeux fixés sur les masses sombres du pic de granit, dont la base s’effaçait dans une teinte uniforme de violet et dont le soleil couchant n’éclairait plus que la cime, qu’il empourprait de ses feux.

La négresse était si absorbée dans sa contemplation, qu’elle n’entendit pas Eusèbe marcher derrière elle ; il s’approcha et lui toucha légèrement l’épaule ; elle tressaillit, se retourna et, reconnaissant son maître, elle poussa un cri d’effroi.

— Qu’as-tu donc, enfant? lui demanda van den Beek.

— Maître, comment voulez-vous que je revoie d’un cœur serein ces lieux qui me rappellent de si douloureux souvenirs ?

— Nous ne t’avons jamais caché de quel côté nous dirigerions nos pas ; tu n’aurais point attendu pour t’affliger que nous touchions au but de notre course, car nous y sommes. La voici donc, cette montagne qui cache dans ses flancs ces richesses immenses qui vont devenir les nôtres !

— Maître, maître I s’écria Cora, réfléchissez avant de tenter d’y porter la main ; le génie de la montagne est avare comme les hommes, et, comme eux, il garde et défend opiniâtrément ses trésors.

L’idée de tenir en sa possession la source intarissable de richesses qu’il convoitait, aveuglait tellement Eusèbe, que cette menace des esprits surnaturels, qui, après sa rencontre avec Basilius, l’eût fait frissonner, ne produisait plus sur lui la moindre impression.

11 haussa les épaules.

- — Maître, reprit Gora, n’étions-nous pas heureux dans la grande case de Weltevrede : vous, des biens sans nombre que Dieu vous a déjà envoyés et de l’amour de votre femme; moi, de pouvoir recueillir le regard compatissant que vous laissiez tomber sur votre esclave? Ah ! pourquoi avons-nous quitté Weltevrede 1

Il y avait des larmes dans la voix de la négresse lorsqu’elle prononça ces paroles, et son accent décelait une profonde agitation intérieure.

— Esclave, lui dit Eusèbe d’un ton presque menaçant, malgré le détour dont tu t’enveloppes, je découvre la vérité : tu m’as trompé.

— Moi! s’écria Gora avec désespoir.

— Tu m’as trompé, avoue-lel L’histoire de la trouvaille de ce diamant est un conte, l’existence de ce bassin rempli de pierres semblables à celle que tu avais emportée est une fable; tu t’es jouée de moi et de ma sotte crédulité.

— Non, maître, je n’ai pas menti, oh I ne le crois pas, je t’en conjure par l’esprit de ma mère qui est morte pour sauver ma vie; j’ai dit la vérité, je te le jure.

— Bien, dit Eusèbe, presque convaincu par l’énergie

l’xle de feü

avec laquelle Cora avait pronocé ces paroles; demain, il fera jour, nous nous mettrons en route, et, lorsque nous aurons fait deux lieues, lorsque nous serons sur le versant du Taikoekoie, dont un côté regarde la mer et Tautre la plaine, nous verrons bien si Cora a parjure l’esprit de celle qui lui a donné le jour.

— Non, pas demain, non, n’allons pas sur le Taikoekoie, Renonce à ton projet, maître !

— Jamais ! s’écria Eusèbe. Je ne serai pas ta dupe I et, ne fût-ce que pour te convaincre d’impudence, nous chercherons demain la plate-forme adossée contre une muraille de rochers du haut de laquelle tombe un ruisseau qui charrie des diamants dans son cours. Ah! iu vois si je me souviens, Cora!

— Si ce sont ces pierres brillantes qui seules peuvent toucher ton cœur, parle, maître; j’irai dans tous les ruisseaux des autres montagnes, je fouillerai leur lit, je déchirerai mes doigts contre leurs rochers, puis je t’apporterai ma moissson sans en rien détourner pour moi, je te le jure.

— Insensée! comme s’il existait dans toute l’île peutêtre un autre gîte semblable à celui dont tu m’as parlé 1 Allons, Cora, je te le répète, que cette course doive nous enrichir ou te convaincre de mensonge, préparetoi à la faire demain dès l’aube et à me servir de guide.

— Non, cherchez un autre guide, répondit la négresse en secouant la tête, Cora ne saurait vous conduire sur le Taikoekoie*

l’ile de eeu

— Misérable ! s’écria Eusèbe en cédant à un mouvement de colère et en levant la main sur la négresse.

Mais il eut honte aussitôt de son emportement, et, d’un ton plus doux :

— C’est donc là, continua-t-il, cette reconnaissance sans borne que Gora semblait éprouver pour son maître !

— Que la main que tu avais levée retombe sur moi! s’écria Gora. Frappe ton esclave, foule-la aux pieds, mais ne la calomnie pas, maître!

Ici, Gora s’arrêta avec un cri rauque, comme si une vision terrible eût comprimé sa voix dans son gosier; tous ses membres tremblaient convulsivement, la respiration lui manquait; ses yeux hagards étaient tournés du côté du mont Taikoekoie.

Eusèbe suivit leur direction, et il aperçut une colonne d’un feu rougeâtre qui s’élevait de la base de la montagne au milieu des arbres qui lui servaient de ceinture.

Il ne vit là qu’un accident fort naturel, c’est-à-dire le bivac de quelque coureur de bois, et ne songea pas à lui attribuer la terreur soudaine qui venait de frapper Gora.

— Eh bien? lui dit-il en se tournant vers elle.

— Vous le voulez, maître, répondit la jeune fille d’une voix encore étranglée par l’émotion, vous le voulez, j’irai, je vous conduirai à l’endroit où les diamants dorment sous une couche de cristal liquide.

Eusèbe était trop agité pour trouver le sommeil.

l’ile de feu

Aussi, la nuit n' était pas aux deux tiers de son cours qu’il quittait sa couche, et, preuant les plus grandes précautions pour ne pas réveiller Esther, il se dirigea vers le divan qui avait dû servir de lit à la négresse.

11 dérangea doucement le berceau dans lequel dormait son enfant; mais, à sa grande surprise, il ne vit point la jeune fille sur les nattes.

Eusèbe éprouva une poignante angoisse; il supposa que, cédant au sentiment de répulsion que Gora avait manifesté la veille pour cette expédition, elle avait pris la fuite.

11 descendit précipitammant pour s’informer d’elle.

Gomme il traversait la varangue de roseaux qui entourait l’habitation, pour gagner la maison où on avait logé les domestiques, il entendit un profond soupir et s’arrêta.

A deux pas de lui, il aperçut dans l’ombre une forme noire.

— Est-ce vous, Gora? demanda Eusèbe.

— Quelle autre que Gora veillerait parce que vous veilez ?

— Pauvre Gora ! sais-tu que, pendant un moment. J’ai craint que tu ne fusses retournée à Weltevrede?

— Gora n’est qu’une esclave, et les chemins ne sont pas ouverts devant sa volonté.

— Gora, la seconde mère de mon fils, a toujours été l’amie de notre demeure, et je ne veux pas qu’un autre

84 l’ile de feu

lien que ceux de son affection rattache à nous; je la fais libre.

— A quoi sert de briser Tentrave de fil de cocotier lorsqu’il reste au pied une lourde chaîne de fer qui l’emprisonne? Cora sera toujours ton esclave, et celle d’un autre plus puissant que toi.

— Quel est cet autre maître, Cora?

La négresse hésita pendant quelques instants.

— Le destin, dit-elle enfin, qui me dit : « Marche I » et me contraint d’aller, lors même que j’aperçois les yeux Bans fond de la mort qui me guette.

Eusèbe haussa les épaules.

— Tu n’es donc pas plus raisonnable qu’hier au soir 1 s’écria-t-il.

— Je suis prête à te conduire sur les pentes du Taikoekoie, répondit la jeune femme en se levant et en quittant le pilier de bambou contre lequel elle était assise.

— Bien; alors, je vais réveiller mes gens pour qu’ils nous accompagnent.

— Non, répliqua Cora, l’esprit de la montagne est méfiant comme il est jaloux ; un homme et une femme seuls lui causeront moins d’ombrage.

— Soit, fit Eusèbe, qui pensa pouvoir faire cette concession aux superstitions de la pauvre fille; laisse-moi au moins demander les chevaux.

— A quoi bon? Si agiles que soient leurs pieds, ils ne nous feront pas fuir le danger s’il se dresse devant nous,

l’ile de feu

et, sur les pentes de la montagne, ils nous seraient inutiles. Si les prières de mon cœur ne t’ont pas touché, si l’amour de ces pierres qui brillent te fait mépriser les dangers dont je t’ai parlé, comme les larmes qui coulent de mes yeux, prends ma main et partons.

Eusèbe saisit la main de la jeune négresse : elle était brûlante et sèche; un tremblement fiévreux l’agitait.

— Partons, dit-il en entraînant Cora, partons!

Ils se dirigèrent vers le sud, laissant à leur gauche les jardins de Gavoet, à travers une plaine plantée d’arbres fruitiers alors en fleurs et dont les suaves et pénétrantes senteurs parfumaient l’atmosphère.

La nuit était calme et sereine, et la seule lumière des étoiles répandait autour des deux voyageurs une douce clarté.

Il y avait une heure qu’ils marchaient ainsi.

Peu à peu les derniers vestiges de culture s’étaient effacés derrière eux ; aux formes basses, aux cimes rondes des manguiers, des citronniers et des papayers avaient succédé les hautes et épaisses découpures dont les tamarins, les liquidambars, les bois de teck et autres arbres forestiers dentelaient la voûte étoilée.

La brise s’était levée, elle agitait à grand bruit les lai ges feuilles des cocotiers et les nervures flexibles des aréquiers, qui, au passage des deux voyageurs nocturnes, se courbaient et ondulaient comme d’immenses panaches.

Le jour allait venir; Eusèbe et Cora entraient dans la forêt qui couvre les bases du mont Taikoekoie.

Des fragments amoncelés de basalte, des laves, des cendres, des scories, couvraient le sol et rendaient la marche pénible ; au milieu d’une immense clairière se dressait une roche pyramidale, jetée là peut-être par quelque formidable éruption du volcan.

Eusèbe s’arrêta au pied de cette roche pour attendre Gora, qui était restée un peu en arrière; il l’appela et la vit accourir.

Elle tenait à la main une énorme botte de branches de gardénia et de tiges de malatti qu’elle venait de cueillir, et s’occupait d’en tresser une couronne, dans laquelle, malgré l’obscurité de la nuit, elle entremêlait adroitement les calices blancs des premiers avec les tubes empourprés des seconds.

— Que fais-tu là? demanda Eusèbe.

— N ous ne pouvons aller plus loin sans que j’aie ofîert un sacrifice à l’esprit du feu, qui est le maître de la montagne.

— Fais-le donc, et fais-le vite, dit Eusèbe sans se donner la peine de dissimuler un geste de contrariété.

— Sois clément et bon, maître, répondit la négresse ; la voûte des arbres double l’ombre de la nuit, et nous ne saurions aller plus loin avant le jour; laisse ton esclave rendre l’esprit favorable à ton dessein ; elle est aussi impatiente que toi, à présent, de se trouver au lieu où les pierres brillantes doivent ruisseler entre tes doigts comme des ondes de feu.

Eusèbe, rassuré par les paroles de Gora, s’assit sur le tronc renversé d’un palmier.

l’iLB DE FEU

La jeune négresse se coiffa de la couronne qu’elle avait tressée, garda à sa main un assez volumineux bouquet, ramassa un paquet de branchages ; la flamme , qur commençait à s’éteindre, se ralluma et éclaira d’une lueur rougeâtre le visage et les vêtements de Cora, alors debout sur le faîte du monolithe.

Elle prenait une à une les fleurs blanches des gardénias du bouquet qu’elle tenait à la main, et les lançait dans ie brasier en murmurant une sorte de chant dont la psalmodie lente et monotone rappelait les complaintes des pâtres de l’Europe.

La sombre majesté du décor, la mise en scène, la beauté fantastique deCora, qui, éclairée par les reflets mourants du foyer, semblait une prêtresse de la nuit, son accent ému au milieu de la monotonie de la mélopée, tout se prêtait à frapper l’imagination d’Eusèbe.

Lorsqu’elle eut terminé son invocation, Cora prit la couronne qui couvrait sa chevelure et la jeta à son tour dans le brasier; puis, penchée vers la flamme, elle en suivit la combustion avec anxiété.

Tout à coup , et lorsque les dernières étincelles eurent fait crépiter les feuilles sombres du malatti, elle poussa un cri de joie, arracha la couronne à demi consumée du foyer et descendit précipitamment du rocher.

— Yois, vois, dit-elle à Eusèbe en lui montrant les rameaux noircis, vois cette fleur de gardénia qui esl sortie intacte de l’épreuve ; vois, la flamme l’a respectée ;

l’ile de feu

elle est aussi blanche, aussi pure que lorsque mes doigts font coupée sur sa tige.

— Eh bien?

— Eh bien, c’est un bon présage; l’esprit est pour toi, tu reviendras sain et sauf de ton expédition.

— Mais toi, Gora? dit Eusèbe.

— Moi, qu’importe! répondit Cora en froissant entre ses doigts les tubes odoriférants du malatti, qui la représentaient probablement dans cette cérémonie, et que le feu avait tordus, noircis, carbonisés.

— Non, s’écria Eusèbe, plutôt renoncer à ces diamants, fussent-ils aussi pesants et aussi nombreux que ceux de toutes les mines du Visapour, que de leur sacrifier un seul de tes cheveux !

A cette exclamation qu’elle était enfin parvenue à arracher à Eusèbe, Gora se sentit défaillir.

— Allons, mon enfant, reprit Eusèbe, relève-toi et tâchons d’être rentrés à Gavoet avant le jour.

— Retourner à Gavoet! et pourquoi? demanda la négresse avec stupeur.

— Parce qu’il est inutile de prolonger cette longue épreuve.

— De quelle épreuve veux-tu parler, maître?

Et son doigt indiquait à Eusèbe une lueur phosphorescente qui voltigeait dans la direction de la mon^ tagne, tantôt rasant le sol et tantôt s’élevant à la hau-* teur de la cime des palmiers les plus élevés.

— Mais où aller de ce côté?

l’ile de feu

— Sur le Taikoekoie. Avant que le soleil ait atteint la moitié de son cours, tu plongeras tes mains dans le bassin qui renferme la merveilleuse richesse dont je t’ai parlé. Je t’ai dit vrai, maître, je te le jure. Marchons, il le veut, il le faut.

Malgré ce que ces derniers mots avaient d’incompréhensible pour lui. Eusèbe n’hésita pas, et, enflammé d’une nouvelte ardeur, il suivit Gora, qui, se guidant sur la lueur mobile qu’elle avait indiquée à son maître, gravissait les premières pentes du Taikoekoie et lui frayait un chemin à travers les lianes qui faisaient de la forêt une masse de verdure impénétrable.

Bientôt, Eusèbe et Gora quittèrent la région des grands bois pour entrer dans celle où le sol, appauvri par les cendres et les laves déposées à sa surface, ne nourrit plus que des mimosas rabougris et des palmiers nains. A l’approche du matin, les étoiles s’étaient effacées, la nuit était devenue plus obscure, et la jeune fille continuait de suivre les méandres que le feu follet traçait capricieusement devant elle et son compagnon.

Eusèhe hasarda quelques observations ; mais, quoique tout son corps tremblât convulsivement comme si elle n’eût pu encore se remettre des vives émotions qu’elle avait éprouvées, Gora insistait avec tant d’assurance pour qu’ils ne déviassent pas du chemin que traçait devant eux la lumière envoyée, disait-elle, par Rakchasa luimême, que son maître, qui voyait du reste que leur marche restait ascensionnelle, ne hasarda plus aucune observation.

l’iLE DB FEU

Peu à peu, ils dépassèrent les derniers mimosas ; le terrain sur lequel ils marchaient devenait de plus en plus difficile.

Tantôt il leur fallait gravir les monceaux de lave refroidie ou de basalte épars sur le sol comme d’immenses dolmens; tantôt ils enfonçaient jusqu’aux genoux dans les cendres friables qui recouvraient la terre d’une couche de plusieurs pieds d’épaisseur.

— D’après ton récit, Cora, dit Eusèbe, je crois que nous escaladons tous ces rocs en pure perte ; le rocher perpendiculaire et le ruisseau qui charrie des diamants doivent se trouver à cette hauteur du Taikoekoie, mais plus sur la droite ; il doit être sur le flanc de la montagne qui regarde le Papandajan, son voisin.

Pour toute réponse, Cora, indiqua à son maître la lueur pâle qui continuait de voltiger sur les amas de scories, et celui-ci, examinant la masse sombre de la montagne qui se dressait devant lui, jugeant qu’ils n’a valent pas atteint plus du tiers de sa hauteur, pensa que la négresse pouvait bien avoir raison.

— C’est égal, dit-il encore, je crois que nous ferions bien d’attendre ici le jour; j’ai plus de confiance dans tes souvenirs que dans le bon vouloir que Rakchasa manifeste pour moi.

Comme il achevait ces paroles, les pieds d’Eusèbe s’embarrassèrent dans quelque chose qui le fit trébucher ; il y porta la main et poussa un cri de terreur : il venait de reconnaître dans cet obstacle un squelette humain.

l’ile de feu

A son cri, un cri pareil de Cora répondit; de son côté, la négresse venait de voir s’évanouir comme emporté par un souffle puissant le langue de flamme qui les avait conduits jusque-là.

En même temps, une odeur âcre et fétide monta au cerveau des deux voyageurs et leur donna des vertiges.

Eusèbe ne se rendit point immédiatement compte de ce qui se passait autour d’eux; mais, élevée dans ce pays, Cora ne pouvait s’y tromper, et elle s’écria aussitôt :

— Nous sommes perdus, perdus sans ressource! l’esprit de la montagne nous a attires dans le Gucvo- Upas,

— Le Guevo-Upas ! qu’est cela? demanda Eusèbe.

— C’est cette vallée terrible de laquelle nul de ceux

qui y sont entrés n’est jamais sorti; regarde autour de nous, vois, le sol est blanchi par les ossements de tous ceux qui sont venus y chercher la mort.

— C’est une fable, repartit Eusèbe, le bohon-upas n' a, jamais donné la mort à ceux qui se sont endormis à son ombre; son suc n’est terrible que lorsqu’il a été introduit dans les veines.

— Qui te parle du hohon-upasl dit Cora avec impatience; je te dis que nous sommes dans le Guevo-Upas, dans la vallée du poison : ce n’est pas l’ombre de l’arbre maudit qui nous tuera, ce sont les émanations qui s’échappent de la terre, et que Rakchasa envoie à ses ennemis pour les étouffer.

l’ile de feu

Eusèbe comprit que la négresse disait vrai, qu’ils étaient dans une de ces solfatares éteintes où les vapeurs d’acide carbonique répandues dans l’atmosphère asphyxient les êtres vivants qui se hasardent à pénétrer dans leur milieu empoisonné.

A chaque pas qu’il faisait sur cette terre maudite, il se heurtait à quelque carcasse d’homme ou d’animal; il sentait les ossements desséchés se briser en craquant sous ses pieds, une sueur froide baignait son front.

Gora courait çà et là tout éperdue et comme si elle eût cherché à reconnaître un passage, à trouver un moyen de salut.

— Rakchasa n’a pas eu honte de se liguer avec le barkasaham. Un esprit de feu s’est soumis anx volontés de celui qui, comme le ver hideux, reprend dans les tombeaux l’aliment qui perpétue son existence. Et cependant ce dernier lui-même, le barkasaham damné, m’avait juré qu’il se contenterait d’une victime! — Si tu m’as trompée, lorsque je te priais à genoux de préserver les jours de celui qui m’est plus cher que la vie, sois maudit, ô Basilius !

Ce nom tira Eusèbe de l’affaissement dans lequel, soit par l’effet de la terreur, soit par l’influence du gaz délétère, il commençait à tomber. Il bondit vers Cora, et la saisit par le bras au moment où elle venait d’escalader un énorme bloc de basalte qui seul dominait cette plaine funèbre.

— Femme, s’écria-t-il, réponds-moi comme tu ré-

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pondrais à ton Dieu I Quel nom as-tu prononce tout à Fheure?

— Grâce ! grâce ! répondit Gora en embrassant les genoux de son maître.

— Ah î je comprends tout, à présent. Je me vois dans un piège infernal ! Toi que je croyais bonne, tendre, dévouée, tu as été suscitée par lui pour me perdre. Eh bien, femme ou fantôme, retourne vers celui qui t’a inspiré cette honteuse couiédie, et dis-lui que je brave ses efforts et sa rage.

La négresse s’empara du krid qu’Eusèbe portait à sa ceinture et s’en porta des coups violents.

— Je veux mourir, s’écria-t-elle, avant d’avoir reçu ta malédiction ! Il fallait, d’ailleurs, une victime à l’esprit de la montagne. Je me suis offerte... il est apaisé !

Gora roula sur le roc et glissa de là sur la déclivité qu’il formait du côté opposé à celui par lequel elle était montée, ainsi qu’Eusèbe.

Eusèbe entendit le corps de la jeune femme qui roulait sur la pente, en entraînant des pierres avec lui, puis un dernier adieu que lui envoyait la négresse, et tout rentra dans le silence.

Quelque légitime que lui semblât ce sacrifice, Eusèbe fut saisi d’un remords presque aussitôt que le crime fut consommé ; oubliant en même temps ses griefs contre Gora et sa propre position, il se mit à pleurer sur le sort de la malheureuse jçune femme qui se sacrifiait pour son ambition.

l’ile de feu

Les douleurs qu’il éprouvait le rappelèrent à luimême; sa respiration devenait de plus en plus difficile, et son cerveau s’embarrassait à chaque instant; il lui semblait que mille aiguillons de feu le traversaient dans tous les sens.

Il essaya de marcher, mais ses jambes se dérobaient sous lui ; il chancelait comme un homme ivre, et chaque mouvement qu’il faisait lui causait d’insupportables douleurs.

Il s’assit sur un bloc de basalte.

Devant lui s’étendait la plaine; il entendait le murmure que faisait le vent en passant sur les forêts; il voyait la nappe sombre qui le séparait de l’horizon se diaprer ça et là de lumières, c’étaient celles qui éclairaient les habitations; l’une d’elles brûlait peut-être au chevet du lit où reposait Esther.

Il chercha à concentrer ses pensées sur celle qu’il aimait, à écarter le regret des richesses qui venait lui assombrir ses derniers moments.

Cependant, la brise de mer, en passant plus fraîche et plus rapide sur son front, lui rendit un peu le sentiment ; il lui semba que, du fond du gouffre où il l’avait vue tomber, la négresse lui parlait encore.

Il sentit se réveiller en lui le sentiment de la conservation, si difficile à éteindre chez l’homme, et il essaya de se mettre debout; mais ses membres paralysés se refusèrent à le seconder.

Les appels redoublaient; la voix de Cora suppliait Eusèbe de venir à elle , au nom de tout ce qu’il avait

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de cher en ce monde, de sa femme et de son enfant.

Une pensée soudaine éclaira le cerveau d’Eusèbe au milieu des ténèbres qui commençaient à Eenvahir ; iî s’abandonna à son poids sur la pente du précipice.

Mais ce dernier effort absorba tout ce qui lui restait d’énergie, et, lorsqu’il sentit les pointes du rocher, il s’évanouit.

Cet évanouissement ne dura que peu d’instants; une vive sensation de bien-être et de fraîcheur le rappela à lui ; il ouvrit les yeux et se trouva couché en travers d’un ruisseau qui suivait le fond du précipice, sa tête reposant sur les genoux de Cora, appuyé elle-même contre les parois du rocher et paraissant près d’expirer.

— Sauvél sauvé!... dit la négresse en joignant les mains. — Pardon, Rakchasa, d’avoir douté de la sincérité de ton présage.

— Oui , sauvé , lui répondit Eusèbe ; car c’est ta voix qui m’a inspiré la résolution de descendre dans ce gouffre, à l’abri des vapeurs délétères du volcan. Cora, ma reconnaissance pour toi sera éternelle.

— Oh! la mort peut m’être donnée, à présent queje suis certaine de ne pas emporter tes malédictions.

— La mort, dis-tu? mais tu te trompes. Du moment que tu n’as pas succombé sous le coup, tu vivras.

— Non, non, répondit Cora, dans peu d’instants, je serai retournée près de celui qui nous ouvre ses bras sans

l’ile de feu

distinction de couleur. Tes soins sont inutiles; maïs sois béni pour ta pensée de commisération, qui adoucira mes derniers moments. Peut-être la récompense de cette pitié ne se fera-t-elle pas attendre.

— Que veux- tu dire?

— Rakchasa est juste; Rakchasa est grand, le puissant génie de la montagne n’a pu faire alliance avec le barkasaham immonde.

— Où veux-tu en venir?

— Rakchasa ne se joue pas de ceux qui l’implorent avec un cœur fervent.

— Je ne saurais te comprendre.

— Il doit avoir conduit nos pas vers le lieu où tu voulais aller; je lui avais offert ma vie s’il voulait permettre que tu détachasses des flancs de sa montagne la pierre que tu désirais; je vais mourir, et Rakchasa ne saurait nous avoir trompés. Nous devous être près de l’endroit où dorment sous les eaux les cailloux qui feront ton bonheur.

— Malheureuse! encore les diamants! Nous sommes dans un gouffre sans issue, et, à moins que nous ne parvenions à remonter la pente du Guevo-Upas, que nous ne nous hasardions à traverser de nouveau sa plaine empoisonnée, qui sait si nous pourrons sortir d’ici! Reviens à toi, Gora, et cesse, je t’en conjure, de te jouer de ma crédulité en me parlant encore de ces fabuleuses richesses.

— Gora ne s’est point jouée de ta crédulité, maître.

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— Mon Dieu, mon Dieu! s’écria Eusèbe dans une émotion vertigineuse, n’est-ce pas le délire qui la fait parler? dit-elle vrai?

— Ce lieu plein d’horreur, il me semble que mes souvenirs l’ont vu une fois déjà; ah! si mes forces ne m’avaient pas abandonnée, quoique la nuit soit noire, je te guiderais sûrement dans ce dédale et saurais te conduire vers le trésor convoité.

— Non, chaque effort que tu ferais épuiserait tes forces et hâterait le moment. Gora, Gora, je puis marcher, moi! parle, parle, dis-moi de quel côté je dois me diriger.

Alors, pour ranimer Gora, dont le souffle paraissait près de s’éteindre, Eusèbe trempa son mouchoir dans le ruisseau et lui en baigna le visage.

— Gora, reviens à toi! s’écria-t-il; tâche de recueillir tes souvenirs. Ah ! si je possédais ces richesses, je pourrais braver Basilius. Gora, de quel côté, dans ce lieu plein d’embûches, faudra-t-il diriger mes pas?

— M’as-tu pardonné, maître? demanda Gora.

— Oui ; mais ne saurais-tu rassembler tes idées et me dire de quel côté je dois faire des recherches?

— Grois-tu maintenant que je ne t’ai pas menti?

— Le trésor existe, mais les instants sont précieux. Il faut que tu me donnes quelques indications qui puissent me guider, non-seulement pour le trouver, mais encore pour sortir de ce précipice, qui n’est peut-être qu’un des cratères du volcan. Quelques minutes me suffiront

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pour rassembler de quoi nous faire à jamais riches et puissants. Alors, je t’emporterai dans mes bras. La science est à qui k paye, je la payerai si cher, qu’elle écartera de ta tête la mort qui la menace. Tu peux Vivre de longs jours et vivre heureuse; dis, ne le veux-tu pas?

— Eh ! ne suis-je pas heureuse ? répondit la négresse, qui, en écoutant Eusèbe, était tombée dans une sorte d’extase. Ah ! que ce soit la mort ou la vie, je suis heureuse ainsi, et ne demande pas d’autre bonheur,

— Reviens à toi, Gora; parle-moi du trésor.

■ — Oui, continua la négresse avec une exaltation croissante, lorsque tu passeras sur la terre où je dormirai, mes ossements tressailliront comme aujourd’hui.

Eusèbe éprouvait des vertiges ; une sorte de folie gagnait son cerveau, déjà ébranlé par les commotions qu’il avait reçues depuis quelques heures.

Aux dernières paroles de Gora, sa cupidité s’était réveillée ardente, implacable. Il ne doutait plus. Une sorte d’intuition lui montrait le trésor à quelques pas de lui ; il le sentait, il le voyait, et il lui semblait qu’un mot de Gora pouvait le faire tomber dans sa main.

Son impatience de le saisir lui enlevait toute réflexion; il était pris d’une rage folle contre la négresse en pensant que, si près du but, il pourrait encore le manquer.

— Gora, Gora î s’écria-t-il, je t’adjure de me répondre. Où est le ruisseau ? où sont les diamants?

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— Pardonne, pardonne, maître; il y a un nuage devant mes yeux.

Eusèbe vit bien qu’il n’obtiendrait plus rien de la mourante ; il laissa aller la tête de la négresse, qui retomiba sur le roc avec un bruit sourd et mat, et il s’assit sur une pierre du ruisseau, en jetant un regard inquiet autour de lui.

Ce ruisseau, comme nous l’avons dit, coulait au fond d’un précipice, entre deux immenses parois de rochers entr’ouverts par quelaue terrible convulsion de la montagne.

A cent pas de l’endroit où il se trouvait, l’une des deux murailles de granit rejoignait la montagne, dont elle formait une des assises; l’autre, après avoir élevé vers le ciel un pic dentelé, s’abaissait et se confondait dans les ombres de la plaine.

Mais la chose dont Eusèbe, dans l’obscurité, n’avait pu se rendre compte jusqu’alors, c’est que le précipice se terminait à cette distance.

Entre les deux lignes noires des pierres géantes, à travers leur ouverture béante, il apercevait à présent une ligne ardente d’où partaient des rayons roses qui, s’épanouissant en gerbes, ravivaient l’azur du ciel à l’horizon.

C’était l’aurore.

Il entendait le bruit du torrent qui tombait en cascade à l’extrémité du ravin.

C’était l’issue du précipice.

l’iLE DE FEU

Il courut à cette crevasse, et, à vingt pieas au-dessous de lui, il aperçut la petite esplanade que Gora lui avait si bien dépeinte, et, sur cette esplanade, le bassin que le torrent avait creusé en tombant dans le roc.

— Le ruisseau de diamants I s’écria-t-il.

Au même instant, un rayon fauve du soleil levant, glissant entre les flancs des deux montagnes, vint s’arrêter sur l’eau qui bondissait autour des pieds du Hollandais, et, sous sa couche de cristal, mille facettes brillantes réfléchirent le rayon de feu.

L’émotion d’Eusèbe était si forte, qu’il chancela; ses genoux plièrent sous lui, comme s’il eût été sur le point de tomber.

Mais la vue des trésors, que chaque instant lui découvrait, lui rendit ses sens, et il se précipita sur les pierres précieuses, comme s’il eût craint qu’elles ne lui échappassent encore.

Puisant à pleines mains dans le réservoir, il continua sa récolte pendant quelques minutes , remontant le cours du ruisseau et poussant des cris de joie à chaque nouveau diamant qu’il ajoutait à ceux que ses mains contenaient déjà.

Une masse noirâtre, qui barrait le lit du petit torrent, l’arrêta; il leva les yeux, et reconnut Gora.

La négresse ne faisait plus aucun mouvement, sa tête reposait sur la pierre, ses lèvres étaient blanches et entr’ouvertes.

Il jeta sur elle un regard de compassion; mais, en ce

l’ile de feu 101

moment, ses yeux rencontrèrent les yeux de la jeune femme.

Malgré la mort, ces yeux semblaient suivre les siens.

Au milieu de la rigidité cadavéreuse du reste de la face, le regard de la négresse avait conservé la vie.

Eusèbe essaya de se retourner; mais une force surhumaine le rappelait malgré lui à cette contemplation, et, malgré lui, il sentait ce regard entrer dans son âme.

Alors, son cœur se fondit ; il se sentit pris d’une pitié tendre ; il laissa tomber les diamants dont sa main était pleine.

— Goral s’écria-t-il en se jetant aux pieds de la négresse; Gora, c’est à mon tour de te demander pardon I Qu’un signe de ce corps que ton âme a abandonné me dise que tu n’emportes contre moi ni fiel ni haine.

Et le malheureux, soulevant le corps inerte de l’esclave, essayait vainement de le réchauffer.

— Mon Dieu! tout à l’heure j’entendais encore sa voix!

Et, comme saisi d’une immense remords :

— Goral Gora! s’écria-t-il, reviens à toi, et entends ma voix qui te dit : Je t’aime!...

Eusèbe n’avait pas achevé de prononcer ces paroles, qu’un éclat de rire strident partit au-dessus de sa tête ; cet éclat de rire, il l’avait entendu en de si douloureuses circonstances, qu’il reconnut celui dont la bouche l’avait lancé avant d’avoir levé les yeux et d’avoir aperçu Noungal, vêtu comme le jour où il lui avait parlé à l’embouchure de la Tjiliwong, en son costume de pirate malais.

t/ile de feu

— Toi ! encore toi ! s'écria-t-il.

— Oui, répondit le Malais, je ne cède pas à d’autres le soin de m’assurer que je rentre pas à pas dans ma propriété. Cette fois, Eusèbe van den Beek, tu ne te feras pas prier, j’espère, pour exécuter les volontés de ton cher oncle Basilius.

Eusèbe n’en écouta pas davantage; à moitié fou de terreur, il courut vers l’orilice du précipice, sauta sur la terrasse où la mère de la pauvre Cora avait trouvé une mort si affreuse, et descendit en courant dans la plaine, sans s’apercevoir que, dans la main de la négresse cramponnée à ses doigts, il avait laissé la petite bague d’argent, jumelle de celle que portait sa femme, et qu’un jour celle-ci, avec tant d’orgueil, avait montrée au notaire Maes,

lES BOHÉMIENS DE LA MEH

Nous avons laissé Argalenka entre les mains des serviteurs de Thsermaï.

Ceux-ci étaient assez embarrassés pour exécuter Tordre qu’ils avaient reçu de leur maître.

Depuis que ce dernier avait perdu le titre de régent de la province de Bantam, les cases qui servaient de prison dans le palais avaient reçu d’autres destinations; pas une d’elles n’était en état de recevoir un hôte, de si mince importance que fût la personne de cet hôte.

En traversant la cour principale, ceux qui conduisaient le prisonnier s’arrêtèrent pour délibérer, lorsque l’un d’entre eux fît observer qu’ils avaient en face d’eux précisément ce qu’ils cherchaient.

104 l’ile de feu

Effectivement, dans cette cour se trouvaient deux cages de fer.

L’une de ces cages avait renfermé Maha lorsque son éducation n’était pas achevée; dans l’autre, Thsermaï avait pendant longtemps nourri un tigre.

Quelques mois auparavant, le tigre avait jugé à propos de se laisser mourir de consomption; on donna sa place à Argalenka, et ce ne fut pas sans que ces hommes fissent remarquer au pauvre diable que c’était là pour lui un grand honneur.

On le poussa dans l’étroite ouverture ; il se laissa verrouiller sans murmure et s’étendit sur le plancher de bois de la cage, plancher qui avait conservé cette odeur âcre et nauséabonde qui caractérise les habitations des bêtes féroces.

Il ne versait pas une larme, il ne faisait pas entendre une plainte, ses yeux étaient fixes, démesurément ouverts, mais ils regardaient sans voir; il semblait que dans cette masse inerte la douleur eût emporté l’ârne en y laissant la vie.

Il passa la nuit entière sans dormir.

Vers le milieu de la journée du lendemain, un des hommes du palais passa à travers les barreaux de la cage une galette de riz et une cruche d’eau.

Argalenka ne détourna pas la tête et ne toucha à rien de ce qu’on avait apporté.

Ijes serviteurs allaient et venaient dans la cour sans faire la moindre attention au prisonnier; cependant,

l’ilb fe>

flans la soirée du troisième jour, aux heures de Toisiveté, Tun d’eux s’arrêta devant la cage et remarqua que les trois galettes de riz et les trois cruches d’eau qu’on avait déposées auprès d’Argalenka pendant ces trois jours étaient intactes.

— Beduis, dit cet homme, es-tu malade? D’où vient que tu n’as pas touché à tes aliments?

Argalenka ne répondit pas.

— Par Allah, je crois qu’il est mort, reprit le serviteur en s’adressant à l’un de ses camarades qui était venu le rejoindre.

— Non, le chien respire encore. Lorsque tu lui as parlé, j’ai vu tressaillir sa paupière ; mais, s’il persiste dans sa résolution, Dayon ne tardera pas à être débarrassé du soin de lui apporter sa pitance.

— Pauvre diable ! On dit que c’est le père d’Arroa : la fille règne sur le fils des soesoenans de Bantam, et le père meurt de faim dans un coin du palais qu’elle habite.

— C’était écrit.

— Si nous avertissions le maître ?

— Je me garderais bien de risquer ma peau de musulman pour sauver cette carcasse d’infidèle. N’as-tu donc pas entendu le bruit qui s’est fait dans le dalam aujourd’hui?

— Non, j’étais allé conduire les cavales du maître aux pâturages du mont Gagah.

— Le Malais est venu.

l’ile de feu

— Le Malais?

— Oui, cet homme à figure basanée, que nul de nous ne connaît et devant lequel le maître, si insolent et si superbe, tremble et se courbe comme un enfant.

— Que s’est-il donc passé?

— Ce mécréant de guèbre seul pourrait te répondre, car seul il a assisté à leur entretien. Tout ce que je sais, c’est que, lorsque le Malais s’est retiré, il a laissé l’aclapati en proie à toutes les fureurs d’Éblis, et que j’aimerais autant affronter les laves brûlantes du Panderango que la colère de Thsermaï en ce moment. Tiens, l’entends-tu blasphémer le nom d’Allah?

En effet, on entendait venir des appartements qu’habitait Thsermaï un mélange étrange et terrible des grondements sourds et menaçants d’une bête féroce et des cris de rage et des imprécations d’un homme.

Bientôt la jalousie de bambous qui fermait l’une des portes vola en éclats, et Maha, la panthère noire du prince javanais, s’élança par la brèche qu’elle venait de se frayer.

L’animal paraissait en proie à la colère et dominé en même temps par la terreur ; il fit deux fois le tour de la cour en bondissant au milieu des serviteurs éperdus; puis, trouvant ouverte la porte de son ancienne cage, il s’y précipita et s’accroupit dans l’angle le plus obscur, le poil hérissé, les moustaches contractées, ouvrant et fermant tour à tour, avec une double expression de rage et d’épouvante, ses grands yeux de topaze et faisant entendre un murmure menaçant.

Le prince javanais la suivait de près ; son visage portait les traces d’une lutte : les cinq grilles de la panthère avaient ouvert cinq blessures dans lajoue deThser^ maï, le sang ruisselait le long du torse nu et se perdait dans les plis du sacong noué autour de la taille, en le marbrant de larges taches de pourpre.

En l’apercevant, Maha se replia sur elle-même comme si elle eût voulu se préparer à s’élancer sur son adversaire ; ses yeux se dilatèrent et devinrent fulgurants ; sa queue, agitée d’un mouvement fébrile, battait le plancher comme le fléau du moissonneur fouette Faire de la grange ; son murmure prenait par intervalle les éclats du rugissement.

Thsermaï, armé d’un fouet de peau de rhinocéros, allait entrer dans la cage ; il regarda la panthère, il eut peur et recula.

— Un fusil I un fusil I s’écria-t-il d’une voix étranglée. Me laisserez-vous donc égorger par cette bête féroce, chiens maudits? Un fusil, pour qu’elle meure 1

Un des serviteurs courut au palais et revint avec une de ces armes dont les incrustations et les niellures de nacre, d’écaille et de corail sont autant d’œuvres d’art; il la présenta au fils des soesoenans, qui, sans même s’assurer si elle était en état de faire feu, la saisit avec empressem ent et coucha en joue la panthère.

Mais, au moment où il appuyait le doigt sur la détente, un homme, qui avait fendu avec peine les rangs pressés des valets et des esclaves pour arriver jusqu’au maître, re’eva brusquement le canon, et la balle, au

l’jlc de feu

lieu d’atteindre Maha, alla se perdre dans la cime des arbres qui environnaient Fhabitation.

Tüsermaï, hors de lui-même en voyant la panthère lui échapper, jeta son fusil, ressaisit son fouet, et, après l’avoir fait siffler dans l’air, en frappa cet homme au visage.

La redoutable lanière laissa sur les chairs un sillon bleuâtre et sanguinolent, et alors seulement Thsermaï reconnut celui qui avait osé s’interposer entre sa colère et l’animal qui en était l’objet.

— Harruch I s’écria-t-il.

C’était en effet Harruch, toujours vêtu de ses haillons, qu’il étalait aussi fièrement au milieu des magnificences qui l’environnaient que dans le monde de il/eesfer- Cornélis.

Il restait calme, impassible sous le coup qu’il venait de recevoir, et, sans le stigmate qu’enavait conservé sa face, on eût pu croire que le Javanais avait frappé une statue de bronze.

— Pourquoi Maha a-t-elle donc encouru la colère de son seigneur? demanda-t-il froidement.

Thsermaï indiqua du doigt sa blessure: puis, comme s’il eût rougi de descendre à une explication en face de son monde de serviteurs :

— Que t’importe? répondit-il. Maha ne m’appartientelle pas? Lorsque tu me l’as apportée, guèbre, ne t’ai-je pas fidèlement remis le prix qui avait été convenu entre nous? J’ai payé le droit de la tuer, et je veux qu’elle

l’ile de feu

meure. Les Hollandais, nos bien-aimés seigneurs, n’ont pas, que je sache, étendu aux panthères de l’île le bénéfice de leurs lois sur les esclaves; il ne nous est pas interdit de disposer de Texistence de celleslà comme il nous est défendu d’attenter à la vie de ceux-ci.

— Tu me rappelles le salaire que j’ai reçu, Thsermaï? As-tu jamais songé aux fatigues , aux dangers que j’avais bravés pour le mériter? Écoute sais-tu que, pour trouver Maha, j’ai marché sept jours dans la foret de Tjivadal, où le plus hardi chasseur n’entre qu’en tremblant, où, de chaque buisson que frôle vos vêtements lorsque vous passez, de chaque liane qui se balance au-dessus de votre tête, de chaque tronc d’arbre que vous entrevoyez dans l’ombre, de chaque feuille desséchée qui craque sous votre pied, peut s’élancer, ramper, jaillir quelque chose qui rugit, qui siffle et qui glapit, quelque chose qui a mille noms et qui, pour le voyageur isolé comme je l’étais, n’en a qu’un... la mort? Sais-tu que, depuis Theure où le ravendia ouvre ses capsules bienfaisantes au voyageur altéré jusqu’à l’heure où il les ferme, je suis resté tapi sur une branche, mal caché derrière un arbre de bendub, guettant le moment où la mère quitterait sa tanière; que, pendant ces si^ mortelles heures, j’étais à la merci de la terrible bête; que, si le vent avait changé, s’il avait apporté les émanations de l’ennemi dans la caverne, ni son krid ni son courage, dont tu ne doutes pas, n’eussent sauvé Harruch? Et, lorsqu’il fut entré dans ce repaire où, à

chaque pas qu’il faisait, les ossements roulaient sous les pieds ; lorsque, ayant mis les trois petites panthères dans un pli de son sacong, il prit la fuite comme un voleur, sais-tu qu’il ne marcha pas une demi-heure sans entendre derrière lui un bruit formidable? Ce n’était pas le cri du lion pressé par la faim, ce n’étaient pas les rauques rugissements du tigre troublé dans ses chasses. Ce tonnerre lointain était plus terrible, ses éclats retentissaient sous les voûtes sacrées de Tjivadal : c’était le déchirement des entrailles de la mère, la voix qui criait aux échos : « Malheur à toi qui m’as pris mes » enfants ! »

)) Tout était épouvante dans la forêt. Les cerfs, les daims, les sangliers, les gazelles oubliaient la terreur que leur cause la présence de l’homme; ils bondissaient à mes côtés. Les serpents se glissaient sous la mousse, les oiseaux se cachaient sous les feuilles; ces feuilles elles-mêmes, on eût dit qu’elles frissonnaient.

)) Je fuyais haletant.

)) Bientôt tous Lbs hôtes du bois disparurent. J’étais seul, car les rugissements allaient se rapprochant.

)) Ah 1 Thsermaï , il m’en souvient comme si c’était hier, et, lorsque j’y pense, je sens encore mes cheveux qui se dressent sur ma tête. Derrière moi, les branches craquaient comme si un troupeau de buffles indomptés eût traversé le hallier. La peur avait glacé mon sang, un nuage rouge voilait mon regard, j’allais trébuchant comme un homme ivre, il me semblait sentir le souffle embrasé de la puissante bête brûler mes

l’ile de feu

épaules I Instinctivement, je tirai mon krid du fourreau. Puis, ne voulant pas mourir sans vengeance, je pris un des petits et m’apprêtai à lui briser le crâne contre le tronc d’un arbre ; le petit poussa un gémissement de douleur, la mère y répondit par un hurlement qui fit vibrer tous mes muscles comme les cordes de la guitare BOUS la main de la bedaia; mes doigts s’ouvrirent, et la petite panthère tomba dans les hautes herbes 1

)) Ormuzd venait d’arracher un de ses enfants à la mort, béni soit son nom!

)) Au lieu de s’élancer sur moi, la panthère ramassa son petit, et, mère encore dans sa rage, elle voulut le mettre en sûreté avant d’arracher les deux autres à leur ravisseur. Je m’élançai à travers la forêt, je continuai ma course folle ; mais le flair de l’animal le guidait bien plus sûrement sur ma trace que l’œil du chasseur, si perçant qu’il soit, ne le guide sur les pas du cerf; bientôt elle avait repris sa poursuite, il fallut me résoudreà sacrifier ma deuxième proie; et, si la rivière de Tjiliwong ne s’était pas trouvée sur mon passage, si je n’avais pu, en m’élançant dans les flots, déjouer la sagacité de la mère, l’abandon de Maha, le dernier de ses petits, ne m’eût peut-être pas sauvé de son courroux ! Ët maintenant, crois- tu, Thsermaï, que les quelques pièces d’or que tu m’as jetées m’aient payé de mes peines et que je n’aie pas conservé le droit de te dire : Ne tue pas le pauvre animal dont la conquête a failli tne coûter la vie?

— Si la récompense que je t’ai donnée alors ne te

paraît pas suffisante, fixe toi-même celle que tu désires ; le fils des soesoenans ne veut rien devoir à personne.

— Je te demande la vie de Mafia.

— Non.

— Tfisermaï, tu m’as frappé au visage, moi qui ne suis pas un de tes Javanais timides et lâcfies, moi qui suis un libre fils d’Ormuzd; fais grâce à Mafia, et j’oublierai.

Tfisermaï regarda le guèbre d’un air de profond dédain.

— Non, reprit-il. Mafia a fait couler le sang de son maître. Mafia doit mourir, elle mourra; par le saint tombeau de la Mecque, je le jure!

— Mafia a effleuré ton visage en se jouant, Tfisermaï, dit le cfiarmeur de serpents en baissant la voix; réserve ton courroux pour celui qui se plaît à entretenir dans ton cœur une blessure bien autrement profonde que celle dont Mafia a sillonné, ta joue.

Les sourcils de Tfisermaï se froncèrent, son front se plissa; il devint rêveur, et, d’un geste, il écarta tous ses serviteurs.

— Tu veux parler de Noungal ! dit-il au guèbre; oui, il est revenu aujourd’hui, comme il l’avait annoncé il y a un mois ; il est revenu plus arrogant et plus menaçant que jamais; c’est en vain que je lui ai offert ce qui me reste des trésors des soesoenans, mes ancêtres; il a dédaigné mes offres, il veut que je lui rende la fleur de mon fiarem, la belle fille jaune aux yeux noirs.

l’ile de feu

— Et Thsermaï, fidèle observateur de la foi jurée, fera ce que demande Noungal, il se séparera de la perle de lllindoustan ?

— Peut-être, dit le prince javanais, qui semblait réfléchir. Harruch, reprit-il après quelques instants, tu m’as appris que celui que maintenant on appelé Nounga], et qui commande aujourd'hui aux bohémiens de la mer était un barkasaham, c’est-à-dire un ces esprits impurs qui, avec l’aide du démon, ont ravi au Seigneur un des rayons de sa glorieuse puissance; un de ces vampires qui puisent dans le sang de leurs victimes l’éternité d’une existence qu’ils consacrent au mal ; mais en même temps tu m’as dit que la force, unie à la ruse, pouvait parvenir à terrasser le barkasaham maudit. Harruch, veux-tu m’aider dans cette tâche?

— Tu hais Noungal, mais tu le crains : tu n’as pas la force.

— Non, je ne le crains pas; il a menacé, et, tu l’as vu, il s’en est allé les mains vides.

— Qu’importe à Noungal! Aujourd’hui, tu lui as dit non, et, demain, tu le supplieras pour qu’il accepte ce que tu lui as refusé aujourd’hui. Le maître des bohémiens de la mer a le temps pour lui.

Le visage de Thsermaï devint livide.

— Jamais! s’écria-t-il; j’aimerais mieux voir Arroa morte à mes pieds.

A ce nom d’Arroa, il se fît un léger bruit dans la cage voisine de celle où était la panthère; c’était Argalenka

114 l’ile de feu

qui soulevait sa tête déjà alourdie par rapproche de la mort.

— Sois à moi, Harruch, continua le prince javanais, et nous renverrons Noungal au pays des esprits immondes, et je ferai de toi un puissant seigneur auquel tous nos Javanais porteront envie.

Le guèbre eut un singulier sourire.

— Non, dit-il avec une expression railleuse, je ne veux pas attaquer Noungal ; il est tout-puissant en ce monde et dans hautre, Harruch est un vermisseau dans l’herbe, le barkasaham n’a qu’à étendre le pied pour l’écraser.

— Nous triompherons, te dis-je.

— Bah 1 Ormuzd a aveuglé Thsermaï.

— Que veux-tu dire?

— Au moment de combattre, il veut jeter dans le gouffre qui ne rend jamais rien l’arme qui seule peut lui assurer la victoire.

— Je ne comprends pas.

— N’as- tu pas juré tout à l’heure que ce jour serait le dernier de la pauvre Maha 1 continua le guèbre en indiquant la panthère.

— Oui; eh bien?

— La vierge noire est la seude qui puisse prévaloiî contre le fils de la nuit. En vain tu fouillerais la poitrine d’un barkasaham, en vain tu verserais dans ses veines tout le suc des bohon-upas de notre île, en vain tu roulerais sur son corps les rochers de nos montagnes,

l’ile de feu 115

en vain tu cacherais son cadavre dans les entrailles de la terre, ta lame flamboyante s’émousserait, le poison perdrait sa vertu, les pierres géantes reviendraient d’elles-mêmes à leur place, la terre rejetterait le dépôt que tu lui aurais confié, comme les bouches du Panderango rejettent les laves brûlantes qui obstruent son cratère. Là, là! continua le guèbre, en caressant les flancs d’ébène de la panthère, qui, comme si elle eût compris qu’il parlait d’elle, s’était approchée et frottait de sa tête la main qu’Harruch passait entre les barreaux, là seulement est le sépulcre qu’Ormuzd a assigné aux êtres maudits qui désolent le monde tant que dure la colère du Très-Haut.

— Merci, merci, Harruch! répondit Thsermaï avec une joie furieuse qui éclatait dans sa physionomie. S’il plaît à Mahomet, Arroa ne changera pas de maître; enferme soigneusement Maha, je vais prendre des armes, faire seller des chevaux, et nous allons nous mettre sur les traces de Noungal avec le tombeau vivant dans lequel il doit être enseveli.

— Et tes serments?

Thsermaï haussa les épaules et rentr dans lo palais.

Harruch le regarda disparaître; puis, se retournant, il ouvrit le grillage de fer, fit entendre un léger appel.

Maha obéit à ce bruit comme un chien au sifflet de son maître.

Souple comme une couleuvre, elle glissa à terre et

l’ile de feu

jl6

S3 mit à frôler les jambes du guèbre en arrondissant son dos comme un jeune chat.

— Le secret te sera bien inutile, murmura-t-il ; quand tu voudras te mettre en chasse, tu ne retrouveras plus ton limier; voici ton or; moi, je reprends ma conquête.

— Ici, Mahal

En disant ces mots, il jeta dans la cage quelques pièces de métal, et il allait s’éloigner, suivi de la panthère qui marchait sur ses talons, lorsqu’il s’em tendit appeler.

C’était Argalenka qui s’était traîné dans sa prison et se tenait appuyé contre les barreaux.

— Frère, frère, lui dit le vieillard, la souffrance a-t-elle troublé mes esprits? l’ai je rêvé? mais tout à l’heure il m’a semblé entendre parler de mort et d’Arroa. Un danger la menace, Oh! je suis faible, impuissant; mais, toi, tu es fort et vigoureux ; défendsla, je t’en conjure, sauve Arroa , et je deviens ton esclave.

— Nous avons tous les deux suivi des voies bien différentes, Argalenka; j’ai travaillé à mon œuvre sanglante, tu as attendu dans la douleur et dans la résignation, et Ormuzd nous a conduits tous deux au but où nous voulions atteindre. Le jour de la vengeance à laquelle j’aspire est proche, et bientôt tu pourras encore recevoir les caresses de ton enfant.

— Ma fille, ma fille !

— Cette nuit, tu la reverras.

— Tu veux te jouer de ma tendresse? Harruch, ne

l’ile de feu

parle pas ainsi ; ma pauvre tête affaiblie par le jeûne va se briser. Comment sais-tu que les lèvres d'Arroa doivent encore embrasser celles de son vieux père?

— Celui qui sait écouter sait apprendre. Le scorpion caché sous les lambris dorés du palais surprend les secrets des sultans.

— Mais elle ne m’aime plus, elle ne reconnaît plus celui qui lui a donné le jour.

— Que t’importe, si elle paraît t’aimer, si elle fait semblant de te reconnaître? Quand bien même tu ne devrais avoir que l’apparence du bonheur, sache te contenter de celui qu’Ormuzd t’envoie; embrasse le songe, sans te soucier s’il est ou non une vérité.

— Ohl mon enfant, ma pauvre enfant, pourquoi Bouddha nous a-t-il abandonnés aux esprits des ténèbres?

— Cherche des forces dans les aliments qui sont là, tu en auras besoin, car tu feras route cette nuit, et la route sera longue.

— Avec ma fille?

— Avec ta fille. Avant que la lune ait atteint la hauteur des arbres qui entourent le palais, elle sera dans tes bras.

— Harruch, comment te dire merci, à toi qui me rends mon enfant I

— Hélas 1 fit le guèbre avec un ton de commisération profonde, ce n’est pas moi qui te la rends.

— Mais celui-là, nomme-le. que je puisse me jeter à

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ses genoux, Tadorer comme une vivante émanation de Bouddha.

— Celui-là, si je te le nommais, ton cœur frémirait d’horreur, bien loin de tressaillir de reconnaissance ; celui-là, c’est l’homme vers lequel chacun des soupirs qui s’échappent de ta poitrine emporte une malédiction.

— Tu te trompes, guèbre; je ne maudis personne, pas même l’homme dont les maléfices avaient fait de mon enfant une créature détestable; Bouddha seul a le droit de maudire.

— A quoi me servirait de te dire son nom? reprit Harruch avec un profond dédain ; vous autres qui venez des bords du fleuve qui arrose la grande terre. Dieu vous a faits timides et faibles comme des femmes; comme une femme donc, pleure et prie en silence; la dette que tu crois avoir contractée vis-à-vis de cet homme, ce sera moi qui la lui solderai, lorsque le jour dérégler mes comptes avec lui sera venu. Seulement, SI j’ai besoin de l’aide qu’on peut attendre d’un être pusillanime tel que toi, n’oublie pas que j’ai serré la main que tu tendais vers moi. — Adieu I Maha m’avertit qu’il est temps de fuir.

Effectivement, depuis quelques instants, les yeux fauves de la panthère, ses oreilles mobiles, étaient fixés dans la direction du palais ; de légers frémissements faisaient onduler son pelage soyeux ; ses griffes acérées sortaient de leur fourreau de velours et pétrissaient la terre.

l’ile de feu 119

Elle sentait venir le maître qui Tavait maltraitée, et tout révélait son inquiétude.

Harruch retroussa son sacong autour de ses reins, et, léger comme Tanimal qui le suivait, il franchit, suivi de Maha, la barrière qui séparait la cour des jardins.

En ce moment, Thsermaï parut efiectivement dans la cour; il était dans son grand costume de guerre, vêtu d’un pantalon et d’une veste d’une étoffe blanche rayée d’or; un vaste sacong écarlate diapré de fleurs éclatantes entourait sa taille; il était coiffé d’un kuliik, espèce de bonnet cylindrique en soie galonnée; il avait à la ceinture les trois kriss de rigueur, et tenait une lance à la main.

D’un premier coup d’œil, il vit que la cage dans laquelle il avait laissé Maha était vide, et presque en même temps il aperçut Harruch et la panthère, qui déjà avaient gagné les premières pentes de la montagne et se glissaient entre les arbustes dont ses flancs sauvages étaient couverts.

Le prince javanais demeura un instant immobile, comme s’il ne pouvait se rendre compte des raisons de cette fuite. 11 appela Harruch, Harruch ne lui répondit pas; alors, la pensée que le guèbre pourrait avoir songé à lui ravir ou à entraver sa vengeance commença pour la première fois de germer dans son esprit ; il poussa un cri de rage, tous ses gens accoururent.

— Les chevaux, les chevaux! hurlait Thsermaï. Le guèbre a volé la panthère^ armez-vous tous, et courons sur ses traces.

l’ile de feu

Pendant quelques minutes, la cour fut le théâtre d’une scène de confusion incroyable; les serviteurs de Thsermaï allaient et venaient effarés, saisissant tout ce qui leur tombait sous la main pour obéir aux ordres du maître : les chevaux, épouvantés de ce tumulte, se cabraient, se heurtaient, renversaient, traînaient leurs palefreniers ; les femmes du palais s’étaient mises aux fenêtres et ajoutaient leurs lamentations aux cris qui partaient de la cour.

Le prince javanais essayait de dominer le bruit.

— En selle î disait-il, mais que pas un de vous, s’il tient à la vie, ne fasse tomber un poil de la fourrure de Maha ! quant à la tête du guèbre, elle vaut son pesant d’or, et je donnerai ce palais à celui qui m^apportera celle de Noungal le Malais, que vous avez vu ici ce matin.

En disant ces mots, il enfonça ses étriers moresques dans les flancs de son cheval; mais, en ce moment une détonation d’arme à feu partit de derrière les arbustes qui faisaient au palais une ceinture verdoyante : l’animal que montait Thsermaï se cabra, battit l’air de ses pieds de devant, et s’abattit dans les convulsions de l’agonie.

En même temps, un homme vêtu du costume des marins malais, tenant à la main une carabine européenne encore fumante, sortit d’une touffe de bananiers placés près de la barrière, et s’avança vers Thsermaï et ses gens.

A la vue de cet homme, qui était évidemment l’au-

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leur de Tagression qui venait de priver lenr maître de son meilleur coursier, tous les serviteurs du prince javanais abaissèrent leurs armes, les coups de feu éclatèrent, les flèches sifflèrent dans Tair, et une grêle de balles et de traits vinrent, sans ^atteindre, sillonner la terre, briser les branches et les bambous autour de Malais.

Mais lui s’avançait calme et fier, et sans que rien, dans son attitude et dans sa physionomie, dénonçât la moindre crainte; les esclaves s’écartèrent, il put s’approcher de Thsermaï encore tout étourdi de sa chute.

— Rajah, lui dit-il, tu demandais ma tête tout à l’heure, je te l’apporte et j’en viens réclamer le prix.

— Noungal! s’écria le prince javanais3

— Oui, Noungal, qui vient lui-même chercher son bien que tu veux retenir; Noungal, qui a dédaigné de te livrer aux Hollandais, comme il t’avait menacé de le faire, parce que ta vie importe au succès de la cause qu’il entend servir, parce qu’il avait en sa puissance les moyens de te contraindre à te courber sous sa volonté. Thsermaï, rends-moi l’esclave jaune que je t’ai confiée.

— Insensé, je t’admire ! répondit Thsermaï. Nous sommes cent, tu es seul, et tu menaces I Tu es entré dans la tanière du tigre pour lui réclamer le mouton qui manque à ton troupeau î — Fermez les barrières, vous autres, saisissez-le, et nous allons bien voir si l’enfer l’a fait à l’épreuve de la torture.

l’ile de feu

Noungal répliqua par un de ces rires stridents qui jadis avaient tant épouvanté Eusèbe. Une immense clameur lui répondit, et, de tous les buissons, de derrière les colonnes des vérandas, de tous les angles des cases, de tout ce qui avait pu cacher un corps humain, s’élança une foule d’hommes basanés et couverts de haillons sordides, qui se précipitèrent vers les gens de Thsermaï en agitant leurs armes.

— Les bohémiens de la mer! s’écrièrent ceux-ci.

L’épouvante que les terribles forbans de la Malaisie

inspiraient aux habitants de l’intérieur était si grande, que tous les hommes de Thsermaï, pâles, muets, tremblants, jetèrent leurs armes et prirent la fuite comme une nuée de corbeaux à l’aspect d’un vautour.

Le prince javanais voulut les retenir; il les pria, il les conjura, il les menaça, il fit appel à leur fidélité héréditaire pour leur radjah; ils méconnurent sa voix, et, dans leur trouble, ils le renversèrent, le foulèrent aux pieds, puis ils se dispersèrent dans toutes les directions.

Resté seul, Thsermaï essaya de rentrer dans l’intérieur de ses appartements ; il voulait tuer Arroa ; mais, sur un signe du chef, quatre vigoureux Malais so jetèrent sur lui, lièrent ses pieds et ses mains, malgré la résistance qu’il opposait, et l’entraînèrent du côté des jardins.

Lorsqu’il eut disparu, le chef des bohémiens s’avança au milieu des pirates.

— Pour vous décider à me suivre aussi loin de la mer où nous régnons, dit-il, je vous avais promis des

richesses. Ce palais était le prix de la tête de Noungal, Noungal vous rabandonne: allez, enfants!

Les bandits répondirent par une clameur que Ton eût dit échappée à une bande de démons, et, se ruant sur Tantique demeure des soesoenans, en un clin d’œil ils en firent le théâtre d’elTroyables scènes do violence et de meurtre.

Argalenka avait vu avec une anxiété profonde ce qui venait de sa passer. Lorsque la longue file des bohémiens de la mer se fut engouffrée dans le palais, ses cris de désespoir se mêlèrent aux hurlements de triomphe des bandits : il voyait cent poignards levés sur la poitrine de son enfant ; il apercevait celle-ci pantelante entre les bras des pirates ; dans toutes les voix des femmes que cette invasion glaçait de terreur, il croyait reconnaître la voix d’Arroa qui l’appelait à son secours. Il essaya d’ébranler les barreaux de fer qui fermaient la cage, mais elle avait été construite pour un prisonnier bien autrement vigoureux que ne l’était le pauvre vieillard; les barreaux résistèrent. Il essaya d’attirer l’attention des bohémiens, il eût voulu détourner leurs coups d’Arroa, mais ce fut en vain.

Bientôt de légères spirales de fumée s’échappèrent à travers les persiennes de bambous et glissèrent le long des vérandas; de petites langues de flamme, faisant craquer les tuiles vernissées, se montrèrent au-dessus du toit.

Le feu était au palais.

Argalenka se débattait comme un lion furieux dans

l’ile de feu

sa cage, et, dans son ivresse désesperee, ii ne s aperçut pas que deux hommes s’étaient approchés de l’endroit où il était retenu.

L’un’de ces hommes était Noungal, l’autre Thsermaï, débarrassé de ses liens, mais soucieux et sombre.

— Beduis, dit Noungal à Argalenka en le touchant du doigt, je t’avais dit d’attendre ta fille sur le mont Sadjiva; d’où vient que je te retrouve ici?

— Ma fille I ma fille ! elle est là, dans les mains de cet homme, elle va périr dans l’incendie I Ouvrez, ouvrez cette cage, je vous en conjure, afin que je sauve mon enfant I

Noungal répéta froidement sa question.

— [Puis-je vous répondre quand ma fille se meurt? Elle n’était pas sur le mont Sadjiva, puisqu’elle est ici.

— Beduis, les cinq jours ne finissent que ce soir.

— Ah ! s’il est vrai que ma douleur ait touché votre âme, sauvez-la, je vous en conjure I Je croyais qu’après avoir été repoussé par elle, il n’y avait plus de douleur pour moi sur la terre; mais la voir expirer de cette mort affreuse ! ah ! c’est une pensée que les forces d’un père ne sauraient supporter !

— Sors de cette cage et va où je t’ai dit d’aller; ta fille y sera en même temps que toi.

Et, sur un signe de Noungal, Thsermaï ouvrit docilement la prison; Argalenka se précipita au dehors; mais, au lieu de se diriger du côté des montagnes, dont le doigt du Malais lui indiquait les sommets bleuâtreSç, il essaya de se précipiter dans le palais.

l/lLE DE FEU

l\!aîs, dans cette construction légère dont des bambous formaient toute la charpente, Fincendie avait gagné avec une rapidité prodigieuse ; les pirates sortaient à la hâte de toutes les issues, les uns chargés de butin, les autres traînant après eux des esclaves. Dans Fintérieur, on entendait des cris de mort mêlés aux craquements des cloisons que le feu dévorait, et, quand Argalenka se présenta devant la porte dont les flammes qui s’en échappaient faisaient une infranchissable muraille, la toiture s’abîma avec un bruit effroyable.

Le beduis tomba à genoux en se voilant le visage do ses mains. Ce fut Noungal qui le releva.

— Le beduis est-il insensé? lui dit-il d’une voix moins rude ; n’a-t-il pas entendu que sa fille chemine en ce moment le long des flancs du mont Sadjiva? veut-il donc que, dans le désert, seule, abandonnée, elle devienne la proie des tigres de Tjivadal? Argalenka n’at-il donc plus pour sa fille les entrailles d’un père?

L’émotion du pauvre guèbre était si forte, qu’il ne put répondre ; il se releva et se dirigea vers le point de l’horizon que lui avait indiqué Noungal aussi vite que le lui permettaient ses pas chancelants.

Le Malais revint au prince javanais, qui, dans un morne silence, contemplait les ruines qui se faisaient sous ses yeux.

— Eh bien, radjah, lui dit-il, tu vois que je ne t’aî point trompé ; que ce n’était pas un sot amour qui présidait à ma détermination lorsque j’exigeais l’esclave jaune ! Laisse Arroa remplir, dans des desseins que tu

l’iLE DE FEU

ne saurais comprendre, Toffice auquel je la destine, et bientôt, si ton caprice n’est point passé, tu pourras la ramener dans ton palais.

— Mon palais I répondit Thsermaï avec une ironie amère et en indiquant les murs croulants, les colonnades qui brûlaient comme des torches, les toits qui se tordaient en crépitant.

— Le palais du souverain de Java ne peut être que celui qu’habitent aujourd’hui les maîtres de l’île. Lorsque tu entreras triomphant à Buitenzorg, radjah, tu me remercieras de t’avoir débarrassé de cette bicoque.

Et Nougal poussa un cri de ralliement pour rassempler ses pirates.

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