‹ L'ile de SardaigneChapitre 38 sur 55 · JUSTICE · texte numérisé non relu

JUSTICE

une société où mie sorte de communisme a régné jusqu'à nos jours, et où toute appropriation est encore, aux yeux d'un grand nombre, un vol fait à la communauté. Ils voient partout, autour d'eux, le droit de tuer formellement reconnu, et, dans certains oas, considéré comme un devoir étroit. Comment auraient-ils toujours assez de force et de lumières pour s'isoler du milieu dans lequel ils vivent et pour résister à l'opinion de la foule) Ils y cèdent souvent, et la justice est exposée entre leurs mains à de tristes complaisances.

Les condamnations sont donc rares ; mais, ce qui est. plus grave, elles restent presque toujours inexécutés. Chez nous, lorsqu'un accusé est condamné, tout le monde est, avec la loi, contre lui. En Sardaigne, presque tout le monde est avec lui contre la loi. Le condamné n'a, chez nous, de refuge que l'exil, et sa famille, ses amis, moralement frappés eu même temps que lui, no le servent plus qu'avec une sorte de honte, s'ils ne le répudient pas. En Sardaigne, il n'a qu'à gagner la lande ou le maquis , il s'y fera chasseur, berger ou brigand. Il sera partout bien accueilli et bien traité. Toutes les portes s'ouvriront devant lui; tous les paysans auront à son service de la poudre ou du pain. Protégé par cette complicité universelle, il dormira tranquille au fond des bois. Pour remplacer la société qu'il a perdue, il s'en fera une autre de bandits comme lui, et, réunis parfois par bandes de cinquante, de quatre-vingts, ils donneront l'assaut aux maisons, aux villages, et feront trembler toute la pro*

■m L'ILE DE SAKDA1UNE.

vince(l). iNul ne les traliira sans mourir. Le fameux Cambilargiu croyait avoir été signalé aux carabiniers ; il saisit un jour dans un gros village Jeati Ledda, son dénonciateur supposé, et sur la place, à la vue de tous, le fit mettre à genoux et le tua d'un coup de fusil. Quelque temps après, il se défit de même de Leonardo Satta, et ne l'ayant pas tué de ses deux premières balles, il rechargea froidement son arme et l'acheva. La foule, muette d'effroi, resta impassible, et Cambilargiu regagna tranquillement la forêt (2). En 1846, un vît un coup plus hardi. Pendant le carnaval, sur la place du Castello, à Sassari, au milieu d'un peuple immense, le bandit Alvao, habillé en femme, s'approcha du traître qui l'avait dénoncé, la pria de rattacher son ê trier, et, au moment où il en recevait ce service, lui brisa la tête d'un coup do pistolet, puis il piqua des deux, traversa la foule au galop et se rembuclia sans avoir été poursuivi.

Ces fiers exemples sont pour les bandits la source d'une profonde considération, et les riches propriétaires, les curés, les syndics auxquels ils viennent demander l'hospitalité les accueillent avec les plus grands égards. Fn 1852, le syndic d'U.... reçut un jour leur visite, et comme il n'a pas de carabiniers sous la main, il se montra très- empressé. Quel ne fut

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JUSTICE. -m pas son étonnement de recevoir, quelques jours après, une lettre de l'intendant de la province, qui le blâmait vivement et lui rappelait qu'il est interdit, sous les peine3 les plus sévères, de donner asile aux condamnés. Il prit la plume et répondit en ces termes : « Trèsn illustre intendant, si vous vouliez me faire l'honneur «de venir passer huit jours chez moi, vous auriez cero taineraent l'occasion d'y voir les personnes que vous <( me reprochez d'avoir trop bien rennes, et votre con- « duite à leur égard me servirait île règle pour l'aver nir. Tout le monde connaît votre courage, mais je u ne doute pas qu'après avoir étudié la question sur « les lieux, vous ne soyez persuadé qu'elle est de celtes <t où il faut surtout de la prudence, » L'intendant ne pouvait exposer l'autorité du gouvernement à être méconnue en sa personne. Au lieu de se rendre à L'...., il alla à Turin, où à la suite d'un rapport énergique sur le brigandage, il reçut un bel avancement.

Encore, si les bandits n'inspiraient que la crainte ; mais ils inspirent souvent l'admiration et l'amour. Les improvisateurs leur font une légende, les jeunes filles rêvent et les jeunes gens s'exaltent au récit de leurs exploits. Ils sont le sujet des conversations et des chansons. Ainsi encouragés au crime, ils arrivent parfois à se faire chasseurs d'homme, à mettre leurs bras au service des vengeances privées, à tuer à forfait pour quelques écus. L'épouvante qui s'attache à leur nom les rend fiers; ils trouvent dans l'orgueil du mal un dédommagement aux misères et aux dangers de la vie

Ml L'ILE DE SABDAIGNE.

qu'ils mènent, et parce qu'ils foulent aux pieds les lois et sont la terreur de tout un pays, ils se tiennent et Us passent quelquefois pour des héros.

Cette association fondée sur le meurtre, la rapine et la force, est, en réalité, la négation de la société ; elle en paralyse le développement, elle y entrave tous les progrès, et elle doit être, sans délai et sans pitié, extirpée comme un chancre. Le gouvernement italien le pourra quand il voudra. Le banditisme en Sardaigue ne se complique pas, comme ailleurs, d'éléments politiques et révolutionnaires. Une fois atteint dans ses derniers retranchements, il ne renaîtra plus, les causes qui lui ont donné naissance s 'affaiblissant chaque tour. Lorsqu'à l'aide d'une force armée suffisante on aura purgé les montagnes, qu'on se sera défait des bandits les plus incorrigibles, qu'on aura déporté les uns, emprisonné les autres, il suffira, pour y faire régner une sécurité durable, de désarmer le pays et. d'y entretenir un corps de carabiniers qui soit assez nombreux pour assurer toujours le libre cours de la justice, pour avoir l'œil et la main partout, pour n'avoir jamais le dessous nulle part.

Une cause fréquente de crimes en Sardaigne, c'est que tout 1p inonde y va toujours armé. Le paysan qui vient à la ville a son fusil sur l'épaule, sa cartouchière autour de la taille, et à sa ceinture uu large coutelas. Personne ne recule devant la dépense d'un port d'armes; «eux qui n'eu prennent pas se comportent comme s'ils en avaient , ceux qui en seraient indignes

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l'extorquent avec de* manant ni tuent, le magistrat qui le leur a refusé. Le présent le plus agréable que l'on puisse faire à un Sarde, c'est Je la poudre. Les plus pauvres ont toujours daus le coin de leur cabane une vieille escopette rouillée, ut aucun n'oublie, lorsqu'il fait baptiser un enfant, de glisser quelques balles dans ses langes; car ces balles consacrées ne manqueront jamais leur but (l).Avec des mœurs semblables, il est difficile d'obtenir un désarmement général ; toutefois, si l'on déploie de la fermeté et de la prudence, on y réussira. On a bien réussi en Corse.

La création d'une gendarmerie nombreuse n'est pas moins indispensable. Car les idées sur le bien et le mal n'étant pas les mêmes chez le législateur et chez les habitants, ceux-ci, loin de prêter main-forte aux agents de l'autorité, sont plutôt disposés à leur résister. Il Faut donc que la gendarmerie soit capable à elle seule, et en l'absence de tout appui matériel et moral, d'arrêter tons les accusés et d'assurer l'exécution de toutes les sentences. Rien n'inculquera mieux à ce peuple sauvage le respect de la justice que de voir toujours la force au service de ses arrêts.

Si l'on ajoute à cela le développement des réformes commencées, si l'on continue à multiplier les routes, à ouvrir des écoles, si l'on construit des chemins de fer, si l'on rend toutes les parties de l'île accessibles,

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aï l'on assure un essor rapide au commerce et à l'industrie, si l'on achève surtout la constitution de la propriété parfaite, si l'on attache au sol cette race errante de pasteurs qui fournit les neuf dixièmes des condamnés, et dont le nom est presque synonyme de celui de brigand, on verra peu à peu les crimes diminuer, le niveau de la moralité s'élever, la conscience publique devenir plus délicate à mesure que les esprits deviendront plus éclairés, les témoins montrer plus de fermeté, les jurés plus de lumières, la vendetta enfin, qui est un héritage du moyen âge, disparaître sous l'influence de la civilisation et faire place au règne du droit et de la liberté.

En attendant, voici quelques chiffres qui feront connaître sommairement, en l'absence d'une statistique officielle et complète, la situation de Injustice en Sardaigne. Onsait qu'elle est organisée comme chez nous, et que la hiérarchie est la même dans le royaume d'Italie qu'en France. D'abord le juge de canton qui correspond à nos juges de paix, au-dessus les tribunaux d'arrondissement, la cour d'appel, et enfin une cour suprême de cassation. Les causes criminelles sont réservées au jury, qui a commencé à fonctionner en Sardaigne en 1859. 11 y a maintenant en Sardaigne 91 juges de cantons, assistés chacun d'un suppléant, d'un secrétaire et d'un huissier, 6 tribunaux d 'arrondi ssement siégeant à Cagliari, a Lanusei, à Nnoro, à Oristano, îi Sassari età Tempio, ayant en tout 39 juges ; une cour d'appel à Cagliari comptant 22 conseillers ou pré-

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sidents, 2 tribunaux de commerce, un à Sassari, l'autre à Cagliari, et quatre cours d'assises à Cagliari, à Sassari, à Oristano et à Nuoro. La Sardaigne est du ressort de la cour de cassation de Milan (1).

Dans l'année judiciaire 1860-61 ta cour d'assises de CagHari a jugé 221) accusés, 94 ont été acquittés et 135 condamnés, dont 37 avec des circonstances atténuantes. Il y a eu 1 condamnation à mort, 3 condamnations aux travaux forcés à perpétuité, 22 aux travaux forcés à temps, 64 à la réclusion, 48 à la prison, 7 à des peines diverses. Les crimes qui ont donné Heu à ces jugements se classent ainsi : contre les personnes 41, savoir: 6 assassinats, 6 tentatives d'assassinat, 2 homicides, 1 infanticide, 1 tentative d'empoisonnement, 10 blessures, 1 vol suivi d'homicide, 14 vols à main armée ; contre les propriétés, 105, savoir : 05 vols qualifiés, 1 détournement, 6 incendies, 2 fraudes; contre l'ordre public, 27, dont 8 faux témoignages, 1 bigamie, plusieurs enlèvements d'actes publics, plusieurs actes de résistance à l'autorité ; contre les bonnes mœurs, 6; savoir : 1 viol, 3 tentatives de viol, 2 attentats contre nature (2).

La cour d'assises de Sassari a jugé 120 accusés, elle en a acquitté 56 et condamné 70, dont 41 avec cir-

(1) Il y a ta Italie qnitre «nu île catulion siégeant à Milan, à

(ÎJ 1-n différence entre la nombril de. iccilt^ et le nombre dos BÎBM ■'explique par cette eirconWmce qu'il j a «rayent plmieur» accuie. pour

WlfS DE BÀRPAIGNE,

constances atténuantes. Il y a eu 3 condamnations à mort, 10 aux travaux forcés à perpétuité, 10 aux travaux forcés à temps, 12 à la réclusion, 1 à la relégation, 28 à la prison, 4 aux arrêts et à l'amende. Les crime-s qui avaient motivé ces jugements étaient : 21 assassinats, 9 tentatives d'assassinat, 5 homicides volontaires,

1 tentative d'homicide, 2 vols sur les grands chemins avec homicide, 1 vol à main armée, 34 vols qualifiés.

2 vols simples, 1 viol, 1 tentative de viol, 1 enlèvement, 1 crime contre nature.

La cour d'assises de Nuoro, sur 38 accusés a eu 11 acquittements et 27 condamnations, dont 2 avec circonstances atténuantes. Il y a eu 1 condamnation & mort, 12 aux travaux forcés à temps, 7 a la réclusion, 1 à la relégation, C à la prison. Les chefs d'accusation se classaient ainsi : 2 assassinats, 2 homicides volontaires, 2 tentatives d'homicide, 1 blessure, 6 vols à main

La cour d'assises d'Oristano a jugé 30 accusés, elle en a acquitté G et condamné 24, dont 8 avec circonstances atténuantes. Il y a eu 3 condamnations aux travaux forcés à temps, 14 à la réclusion, 7à la prison. Les crimes qui avaient motivé ces jugements étaient . 1 homicide, 2 tentatives d'homicide, 1 vol h main armée, 20 vols qualifiés, 1 viol.

Devant les tribunaux d 'arrondisse ment et de canton le nombre des causes correctionnelles comparé à celui des causes civiles est fort élevé.

Dans l'arrondissement deCagliari, il y a eu du 1"

JUSTICE. w

juillet 1860 au 1" mai 1861 909 causes criminelles, 1,321 correct in nui 1 11 m, 3,425 jugements civils.

Dans l'arrondi s h urne nt do S;issari il y a au 289 attentats contre les personnes, parmi lesquels 23 homicides consommés et 14 tentatives d'homicide; 704 attentats contre la propriété dont 5 vols à main armée; un grand nombre d'incendies etdevols de bestiaux ; 107 attentats contre l'ordre public.

Dans l'arrondissement d'Oristano, sur an total de 91 3 causes, il y a eu 220 attentats contre les personnes 502 attentats à la propriété ; S attentats aux mœurs.

Dans l'arrondissement de Nuoro il y a eu 198 attentats à l'ordre public et 434 attentats contre les personnes, dont 100 crimes et 274 délits parmi lesquels 12 homicides, 33 vols à main armée, 1 31 vols qualifiés ou simples, 60 incendies.

L'arrondissement de Tempio a si peu d'affaires civiles que deux audiences en deux mois ont suffi à les expédier; en revanche, les crimes sont très-nombreux, très-graves, ot restent presque toujours impunis. En 1860, il y avait (H)0 crimes anciens avérés sur lesquels la chambre du conseil avait décidé qu'il n'y avait pas lieu à suivre ; en 1800-81, 24 ordonnances semblables ont encore été rendues.

Le tribunal de commerce de Cagliari, dont la juridiction s'étend sur une population de 197,253 habitants et qui se compose de 5 juges a, en 1860-01, sur 144 causes inscrites, rendu Dit jugements et déclaré 3 faillites. Kn 1802 03 il a rendu 108 jugement». Le tri-

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