LA SOCIÉTÉ ET LE PEUPLE. J
représentent la Sardaigne dans les deux chambres du Parlement, l'historien éminent qui, après avoir raconté dans 1:11e œuvre déjà classique les annales de son pays, s'est élevé aux pins hantes fonctions judiciaires et politiques, et préside avec ta même autorité une des cours suprêmes et la première assemblée du royaume, Ii>s écrivains distingués qui, en marchant sur ses traces, sont restés originaux, et qui ont au à la fuis éclairer par leurs recherches le passé de leur pays, et préparer par leurs écrits et par leurs actes la transformation de son état présent, les archéologues qui en ont réuni et illustré les monuments antiques, et qui ont fait connaître à l'Europe savante la constitution et les richesses de sa langue, les magistrats qui se sont préparés par l'étude des lois à la science du gouvernement, et qui manient avec le même succès la parole et la plume, les diplomates dont Paris a admiré la souplesse et l'habileté, et qui ont montré dans les négociations autant de eoup-d'œil que sur les champs de bataille. Il n'y a qu'une chose à regretter, c'est que cette élite ne soit pas plus nombreuse.
Même dans les hautes classes, les lettres ont été longtemps négligées. Les gentilshommes maniaient les affaires et l'épée; ils abandonnaient la plume et les livres aux professeurs et aux abbés. L'inspiration faisait défaut. L'indépendance manquant à la nation, il n'y avait pas de souffle national. On imitait tour à tour l'iispagne et l'Italie, et, au milieu de cas imitations décousues, il ne pouvait y avoir de développement ori-
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ginal. Depuis trente ans il y a eu réveil, mais le mouvement est trop récent pour avoir pénétré profondément dans lu société. Le goût des lettres et des arts n'est pas sorti d'une sphère étroite. Les journaux, souvent sans intérêt, n'ont qui; de rares lecteurs. Les bibliothèques sont pêu fréquentées, et bien que j'aie rencontré dans celle de Sassarï les œuvres de l'abbé Gauine, je n'ose pas dire qu'elles soient riches en bons livres. Le peuple, admirablement doué, est sans lettres; il n'a pas acquis, dans le contact des classes élevées, les idées qui ailleurs sont depuis longtemps le patrimoine de tous, et uulle part il n'y a entre l'aristocratie intellectuelle et lui, sous le rapport de la culture, une plus grande distance.
C'est lui cependant qu'un doit étudierai l'on veut vuir à nu les défauts et les qualités de la l'ace , car le vernis de la civilisation ne l'a point recouvert, et il est resté ce <jue la nature l'a fait.
Indépendant pur caractère et par habitude, il a la vigueur, l'énergie, l'élan que rien ne remplace, et les aptitudes qui font les grands succès. Les sauvageons se grefTent, les vieux arbres ne sont bons qu'à jeter au feu.
Violent, passionné, vindicatif jusqu'à la trahison, pour venger son honneur, faisant bon marché même de l'honneur, i! aime avant tout comme les peuples méridionaux, le soleil, la lumière, l'éclat des fêtes, le chant, les plaisirs, la poésie. Pâtres ou laboureurs, quand on les voit passer sur leurs chevaux rapides,
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leur fusil nu travers de la selle, fauves, hagards, menaçants, on dirait des enfants du désert, de vrais Bédouins ; ils sont généreux sans tendresse, et parfois durs pour autrui comme pour eux-mêmes. J'ai été témoin de plus d'une bastonnade, et je me rappelle toujours un moine gravé île petite vérole, mugeaud et trapu, qui, en face de l'université, dans la rue, faisait ferrer son cheval. Le pauvre animal souffrant résistait : lui de prendre un Mton et de le frapper ;i coups re doublés sur les jambes, sur la tète, avec une vraie fureur. L'imloleuce leur est douce, et la jouissance, lorsqu'elle coûte un effort, a pour eux peu de prix, haï ouvriers des campagnes font lie courtes journées et no se passent guère de leur sieste au milieu du jour. L'hospitalité est pour eux mieux qu'une vertu, un plaisir ; ils ont toujours dans leurs pauvres cabanns la |iart île l'étranger toute prête, des fruits, du gjhïer, nu lit de fougère :
llir Innii'n rnei'um poture* requimi'cre ninîlem
su»! liobls rallia pomn
l'jipliiiLpn> molles et pres*i mpia Inriio.
Tous sont cavaliers di? naissance. Durs ;i la fatigue, à la fois ardents et dociles, il n'est pas de meilleurs soldats. La conscription, parmi eus, n'a soulevé qu'une opposition passagère et no rencontre plus aujourd'hui de réfractaire (11. J'ai assisté un jour au tirage à Sassarï,
(1) Il n'y on < pu on un mil *n 1865.
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il avait lieu dans une petite église voisine de la cathédrale. Les conscrits, la plupart imberbes, attendaient avec anxiété le moment qui devait décider de leur sort. Leurs mères, leurs sœurs, leurs fiancées, répandues dans la salle ou assises sur les degrés du perron, paraissaient, inquiètes et pourtant résignées comme les gens habitués â souffrir qui osent à peine accueillir l'espérance et qui vivent au jour le jour courbés sous la fatalité des événements.
Après le .tirage on pleure, sans doute ; la famille ne se prive pas sans regret des bras qui lui étaient nécessaires, et les jeunes soldats ne renoncent pas sans peine peur des années à leur village, à leurs affections, à leur vie vagabonde, à leurs projets d'avenir. Mais on part bravement , on sert gaiement, et en revenant au pays on regrette souvent le régiment.
La conscription est appelée à rendre en Sardaigne de grands services. Si elle enlève des bras aux campagnes, c'est pour leur rendre des intelligences. Quand les bergers de la Gallura ou du Nuoro auront passé sept ou huit, ans sous les drapeaux, qu'ils auront vécu crtte à côte avec des Toscans, des Milanais, des Napolitains, et que le hasard du sorvice les aura conduits à Turin, à Florence, à Bologne, à Palerrae, leur allure sauvage s'adoucira, ils prendront peu à peu le goût du progrès, ils reviendront chez eux avec quelques idées nouvelles, plus civilisés, moins attachés a la routine héréditaire. L'armée est pour eux une école mutuelle où ils se policent par le contact, où ils apprennent le respect de
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la loi, l'ordre, la discipline, où ils se défont de cet esprit exclusif et jaloux qui est le plus grand obstacle aux améliorations sociales.
I,e patriotisme est la première qualité d'un peuple, car c'est elle qui le fait être. Mais quand il ne connaît pas de bornes, il n'est que l'orgueil de l'ignorance qui, au lieu d'acheminer les nations à la grandeur, les égare, pnia les décourage et les perd. Le peuple en Sardaigne n'est point seul à professer ainsi pour lui-même une immense estime et pour les autres un injustifiable dédain ; à des degrés divers ce défaut est commun àtoutes les classes. Il perce partout, n se fait jour jnsque dans les systèmes historiques et il dicte cette réponse uniforme que font toujours les Sardes à quiconque leur signale un des côtés faibles de leur paya, « eolpa : de' Spagnuoli, la faute en est aux Espagnols. » Sans doute, mais encore ne faut-il pas abuser de cette excuse, car enfin, il y a un siècle et demi que la domination espagnole a pris fin, et il y a peu de dignité à un peuple à reprocher sa décadence à se3 maîtres, lorsqu'il a supporté ses maîtres sans se plaindre. Vous êtes adultes et libres, mettez-vous à l'œuvre et agissez, marchez, ne vous endormez pas dans la stérile préoccupation de votre passé. Ne vous contentez pas de célébrer des gloires douteuses; ne prêtez pas à vos aïeux une grandeur imaginai ce ; préparez la grandeur de vos petits-fils.
Mais, en devenant plus grands, deviendrons-nous plus heureux ? Je ne sais. Si la Sardaigne est pauvre
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et arriérée, on y vil à bon compte. Les paysans y mangent du pain excellent, souvent de la viande, ils boivent presque tous du vin tous les jours. Quand l'agriculture aura fait des progrés, quand le commerce et l'industrie se seront développés, quand le réseau des routes projetées sera terminé, peut-être la vie à bon marché, ce mirage des économistes dans les sociétés riches, disparaitra-t-il de la réalité pour passer dans la théorie. Les pauvres n'auront-ils pas alors une vie moins aisée et la misère ne se développera-t-elle pas parallèlement à la fortune comme l'ombre qui s'assombrit à mesure que le soleil est plus brillant ?
Le doute est permis. N'importe, un peuple ne peui pas cesser de marcher sans renoncer à vivre. L'amhition et la liberté ont leurs dangers, mais si elles engendrent des révolutions et rendent souvent les hommes malheureux par les déceptions auxquelles elles les condamnent, en revanche, elles entretiennent la fécondité dans les sociétés, elles leur inspirent l'idée et leur donnent la force de faire de grandes choses. Les hautes visées et les nobles passions sont l'honneur des peuples. Ceux qui s'endorment dans la jouissance du présent ou dans le regret et l'étude du passé sont morts ou vont mourir. L'avenir est à ceux qui regardent en avant, qui croient en eux et qui agissent.
Tout ce qui a un caractère de grandeur, de puissance et de richesse en Sardaigne est ancien. A voir les églises, les châteaux, les monuments d'un autre àifn, dégradés, abandonnés, ruinés, on sent que cp
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paya a été i>lns grand qu'il n'est. Il a traversé une longue période de déchéance, où toutes les voies étant fermées à l'ambition, chacun ne songeait plus qu'à arranger le plus doucement sa vie dans le cercle étroit où elle devait s'écouler. Maïs cette période est finie à son tour, fit à voir les bateaux à vapeur qui viennent aborder dans l'île, le télégraphe électrique qui la sillonne, les chemins de fer qui s'y construisent, on comprend qu'elle est entrée dans les voies de la rénovation où l'Italie se signale aujourd'hui par son ardeur, on prévoit que la civilisation va l'étreindre de sa main puissante, et pourra, si elle ne trouve pas les esprits plus rebelles que le sol, l'enrichir en'la renouvelant.
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