DIEU PARDONNA
Cependant, Eusèbe avait marché longtemps en portant Esther entre ses bras ; il voulait que sa compagne et lui reposassent dans Téternité, le plus loin des hommes que cela serait possible.
Il gravit les pentes boisées des montagnes qui entourent la base du Zand; il franchit tous les obstacles et se trouva bientôt sur une plate-forme qui dominait le bois qui lui servait de ceinture.
Il cueillit quelques branches de tamarin, ramassa les feuilles qui se trouvaient à la portée de ses mains, les étendit sur le rocher, et coucha Esther sur ce lit de verdure avec autant de précaution et de soins que si la jeune femme eût été vivante .
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Ensuite il détacha de leur tige quelques knmhasaj fleurs des morts, et il les plaça sur le corps d'Esther.
Il ne pouvait croire que tout ce qui s’était passé ne fût pas un rêve ; il s’eftbrçait de chasser de sa pensée le souvenir de la bedaia, de Cora, de l’Indienne, qui s’y présentaient comme la personnification de ses remords; mais l’aspect du corps roidi et inanimé, de la figure livide qu’il avait à ses côtés, le ramenait sans cesse à la réalité, et lui rappelait ses fautes plus sévèrement encore que sa conscience ne pouvait le faire.
Il s’agenouilla devant Esther, étendit vers elle ses bras suppliants, et, élevant la voix comme si elle eût pu l’entendre :
— Esther, dit-il, ma faiblesse et ma présomption nous ont perdus; j’ai oublié que Dieu a fait nos cœurs d’argile comme nos corps, et que l’image seule de ce Dieu, lorsqu’elle est gravée dans ces cœurs, peut les préserver de la tentation. Tu m’as pardonné, toi; mais lui, mon juge, me pardonnera-t-il à son tour?
Puis, après un silence, il reprit :
— Non, l’amour tel que nous le montrent nos rêves n’est pas de ce monde; nous le pressentons, mais nous ne le connaissons pas; ici-bas, les trahisons, les ingratitudes, la fragilité I Ce n’est que lorsque notre âme s’est affranchie de sa misérable enveloppe que les aspirations qui faisaient luire quelques éclairs dans nos ténèbres se réalisent et nous inondent de véritable tendresse; je vais enfin tout à l’heure pouvoir t’aimer
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comme tu méritais d’être aimé, mon Esther, oh 1 je te le jure, la mort me sera douce avec cette pensée.
Et il s’abondonnait à son désespoir, et il sanglotait comme un enfant, et il frappait le rocher de sa tête, et il appelait Esther avec des accents lamentables.
Ni les bruits de la vallée qui retentissaient jusqu’à ces hauteurs, ni les grondements du canon repercutés par tant d’échos, ni les crépitements de la fusillade, ni les cris des Malais que les Hollandais avaient mis en déroute et qu’ils poursuivaient dans toutes les directions, ni la sinistre réverbération des flammes qui enveloppaient la flotte incendiée, ne purent distraire Eusèbe de sa douleur.
Pour lui , le monde semblait finir aux cinq pieds du rocher sur lesquels gisait le corps de sa femme.
Cependant, la nuit s’avançait.
L’étoile du matin rayonnait éclatante snr la voûte diaprée, des rayons roses épanouis en gerbe ravivaient l’azur du ciel en s’élançant d’une ligne ardente qui commençait à se dessiner à l’horizon.
C’était l’aurore, c’est-à-dire l’heure suprême fixée par Noungal.
Eusèbe sentit un frisson courir le long de son corps et ses cheveux se dresser sur sa tête.
Quelques instants auparavant, il appelait la mort, et maintenant que le spectre se montrait à lui il se sentait saisi de vertige; au moment où l’immensité de l’inconnu s’entr’ouvrait à ses pieds, il hésitait et reculait épouvanté.
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Ses yeux demeuraient fixés du côté du levant, où peu à peu le ciel se dégageait de ses vapeurs, où les arcs lumineux grandissaient de seconde en seconde.
Il lui semblait que le soleil, qui, en apparaissant, devait donner le signal de sa mort, avançait avec une rapidité vertigineuse, et cependant, chaque minute lui paraissait avoir la durée d’un siècle.
Il cacha son visage entre ses mains et il pleura.
Ces larmes rafraîchirent son cœur et lui donnèrent la résignation qui lui manquait.
Il songea à ce qui arriverait s’il manquait à l’engagement qu’il avait pris; il vit la main de Noungal s’étendant vers lui, séparant ses restes des restes d’Esther, et il n’hésita plus à payer sa terrible dette au suicide.
Il prit son couteau, découvrit sa poitrine et appuya la pointe acérée sur sa chair ; il se coucha près d’Esther, le visage tourné vers celui de la jeune femme, de façon que son dernier soupir pût s’exhaler en regardant celle qu’il avait tant aimée.
Il éleva son cœur vers Dieu, il implora la miséricorde du Seigneur pour le crime qu’il était forcé de commettre, il lui demanda que l’abandon qu’il allait faire de son corps à un des esprits infernaux servît à la rédemption de son âme, et il attendit, en priant, que l’astre envoyât à la montagne son premier rayon, pour enfoncer la lame dans sa poitrine.
Bientôt le ciel entier s’empourpra, bientôt la figure
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d’Esther, qui faisait face au soleil levant, sembla se colorer d’un reflet de vie.
Eusèbe oublia tout, et son serment et Noungal, et la mort.
Tout ce qu’il avait de pensées, toutes les fibres de son cerveau reliées en faisceau se concentrèrent sur Esther.
11 lui sembla que la main d’Esther avait fait un léger mouvement, mais il retint le cri qu’il allait jeter: on eût dit qu’il avait peur de troubler le miracle qu’il croyait voir s’opérer sous ses yeux.
Cependant, une légère rougeur colora les joues de la jeune femme, ses lèvres se teintèrent de pourpre, et les longs cils bruns de ses paupières s’agitèrent sur le fond nacré de ses joues.
Eusèbe, blême, haletant, tomba à genoux.
— Esther! Esther! cria-t-il.
Au son de cette voix, les yeux d’Esther s’ouvrirent doucement, et elle regarda son mari avec une indicible expression de tendresse.
— Vivante! vivante ! s’écria Eusèbe presque insensé.
Pour toute réponse, Esther ouvrit ses bras et les
tendit à son mari.
— Mais le poison? le poison? s’écria Eusèbe.
— Le poison, répondit Estiier, il paraît que le guèbre ne m’a donné qu’un somnifère. — Aussi nous lui prouverons notre reconnaissance, car il fait bon vivre quand le soleil resplendit sur la nature et qu’on a reconquis le cœur aimé.
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Eusèbe se retourna brusquement et consulta Thorizon.
L’astre avait déjà monté bien au-dessus des montagnes , ses rayons atteignaient les anfractuosités les plus obscures des vallées.
Alors, il se jeta dans les bras d’Esther,
Ils étaient sauvés I
La mort de Noungal les rachetait#
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Deux mois plus tard, Eusèbe van den Beek et sa femme s’embarquaient pour retourner en Europe.
Ils auraient pu conserver la partie de l’héritage du docteur Basilius que ni Arroa, ni Noungal ne s’étaient présentés pour réclamer ; le notaire Maes le leur conseillait; mais, malgré les avis de cet excellent homme, ils distribuèrent tout ce qui leur restait aux hôpitaux de Batavia, et ils quittèrent l’île aussi pauvres qu’ils y étaient arrivés. '
En revanche, nul accident ne signala leur retour en Hollande, et le bâtiment qui les portait les débarqua sains et saufs sur le quai de Rotterdam, ville où ils sont encore à l’heure au’il est.
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Avant de quitter Java, Eusèbe avait fait chercher Harruch , auquel il voulait laisser quelque témoignage de sa gratitude ; mais tous les efforts qu’il fit pour le découvrir furent infructueux ; on n’entendit plus parler du guèbre, bien que quelques chasseurs prétendissent avoir aperçu dans les forêts du centre de l’île un homme basané qui paraissait avoir choisi pour compagnons les hôtes les plus féroces des grands bois, et qui vivait au milieu d’eux aussi fier, aussi calme que s’il eût été parmi des hommes.