‹ L'île de feuChapitre 7 sur 8 · LE RAPT · texte numérisé non relu

LE RAPT

L’alarme ne fut pas de longue durée ; pris à son début j attaqué vigoureusement, Tincendie n’eut pas le temps de faire de grands progrès ; il fut presque aussitôt comprimé que reconnu.

Peu à peu, le jardin de la maison van den Beek se trouva évacué, et ce fut M. Maes qui vint en personne apprendre à Esther que tout était terminé.

Le visage du gros notaire, lorsqu’il entra dans la chambre d’Esther, était pourpre; sa casaque blanche, souillée de boue et tout humide, attestait qu’il avait pris une part active au sauvetage de l’hôtel; il était fort essoufflé, et il se laissa tomber plutôt qu’il ne s’assit sur un fauteuil.

Il commença à s’éventer avec son chapeau, tandis que madame van den Beek , avide des nouvelles qu’il lui avait annoncées, car elle pressentait qu’elles avaient rapport à son mari , le pressait de s’expliquer.

— Ah! de grâce, belle dame, souffrez que je respire et que je me dépouille de ce maudit harnachement qui m’étouffe. Je voudrais que le diable emportât cesmaudits indigènes, continua-t-il en lançant sur le parquet un des pistolets qui ornaient sa ceinture, avec une violence qui fit tressaillir Esther et les femmes qui, après le départ d’Harruch, étaient venues se réfugier auprès d’elle. Soyez tranquille, madame, reprit le notaire qui avait remarqué le mouvement, ils ne sont pas chargés, c’est un meuble de luxe comme les sacs que nos procureurs apportent à l’audience. Mais comprenez-vous, madame, que ces démons incarnés nous contraignent à faire ce maudit métier de veilleurs de nuit, sous je ne sais quel prétexte de patriotisme et d’indépendance javanais, quand il était si doux et si commode de fraterniser le verre en main dans le campong chinois I Du diable, si j’ai jamais refusé de choquer le mien contre celui d’un de ces imbéciles couleur de safran I Que demandent-ils, ( jue veulent-ils ?

Esther pensa qu’il serait prudent de laisser au gros notaire le temps d’exhaler la colère qui paraissait l’oppresser, avant de le mettre sur le chapitre qui l’intéressait si justement.

Elle adressa à M. Maes quelques questions sur l’état

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de la situation politique de Weltevrede, et celui-ci, beaucoup plus communicatif que le gouverneur de Gavoefc ne Tavait été, apprit à madame van den Beekque, depuis fort longtemps, le gouverneur colonial avait des doutes sur la résignation avec laquelle les Javanais supportaient le joug étranger.

Une dénonciation anonyme était venue corroborer ces doutes, les rapports des agents de Tintérieur de rîle les avaient fixés.

Le Malais Noungal, le radjah Thsermaï, le Chinois Ti-Kaï étaient désignés comme les chefs d’une conspiration qui avait pour but l’extermination des Européens et la restauration des princes indigènes.

On était parvenu à arrêter le Chinois, qui, avec la faiblesse et la lâcheté des gens de sa nation, avait] fait des aveux que l’on disait des plus graves ; mais le Malais et le prince javanais tenaient, l’un la mer, l’autre la montagne, et, tant qu’on ne les aurait pas arrêtés, il était à craindre qu’ils ne parvinssent à réaliser leurs projets d’insurrection.

Si intéressantes que fussent ces nouvelles, madame van den Beek les écoutait avec une certaine impatience.

— Et Eusèbe ! avez -vous des nouvelles de mont mari ? demanda la jeune femme, lorsque le notaire eu ajouté, en forme de péroraison, une imprécation à son récit.

M. Maes indiqua d’un clignement de l’œil à sa cliente

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les négresses qui étaient restées dans la chambre, et Esther se hâta de les congédier.

— Madame, s’écria M. Maes avec explosion aussitôt que la dernière de ces femmes eût disparu, madame, il m’en coûte d’outrager la mémoire d’un homme qui a valu de gros honoraires à mon étude; dans l’exercice de mes fonctions, je ne me permettrais pas d’avancer une semblable allégation; mais, sous cette veste de la liberté et de la franchise, je me crois tenu de vous déclarer que votre oncle Basilius était un affreux gredin.

— De grâce, monsieur Maes, parlez-moi d’Eusèbe!

— Un vrai gredin, madame, je ne rétracte point mes paroles ; on n’enrichit pas quelqu’un pour le dépouiller. Enfin, madame, continua M. Maes, qui commençait à s’embarrasser dans sa phrase, d’un mot je justifierai votre mari : à sa place, dans sa situation, moi notaire royal, peut-être n’eussé-je pas été plus sage que lui.

— En vérité, monsieur Maes, fit Esther, je ne comprends pas ce que vous voulez dire.

— Muscade du diable! répliqua le notaire, dont la physionomie devenait de plus en plus confuse, c’est que je crains... je redoute... il me semble... il faudrait toute la délicatesse d’un notaire pour faire une semblable communication à une femme... Décidément, madame vandenBeek, ajouta-t-il en se levant brusquement, vous viendrez demain à mon étude, la cravate blanche m’inspirera.

— Oh! monsieur, dit la jeune femme en joignant

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(levant lui ses mains suppliantes, depuis quinze jours, je souffre; depuis quinze jours, j’attends un mot d’espérance. Ce ne sera pas vous qui aurez voulu m’infliger une nuit de tortures de plus.

M. Maes reprit sa place en jouant avec les coins du madras qui lui faisait une cravate juvénile ; il toussa bruyamment, ferma ses gros yeux, comme s’il eût voulu s’épargner le spectacle de l’effet qu’allait produire sa révélation ; puis, d’une voix grave :

— 11 s’agit du codicille, madame, dit-il.

— Du codicille?

— Hélas 1 oui, du codicille, reprit le notaire, dont la voix empruntait à la gamme de la parole ses notes les plus lugubres : une fois, j’ai consenti à aider M. van den Beek à vous celer la première brèche faite à sa fortune ; mais, aujourd’hui, malgré toute la camaraderie conjugale que je professe, cela m’est impossible; car il s’agit de six cent mille florins ajoutés aux six cent mille florins déjà engloutis.

— Eh bien , monsieur Maes, dit Esther, dont l’émotion se traduisait bien plus par l’expression douloureuse qu’avait prise sa physiononmie que par son accent, resté ferme et précis, monsieur Maes, il faut payer.

— Payer I s’écria le notaire en bondissant sur son fauteuil; ahl madame, permettez-moi d’admirer votre indulgence et votre résignation. Dieu veuille que l’exemple de deux vertus ainsi pratiquées profite à la digne madame Maes... Payer!... Mais permettez, madame, vous allez un peu vite. Lorsque je me suis dessaisi de six

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cent mille florins au profit de cette fille indigne du nom de Frisonne, aux lieu et place de laquelle on venait les réclamer, j’avais Tautorisation de votre mari ; mais, cette fois, je n’ai encore vu qu’une espèce de capitaine de bâtiment, qui m’a plus l’air d’un pirate que d’autre chose, et qui, en m’annonçant que la deuxième éventualité prévue par le codicille était réalisée, ne m’a apporté en témoignage de son allégation que cet anneau d’argent, qui contient bien le nom de votre mari et le Vôtre, mais ne me semble pas constituer un titre suffisant.

En disant ces mots, M. Maes avait tiré de son gilet un petit anneau d’argent qu’il présenta à Esiher.

Celle-ci le prit des mains du notaire et le considéra avec attention.

C’était la bague qu’elle avait donnée à Eusèbe au moment de leurs fiançailles, modeste gage qui rappelait à la fois à la pauvre femme quels étaient alors leur pauvreté et leur amour.

Elle avait, elle, la pareille à son doigt.

Elle porta celle que lui présentait le notaire à ses lèvres, et deux grosses larmes roulèrent silencieusement le long de ses joues.

M. Maes se moucha avec fracas; un attendrissement qui ne s’accordait pas plus avec ses prétentions de joyeux vivant qu’avec sa dignité d’homme de loi, commençait à le gagner.

— En vérité, dit-il d’un ton de moraliste convaincu, pour revenir à l’objet qui nous occupe, je vous dirai,

madame, que vous auriez tort d’ajouter trop de foi aux apparences; peut-être cherche -t- on à nous duper, peut-être votre mari est-il aussi innocent que votre serviteur.

— 11 faut payer, dit Esther avec un accent de suprême résignation ; ce serait mentir que de vous assurer que les révélations que je viens d’entendre n’ont pas porté le trouble dans mon âme, mais vous pouvez me croire, monsieur Maes, la perte de cette partie de l’héritage de mon oncle Basilius ne m’inspire pas le‘ moindre regret; je serais bien joyeuse d’y renoncer, si je savais assurer ainsi le bonheur et le repos de mon cher Eusèbe; je vous le répète, vous donnerez cette somme à celui qui la réclame; seulement, je conserve cet anneau.

— Avant de me décider, si j’étais à votre place, j’attendrais, madame, d’avoir revu M. van den Beek.

— Revoir Eusèbe! c’est donc possible? s’écria Esther en passant de la douleur silencieuse à une agitation extrême ; on ne m’a donc point trompée, il vit?

— Parbleu ! croyez-vous donc, madame, que les bohémiens de la mer gorgent les requins de florins monnayés? Songez donc, comme moi, que votre mari leur représente une énorme rançon, et vous serez certaine, comme moi, qu’il est en ce moment comblé de soins et de prévenances par ceux qui le raüennent.

— Mais cette rançon, s’écria Esther, est-elle fixée? Il faudrait sur-le-champ s’occuper de la réunir.

— Calmez-vous, madame, et écoutez-moi. La rançon

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n"est point déterminée, mais nous ne tarderons pas à la connaître. Je venais de quitter Ti-Kaï, car le gros Chinois n’était pas encore sous les verrous; il m’avait fait part de la rumeur publique, qui prétendait que M. van den Beek était le prisonnier des bohémiens de la mer; je rentrais chez moi fort ému, lorsqu’un de mes élèves me remit un parchemin qu’il avait trouvé sous la porte de l’étude: ce papier, je vous l’ai adressé à Gavoet, où je vous croyais encore; il portait en substance : « Que madame van den Beek veille pendant la nuit qui suivra son arrivée à Batavia ; qu’elle suive seule l’homme qui frappera trois coups à la porte de sa maison; les jours de son mari dépendront de son courage et de sa résolution. »

— La nuit qui suivra mon arrivée à Weltevrede?

— Oui, celle-ci, et on ne peut pas vous accuser de ne pas avoir suivi de point en point les prescriptions de cet écrit mystérieux; mais les pirates ont été moins ponctuels que nous ; dans quelques heures le jour, va paraître, et vous n’avez pas encore de leurs nouvelles.

En ce moment, et comme si l’on avait attendu les paroles du notaire pour y répondre, une pierre, brisant un des carreaux de la fenêtre, passa à quelques pouces du visage de M. Maes, et roula sur les nattes qui recouvraient la parquet.

Esther se baissa et ramassa ce projectile, qui était entouré d’une petite bande de parchemin attachée avec des fils de cocotier ; sur ce parchemin, un seul mot était écrit : Anigol.

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— Antgoll qu’est-ce que cela? demanda madame vau den Beek toute surprise.

— C’est un village bâti derrière les magasins de Batavia; la demeure de votre oncle Basilius était située sur le territoire de ce village.

— Qu’a de commun ce village avec les pirates?

— Peut-être veut-on dire qu’en allant à Antgol, vous trouverez celui qui doit vous attendre.

A cette supposition de M. Maes, madame van den Beek prit une mante et la jeta sur ses épaules.

— Qu’allez-vous faire?

— Aller à Antgol, répondit simplement Esther.

— Mais vous n’y songez pas I Antgol, est au bord de la mer, à portée de ces démons ; c’est peut-être un piège que l’on vous tend, madame.

— C’est peut-être aussi le salut d’Eusèbe, et il ne m’est pas permis d’hésiter; en tout cas, si l’on me fait prisonnière comme lui, je serai auprès de lui pour partager son sort et l’adoucir.

M. Maes leva les bras au ciel, avec un geste qui exprimait à la fois l’admiration et la stupeur.

— Permettez du moins que j’aille au corps de garde, je prendrai avec moi mes braves miliciens; avec leur aide, nous parviendrons à saisir l’émissaire de ces hardis coquins, peut-être quelques pirates eux-mêmes; et, lorsque nous les tiendrons, l’honorable compagnie saura bien assurer le salut de votre mari sans aventurer voire vie.

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— Gardez-voiis-en bien, car vous compromeltriez peut-être la sienne.

— Vous souffrirez bien au moins que je vous accompagne.

— Jusqu’à cent pas du village d’Antgol, pas au delà. Vous l’avez dit vous-même, monsieur Maes, ceux qui m’appellent à eux exigent que je vienne seule, j’attends trop de leur bonne volonté pour contrevenir à leurs ordres.

— Mais c’est du délire! s’écria M. Maes en ramassant un à un tous les échantillons de la boutique d’armurier dont il s’était muni.

— Non, monsieur, c’est de la prudence ; d’après ce que j’ai entendu raconter des mœurs et des habitudes de ceux que vous nommez les bohémiens de la mer, le gouvernement, en supposant qu’il crût que la délivrance d’un particulier valût la peine qu’il armât ses flottes, serait impuissant à imposer sa volonté aux bandits qui couvrent la mer et trouvent des asiles sûrs dans les mille récifs de l’océan Indien. Ma docilité peut seule désarmer nos ennemis. — Que me demanderont-ils que je ne sois prête à leur donner pour arracher Eusèbe de leurs mains? Mes biens, je les leur offrirai moi-même ; et, quant à ma vie, ma démarche seule prouvera que je suis prête à en faire le sacrifice.

Étourdi de ce généreux dévouement et de cette énergique volonté, M. Maes courba la tête et ne répondit pas.

— Et maintenant, monsieur Maes, reprit Esther, si

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vous voulez bien me rendre le service d’etre mon guide jusqu à Antgol, veuillez vous préparer à partir avec moi; je ne demande que le temps d’embrasser mon pauvre enfant, et nous partons.

Alors, Esther se pencha vers le berceau où reposait l innocente créature.

En ce moment, la pensée que ce baiser était peut-être le dernier que Dieu permettait qu’elle donnât en ce monde à ce doux gage de son amour pour Eusèbe triompha de toute la résolution qu’elle avait amassée dans son cœur; les faiblesses de la femme, les défaillances de la mère reparurent; des sanglots rauques, inarticulés, s’échappaient de sa poitrine convulsivement agitée, et des larmes tombaient en brûlante rosée sur le visage de Tenfant.

Elle lendit ses bras pour le serrer contre sa poitrine; mais elle eut encore la force de réfléchir que cette étreinte, dont elle n’était plus maîtresse d’attiédir les transports, arracherait ce petit être à son paisible sommeil; elle eut le courage d’imposer ce suprême sacrifice à sa tendresse; elle effleura de ses lèvres le front de son enfant, appella ses femmes, leur recommanda le précieux dépôt qu’elle confiait à leurs soins, et s’élança au dehors sans regarder derrière elle.

M. Maes la suivit; mais Esther marchait si rapidement, qu’il était forcé de courir; si la jeune femme n’eût été obligée de l’attendre quelquefois pour lui demander le chemin, il eût été distancé dès les premiers pas.

Ils traversèrent la place de Waterloo, suivirent les rues de Rystevelden et gagnèrent une chaussée qui ctail; le chemin le plus direct pour arriver à Antgol.

Chemin faisant, et tout en s’évertuant à conserver ses distances, M. Maes redoublait ses prières et cherchaità dissuader madame van den Beek de son projet.

Celle-ci lui répondait en lui recommandant son enfant, en lui communiquant ses dispositions pour le cas où ni Eusèbe ni elle ne reparaîtraient.

Ils marchèrent ainsi pendant près d’un quart d’heure ; alors le bruit de la mer roulant ses flots sur la plage, et qu’ils n’avaient jusque-là entendu que comme un vague murmure, devint plus distinct.

Ils ne tardèrent point à apercevoir le minaret de la mosquée d’ Antgol, se détachant en noir sur le fond du ciel, qui commençait à se colorer du côté de l’orient de nuages d’un gris orangé.

Ils touchaient au but de leur course; madame van den Beek se retourna résolûment du côté de son compagnon.

— C’est ici qu’il faut nous quitter, monsieur . Maes, lui dit-elle ; recevez mes remercîments pour la sympathie que vous m’avez témoignée d’abord, et ensuite pour la peine que vous avez prise de venir jusqu’ici.

— Vous quitter? Que je ne boive jamais que de l’eau si je m’y décide ! répondit M. Maes en ajoutant une nouvelle imprécation à celle-ci. Vous ne connaissez pas celui auquel vous parlez si vous avez pensé qu’il abandonnerait une femme dans une situation semblable à la

vôtre; ce serait peut-être le fait d’un notaire, cette femme fût-elle sa cliente, mais ce sont de ces choses qu’il ne faut pas même me proposer.

— Monsieur Maes, je vous en conjure, ne rendez pas inutile un dévouement que vous vouliez bien admirer tout à l’heure beaucoup plus qu’il ne le mérite.

Madame van den Beek fut interrompue par un bruit de pas qui retentissait sur la chaussée ; ses yeux et ceux de M. Maes se dirigèrent du côté d’où venait ce bruit, et ils aperçurent une forme blanche qui sortait de l’ornbre dans la direction d’Antgol.

— Qui va là? s’écria le vaillant notaire sans tenir compte des supplications, que lui adressait sa compagne.

L’ombre ne répondit pas et continua d’avancer.

M. Maes tira son cimeterre de la main droite, tandis que sa gauche sortait un pistolet de sa ceinture et l’armait avec autant de résolutien que si ce pistolet eût contenu toutes les foudres de Jupiter.

— Ne faites pas un pas de plus avant de m’avoir répondu ! s’écria-t-il de nouveau. Madame est madame van den Beek, dont le mari est retenu par les bohémiens de la mer; je suis M. Maes, notaire royal, son conseil et son ami ; à votre tour, camarade, de décliner vos noms et de nous faire connaître vos intentions.

Au nom d’Esther, l’inconnu, qui avait continué de marcher en avant, s’arrêta brusquement.

— Qu’elle vienne! dit-il en hollandais, mais avec un iccent javanais très-prononcé.

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Madame van den Beek fit un pas, mais M. Maes Farreta, la saisissant par le bras, et la contraignit à demeurer auprès de lui.

— Pardon, mon cher monsieur, reprit-il, mais on n’enlève point aussi aisément les dames hollandaises à Batavia qu’on le fait de leurs maris dans les solitudes du Taikoekoie. Madame ira où vous voudrez la conduire, mais elle espère qu’il vous plaira d’accepter en tiers la compagnie de votre serviteur, qui ne se montrera pas moins reconnaissant qu’elle de l’honneur que vous voudrez bien lui faire.

— Impossible î répondit l’inconnu d’une voix brève, retournez en arrière.

— Mille brûlots! répliqua M. Maes avec un éclat de rire sonore, vous ne me connaissez guère, mon cher monsieur. Je suis entêté comme dix mulets; j’ai mis dans ma cervelle de faire une course dans les domaines des bohémiens de la mer, de m’assurer si leur arack valait celui que le père Thornhipp nous vend à Meesier-Cornelis. Madame vous laisse un bras libre et vous refusez de me l’octroyer! Eh bien, mon cher monsieur, je vais me mettre en mesure de vous imposer ma compagnie.

En disant ces mots, M. Maes abandonna Esther, à laquelle il recommanda de s’éloigner; il prit son pistolet par le canon pour s’en servir comme d’un cassetête, brandit son sabre et se précipita tête baissée sur sur son adversaire, avec une impétuosité étourdie qui Ijrouvait que le digne notaire avait dans les veines

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la dose d'irascibilité qui peut constituer un héros.

L'inconnu semblait l’attendre de pied ferme, mais, lorsque M. Maes ne fut plus qu’à dix pas de lui, une espèce de nuage blanchâtre traversa l’espace et vint s'abattre sur la tête du notaire, qui, serré à la gorge par un nœud puissant, poussa un gémissement inarticulé et s’abattit comme une masse sur le sol.

L^inconnu avait lancé sur lui un léger filet de l’espèce dont les rétiaires se servaient pour atteindre les Gaulois dans les combats du cirque, et dont la tradition a été transmise par les Parsis à quelques peuplades de l'Inde et de la Malaisie.

Aussitôt que son ennemi eut roulé par terre, l'homme se précipita sur lui, et Esther vit les naissantes clartés du jour se réfléchir sur la lame d’un poignard.

— Grâce, grâce pour lui 1 cria-t-elle d’une voix pleine d’angoisse. Si vous voulez que je vous suive avec confiance, n’ensanglantez pas le premier pas que je ferai avec vous.

L’homme hésita : il semblait avoir peine à triompher de ses instincts sanguinaires.

— Soit, dit-il enfin, j’exaucerai ta prière.

Alors, laissant la tête du Hollandais emprisonnée dans le réseau qui l’étreignait, il s’occupa à lier les pieds et les mains de celui-ci à l’aide de la corde qui servait à projeter le redoutable filet.

M. Maes lui opposa une résistance furieuse; il essaya, mais en vain, de se débarrasser des mille nœuds qui l’enlaçaient; ses efforts, comprimés par une force plus

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puissante que la sienne, n’aboutirent qu’à faire resserrer ses liens, et bientôt tout mouvement lui devint impossible.

Alors, rhomme le souleva, et, leportant sur le revers de la chaussée, il le laissa tomber sans beaucoup de précautions dans le fossé toujours plein de l’eau qui suintait à travers les terrains marécageux, fossé qui se prolonge d’un bout à l’autre du chemin d’Antgol.

— Reste là j usqu’au jour, dit le vainqueur du malheureux notaire, et remercie ta compatriote, car sans elle j’eusse tiré une bien autre vengeance des insultes que tu m’as prodiguées à Mcester-Cornelis, et dont je t’avais bien dit que je te punirais.

— Thsermaï, s’écria M. Maes, qui, à ces dernières paroles, venait de reconnaître le radjah, dont il n’avait pu jusqu’alors distinguer suffisamment les traits. — Madame van den Beek, prenez garde, cet homme est un traître, et sa tête est mise à prix ; ne vous fiez pas à sa parole; c’est le plus rusé coquin que je sache.

Mais Esther ne pouvait pas l’entendre ; les plis des mailles du filet étouffaient la voix de M.Maes, et, d’ailleurs, Thsermaï avait saisi la main de la jeune femme et l’entraînait rapidement du côté du village.

A trente pas de la première maison, il enjamba li fossé et présenta la main à madame van den Beek, en lui faisant signe qu’il fallait le franchir.

Esther hésita ; ce qui venait de se passer entre M. Maes et cet homme qu’elle ne connaissait pas avait rempli son âme de trouble et d’angoisse; sa résolution restait

la même; mais, en se trouvant à la merci de cet indigène en costume de guerre, dont les yeux brillaient d\in éclat sauvage, elle rougissait des terreurs qui étreignaient son cœur, iiiais elle n’était pas maîtresse de les comprimer.

Thsermaï vit cette hésitation, il retira sa main.

— Tous êtes libre de me suivre, madame, dit-il, et libre de retourner en arrière. . . Seulement, si vous vous décidez ace dernier parti, n’accusez que vous seule des larmes que vous pourrez verser.

Cette menace, si directe sous les formes courtoises dont elle était enveloppée, triompha des répugnances de la jeune femme ; elle s’abandonna au bras du Javanais , qui la fît passer sur le talus opposé à la chaussée.

Ils se trouvaient en face d’un épais buisson de tamaris dont les branches flexibles et le feuillage soyeux ondoyaient au vent.

Thsermaï écarta ces branches avec une galanterie que n’eût point désavouée le plus élégant habitué de Ja place Ro^^ale, et pria Esther de pénétrer dans le fourré.

Cachés à l’ombre des tamaris, se trouvaient deux chevaux sellés et bridés qui creusaient la terre de leurs sabots impatients.

L’un de ces chevaux était évidemment destiné à Esther, car il portait une selle de femme.

— Youlez-vous me permettre de vous placer sur votre monture, madame, dit Thsermaï à sa compagne?

En même temps et sans attendre sa réponse, comme s’il eût redouté de nouvelles hésitations, il souleva la jeune femme, la mit sur le cheval et sauta lui-meme en selle avec une agilité merveilleuse.

Pouvez-vous me dire où nous allons, monsieur? demanda-t-elle.

— Je ne vois pas ce qui s’y oppose, madame, si ce n’est que le jour se lève, que Fheure de la marée approche, que nous avons plusieurs milles à parcourir dans de forl mauvais chemins avant de rejoindre la barque qui vous conduira auprès de M. van den Beek, et que nous perdons un temps précieux en propos inutiles.

— Je ne vous importunerai plus, monsieur, et vous suivrai aveuglément où il vous plaira de me conduire.

— Alors, partons ! dit Thsermaï, qui saisit la bride du cheval d’Esther.

Et, labourant les flancs du sien de ses étriers mo^ resques, il essaya de les pousser tous deux en avant.

LA vengeance

Saisie tout à coup d’un effroyable doute sur les intentions de son guide , Esther essaya de se précipiter à bas de sa monture; mais Thsermaï, avec l’habileté orientale, guidait son cheval avec ses genoux et ses éperons.

Elle voulut crier, appeler à son secours; mais, quoique la mer fût tout empourprée des feux de l’aurore, le soleil n’était pas encore levé, la campagne était déserte, et ils n’avaient traversé que quelques rizières où ses cris avaient chance d’être entendus ; conduisant les chevaux vers la gauche, Thsermaï s’était jeté dans les marais qui, entourant Batavia, se prolongent à plusieurs

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lieues vers le sud et dont quelques hardis chasseurs, quelques pauvres Chinois qui vivent de la fabrication des nattes de jonc, se hasardent seuls à affronter les mortelles effluves au prinlemps, c’est-à-dire à l’époque où les longues pluies de l’hiver ont rendu leur influence moins délétère.

Or, ontouchaitauxjours les plus chauds de la saison, il n’était pas à présumer que le marécage eût en ce moment d’autres hôtes que les canards, les pluviers, les cormorans qui s’envolaient d’un vol lourd et bruyant au passage des chevaux, ou les reptiles que l’on voyait glisser sur la vase gluante et aller replier leurs anneaux un peu plus loin.

Thsermaï comprenait si bien que tous les efforts que pourrait tenter Esther pour lui échapper seraient désormais inutiles, que, après avoir fait environ une lieue dans le marais, il ralentit lui-même la course désordonnée des chevaux, course qui ne pouvait du reste se prolonger sans péril.

Ils se trouvaient, en effet, sur un étroit chemin tracé à travers le marécage par la main de ceux que leur industrie forçait à exploiter ces tristes lieux, et formé par des branchages, par des fascines superposées et placées en travers sur ce terrain mobile.

A chaque pas des chevaux, les cavaliers sentaient tressaillir et fléchir le pont fragile jeté ainsi sur des abîmes dont la profondeur était d’autant plus effrayante q'ue l’œil humain ne pouvait les sonder. On eût dit que ■ î gouffre sur lequel ils étaient suspendus essayait de

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s’entr’ouvrir pour ne pas laisser éoliapper sa proie.

A droite, à gauche, une double muraille de roseaux do toute espèce et de bambous entourait les deux voyageurs; le pied de ces bambous sortait d’une eau grise et saumâtre ou d’une vase qui ne paraissait guère moins liquide que l’eau, mais qui était plus dangereuse parce que l’on ne pouvait point y nager; leurs extrémités, que les ardeurs de la canicule avaient commencé de jaunir, se balançaient en voûte à une vingtaine de pieds audessus du sentier.

Les deux voyageurs marchèrent sous cette voûte pendant deux heures environ.

Thsermaï restait silencieux.

Le premier effroi de madame van den Beek était passé ; peu à peu, elle s’était habituée à regarder en face les dangers qui la menaçaient ; ses pensées, après avoir été tumultueuses, s’étaient rassérénées; elle avait réfléchi longuement à sa situation. Chaque pas qu’elle faisait en avant la rapprochait d’Eusèbe.

Cette idée de revoir son mari lui donnait la force de surmonter ses terreurs, et elle se répétait qu’elle serait toujours libre de préférer la mort à l’attentat que l’attitude de Thsermaï lui avait .vaguement fait redouter.

L’espoir d’apprendre de celui-ci quelques détails sur la destinée de M. van den Beek la décida à prendre la première la parole.

— Avons-nous longtemps encore à cheminer de la sorte? lui demanda-t-elle.

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En voyant la jeune femme subitement calmée, le visage sombre du Javanais s’éclaircit.

— Dans une heure, répondit-il, nous serons à Fanse du Palvan, où nous trouverons les hommes de la mer. Le soleil vous incommode, continua-t-il, s’apercevant qu’Esther baissait la tête sous les rayons obliques du soleil, acérés comme des flèches de feu ; comme nous, il n’aime pas les hommes venus des pays du Nord. Mais dans la barque, vous aurez de quoi garantir votre figure de l’éclat de son regard.

— C’est donc vrai, que je vais revoir mon Eusèbe? Vous ne m.e trompez pas, monsieur? fit Esther avec une expression de bonheur qui parut surprendre le Javanais.

Thsermaï haussa les épaules et ne répondit pas.

En ce moment, son cheval, qui marchait à un trot modéré, s’arrêta brusquement sur les jarrets et se jeta en arrière ; l’écart fut si subit et si violent, que Thsermaï, malgré sa solidité, fut ébranlé sur sa selle.

Il chercha des yeux l’obstacle qui avait provoqué cette frayeur chez l’animal, et les joues du Javanais se colorèrent d’une teinte plus vive.

Il venait de s’apercevoir que le chemin était coupé ; on avait enlevé les fascines sur une longueur d’une dizaine de mètres, le limon noirâtre se montrait à nu, le passage était impossible.

— Que les anges noirs soient avec celui qui a fait cela ! s'écria-t-il avec emportement; il nous faut retourner sur nos pas, et, s’ils ne nous ont pas vus venir avec

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Theure de la marée, ceux de là-bas sont capables de reprendre le large.

Alors, en homme qui sent le prix des instants, il fit pivoter d’abord son cheval et celui d’Esther sur euxmêmes ; puis, leur rendant leur première allure , il les lança de nouveau dans le sentier qu’ils venaient de parcourir.

Mais bientôt ce fut à son tour Thsermaï qui arrêta les deux chevaux.

Esther le vit qui se dressait sur ses étriers et qui s’efforçait de plonger son regard de l’autre côté des roseaux.

— Que se passe-t-il donc? demanda madame van den Beek, qui remarquait une inquiétude extraordinaire sur les traits de son guide.

— Attendez-moi ici un instant, répondit Thsermaï, et surtout ne faites pas un mouvement I songez qu’à droite, à gauche, partout, c’est la mort, que moi seul, je puis vous conduire vers celui que vous voulez revoir.

En disant ces mots, Thsermaï poussa son cheval en avant, avec autant d’assurance que s’il eût marché sur la terre ferme.

Après quelques minutes, Esther le vit revenir, toujours à bride abattue ; son teint de bistre était devenu livide: derrière lui, on commençait de voir se lever une épaisse fumée.

— Le feu ! le feu! dit-il à la jeune femme.

l’ile de feu 20>

— Le feu dans ces roseaux 1 s’écria celle-ci en devenant pâle à son tour, c’est impossible I

— Regardez, répliqua brièvement Thsermaï en indiquant du doigt de gros nuages de fumée qui, après avoir couru quelques instants à la cime des bambous, s’élevaient en spirales énormes et montaient en tournoyant vers le ciel.

Puis, prêtant l’oreille :

— Écoutez, ajouta-t-il.

Effectivement , Esther commença de distinguer dans les bruits de la brise, dans les grondements de l’incendie, le crépitement des feuilles encore vertes des roseaux qui se tordaient sous l’étreinte de la flamme.

Le cœur de la jeune femme battit avec violence, une sueur froide tomba de son front sur sa figure ; la mort ne l’épouvantait pas, mais périr au moment où elle venait de voir renaître toutes ses espérances de se retrouver auprès d’Eusèbe, cela lui semblait terrible.

— Ce feu, qui l’a allumé? demanda-t-elle au Javanais.

— C,e ne sont pas, à coup sûr, des mains amies, fit celui-ci, qui mordait ses lèvres avec tant de fureur, que le sang marquait l’empreinte de ses dents. En voici la preuve.

Effectivement, une autre colonne de fumée commençait à monter dans l’ai^ sur leur droite, à quelques pas d’eux.

— En arrière I cna-t-il. Dans cinq minutes , les

l’ile de feu

branches sur lesquelles nous marchons formeront un brasier auprès duquel les feux de Tenfer seront des jeux d’enfant. En arrière I

Et, joignant l’exemple aux paroles, il s’élança uno seconde fois dans la partie du chemin qui aboutissait a la coupure.

Il avait renoncé à guider le cheval d’Esther, le soin do sa conservation personnelle avait absorbé en lui toute autre préoccupation; la jeune femme le suivit, elle le trouva sur le bord du marais occupé à scruter du regard l’espace vide qui interceptait le passage.

Si imminent que fût le danger, le Javanais paraissait irrésolu, ses yeux allaient du gouffre qu’il fallait franchir à l’incendie qui accourait ; plusieurs fois, il essuya son front baigné de sueur ; plusieurs fois, il rassembla ses rênes comme s’il allait prendre un parti ; plusieurs fois, il les laissa retomber flottantes sur le cou de son cheval.

— C’est tenter Mahomet, s’écria-tdl enfin, que de demander un tel effort à un animal.

Mais, en ce moment], le feu rugit avec un bruit d’ouragan et le vent chassa un nuage de fumée qui couvrit l’étroit espace où se passait cette terrible scène.

Esther poussa un cri de désespoir, se jeta à bas de son cheval, et se précipita vers l’homme qui, quelques instants auparavant, excitait si violemment ses ter-

reurs.

l’ile de feu 209

— Sauvez-moi, sauvez-moi, au nom du ciel I s’écriat-elle.

— Gare ! gare ! répondit Thsermaï avec un accent rude et sauvage en la repoussant, gare ! Tu retrouveras ton mari dans l’enfer, s’il plaît au Prophète.

Et, prenant du champ, enlevant son cheval avec une puissance invincible, lui creusant les flancs de ses larges étriers, il le lança au-dessus de l’abîme.

Telle était la puissance, telle était l’énergie de ce noble animal, que son bond furieux eût franchi l’obstacle et atteint l’autre rive ; mais, au moment même où il s’élançait, une corde, qui avait été préalablement attachée d’un côté à un bambou, soigneusement cachée dans la vase et sous des débris de roseaux, se dressa tout tout à coup, mue de l’autre côté par une main invisible ; les pieds de la pauvre bête s’enchevêtrant dans cette corde, cheval et cavalier roulèrent au milieu du gouffre boueux.

Thsermaï poussa un rugissement de désespoir qui domina les mille tumultes de l’incendie.

A ce cri, un autre cri, un cri de triomphe répondit, et un homme au visage et aux vêtements souillés de fange écarta la haie de roseaux qui bordait le sentier et sauta sur ce sentier où, sans faire la moindre attention à Esther, concentrant ses regards ardents sur le gouffre dans lequel se débattaient le malheureux Javanais et son coursier :

— Thsermaï I Thsermaï ! cria-t-il

A ce cri, célui-ci, qui n’était encore entré dans la

l’ile de feu

vase que jusqu’à la ceinture, tandis que son cheval, plus lourd, avait déjà à peu près disparu, et qui ne paraissait point avoir perdu l’espoir d’atteindre la terre ferme, se retourna du côté où il s’entendait appeler croyant peut-être, dans son trouble, que c’était un secours inespéré que la Providence lui envoyait.

— Harruch I murmura-t-il.

Et son visage prit une teinte aussi grise que l’était celle de la vase dans laquelle il voyait s’approcher la mort, et il tendit ses bras désespérés vers le bord opposé à celui où se trouvait le guèbre.

Mais le mouvement qu’il avait fait lui avait été fatal, son buste tout entier avait été attiré dans le gouffre dévorant.

Ses bras seuls et sa tête, par un effort convulsif, se maintenaient à la surface.

— Oui, Harruch, répondit le guèbre avec un éclat de rire qui avait quelque chose du glapissement guttural de l’hyène, Harruch qui est venu pour se réjouir en te voyant mourir, radjah, comme il se réjouira quand expireront les deux autres.

— Harruch, Harruch, sauve-moi 1

— Te sauver? as-tu donc été clément pour la bedaia de Jllcestcr-Cornclis? — Tu avais promis une femme au guèbre, tu lui as donné un cadavre. Je te rends la pareille; tu courais après le trône de Java, et tu auras trouvé la mort dans ses boues les plus infectes.

— Harruch, Harruch, dit le misérable dont la voix

devenait stridente et rauque, tends-moi la main, Ilarrucb, et tu choisiras dans mon harem I

— Faites-lui grâce, demanda à son tour Esther, que cette scène glaçait d’épouvante et qui ne songeait plus que la mort allait peut-être aussi l’atteindre tout à l’heure ; — au nom du Dieu de miséricorde, faites-lui grâce !

— Grâce? s’écria Harruch en se dressant devant madame van deiiBeek, comme pour faire ressortir l’expression sinistre de toute sa personne ; ai-je donc l’air de quelqu’un à qui l’on demande grâce?

Esther courba la tête et se tut.

Harruch se retourna du côté du Javanais :

— Regarde le soleil, fils des soesoenans, regarde le globe d’or enflammé qui fait circuler la vie dans nos veines, regarde-le avant d’entrer dans les ténèbres qui n’ont pas de fini

Harruch prononçait chacune de ces paroles d’une voix lente, comme s’il eut voulu qu’elles arrivassent distinctes à l’oreille de son ennemi et doublassent ses angoisses; mais Thsermaï ne paraissait pas les entendre, ou, s’il les entendait, Une pouvait plus en comprendre le sens.

La mort montait, montait doucement, mais montait implacable, et son approche avait déjà paralysé son intelligence ; ses lèvres se chargeaient d’écume, descsyeux tombaient des larmes sanguinolentes, sa poitrine épuisée n’exhalait plus que des cris rauques^ inarticulés, qui n’avaient rien d’humain.

Par une de ces inspirations que donne rapproche du moment suprême, il avait essayé de retarder ce moment en se plaçant horizontalement sur le sol limoneux; mais le contact de cette vase qui allais devenir mortelle pour lui, lui inspira une répugnance invincible, il se rejela brusquement en arrière, et la secousse le fit encore une fois enfoncer davantage.

La partie inférieure de la tête était engagée dans le terrible élément, qui, à la façon des grands serpents, absorbait peu à peu sa victime avec une lenteur qu’on eût dite calculée pour ménager les infernales jouissances du guèbre.

11 essaya de jeter encore un appel à la miséricorde de son ennemi, mais déjà la boue fétide s’était introduite dans son gosier ; le souffle, en s’exhalant, la fit bouillonner autour de lui, rejaillir au loin et expira en un épouvantable sanglot.

On n’apercevait plus que deux yeux, injectés de sang démesurément ouverts, roulant dans leur orbite, ramplaçant la voix et le geste par leur saisissante expression de supplication et de terreur, horribles à regarder.

Puis les yeux, puis le front, puis les cheveux s’enfoncèrent à leur tour, et l’abîme se referma.

Un profond soupir s’échappa de la poitrine d’Harruch ; peut-être regrettait-il que ce hideux spectacle fût si promptement terminé, peut-être trouvait-il que la mort s’était montrée bien pressée d’en finir.

Tout n’était pas dit cependant pour le malheureux radjah.

l’ile de feu

Ses convulsions agitèrent encore la fange qui recelait une existence humaine dans son sein et ridèrent légèrement sa surface qu’elles soulevaient naguère, puis tout à coup on vit surgir et se dresser une main noire et crispée, qui s’agitait et qui, comme la voix, comme le regard, demandait encore grâce et pitié î

Harruch éclata une seconde fois de son rire affreux, qui tira Esther de la torpeur dans laquelle la terreur l’avait plongée

Elle dégagea son visage de ses mains qui, lui avaient servi à se dérober à ces horreurs, elle ouvrit les yeux, elle aperçut le bras de Thsermaï, et, succombant à ses émotions, elle tomba évanouie aux pieds du guèbre.

Lorsqu’elle revint à elle, Esther se trouvait hors du marais, étendue sur une falaise qui dominait la mer; en ouvrant les yeux, elle aperçut Harruch assis à quelques pas devant elle.

La physionomie du guèbre avait perdu l’expression effrayante que lui avait donnée la vengeance qu’il avait assouvie sur Thsermaï ; il mélangeait son bétel de chaux vive et de noix d’arec avec un sang-froid qui épouvanta Esther presque autant que l’avait épouvantée la scène qui venait de se passer sous ses yeux.

Un mouvement de répulsion lui échappa; ensuite, som géant que le crime d’Harruch avait brisé sa dernière espérance de se rapprocher d’Eusèbe, elle inclina la tête et se mit à pleurer.

Un sourire rempli d’amertume glissa sur les lèvres

du guèbre;il se leva, vint à madame van denBeek, et, la touchant légèrement du doigt :

— Pourquoi ces larmes, femme? lui dit-il.

Esther lui montra un canot qui venait de quitter la plage au-dessus de laquelle ils se trouvaient; quatre vigoureux rameurs faisaient voler la légère embarcation à la surface des flots; à Tarrière se tenait un homme dont le sacong rouge et noir flottait au vent comme un drapeau.

Bien que la distance qui séparait le guèbre et la jeune femme de la barque fût énorme, il reconnut Noungal; son œil étincela, et sa poitrine soulevée gronda sourdement.

— Hélas! dit madame van den Beek, voilà sans doute ceux que je venais chercher qui se sont lassés de nous attendre ! Le meurtre que vous avez commis m’a empêchée de les rejoindre; qui peut prévoir à présent ce qu’il adviendra de mon pauvre Eusèbe?

Harruch sembla faire un effort pour comprimer les sensations qu’excitait en lui la vue du chef des bohémiens de la mer.

— Écoute, répondit-il, car c’est Ormuzd qui parle par ma voix : ceux que tu vois fuir aussi rapides que l’oiseau criard des mers sur la crête des vagues, sont tes ennemis et les ennemis de l’homme que tu aimes, en même temps qu’ils sont les ennemis d’Harruch; mais Harruch n’a point accepté leurs bienfaits, Harruch te servira en servant sa vengeance, qu’une première satisfaction n’a point assouvie. — Ils courent, iis volent comme une

bande d’oiseaux de proie qui vont à ïa curée, mais le trait du chasseur va chercher Toiseau dans Lo airs, et Noungal n’échappera pas plus à Harruch que ne lui a échappé Thsermaï.

Dans ces dernières phrases, le guèbre sembla oublier qu’il s’adressait à Esthe

Il s’était avancé au bord delà falaise, qui, coupée à pic, surplombait l’Océan de toute son élévation, et, la main étendue vers la barque, que l’on n’apercevait plus que comme un point noir sur les flots, il jetait au vent chacune de ses paroles, comme s’il eût espéré que le vent les porterait à Noungal.

Esther l’écoutait avec stupeur; le sens précis de ce langage figuré lui échappait, elle ne pouvait saisir le lien que la haine du guèbre avait établi entre son mari, le Javanais si misérablement mort dans le marais, et celui qu’Ilarruch lui-même désignait comme le chef des bohémiens de la mer ; mais elle comprenait que nonseulement le pardon du guèbre était acquis à Eusêbe, mais qu’il promettait de seconder ses efforts pour amener la délivrance de celui qu’elle croyait prisonnier, tout en satisfaisant sur les pirates la soif de vengeance qui semblait le dévorer.

— Mais Eusèbe, Eusèbe? s’écria-t-elle en essayant do ramener Harruch à ce qui l’intéressait par-dessus tout au monde.

— Avant que le soleil se soit levé et couché quatre fois, tu l’auras vu.

l’ile de feu

— Libre?

— Les liens qui Fenlacent et le retiennent sont plus solides que s’ils étaient faits de diamant ou d’acier, je ne puis rien te promettre.

— Mais que faut-il faire?

— Me suivre.

Ilarruch et Esther descendirent la falaise, se dirigeant du côté de l’intérieur de File.

Ils passèrent près des marécages qui avaient été si fatals au premier guidede madame van denBeek;lesdébrisdes roseaux que la flamme avait dévorés fumaient encore, et , de temps en temps, cette flamme semblait se raviver ; mais, comme elle avait dévoré tout ce à quoi la fraîcheur de l’eau n’avait pas conservé de sève et de verdure, elle s’éteignait après avoir tracé une noire spirale autour des tiges de bambous qui étaient restés sur pied.

En passant auprès d’une partie du marais que l’incendie avait épargnée, Harruch fit entendre un sifflement particulier.

A ce bruit, Maha sortit d’un buisson et s’élança vers le guèbre.

La vue de ce terrible animal fît tressaillir madame van den Beek ; mais Harruch la rassura d’un regard ; il passa sa main sur le pelage frissonnant de la panthère, qui marchait derrière lui avec la docilité d’un chien, et tous les trois ils continuèrent leur marche.

RÉCLAMATION A UN DÉBITEül

— J’ai peur ! dit Esther.

— Ne suis-je pas là pour te protéger? répondit Harruch. Puis, que craindrais-tu? Celui qui s’est appelé Basilius et qu’on nomme aujourd’hui Noungal? C’est le seul vraiment redoutable ; mais il ne viendra pas.

— Il est venu, fît une voix sonore.

Aussitôt Harruch s’élança précipitamment vers la mer.

En le voyant fuir, Noungal poussa le cri de guerre des bohémiens.

A ce cri, la solitude sembla subitement se peupler; de l’intérieur de cbaaue buisson, de dessous chaque

Il 13

l’ile de feu

touffe de feuillage un homme sortit, et, avant que le guèbre eût fait dix pas, il était entouré de pirates qui le menaçaient de leurs javelines ou de leurs fusils.

— Saisissez cet homme, dit Noungal.

Mais, en voyant le danger de son maître, Maha, qui jusqu’alors était restée dans l’ombre, accroupie derrière les fougères sous lesquelles Esther s’était réfugiée, Maha se le^^a ; de rapides ondulations coururent sur sa robe, son mufle se sillonna de rides profondes, sa queue battit la terre que ses ongles déchiraient, et, au moment où jaloux d’exécuter les ordres de son chef, un des pirates portait la main sur Harruch, la panthère fît un bond terrible, tomba sur les épaules de l’assaillant, le jeta brisé sur le sol, et, menaçante, promena ses yeux ardents sur les ennemis de son maître, qui, terrifiés par cette attaque, n’osaient plus bouger.

— Que la malédiction du prophète soit sur vous, lâches 1 s’écria Noungal, un vil animal vous fait trembler.

En disant ces mots, il sortit un pistolet de sa ceinture et ajusta longuement la panthère.

Mais, au moment où l’étincelle tombait sur la poudre, Harruch s’élança devant Maha et lui fit un rempart de son corps ; la balle le frappa au-dessus de la hanche et laboura si profondément les chairs, qu’en une seconde son sacong était teint d^. sang.

— Maha, Maha, dit-il sans que son visage trahît sa douleur ou son émotion, Maha, l’heure n’est pas venue,

fuis dans la forêt profonde qui te dérobera à leurs coups; fuis, Malia, je te Tordonne.

L’œil de la panthère suivait le geste dont Harruch accompagnait ces paroles ; elle le comprit et lui obéit avec une docilité merveilleuse.

Au moment où les pirates, stimulés par les reproches de leur chef, s’avançaient pour la frapper, au moment où Noungal dirigeait contre elle le canon d’un second pistolet, elle s’élança rapide comme l’éclair, passa pardessus la tête des bandits, et se jeta dans la rivière.

Quelques flèches sifflèrent dans l’air au-dessus de sa tête, mais elle ne fut pas atteinte; elle aborda la rive opposée, et, en quelques élans, elle eut franchi l’espace qui la séparait des bois.

Alors, la figure d’Harruch, qui jusqu’alors était restée soucieuse et sombre, se détendit ; il respira librement, un sourire de triomphe passa sur ses lèvres, et il demeura calme et fier sous les regards courroucés que lui lançait Noungal.

— Guèbre, dit celui-ci, qu’as- tu fait de Thsermaï?

— Un peu de fange, Noungal,

~ Tu avoues ton crime?

— Je me glorifie de ma vengeance; Ormuzd a été avec moi.

~ Guèbre, reprit le Malais, tu as coupé dans sa fleur l’espérance que nos frères nourrissaient de voir régner, sur Java indépendante, le descendant des anciens souverains.

— Qu’importe aux esclaves de quel nom se nomme celui qui les châtie? dit Harruch avec ironie. Si le fouet qui les frappe ne s’appelle pas Thsermaï, il s’appellera Noungal, et ce n’en sera pas moins un fouet.

Le Malais devint blême, et il mordit ses lèvres minces.

— Tu as servi les vœux des hommes blancs, nos ennemis, en donnant la mort à celui qui seul pouvait réunir les Javanais en un faisceau et les conduire à la victoire; tu as porté une main sacrilège sur le fils des sultans, tu connais le châtiment que les lois de l’île réservent à ton crime?

— Oui, répondit brièvement Harruch.

— Ce châtiment, c’est celui du feu. — Liez cet homme, continua le Malais en s’adressant à ses pirates; cette nuit, vous dresserez son bûcher.

Harruch tendit ses mains aux cordes qu’on lui présentait.

— Maintenant, dit Noungal en se tournant vers Esther, me promets-tu de rester immobile un moment, cachée sous ce voile, si je te mets en présence de ton mari?

— Je le jure! répondit Esther.

— C’est bien ! — Qu’on m’amène Eusèbe.

Eusèbe fut amené.

— Eusèbe van den Beek, dit le maître des bohémiens de la mer, je crois que le digne docteur Basilius, votre oncle et mon ami, se fût contenté des fautes que vous

avez commises pour se considérer comme le légitime propriétaire d’une existence que vous aviez attachée à l’éternité de vos sentiments. Je ne me montrerai pas plus difficile que lui. A quelle heure vous plaît-il que je prenne possession de ce qui m’est dû en vertu du transfert que le docteur Basilius a bien voulu faire en ma faveur?

— Quand vous voudrez, répondit Eusèbe d’une voix à peine intelligible.

— Eh, eh, eh I il y a plus d’un point par lequel un capitaine de pirates ressemble à un négociant; d’ailleurs, j’ai hérité des principes de cet excellent Basilius; je resterai donc dans les traditions commerciales sous les auspices desquelles fut conclu votre mutuel engagement : je vous donne douze heures pour opérer la petite livraison que je suis en droit d’exiger, et pour vous débarrasser en faveur d’Arroa du dernier tiers de votre fortune.

Les pirates se disposaient à entraîner Harru ch; mais, au bruit des pas de ce dernier, Esther releva la tête.

— Guèbre, lui dit-elle en baissant la voix, voici le moment d’être fidèle à la dernière promesse que j’ai reçue de toi.

— ^^11 sera fait comme tu le désires ; j’avais dit que je t’aiderais à sauver ton mari : Ormuzd est témoin que, pour accomplir ce que j’avais juré, j’ai hasardé plus que ma vie; j’avais dit que, si Noungal était plus fort que moi, tu recevrais de mes mains de quoi te sous-

l’ile de feu

traire à des souffrances que j’ai trop bien connues pouff ne point y compatir; prends donc, et que la main du Dieu qui nous juge s’étende sur toi.

En parlant ainsi, et malgré les liens qui assujettissaient ses bras, Harruch parvint à porter à sa bouche le cordon d’un petit sachet d’étoffe grossière qui pendait sur sa poitrine, il le brisa entre ses dents et le sachet détaché tomba aux pieds d’Esther.

Celle-ci s’en saisit, déchira le tissu, et porta à ses lèvres quelques-unes des graines rougeâtres qu’il contenait.

Presque instantanément une pâleur livide se répandit sur son visage ; de larges cercles d’un bleu sombre se dessinèrent autour de ses yeux, qui eux-mêmes se couvrirent d’un nuage ; ses forces semblèrent l’abandonner, son corps se pencha en arrière, elle tomba sur le sol.

Ses regards se tournèrent vers son mari.

— Eusèbe, Eusèbe, dit-elle en tendant vers lui ses bras suppliants, je viole mon serment; j’écarte mes voiles. Eusèbe! c’est moi, ton Esther!

A ce spectacle, Eusèbe était sorti de sa torpeur, ses genoux se dérobaient sous lui, ses mains tremblantes s’allongeaient vers la jeune femme.

— Eusèbe, reprit Esther, je vais mourir; me refuserastu donc la suprême consolation de recevoir l’adieu de de celui que j’ai tant aimé?

Eusèbe demeurait immobile, mais deux larmes avaient jailli de ses yeux et roulaient le long de ses joues.

Esther vit ces larmes, son visage s’éclaira d’un sourire.

— Dieu te pardonne, dit-elle, comme je te pardonne I

Puis sa bouche s’entr’ouvrit dans un dernier soupir,

ses yeux devinrent fixes, et elle resta sans mouvement.

Alors, Eusèbe repoussa violemment ceux qui cherchaient à l’arracher à ce spectacle ; il se précipita sur le corps inanimé d’Esther, le couvrit de ses baisers et de ses pleurs, essaya de réchauffer les mains déjà glacées de la jeune femme, et se livra à tous les transports du désespoir.

Tout à coup, et comme s’il eût été jaloux de dérober sa douleur à tous les regards, il prit le corps de sa femme entre ses bras, traversa les rangs pressés des pirates, et disparut dans le taillis avec son fardeau.

Les bohémiens essayèrent de s’opposer à son passage; mais Noungal étendit la main en disant :

— Laissez-le s’éloigner. Partout où il est maintenant, il est à moi.

tA RUSE l’emporte SUR LA FORGE

La nuit était venue, le rivage retentissait de clameurs, étincelait de mille feux, malgré les ordres sévères que Noungal avait laissés à ce sujet; mais, en son absence, aucun chef n’avait assez d’influence pour réprimer l’humeur insurhordonnée des forbans , et leur camp était plein de confusion et de désordre.

Ils avaient placé quelques sentinelles sur les hauteurs pour surveiller la plaine, comme Noungal avait fait surveiller la mer ; ils se croyaient dispensés de toutes précautions, et ils se livraient à leurs jeux bruyants, ils cherchaient des distractions dans l’ivresse de l’eau-devie ou de l’opium.

l’ile de feu

Seuls, les pirates qui faisaient partie de la flottille que Noungal commandait dans ses courses ordinaires avaient conservé quelque discipline.

C’était à eux que la garde d’Harruch avait été confiée.

Une corde mince et déliée, fortement serrée autour des poignets du guèbre, descendait le long de son corps et venait s^'enrouler autour de ses pieds, de façon à rendre tout mouvement impossible au prisonnier.

11 était étendu sur une petite éminence et placé de telle façon, que ceux qui avaient mission de veiller sur lui ne le perdaient pas un instant de vue.

Les groupes formés autour de la butte de sable étaient nombreux et pressés; la gaieté y était moins bruyante que dans le reste du camp ; les Malais qui les composaient étaient aussi mieux vêtus, mieux armés que leurs compagnons; les uns mâchaient silencieusement leur bétel, d’autres aiguisaient les armes dont ils comptaient se servir le lendemain; une douzaine de pirates faisaient cercle autour des musiciens, dont l’un chantait tandis que l’autre l’accompagnait en soufflant dans une espèce de flûte; la plupart écoutaient un de leurs compagnons qui, debout au milieu de leurs rangs étagés, ^ leur disait un de ces contes qui sont chers à toutes les I imaginations orientales; mais pas un n’enfreignait les 1 ordres de Noungal, qui, dans les circonstances graves où il se trouvaient, avait cru devoir défendre à ses hommes l’usage de l’opium et des boissons alcooliques,

Le groupe qui se trouvait placé le plus près d’Harruch était celui qui prêtait Toreille aux récits de l’improvisateur.

Harruch, dont la contenance était calme et ferme, semblait prêter autant d’attention à ces narrations que s’il eût été libre, et qu’il n’eût pas aperçu à quelque distance de l’endroit où il se trouvait les esclaves qui empilaient les débris de bois, les roseaux et les troncs d’arbre qui devaient former son bûcher.

Cependant, son insouciance apparente et le charme des contes qu’il entendait ne l’empêchaient point d’observer ce qui se passait autour de lui.

Depuis quelque instants, il suivait du regard avec anxiété un homme qu’il entrevoyait dans l’ombre se glissant entre les rangs pressés des pirates.

Cet homme paraissait chercher avec inquiétude quelqu’un dans la foule des Malais; il entra dans le cercle de lumière que jetait un des feux, et Harruch reconnut Argalenka.

Il attendit que le vieillard se fût approché du monticule sur lequel il était étendu, et alors il imita le sifflement du cobra-capeilo.

L’illusion était si parfaite, que plusieurs Malais très* saillirent et regardèrent autour d’eux.

Harruch avait repris sa physionomie indiilérente; mais Argalenka l’avait entendu : il s’approcha, à son tour, il reconnut Harruch et s’assit auprès de lui.

Le conteur commençait en ce moment un nouveau

l’ile de feu

récit qui promettait merveilles ; cette diversion fut favorable au guèbre ; la curiosité remporta sur la méfiance ; on laissa Argalenka auprès de lui.

“ Approche-toi de moi, dit Harruch à ce dernier en se servant du dialecte malabar, et réponds-moi dans la langue que l’on parle sur les bords du grand fleuve; ces chiens ne nous comprendront pas.

— Ta dernière heure est-elle donc venue?

— Ma dernière heure! fît le guèbre avec dédain; qu’appelles-tu ma dernière heure? Est-ce celle qui marquera mon entrée dans une forme meilleure peutêtre que celle-ci? Dieu a fait immortels notre corps comme l’âme qu’il renferme, Ormuzd n’a pas voulu que le plus puissant des hommes puisse détruire un brin d’herbe; qu’ai-je donc à redouter de ceux-ci?

— Mais ce bûcher?...

— Ce bûcher fera d’Harruch un peu de cendre ; mais l’œil d’Ormuzd est sur la cendre aussi bien que sur la magnificence d’un sultan.

— Guèbre, dit Argalenka d’une voix émue, deux fois tu m’as secouru; si je puis faire quelque chose pour toi, parle. Bien que ta religion ne soit pas la mienne, j’accomplirai toutes les prescriptions de la loi du Zend, que tu as suivie.

— Laisse ces vaines pratiques aux femmes, aux enfants et aux prêtres. Un Dieu n’a pas besoin de l’aide des hommes pour reconnaître ses élus. — Tu peux mieux pour moi, vieillard, tu peux faire que je m’en-

dorme tranquille et joyeux; tu peux faire que je quitte ce monde avec Tindifférence du voyageur qui sort du caravansérail où il a trouvé un abri momentané,

— Que veux-tu? Parle.

— Écoute, reprit Harruch, dont l’œil étincelait dans l’ombreet dont la voix, qu’il s’efforçait de contenir, était animée et vibrante, écoute! Le chef des bohémiens me croit dans ses mains, et, si tu veux, c’est lui qui sera dans les miennes; si tu consens à te charger de ma vengeance, non-seulement demain il ne restera de tous ces chiens maudits qui hurlent autour de nous que des ossements qui blanchiront sur les falaises, car les hommes blancs que j’ai prévenus les extermineront jusqu’au dernier, mais encore Noungal lui-même aura porté la peine de ses crimes.

— Harruch , reprenait le beduis, voilà la troisième fois que tu me tentes, et, aujourd’hui, comme sur la l'oute de la grande ville, comme dans le palais de Thsermaï, tu me trouveras fidèle à la loi de Bouddha.

— Mais t’avais-je donc dit que celui sur les pas duquel il faut conduire le châtiment est un barkasaham, un de ces esprits immondes qui tentent les hommes, qui stimulent leurs vices et conquèrent l’immortalité en se- ' mant autour d’eux le désespoir et la honte?

— Tu me ' jivais dit.

— ' Savais-tu que celui qu’on appelle aujourd’hui Noungal était naguère le docteur Basilius? sais-tu que c’est celui-là qui a enlevé ton enfant? sais-tu qu’il Ta vendue à Thsermaï?

l’iLE DE FEU 229

Le beduis se leva; tout son corp3 tremblrlt, agile d’un mouvement convulsif.

— Que vas-tu faire? demanda Harruch.

— Guèbre, répondit Argalenka d’une voix sourde, en se réservant la justice, Bouddha a fait une exception en faveur des pères; la face de celui qui a engendré a reçu le reflet de la face du Seigneur; comme lui, il doit juger et il doit Ipunir.

Harruch le considérait avec pitié.

Mais, le beduis ayant porté ses mains à son visage, Harruch aperçut de larges taches brunes et humides sur les manches de la robe d’ Argalenka.

— Beduis, lui dit-il, il y a du sang sur ton sacong.

Au son de celte voix, Argalenka sembla se réveiller; ses yeux s’ouvrirent et se promenèrent hagards autour de lui; on eût dit un cadavre qui sortait de son sépulcre.

Tout à coup, son regard s’arrêta sur un poignard qu’il avait laissé tomber en s’approchant d’Harruch ; il poussa un cri terrible, cacha son visage entre ses mains et prit la fuite en criant :

— J’ai tué mon enfant I j’ai tué mon enfant!

La fuite et les cris du beduis éveillèrent l’attention des Malais ; ils se levèrent en tumulte et coururent au prisonnier.

Mais celui-ci avait déjà eu le temps, en rampant à la façon des serpents, de se glisser sur le poignard

que le regard d’Argalenka lui avait indiqué , et de s’étendre sur l'arme dont il attendait plus que sa délivrance.

— Qu’as-tu donc fait à ce vieillard? dit un des Malais à Harruch en accompagnant sa question d’un coup de pied, tandis que les autres pirates inspectaient soigneusement les liens dont il était attaché.

— J’ai cherché à imiter votre conteur; seulement, j’ai mieux réussi qne lui, car mon récit a jeté l’épouvante dans l’âme du veillard, tandis que celui que vous écoutez n’arrache de vous que des bâillements.

— Alors, tu devrais bien, à ton tour, nous donner un échantillon de ton savoir-faire, dit le narrateur un peu piqué dans sa susceptibilité d’improvisateur.

— Je ne demande pas mieux ; mais, à votre tour, que ferez-vous pour moi?

— Que veux-tu? Parle.

— Que vous avanciez l’heure de ma mort. — Le bûcher est prêt, je le suis aussi; aussitôt que le récit que je vais vous faire sera terminé, conduisez -moi à la mort, car l’attente est plus cruelle que le supplice.

— Tu seras exaucé, répondit un des pirates; aussitôt que ton conte sera terminé, on mettra le feu au tas de bois qui doit être ton lit de mort, et, aussitôt que tu auras dit le dernier mot de ton histoire, on te fera voir que ce qui te fait trembler comme un lâche est peu de chose en réalité.

l’ile de feu

— Soit, répondit Harruch.

Les Malais se groupèrent autour de lui.

Harruch se coucha sur le côté, de façon à leur faire face, mais de façon aussi à pouvoir appuyer sur la lame tranchante du poignard les cordes dont ses mains étaient entourées.

Le guèbre commença :

— Parmi les premiers souverains d’Hind et de Sind, dit-il, aucun n’était plus puissant que le radjah Souran.

» Tous les radjahs d’Orient et d’Occident lui rendaient hommage, excepté celui des Chinois.

)) Cette exception, qui déplaisait beaucoup au mo^ narque, rengagea à lever dix armées innombrables pour aller conquérir ce pays.

» Il entra partout en vainqueur, tua plusieurs sultans de sa main, et épousa leurs filles, approchant ainsi à grands pas du but de son ambition...

— Quel est le titre de ton conte? demanda l’improvisateur.

— La ruse l'emporte sur la force, répondit Harruch, qui reprit son récit interrompu.

)) Lorsqu’on apprit en Chine que le radjah Souran avait déjà atteint le pays de Tamsak, le radjah de Chine fut saisi d’une grande consternation , et dit à ses mandarins et à ses capitaines rassemblés :

— Le radjah Souran menace de ravager mon em-

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pire; quel conseil me donnez-vous, pour m opposer h ses progrès?

)) Alors, un sage mandarin s’avança :

)) — Maître du monde, dit-il, ton esclave en connaît le moyen.

)) — Mets-le donc en usage, répondit le radjah de la Chine.

)) Et le mandarin ordonna d’équiper un navire , d’y charger une quantité d’aiguilles fines, mais très-rouillées, et d’y planter des arbres de cahamach et de birada.

)) Il ne prit h bord que des vieillards, et il cingla vers Tamsak, où il aborda peu de temps après...

— Est-ce que ton conte s’arrête là? demanda l’improvisateur d’une voix railleuse, envoyant que le guèbre avait suspendu son récit.

— Non, répondit celui-ci, mais ces liens qui attachent mes jambes m’entrent dans la chair et me font cruellement souffrir; tout à l’heure, vous serez obligés de les détacher pour me conduire au bûcher; ne pourriez-vous procurer tout de suite un peu de soulagement à mes membres endoloris ?

Un des Malais sortit du groupe et rendit au guèbre le service qu’il sollicitait.

Celui ci continua :

— Lorsque le radjah Souran apprit qu’un vaisseau venait d’arriver de la Chine, il envoya des messagers pour savoir de l’équipage à quelle distance était situé son pays.

l’ile de feu 233

)) Les messagers vinrent questionner les Chinois, qui répondirent :

)) — Lorsque nous mîmes à la voile, nous étions .as jeunes gens. Et, ennuyés d’être privés de la verdure de nos forêts, au milieu de la mer nous avons planté des semences. Aujourd’hui, nous sommes vieux et cassés, et ces semences sont devenues des arbres qui ont porté des fruits longtemps avant notre arrivée dans ces lieux.

)) Puis ils montrèrent quelques aiguilles Touillées.

)) — Voyez, dirent-ils, ces barres de fer étaient de la grosseur du bras lorsque nous quittâmes la Chine ; à présent, la rouille les a rongées presque entièrement. Nous ne savons pas le nombre d’années qui se sont écoulées durant notre voyage, mais vous pouvez le calculer d’après les circonstances que nous venons de rapporter...

Harruch s’arrêta de nouveau.

— Et que fit le radjah Souran? s’écrièrent dix voix impatientes.

— Hélas I dit Harruch, l’instant approche où mon conte, comme ma vie, va prendre fin ; le moment est venu de tenir votre promesse.

Quelques-uns des auditeurs, sans quitter leur place, firent signe aux esclaves de mettre le feu au bûcher.

De l’endroit où était Harruch, il pouvait entendre

l’ile de feu

pétillement des branchages et des joncs qu’on avait placés autour de la pile de bois pour activer sa combustion.

Il reprit, sans que sa voix décelât la moindre émotion :

— Les messagers rapportèrent au radjah Souran ce qu’ils avaient entendu.

» — Si ce que disent les Chinois est véridique, dit le conquérant, il faut que leur pays soit à une distance incalculable. Quand pourrions-nous l’atteindre ? Le plus sage est de renoncer à cette expédition...

Ici, Harruch fut interrompu par un bruit sourd comme celui du tonnerre lointain qui venait de l’Océan.

Les Malais s’étaient levés par un mouvement simultané; l’inquiétude qu’excitait en eux le bruit qu’ils venaient d’entendre triomphant de leur passion pour les récits semblabes à celui que leur faisait Harruch, tous les regards étaient tournés du côté de la mer.

La flamme du bûcher, après avoir tournoyé pendant quelques instants, s’était dégagée de la fumée et montait à une vingtaine de pieds en projetant sur les flots ses réverbérations sanglantes.

Un second bruit, semblable au premier et venant comme lui des profondeurs de l’horizon, retentit au milieu du silence qui tenait toutes les respirations en suspens.

l’ile de feu 235

Alors, on entendit la voix d’un des lieutenants de Noungal qui criait :

— Les Hollandais ont surpris nos croiseurs !

— Pourquoi avoir allumé ce feu malgré nos ordres? Il indique aux blancs notre position. Éteignez les feux.

Pendant ce temps, Harruch avait profité de l’inattention des pirates, et, assujettissant le poignard sous sa poitrine, il avait scié les cordes qui retenaient ses poignets, et, les mains libres, il s’était aisément débarrassé des entraves de ses jambes.

— Aux armes I reprit la voix, aux armes 1 débarrassezvous du guèbre d’un coup de krid.

Les Malais se retournèrent pour exécuter l’ordre de leur chef ; à leur grande surprise, ils aperçurent lo prisonnier debout et le poignard à la main.

— La ruse l’emporte encore une fois sur la force, dit le guèbre d’une voix terrible ; c’est votre propre main, bandits, qui aura appelé l’extermination sur vos têtes !

En disant ces mots, Harruch se disposait à s’élancer sur le premier qui ferait mine de l’attaquer; mais les pirates, dans une confusion épouvantable, coururent pêle-mêle à leurs embarcations, car le bruit se rapprochait de plus en plus.

Le guèbre se dirigea du côté de la cabane d’Argalenka ; au moment où il allait franchir l’escalier de bambous, son pied heurta un corps étendu sur la

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terre; Harruch se baissa, il reconnut le père d'Arroa ; il le toucha, le vieillard ne fit pas un mouvement, il paraissait inanimé.

Harruch poussa une imprécation de rage; mais, en Qe moment, il entendit un hennissement, et sa colère parut se calmer; il se dirigea du côté de la plantation de bananiers, y trouva le cheval qui avait servi à transporter Arroa du palais de Thsermaï à la baie de Zand; il le détacha, sauta sur son dos, le lança du côté de la rivière, quhl lui fit traverser à la nage, et entra dans les bois où, le matin, nous avons vu disparaître la panthère.

Harruch fit entendre le cri d’appel qui était familier à Maha.

A sa grande surprise, rien ne lui répondit.

Il renouvela son signal, Maha ne parut pas.

Il supposa que le tumulte qui venait de la baie , tumulte effroyable, les cris de guerre des Malais, le pétillement de la fusillade , le grondement du canon , couvraient le bruit de sa voix ; il poussa son cheval en avant, lui fit franchir une colline et renouvela ses appels.

Ils furent infructueux comme les premiers.

La colère d’Harruch éclata ; cet homme que nous avons vu tellement maître de lui-même en face de la mort, était en proie à une exaspération folle ; il s’arrachait les cheveux, il déchirait ses vêtements, il faisait entendre des rugissements de désespoir.

l’ile de feu

Enfin, il aperçut une forme noire qui se glissait entre deux halliers et venait à lui en rampant sur le ventre.

Il appela Mafia, et lapantfière approcfia du cfieval, qui se cabra d’épouvante.

Harrucfi rendit la bride à l’animal et le laissa filer de toute la vitesse de son allure, persuadé qu’ayant retrouvé son maître, la panthère ne songerait plus qu’à le suivre ; mais, au bout de quelques minutes, lorsqu’il se retourna, il ne la vit plus.

Force lui fut de revenir en arrière, il la retrouva à l’endroit où il l’avait laissée.

Furieux d’une indocilité à laquelle Maha ne l’avait point habitué, il lança contre elle le crid qu’il avait gardé à sa ceinture, il ne l’atteignit pas ; mais, devant ce témoignage du courroux de son maître , elle se renversa sur le dos en jetant des gémissements plaintifs aux profondeurs de la forêt.

Les instants d’Harruch étaient comptés ; à tout prix, il voulait en finir ; il sauta à bas de son cheval , ramassa son poignard, et, contenant sa monture qui, à l’odeur de la panthère , frémissait sur ses jarrets, agitée d’un tremblement convulsif, il parvint, en saisissant Maha par la nuque, à la hisser sur sa selle ; alors, il s’élança derrière, et, profitant du vertige que ce terrible voisinage imprimait à son cheval, se contentant de soutenir Maha, il laissa sa monture s’emporter d’un galop furieux par lequel elle espérait se débarrasser de son redoutable fardeau.

238 l’ile de feu

Maha poussa un cri rauque et plaintif qui retentit au loin.

A ce cri, un autre cri semblable, mais plus puissant et plus sonore, répondit du fond des bois.

ïïarruch, qui maintenait la panthère, la sentit frissonner sous sa main.

Quelques instants après, le guèbre crut entendre s’agiter le feuillage des buissons autour du sentier qu’il suivait dans sa course folle; il porta les yeux de ce côté et il aperçut un énorme animal au pelage tigré qui galopait auprès du cheval, et dans cet animal il reconnut une autre panthère de la plus grande taille.

Quelque intrépide que fût le guèbre,[il frémit : il prit son crid et laboura les flancs de son coursier pour rendre SOS élans plus rapides.

Mais la grande panthère accéléra également sa course ; ses yeux étincelaient dans l’ombre comme deux escarboucles; ce n’était point sur le cheval d’Harruch, ce ïi’était point sur le guèbre, ce n’était point sur une proie que ses yeux se fixaient, c’était sur la panthère noire, c’étaient les émanations que celle-ci laissait derrière elle que la bête féroce aspirait avec ardeur.

Maha, de son côté, semblait attentive à tous les mouvements du compagnon qu’ils avaient trouvé sur leur chemin ; sans la crainte qu’elle avait de son maître, sans l’étreinte puissante par laquelle celui-ci la fixait sur l’encolure du cheval, elle se fût élancée dans le sentier; mais elle se contentait de gémir doucement

et d’interrompre de temps en telnps ses gémissements par une explosion de ces hurlements rauques qui paraissaient avoir attiré vers elle un animal de son espèce.

Chaque fois qu’un de ces hurlements s’échappait de la poitrine frémissante de Maha, il semblait trouver un écho, un autre hurlement le suivait, tantôt éloigné, tantôt proche.

Bientôt Harruch aperçut dans l’ombre en face de lui deux nouvelles lueurs étincelantes qui l’attendaient; le groupe passa comme une trombe devant ces deux charbons ardents ; mais, encore une fois, regardant en arrière, le guèbre vit les deux charbons ardents qui galopaient après lui.

Une seconde panthère les suivait.

Alors, Maha redoubla ses plaintes ou plutôt ses appels passsionnés, et les bêtes féroces semblèrent sortir de terre sous les pas du cheval d’Harruch, et de chaque vallon, de chaque hallier, de derrière chaque roche se glissa, s’élança, bondit un animal de l’espèce de Maha, qui, prenant une place dans le terrible cortège, mêlait ses rugissements aux rugissements des premiers venus.

L’épouvante, l’émotion d’Harruch avaient complètement cessé.

Son visage rayonnait d’une joie infernale, sa poitrine dilatée semblait avoir peine à contenir son cœur ; son œil se promenait avec un orgueil indicible sur l’épou-

MO

vantable troupeau qui le suivait ; il essayait de le compter, il joignait ses cris aux rugissement d’amour de Maha, et, chaque fois qu’une nouvelle panthère grossissait les rangs, il jetait au vent de la nuit les éclats d’un rire furieux.

— Merci, 'laha, disait -il en promenant sa main sur le dos arrondi de la panthère noire , merci d’avoir convié tes frères de la forêt à la fête "que je t’avais préparée. Hourra! hourra, les enfants de la nuit! pressons notre course, dévorons l’espace; là -bas, à l’horizon, la forêt de Tjivadal resplendit de mille feux, et c’est là qu’un festin digne de vous vous attend. Hourra ! bondissez autour de moi , et , en bondissant, aiguisez les unes contre les autres vos dents aiguës ! Jamais plus douce musique n’a retenti à mon oreille.

Et ils allaient, ils allaient, plus rapides que la tempête; ils allaient, et la voûte noire des forêts restait derrière eux; ils allaient, et les champs, les vallons, les plaines, les rivières disparaissaient ; ils allaient, et les monts étaient franchis ; ils allaient, et leurs haleines embrasées laissaient derrière eux comme un sillon de lumière.

Ils approchaient de la forêt de Tjivadal.

C’était là que Noungal avait rejoint les radjahs qui étaient entrés dans le complot de l’insurrection.

Il les avait trouvés abattus, découragés par les mesures qu’avait déjà prises le gouvernement hollandais.

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Le souvenir des révoltes chinoises et indigènes de 1737 et de 1825, révoltes étouffées dans le sang des coupables, s’était présenté à leur esprit ; ils voyaient déjà leurs biens confisqués et leurs têtes mises à prix.

Noungal s’efforça de relever leur courage; il leur annonça que les sultans tributaires de Djodjokarta, de Soerabaya et de Madura étaient décidés à s’affranchir du j oug des Européens, et avaient déj à mis leurs troupes en mouvement; il leur représenta que, si leurs adhérents étaient peu nombreux dans les environs de la métropole, en revanche, les provinces de Bantam, de Cheribon, de Samarang et de Préangers étaient prêtes à se soulever comme un seul homme ; que cette multitude, fût-elle sans armes , suffirait pour écraser par sa masse le petit nombre des dominateurs de l’île.

Il retraça à grands traits la sordide avarice, l’insolente tyrannie et les déprédations des conquérants ; il fit briller aux yeux des Javanais la gloire du triomphe et les avantages matériels qu’ils trouveraient dans l’indépendance.

Les plus irrésolus, se fondant sur la connaissance que le gouvernement avait du complot, eussent voulu qu’on en ajournât l’exécution.

Noungal combattit vivement ces conseils de la faiblesse et de la peur ; il leur déclara que l’audace seule pouvait les sauver; que, tous également compromis, ils seraient, tous, les victimes des vengeances coloniales ; que ce n’était jamais impunément qu’on avait fait trembler des tyrans; que la découverte de leurs projets ne

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leur laissait plus le choix qu’entre la victoire ou la mort.

Il fît si hâen, qu’il parvint à rendre aux conjurés l’enthousiame qu’ils avaient perdu.

Ils allaient se séparer, Noungal pour aller retrouver ses Malais et les diriger sur Buitenzorg, dont il était convenu que l’on commencerait par s’emparer, les radjahs, pour armer leurs vassaux et les lancër contre les Européens, lorsqu’une rumeur semblable au sourd bruissement des flots avant l’orage courut dans cette foule.

La terreur était dans l’air; on avait entendu au loin des bruits étranges, et, sans se rendre compte de ce qui pouvait les produire, un instinctif effroi glaçait les conjurés; ils tremblaient, ils essuyaient leurs fronts baignés de sueur, ils prêtaient l’oreille avec angoisse.

Les murmures sinistres avaient cessé, et on ne percevait plus que le retentissement des sabots d’un cheval qui heurtaient précipitamment les cailloux de la montagne.

Tout à coup, un effroyable concert de cris discordants et de hurlements féroces éclata à dix pas de la clairière où s’était tenue l’assemblée.

En même temps, Harruch débouchait dans cette clairière.

D’abord, les radjahs n’aperçurent que le cheval blanc d’écume, aux naseaux sanglants, à la crinière hérissée,

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et le noir cavalier qui, agitant en Tair son crid flamboyant, ressemblait à un spectre.

Les panthères, étonnées de se voir en présence do cette multitude, étaient restées en arrière.

Mais, au moment où le guèbre qui, du premier coup d’œil, au milieu de cette foule, avait distingué Noungal, enlevait son cheval pour se précipiter vers lui, Maha fit entendre un de ces gémissements plaintifs qui semblaient avoir une si puissante influence sur ses féroces compagnons des forêts.

A ce gémissement, ivres d’amour pour la belle panthère noire, ceux-ci parurent avoir oublié l’effroi que leur cause ordinairement l’aspect de l’homme, et perdre la conscience du danger; ils franchirent l’espace qui les séparait de Maha, ils montrèrent leurs mufles hideux dans tous les buissons, ils firent étinceler leurs yeux de de flamme dans tous les recoins de la clairière, ils surgirent de toutes parts, rampant sur le sol, mais tout prêts à s’élancer.

Les radjahs, fous d’épouvante, s’enfuirent à travers la forêt, se dispersant dans toutes les directions.

Noungal seul était resté.

Harruch avait arrêté son cheval en face du Malais en donnant de la bride une secousse si violente, que les jarrets brisés du pauvre animal, épuisé d’ailleurs par la course rapide qu’il avait fournie, s’étaient refusés à le porter plus longtemps.

Il s’était abattu et couché sur le flanc aux pieds de

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Nouïigal, qui, comprenant sur-le-champ, à Taspect d’Harruch, le danger qui le menaçait, avait enroulé son sacong autour de son bras pour s’en faire un boucher, et s’était armé du long crid qu’il portait à son côté.

— Noungal, Noungal, hurla le guèbre en fixant ses yeux ardents sur son ennemi, tu m’as condamné au supplice du feu ; Ormuzd te condamne au supplice qu’il réserve aux barkasahams ; souviens-toi de la bedaia de Meester-CorneliSj Noungal; voici le tombeau vivant où Ormuzd a marqué ta place.

Alors, le bras musculeux du guèbre saisit la panthère noire, et, avec une force surhumaine, l’élevant audessus de sa tête, il la lança dans la direction du Malais.

Maha, comme si elle avait compris ce que son maître attendait d’elle, rugit, et la horde féroce, mêlant ses hurlements à ceux de la panthère noire, serra ses rangs et forma autour du groupe un triple cercle de dents menaçantes.

Mais Maha ne s’était point immédiatement jetée sur Noungal comme Harruch, dans son impatience, l’eût désiré.

L’attitude froidement résolue du chef des bohémiens lui avait inspiré quelque crainte ; aplatie au milieu des fougères brisées qui couvraient la terre, les membres ramassés et frémissants, les yeux fixés sur sa proie, elle attendait que le Malais fît un mouvement qui favorisât son attaque.

l’ile de feu 245

Harruch semblait succomber à Fangoisse oui oppressait sa poitrine.

— Maha, Maha! criait-il, abandonneras-tu donc le maître qui a mis en toi ses espérances ? Sus au vampire, Maha ! fouille ses flancs de tes ongles acérés, broie ses membres sous tes mâchoires puissantes! Toi que j’aime, Maha, venge la femme blanche que j’ai aimée avant toi I

Stimulée par la voix de son maître, Maha n’hésita plus, elle s’élança.

Mais Noungal avait vu son mouvement, et, à l’instant où elle allait s’abattre sur sa tête , il fit un bond en arrière, reçut sur son manteau les pattes de la panthère, et de son autre main plongea son crid dans le flanc de Maha.

L’arme disparut jusqu’à la gorge, les muscles détendus de l’animal perdirent leur puissance de projection; mourante, elle tomba comme une masse devant Harruch.

Noungal poussa un cri de triomphe et brandit son crid en menaçant le guèbre.

Mais, à ce même instant, la plus grande de toutes les panthères qui avaient suivi Harruch, celle qui la première avait été attirée par les effluves qui s’échappaient du corps de Maha , rendue furieuse par le coup qu’elle avait vu porter à celle-ci, se jeta à son tour sur Noungal, le renversa en le touchant de sa patte monstrueuse, et lui brisa la crâne entre ses formidables mâchoires.

l’iLE DE FEU

Alors, et comme si c/eût été là le signal de la curée^ toutes les bêtes féroces se ruèrent sur le barkasaham, et on n’entendit plus qu’un bruit indescriptible de chairs déchirées et d’os broyés

En ce moment, le jour commençait à poindre à Thorizon.

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