‹ L'île de Sardaigne: description, histoire [ &c.]Chapitre 11 sur 52 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

AGRICULTUBE.

L'agriculture et la politique. — Causes de la décadence agricole de la Sardaigne, — Distribution et exploitation du sol. — Superficie. — Céréales. — Sécheresse. — Instruments agricoles. ^ Cultures arborescentes. — Vins. — Oliviers. — Mûriers. — Orangers. — Bétail, — Bœufs. — Chevaux — Moutons. — Amélioration des races. — Forêts. — Revenu bnit et revenu net. — Réformes agricoles et réformes sociales. — Pastorizia. — Foires et marchés. ^- Crédit agricole. — Les bras et Purgent.

La situation agricole d'une nation est en plus d'un point déterminée par sa situation politique. Car les pays ne sont pas cultivés en raison de leur fertilité mais en raison de leur liberté (1). Les peuples les plus libres et les plus anciennement libres, comme l'Angleterre et la Hollande, sont ceux chez lesquels l'agriculture a atteint le plus haut degré de prospérité, et en France c'est la Révolution de 1789 qui a introduit le progrès dans les campagnes comme dans les lois, et qui, par la division des propriétés, a

(l) Montesquieu, Esprit des /ots, liv. XVIII, chap. m.

fait doubler la valeur foncière du sol en trente ans (1).

L'exemple de la Sardaigne confirme cette loi d'une manière éclatante.

Sous la domination romaine la Sardaigne nourrissait deux millions d'habitants et exportait des quantités de blé considérables. Aujourd'hui sa population et sa production ont diminué des trois quarts, et ses plaines désertes ne présentent que le spectacle de l'abandon et de la ruine. A quoi tient cette déchéance? A des causes nombreuses, sans doute, mais avant tout aux vices de l'organisation sociale qui a longtemps pesé sur le pays.

Après la chute de l'Empire, le défaut d'ordre, l'absence de gouvernements forts, les révolutions intestines, les invasions des Vandales et des Arabes, les guerres religieuses et les guerres de l'indépendance amenèrent une suite de maux sans nombre et, comme dernière conséquence, la dévastation des campagnes et des villes et la dépopulation. Los bras manquant, la vie agricole cessa sur un grand nombre de points, la lande se refit et ne se défricha plus, et l'on vit s'établir ce système de communisme qui, peu à peu réglé parla féodalité, s'est perpétué jusqu'à nos jours (2). La terre étant à

(1) De 1831 à 1851. Pendant la même période, les grandes propriétés, quoiqu'elles participassent nu bénéfice de la hausse générale, n'ont pris qu^une plus-value d'un quiirt. Voyez la Statistique officielle de la France et la Statistique de la France, de M. Biock.

(2) .... NuUi subigebîint arva ooloni

Nec signare quidem a it partiri limite oampum Fas erat; in médium quœrebant ipsaque tellus Omnia liborius nullo poscentc gerebat.

tout le monde et n'étant à personne, les récoltes satisfaisant sans grand effort aux besoins et donnant peu de profit lorsqu'elles les dépassaient, le stimulant de l'intérêt personnel manquait, et l'insouciance générale' empêcha la création des capitaux, la construction des britiments ruraux, l'adoption des bons instruments et des bonnes méthodes. La vie, au lieu de se répandre dans les champs, se concentra peu à peu dans les villages. Les paysans, au lieu de se fixer sur les terres qu'ils avaient à cultiver, se serrèrent les uns contre les autres pour se mieux défendre, et se groupèrent autour du centre féodal, sons l'œil du maître de qui dépendaient leurs intérêts et leur avenir. Les villages, les seigneuries vécurent ainsi dans Tisolement, sans communications et sans routes, s'fngoiirJissant dans la routine et n'ayant nul souci àe développer une richesse qui ne leur eût pas profité. Le pâturage se substitua graduellement au labourage. Toutes les terres furent successivemcmt soumises au libre parcours, laissées en jachère ou condamnées à un système ruineux d'assolement, puis la maKaria vint à la suite, s'empara des lieux que l'industrie désertait, en fit son domaine et finit par en interdire l'accès à l'homme sous peine de mort.

La suppression de la féodalité en 1840 a coupé le mal dans sa racine ; mais elle n'a pu en faire disparaître encore les efiets. Ce n'est pas en un jour que la liberté porte ses fruits : avant qu'elle fleurisse il faut qu'elle s'enracine.

2i)\ L'ILE DE SARDAIGNE.

La terre est encore en grande partie possédée par les anciens seigneurs, elle n'a pas passé dans les mains qui un jour la féconderont. La révolution qui agit chez nous depuis 80 a à peine commencé son œuvre, et cette œuvre sera longue à accomplir faute de tiers-état. La distribution, et, par suite, l'exploitation du sol ont peu changé. Il y a quelques grands propriétaires faisant cultiver leurs domaines par des métayers ou par des ouvriers à gnges et un très- petit nombre de petits propriétaires cultivant eux-mêmes. Les communatix occupent une étondue immense et la plupart des paysans on jouissent à un titre ou à un autre. L'agriculture n'a pas réformé ses méthodes. Entourer un champ d'un mur sans ciment ou d'une haie impénétrable en figuiers de lîarbarie, y mettre des moutons, des bœufs, des ânes, des chevaux, les y laisser croître, se reproduire et mourir, de temps en temps en saisir quelques-uns pour les atteler à la charrue, pour les envoyer à la boucherie, pour les monter, voilà ce que font les plus habiles et les plus riches. Quand les terres ont ainsi servi longtemps de pâturages et qu'un long repos leur a rendu la fécondité, on (ui gratte la surface, on y jette, du blé, on y plante des fèves, et le soleil fait le l'este. On ne bâtit ni granges ni étables, on ne récolte pas de fourrages, on ne recueille pas de fumier, on n'engraisse pas d'animaux. On enlève le moins possible au hasard.

En suivant dans ses différentes opérations Tagriculture sarde nous trouverons partout la même incurie, le même défaut d'intelligence et d'effort.

Le territoire de Vile a une superficie totale de 2,435,000 hectares. C'est environ le neuvième de la superficie totale du royaume actuel d'Italie qui a 21,741,400 hectares. La superficie de la Corse est de 874,741 hectares, celle de la France de 54,409,881 hectares. Le territoire de la Sardaigne se divise ainsi : 1,560 hectares de constructions urbaines; 2,501 de constructions rurales; 10,606 de rivières et demisseaux; 13,841 dé ponts et chaussées; 16,877 de lacs ou marais dont 14,555 productifs et 2,322 improductifs; 886,614 de terres arables; 52,391 de vignes; 8,.! 81 d'oliviers; 870,455 de pâturages; 54,894 de bois taillis; 251,938 de forêts; 5,814 d'arbres à fruits; et 258,761 de roches nues ou de landes improductives.

L'étendue des terres arables est, dans le royaume actuel d'Italie, de 10 millions d'hectares , la Sardaigne en fournit donc un dixième. C'est surtout du blé qu'on s'attache à y produire, et le froment est le genre de blé qu'ony tultive de préférence. On le sème comme chez nous, à la main; dans quelques cantons, on le plantait autrefois. On le bat, comme dans nos provinces méridionales^ en le faisant fouler par des bœufs ou des chevaux. On le conserve dans de vastes silos. La récolte annuelle varie beaucoup ; elle est, en moyenne,, de 787,741 hectolitres. Elle a été, en 1842, de 1,074|697 bectolUres ; en 1846, de 744,282 hecto&jbres ; en 1847, dd 530,111 hectolitres; de 1818 à 1830, elle a gr&yité autour du chiffre de 700,000 hec-

206 L1L£ DlC SARDAIGNK.

tolitres (1). La récolte du maïs est de 15,323 hectolitres ; celle de Torge, de 264,454 hectolitres; celle de Tavoine, de 111,858; celle des autres grains ou légumes, de 135,040. C'est, en tout, 1,314,416 hectolitres de céréales. Sur ce chiffre, 270,000 sont consacres aux semences , ce qui donne un produit d'environ 5 pour 1. Le produit, en France, est de 7 pour L II y a quarante ans, il n'était que de 5 1/2 pour 1 . La Corse produit 674,903 hectolitres de céréales, dont 403,599 de froment, et la Sicile 7,860,606 hectolitres de céréales, dont 5,877,475 de froment. Le produit du royaume entier dltalie est de 65 millions d'hectolitres de céréales. En Sardaigne, la consommation est, en moyenne, de 2 hectolitres 21 centièmes par habitant. Elle est en Italie de 2 hectolitres 45 centièmes, et en France, de 2 hectolitres 82 centièmes (2).

(1) En 1863, la récolte a été, dans la province de Cagliari, scalomcnt de 674,883 hectolitres pour une population de 372,097 perscaneâ. C'est 181 litres par personne.

(2) Les statistiques n'existent pour ainsi dire pus en Sardaigne; aussi, de quelques précautions qu'on s'entoure, les chiffres que l'on donne pré* sentent d'assez nombreuses chances d'erreurs. 11 est d'ailleurs fort difficile d'établir une moyenne pour la récolte en céréales dans un pays oii les quantités ensemencées et récolté, s varient dans des proportions énormes, suivant que les conditions atmosphériques ont été plus ou moins favorables. Voici les chiffres recueillis pour les années qui préstntsiit entre elles un écart considérable :

1842 iM6 1847

Semés. Récoltés. Semés. Récoltés. Semés. Réédités.

Froment 152,970 1,074,597 199,492 744,282 177,769 530,111

Orge 54,278 357,144 63,324 298,680 66,520 170.979

Fèves 25,079 128,606 33,347 110,060 27,207 88,871

Pommes de terre. 452 8,830 569 1,092 1,87S 9,352

Maïs 613 18,671 361 MU 1,U7 36,980

AGRICULTUIIE. 207

Le plus grand obstacle au développement de la culture des céréales en Sardaigne, est la sécheresse; elle vient souvent si tôt que les semailles faites au prin temps réussissent difficilement, et elle se prolonge souvent si tard qu'on n'a pas le temps de préparer le sol pour les semailles d'automne. Il en résulte que la quantité de terres ensemencées dépend de la précocité et de la quantité des pluies automnales, et que si ces pluies se font trop attendre, toute l'industrie de l'homme ne saurait faire que la récolte soit abondante. Il en résulte encore qu'il est presque toujours impossible de resemer la même année les terres qui ont une récolte d'automne, et qu'ainsi une grande partie du sol est condamnée à la jachère par les conditions atmosphériques du pays. Ces conditions tiennent à la situation même de l'île ; mais elles ont été beaucoup aggravées par l'impéritie des habitants. Les pluies sont devenues beaucoup plus rares depuis que plusieurs montagnes ont été déboisées, soit par la hache des bûcherons, soit par l'écobuage des pasteurs. Une fois, en effet, qu'il n'y a plus de végétation arborescente pour retenir les terres sur les pentes rapides, les orages les entraînent peu à peu, et la roche reste à nu. Dès lors les eaux pluviales s'écoulent et se perdent au lieu de s'amasser dans leurs réservoirs naturels, et les plaines n'étant plus arrosées et ne pouvant plus nourrir d'arbres faute d'humidité, ne retiennent plus les vapeurs qui, aussitdt formées, sont dissipées par le vent. On ne fera jamais de la Sardaigne un pays humide comme

l'Angleterre ou la Normandie; mais cela n'est point nécessaire pour que son agriculture prospère. Si les conditions dans lesquelles la nature Ta placée, et qui sont au fond celles de tous les pays méridionaux, sont bien comprises, elle pourra redevenir facilement aussi florissante et aussi productive qu'elle l'était autrefois.

Les agriculteurs sardes doivent réformer leurs instruments. Leur charrue n'est encore que l'araire décrit par les auteurs grecs et romains. Elle peut avoir son utilité dans certains cantons et à certaines époques de l'année. Mais en général il y aurait grand avantage à la remplacer par une charrue qui pénétrerait plus profondément dans le sol, en renouvellerait ainsi la couche végétale et permettrait aux plantes, en s'enracinant davantage, de mieux résister à la. sécheresse. Le chariot sarde aurait grand besoin* aussi d'être perfectionné. Il est court, massif, lourdement assis sur des roues pleines et basses. Ces roues faisaient autrefois corps avec l'essieu et, au lieu d'une bande de fer, étaient garnies d'énormes clous qui, à chaque pas, servaient de points d'arrêt. Avec de semblables véhicules on passe partout, on gravit les montagnes les plus escarpées et l'on ne se brise nulle part, mais on ne va pas vite et on ne transporte pas de lourdes charges. A mesure que les voies de communication deviendront plus nombreuses et plus faciles, on aura intérêt à adopter un chariot plus long et plus léger.

Les agriculteurs sardes doivent suivre l'exemple de nos provinces méridionales, ne pas chercher à étendre

AGRICULTURE. 20f

la culture des céréales dont les vents d'Afrique rendent souvent le succès précaire, et se rejeter de plus en plus sur les cultures arborescentes, l'olivier, le mûrier, la vigne, qui sont plus productives et mieux appropriées au climat.

La vigne donne déjà des produits abondants et elle pourrait à elle seule, avec des soins, faire la richesse du pays. Les vins sont tous sains, agréables et assez alcooliques pour être exportés. Quelques-uns sont excellents et pourraient soutenir la comparaison avec les meilleurs crus d'Espagne et de Sicile. Les plantations sont assez bien conduites. Elles se font tantôt en hautains entremêlés d'autres récoltes, tantôt en ceps assez rapprochés les uns des autres et à peine élevés de trois ou quatre pieds. Mais la manière de tailler est imparfaite. Le sol n'est ni suffisamment travaillé ni fumé, et l'on n'obtient pas des récoltes proportionnées à l'étendue du terrain cultivé. On fait mal les vins et on ne sait pas les conserver. Ceux qui s'exportent sont mis en tonneaux, ceux qui restent dans l'île sont en général déposés dans de larges cruches et se consomment dans l'année. Il y a pour quelques qualités supérieures des bouteilles dont la capiacité est d'environ cinq litres. La Sardaigne produit annuellement plus de 500,000 hectolitres de vin, environ un quarantième de la production totale de l'Italie (1). Elle

fi) En 1863, la récolte du vin a été, dans la province de Cagliuri, de 230,633 hectolitres ; la Chambre de commerce porte à 33 francs le prij4 moyen de l'hectolitre. Cette évaluation me j aratt un peu exagérée.

pourrait arriver vite à doubler sa récoite» car les ceps croissent avec une grande vigueur, et portent beaucoup de raisins et de gros raisins ; la gelée n*e8t jamais à craindre et la quantité de terres susceptibles d'être cultivées en vignes est immense. De 18i9 à 1849 on a planté en France 200,000 hectares de vignes» soit en moyenne 10,000 hectares par an. Avec de l'énergie et de 1* intelligence on pourrait, en Sardaigne» en planter 50 peut-être 70,000 hectares en vingt ans, et obtenir de celles qui existent déjà un rendement double et même triple (1).

L'olivier prospère très-bien. On le trouve presque partout à Tétat sauvage et lorsqu'on le cultive il de* vient énorme et porte des fruits superbes. Plus vigou* reux qu'en Provence, car la terre est plus fertile, il donne aussi des récoltes plus assurées parce que le cli* mat est plus chaud.* On peut en développer considérablement et avec grand proât la culture, car il est rare que dans les vallons le thermomètre descende au printemps à 3 ou 4 degrés au-dessous de zéro, température qui suffit à geler les fruits et même à compro-* mettre le jeune bois, et il est sans exemple qu'il soit descendu en hiver à 9 ou 10 degrés, point où l'arbre est atteint au cœur, et où il faut le couper au pied. La

(1) La production du vin dans le royaume d'Italie s'élève à 20 mUIions d^heotolitres. La Franco a pro^Iuit, en 178B, 25 miUions d^hectolîtres ; en 1848^ Tannée la plus abondante, elle en a produit 51 millions et demi { en 1852, 28 millions et demi, et en 1854, la plus mauvaise année de cette période de quatre-vingts uns, 10,789,869 hectolitres. La Corse n'a que 10,000 hectares de vignes; elle pourrait en avoir 25,0004

AGRICULTURE. «Il

Sardaigne n*a encore que 8,000 hectares d'olivaies, pas tout à fait le double de ce qu'il y a en Corse (1) , et elle ne produit que 54,000 hectolitres d'huile, environ la ving'* huitième partie de la production totale de l'Italie (2).

La culture du mûrier est encore plus négligée et à tort, car elle donnerait des produits considérables (3) . La Sicile en tire chaque année près de 9 millions de francs (4). La Sardaigne pourrait en tirer autant. Mais pour cela il est nécessaire que l'esprit d'industrie s'éveille et que les grands propriétaires donnent l'exemple, car la production de la soie ne s'improvise pas : il y faut du temps et de l'argent.

Il y a en Sardaigne beaucoup d'orangers et de ci^ tronniera; ils viennent admirablement, atteignent une grande hauteur et produisent beauc.oup. Rien n'égale la beauté des forêts de Millis, d'Iglesias et de Flumini ; les fruits ne sont pas toujours excellents mais ils fournissent à l'exportation des produits importants.

La culture des terres et la production du bétail qui ailleurs sont étroitement liés et se prêtent un mutuel appui sont, en Sardaigne, deux choses essentiellement distinctes. En effet, comme il n'existe pas de prairies, on n'a pas non plus d*étables, on ne recueille pas d'en-

(1) La Corse a 4,900 hectares plantés en oliviers.

(2) Le royaume d^Italie produit lv538,379 hectolitres d'huile d'olive,

(3) En 18Ô9, chaque once de graine de vers à soie a donn^ à Orîstano 50, et à Cagliari 40 Jtilogrammei de soie, tandis qu'on avait évalué le rende- IMnt probable pour la Lombardie k 21 kilogrammes 360 grammes par once. ( Rapports des €hambres de commerce de Cagliari et de Milan* )

(4^ La Sicile produit 2,200,000 \à\ognxnmtm de cocons de soie qui ont hm valeur d'environ 8,800,000 frinet*

212 LULiE DE SARDAIGNË.

grais, et la quantité d'animaux que Ton possède n'a aucun rapport avec l'étendue des terres que l'on sème. Et de même que la terre est abandonnée à elle-même et donne des récoltes inférieures et des récoltes moins fréquentes, la production du bétail n'est l'objet d'aucun soin, et au lieu d'être la richesse de l'agriculture elle en est la plaie. Le bétail vague dans les plaines, dans les clairières ou dans de vastes enclos. Il vit toujours en plein air, sans le moindre abri, paissant l'herbe qui abonde au printemps mais qui souvent fait défaut pendant les sécheresses de l'été et pendant l'hiver. Ces alternatives de bonne et de mauvaise nourriture, les jeûnes trop prolçngés, le froid, le manque d'eau ont une influence très-funeste à son développement, abâtardissent les races et amènent fréquemment de terribles mortalités (1).

(1) Duus la province de Cagliari^ il est mort du froid, pendant Tliiver

de 1859 à 1860 :

33,656 bœufs, vaches ou veaux.

4,976 chevaux ou poulains.

14,717 porcs.

42,698 chèvres ou chevreaux.

179,963 moutons ou agneaux.

La mortalité a été surtout terrible dans Tarrondissement de Cagliari et dans celui de Lanusei : elle y a été de 43 pour cent. Dans le premier, sur 11,892 bœufs, il en est crevé 1,445

— 8,295 vaches, — 6,665

— 2,096 chevaux, — 1,639

— ll,9S7 porcs, — 6,967

— 27,891 chèvres, — 12,269

— 71,112 moutons, — 67,211 Dans le second, sur 33^261 bœufs ou vaches, — > 7,016

— 6,226 chevaux, — 1,419

— 27,419 porcs, — 2,549

— 89,669 chèvres, — 22,9.13

— 121,783 moutons, — 47,291

Aussi les animaux ne sont ni aussi beaux ni aussi nombreux qu'ils pourraient être. Les bœufs ressemblent à ceux de Tltalie méridionale, mais ils ont dégénéré; leurs formes sont moins ânes et leur taille moins haute*; toutefois ils ont conservé beaucoup de force et de vivacité, leurs longues cornes et leur rapide allure. Les vaches ont des portées moins fréquentes et une quantité de lait moins considérable qu'en France. Le lait n'est presque jamais converti en beurre; on en fait du fromage qui s'exporte à Naples. De 1815 à 1825, la moyenne des bœufs existant en Sardaigne n'a pas varié; elle a été de 80 à 90,000. En 1821, à la suite d'une épidémie, elle est tombée à 12,000 ; elle est aujourd'hui de .130,896, y compris les taureaux. Le nombre de vaches est de 150,900; ce qui donne, en comptant les jeunes bêtes, un total de 281,790 têtes. Il y a en France 2,500,000 bœufs, 500,000 taureaux, 7 millions de vaches et plus de 4 millions de veaux de moins d'un an.

Les chevaux sont excellents ; les ,uns appartiennent à la race espagnole et viennent des étalons introduits par les Aragonais après la conquête ; ils ont à peu près la taille et la forme des chevaux andaloux, la tête busquée, les oreilles longues, la croupe de mulet, la queue mal plantée, les jambes parfaites. Les autres, qui sont la race indigène paraissent dériver des chevaux barbes avec lesquels ils ne sont pas sans ressemblance; ils sont plus petits, mais plus vigoureux et plus robustes que les premiers ; leur taille ne dépasse pas un mètre et

demi ; ils sont d'une sobriété rare, et supportent sans peine lès plus grandes fatigues. D y en a d'aussi petits que nos chevaux corses ; ce ne sont que des individus dégénérés ; toutefois ils sont assez nombreux pour qu'on ait cru pouvoir les considérer comme une^ race particu*» Hère, à laquelle on a donné le nom d'achette. Tous les chevaux sardes sont élevés en plein air, presque à l'état sauvage, loin de la vue de l'homme. Lorsqu'ils sont en tige de rendre des services, on leur lance un lazxo, on les saisit, on leur passe un licol, on y attache une Ion* gue corde, on les fait courir jusqu'à ce qu'ils tombent de fatigue, puis, à l'aide de la bride, du jeftne à l'écurie, en les attachant à un cheval déjà dressé, on les dompte en quelques jours. L'allure qu'on leur enseigne est Tamble, et Ton comprend cette préférence dans un pays où, par suite du défaut de routes, on voyage beaucoup à cheval et off on passe souvent en selle des journées en^ tières. Les chevaux qu'on ne laisse pas paftre sont nourris à récurie avec de l'orge et de la paille hachée. Il y avait en 1815, 32,441 chevaux en Sardaigne. Il y en a maintenant 58,300. C'est un cheval par 10 habitants. Il y a environ en France 3,600,000 chevaux, soit un cheval par 1 1 habitants.

Les ânes sont très-nombreux, très<-petits et très* velus. On ne les attelle pas et on les monte rarement. On les emploie ou comme bêtes de somme ou comme meuniers ainsi que l'indique leur nom de molentu. A Sassari ils sont porteurs d'eau. Les porcs abondent ; ils vivent ordinairement dans les forêts, se nourissentd'her-

bes et de glands, à demi-sauvages, le poil hérissé comme le sanglier. Leur taille est petite, mais leur chair excellente. Il s'en consomme et s'en exporte un grand nombre. Il y en a 168,000; la France en a 6,000,000. Les moutons ne sont remarquables ni par leur grosseur ni par leur laine, il y en a 920,000 et 400,000 chèvres. Au total, laSardaignea 1,838,106 têtes de bétail de toute espèce, ce qui donne 476,228 têtes de gros bétail ou environ 480,000 têtes, en comptant les ânes, dont le nombre n'est pas exactement connu. C'est environ une tête par 5 hectares. La moyenne pour le royaume actuel d'Italie est d'une tête par 3 hectares (1).

En général, les races d'animaux sont bonnes. Elles sont appropriées au sol et au climat. Il faut se garder de les changer. En choisissant les meilleurs sujets, ceux qui se distinguent par leurs qualités et leurs formes, en leur donnant une nourriture convenable, un abri dans les grands froids, tous les soins en un mot qu'ils réclament, en ayant recours à des croisements discrets par exemple pour les juments aux étalons arabes, pour lès vaches aux taureaux de Sicile et de Naples, elles s'amélioreront vite, s'anobliront et deviendront excellentes. Les vaches donneront à la fois plus de lait et plus de veaux. Les bêtes de trait seront plus fortes, les Oinimaux de boucherie fourniront plus de viande et une viande plus succulente, les chevaux prendront plus de finesse, sans perdre de leur fond.

(1) n y a en France 1,385^940 chèvres et 34 millions de moutons.

216 I/ILE DE SARDAÎGNE.

La pastorizia» qui a nui beaucoup à la production du bétail, a nui bien plus encore aux forêts.

Les forêts occupent en Sardaigne unç surface considérable, et ce qui doit étonner c*est que, malgré les dégâts dont elles ont été, dont elles sont encore Tobjet, leur dévastation n'ait pas été plus complète. Cette dévastation n'a eu en effet pour limite que le besoin public, et les pasteurs n'ont jamais calculé l'éten^ due des incendies qu'ils y allumaient dans le but de fertiliser pour un instant quelques coins de terre. Heureusement cette destruction a été compensée par le défaut d'exploitation. Et tandis que les bois de haute futaie disparaissaient presique partout à proximité des villages, sur les hauteurs et dans les cantons inhabités ils restaient vierges. Le défaut de routes a empêché qu'on tirât parti des grands arbres qui auraient pu convenir à la marine (1) et l'on n'exporte guère par an que deux à trois millions de kilogrammes de bois de construction. Le revenu des forêts consiste principalement dans le droit de glandée que paient les propriétaires de porcs et dans la vente des écorces. En 1863, l'exportation du liège a été de 700 mille kilogrammes. Le chêne est l'essence dominante et le chêne

(1) En 1839^ notre ministre des finances disait, à la tribnne (20 juillet), « Il y a en Corse 100^000 hectares de bois ; mais Tabsence de routes et de moyens de transport a empêché jusqu*à présent le gouvernement dVn tirer aucun produit Longtemps les forêts de la Corse ont été abandonnées à la marine, et quand la marine faisait ses calculs, il en ressortait qu'un arbre lui serait revenu à 900 fr. ou 1,000 fr. » C'est ce qui a lieu «n Rar- <laigne.

AGinCULIURE. 217

vert, le rouvre et le liège, les espèces de chêne les plus répandues.

Au total» le revenu agricole delà Sardaigne est, brut» de 48 millions, et net de 19 millions de francs (1). Le revenu brut de la Sicile est de 200 millions et son revenu net de 80. Le revenu brut de la Corse est de 25 millions et son revenu net de 7 (2). La rente nette de la terre n*est donc en Sardaigne que de 8 francs par hectare et de 31 francs par tête. Cette rente est en Italie de 43 francs, et en France de 56 francs par tête.

La faiblesse du revenu agricole de la Sardaigne est l'indice le plus clair de Tétat de déchéance dans lequel y est tombée l'agriculture. Les terres sont vastes et fertiles. Si celles qui sont cultivées Tétaient avec plus d'intelligence et des capitaux plus considérables, elles produiraient certainement trois fois plus qu'elles ne produisent, et si celles qui sont en friche étaient mises en culture, l'île nourrirait aisément une population six fois plus nombreuse. Comment arriver à ce

(1) D'après une autre statistique, celle de M. Saoohi, directeur général des domaines du royaume d'Italie, le revenu net des biens ruraux est estimé en Sardaigne à 17,900,000 fr., et celui des propriétés urbaines à 2,779,000, soit, en tout, à 20 millions et demi. Dans ce chiffre de 20 millions et demi^ qui représente la totalité du revenu foncier, les biens domaniaux entrent pour 1,436,000 fr,, et les biens particuliers pour 19,250,000. C'est donc un revenu foncier de 33 fr. 62 c. par habitant.

(2) En mettant ces évaluations en regard, U ne faut pas oublier qu*elles sont puisées à des sources diverses, et que, par conséquent, les comparaisons qu'on en tire ne sont pas rigoureusement exactes. Les chiffres donnés pour te Sardaigne et !a Sicile sont peut-être un peu élevés, et ceux donnés pour la Corse un peu bas. Toutefois on ne saurait les modifier sans entrer dans une voie tout arbitraire.

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résultat? Il y a pour cela deux moyens, les moyens généraux et les moyens particuliers, les réformes agricoles et les réformes sociales.

Faire des prairies naturelles et artificielles autant que le permettent le sol et le climat (1), restreindre rétendue des pâturages et les cultiver, comme on dit en Angleterre, récolter des fourrages, bâtir des écuries, soumettre le bétail à une stabulation permanente ou temporaire, recueillir du fumier, adopter de meilleurs instruments, alterner les récoltes sur le même sol, de façon à en tirer, avec le moins de frais possibles, le revenu le plus élevé possible, concurremment à la culture des céréales, développer la culture de la vigne, du mûrier et de l'olivier : voilà quelles doivent être les principales réformes agricoles et dans quel ordre elles doivent être entreprises. La Sardaigne est trop vaste pour les bras et les capitaux dont elle dispose. Il n'est pas paradoxal de dire que si elle était trois fois moins étendue elle serait plus riche. La raison en est simple. Des espaces immenses sont consacrés au pâturage. Les animaux naissent et vivent au hasard. Si la saison est trop sèche, si l'herbe est rare, aucune prévoyance ne suppléant à ce que la nature ne fournit pas, ils souffrent, dépérissent^ 8*étiolent, bien heureux lorsquMI ne se déclare pas parmi eux des épidémies qui les emportent par milliers, et lors-

(1) Dans le royauma d'Italie, le onzième seulfinent àêê terrea arablat

est en prairies naturelles ou artiiiciclleji.

que le froid ne tue pas ceux qui ont résisté à la faim. Les troupeaux exposés ainsi à des souffrances multipliées et à des décimations périodiques ne donnent que des produits inférieurs et moins nombreux. Il y aurait donc, même au se.ul point de vue de la production du bétail, grand profit à modifier le système de la pastorizia« Les pasteurs s'enrichiraient en se fixant. Le jour où ils seraient cantonnés, leur industrie s'éveillerait, ils feraient du foin, ils bâtiraient des granges; au lieu de tout attendre de la grâce de Dieu, ils sèmeraient des fourrages, ils arroseraient leurs prairies; Leur bétail deviendrait plus beau. Il pourrait être plus nombreux, mais à supposer qu'il le fût moins. Us en tireraient encore un profit plus élevé. C'est la libéralité de la nature qui fait leur pauvreté. Tnopem copia fecit. Avec un bétail soumis à la stabulation et l'emploi des fumiers, l'agriculture se transformerait*; au lieu d'égra^igner de vastes espacos avec une charrue toute primitive, on alternerait les récoltes dans le même sol défoncé plus profondément, et on tirer9.it plus d'un hectare qu*on ne tire maintenant de dix. Car là encore il faut se restreindre, et pour avoir plus, cultiver moins et cultiver mieux.

Les obstacles sociaux qui s'opposaient à cette trans* formation, le Gouvernement a commencé à les lever. Il a aboli les servitudes féodales, donné la liberté, séparé la propriété domaniale des propriétés communales et particulières. Il n'a qu'à poursuivre dans cette voie; mais il faut qu'il poursuive résolument, qu'il

achève le réseau des routes commencées afin de rendre faciles et promptes les communications intérieures, qu'il développe et améliore les services maritimes» afin de multiplier les communications avec le continent, qu'il travaille sans cesse à Tappropriation des communaux, car ce n'est qu'en créant des propriétaires qu'il créera des agriculteurs. Et ce n'est point là l'affaire d'un jour. La Corse était française (1) depuis près^d'un siècle lorsque la loi du 22 juin 1854 y a aboli la vaine pâture, et la vieille France a encore quatre millions et demi d'hectares de communaux (2).

n ne serait pas inutile d'établir des foires, des marchés, des concours. C'est là la véritable école mutuelle des paysans. Ils y comparent entre eux les animaux, les denrées, les instruments, ils y sont stimulés par la vue des profits que donne l'amélioration des races. Ils s'y rendent mieux compte des prix, y vendent et y achètent plus avantageusement et plus facilement. Ils s'y entretiennent des méthodes d'élevage, des modes d'assolement, des résulats dés croisements, et ils n'en reviennent jamais sans emporter avec eux l'idée d'un progrès.

Les paysans sardes ont d'excellentes qualités, ils sont sobres, intelligents, tenaces, mais il fautles faire sortir

{\) La Corse. a été réunie à la France en 1768.

(2) Un recensement spécial fait en 1846 a constaté qu'il existait en France, à cette époque, 4,718,655 hectares de communaux; 2,790,000 hectares se composaient de landes et de pâture, et ne produisaient que 3 à 4 francs par hectare. Depuis 1860, on en a amélioré, desséché ou reboisé un certain nombre d'hectares.

de leur isolement en cherchant toutes les occasions de les mettre en contact et les arracher à leur routine en leur donnant l'exemple. Que les anciens seigneurs se mettent à l'œuvre. Jusqu'à présent ils confiaient leur fortune à un intendant, et ne connaissaient leurs terres que parles revenus qu'ils en tiraient. Qu'ils s'y .établissent, ils s'y attacheront, et le goût, l'idée des innovations leur viendra. II leur faudra du courage sans doute pour aller s'enfermer dans des campagnes désertes, loin de toute société, car ils sont d'une race qui est par excellence la race de la cité et des plaisirs. Mais le sacrifice qu'ils feront aura sa compensation, il leur sera payé en popularité et en reconnaissance. Ils trouveront dans leur séjour aux champs un double avantage. Us y acquerront une influence plus solide que celle qu'ils empruntaient autrefois à leurs titres et à leurs privilèges, et ils deviendront riches en faisant la richesse du pays. On croit en Sardaigne que la création d'une banque agricole y ferait comme par enchantement prospérer l'agriculture. C'est là, sinon une erreur dangereuse, au moins une illusion profonde. Une banque rendrait sans doute service aux propriétaires en leur fournissant à 10 l'argent qu'ils empruntent à 20 ou à 30 pour cent. Mais si elle les ruinait plus lentement elle ne les ruinerait pas moins sûrement. Car le revenu d'un capital en argent étant toujours plus élevé que le revenu du même capital en terres, le profit retiré d'une amélioration agricole couvre rarement l'intérêt de l'argent qu'on y consacre et il ne saurait le couvrir dans un

â2â LULE DE SARDAIGNË.

pays pauvre où l'argent étant rare eet cher, et où la terre étant abondante, les productions agricoles sont, comme la terre, à bon marché. Est-€e à dire que les institutions de crédit foncier et agricole soient sans utilité ? Non. Elles en ont une grande pour la société ; car tout en abaissant le taux du prêt, elles donnent aux propriétaires plus de facilité pour emprunter, c'est-àdire pour se ruiner, et elles arrivent ainsi à substituer plus rapidement aux propriétaires obérés, des propriétaires riches ayant non-seulement la libre disposition de leurs fonds, mais celle d'un capital en argent.

Pour relever l'agriculture il y a un moyen plus e|Bcace que de fonder des banques, c'est d'imprimer une vive impulsion au commerce et à l'industrie et de créer par là une riche et forte bourgeoisie. Les pays les plus industriels et les plus commerçants sont aussi ceux ou l'agriculture atteint le plus haut degré de prospérité, parce que ce sont ceux où il se forme le plus de capi taux et où l'argent manque le moins à la terre. Les contrées exclusivement agricoles ne peuvent suivre que de loin le progrès parce que la richesse s'y forme moins vite. Avant de tirer de la terre, il faut lui donner, et en Sardaigne les avances doivent être plus considéra* blés qu'ailleurs, car tout, absolument tout est à créer, îl faut de l'argent et beaucoup d'argent pour TiAtir des écuries, des fermes, pour défricher les landes, pour faire des prairies, pour assainir. Un supplément de bras se^ rait sans doute fort utile, surtout pour la culture de la vigne , de l'olivier et dû mûrier ; mais outre que

AGRICULTURE. m

l'argent est plus facile à trouver, il n'est pas moins nécessaire et il peut suppléeer dans une certaine mesure à l'insuffisance des bras. Car le progrès agricole consiste en grande partie dans la substitution, sur une large échelle des plantes fourragères aux céréales et des machines au travail de Thomme, et partout où ce progrès a eu lieu grâce à l'abondance de l'argent, en Angleterre, en Hollande, en Belgique, dans le nord de la France, on a vu, à mesure qu'il s'accomplissait, la population rurale diminuer proportionnellement à la population urbaine. Mais où trouver des bras et de l'argent? Pour le moment, la colonisation agricole n'en fournira guère, à cause de l'insalubrité du climat et surtout à cause de l'incertitude des profits. Mais on peut fonder plus d'espérances sur l'exploitation des mines, sur l'industrie, sur le commerce maritime. S'ils continuent à attirer l'attention des étrangers, les capitaux viendront du dehors en abondance, se multiplieront, s'accumuleront, reflueront peu à peu dans les campagnes, et finiront par faire de nouveau de la Sardaigne un des greniers de l'Europe.

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