‹ L'ile de Sardaigne: dialecte et chants populairesChapitre 4 sur 13 · LES · texte numérisé non relu

LES

DB

Caractère général de ces chants. — La religion en Sardaigne.

Uamour en Sardaigne.

I. Chants bbuoieux. — La poésie religieuse en Sardaigne. Son expression littéraire, son expression popnlaire. — Histoire de Joseph. — Les processions en Sardaigne. — Invocations. — Adoration des Mages. — Cantiques. — La légende et le mirade en Sardaigne. — L'idée de l'enfer en Sardaigne. — La Madone. —Prière du soir de Fenfîance. —La femme et la Vierge. — ITéfauts de,la poésie religieuse en Sardaigne. — La poésie religieuse des Hébreux. — Influence de la persécution sur la Poésie religieuse. — Le Christ et les scènes évangélic[ue8. — Utilité morale de la poésie religieuse en Sardaigne. — L'art religieux en Sardaigne. ^ La Poésie religieuse et le caractère du peuple sarde.

II. Chantb historiques bt Chants db gubrbb.— Causes de la rareté des chants historiques en Sardaigne. —L'épopée en Italie. — Chant de li guerre de l'indépendance en 1848^. — L'amour de la guerre chee les peuples germaniques et chez les races latines. — Chant de guerre contre la féodalité.

III. La PoésiB domestique b» Saspaigi^b. — Les fêtes champêtres. — Lé Ballu tundu. — Les bergers poètes. — Sérénade, — Le communisme dans la chanson.— Le Voyageur et la Fortune. — La Senora et le manant.

IV. Chants d'ahouh. — L'amour en France, l'ambur chez lea peuples du Nord, l'amour en Sardaigne. — Préludes et superstitions de l'a-

mour; la jeune tille et le coucou. —^ La beauté. —La déclaration. — - L*byperbole et la passion. — L'indifférence. — La plainte. — L'ineertitnde. — La subtilité en amonr. -—Les premiers gages d'Amour. «-Caractère de l'Amoar à ies débatf. — L'imonr et le j^uple. — L'lu|i0ur et la cheyalerie.— L'inquiétude et le reproche. — L'amonr et l'argent. — L'amour et la grande dame. — Lss caprices en amonr. — La résignation. — La vanité et Famour. — L'amour mutuel. — Les rêves et l'impatienœ de l'amant. — L'amant timide. — > L'amant qui s'enhardit. -^ Les faveurs et les désirs. — L'amant audacieux. — Le dénouement. — L'amour heureux. — Les 'serments d'amour. — Les bonnes fortunes. — La fidélité. ^ La brôaille. — Les envieux. — Déclin de l'amonr. — La jalousie et son aiguillon.— La jalousie et ses souffrances. — La jalousie en Sardaigne. — La vendetta. — Le bandit et sa maîtresse, -r- Le départ. — Les premiers effets de la séparation. — La colombe et le message amoureux. — La douleur et l'amour. — La trahison. — La femme délaissée. — Les souvenirs d'amour. — L'abandon et la mort. — L'amour dans l'Inde, en Grèce, en Turquie. — L'amour chrétien. — L'amour dans la poésie populaire et dans la poésie littéraire, en Sardaigne.

V. La. Satire et le Burlesque dans les Chants populaires de l\ Sardaigne. — La femme et le mariage. — IjCS petits profits du mariage & trois. — Les femmes en quête de maris. — Les prêtres en quête de femmes. ^Le clergé sarde. — Le clergé napolitain. — Les confesseurs confessés par un faux pénitent.

YL La Poésie pastorale en Saâdaione. — La poésie pastorale Éiux époqnas de décadence. — L'idylle aux champs. — Les cérénionieB du mariage en Sardaigne. — La poésie dans la vie. — La brebis, idylle populaire. — Le berger qui n& se consente pas de tondre, qui mange

• ses brebis. — L'idylle dans Théocrite, Virgile et Meli. — Les improvisatetirs en Sardaigne.— Le métier d'improvisateur. — Le progrès et son tevel*.

Vn. La Mi£lancolie dans les chants sardes. — Les aspirations de l'homme et ses désillusions. — Le besoin d'aimer. — L'amour. — L'amitié et ses mécomptes. — La tristesse chez le peuple. — La tristesse chez les poètes populaires.

Vni. , NiNNiAS. — Chants réservés aux ffemmés. — Chants des nourrices.

— Les rêves des mères, — Nînnias corses. — Nannarismata de la Grèce.

— Ninnias du petit Jésus ou Noëls.

IX. Attitidos. -^ Les attitadoras sardes et les preficœ. ^— L'oraison funèbre en Sardaigne. — Ëpicedio. — La poésie de la mort en Sardaigne^ en Bretagne. — Formes différentes de l'attitido. — Attitido d'une jeune fille> d'un évêque. — L'attitido et le drame. — L'attitido profane et l'attitido religimz. — La vengeance eVle mennre en Sardftigne. ^ L«s mœurs en France au seisième siècle.

X. LfiS BAXblts. — Le banditisme et ses causes. — > Le bandit et la prison. — Le point d^honneur du bandit. — Les femmes et le bandit.

XL Une représentation dramatique en plein air. — La passion de la poésie en Italie. — LMmportance des chants populaires en l^ardaigne comme étude de moeurs. ~ La difficulté de recueillir les chants populaires. — Les chants populaires commentés par le peuple. -— Les difficultés et les défauts des traductions.

XÎT. Caractères généraux de la poésie populaire. — Caiaclères particuliers aux chants sarcles. — Absence de l'élément fantastique et historique. — Pas de légendes et pas de souvenirs historiques. — Pas de chants anciens ; confeéqueUces. — Iji forme dramatique dans les chants populaires de la Bretagne et de la Grèce. — La forme lyrique dans les chants sardes. — Les chants domestiques de la Sardaigne comparés aux chants du Nord. — Le style des chants sardes. — Leur charme et leurs défauts. — De Pinflnence espagnole sur la poésie sarde. — Les mœurs sardes comme commentaire des chants sardes.

Les chants populaires de la Sardaigne ressemblent aux autres chants populaires de Tltalie (1). Ils ont le même caractère général et sortent des mêmes sources. Ils ne revêtent jamais cette forme narrative fréquente en Espagne , plu» fréquente encore en France et dans les pays germaniques, qui souvent fait d'une chanson une véritable petite épopée. Ils n'empruntent presque rien à l'histoire. Ils ne s'inspirent ni des grands événements qui ont agité l'Europe, ni des luttes ardentes que la Sardaigne a soutenues contre les Maures. Ils n'ont rien d'historique. Ils ne peignent ni les joyeuses chevauchées des barons , ni les ardeurs sauvages de la guerre , ni le choc des lances âur les cuirasses brîl-

(1) Dans le système général, comme dans les détails de sa versification, ^e dialeote sarde suit les mêmes lois que l'italien. Sauf quelques rares exceptions, il fait porter dans les vers l'accent sur les mêmes syllabes, il a, comme lui, toutes les variétés de mètres, depuis le vers de douze jusqu*à celui de deux syllabes^ et il préfère également le vers de onze et celui de sept syllabes.

lantes, ni le déchaînement brutal des passions qui passent par le crime avant d'aller s'éteindre dans le cloître. L'influence germanique a été nulle sur cette terre toute latine. La force n'y a jamais été admirée pour ellemême. Les châteaux-forts y ont eu comme ailleurs leurs assauts, leurs fêtes, leurs châtelaines ; ils n'y ont pas de légendes. Leurs vieux murs, en s'écroulant, n'ont point conservé d'esprit familier qui les hante. Leurs ruines sont inanimées. Les exploits dont ils ont été le théâtre n'ont pas laissé derrière eux, dans la mémoire des hommes, cette traînée lumineuse qui plus tard enfante de beaux ^récits merveilleux, voie lactée qui s'épanouit en étoiles. On sent que la féodalité, si elle s'est implantée en Sardaigne, n'est pas dans l'esprit de la race. Elle a pesé sur le corps du pays, elle n'a rien inspiré à son âme. La poésie, comme la langue, comme la civilisation tout entière, est sortie des traditions antiques et du christianisme. Elle est presque exclusivement amoureuse, religieuse et domestique.

Pour elle, la religion n'est pas ce sentiment profond, triste et timide, que l'homme du Nord éprouve en face de Dieu, et le culte austère par lequel il cherche à s'en rapprocher. C'est une vision de l'imagination qui lui montre au haut d'un ciel entr'ouvert et dans un nimbe d'or, une Madone souriante et un Christ bénissant. L'Italie se confie dans la douceur attendrie du Nouveau- Testament plutôt qu'elle ne s'incline devant les foudres de l'Ancien. Ce n'est pas Michel-Ange avec son Christ vengeur et son Moïse terrible, qui représente

son génie et satisfait ses aspirations. C'est bien plutôt Raphaël ou Vinci ou Titien, lorsque, sous le rayon divin dont ils les éclairent, ils lui font retrouver dans la Vierge la femme, et dans le Christ l'enfant. Le Dieu qu*elle chante, comme celui qu'elle peint, n'est pas le Dieu de l'inflexible justice, mais celui de l'infinie miséricorde. Il ne vit pas loin des hommes dans un inaccessible isolement. Il se communique à la terre par ses saints, ses martyrs et ses vierges, légion sacrée qui porte sur elle comme un reflet de la divinité. Ce christianisme plutôt gracieux que grave, plutôt dévot que pur, s'épaissit encore (1), on le comprend, en descendant des sphères élevées et en traversant les imaginations populaires, et les chants qu'il inspire à la Sardaigne, pleins d'une sereine confiance, ne se font remarquer ni par la profondeur du sentiment ni par l'originalité du caractère. Ils roulent presque toujours dans le même cercle d'idées et ils échappent difficilement à la monotonier.

L'amour, qui est une source d'inspirations plus variées, parce que c'est un sentiment plus personnel, est en Sardaigne , sauf quelques nuances , ce qu'il est dans tous les pays méridionaux, une passion ardente et grave, un plaisir où la part de l'âme est toujours grande. Le Sarde ne s'éprend pas inutilement d'un vague idéal, comme ces nations firileusesjqui rêvent du soleil devant un ciel triste et froid. Son soleil est plein d'éclat et son

(1) L^expresûon est de Madame de Sévigné.

le (.'HANTS POPULAIRES

amour de folle impétuosité. Où l'homme dû Nord se '

replie, lui s'épanche. Il regarde en souriant un ciel qui lui sourit. S'il sent son cœur bondir, il ne s'effraie pas, il ne tente point de dompter en lui Ift nature, il suit le penchant qui l'appelle , et il associe la Madone et les saints au succès de ses amours. La brise est si tiède, le printemps si parfumé , la terre si féconde , les belles flUes ont tant d'éclairs dans leurs yeux noirs ! Pourquoi ne pas s'abandonner au plaisir de vivre, et, quand la réalité est si douce, se consumer en rêveries? Ce qu'on possède, à quoi bon l'imaginer? Si des obstacles traversent sa passion, le Sarde les attaque de front, au risque de s'y briser. Il ne se morfond point dans une inactive douleur et ne se livre pas à de vains gémissements. Comme un taureau blessé, il se précipite sur ses rivaux, impitoyable et furieux. Plus violent que tendre, mais d'une violence qui n'exclut pas la délicatesse, son âme est trop sérieuse pour se jouer en ces caprices fugitifs qu'un regard allume, qu'un autre regard éteint, et dont l'esprit gaulois fait ses délices. La Sardaigne n'est pas le pays des plaisirs faciles, d'autant plus doux qu'ils sont défendus. Elle est le pays des graves et solides amours, qui s'épuisent parfois par l'excès même de leur ardeur, mais qui se réduisent rarement à n'être que l'échange passager de deux fantaisies.

De La sardaigne 59

On a publié, sous le nom de Chants populaires de la

SàrdalgnBj dès po&ies religieuses qui roulent sur l'existence de Dieu, la naissance du Christ, celle de la Vierge, la Foi, l'Espérance, la Charité, la Contrition, ou sur des généralités morales et philosophiques, le repentir, lampbilité de la fortune, la Providence, les misères de la condition humaine (1). Quelques-unes de ces poésies ne manquent ni d'élévation dans la pensée, ni de force dans l'expression. Il y a de la grandeur dans la pièce suivante, que je prends au hasard :

(f — Limon pétri des plus viles matières^ plus fragile que le verre, souviens-toi que tu passes comme le vent; et pendant qu'il en est temps, faible et pauvre esprit, tourne ce qui te reste de vie vers le monde éternel, infini que le teinps rie peul atteindre.

« —A l'heure où le ciel se colore sous les premières lueurs de l'aube, les fleurs humides encore des pleurs de la nijit paraissent vigoureuses et fraîches; elles perdent leur fraîcheur et se fanent quand le soleil ardent a pompé la rosée de la terre.

« — Telle est la plante de la vie : tendre et fraîche à son aurore, en peu d'années elle de sèche, et quand le temps s'est écoulé, qu'étais-je, se dit-elle, et que suis-je ? où est allée ma force?...

(1) Ce sont les principaux titres des poésies publiées sous le nom de Conft' popotofi àellà Sariegnà, Cagliari. 1833, un vol. in-18.

« — NouB ne sommes point nés pour rester ici-bas ; la terre n'est qu'une entrée et un passage, élevons nos cœurs et nos désirs au delà des rayons du soleil, et pleurons les fautes commises dans cette chanceuse traversée de la vie, où sur la poupe et la proue de notre esquif. Fonde frappe furieuse à chaque vague.

« — Souviens-toi, 6 mon Ame, que bientôt tu dois quitter la prison où tu es captive, et tu ne sais ni quand ni comment aura lieu le départ, et tu ne peux ni reculer ni fuir ; la Journée est courte et le soir est venu qui t'indique queTheure du voyage approche.

« — . . . . Songe, âme prisonnière, à ce moment terrible, foule aux pieds tes ennemis et tu obtiendras la palme de la victoire.

« — Mais tu ne peux, pauvrette, ayant été si longtemps abattue, t'élever seule sans la faveur et la grâce divine. Bien qu'il soit tard, repens-toi, et tout en jlarmes, invoque la reine qui porte un diadème et un manteau d'étoiles, la mère de ce roi qui gouverne la terre et qui dirige la lune et le soleil.

« — Douce médiatrice, recours des pécheurs, source de piété, rose unique entre toutes les fleurs, tabernacle éternel, prodige d'honneur, que mes cris montent jusqu'au trône où, assise dans ta majesté, tu vois à la fois le présent et passé.

« — Intercède pour moi, douce Marie, auprès du Dieu puissant, auprès de ton fils bien-aimé.... »

Ces strophes , qui perdent, à être ainsi détachées, presque toutleur mérite, ont dans l'original une grande vigueur de jet et se déroulent avec une ampleur et une grâce facile. Mais le poëme dentelles font partie, de même que les poëmes analogues, en dépit du titre qu'on

leur a donné, n'a rien de populaire. Ni les uns ni les autres ne sont éclos sur les lèvres d'un chasseur ou d*un soldat, à l'ombre des orangers ou des chênes. Hs ne sont pas nés dans les solitudes où les pâtres promènent leurs rêveries. Ils ont été composés dans le cabinet ou dans la cellule, par des lettrés ou des moines qu'un sentiment patriotique a portés à écrire dans leur dialecte maternel. Les plus anciens datent de la fin du seizième siècle, et ils n'ont la naïveté de sentiments ni des âmes, ni des époques] incultes. Ils n'ont pas été adoptés par le peuple. Ce ne sont pas plus des chants populaires que les chœurs d'Athalie. Je les range dans la même classe que la Vie et le Martyre de sahU Antia" chus; la Vie de saint Éphise\ la Vie y le Martyre et la mort des glorieux martyrs Gavinu, Brothu et Grianuari^ poëmes plus précieux pour la langue que pour la littérature. Ils n'ont rien de plus spontané ni de plus naïf que cette Bible en vers du chanoine Dore , heureusement inédite, dont les jeunes bergères de l'île auraient peut-être fait leurs délices, comme Madame de Maintenon encore enfant savourait, en-gardant [les dindons de sa tante, les quatrains de M. de Pibrac.

Parmi les poésies religieuses qui sont vraiment populaires en Sardaigne, il y en a quelques-unes de remarquables. L'histoire de Joseph, qui circule manuscrite dans toute l'île, et que les mères enseignent comme une leçon pieuse à leurs filles, est pleine dans sa simplicité d'une émotion poignante. La douleur de Jacob, les remords de ses fils sont peints avec une pa-

thétiqud vigueur. On sent des larmes dans la voix du vieux patriarche, lorsqu'il s'écrie :

Il a'y a plus de cousolation pour moi,

Depuis Que ce ftls chéri

A été atteint par la mort.

Nuit et Jour

Je le pleure»

Et mes sanglots

T'accusent,

Fortune cruelle.

Si je ne succombe à ma douleur,

Que mon deuil soit sans trêve !

Avoir conservé Benjamin,

Fils de Rachel la belle,

Ne me console point.

C'est toi, toi, qui étais mon unique étoile

mon Joseph bien-^imé.

Qui t'a brisé ainsi,

Bâton de ma vieillesse, ^

Plante rare}

Conunent se iaît-il, dites, Racontez-moi comment Ge tigre £éroce Ta déchiré 2 PeisQ^ne ne t'a écouté.

Pauvre faible enfant ;

Et il me semble t'entendra.

Gémissant, implorant secours,

Criant, père ! père !

A chaque pas que fait

Cette biâte cruelle,

Je t'entends appeler

En pleurant, Juda ton frère.

Laissez-moi de grâce mes fils, laissez-moi Pleure?, et «ôuffrir,

Jusqu'à ce que je 9ieure A force de pleurer.

X^est surtout dans les églises et les processions q^e les chants religieux ont leur place marquée. Ces pror cessions sont parfois de vrais pèlerinages. Elles s*accon^plissent en famille et durent plusieurs jours, (j^ joies profanes s'y associent aux joies sacrées. Les Sardes ne croient pas qu'il soit nécessaire d'être triste pour être dévot et de s'ennuyer par amour de Dieu. Ils mêlent, comme en Bretagne, les danses aux cantiques pieux (1), et à cela je ne vois pas grand mal; car les plaisirs innocents qu'ils prennent sous les yeux de tous, les éloignent des plaisirs moins purs qui ont besoin de l'ombre et de la solitude. C'est pour se divertir d'ailleurs, autant que pour prier, qu'ils viennent aux fêtes. Or, les fêtes ont sur eux une action salutaire qui rappelle en petit l'influence des jubilés au moyen âge. Elles les font sortir de leur isolepaent, elles les mettent en contact, elles les échauffent, les éclairent, élargissent l'horizon de leur pensée. Toute grande réunion d'hommes est féconde, surtout dans les pays où la . population est clairsemée et où les occasions de se voir sont rares. Il en sort touiours lumière et chaleur; il y circule une sève qui fait fermenter les intelligences et qui élève le niveau des plus grandes comme des plus humbles,

(1) n nV a pas ce»t ans^ qu'en Bretagne, dans les pardons, on dansait dans Jet égUses pour faire lionneur au eaint dont on célébrait la fISte. On woontettto ai^omrd'hwli emm^ ^n t^nr^nigiio, dq dnnsov devait 1» por^

64 CHANTS rol'ULAlRES

Il y a, parmi les chants de procession et d'émise, des chants généraux qui ne sont que d*ardentes prières ; rélan d'une àme vers Dieu, c'est-à-dire vers un consolateur, le cri d'un cœur blessé par les épreuves de la vie, qui cherche au ciel un refuge, un appui; l'angoisse d'une conscience qui aspire au bien et qui gémit sar ses égarements :

Ingrat pécheur

Que je suis !

Je reconnais, Je confesse mes foutes,

Pitié, Seigneur!

Donnez-moi, Seigneur, mon Dieu, Un cœur bon et saint, Qui pleure tant et tant Que toute tache s'efface De ce cœur coupable (i).

ou bien :

Seigneur I pitié De ce pauvre malheureux Enseveli au plus profond .De Fabime de perdition ! '^

Tendez-moi la main, Écoutez-moi, Seigneur, mon Dieu (2).

(1) Spâno. Canzoni sacre, II, 9.

(2) Spano. Canzoni sacre. XVHI, 81.

Les recueils de poésies populaires sardes sont très-récents. Le petit to* luxne publié, en 1833, k Cagliari, sous le titre de Canti popolari dêUa Sar» degna^ ne contient presque rien de vraiment populaire. IX en est de même des Canti popolari dei classici pœti sardi^ de l'abbé Tommaso Pischod^ un vol. in<4*, Sâssari, 1854. Comme le titre Pindique, ce sont des extraits des poètes classiques, popularisés par leur mérite, plutôt que des chants populaires. Lies Canzoni popolari ossia Raccolta dé' Poésie Tempiesi, un vol. in-8°, Sassari^ 1859, se restreignent à un seul dialecte, celui de Tempio, et contiennent beaucoup de poésies qui ne sont pas populaires. II

DE LA SAKDAIGNE 65

Mais chaque soleiinité a aussi son chant spécial. Quelquefois c*est une scène évangélique , par exemple l'adoration de Jésus par les bergers et les rois. Car la poésie populaire, comme la peinture, aime ce spectacle où éclatent tous les contrastes, la naïveté de Tenfance et la majesté des vieillards, les splendeurs du trône introduites dans une étable, la puissance rendant. hommage à la pauvreté, les vanités terrestres s'inclinant devant la grandeur morale , tous les rangs confondus dans Tégalité de la même adoration :

Rois de TOrient, Venez en Israël, Pleins d'un amour fidèle, Voir le Tout-Puissant ; Cette étoile brillante Vous servira de guide.

Les bergers ont prophétisé.

Gens simples et innocents ; Ils adorent le Tout-Puissant Et lui portent leurs présents* Rois, oublierez-vous Le fils de Marie?

Jésus vous convie

appartenait à M. le chanoine Com. G. Spano, qui a eu le mérite d'ouvrir à l'érudition sarde plusieurs voies nouvelles, de publier le premier un reeneil de chants populaires, appartenant aux différents genres cultivés en Sardaigne et aux nombreux dialectes qu*on y parle. Ce recueil, malheureusement sans notes, dontPimpression a commencé l'année dernière et dont l'auteur a bien voulu nous communiquer successivement les feuilles/ sera bientôt complet et formera un volume in- 8* divigé en deux parties. {Canzoni popolari délia Sardegna, Canzoni sacre; Canzoni profane. 1863, Caglian). Je lui ai emprunté un grand nombre de chants, j

CHANTS POPULAlKEi>

Avec amour; N'oubliez pas De Vfionorer de yoa doDS.

Les Rois à cet avis S'empressent de partir ; ^ foiDptuwsiîmaDt vôtus, Souriant et joyem, lis adorent le précieux trésor.

Les Bois 4c5 l'Orient,

è Jésus, viennent te visiter;

Reçois avec bonté leur tribut ;

C'est 4e la ipyrrbe, de l'enceq? at de \^.

Le plus souvent le chant religieux pr^nd la forme d'une invocation, il fait l'éloge d'uft Sftint it implore son intercession :

Modèle de pureté^

Martyre illustre et glorieuse, ^

Sainte Victoire, pleine de miséricorde,

Par la grâce que vous reçûtes

Étant encore païenne,

Lorsqu'à la foi chrétienne

Pour la première fois vous fûtes appelée;

Par ce cœur si doux, •

Si pieux, si aimable,

Ouvert à tous,

plein d'upe si suavft wsémcoçde

Et d'un si tendre am^uv.

Par ce cœur tout bonté ;

Par cette charité que

Vous montriez aux affligés, î

DK LÀ SABDAIGNj!: 67

Quand pour les secourir, Jusqu'à vos habits you9 yencU^Zi Et que généreusement Vous leur en tfoiini^ le prix ;

Par cette joie îneifable

Que vous éprouviez duns vo9 contempUtiOQ»,

L'esprit emporté

Comme un aigle au vol hardi,

Jusqu'au trône adorable

De la bienheureuse Trinité ;

Par cette haine déclarée Aux pompes du monde Et à toutes Içs joies Que réservent Aux épouses de haut rang, La richesse et la fortune;

Par cet assaut violent Auquel on vous soumit, Vous faisant souffrir Et la soif et la faiiQy Long tourment horrible De la plus cruelle barbarie ;

Par cet esprit serein, Tranquille, inébranlable^ Par ce visage toujours calme Au sein d'une mer pleine D'orages et de tempêtes;

Par cette joie extrême

Que vous éprouviez.

Lorsque victorieuse des tourments

Le moment vint

D'eaUrer dans l'éternité ;

Par ce chaste sang virginal Que vous avez versé,

H8 CHANTS POPULAIUES

Par la blessure mortelle Qu'au cœur vous avez reçue, Par la victoire qu'à la fleur de l'âge Vous avez remportée;

Sainte et miséricordieuse Victoire, Consolez-nous dans nos peines (1).

Ce cantique en rhonneur de sainte Victoire ne célèbre que des vertus humaines et sociales. Il en est de même des autres cantiques sardes. La légende y apparaît rarement (2), et quand elle s'y montre, c'est pour ainsi dire dépouillée de merveilleux. Il est curieux, en efiet, d'observer l'impression produite par le miracle sur les intelligences populaires en Sardaigne. Inhabituées à la réflexion et étrangères à la science, le miracle n'a pas pour elles de difâcultés plus grandes que les faits au milieu desquels elles vivent. Il ne leur paraît pas plus obscur que les accidents les plus simples de l'ordre physique. Il ne les embarrasse pas davantage, tout étant égal devant leur complète ignorance. Elles y croient sans peine, précisément parce que le surnaturel est pour elle très-naturel ; et quand elles l'admettent dans la poésie, elles le traitent sur le même pied que les réalités les plus palpables. Cette tendance à réduire l'idéal à leur taille et à expliquer humainement le divin, tendance qui tient à la difficulté extrême qu'ont tous les esprits, et surtout les esprits bornés, à sortir

(1) Spano. Canz. sac, XII, 53.

{2} Voy. Cantique de saint Vincent, Spano., Can^. 8(u,

d*eux-mêmes , est remarquable dans les descriptions que les poëtes populaires de la Sardaigne nous ont données de Tautre monde.

Le monde invisible nous attire tous. Le penseur , au moment même où il en déclare les mystères insondables , cherche à les sonder, et le peuple accepte les tableaux que lui en trace la fantaisie des lettrés et des théologiens, avec d'autant plus de complaisance que ces tableaux l'emportent plus loin de l'existence pénible dont il porte le poids, et le vengent plus complètement des injustices et des misères dont il souffre ici-bas. L'image qu'on se fait de l'autre monde varie dans la même religion avec les progrès de la société et les lumières de la conscience. Elle n'est rien autre , en effet, qu'une conception plus ou moins épurée de l'idéal, la mesure des aspirations de l'humanité. Pendant les cinq premiers siècles qui suivirent la mort du Christ, l'idée de l'autre monde resta toute spirituelle. L'horreur du paganisme était encore si vive que les imaginations planaient bien au-dessus de la terre et ne lui empruntaient qu'à regret des couleurs pour peindre les joies du ciel et les tourments de l'enfer. Mais lorsque, l'une après l'autre , les voix éloquentes des Pères de l'Église se furent éteintes, que les lumières diminuerent, que les temps devinrent plus malheureux eX plus sombres, et qu'avec la domination des Germains la barbarie ejivahit la société , alors tout s'abaissa et se matérialisa. Le paradis ne fut plus qu'une terre enchantée où toutes les délices rêvées, où toutes les joies

ro » FIANTS POPrLAlRKS

des sens et des cœurs se tronvent réunies ; l'enfer ne fdt plus qu'une terre désolée où les supplices les plus criiels sont comme à plaisir accumulés. Bien des esprits, depuis cette époque, se sont dégagés des liens de ce réalisme grossier. Mais combien y sont encore retelius ! Écoutez cette description populaire de l'enfer sarde :

le luift demeuré Trois jours en enfer.

J'myu

Les peines ^i dans ces sombres profondeurs;

Pbùr réternité préparées,

Attendent les plus iprinds pécheurs.

J'y aï vu un feu dévorant Que Je ne puis vous peindre,

Des grilles, des chaînes,

Des fers, des marteaux, des tenailles, des menottes,

Et de fauves animaux informer

Qui dans les flammes mugissent.

l'ai vu pendamt troi« heures se succéder

De» éekôvs laélé» de toonerres et de foadves.

De gémissements, de plaintes, de hurlements,

De grands cris douloureux, hofâ! hélas!

I^ai vu le padais de Lusbé,.

Tout entouré de murailles d'or,

6ardé par de nombreuses sentinelles j

 sa droite et à sa gauiche so^t des démons.

Trois, chaque jour, lui font la cour.

Le conduisent à la procession

En litière de gaita dotée.

Puis Fassistent poux son audience.

Maudissant Dieu

DE LA SARDAIGNF 71

t)àhg des téPiiies si inftmes Que le cœur eh frémit, Maudissant la Vierge Marie, Les saints et les saintes, .

totité la Càùt cêlestfe Et le Jour du jugemetit universel.

l'ai m des déttioîié pirédpiter les coupables

Au plus profond des tourments.

Leur disant : Jouissez bien dans les flammes,

Éternellement vous y serez plongés De la tôte aux pieds.

l'ai vu des empereurs et des reines,

fies seigneurs, des chevaliers.

Et nuît et jour dans là peine.

Des pères, des capucins, des prêtres.

J'en ai vu qu'on met

Bouillir dans des chaudières.

Et auxquels on donne à boire pour les coasolet

Du plomb fondu et de la poix.

l'ai vti l'ange tombé Du ciel dans cet enfer.

Pleurant son hoMble péché.

Et tamt que IMeu éerà Dieu, Condamné à brûler toujours (1).

Cet enfer, moins lé génîè, est l'éinfep dti Êio^en âge, tel que l'a peint Orcagna, tel que l'oiït figuré dans leurs fresques sublimes Luca Sigiiorellî et Michel -Ange. Mais tandis que lés images tracées pair le pinceau de

(1) Spano Cans: sac, VU, 21.

ces grands hommes» loin d'emprisonner la pensée dans le cercle étroit des réalités qu'elles nous montrent» l'emportent bien au delà dans les espaces infinis , le poëte sarde ne nous laisse rien à deviner, ne nous fait rien rêver au delà de ce qu'il décrit, et sa description elle-même n'est pas riche. Elle reste bien au-dessous des réalités terribles que l'histoire nous laisse entrevoir dans les salles de torture des tribunaux et dans les cachots de l'inquisition. Elle ne déploie pas cette fécondité dans l'horrible dont l'imagination espagnole semble avoir gardé le secret (1). Elle n'est qu'un grossier enluminage auprès de ce tableau si sombre et si lumineux à la fois , où Dante , après nous avoir fait frémir, sait si bien nous faire pleurer, où il nous repose avec un art si accompli de la terreur par la pitié. C'est à peine si elle mérite d'être comparée à l'ébauche incomplète de Frà^Jacomino (2), dont quelques traits ont inspiré peut-être le grand poëte florentin.

Il y a, dans les chants populaires de la Toscane, une description de l'enfer, qui, pour l'énergie et la grâce, est bien supérieure au chant sarde. J'en extrais les stances suivantes dignes de la Cominedia; je ne les traduis pas , de peur de leur ôter leur saveur dantesque :

Sono stato alPinferno e son tornato :

Misericordia, la gente che c'era!

(1) Tableaux de martyres. Valdes Real, à Séville, Ribera, etc.

(2) Dt BabyUmiae ctvt7a/«, poëme en dialecte véronais, extrait des manuscrits de la Bibliothèque de Saint-Marc, à Venise, et publié, pour la première fois, par Ozanam : Documents inédits pour servir à i: histoire litté^ raire de Vltalie du huitième au treizièmrsUcle,

V'era nna stania tutta illumînata £ dentro y'era la speranza mia.

Quando mi vedde, gran festa mi fece Et poî mi disse : doice anima mia, Non ti arricordi del tempo passato, Quando tu mi dicevi : anima mia?

Ora, mio caro ben, baciami in bocca Baciami tanto chlo contenta sia.

Ë tanto saporita la tua bocca!

Di grazia, saporisci anco la mia.

Ora mio caro ben che m'hai baciata, DÎT qui, non isperar d'anjiame via (i).

La poésie religieuse, en Sardaigne, tourne plus volontiers ses regards vers'' le ciel que vers l'enfer, et elle a parfois, dans la prière, un accent élevé et pénétrant qui lui manque dans le drame. C'est la Vierge qui lui fournit ses plus heureuses inspirations. La Vierge est la Dame aux pieds de laquelle tout le monde s'igenouille, que tous les cœurs adorent ^ au service de laquelle on s'engage, comme on faisait au moyen âge> pour les nobles châtelaines. On lui voue ces sentiments tendres, exaltés, ardents, qu'ont exprimés si souvent les trouvères , et qui sont peut-être à la fois trop célestes pour la terre, trop teirestres pour le ciel. Dès l'âge le plus tendre, c'est elle qu'on appreiîd à implorer, en attendant qu'on la mette de moitié dans ses passions et dans ses plaisirs. Écoutez cette prière du soir de l'enfance :

(1) Dans N. TommoBeo. Canti popolari Toscani, Corsi^ lUiricif Greci ' 4 vol. iii-8. Venezia, 1841-42.

71 CHANTS POPULAIRKS

Mon Ut a quatre coku

Et quatre anges 8*7 placent.

Deux au pied, deux i la tête.

Notre-Dame est i mon côté

Et me dit : dors et repose.

Ne crains pas le méchant.

Ne crains pas une mauvaise mort.

Ange séraphin,

Ange aux blanches ailes,

Esprit saint,

Vierge Marie,

Soyez en ma compagnie.

Ange de Dieu,

Mon gardien,

Éclaire-mof, cette nuit.

Garde-moi, défends-moi.

Je me recommande à toi (1).

Ce chant est en lui-même insignifiant. Mais mettéz-le dans la bouche d'une enfant à laquelle son aïeule lé fkît réciter le soir devant l'image de la Madone, et qui, pieusement agenouillée, pense à ses bons an^es en jouant avec sa croix d'or, il prend de suite du ctârme et de la grâce. Il est vrai, d'ailleurs, par sa naïveté même. C'est bien ainsi que doit prier une petite fiïlé habituée aux pompes du culte espagnol, n'ayant dans l'esprit d'autre image du ciel que celle qu'elle a vue dan« les tableaux des églises ou qu'elle a retenue des premières leçons d'un vieux prêtre. Tendre vierge, ïa Vierge du ciel est pour elle une secondé mère plus puissante, qui dans sa robe d'or, la tête ceîtfte d'étoiles, sourit d'en haut aux enfants de la terre, douce

(1) Spano. Canz, sac. Y, 18.

DE 1.A SARDAKJXE 75

mère qu'on caresse plus qu'on ne la craint, mais à laquelle on parle, comme aux reines, àgenotix-Plus'tard les sentiments s'élargiront, mais ils ne changeront pas. La petite filles dereiiue grande, parlera à la Madone avec non moins d'abandon, arec une égale confiance,

quoique avec plus d'amour. Elle l'admirera dans sa grandeur, dans sa bonté, dans sa beauté ; elle s'écriera :

chaste corps, 6 âme pure,

Tu as changé les pleurs en joie,

Tu as brisé la prison obscure,

Par toi le paradis s'est omrert.

Le Dieu qui gouverne la nature,

Dans tes entrailles a pris les traits

D'un mortel, et avec un ineffable bonheuf

La terre t'appelle sainte mère de Dieu,

L'ombre d'une faute n'a jamais approché De ton chasfe sein de vierge ; Si à l'ange tu as donné un doux consentement. C'est avec la pleine assurance de ton innocence.

Quelle femme, plus que toi^ eut jamais en partage Les dons de l'amour et de la beauté ?

Quelle mère entre toutes les mères brilla Jamais de tant d'amour et de noblesse (i)?

Quelquefois l'adoration est plus tendre et plus passionnée. Elle a des élans plus vifs et des prosternements plus humbles :

Aimable Marie,

Ma joie et mou bonheur,

A toute heure

(1) Spano. Canz. sac, XVI, 74.

7U CHANTS POPUIJLIRES

J'invoque ton nom.

Je l'invoque

Et quant parait Taurore

Et quand disparaît le soleil ;

Toujours dans le cœur et sur les lèvres,

J'aurai ton nom, 6 Marie I

J'ai toute confiance

Qu'en t'invoquant avec componction,

A tout instant de la vie

Jusqu'à l'agonie,

En criant : Marie ! Marie !

Mon âme a droit d'espérer.

Tu la présenteras toi-même

Au Dieu tout-puissant,

Disant à ton divin fils :

Sauve cette âme; elle est mienne (1).

La confiance ne peut guère être plus complète, mais elle peut devenir encore plus intime. Le pécheur attendri qui a ouvert son âme, cherche à son tour à pénétrer dans rame de Marie, et comme il s'est efforcé de faire descendre la Vierge jusqu'à lui, il tâche à son tour de remonter jusqu'à elle. Car c'est seulement par ce que l'homme met de terrestre dans le ciel qu'il s'y rattache, et par les sentiments humains qu'il prête à la divinité, qu'il conserve des liens avec elle. Pour lui le fini et l'infini ne peuvent se passer l'un de l'autre :

Ma Dame, pourquoi cachez-vous Votre visage plus blanc que la neige?

Dites-nous, ma Dame, pourquoi Portez-vous ce manteau noir?

(IJ Spano. Canz,sac. XXI, 87.

Ma Dame, levez

Un peu votre manteau

Et dites-nous

D'où vient votre désespoir.

Aurait-on par hasard traîtreusement

Saisi votre fils,

L'aurait-on par hasard

Lié comme un larron ?

S'il en est ainsi, c'est avec raison,

Hélas I que vous voilez votre visage.

L'a-t-on par hasard,

Faussement accusé,

Et malgré son innocence

Ck)ndamné à mort ?

S'il en est ainsi

C'est avec raison que vous gémissez.

L'a-t-on par hasard battu Frappé de verges?

L'a-t-on vêtu de haillons Et couronné d'épines'?

Si vous avez subi ces épreuves.

Restez, restez voilée.

Seriez-vous, par hasard, ma Dame,

Cette mère désolée,

Pleine d'un si profond désespoir,

Qu'on appelle Marie,

Un abîme de douleurs

Et de tristesses?

Dites-nous, ma Dame,

Pourquoi portez-vous ce manteau noir {i )

(1) Spaao. Canz. sac, XXXll, 38.

78 CHANTS POFULAIRKS

Voilà un exemple de cette familiarité avec laquelle les Sardes s'entretiennent avec le ciel et traitent comme un événement intime qui daterait d'hier et se serait passé dans un cercle étroit, les sentiments et les faits que nous sommes habitués à considérer à travers la vénération évangélique et Tauréole du miracle. Comme tous les Italiens, ils font de la Madone leur divinité domestique, ils lui ouvrent une niche et lui consacrent une place dans leurs appartements les plus intimes, ils la font descendre du ciel pour la mêler aux détails de leur vie, ils l'implorent sans scrupules dans leurs moins légitimes désirs.

Le défaut essentiel de cette poésie religieuse, c'est que son cadre est trop étroit et son horizon trop restreint. Elle ne perce pas la voûte des églises pour monter dans les espaces sans limites. Elle est trop humaine. On n'y sent pas assez Dieu, et son Dieu n'est pas assez grand. Elle ne le fait pas planer comme l'esprit infini au-dessus de l'univers*, partout invisible et présent, vêtu de lumière, entouré sur son trône d'une ronde d'étoiles, écoutant dans sa gloire l'hymne étemel que chantent les montagnes, les vallées^ les fleuves, la nature entière dans toutes les pulsations de sa vie (1). Elle cache trop Dieu derrière les saints, et l'abaisse trop au niveau de l'homme. Elle se réduit trop à n'être qu'une prière émue et touchante, mais sans grandeur. Au lieu d'être à la fois l'écho du ciel et du monde, elle

(1) KxpressionB d<3s l'stmmus,

DK LA SARDAIGXE 79

se borne trop à \iï\ vagi^e et doux jii^rinure de louçipges et de plaintes. EII0 ne met pâs s^se:; en relief le pon* truste éloquent de la puissance divine et de notre néant. Elle ne laisse pas éclater assez haut ]^ pris d'angoisse des fl[ialhe\ireu3^, qui, du fond de leurs souffrances» implorent la pitié de la Providence ou maudissant ses décrets. Il n'y a que la poésie religieuse des Hébreux qui soit montée à cette hauteur. Mais pourquoi, avec une idée si élevée de Dieu, les Jlébreux avaient-ils une religion si étroite? Comment réduisaienViJs le Dieu un à n'être plus qu'un Dieu natioi^^l? Ils concevaient la divinité, ils ne comprenaient p^s l'humanité.

En même temps que la hs^uteur des conceptioi^s, il a manqué aux poésies religieuses de la Sardaignele sacre delà persécution. Elles auraient sans doute plus de force et plus d'élan si elles avaient quelquefois ajdé à vaincre ou à mourir, si elles avaient accompagné les soldats au combat et les martyrs au supplice. Quand un peaple défend ses autels contre une invasion ennemie» sa foi se confond avec sa nationalité, et ces deux sentiments fortifiés l'un par l'autre éditent en cris de guerre et en chants de victoire, faisant de la prière le prélude des combats, des hymnes pieux un encouragement au sacrifice, transformant en face de la mort les fidèles en héros. Quand une secte est persécutée, les cantiques qui sont le symbole de sa croyance deviennent aussi le drapeau de sa résistance, le soutien de son énergie et de sa résignation, le plus sur a|»pui de sa faiblesse. Ils

80 CHANTb POPULAIRES

lui enseignent à souffrir sans plier, et ils lui montrent au-dessus des douleurs passagères, les immortelles récompenses, au-dessus des bourreaux qui torturent, les chérubins qui, du haut du ciel, tendent aux courageux une palme et leur tressent une couronne. Les chants sardes ne sauraient avoir ces ferveurs saintes, ces extases sublimes. Ils ne sont pas nés au milieu des luttes. Ils sont calmes, souriants, pleins de confiance comme les épanchements d'âmes heureuses. Nous avons vu avec quelle familiarité ils s'adressent à la Madone. Us traitent le Christ de même. Le pécheur agenouillé à ses pieds, ne reste pas plongé dans un recueillement timide ou dans une silencieuse adoration. Il ne se contente pas d'implorer, il interroge :

— Pourquoi vous a-t-on encloué, Rédempteur?

— C'est pour toi, pécheur, Qu'on m'a crucifié.

C'est pour toi que de chaînes On m'a lié,

Et qu'à de cruels supplices On m'a condamné.

— Pourquoi sur le balcon Pilate vous donna-t-il en spectacle ?

Vos membres déchirés L'emplissent de pitié.

Les rochers seraient émus !

DE LA SAÏtDAlGNE 81

Mais rhomme est plus dur; Ilritl

— C'est pour toi que Pierre Lâchement m'a renié, Et que Judas

Trdtreusement m*a livré ; C'est pour toi qu'au visage Malcus m'a frappé;

Pour toi, qu'on m'a dépouillé De mes vêtements ; Pour toi, qu'à une colonne On m'a lié.

— Pourquoi d'un gil\et Vous a-t-on chargé ?

Pourquoi avec des larrons Vous a-t-on crucifié, Encloué ?

Pourquoi de cruels soldats ,

De fiel et de vinaigre,

Vous ont-ils abreuvé?

Et pourquoi dans les larmes

Votre mère reste-t-elle plongée?

— C'est pour toi que d'épines On a couronné ma tête*

C'est pour toi que souffrant,

Je portai ma croix

Et qu'à terre je tombai.

C'est pour toi qu'au bruit des trompettes.

Parmi les soldats agités Et les rochers émus, Je fus exécuté.

Ma mère me suivait,

Pleine d'anxiété.

Sur toutes les pierres

Elle voyait des gouttes de mon sang.

Et quand elle entendit

Une forte clameur,

Une effroyable douleur

Dans son âme passa.

— Et pourquoi, inclinant La tûte, vous vit-on mourir ?

Et pourquoi, pleine de trouble.

Vit-on la terre trembler?

Et pourquoi Le soleil s'éclipser?

— C'est pour toi, pécheur, Que mes membres ont été frappés ; C'est pour toi que mes bras sanglants S'ouvrent avec amour.

C'est pour toi, pécheur.

Qu'on m'a crucifié (4).

Il est périlleux pour la poésie de toucher, â l'Évangile. Les scènes évangéliques ont tant de grandeur dans leur simplicité , elles sont gravées dans \m cœurs en caractères si lumineux et si profonds, que Timagmation ne peut que les gâter en cherchant à les embellir. L'humanité aime qu'on respecte les types qui sont consacrés pour elle par des traditions deux fols millénaires, et devant lesquels les siècles se sont succédé à genoux. Mais quand le génie lui-même ne s'approche qu'en

(1) Spano. Canxoni iocrey XXXV. p. 170.

DE LA SAEDAIGNE 85

tremblant de ces sujets divins, qui le dépassent de toute la distance du ciel à la terre, la poésie populaire peut se montrer plus hardie parce que le succès lui est plus facile. En effet, au lieu de se poser en rivale, elle n'aspire qu'à être une naïve interprète. Au lieu de lutter avec le récit sacré, elle vient timidement à la suite. Comme la plante légère qui s'enroule autour d'une colonne de marbre et l'orne sans la cacher, elle respecte la grandeur des scènes qu'elle retrace, et sans les altérer dans leur essence, elle nous les montre avec la couleur qu'elles prennent dans les imaginations populaires et avec l'impression qu'elles y laissent.

Cette simplicité parfois pleine d*éloquence ne fait point défaut dans les chants religieux de la Sardaigne. Elle m'a surtout frappé dans un chant sur la Passion du Christ en dialecte ploaghese, qui sort du cadre étroit du cantique pour prendre les dimensions d'un petit poëtne. La Vierge qui s'abandonne à ses larmes et qui succombe à sa douleur; le Christ qui, dans la solitude du Jardin des Oliviers, éprouve je ne sais quel regret du sacrifice bientôt étouffé par la conscience de sa divine mission, et qui, dépouillant de plus en plus son humanité à l'approche de la mort, reprend toute sa sérénité en face de l'abandon des siens, des cris et des cruautés du peuple ; Pilate, qui a la volonté mais qui n'a pas le courage d'être juste, et qui, après avoir longtemps résisté à de sanguinaires exigences, finit par y céder; la joie siaisire d'Hérode, l'acharaeinent de U multitude à poursuivre la Victime désignée par les

ont souvent une expression si suave et qui, sous la lour-^ deur de leurs ornements dorés, conservent tant de charme délicat. Ils tranchent vivement sur le caractère de Fart religieux en Sardaigne, et la raison en est simple. L*art| en Sardaigne, est un art officiel. Il a été tour à tour pisan, génois, espagnol. La poésie populaire, comme le peuple, est restée en dehors de ces influences étrangères. Parmi les églises sardes, celles qui sont anciennes (1) se distinguent par cette sobriété de détails, cette pureté de lignes, cette élégance austère, mais non sans grâce, qui caractérise l'architecture italienne au moyen âge. Celles qui sont postérieures à la renaissance, ont cette somptuosité un peu lourde, cette majesté vide, cette ornementation prétentieuse qui est le type de l'art jésuite, et dont les défauts sont plus accusés en Espagne qu'ailleurs. De grands tombeaux qui montent jusqu'au faite et usurpent dans le sanctuaire la place de Dieu, de petits anges bouffis et maniérés, l'absence de génie mal dissimulée sous la richesse des ornements, les colonnes, les statues, les tableaux disparaissant à demi sous les étoffes de couleur éclatante , les châsses couvertes de diamants, les autels, les pavés en marbre rare, des saints fiers comme de vaillants hidalgos, la moustache retroussée et la lame de Tolède au côté (2), tout prêts à adresser à la Madone un galant madrigal, voilà ce qu'on y trouve. Il n'y a rien de semblable dans les chants religieux. Ils n'ont ni cette

(1) Il y a très-peu d'églises remarquables en Sardaigne.

(2) Saint-Ephis» à Cagliaxi.

^àce sévère ni cette coquetterie guindée. Us sont pregque toujours simples, d'une simplicité qui atteint quelquefoig à la grandeur, qui trop souvent touche à . la banalité. Ils sont l'expression fidèle des sentiments, des idées, du caractère du peuple «

Ce peuple inculte, passionné, dominé par son imagination, aime à s'enivrer de l'éclat des lumières, du parfum de l'encens, des bruits de la musique. Il se prosterne avec bonheur devant les somptueux reliquaires et les autels d'argent, et cherche avidement parmi les pompes du culte, à satisfaire son sensualisme dévot. L'exaltation peut produire chez lui des prodiges de renoncement ; mais il a de bons instincts plutôt que des vertus, et le plus souvent il accorde sans difficulté les ardeurs des passions avec celles de la foi, d'autant plus prompt au repentir qu'il a été plus facile au péché. La religion est pour lui une satisfaction du cœur plutôt qu'une règle, et le culte un plaisir moral plutôt qu'un symbole. Entrez un jour de fête dans une église sarde, et regardez ces pâtres au profil un peu dur, aux longs cheveux noirs, ces belles jeunes femmes portant leur enfant dans les bras avec des têtes et des poses de Madone. Ils mettent toute leur âme dans leur chant et se livrent tout entiers à la poésie, heureux de se laisser emporter sur ses ailes. C'est une transfiguration rapide et passagère, mais réelle. Vous rappélez-vous cette Assomption de la jeunesse de Raphaël qui est au Vatican ? La Vierge monte dans les nuées au milieu des disciples frappés d'éton-

nement, et le tombeau vide dont elle vient de s*élancer s*emplitdes fleurs les plus éclatantes et les plus variées.' * A l'heure des saints ravissements vers le ciel, les chants religieux laissent aussi dans les âmes simples dont ils s'échappent, toute une floraison de grandes pensées et de nobles aspirations.

Autant les chants religieux sont nombreux, autant les chants historiques sont rares en Sardaigne. Cette rareté tient à deux causes : aux tendances de la race et aux destinées du pays.

Nulle part, on Italie, le caractère épique ne domine dans la poésie populaire. On trouve, il est vrai, dans les campagnes romaines, quelques petites épopées. Cette terre, couverte de monuments, de ruines, de souvenirs, a été trop longtemps le centre du monde, et a conservé trop de traces de sa grandeur passée, pour ne pas donner naissance à des traditions merveilleuses, et les événements historiques s'y sont transformés plus d*une fois en récits légendaires. Mais rien de seinblable ne s'est produit dans le reste de l'Italie. L'imagination populaire y a rarement créé d'épopée. Elle s'est contentée d'adopter la GerusaUmme et VOrUmdo. Dans les campagnes de la Toscane, les paysans découpent ces poèmes pour en feire des drames. A Venise, les bateliers les chantent en conduisant leurs gondoles. A Naples, les pêcheurs et les lazzaroni en savent par cœur des chants entiers, et souvent dans les villages et dans les ports, la foule avide se rassemble autour du rapsode ambulant qui en récite les plus brillants épisodes. Cette popularité est d'autant plus remarquable que le patriotisme n'y est pour rien. Car, ni l'Arioste

no CHAKTS POPULAIRES

ni le Tasse n'ont pris leur sujet dans l'histoire nationale. Mais elle prouve Timpuissance épique du génie populaire en Italie. Le peuple n'eût pas emprunté d'épopée s'il eût été capable d*en créer une.

La Sardaigne, dans l'isolement où elle a vécu, est restée trop complètement étrangère au développement intellectuel de l'Italie pour en adopter les créations littéraires, et si le caractère de son génie l'eût rendue capable de tirer une épopée de son propre foud^ elle n'en aurait pas trouvé chez elle la matière. Les grands événements qui ont remué le reste du monde ont eu à peine un retentissement dans ses destinées, et les révolutions qui l'ont agitée ont été trop petites ou vues de

trop près pour devenir épiques à ses yeux. Elle a lutté une fois avec le plus généreux et le plus unanime élan contre les Sarrasins* Mais an moment où le souvenir de cette lutte héroïque aurait été assez lointain pour avoir fermenté dans les imaginations populaires, et être devenu légendaire, elle ne s'appartenait dq)à plus. N*étant plus indépendante, elle ztô pouvait songer à chanter le triomphe de son indépendance. N'étant plus une nation, elle ne pouvait plus avoir d'épopée nationale.

Lea autres révolutions qu'elle a traversées ne l'ont pas inspirée davantage. Lorsqu'elle fut envahie par les Espagnols, on n'entendit pas chez elle ces longs cris de guerre qui sont comme le frémissement ssicré d'un peuple et le sinistre avant-coureur des chocs sanglants. La conquête espagnole ne fut qu'un changement de gou-

B£ LA S;ÀRDA}GN£ 91

vernement, la substitution des barons ara^nais aux barons et aux propriétaires italiens. Elle n'amena pas rétablissement d'une race nouvelle eix Sardaigne, et le peuple qui changeait de maîtres, sans changer beaucoup de situation, ne ressentit pas ces haines terribles qui s'allument au contact de deux liatîaiialités, qui s'enveniment avec le temps, et qui éclate^nt en cris de vengeance et en chants inspirés. La guerre ne remua , pas assez profondément les passions populaires pour faire naître dans le peuple des héros et des poëtes.

Je ne connais en Sardaigne qne deux chants historiques. Tous les deux sont récents. L'un date de 1848. C'était le moment où l'Itaiie se soulevait contre l'Autriche, et où, animée par ses premiers succès, toute reinplie d'espérances, elle marchait au combat suprême qui devait décider de ses destinées. De toutes parts les volontaires accouraient* Les Sardes ne firent pas défaut au rendez- vous; ils partirent pleins de foi, décidés d'avance à tous les sacrifices, heureux d'affirmer la patrie par leur mort, s'ils ne pouvaient la sauver par la victoire.

Marchons, courons, au secours De notre mère lltalie.

Groupons nos forces,

Unissons nos esprits et nos eœms.

Allons chasser Les barbaret cruels Qui sont en Lomb«yrdie« Ne perdons pas un instant!

Volons à la guerre

Comme de vieux libéraux.

Faisons Toir ce que vaut

Notre courage.

n n'y a plus à hésiter :

Ou la mort ou la liberté I

La patrie nous appelle

Au secours, Contre le monstre fatal Qui plus que Jamais Taccable.

Elle nous crie d'une voix expirante :

« Ne me laissez pas périr I

« Le monstre prépare un cruel massacre « De tous ceux qui me sont chers.

« Q menace de dépouiller les autels, « De saccager les maisQns.

« Il ne me laisse que les yeux pour pleurer. »

Courons, attaquons le monstre.

D'une force plus qu'humaine Arrachons à l'aigle Ses serres rapaces.

Tranchons ces deux têtes Dont il est si fier.

Que toute la famille s'unisse I

L'heure est venue. Fondons comme un seul homme Sur ces hordes barbares.

Nous avons devant nous

L'exemple de la Sicile ;

Insulaires, nous aussi, Et non moins valeureux.

Nous ferons voir Que pour notre mère, mille fois.

Nous savons braver la mort.

DK LA SAKDAIGNE 93

Courons sous le drapeau Aux trois couleurs.

La patrie nous attend.

€k)urons, car Taigle cruelle Se prépare à Tanéantir.

Entendons-nous une fois.

Agissons ensemble. ' Le moment est propice.

Allons mourir Au champ d'honneur.

L'Histoire ne doit pas dire Que nous fûmes des lâches ; Nous attendrons la couronne Dont elle ornera nos fronts.

Unissons-nous, courons aux armes ; La victoire ou une mort glorieuse!

Voilà notre but, notre devise!

Faisons sonner Tappel, Il est rheure de partir (1)!

Certes, ce chant est d'un soldat, il est plein de vigueur et d'impétuosité. Il a la sérénité yirile et les élans patriotiques du braye qui va risquer sa vie pour une cause sacrée. Mais vous y chercheriez en vain l'amour de la guerre pour la guerre, l'ivresse du combat. Ce sentiment est tout germanique. Il animait déjà les vieux Teutons indisciplinés qui vinrent, avec leurs femmes, se ruer, pour y périr, contre les légions de Marius ; il éclate avec une énergie terrible dans les Ntebe^^

(1) PotsU Tmfksi^ pag. 256.

lungertj et, de nos jours, on l'a vu reparaître dans les strophes ardentes de Kœrner» lorsqu'il conviait TAllemagne à la « chasse sauvage (1 ) » lorsqu'il promettait à son épée, « cette chère fiancée, » un bouqijiet de ce roses sanglantes, » lorsqu'il frémissait de rage de ne pouvoir se jeter dans la mêlée pour y mourir. Cette folie del'épée, cet enthousiasme de la guerre qui va jiuiqu'àrenivremeût, jusqu'à la soif du sang, jusqu'au déchaînement des instincts féroces, les races latines ne le connaissent pas.

Le second chant historique de la Sardaigne est de la an du dernier siècle. C'est un chant de guerre contre la féodalité. Il ne bat pas la charge comme la MarseiUaise. Il n'éclate pas comme le son des clairons dans la mêlée pour pousser les soldats à l'assaut. Il n'annonce pas la victoire comme une fanfare joyeuse. Il n'est ni impétueux comme le combat, ni fier comme U triomphe. C'est à la fois une satire et un plaidoyer. Lès paysans sardes gémissent depuis longtemps sous le poidç du ré-

(1) Das ist Lutzow's wilde verwegene Jagd.

( Th. Kœmer^s txmmtUckê WtrU, 4 V(A, Berlin, 1868. T. I, p. M).

Trage mioli

Zum lust'gem Schwertentanz.

\ih\i.^ pago 86).

Ja gâtes Schwertf frei bin ich dli

Und liebe dich herzinnig AU wœrst du mir getrant AU eine liebe Braut.

schœner Liebesgarten VoU Rœslein blntigroth Und anfgebliithem Tod*

(»«., pag. loi).

(JMtf., pag. 102).

gime féodal, mais ils ont encore le respect du seigneur. Ils aspirent à devenir libres ; mais l'habitude les lie à leurs vieilles chaînes. Il faut les affranchir de leurs préjugés avant de les affranchir de leurs maîtres. Il faut leur rendre la conscience de leur droit, légitimer à leurs yeux leur révolte, entraîner les timides, décider les faibles, les pousser tous en avant. De là le caractère de ce chant. Comme il s'adresse à des esprits divers, il a des parties diverses. Il mêle la raison à la colère et l'ironie à la passion. Il fait appel à la force en même temps qu'à la justice, et de loin en loin il .pousse un sourd rugissement, il laisse échapper un âpre cri de vengeance. Les femmes le chantent à la veillée, les prêtres le commentent dans leurs chaires, et Ifi guerre éclate ardente et impétueuse mais trop prématurée pour avoir un résultat décisif.

Songez à modérer Barons, votre tyrannie ; Car sinon, sur ma vi^, Vous croulerez à terre.

Déjà, contre votre prépotence, La guerre est déclarée, Et la patience du peupla Ck)mmence à se lasser.

Voyez : contre vous L'incendie s'allume.

Et ce n'est point un jeu ; La rébellion est sérieuse.

L'air est plein de menaces Et de tempêtes.

gens mal avisés Écoutez ma voix»

Ne pressez pas de réperon

Votre pauvre monture,

Sinon à moitié route

Elle se cabrera de colère.

Elle est maigre, elle est fatiguée,

Elle n'en peut plus;

 bout d'efforts elle finira

Par jeter bas son cavalier*

Le peuple qui dans une léthargie Profonde était enseveli,

Enfin s'éveille.

Il sent ses chaînes, n comprend qu'il porte la peine De son antique apathie.

La féodalité n'est-elle pas contraire

A toute Justice?

Comme si c'était une vigne.

Une terre, un clos, On a vendu les villages,

On les a donnés.

Comme un troupeau.

Hommes et femmes Ont été vendus, eux et leur postérité 1

Pour quelques mille lires.

Et quelquefois pour rien.

On a condamné à un esclavage étemel

Des populations entières,

Et des milliers de personnes

Ont été faites serves d'un tyran l

Pauvre genre humain \

Pauvre race sarde l

Dix ou douze familles Se sont divisé la Sardaigne.

Par des voies indignes, Elles se la sont appropriée.

Mais ce partage des villages Est une ii^ustice antique

Que le temps présent Peut réparer.

Le Sarde naît sujet

A mille commandements (1);

n doit à son seigneur

Et bétail et travail.

Il paie en argent, il paie en nature,

11 paie pour la pâture,

Il paie pour la semaille.

Pourtant, bien avant les fiefs, Les villages existaient Et les villages étaient maîtres Et des bois et des terres.

Comment en vos mains. Barons, Ces domaines sont-ils passés?

Celui qui vous les a donnés N'en avait ^as le droit I

On ne peut croire

Que volontairement

Une nation entière

Se soit soumise à ce régime inique.

C'est sur un titre illégitime

Que la féodalité repose

Et de le contester

Les villages ont raison.

Les taxes que vous exigiez.

Dans le principe étaient Mmitées; Depuis, elles sont allées Chaque jour en augmentant, A mesure que votre luxe

Croissait, A mesure que dans vos dépenses Vous cessiez d'être modérés.

(1) C'est le mot féodal en Sardaigne.

îW CHANTS POPULAIRES

n ne sert à rien d'alléguer

Votre antique possession.

C'est en les menaçant de la prison,

C'est par des châtiments et des pooflib

C'est avec des chaînes et des cordes.

Que vous ayez forcé

Les pauvres habitants

A payer d'exorbitants impôts.

Si, au moins, ces impôts vous les enqiloyles

A faire bonne justice;

Si des bandits de vos districts

Vous punissiez les forfaits,

Si les honnêtes gens, au moins,

Pouvaient aller, venir,

En toute sécurité par les chemins 1

Assurer aux citoyens

La sécurité et le repos

Sous l'empire de la loi,

Voilà l'unique but

De toutes les taxes.

Ce but, votre avarice

Ne permet pas qu'on l'atteigne.

Car vous ne songez

Qu'à économiser sur la justice.

Pour officier (1), Vous prenez lo premier venu.

Qu'il fasse bien, qu'il fasse mal.

Pourvu qu'il ne demande salaire.

Procureur ou notaire.

Valet de chambre ou laquais, Jouvenceau ou barbon, C'est toujours assez bon pour juger!

Il suffit que le juge se prête A grossir la rente

(1) Oâioier de justice^ tel était le titre.

DE LA .^ARDAIGNE 99

Et qu'il sache remplir

La bonfse d^ seigneur ; Il suffit qu'il aide le fattore (t) A faire promptement réiîtréf l'inipftt Et qu'il sache exécuter Les récalcitrants.

seigneurs, songez

Que si vous avez des vassaux

Ce n'est pas seulement pour lés écorchef,

Ce n'est pas seulement pour vous enrichir!'

Pour défendre votre patrimoine, votre vie,

Le vilain, Les armes en main Est obligé de veiller nuit et Jour.

S'il doit en être ainsi, Pourquoi de si forts tributs?

Si le sujet n'en tire aucun fruit

11 est fou de payer.

Si le baron Ne tient pas ses engagements,

De ton côté, vassal, Tu n'es tenu à rien.

Les droits qu'il a levés sur toi Pendant tant d'années.

C'est de l'argent volé Qu'il te doit rendre !

L'impôt, à quoi sert-il?

A entretenir des maîtresses, Des carrosses, des livrées, Des serviteurs inutiles, A nourrir le vice, A jouer à la Bassetto

(1) Intendant.

On puie l'impAl pour que le seigneur

Ait toujours vingt plats sur sa table, .

Pour que la marquise

Puisse toujours aller en chaise.

La pauvrette 1 ses souliers trop étroits

La blesseraient ; Les pierres sont trop pointues, Elle ne saurait marcber.

Pour porter une lettre,

Le misérable vassal

Doit faire des journées de cliemin,

A pied, sans être pajé,

A demi'vfltu, Exposé à toute l'inclémence des sùsons ; Et il faut qu'il endure patiemment, 11 faut qu'il se taise !

Pauvres habitants des villages,

Travaillez, travdllez, Pour entretenir à la ville De fins chevaux d'écurie.

A vous on laisse la paille ; Eus mangent le grain, Et du soir au matin N'ont qu'une chose à faire : engnùsser.

Le seigneur, A onie heures se lève, Va du lit à table, De la table au jeu; Puis, pour se distraire,

Fait l'amour; Et quand la nuit commence, Court au théâtre, an bal, aux réunions joyeuses.

Que la vie du vassal Eatdilférentel

Dès avant l'aurore

Il est aux champs ; Le vent, la neige dans la montagne, Dans la plaine un soleil ardent ; Pauvre homme, comment

Peux-tu résister?

Avec la pioche et la charriîe, Il travaille tout le jour.

A midi, il dîne D'une croûte de pain.

Le chien du baron Est mieux nourri.

Feudataire perfide. Dans ton intérêt privé,

Des Piémontais Tu te déclares le protecteur.

Avec eux tu t'entends Facilement; Pendant qu'ils dévorent les villes,

Toi tu dévores les villages.

Pour les Piémontais, La Sardaigne a été une Cocagne.

Ce que l'Espagne a trouvé aux Indes,

Ils l'ont trouvé ici.

Le moindre d'entr'eux Ouvre-t-il la bouche,

Peuple et chevaliers

Se doivent humilier.

De cette terre de Sardaigne, Ils ont tiré des millions; Ils sont arrivés sans culottes Et s'en vont galonnés.

Maudit soit le lieu D'où sort une telle racel

wj «;:hants populaires

Ils ont contracté ici D'avantageux mariiiges.

Pour eux sont les emplois, Pour eux sont les honneurSi Pour eux les plus hautes dignîtifi De rÉglise, de la robe, de Tépée.

Au Sarde il reste Une corde pour se pendre!

Les ignorants qu'on veut punk,

On nous les envoie Avec appointements et pension.

En Russie de telles gens Se relèguent en Sibérie, Mais pour y mourir de misère, Non pour gouverner.

Cependant dans notre lie Un nombreux essaim de jeunes |;en9, Pleins de courage et de talent, Se consument dans le repos.

Si l'un d'eux est employé, C'est le plus sot; . Car les maîtres trouvent profit A traiter avec les aveugles.

Si quelqu'emploi subalterne A un Sarde est confié, La moitié de son salaire Passe en cadeaux ; 11 faut qu'il envoie à Turi^ Des chevaux de race.

Des caisses de canonico Et de malvoisie.

Attirer en Piémont Et notre argent et notre or Telle est de nos maîtres La maxime première.

Que le royaume aille bien ou mal.

DE LA SARDÂIGNE 103

Peu leur importe I ns croiraient dangereux De le laisser prospérer.

Notre lie a été ruinée

Par cette race de bâtards.

Ils nous ont enlevé *

Nos priidléges de citoyens sardes;

Ils ont pris dans nos archives

Nos chartes les plus précieuses

Et comme de vieilles paperasses

Ils les ont fait brûler.

De ce fléau, Dieu

Nous a en partie délivrés ;

Le Sarde a chassé

Cet ennemi qui le ruinait.

Mais toi, tu es son ami,

Indigne baron sarde

Et tu songes à le faire revenir.

Sans pudeur Tu prêches pour le Piémont*

Traître qui portes au front Là marque de ta trahison !

Tes filles aiment tant à faire Honneur aux étrangers !

À qui n'est pas Sarde,

Elles se livrent si volontiers !

Si par hasard tu vas'à Tuvin,

Il faut que tu bai&es Au ministre le pied

Et à d'autres... tu m'entends. ,j^':i

Pour obtenir ce que tu désirer

Tu vends ta patrie.

Et peut-être t'efiforces-tu De discréditer les Sardes.

Tu épuises ta bourse,

Mais au retour tu rapportes

Une palme sur la poitrine,

Une clef sur le dos.

Pour faire ton chemin à la cour

Tu as ruiné ta maison,

Et tu as gagné le titre

De traître et d'espion.

Le ciel ne permet pas Que le mal triomphe éternellement

Le système féodal

Ne peut durer longtemps.

11 faut que cette vente des peuples,

Pour de Fargent, ait un terme.

L'homme, depuis si longtemps, Trompé et dégradé -

Semble vouloir Remonter à son rang.

L'humanité veut Reprendre son antique dignité.

Sardes, réveillez-vous, Suivez votre guide I

Voici l'heure, peuple

De renverser les vieux abus.

A bas les coutumes iniques!

Guerre, guerre à l'égoïsme.

Guerre aux oppresseurs.

Voici l'heure de châtier

Ces petits tyrans qui vous opprîmen ^

Sinon, quelque jour, Vous vous mordrez les doigts.

Maintenant le fil est ourdi C'est à vous de le tisser.

Prenez garde que vos regrets Ne viennent trop tard.

Quand le vent souffle Il faut vanner (i).

Cepoëmen'a pas été écrit dans le tumulte du bivouac, à la veille d'une bataille, par une main blessée, sur un vieux tambour. C'est le pamphlet d'une jaquerie, c'est le manifeste d'une insurrection plutôt qu'uni chant de guerre. Ce n'est pas un hymn.e comme ceux de Tyrtée, un chant d'attaque ou de victoire, comme ceux des Suisses dans leur lutte contre Charles le Téméraire (2). On devine en le lisant que c'est l'œuvre d'un homme de loi; il argumente plutôt qu'il ne s'emporte, et ce n'est que lorsqu'il a épuisé la raison qu'il s'adresse au cœur, à la colère du peuple, qu'il fait appel à son patriotisme, qu'il le stimule au nom de sa misère.

(1) n n'est pas nécessaire pour qu'une poésie soit populaire qu'elle soit anonyme. Il ^ut seulement qu'elle soit adoptée par le peupl^, et qu'au lien d'exprimer un sentiment individuel^ elle exprime un sentiment général, une émotion nationale. Le chant que nous Tenons de traduire est de Manno. Je n'en f connais qu'un texte, celui qui est dans TyndalL The Uland of Sardifùaj 3 toI. 1849, London.

(2) Voyez dans la Revue des J)e%ki>~M<mdes de 1836 les Chants populaires de la Suisse, du Danemark et de la Hollande.

CHANTS POPULAIRES DE LA SARDAIGNE lOT

Si les chants guerriers et les chants religieux ont presque toujours un caractère public, les autres chants populaires de la Sardaîgne ne sortent guère au contraire du cercle des occupations domestiques et des affections intimes. Ils sont comjne l'accompagnement joyeux ou familier des plaisirs, des travaux, des peines de la vie.

Les fêtes champêtres sont fréquentes. La moisson, la vendange, une naissance, un mariage, une foire, tout est occasion de se réunir, de se réjouir, de chanter pour ce peuple simple, ardent, habile à profiter de ràeure présente. Chaque dimanche, au sortir de la messe, on danse sur la place du village. Paysans et paysannes, dans leurs plus beaux atours, se prennent par la main [et improvisent un ballu tundu. S'ils n'ont pas de musicien, ce qui arrive souvent, l'un d'eux entre dans le cercle et dirige la danse p^ soi^ chant, taxH dis que quatre ou cinq de ses compagnons, serrés l'un contre l'autre et la main sur l'épaule, l'accompagnent à voix basse. Aux danses succèdent souvent les chants récités au son de la guitare ou improvisés. Deux bergers se rencontrent, habiles jouteurs dans les luttes poétiques. On se groupe autour d'eux et ils préludent par des dialogues, dans lesquels ils se proposent de dif-

ficiles énigmes et se renvoient comme une balle sonore , soit la même finale de vers, soit la même idée habilement retournée. Puis leur verve s'échauflfant et de nou-

veauxjacteurs entrant en lice, ils abordent de plus vastes

sujets. C'est, comme dans Virgile, Galatée qui fuit vers les saules, désireuse d'être vue. Ce sont les doux propos qu'on lui a dits en la saison des roses et que les vents ont portés à l'oreille des dieux (1). C'est le mauvais œil qui fait périr les jeunes agneaux (2) . Ce sont les plaisirs de la chasse et les prouesses des chevaux rapides. Les uns peignent les charmes de la vie errante parmi les splendeurs d'une belle nature, les autres les ceps chargés de raisins, ou les blés se courbant sous^les caresses du vent, ou les refus cruels de celle qu'ils adorent (3). Et peut-être s'en trouve-t-il aujourd'hui qui, enflammés par le spectacle de la révolution italienne, et faisant succéder dans leur cœur l'image de la patrie à la douce image qui jusqu'alors les avait seule occupés (4), répètent comme un écho ce cri qu'un de leurs ancêtres faisait entendre il y a dix-Jiuit siècles :

(1) O qaoties^ et qtue nobis Galatea locuta est ! Partem aliquam venti divum referatis .ad aures.

(ViRGiL.. Eclog. III.)

(2) Nescio quis teneros oculns mihi fascinât agnos?

(ViRGiL., Eclog, ni.) .

(3) Un' idolu adoresi

Unu marmam amesi Etc.

(Madau.) .

(4) Namque fatebor enim^ dam me Galatea tenebat Nec spes libertatis erat

(ViKGiL., Eclog, I.)

a Allons, allons à Rome chercher la liberté (1) ! » Les applaudissements des' spectateurs sont le prix de la lutte, comme 'autrefois ces coupes de bois sculpté où Tacanthe s'enroulait mollement, où le lierre mariait ses feuilles à celles de la vigne (2). Mais, slls sont la récompense, ils ne sont pas la condition nécessaire de l'inspiration. Et plus d'une fois, dans le Logudoro, au milieu des campagnes solitaires, un de ces poëtes rustiques, s'accompagnant avec le chalumeau qui a gardé le doux nom latin d'àena, a confié à l'un de ses compagnons ou aux échos des forêts les beautés de sa maîtresse (3). Plus souvent encore, la nuit, caché dans l'ombre et connu d'elle Jseule, il a chanté pour elle. Car, les nobles senoras n'ont pas le privilège des séré-

Et quœ tantft fuit Komam tibi oausa videndi ?

TiTYB.

Libertas!

(ViBOiL., Eolog, I.)

(2) Poonla ponam. . . .

Lenta qaibus tomo faoiU superaddîta vitis DiffiiBos hedera veBtit paUente Corymboe,

Et moUi circùm'est ansas amplexus acantho.

(YiKGiL., Eolog. m.)

(3) Formosam resonare dooes AmarîUyda sllvas^

SylTOstremqae tenui musam meditaris amena»

(ViBOiL. Eclog, I).

(Dans le Logudoro, le chalumeau s'appelle aena ou ena).

Compulerant que grèges Corydon et Tyrcis in unum

Ambo florentes setatibus, arcades ambo Et cantare pares et respondere paiati.

(ViBoiL., Echg. yn).

110 CHANTS POPULAIKES

nades. Ce n'est pas seulement dans les villes que les galants viennent à Theure de Romeo et de Juliette, soupirer sous le balcon de leurs belles et échanger avec elles, à défaut d'un regard, un mot, une fleur, une promesse. Le filles de pêcheurs et les contadines ont aussi leurs soupirants, leurs rendez- vous et leurs chantres, et plus d'une, à son humble fenêtre, par un rayon dé lune, entend résonner à son oreille de tendres accents :

Si tu dors encore,

Plongée en des songes riants,

A ce chant,

Réveille-toi, Réveille-toi à ma voix.

ma belle fleur épanouie.

Écoute la chanson

Que je suis venu te dire.

En compagnie de Tamour,

Audacieusement je suis venu

T'éveiller cettef nuit.

A mon chant réveille-toi,

vierge si belle et si graciètisé,

vierge si belle et si gracieuse.

Un instant de répit, ô sommeil !

Maintenant qu'amour est ici, Ne la laisse point se rendormir.

Elle a déjà dormi assez.

Laisse-la écouter Ma voix.

6 joie ! ô bonheur l A ma voix réveille-tôi!

A ma voix réveille-tôî !

vierge rare, ,

Pins pare que Tor,

DE LA SARDAIGNE lU

ËTcoute-moi.

Le chant que disent mes lètifeft, , C^tt mon cœur qui rias^i»û.

Tu me crois; j'en suis certain.

Écoute avec joie Mon chant, ma voit,

Mon chant, ma voix.

Pensées de son âme

LaisseZ'la m'écoutar,

Ne la troublez pas*

De tout soin,

De tout souci

Délivrez-la.

vierge, si tu dors,

A mon chant réveille-toi,

A mon chant réveiUe-tôf.

Adieu, belle aurore, Repose heureuse Et pardonne un fâcheux.

Sommeil, si tu veux Encore la bercer Prends-la dans tes bras, J'ai assez chanté* Adieu, belle aurore, Et pardonne un Hchêux Et pardonne un fftchaux (i).

n n'est pas de nuit où, sans souci des dormeurs, de semblables sérénades n'éclatent dans les rues des villages et des villes, ardentes comme lé désir, tremblantes comme l'incertitude, confiantes comme le bonheur. Cent fois je les ai maudites. La musique m'en semblait monotone et criarde, et je n'entendais pas les paroles. Je n'étais pas amonreuit. Pour les amoupêuit,

(1) Spano. Canzoni profane^ LXXI, 270.

elles sont pleines d'une harmonie enchanteresse ; car elles ne sont que l'écho du poëme qu'ils portent dans leur cœur (1). Et les jeunes signorine qui, au théâtre, écoutent Rossini d'une oreille indiflférente et distraite, souvent se pâment à les entendre. Sous le son brutal ou vulgaire de la cornemuse ou de la guitare, elles ne distinguent que la voix de leur amant, et toutes palpitantes, elles paraissent à leur balcon pour lui faire un signe, pour encourager d'un baiser ses espérances. Ah ! les belles nuits, fussent-elles sans étoiles; et comme on les envie, ces heureux, lorsqu'on passe solitaire auprès d'eux, pour aller retrouver à l'auberge sa chambre triste et nue. Ils croient, ils se confient; ils n'ont pas encore entendu parmi leurs illusions le ricanement amer de la destinée.

De plus sérieuses préoccupations ont parfois leur écho dans les chansons. La question de la propriété, qui divise tant d'esprits dans l'île et qui est un obstacle si puissant au progrès, s'y agite à l'occasion, et les pâtres nomades de la Gallura, qui prétendent sur toutes les terres un droit de pâture et qui ont chassé par leurs violences Tagriculture de leurs districts montagneux, se montrent aussi hardis en théorie qu'en pratique :

— « Dis-moi, s'écrie l'un d'eux, dis-moi, Pierre d'Achena.... si je n'ai pas de quoi manger et que Je trouve de quoi prendre, dois-je prendre ce qui est à autrui?

(1) « n cantar che neU' anima si aente. »

D£ LA SARDAIGNi: 113

ff — Si tu veux m'en croire, quand tu n'as pas de quoi manger et que tu trouves de quoi prendre, tu es bien fou si tu ne prends. ,

ff -. Tes conseils sont bons : pourtant je me trouve embarrassé... Ce que j'aurai pris, serai-je tenu de le rendre?

c — Non, tu jeûneras beaucoup pour te mettre en règle. Tu es bien sot si tu ne vois que dans la nécessité tous les biens sont communs, »

Il n'est pas de sujet que les vicissitudes variées de chaque destinée, ou le caprice individuel, n'introduisent dans la chanson. Un jour, ce sera quelque fils de pêcheur qui, entraîné par une vague ambition, s'est mis à courir le monde, et qui, revenant pauvre et dénué, raconte, le dimanche, après boire, à ses anciens compagnons, les misères de sa triste odyssée. Tous fêtent le hardi voyageur et s'empressent autour de lui. On est d'autant plus avide d'entendre ses récits^ que la vie commune est' plus exempte d'aventures. Quand chacun se contente si aisément de la fortune présente et se fatigue si peu pour l'accroître, quand l'amour, le soleil, la nature, suffisent au bonheur, quand on préfère à la richesse le repos et à l'effort la jouissance, n'est-ce pas un spectacle piquant par le contraste et satisfaisant pour l'orgueil, que celui d'un malheureux qui, de ses pérégrinations lointaines, n'a rapporté, au lieu de trésors, qu'un peu de sagesse et beaucoup de déceptions ?

J'ai cherché la fortune (1)

(1) Spano. C<xnz, profane ^ XIX, p. 82.

Sur terre et sur mer;

Mais nulle part encore *

Je ne Fai pu rencontrer.

Sur une galère

J'ai parcouru les mers;

Mais nulle part je n'ai trouvé

Une espérance de fortune.

Nulle part elle n'a

Brillé pour moi.

Je suis allé à Gènes

A Palma, à Florence et plus loin encore; Mais la Fortune se tient cachée.

Elle n'existe plus nulle part.

Avec patience, Au logis Je dois rentrer.

J'ai été en Orient.

Mais je n'ai pas eu Un seul instant D'heureuse fortune»

J'ai été en Occident.

Mais là pas plus qu'ailleurs Je n'ai trouvé la fortune.

Pour le moment, Il ne me sert à rien De chercher.

J'ai été en Toscane,

En Germanie, dans la Gaule,

Dans l'Italie

Florentine et pisane.

Que m'importe maintenant

D'aller PU (le vpnirî

J'ai parcouru Tout rÉtat-Romaiaot la CaUbro

DE LA SABDAIGNE 115

• Mais la Fortune est prisonnière Et foi de vrai chrétien, - Je puis jurer qu'il ne sert à rien,

Pour la chercher, De se mettre en quête dès le matin.

La chanson, au lieu de naître en pleine solitude ou sur la place publique, éclot parfois dans une société étroite et choisie. Figurez-vous une de ces maisons féodales restées fidèles aux idées d'autrefois. Elles sont nombreuses en Sardaigne. Car, pour la Sardaigne, autrefois, c'était hier. L'ancien régime y subsistait en 1840, et il n'y a pas cinquante ans que la loi y défendait les mariages entre nobles et bourgeois ; l'égalité, si récente dans le code, n'a guère pénétré dans les mœurs. Quelques gentilshommes, au retour de la chasse, font cercle sur la terrasse de la villa, parmi les orangers en fleurs, autour d'un charmant essaim de jolies femmes. On chante, on cause, on devise. Une vraie soirée du Décaméron. L'esprit circule, et la joie, et la raillerie innocente. Une des plus jeunes filles du groupe attire surtout les regards et les propos piquants. C'est une noble signorina sur laquelle je ne sais quel manant enrichi dans le négoce et gonflé de prétentions a osé lever les yeux. Chacun la félicite et la plaisante sur sa conquête. Elle supporte patiemment d'abord le teu croisé de ces attaques. Mais enfin, piquée, elle ri-» poste à son tour, et frémissante, effeuillant, d'une main fine et Wa^olie, la br^^nobe d'un pauvre myrte qu'elle Tient di eainir, elle dit I^ chanson (}ue lui a inspirée la

Ii6 CHANTS POPULAIRES

nuit. L*aUégori6 a trop de charmes pour ne pas faire pardonner un peu de vanité. Si la jeune fllle était moins fière, serait-elle aussi distinguée ?

Un insolent oiseau des champs (i) Ayant rencontré une hirondelle, lui dit :

Salut Aimable hirondelle, Pardonne la liberté Que j'ose prendre De t'interroger.

Tu ne vis pas, comme moi,

Dans la retraite, et dans ta vie vagabonde Tu vas tour à tour chercher fortune Dans chaque partie du monde.

Curieuse, Tu visites les rivages, les vallées, les montagnes ;

Gonmie le fameux Ulysse Tu abordes aux plages les plus lointaines,

Toujours errante De terre en terre et de mer en mer, Di^utant au vent Tes ailes infatigables,

Avide de connaître Les lois et les mœurs de chaque peuple.

Pour moi, j'ai encore peu couru,

Je ne me suis pas risqué

A mettre le pied hors du nid.

Je ne me suis guère soucié de voir du pays.

Mais tu dois savoir Que si je voulais sortir.

Je serais bien accueilli du monde.

Car j'ai dans Télite de la société Des oncles, des neveux, des parents.

(1) Spano. Canz, profane, III, p.*23.

Dis-moi donc, Hirondelle charmante, As-tu Yu quelqu'un des miens?

Je te serai reconnaissante Si tu m'en donnes des nouvelles.

Le rossignol est-il en vie ? chante-t-il encore? Est-il en bonne santé? le connais-tu? où est sa demeure?

— Il est gai et bien portant, Répond rhirondelle,

Il est dans la belle Italie Où, méditant dans la solitude, Il Jouit des charmes du printemps.

En foule, On va écouter

Ses chants, dont l'harmonie Est une merveille.

— Ah I belle hirondelle, quelle joie !

Le rossignol est mon cousin.

Connais-tu le canari?

— Je le connais, ce chanteur harmonieux.

Cet oiseau précieux.

Dont les airs sont si gais, si variés.

Dont le goût si pur

Et le gosier sonore

Pourraient le disputer avec bonheur

A ton cousin le rossignol.

— Ah ! combien je m'en réjouis, en vérité ;

Le canari est mon neveu, l'enfant de mon frère.

Connais-tu le paon?

— Le paon en beauté L'emporte sur toute la gent ailée, Il est tout vêtu de soie

Et ressemble beaucoup Au grand-vizir en turban.

Ses belles plumes

Si précieuses Sont recherchées dans tout l'Orient.

IIB CHANTS POPULAIRES

— Je te remercie de ces nouvelles,

Vive mon oncle le marquis, le seigneur paon!

Et le chardonneret, que t'en semble?

— Il est, dit rhirondelle, Charmant et gracieux.

Quand dans les champs il se montre

Enflammé d'amour,

Toutes les fleurs s' entrebaisent;

La beauté et la joie

Lui font cortège.

— Je te serai obligé jusqu'à la mort.

Le chardonneret est aussi mon neveu, l'enfant de ma sœur.

L'hirondelle curieuse

De savoir Quel était l'heureux oiseau

Allié ainsi A la plus haute noblesse De la gent empennée, Pleine de modestie et de respect, Lui dit : Et toi, qui es-tu ?

— Viens-tu de naître.

Pour m'adresser une question si hardie?

Eh quoi! tu ne sais qui je suis?

Pourtant je suis connu Dans tout l'univers.

II n'y a vallée ni montagne Climat ni horizon, Soldat ou marchand, D'Occident en Orient, De Moscou en Barbarie, Qui n'ait entendu nota voix:.

Sache que je suis le coucou, Le chant même et l'harmoaie î

L'hirondelle étonnée

Le regarde en face et lui dit :

Quand tu me parlais

Du canari et du paon,

Je me figurais Que tu devais être quelque grand seigneur

Né dans les grandeurs.

Mais je vois maintenant Que tu es un arrogant fanfaron.

A la voix ridicule, Au plumage disgracieux, un vrai rustre! .

Tour à tour gracieux ou sévères, les chants domestiques sont aussi variés que les sentiments du cœur humain. Il n'y a pas de circonstance dans la vie qui n'en fasse éclore, comme il n'y a pas de coin dans la nature qui n'ait sa fleur. Us tempèrent la tristesse en lui donnant un charme sévère, en lui ôtant son âpre aiguillon. Ils ajoutent au bonheur l'attrait de la poésie. Ils sont le parfum de ces existences modestes dont les joies intimes sont les seules joies.

Au milieu de leur infinie diversité, ceux qui caractérisent plus particulièrement le génie sarde, sont les chants d'amour, lès idylles, lesiWnm'ûw et les Attitidos, c'est-à-dire les chants du berceau et ceux de la tombe.

En France, c'est à peine si on ose être amoureux ; on n'ose pas du tout le paraître. Il est convenu dans le monde que, lorsqu'on n'est plus écolier, éprouver au cœur un sentiment vif, profojid, dominateur, qui le remplisse tout entier, c'est se montrer à la fois faible et ridicule. Par crainte des quolibets, on dissimule ses passions si on ne les étouffe pas, et on se diminue pour se mettre au niveau de l'indîfiérence èommune. Notre société, d'ailleurs, telle- que l'ont faite la révolution et le code civil, n'est guère propice aux amours. Les carrières sont si encombrées, le besoin de se faire jour tourmente tant d'esprits, l'ambition est si générale, la nécessité du travail s'impose si durement à tout le moncfe, que la jeunesse n'a plus le loisir d'écouter son cœur et de se laisser vivre. Un de nos historiens les • plus érudits, qui est aussi) un de nos plus spirituels voyageurs, a dit quelque part :

.... Je voulais aimer, vivre,

Maintenant je n*ai plus le temps ; je fais un livre (()•

(1) J.-J. Ampère. —Un autre poëte a dît :

Ah! chercher sans trouver et suer sur un livre,

Travailler, oublier d'être heureux et de vivre ;

Ne pas avoir une heure à dormir au soleil,

A courir dans les bois sans arrière-pensée ;

Gémir d'une minute au plaisir dépensée

Et faner dans sa fleur son beau printemps vermeil!

Chacun en est là, chacun a son livre, son nom, sa fortune à faire.. L'amour, parmi tant de^soucis absorbants, ne peut naître. S'il naît, il est un obstacle plus souvent qu'un moyen, et on le brise pour marcher en avant. Il n'est plus la passion souveraine, il a perdu son sceptre et ses sujets; et il n'y a plus que ceux qui ne calculent pas, quelques oisifs, quelques rêveurs, quelques pauvres, car les riches calculent, qui aient la folie d'être amoureux.

Il n'en était point ainsi sous l'ancien régime. Comme on avait son avenir réglé par sa naissance, on pouvait donner une plus libre carrière à ses penchants. Dans le silence des autres passions, celles du cœur gardaient leur empire. Les sentiments n'étaient point dominés par les affaires. La délie et la Princesselde Clèves faisaient, pendant un demi-siècle, l'entretien des honnêtes gens, et les amours royales occupaient l'avantscène de l'histoire. L'Italie a gardé quelque chose de ces vieilles mœurs. Elle qui, dans sa longue vie agitée, a passé par tant d'illusions et de désenchantements, ne s'est jamais désenchantée de l'amour. L'amour y est encore un sentiment avoué et respecté. On n'en est pas honteux, parce qu'on n'en est pas raillé. Et qu'il soit passion, caprice ou libertinage, on n'en fait point mystère ; car le monde y a pour la tendresse d'âme autant d'indulgence et de sympathie que pour les entraînements des sens i

Sauf la jalousie, l'amour n'est nulle part plus italien qu'en Sardaigne.

DE LA 5A£DJL>^XE tS

Dans Ia nord* les pus: ^ns prennent sovrent «ne allora nmiaiieaqiie. EUes se dêrv>aleni lentement. sVinbananent dans leim sempoleis, se complaisent dans le spectacle qu'elles se d>*men« à elles^m^mes^ et semblent jouir des délais mêmes qui les entrarent. Uamour a quelque chose de mélancolique et d^anendri. Il accepte la dooleur aTec une douce résignation, et couserve, "jusque dans le bonheur, une Tague dén^uice de Tavenir, D se plonge volontiers dans Tinfini de ses rêves, et parfois s'y absorlie. A peine sort-il de Tàme pour prendre pied sur la terne, comme ces fleurs pâles qui flottent à la surface des eaux, et s y baignent, et s y noient, n'ayant pas la force de chercher la lumière et répanouissement. Rien de semblable en Sardaigne. On n'y trouve guère la passion étoufiee, rêveuse, qui redouble et s'affermit dans les luttes qu'elle soutient contre elle-*mème, ce drame si terrible pour un jeune cœur qu'il le fait parfois palpiter jusqu'à l'étouffer ! On y trouve plus souvent l'amour irrésistible et soudain, tel que l'antiquité nous le peint, sous les traits d'an bel enfantnu, venant s'asseoir, au foyer, sur les genoux des jeunes filles, se faisant doucement bercer et caresser par elles, et leur laissant, au départ, une plaie incurable au cœur. L'amour a conservé quelque chose de païen. Il est plein d'emportement et de fougue. Il a ce mélangé d'ardeur et de simplicité qui est propre aux races méridionales, lorsqu'elles ne sont pas énervées par la jouissance. Il associe, dans une chaste union, l'âme et les sens. Il est pur sans être immatériel, pudi»

que sans praderie» à la fois ailé et terrestre» tel qu*il jaillit du cœur de rhomme, lorsque rhomme est encore près de la nature, et que les corruptions de la société et ses hypocrisies ne Font pas réduit à l'alternative qne lui laisse Pascal de faire l'ange ou la bête. Il ne retranche rien des instincts de la nature. Il ne repousse pas la volupté. Il se contente de la sanctifier par l'innocence. II ne tombe pas dans le matérialisme' et ne s'évapore pas dans le mysticisme. Encore moins alliet*il ces deux tendances eitrêmes qui font si souvent bon ménage ensemble, l'âme planant dans la nue pendant que le corps se traîne dans la fange. II n'est point larmoyant. S'il se plaint, ce n'est pas pour prendre une attitude ou pour se donner en spectacle, c'est pour attendrir et pour triompher. Souvent profond et plutôt sérieux que gai, il s'avoue sans honte comme ces jeunes filles du cap Supérieur (1), qui, sous leur chemi* sette collante, montrent à demi leur gorge nue et ne sont point embarrassées d'être belles.

Les chants d'amour tiennent une grande place dans la poésie populaire des Sardes, parce que l'amour tient aussi une grande place dans leur vie. Ils ne sont pas au premier rang par le mérite, et ne peuvent pas prétendre, comme dans l'œuvre des troubadours, à une sorte de suprématie sur les autres genres (2) ; mais ils sont de

(1) Cest le nom de la partie septentrionale de la Sardaigne.

(2) On sait qne dans les poésies des troubadours, toutes les chansons qui n'étaient pas des chants d^amour, prenaient le nom de sirvenUs (snbor* données^ inférieures).

beaucoup les plus nombreux. On y trouvera, j'espère, l'amour, tel que j'ai essayé de le peindre, toutefois avec ane nuance plus triste et plus mélancolique qu'il ne Test dans la réalité. Car l'amour ne parle guère quand il est heureux. Il se suffit alors à lui-même. Il parle surtout quand il sollicite ou qu'il accuse, quand il n'est pas encore écouté ou qu'il ne l'est plus, avant le triomphe ou après le désenchantement, quand il est inquiet, impatient et malheureux.

A l'âge où le cœur s'éveille et où tous ses rêves se tournent vers l'amour, comme la fleur avant d'éclore se tourne vers le soleil, la jeune flUe que l'inconnu tourmente, interroge avec anxiété la nature sur le mystère de sa destinée. La forêt qui frémit sous le vent, l'étoile qui resplendit au ciel, le rayon de lune qui tremble sur la mousse, la fontaine qui, goutte à goutte, suinte de la montagne, tout lui parle, tout lui répond, tout devient pour elle un appel à ses sens, un écho de ses désirs. Elle cueille une fleur et, un à un, elle en efieuille les pétales sans se lasser jamais, jusqu'à ce que le dernier lui dise le mot attendu : « amour et bonheur. » Elle entend la fauvette chanter sous les feuilles, et sa poitrine se gonfle et elle songe, elle aussi, à son nid. Puis, quand les derniers bruits du jour se sont éteints, quand la campagne se couvre d'une ombre bleuâtre, assise à sa fenêtre ou seule sous la treille épaisse, elle interroge

126 CHANTS POPULUBES

encore le silence qui TenTiroune et elle repond ainai aux derniers cris du ooucou :

Coucou au chant si parfait, Vois ma tristesse.

Beau coucou, dis-moi Qui j'épouserai?

Toi dont l'instinct

Est si sûr, Beau coucou, dis-moi

Franchement Ce que sera mon époux?

Ne me refuse pas.

Coucou au chant si gai.

Donne-moi quelque indice; Dis-moi s'il sera pauvre ou riche.

Imprudent ou discret.

Et si durement J'en serai traitée?

Coucou, mon Sevîn,

Rassure-moi; Dis-moi dans ton langage.

S'il sera beau ou laid.

Celui qui me persuadera ?

Musicien du printemps,

Dis-moi S'il sera de bonne condition,

Veuf ou garçon

Avocat ou • lettré?

Coucou AU cbftnl si parfait^ Voii ma ivUiom^

m LA SABDÂIGNE 127

Dis-moi, beau coucou, Qui j'épouserai (1)?

Elle flatte ce pauvre oiseau au chant monotone pour qu'il la flatte à son tour, et quand elle a fini son dernier refrain, elle est à demi heureuse, heureuse de tout le bonheur qu'elle imagine, heureuse de tous les maux qu'elle ignore, Mais ce bonheur inquiet et vague bientôt ne lui suffira plus. Elle n'est pas fille, soyez-en sûre, à se complaire longtemps dans la région des rêves, et déjà son charme ingénu et sa grâce adolescente, et son regard plein à la fois de rayonnement et de trouble, ont éveillé les admirations et fait battre les cœurs. Car elle est belle : « Amour et laideur ne vont point ensemble (2) , » surtout en poésie :

Ses cheveux dorés

Sont comme un diadème.

Son front serein, Délicieux, aimable, Respire la gaité.

Ses yeux si vifs, Si expressifs, sont à la fois Doux et fiers.

Sa bouche charmante

Est comme une rose deo^-éclose ;

(1) Spano. Cang. prof,, VHI, p. 44.

Partout rhomme aegocîe l'oiseau h ses amours. La jeune Sarde inter« ^gB le cM)uoou; pins tard eUo oanfter» ses peines et iea meseagee à la oo« lombe.^Pani m obftnt populaiie du Daaomnk» m XQf^gnol y'mt ftnnonoeir k un amant la mort de sa ma)tres8e«

(?) FlAtOD; d(mi le Bm^wu

Si douce en ses paroles, si gracieuseï Si aimable, si amoureuse, *

Si tendre.

Et qu'on aimerait tant

A baiser I

Je ne dis rien de sa gorge

Enchanteresse,

Délices de l'amour.

Doux charme du regard, Qui fait rêver sur terre le paradis.

Elle a la taille noble

Droite et si mince

Qu'une bague lui servirait de ceinture.

Elle a l'air d'une grande dame,

Des doigts d'ivoire

Et un doux parler (1).

Tous ceux qui la voient restent sous le charme et emportent ses traits en leur souvenir pour en rêver. Se croient-ils poëtes, ils chantent sa beauté. Leurs vers, souvent gracieux et faciles, plus souvent encore ternes et incolores, n'ont pas toujours beaucoup de saveur pour les lettrés, mais ils en ont assez pour plaire à celle dont ils font réloge :

• Tu es la plus belle d'entre les roses.

Tu es la lune brillant dans la campagne.

Tu es la voile qui s'enfle au vent sur les mers,

Tu es l'œillet dans son bouton, Tu es le soleil à son aurore.

(1) Poet, Tmp. 150.

Tu es la joie de qui te voit,

Tu feras le bonheur de qui t'aura pour amante,

Tu es à cueillir la branche de jasmin, Tu es à admirer la fleur divine (1).

Sont-ce des jeunes gens plus remplis d'ardeur que de verve poétique, ayant dans [l'âme cet élan impétueux qui précède les premières désillusions ou ce vide qui leur succède, ils ne sont pas seulement éblouis, ils sont vaincus. Ils ont été atteints par un de ces coups d'œil qu'on n'oublie jamais, parce qu'il semble contenir des promesses d'infini bonheur. Ils aiment, et un cri sort de leur cœur :

Tu m'as blessé les yeux, Tu m'as percé le coeur; Le regard que tu m'as lancé Je ne Toublierai plus.

regard pénétrant beauté admirable !

Visage éblouissant,

Radieux soleil!

Il m'a suffi de te voir Pour te donner mon amour,

Mon cœur, Pour me donner à toi tout entier.

Ta seule présence M'a percé le coeur.

Ce que je sens, je n'en sais rien ; Je vis, mais ce n'est plus en moi.

Je mourrais pour toi

(1) Spano. Canz, prof, CI, 353.

IN

Mais sans toi je ne puis vivre, • • • • • •

Je ne puis oublier

Le regard que tu m'as lancé (1).

Ne crions pas à l'hyperbole. Il n'y en a pas pour ces passions soudaines qui éclatent comme la foudre, et qui dès la première heure se déploient avec tout leur emportement. Tous les mpts leur paraissent trop faibles pour traduire leurs ardeurs, et toutes les images restent au-dessous de leur violence. Comment les paroles seraient-elles contenues quand le cœur a la fièvre? Qui pourrait sans efforts exprimer l'inexprimable ? Ces grands cris passionnés sont vrais. Pourtant, tout en les admirant, j'ai plus de confiance dans la durée de l'amour si je le vois plus calme à ses débuts. Lorsque, doucement, il s'insinue dans l'âme, il s'y enracine et s'y enlace plus solidement, et il finit par l'envahir si bien qu'il ne peut plus en être arraché. Plus maître de luimême, il s'exprime alors avec moins d'impétuosité, mais avec une fermeté plus virile. Éclairé par la raison, il lui emprunte quelque chose de son calme et de sa force :

A peine eus-je le bonheur De te voir et de te parler.

Que je fis vœu de t'aimer Toujours jusqu'à la mort.

A peine eus^je senti

Le premier effet de ton regard,

Que seule tu devins

[\) Spauo, Cansoni profane, LXXVllI, p. 3Ô2,

DE LA SâRDAIGNE 131

L'arbitre de mon âme.

Tant est \if le charme Qui brille sur ton visage !

Si doux, si charmant Me semble ton amour !

La liberté dont

J'étais si fier, Depuis ce doux momen( Pour toi, ma chérie, je l'ai perdue,

Doux enchantement Des grâces dont tu brilles !

Depuis lors je ne suis plus Maître de moi-môme ; Depuis, lors mes intérêts Se confondent avec.tes désirs.

Tes charmes font naître De si vifs transports (1) !

Ici le drame se noue, car la passion ne peut rester * longtemps solitaire, et, bien qu'on soit plus heureux de l'amour qu'on ressent que de l'amour qu'on inspire, le bonheur en amour ne commence que le jour où l'^n réussit à se faire écouter. «L'amour est né jumeau (2).» Le premfer souci de l'amant est de savoir comment seront accueillies ses déclarations, comment on répondra à ses sentiments. La jeune fille dont la beauté l'a séduit, consentira-t-elle à guérir la blessure qu'elle

l) Po^t, Tmp, p. 2!^9r

a faite, se laissera-t-elle toucher par la vive tendresse qu'elle inspire, encouragera-t-elle le regard qui la supplie et les désirs qui la convoitent? Elle reste d'abord indifférente. Elle ne voit pas ou elle dédaigne les transports qu'elle excite. L'amour glisse sur elle sans l'échauffer, comme le soleil sur une statue de marbre. L'amant souffre et se plaint, et avec un mélange de crainte, de reproches et d'espérances, « modère » di1>-il,

Modère l'ardeur De ton brillant regard ; Modère-la. Car elle fait Les plus cruelles blessures.

Impose à ton œil De ne se fixer sur personne.

Car ceux que tu fixes Quand tu. veux, tu leur donnes la mort.

Éloigne si tu peux ton regard,

Puisque tu es née pour blesser ;

Puisque tu es née pour blesser • Avec ton regard perçant, Ne fais point tant de victimes ; C'est assez d'une seule.

Pour un seul tu dois avoir des yeux, Pour celui qui n'en a que pour toi ; Tu ne dois avoir d'amour que pour un seul, Pour celui qui sait le mieux t'aimer (i).

Cependant la jeune fille est fière des admirations

■l) PDCS. Trmi). 2n5.

qu'elle éveille, heureuse des hommages assidus qu*ou lui rend. Elle constate avec orgueil l'empire de ses charmes. Elle laisse éclater sa joie. Elle semble émue. L'amant a surpris un sourire sur ses lèvres jusqu'aloijs froides et muettes. Est-ce une promesse, est-ce une agacerie ?

Ce rire dont tu m'accueilles,

Est-ce de l'ironie, Est-ce de la sympathie Est-ce mépris ou faveur?

Est-ce un signe'd'amour,

Part-il du cœur?

Est-il un pur hasard ?

L'amour rend crédule presque autant qu'il rend timide. Comment croire que cet accueil encourageant ne soit qu'une grimace, que ce doux regard ne soit qu'un piège, que ce beau visage ne soit que le masque d'une coquette? Si jeune et si belle, que ferait-elle de sa jeunesse et de sa beauté? N'est-elle point à cet âge où la femme aspire à vivre plus. complètement en vivant dans un autre, où elle sent le besoin de répandre au dehors les dons de son esprit et de son âme, ces trésors d'affection et de dévouement qui surabondent en elle et qui se consument dans l'inaction ? Résistera-telle aux battements de son cœur ? Repoussera-t-elle la voix si douce qui la sollicite ? L'amant puise dans la vivacité de ses désirs un commencement d'espérance ; mais son espérance est courte. Les nuages reparaissent

et, doublement inquiet depuis qu'il a été déçu, il laisse échapper, comme une plainte, l'aveu de son incurable faiblesse ; la plus délicate des flatteries, mais non la plus habile.

Si tu ne veux pas que je le déclare Mes amoureux transports, Ne m'oblige pas toi-môme A toute heure à t'aimer.

Si c'est pour toi une peine mortelle Oue d'écouter mes amoureux propos,

Pourquoi avoir dans tes yeux Tant de charmes.

Des charmes si forts?

Si tu ne veux pas que je montre Mon amoureuse folie, Ne m'oblige pas toi-môme A toute heure à t'aimer.

Si mon atnour te déplaît,

Pourquoi cette amabilité

Qui enchante mes yeux

Plus encore que ta beauté

El me rend amoureux?

Si tu me persécutes

Parce que je lie sais point te haïr.

Ne m'oblige pas toi-même

A toute heure à t'aimer.

Si tu ne veux pas de moi

De paroles d'amour,

Il faut que tu enseignes à mon cœur

A ne plus t'aimer,

A ne plus te chérir.

Si t'aimer, c'est t'outrager,

Ne m'oblige pas toi-même

A toute heure à t'aimer (1).

(1) Poest Tmp,f p. 331.

Ailleurs qu'en Sardaigne, ces stances paraîtraient raffinées (1). Mais le Sarde est comme T Arabe, la simplicité de sa vie ne l'empêche pas de se plaire aujc finesses amoureuses, et s'il savait lire, il emporterait volontiers dans les solitudes de ses montagnes les

poëmes de Marini, comme font les bergers toscans, ou le canzoniere de Petrarca, comme font les brigands corses (2) . Ne nous hâtons pas d'ailleurs de condamner la subtilité en amour; car, souvent, elle n'est que de la délicatesse d'esprit plus voisine qu'on ne croit de la délicatesse du cœur, et elle a le grand avantage de servir de pâture aux amoureux et de leur faire attendre plus patiemment les premiers gages d'amour. Quels seront ces premiers gages ? Tant que l'amoureux n'a rien obtenu, il n'est guère exigeant, il se persuade volontiers que la moindre faveur suffira à le rendre heureux. Il sent confusément que les faveurs s'enchaînent, et que des plus légères aux plus grandes il n'y a qu'une série d'échelons. Il espère qu'aimé un peu, il saura se faire aimer beaucoup. Ne lui dites pas qu'une promesse, moins que cela, une parole, un regard, ce n'est rien. C'est tout. C'est le passage du néant à l'être, c'est la fin de l'indifférence et le commencement de l'amour. Aussi avec quelle ardeur il attend cette première faveur, avec quelle tendresse émue il la sollicite! Comme il sera heureux d'être arraché à l'inquiétude qui le dévore !

(1) J'avoue d'avance que ces stances ne sont pas vraiment populaires. Je m'expliquerai plus loin à ce stget.

(2) TommaseOf Canti toscani, Canti corsi.

A moi qui tant t'adore Montre au moins ton visage Et que tes yeux me disent Ce que tu as dans le cœur.

Pourquoi me maltraiter ainsi, ma très-belle, de mille façons?

Adoucis, û mon trésor bien-aimé,

Ce farouche caractère, Et ne traite pas si durement

(^elui qui tant t'adore.

Je ne t'ai pas beaucoup demandé Je n'ai pas de prétentions trop hautes.

Car je comprends Que je suis né malheureux.

Mais tempère tes rigueurs,

ma gracieuse bien-aimée Et comme preuve d'amour Montre-moi au moins ton visage.

J'ignore la raison Pour laquelle tu me le caches ; Ne sois pas, 6 ma toute belle, Si avare de tes charmes.

Et que tes yeux me disent Pourquoi tu m'évites.

Si c'est pour toi une trop grosse affaire De m'ouvrir franchement ton cœur.

D'une œillade prudente Indique-moi, ô ma toute gracieuse, La raison mystérieuse Que je cherche en vain à deviner; Moi qui tant t'adore

DE LA SARDÂIGNE 137

Dans un muet regard

Je devinerai sans doute

Ce que tu as dans le cœur. (1)

L'amour reste d'abord dans les régions éthérées. Il ne débute pas par le désir, à moins qu'il ne doive s'y réduire, et n'être plus sous un autre nom qu'un vulgaire plaisir. Il ne commence pas par la prose, mais par la poésie. Avant qu'il descende pour ne plus remonter, il plane dans l'azur. Avant que le temps l'altère ou le fortifie en lui donnant un corps, il n'est qu'un pur sentiment, un élan désintéressé, une candide adoration. Avant de rayonner dans tout notre être, il se renferme longtemps dans l'âme. Sous cette forme, il n'est ni moins agité ni moiiis dramatique que sur le terrain des réalités. Il n'est pas pour les amants une source moins vive et moins féconde de joies et de douleur. Mais les émotions qu'il donne sont d'autant plus difficiles à rendre qu'elles sont plus intimes et qu'elles ont moins de relief pour les spectateurs indifférents. Les phases par lesquelles il passe, la prière, la plainte, l'inquiétude, la confiance, l'abattement, le doute, l'espérance, au fond partout les mêmes, ne prennent d'intérêt que par les nuances. Or, les nuances ne sont pas le fait du peuple ; car, quelque subtil qu'il soit, il reste peuple, et son esprit n'a pas assez de facettes pour renvoyer tous les rayons, ni son cœur assez de cordes pour rendre tous les sons. Il est donc naturel que les chants populaires, tant que l'amour en est aux prélu-

(1) Spano. Cans. prof, XII. 62. . .

des, n'en traduisent pas toute l'énergie et toutes les • grâces, et par cela inême qu'ils n'en expriment que les grands aspects, restent un peu monotones. L'amour sentimental n'a pris qu'une fois dans l'histoire, à l'époque de la chevalerie, une forme précise et un relief puissant. Mais ce fut à condition de se renfermer dans les classes élevées de la société, et cela ne pouvait durer longtemps. Car, en cherchant à soumettre à une loi le plus libre des sentiments on en arrête l'expansion, en en faisant une institution on en détruit la spontanéité et la franchise, et en l'enfermant dans un mysticisme sans issue on finit par lui donner pour contre-poids un libertinage sans frein.

Quand l'amant a obtenu ce premier regard qu'il attendait comme un aveu, ne croyez pas que son incertitude cesse. Non, elle reparaît bien vite, soufent d'autant plus poignante qu'elle dure depuis plus longtemps et qu'il s'était bercé d'un espoir plus doux. Il devient alors plus pressant. Un peu de dépit se mêle à sa plainte, il demande que son sort soit fixé. Est-il aimé ou non ? Doit-il se repaître sans fin d'une vaine illusion et sacrifier sa vie à une chimère ?

Dis-moi franchement Quelle place ai-je en ton cœur; Est-il vrai que tu m'aimes Ou ne m'as-tu jamais aimé?

Mon amour pour toi Dure depuis plus d'un an Ou détrompe-moi, Ou réponds à mon amour

DE LA SARDATGNE 139

J'aime mieux un non sincère Qu'un oui décevant.

Dis-moi sans crainte, Dis-moi la vérité.

Si tu ne songes point à me donner

Ton cœur en retour Songe au moins A me rendre le mien.

Je souffre avec joie les ennuis

De mon amoureux esclavage,

Mais je ne puis plus porter seul ma chaîne ;

Aide-moi à la porter

Ou rends-moi ma liberté. (1)

Sa liberté! hélas! quand elle lui sera rendue, il ne tardera pas à la maudire. Car si l'incertitude était pesante, elle avait au moins ses éclaircies, ses illusions et, par conséquent, ses moments heureux. Mais que restera-t-il à Tamant lorsqu'il aura perdu toute espérance ? Rien, excepté son amour, son amour qui le rendra d'autant plus malheureux qu'il en attendait plus de bonheur et qu'il y restera plus Adèle. Il gémira alors, il se laissera aller, comme font les impuissants, à la colère ou au désespoir, et, suivant qu'il se sera heurté à l'indifférence ou au dédain, suiv-ant qu'il sera plus ardent ou plus mélancolique, sa plainte prendra un ton plus acerbe ou plus résigné. Est-il pauvre, n'at-il pour lui que sa jeunesse et son cœur, il s'irritera

(1) Poes, Temp, p. 261.

contre la richesse, il enviera, il maudira l'argent qui pennet d'aimer. Car la fortune en Sardaigne ne perd pas ses droits. Elle donne, comme ailleurs, delà grâce, de la beauté, de l'esprit, des talents. Elle permet aux laides de plaire et aux sots de se faire écouter. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est la chanson :

Un jeune homme est-il riche?

Chacun s'en éprend ; Toutes les jeunes filles Vadorent, Toutes le veulent pour amant.

Le pauvre toujours Est tenu pour un vaurien.

Une jeune'fille est-elle riche ?

Qu'elle soit dartreuse,

Laide, mauvaise et puante,

On la répute belle !

Une fille est-elle pauvre?

Fût-elle jolie, elle passe pour laide, (i)

(l) Spano, Canz. ftrof, LXXVI, p. 279.

D*iin ton plus ému une jeune fiUe toscane se plaint d*être trop pauvre pour être aimée :

Cantin quest' altre che ci l'hanno l'amante ; Son poverella e non ce Pho già io.

{Canti pop. tosc^)

n me semble intéressant de comparer la chanson sarde àceUe que Bums a faite sur le même sujet :

O Tibbie, j*ai vu le jour Où vous n'auriez pas été si prude ; C'est parce je n'ai rien que tous me dédaignez ;

Mais, ma foi I peu m'importe

Un garçon serait le plus beau du monde S'il manque de sale métal jaune

DE LA SARDAIGNE Ul

C'est une consolation pour les malheureux, dans le naufrage de leur amour, que de sauver au moins leur amour-propre. Quelque vaine qu'elle soit, ils se la refusent rarement. Ils se plaignent du monde, des. événements, de la fortune, de tout, excepté d'eux-mêmes. La vanité est la dernière passion qui s'immole. Ont-ils aspiré inutilement à l'amour d'une grande dame, amour si doux et si flatteur ; car l'amant, s'il réussit, s'imagine aisément que son mérite seul a suffi pour combler la distance 'du rang, leur orgueil offensé accuse l'orgueil souvent bien innocent de la patricienne, et les voilà qui s'élèvent avec amertume, quelquefois avec éloquence, contre les inégalités sociales. Vieux et laids, ont-ils, comme Vulcain, été sacrifiés à Mars, au lieu d'acheter un miroir et de se résigner, ils se vengent, vengeance bien impuissante, en rappelant à la belle jeune femme qui ne les a point écoutés, la fragilité de sa beauté et l'inconstance de son bonheur.

Vaisseau fier et superbe N'insulte point à ma fortune, .

Vous jetterez la tête de l'autre côté £t lui répondrez fort sèchement.

OTibbie,.... '

Mais s'il a la réputation d'être riche Vous vous attacherez à lui comme une ronce, Quand même pour le sens ou le savoir n ne serait ^ère supérieur à une vache.

Tibbie,....

Mais Tibbie, la belle, écoutez-moi bien

C'est l'argent de votre papa qui vous fait si charmante Du Diable si personne demanderait votre prix Si vous étiez aussi pauvre que moi.

(Bnms, Poésies écossaises, CIX. Traduction de L. de Wailly. )

Car lu es sujet aussi

Aux écueils, aux tempôtes.

Aujourd'hui avec tes ailes blanches * ' Tu es comme un cygne brillant.

Mais songe que sur mer *

n y a des récifs, des écueils,

Des bancs de sable,

Pour arrôter ta marche rapide.

Tu déploies fièrement tes voiles Parce que tu as le vent favorable ; Mais s'il t'est fidèle aujourd'hui, Il te trahira demain ; Car la mer à toute heure Est inconstante (i).

A côté des obstacles sociaux dont Tamant « se venge par en médire, » il y eu a d'autres dont il ne peut accuser que le sort ou lui-même, et qui lui causent plus de tristesse encore que de colore. L'amour, en effet, ne répond guère à qui le sollicite. Il est capricieux et spontané. La jeune fille dont on aspire à toucher le cœur a souvent l'imagination pleine d'illusions qui l'empêchent de vous voir. Le coucou lui a répondu. Elle a vu, peut-être, passer dans ses rêves un amant idéal, dont vous n'avez pas les^ perfections. Ardente et inquiète elle le cherche à travers les réalités de la vie, souffrant sans doute, mais s'honorant par ces hautes aspirations qui témoignent de sa noblesse encore plus que de sou i^uorauce, Peut-être aussi sou regard a-til été frappé dans une rencontre imprévue, et s'est-ella

dit comme I^ausicaa en voyant débarquer Ulysse : «Puissent les Dieux me donner un semblable époux (1) ! » Peut-être venez-vous trop tard et n'y a-t-il plus de place pQur vous dans son cœur. Que peut faire l'amant ? Il prie, il se plaint. Il sait qu'il n'est point aimé, et cependant il ne perd pas tout espoir, car l'espoir, en amour, ne finit qu'avec l'irrévocable.

Je t'en prie, par pitié,

Ne maltraite point un cœur

Qui s'est donné à toi pour toujours.

Traite-le avec bonté.

Il est docile et bon ;

S'il n'est pas digne d'ôtre aimé,

Il est digne d'être plaint.

Si tu n'en as souci,

De désespoir il mourra.

Ne maltraite point un cœur

Qui s'est donné à toi pour toujours.

A celui qui jusqu'à la mort Sera ton compagnon fidèle, Ne te montre pas cruelle Comme tu le fus autrefois.

Aie pitié d'un cœur Que la passion affolle.

Si tu me laisses abandonne

A mon dur destin, Tu le gais je me consumerai

Bientôt «jans la douleur (^),

(1) Homèro.

(9) Po99, Tmf., p, 891,

fi

La plainte de l'amant à quelquefois un ton moins résigné ; c'est lorsqu'elle compte être écoutée. Car la résignation est toujours proportionnelle à l'impuissance :

Puisque tu vois que ma vie Est entre tes mains, Ingrate, qu'attends^u Pour guérir ma blessure?

Puisque tu sais que toi seule Es le remède à mes maux, Cruelle, pourquoi A me soulager e»>tu si rebelle?

Si tu tardes, la douleur Au tombeau me conduit.

Ingrate qu'attends-tu Pour guérir ma blessure?

Puisque mon salut Est entre tes mains, Pourquoi persistes-tu.

Cruelle, à me tyranniser (1),?

La femme n'a souvent pas d'autre raison d'être cruelle que l'excès d'amour qu'on lui témoigne. Elle aime à jouer avec ses victimes, non pçir méchanceté, par vanité, pour mieux constater son empire. Il lui semble que toutes les faiblesses qu'on a pour elle sont un hommage à sa force, à sa puissance, et que plus on se fait son esclave plus elle est reine.. S'humilier devant son oi:gueîl, c'est renoncer d'avance au succès^

(1) Poes, Temp,y p. 278.

ma belle, pourquoi, sans raison, Me causer tant de douleur?

Serait-:ce parce que dans tes chaînes Solidement tu me tiens?

Pourquoi envers moi Te montres-tu si cruelle?

Serait-ce parce que je suis L'amant aveugle de tes beaux yeux?

Pourquoi au cœur

A chaque instant me faire une blessure?

Serait-ce parce que ma vie

Est toute entre tes mains ?

Pourquoi me tourmenter Jusqu'à me faire mourir?

Serait-ce parce que De tous tes désirs je suis l'esclave (1)?

Jusqu'ici nous n'avons vu de l'amour que ses premiers pas, ses premiers rêves vagues, ses premières aspirations troublées, l'amour solitaire, inquiet, rebuté, se consumant dans des efforts infructueux et dans d'amères incertitudes. Nous rencontrons enfin l'amour souriant, heureux, partagé. Nous sortons de l'ombre pour entrer 'dans la lumière. Nous allons voir grandir et s'épanouir cette fleur qui ne nous est apparue encore que battue par l'orage, sans éclat et sans parfum.

Beaucoup de temps n'est pas nécessaire pour que

(!) Pou, Temp., p. 38.

deux âmes se donnent l'une à l'autre. îl suffit souvent d'une rencontre fortuite et d*un regard échangé. Et le spectacle de ces soudaines hàrtdbtiieâ, de ces muets ravissementSi est un de ceux qui sont le plus doux à contempler et que le ciel envie le plus à la terre. Peut-être les amants n'ont-ils eu encore que de rares entretiens, et cependant ils sentent qu'ils sont en tout d'accord, et ils se composent un avenir à deux plein d'enivrantes espérances. La jeune flUe est radieuse. Elle a échangé ses, songes inquiets contre des songes dorés. Une douce joie rayonne de tous ses traits. Ses yeux et ses lèvres ont un accueil plus souriant (1), son front est à la fois plus serein et plus fier. Elle a quelque chose de plus ferme dans son' attitude, comme si elle avait trouvé un appui pour se fortifier et quelque chose de plus bienveillant dans son abord, comme si elle voulait faire participer tout le monde à son bonheur. Son amour est devenu le centre autour duquel tout roule désormais pour elle, ses désirs, ses projets, jusqu'à ses plus vieilles afiections. Elle ne voit plus qu'à travers sa passion, et plus sa passion est vive, plus le reste lui devient indifférent et lui paraît décoloré. Sa vie lui semble divisée en deux parts, l'une vide et déserte qui vient de finir, et l'autre pleine d'enchantements qui n'a Commencé qu'hier, mais qui durera toujours. Elle n'a confié encore son secret à personne. Elle le tient caché comme un trésor qu'elle craint de per-

(1) « Li occhi e la bocca ridere in un tratto n dit une poésie populaire toscane.

dre, comine une fleur délicate qui se fanerait au moindre souffle. Mais tous ses efforts pour dissimuler ùe servent qu'à là traHir. Ses distractioniâ, les bouffées dé sang qui sou^Veiit montent à son visage et le colorent d'une touchante rougeur, son sein qui parfois se dresse et palpite, comme la tourterelle émue sous la main qui . la retient prisonnière, son air rêveur et distrait, son ^ oreille inattentive, son indifférence aux plaisirs qui l'attiraient le plus autrefois, sa recherche inexpliquée de la solitude, montrent assez qu'elle est amoureuse. Ses compagnes le devinent, car elles le sont comme elle, et lôs voilà qui, heureuses de s'épancher, mutuellement se confient leurs émotions de vierges, leur illusions, leurs espérances. Ce sont des questions et des babils et des complolB sans fin. Le soir, à la promenade, chacune parle à son tour de son amant, en vante la grâce, la beauté, les talents, plus attentive encore aux battements de son propre cœur qu'au récit de ses compagnes (1). Unies par la communauté des sentiments, l'envie ne les divise pas, car c'est le propre de l'amour de n'être occupé que de lui-même, et aucune d'elles n'est jalouse^ parce que chacune met son amant .au-dessus de tous les autres. Elles se bâtissent dans leurs rêves naïfs un avenir enchanté. Elles font et refont - ensemble, sans se lasser, le roman de leur vie. Elles

(l) La sera, per il fresco è on bel cantare ■ Che le ragazze ragionan d^amore.

Una con Paîtra vanno a domandare ; Dic<m t Pavresti visto lo mio amore.

(CatiH popol, forçant.)

deviennent coquettes. Plus flères que jamais d'être belles, elles doutent pour la première fois de leur beauté. Une blanche chemisette plissée, de lourdes chaînes d'or» des bagues étincelantes à tous les doigts,

Des boutons d'orangers dans des cheveux tout noirs (1),

des souliers brodés, des rubans, des robes de couleur éclatante, elles voudraient ajouter à leurs charmes tous ceux de la parure, comme si leurs beaux yeux ne suffisaient pas. La route de la fontaine et les heures de la semaine leur paraissent plus courtes depuis qu'elles ont l'âme remplie par une seule pensée, et pourtant avec quelle impatience elles attendent le dimanche ! Car le dimanche on se rencontre à l'église, on se voit sous l'œil de Dieu, on échange un regard, un sourire, on danse ^ensemble au ballu tundu, on se fiance dans un serrement de main (2), et l'on emporte avec soi du bonheur pour huit jours,

Berger, chevrier, laboureur ou soldat, l'amant, sauf des nuances, passe par les mêmes phases de sentiment. Dans ses rudes travaux et ses courses vagabondes, il ne se trouve plus seul depuis qu'il a son amour au cœur. Bien que séparé d'elle, il s'entretient sans cesse avec sa bien-aimée. Il cueille pour elle les fruits et les fleurs de la vallée, ilpoursuit pour elle le mouflon et le sanglier dans la montagne. Il prend, laisse, reprend,

(1) Sainte-Beuve.

(2) Se serrer la main d'une certaine façon au ballu tundu, équivaut à une promesse de mariage.

baise avec ardeur la médaille bénite qu'elle lui a passée au cou, et dévotement Tadore. Il chante d'une voix émue toutes ses chansons d'amour» vieilles chan-sons qui prennent pour lui un sens tout nouveau. Puis, la nuit venue, lorsque la lune trace une longue voie d'argent sur les lentisques sombres, inquiet et sans sommeil, il saisit son fusil, saute en selle, et court à la maison où repose sa bien-aimée. Et alors, commencent sous le balcon ces entretiens furtifs où si aisément l'on s'oublie,où l'on se dit tant de riens qu'on met au-dessus de tout, où l'on se laisse aller si volontiers aux promesses, aux serments étemels. Â l'aube, l'amant repart, tristement, se retournant à chaque minute, s'arrachant à regret de la fenêtre adorée, emportant dans son âme autant de trouble que de bonheur. Plein d'une impatience juvénile, l'aiguillon de la volupté commence à piquer sa chair. Il sent frémir en lui des désirs brûlants. Les roucoulements ne lui suffisent plus. Il a soif d'embrassementa. H est assiégé de visions ardentes, n ne se contente plus d'être aimé, il aspire à posséder celle qu'il aime. Elle lui a donné son cœur, il veut qu'elle se donne tout entière. Il caresse dans ses rêves les formes les plus charmantes, et, à travers une robe dénouée, il imagine de fermes contours, une blanche poitrine nue, des étreintes passionnées :

Noyé dans les plaisirs, En songe je me suis vu ; Mais les plaisirs du sommeil Sont chagrins au réveil.

150 CHANTS POPIÎLAIKES

Qui me bercent en dormant, Aussitôt que j'ouvre les yeux, Si toqt diig^ait coouqp le yeQtl

Tout ce que je désire

En soage se réalise;

J^ le saisis et je l'embrasse; mais, hé}as !

Ce n'est que mon oreiller que j'embrasse,

Je ne saisis qu'une vaine chimère

Éclose dans mes rôvps.

Si le jour, j'ai vu

Cette aimable polombi;,

La nuit, son ombre

Me vient visiter :

Mais à peine suis-je éveillé,

Plu? rienl...

Elle qui le jour est cruelle,

Sai^s pitié, En songe est un agneau, Douce, aimable et fidèle.

Mais à peine ai-je goûté à ce miel Que le voilà disparu.

Elle qui jamais ne me montre

Ni bonté, ni tendresse,

En songe est si bonne

Qu'à tous mes désirs elle se rend.

Mais au moindre bruit, je ly^'évelll^

Et me voilà chagrin. .

Elle qui si étrangement

Renie toutes ses promesses,

La nuit est la première

A se livrer tout entière.

Mais, hélas! c'est un vain rêvé

Qui ne fait qu'exciter mon ardeur (1).

(1) Spano. Canz, prof,, LVII, 212.

Quelle que soit son impatience et la vivacité de ses rêves, l'amant reste souvent^timide dans ses requêtes. ' Il n'ose peindre à sa bieij-aiinée la fièvre ^^ila dévore. D craint de tout compromettre en osant. Il ne hasarde

d'abord qu'une humble plainte, ui^e vague demande :

Quand viendra le jour

Après lequel mon cœur soupire? ^

Ingrate, quand pourrai-je

Mériter tes faveurs?

Quand viendra cette heure Que tant j'espère et je désire ?

Ne te paraît-il point temps encore De rendre la paix à mon cœur?

Dans la tristesse et l'inquiétude Pourquoi me fais-tu vivre (i)?

Mais, que la jeune flUe se laisse toucher, qu'émue elle-même elle prête l'oreille à la voix de Tamaiït qui la sollicite et à la voix de la passion qui crie en elle, l'amant s'enhardit. Sa bouche ne dit^point tout encore, quoique ses yeux ne laissent rien à deviner ; il demande seulement deux ou trois baisers, sachant bien, s'il n'est pas trop novice, que c'est entre deux baisers qu'il achèvera tout bas sa requête à l'oreille, et que c'est en disant npn qu'on consent :

Pour dire que tu m'aimes Et que tu me portes en ton cour, Quelle est la preuve d'amour Que tu m'as donnée?,

(1) ?Qes. Temp,, p. 141.

i52 CHAN'TS POPULAIRES

Promettre sans donner N'est pas vraiment promettre; Dire n'est rien sans agir.

, Quand tu Qie dis que tu m'f imes.

Pourquoi te croirais<je?

Quelle est la preuve d'amour Que tu m'as donnée ?

S'il est vrai, comme tu Taffirmes, Que tu aies pour moi un véritable amour, Pourquoi me refuser Tes grâces, tes faveurs?

Pour montrer que tu m'as dans le cœur, Donne-moi deux ou trois baisers.

Quelle est la preuve d'amour Que tu m'as donnée?

Les tendres baisers

Sont les messagers du cœur ;

Ils font l'office

D'ambassadeurs fidèles.

Ils sont si doux

Quand ils annoncent l'amour (1) !

Cependant, si l'amant qu'excitent ces doux baisers n'obtient rien au delà, l'amertume se mêle à la vivacité de ses désirs. Ce qu'il a obtenu ne sert qu'à lui faire souhaiter plus ardemment ce qui lui reste à obtenir ; car les faveurs encouragent encore plus qu'elles ne satisfont, et tant qu'elles n'ont pas comblé le désir elles , ne servent qu'à l'attiser :

Jamais pour moi de joie ; Tous mes efforts sont vains.

(1) Poes. 7emp., p. 294.

Quand dans mes bras je pense te tenir, Je ne saisis que du vent.

Jamais pour moi de joie,

Mon amour n*est point payé de retour.

Quand j'aspire à en cueillir

Les fruits, Ton inconstance m'enlève

Toute espérance.

Ainsi se changent en deuil Ma joie et mon bonheur.

Dans tes promesses je trouve Un air de tendresse.

Ce ne sont qu'apparences, Je n'embrasse que du vent ; Mes desseins jamais N'arrivent au dénouement.

Après t'avoir servie, Après m'ôtre engagé à te complaire, Que me reste-t-il?^ Mon amour mal placé Et mon temps perdu.

^ Je passe ma vie

Dans la douleur et dans les larmes (1).

Soupirer, pleurer, n'est pas le dernier mot de tous les amants. Il en est un grand nombre de moins résignés et de plus entreprenants, qui regardent la discrétion comme une maladresse et' qni pensent quo le moyen de ne rien obtenir c'est de peu demander. Aussi demandent-ils beaucoup et avec une familiarité hardie.

Le chemin est si doux, du bonheur au plaisir.

(1) Poes. Temp.j p. 296.

Ils croient que quapd T^mour dit oui la Yert^ ne peut longtemps dire non, qu'on s'ennuie à la fin d'être rosière, et que toutes les femmes Qe font p^ pcientir le proverbe : «Qui est cojuadu esi carrudu (1).» Le berger PaggiolUy quand il improvisait le dialogue suivant entre un amant et sa maîtresse, n'a fait que traduire, dans sa naïveté un peu grossière, une scène qui doit être fréquente en Sardaigne :

Laisse-moi entrer, ma commère.

Mon compère, je ne puis te laisser entrer chez moi.

J'ai grand plaisir à t'entendce, Mais je ne puis te recevoir, Va sans retard où tu dois aller;

Je crains que tu ne me veuilles tromper.

— Non, commère, je ne songe point à te tppfnper,

Je t'en puis faire serment.

— Excuse^moi, mon compère,

Si je ne puis f ouvrir ;

En te voyant entrer chez moi

On pourrait avoir de mauvais soupçons.

— M'as-tu donc trouvé jamais Capable de trahison?

Aie confiance en moi.

Je ne veux que te coqter mes peines.

(1) Voyez le recueil des proverbes sardes de M. le chanoine G. Spano. Proverbioi tardas, Cagliari, 1852.

DB: l^ SAIlDAiaN^ 15$

— Conte-les dp dehors.

Tu viens à une fQ^^v^^^ bei^pp ; Je ne puis t'ouvrir, je suis couchée.

— Que je sois frappé de Dieu

Si je te touche seulement du bout du doigt I

— Si tu ne me toucjjp^,

Je te tiendrai pour un galant homme.

A cette condition, entre, Mon cofnpère, je Vy autQr|»e

D'un ton plus attendri et sous une forme plus poMique, Bums a dit :

— Oh I fais-moi entrer cette seule nuit, Cette seule, seule, seule nuit,

Par pitié pettie seule nuit.

Oh! lève-toi, et fais-nioi!^ntrer, pi^pn cppupj

Tu entends la pluie et le vent d'hiver,

Nulle étoile ne clignotte à travers le grésil qui fouette;

Prends pitié de mes piqds fatigués

Et garantis-moi de la pluie, mon cœur ;

Ohl fais-moi entrer cette seule nuitt

— Oh I ne parlez pas du vent et 4e la plu{e, Ne me reprochez pas mes froids dédains.

Retournez par le chemîn^que vous avez pris, Je ne ypus feret} pas entrer, mon coeur.

La plus rude tempête, aux plus sombres heures, Opi fond sur lé" voyageur égaré, N'est rien auprès de ce qu'endure la malheureuse Qui s'est fiée à l'homme sans foi, mon cœur.

La plus jolie fleur qui ornait la prairie Est maintenant foulée aux pieds comme l-herbe la plus vile.

(1) P(w. Temp,, p. 175.

Que la fille simple profite de la leçon ; Ce sort peut être le sien, mon cœur.

Nous touchona enfin au dénouement. L*amour, soit qu'il ait traversé de longues épreuves, soit qu'il ait parcouru sans effort un chemin semé de roses, Tamour tient enfin sa couronne. Doux spectacle ! Voilà deux âmes qui n'en font plus qu'une, deux volontés dont l'unique souci est maintenant de se céder l'une à l'autre, deux poitrines qui se rapprochent dans un volup-» tueuiC embrassement, deux cœurs qui se fondent dans un baiser brûlant. L'amant se sent plus fort, depuis qu'il a une faiblesse à protéger. Il devient plus pur au contact des délicatesses que sa bien-aimée lui révèle, et sa fierté se tempère de je ne sais quelle grâce féminine. Elle et lui sont plus vertueux depuis qu'ils sont plus heureux, et le monde leur paraît plus beau depuis qu'ils le voient à travers leur passion satisfaite. N'ayant plus rien à se demander l'un à l'autre, ils ne demandent au ciel qu'une chose, c'est que rien ne vienne traverser leur bonheur, et que tous les jours ramènent pour eux, le même échange de tendres confidences, de caresses et de conversations amoureuses. Ils voudraient arrêter le temps, et ils crient aux heures avec le poëte :

Suspendez votre cours.

(1) Burns, Poésies, traduction de Léon de Wailly, XCI et XCII.

Assez de malheureux ici-bas vous implorent;

Coulez, coulez, pour eux; Prenez aVec leurs jours les soins qui les dévorent,

Oubliez les heureux!

Comme le reste du monde leur semble petit devant l'immensité de leur amour ! Comme les intérêts de la vie leurs paraissent bas, des sommets où ils sont montés ! L'amour est un magicien qui transforme tout, et si de toutes les passions c'est lui qui donne le plus de bonheur, c'^st qu'il donne le plus d'illusions et cache le mieux les tristesses de la réalité. Les autres bonheurs sont imparfaits parce qu'ils ne satisfont qu'à quelques-unes des aspirations de l'homme, et laissent toujours un vaste champ ouvert aux désirs. L'amour seul donne un bonheur complet parce qu'il s'empare de l'homme tout entier, concentre sur un point unique toutes ses facultés et toute fon énergie, et rend son âme entière à l'infini. Cette plénitude de l'être, ces ravissements enthousiastes, sont exprimés avec bonheur dans les stances suivantes :

Les plus doux instants de ma vie

Sont ceux que je passe, ô ma belle, à Vadorer.

Les moments les plus heureux, les plus pleins, Sont ceux que je passe, ô bonheur I A adorer tes yeux pleins d'amour.

Peut-être est-ce ainsi qu'au ciel jouissent En face de Dieu les âmes des bienheureux.

En extase devant ta beauté,

Je brûle d'une amoureuse flamme,

Et vers les pliis hautes,' les plus pures sphères, Je sens monter mon âme qui se fond dans un soupir. Eh face d'un astre si beau Le soleil arrêterait sa course.

Plus je t'admire, plus tu m'enchantes Et m'obliges à t'aimer (i).

Quand rameur est si pur, si élevé, si ardent, il n'a nul besoin d'échanger des promesses, de se lier par des serments. Et pourtant il ne se lasse jamais d'en faire, i car il lui semble qu'il ajoute ainsi aux jouissances du i présent celles de l'avenir, et qu'il se donne par avance l'éternité du bonheur, «c Le temps, » dit l'amant. ,

Le temps ne peut plus i

Changer ma destinée.

Fidèle je te garderai Ou sans toi je mourrai.

Gomme un éeueil imm^ble, Invincible à tous les éléments, Uii serinent sacré Me lie jusqu'à la mort.

Que la fortune cruelle Invente pour moi des tourments.

Elle ne changera pas ihbn cœur.

Elle ne changera pas ma destinée (2).

Et sa niaîtrésse répond :

Si tu es constant, je le suis aussi, Et ferme en mes desseins.

Va, toute femme que je suis, Ne crains pas que je change.

(1) Poes. Temp.j p. 263.

(2) Spaao. Canz. prof. LxiU et LXIV, p. 243 et suiv.

Dès ma tendre jeunesse Je t'ai donné mon' cœur, Et pour toi j'ai juré D'endurer et peines et douleurs.

Que la mer s'agite et s'irrite j

Le lien qui nous unit

Tant que Je tivnti restera pur et fort.

A toi seul je consacrerai

Lès années, les mois, les heures.

Si tu es constant, Va, ne^crains pas que je change.

Lfe cœtir ne changé pas, en effet, tant qti'il est si rempli. Il faut qu'il soit déjà détaché pour se mettre en quête d'un nouTel amoiir; Aussi, comme l'ainant dédaigne et comme il plaint les malheureux qui sont réduiti^ à étaler leurs bonnes fortuttes. H sait bien qu'ils n'ont pas trouvé le bbnHétir puisqîtt'ils le cherchent ënbtirë :

Il en est qui dans le nombre de leurs maltresses

Font consister leur bonheur ; Pour moi en aimer une seule Fait tout le mien.

D'une seule je me contente, D'une seule je me rappelle.

Car je n'ai qu'un seul cœur.

Dans le nombre de leurs belles Us mettent leur orgueil, Et moi je mets mon bonheur Dans une seule.

Partout où s'arrête leur regard Leur cœur se pose.

Et moi, hors d'une seule, Je ne sais ce qu'est l'amour. Et je n'ambitionne pas d'autre honneur Que de lui être fidèle (i).

La fidélité, qui est une des formes de la foi, met au cœur une cuirasse d'airain. Tant que Famant a la foi, rhumeur de sa maîtresse lui est douce à supporter. Il vit dans une sphère où nul coup ne peut l'atteindre. A la hauteur où il plane 4es nuages ne montent pas. Il se croit aimé, il aime, n'est-ce point assez ? De quoi se plaindrait-il ? Sa maîtresse a des caprices, elle n'en est que plus charmante. Elle boude, mais elle rachète ses bouderies par de si tendres caresses ! On se brouille, mais c'est pour se raccommoder, et tout raccommodement est un renouvellement d'amour. Les roses sans épines sont aussi sans odeur :

Belle, toutes les injures que tu peux me faire Je les supporterai, hors l'infidélité.

Traite-moi comme tu voudras.

Montre-toi ingrate, montre-toi cruelle,

Invente des tourments, imagine des peines,

Abreuve-moi d'amertume et de fiel.

Pourvu que ni dans tes paroles ni dans tes actes

Tu ne sois ni fausse ni infidèle !

Condamne-moi à un continuel martyre, Imite, surpasse les tyrans,

(1) Poet, Temp», p. 179.

Flagelle-moi durement. Tout de ta main Me sera doux, pourvu que la trahison Tienne toujours éloigné de mon cœur Son âpre aiguillon (1).

On a beau accuser sa maîtresse, l'amant reste sourd. Il sait combien le bonheur fait d'envieux, et combien la beauté fait de jalouses. Il ne veut rien entendre. Il n'a jamais mieux senti la force des liens qui l'enchaînent que depuis qu'il croit qu'on les veut rompre. Son amour trouve une excitation nouvelle dans les obstacles qu'on lui oppose.

Si par leurs méchants propos, Si par leurs outrages

Ils se flattent De te faire abandonner de moi, Ils se trompent ; car à ton amour

Ta douceur m'enchaîne.

Loin de te nuire en mon esprit, Ces méchantes langues Rendent mon amour plus fort, Sinon plus grand (2).

L'amant eût-il des soupçons, il en souffrira cruellement, mais il ne se détachera pas pour cela. Il y a des illusions auxquelles il en coûte trop de renoncer. Quand l'amour est immense, rien n'en guérit. Pour ne rien voir, on aime mieux fermer les yeux.

Les infidélités qu'on t'impute, Je ne veux pas les savoir, car je ne veux pas te quitter. .

(1) Don Gavino Pes.

(2) Poe*. Ternpéi p. 126.

Contre toi, les reproches pleuvent.

On me dit que tu es infidèle, Que de mon bon cœur tu abuses, Que plus je t'aime, plus tu m'es cruelle.

Mais je tiens l'œil et l'oreille fermés A tout ce qui me pourrait rendre Jaloux.

ciel I comment croire jamais Que tu consentes à me tromper?

De tout ce qu'on dit contre toi

On s'oifre à me donner des preuves,

On s'offre à me faire voir, à me faire toucher du doigt

Tes captices anciens et nouveaux ;

Mais je t'aime trop Pour m'exposer à une telle enquôte.

Ce qu'on dit fût-il vrai, Aurais-je le cœur de t'abandonuer ?

Si tu songes à me trahir, ou si tu m'as trahi, C'est pour moi la plus cruelle des morts, Le plus douloureux coup de poignard.

Mieux vaut cent fois ne rien savoir.

Ainsi me conseille l'amour, Complice, hélas I trop facile de mes désirs.

Car je ne puis me lasser de t'aimer (1).

Marot avait répondu de même, lorsqu'on lui disait qu'il était trahi par sa maîtresse :

Je le sais bien, mais point ne veux le croire; Car Je perdrais l'aise que j'ai reçu.

(1) Poes, Temp»t p. 12.

DE LA SARDÂIONË

* L'amour est comme le soleil, il ne peut pas rester au zénith. Une fois à son apogée, il redescend, et l'ombre de plus en plus se mêle à ses rayons. Tous les sentiments qui lui font cortège, et qui autrefois multipliaient ses joies, multiplient alors ses soufifrances, et il n'est pas une puissance dans Tâme, pas une situation dans la société qu'il ne laisse, lorsqu'il meurt, flétrie et désenchantée. Plus son empire est vaste, plus les ruines y sont nombreuses, plus l'histoire de sa décadence est triste et complexe.

Déjà dans l'amour heureux on voit poindre un germe empoisonné, la jalousie. La jalousie à ses débuts n'est guère pour la passion qu'un nouvel aiguillon, une intermittence dans la foi-, qui loin de l'abattre lui fait reprendre haleine et la fortifie. Elle ne détruit pas le bonheur, elle y ajoute, au contraire, un âpre stimulant ;

11 est vrai que l'amour

Est pour le cœur la source de mille peines ;

Mais sans ces peines Il n'est point de bel amour.

La chaîne pèse A l'amant qui la porte ; Mais à qui la porte Elle ne gérait point douce, si elle n'était pesante.

Sans doute c'est une peine Que les soupçons jaloux ; Mais c'est la jalousie Qui de l'amour fait la force, Sans elle l'amour aisément

Devient inconstant (1).

Mais dès que la jalousie prend pied dans Tâme, dès qu'elle devient autre chose qu'un éclair passager, elle cesse d'être goûtée, même des poètes vieillis et blasés. Elle n'est plus un raffinement dans le plaisir, elle est une souffrance, la plus cruelle des souffrances, car elle atteint Thomme à la fois dans ce qu'il a de plus cher et de plus intime, dans son amour et dans son amourpropre. L'amant, double supplice, doute alof s et de luimême et de sa maîtresse. Et plus il fait d'efforts pour ne pas douter d'elle, plus il découvre en elle de perfections nouvelles, plus le trésor qu'il craint de perdre lui paraît précieux, plus il s'y attache et devient malheureux. Non content de souffrir, il fait souffrir les autres. Un sourire, un mot, un silence, un soupir, Tes joies, les peines de sa maîtresse, tout, même ce qui devrait le rassurer, l'inquiète. Il épie, il soupçonne, il accuse, et il finit par être aussi ridicule qu'odieux :

Ingrate, car tu ne mérites

Que trop ce nom,

Dis-moi, comment peux-tu te réjouir, ^

Sachant que si cruellement je soufFre?

Pourquoi te livrer A ces transports de joie, Tandis que je suis à l'agonie?

Moi qui donnerais mu vie Pour te procurer des plaisirs, Quel cœur as-tu, sans moi, De te réjouir?

(1) Pou. Temp, p. 177.

DE LA SARDAIGNE lfi5

Pourquoi ces galanteries Faites sur ta porte, de ton balcon, . Sachant les souffrances, Le trouble, les douleurs De ton amoureux absent?

Peux-tu donc sans moi Goûter tant de joies?

Comment peux-tu, Aux champs comme à la ville, Prendre part à tant de fôtes, Quand jusqu'aux étrangers, En voyant ma tristesse, Sur mon sort s'apitoient (1).

Avoir ainsi des soupçons et ne pas savoir s'y soustraire, accuser -sa maîtresse (2) de parjure et de trahison, lui reprocher son indifférence, ses joies, ses amitiés, être sans cesse en éveil pour découvrir de . nouvelles raisons de se tourmenter, ne pouvoir s'affranchir ni de son amour* ni de ses doutes, sentir sa foi défaillir au moment où l'on comprend qu'elle seule donnerait le bonheur, c'est là une des formes les plus ordinaires de la jalousie. Mais ce n'est pas celle qu'on rencontre le plus souvent en Sardaigne. Chez les Sardes, la jalousie est plus intense, plus absolue. Elle ne s'enferme pas dans l'âme, elle ne s'exhale pas dans des récriminations amères. Violente et muette, elle dédaigne de se plaindre, elle tue. Un soupçon pour ces

(1) Poês. T«mp., p. 62.

(2) J'emploie presque toujonrs ici le mot maîtresse dans le sens d*a< mante, de bien-aimée, dans le sens que lui donnait Joseph de Maistre lorsqu'il écrivait à sa bru : « Soyez la maltresse de Rodolphe, n (Lettres et Opuscules du comte J. de Maistre, 2 vol. in-8**,)

im C1UNTS POPULAIRES

hommes farouches est déjà upe réalité. Us ne le pèsent pas, ils ne le contrôlent pas, ils lui obéissent. Aucun des sentiments ordinaires aux r?ices polies par une civilisation plus avancée ne fait contre-poids à leur imagination fougueuse. Rien ne les modère ni ne les retient. Les traditions et les habitudes au' milieu desquelles ils vivent, les aiguillonnent plutôt qu'elles ne les refrènent, et, tout entiers à leur colère, dès qu'ils se croient outragés, ils ne songent qu'à se venger. Ils se précipitent dans la haine comme ils s'étaient jetés dans l'amour, avec une énergie sauvage. Ils la couvent en secret, longtemps, jusqu'à ce qu'ils trouvent l'occasion de l'assouvir dans le sang, et un beau jour ils font tomber sous leur escopette ou sous leur poignard leur maîtresse pu leur rival. Du mqment qu'ils se copient offensés, ils ne reconnaissent plus de droit à l'offenseur. Ils r0gdrdetaient comme imçi foUe un duel qui laisserait dputôui^e leur vengeance. I^a vie de leur rival leur appartient ; ils la preni^ent sans scrupule. Ils croiraient manquer à leur conscience, ils se déshonoreraient à leurs propresyeux,s'Usn'allaientpasjusqu'au meurtre. Parmi les ^ombreuses vendelte dont la Sardaigne était, est encore le théâtre, les vendette par jalousie sont les plus nombreuses. \jk, Othello n'épargne pas Desdemona, Paolo n'achève pas avec Francesca son e^noureuse lecture, et les côtes empestées de l'île font penser au sort sinistre de la Fia (1). On voit souvent de tendres

(1) Ces deux épisodes du poëme de Dante sont trop connus pour qn*! soit nécessaire d'y renvoj'er.

jeunes filles qui eussent pleuré devant un reproche de leur amant, le tuer sans merci s'il les abandonne, anges de la haine qui deviennent cruelles par excès d'amour.

Il n'y a pas bien d§s années, un bandit célèbre, réfugié dans lés montagnes du Logudoro, avait, dans Tune de ses courses rapides aux villages de la plaine, rencontré une jeune contadine. Séduit par sa beauté, U l'aima, il le lui dit. Antonica vit avec orgueil le cavalier farouche devant qui tremblait tout le pays, implorer d'elle en tremblant un regard, un sourire. Elle se sentait doucement, profondément émiie chaque fois que pour la voir il accourait, risquant sa liberté, sa vip. Elle lui donna son cœur et lui promit sa main. Elle attendait impatiente, mais heureuse, l'heure annoncée du mariage. Tout d'un coup, elle apprend que son amant la trompe. Jl en aime, il va en épouser un^ ^u* tre. Elle lui demande un rendez-vous. Elle le somme de s'expliquer. Lui, hautain et dur, ne dissimule rien. Libre dans ses amours comme dans sa vie, il ne y^ut pas s'enchaîner aujourd'hui à celle qui lui plaisait hier^ N'en est-il pas le maître ? Doit-il sacrifier sa passion nouvelle à ses vieux serments ? Est-ce sa faute si deux beaux yeux le rendent infidèle, et si ses habitudes vagabondes l'ont rendu capricieux? Ace dédain brutal, Antonicane répond ni par des larmes, ni par des prières. Elle n'essaie pas de fléchir un cœur qui ne lui appartient plus ; où l'amour a échoué, elle sait que la pitié serait impuissante. Pâle de rage, elle saisit un pistolet

1()B i:HANTS populaires

et tue l'infidèle. La Sardaigne est pleine de ces aimables furies qui, sous l'empire de la passion, ne connaissent plus de limites à leurs emportements, et plus d'une fois les drames amoureux ont eu jusque dans son histoire un retentissement sinistre (1).

Si violente et si souvent sanglante, on comprend que la jalousie ne prenne plus la poésie pour interprète, et il n'est pas étonnant qu'on trouve si rarement dans les chants populaires des Sardes l'expression d'un ent î ment qui tient tant de place dans leur vie. La poésie abdique où le coup de poignard commence. Il lui reste d'ailleurs sur le terrain des infortunes amoureuses un champ assez vaste à parcourir et celui-là est bien de son domaine, car l'imagination entre toujours pour une grande part dans les souffrances d'amour, quand à elle seule elle ne les crée pas. Les chagrins du départ, les inquiétudes et les langueurs de l'absence, les cruels propos des envieux, les amertumes du délaissement, les noirceurs de la trahison, voilà le thème éternel que chaque peuple, chaque esprit brode à son tour de nuances diverses. Nous retrouvons ce thème dans les chants sardes; s'il n*y est guère rajeuni, il y revêt au moins une forme toujours vive, simple et franche :

Je vais partir. Oh! quelle douleur!

Quelle peine, quel désespoir !

ma belle, il n'est pas vrai Qu'on meure de chagrin.

(1) Voyez dans les hiitoriens sardes, entre autres dans Gaz2ano et dans Manno (livre X), Thistoire du naenrtre dn marquis Laconi €t du marquis Cea (1668).,

DE LA SARDAIGXE 169

Je pars, je vais me consumer dans les pleurs, Loin de tes beaux yeux.

Quel poignard empoisonné Sera ce dernier adieu !

Lorsque dans mon affliction violente, Je suivrai mon chemin, J'aurai sans cesse auprès de moi Mes tristes pensées.

J'aurai devant moi Le doux cortège de tes gracieuses manièros,

De tis caresses amoureuses, Tes beaux traits, tes confidences,

Et ces douces espérances Qui se sont séchées dans leur fleur.

S'il est des amours qui résistent à la séparation, et ^ui, loin de s'affaiblir dans l'isolement, semblent y puiser une force nouvelle, la plupart, il faut l'avouer, n'ont pas assez d'énergie ni de profondeur pour se suffire à eux-mêmes, et loin de l'objet aimé ils cèdent peu à peu à l'oubli, ils se laissent détourner par les intérêts, les affaires, les plaisirs, et finissent par s'éteindre sous le tumulte des distractions et l'invasion des sentiments parasites. Toutefois il faut du temps pour que la séparation amène le détachement. La douleur qu'elle cause ne fait d'abord que stimuler l'amour, le rendre plus ardent et plus tendre. L'amant, au moment où il se voit séparé de sa maîtresse, s'imagine qu'il perd tout point d'appui dans le monde. Il ne trouve plus autour de lui qu'une tristesse immense, celle qu'il porte en son âme. Rien ni personne ne l'attache plus. Tout prend à

ses yeux là teinte lugubre de ses sentiments. Dans ce vide et cet isolement, son amour se double de toutes les souffrances qu'il éprouve, et tous les élans de son cœur le reportent vers celle qui enchantait tout, animait tout pour lui, lui faisait trouver tant de charmes à la vie. Il efface de son souvenir, comme un outrage, les défauts qu'autrefois il reconnaissait en elle. Lui étant plus nécessaire, elle devient pour lui plus parfaite. Il l'appelle, il l'implore, il n'a qu'un désir, se rapprocher d'elle :

Je ne puis souifrir, ô ma belle, De te voir loin de moi.

Pour moi, vivre sans toi Ce n'est pas vivre, c'est mourir.

Gomment veux-tu que mon cœur

Puisse résister

En se voyant séparé

De l'objet de son amour?

A quelle \ie serai-je donc

Condamné, Si de ta beauté je ne puis

Jouir (1).

Non content de se plaindre, l'amant veut être plaint

Soupirs de mon cœur

Allez en ma place,

Et, messagers fidèles,

Visitez l'unique objet de mon amour.

(1) PoM. Temp, p. 290.

DE LA SAEDAIGNË 171

AlleZ| û mes soupirs,

Visiter cet objet chéri,

Dites-lui que je porte en mon ûme

L'idole de ma yie.

mes 30upirs, peignez-lui

Bfa passion en traits de flamme,

Et, messagers fidèles, Visitez Tunique objet de mes amours.

Soupirs pleins d'amour

Tâchez de réunir

Mon cœur à son cœur,

Sinon, toujours inquiet.

Dans la peine je passe et les jours et les heures.

Teiïdres soupirs De mon cœur amoureux.

Sur ses lèvres chéries.

Si on vous le permet, laissez un doux baii^r (1).

Souvent deux amants séparés l'un de l'autre, voient se dresser entre eux des obstacles qui menacent leur amour et qui ne leur laissent plus même la sécurité de l'espérance. Aux chagrins de l'absence s'ajoute alors pour eux la tristesse des pressentiments, l'inquiétude de l'avenir. Ils souffrent doublement, ne se voyant plus et craignant d'être perdus l'un pour l'autre. Et pourtant cette double et amère douleur n'est pas pour eux sans compensation, si elle leur fait mieux comprendre l'étendue de leur amour. Ils souffrent, il est vrai,

(1) Poésie Tempiesij pag. 274.

172 CHANTS POPULAIREÎ?

d'autant plus qu'ils s'aiment davantage ; mais peutêtre s'aiment-ils un peu plus depuis qu'ils souffrent l'un pour l'autre. Pour s'aimer beaucoup, en effet, il faut avoir pleuré ensemble. Le lien le plus fort entre deux cœurs généreux est celui du mutuel sacrifice, et la passion la plus durable est celle qui a été cimentée par les larmes ;

ma belle ! ne pouvant t'aller voir, Je t'envoie une colombe messagère,

Elle te portera fidèlement Les soupirs où sans cesse je mo plonge ; Elle te dira dans quel tourment Ma vie tout entière se passe, Et que, fidèle à mes vœux, Jamais je ne t'oublie.

Mais, je t'en prip, ne te chagrine pas, Notre sort peut changer.

Pour moi j'espère; j'ai vu l'ant de fois la fortune tourner,

Et la tristesse, l'affliction Se changer en fête, en bonheur.

Je ne m'abandonne pas, Tout battu et persécuté Que je sois par le destin.

D'ailleurs, toujours et tpujours Tu seras la seule que j'aimerai.

Ah! voici ma colombe intelligente,

Elle vient, elle me dit :

« Ton amante est belle et bien portante ;

« Elle a pour toi un amour sincère ; « Elle gémit d'être séparée de toi. »

Je ne regrette pas les chagrins que me coûte Mon amour, ô mon olive verte (1).

Puisque tu es constante et disposée

A m'aîmer toujours, Nulle anxiété ne trouble plus Ma paix; tu m'as rendu la vie. ^

Pourtant c'est une douleur, une peine pour moi, De ne pouvoir échanger avec toi un regard, Avec toi, ma rose charmante Que je porte sans cesse en mon cœur.

La séparation vraiment cruelle est celle qui se complique d'abandon et de trahison ; car elle ne sépare pas seulement les amants, elle sépare les âmes, et met entre elles un infranchissable abîme. Tant que l'amant avait à lutter contre des obstacles, il était soutenu par l'espoir et par la nécessité de l'action. Obligé de déployer son énergie, ses ressources, il échappait par moment à la préoccupation de son mal, qui d'autant se trouvait diminué. Mais maintenant délaissé, trahi, ne pouvant qu'accuser sa destinée et ne pouvant plus la changer, sa douleur est sans bornes parce qu'elle est sans diversion. Poursuivi par l'obsession des souvenirs heureux, il cherche en vain l'oubli. C'est justement quand on le cherche qu'on ne le trouve pas. Car le chercher c'est

(1) Cette comparaison est fréquente dans les chants populaires de la Toscane.

(2) Spano, Cans. prof. LUI, p. 19».

s'occuper encore des pensées dont on Tondrait s'affranchir. L'oubli d'ailleurs que le temps seul amène, quand il l'amène, les vrais amants n'en veulent pas. Le chagrin est pour eux un fruit amer auquel ils ne peuvent plus renoncer, qu'ils savourent avec une âpre volupté . Il devient pour eux une passion qui, comme les autres passions, ne meurt que d'épuisement et ne finit qu'avec leur amour. L'âme ne se console guère que quand elle a touché le fond de la douleur ; car, c'est là seulement qu'elle trouve un point d'appui pour reprendre son essor. Elle remonte alors, ne pouvant plus descendre, semblable au plongeur qui a besoin d'aller au fond du lac pour y prendre l'élan qui le ramène à la surface.

L'expression de la douleur Varie avec les situations et les caractères. La femme abandonnée mêle à ses imprécations un dernier effort de tendresse amoureuse :

Troublée par tant de souffrances, mon ami, permettez que je pleure, Que je gémisse. Comment m'avez-vous traitée?

Votre conduite a été barbare, ingrate et traîtresse.

Cette foi, ô mon and, que tous m'aviez jurée Dites, comment Tavez-vous gardée?

Et pour y manquer, quelle raison

Aviez-vous qui fût légitime? • Dites, ô mon ami, quelle est de mes actions

Celle qui vous a paru imprudente?

Avîez^vous de justes soupçons?

M'avez-vous vu changer?

Dites, ô mon ami, quel est le motif De votre prompt oubli?

Peut-être mon unique tort est-il dans l'excès D'amour que je vous ai montré.

De votre part, certes, Je ne m'attendais pas

A être ainsi traitée. C'est avec le mensonge que vous avez payé ma foi ; Souvenez-vous que par vous Une âme innocente a été déchirée.

Ce n'es^lus le nom d'ami que je dois vous donner, C'est celui de traître infâme et d'homicide (1).

N'est-ce point là l'accent ému d'une femme qui aime encore et dont les souvenirs combattent la colère ? Elle n'a pas la force de s'arracher à ses illusions et de se détacher de l'espérance ; mais sous ses pleurs on la sent frémir, et déjà la haine l'attire et l'eiïYahit. Dans son abandon la vengeance prend pour elle un éclat fascinateur, comme la lame du poignard qui étincelle dans la nuit. Elle supplie encore et déjà l'on comprend qu'elle va être impitoyable.

Il y a des âmes dont la douleur est plus calme ; elle n'en est que plus profonde. Au lieu de répandre leur énergie dans d'amires imprécations, elles se replient sur elles-mêmes, et il se passe en elles quelque chose qui ressemble à une mort. Pauvres âmes délaissées ! Elles se reportent vers le passé qui est tout pour elles, et eUes en évoquent les souvenirs avec une ardeur désespérée. Les faveurs autrefois dédaignées reprennent

(1) Spano, Can:\ prof, LV, p. :^05.

pour elles, à travers la magie de réloignement, un prix immense. Et les objets, les lieux qui ont été les muets témoins de leur bonheur, prennent une voix pour leur rappeler les circonstances les plus fugitives de leur amour. Les sentiments qui finissent sont comme les hommes qui vieillissent : ils regardent derrière eux. Ce regret des temps heureux est cruel sans doute aux malheureux, et cependant il est leur unique consolation, leur seul refuge. Il est moins triste encoie que le vide du présent et le désenchantement de l'avenir. C'est une fleur fanée, mais c'est pourtant une fleur :

De lui parler on m'a défendu Si par hasard*je la rencontre.

Ainsi à toute heure, Au logis, dehors, partout , A la tristesse et au deuil Mon cœur est condamné ; Mon tombeau est ouvert.

On a poussé la tyrannie

Jusqu'à vouloir enchaîner mes yeux ;

De la regarder On me fait un crime.

Le cœur qu'elle m'avait donné

En garde, elle me l'a repris,

A un autre elle l'a livré,

Et de le reconquérir je n'ai pas d'espoir.

Pourtant je l'aime encore.

Mon amour, mes désirs n'ont fait que grandir.

Joies et plaisirs

Allez vers de plus heureux.

Un amant trompé

Doit avoir la tristesse pour compagne.

Pierres de la chambre Qui avez entendu les serments De celle qui, pour mon malheur, Maintenant m'a délaissé,

Apitoyez-vous Sur ce cœur triste et déchiré.

Vous tous, lieux Uuî avez entendu les déclarations de notre amour.

Venez pleurer Sur mes malheurs.

Amoureuses œillades,

Qui connaissez nos secrets

Et qui, en pénétrant dans nos cœurs.

Y avez formé Les liens de notre amour.

Vous aussi, venez vous associer à mes tourments.

Et toi, ingrate amante,

Sois fidèle et constante A l'amant que tu as choisi ; Mais si tu n'es pas dure comme un diamant, Donne au moins un souvenir A celui que tu as trahi (i).

Il y a de la mélaScolie et de la grâce dans ces stances. Je préfère pourtant les suivantes ; elles me paraissent plus simples, plus franches, plus naïves, plus émues :

Puisque mon mauvais sort

Me défend de t'aimer, ô mon Hélène,

(l) Spauo. Cans» pro/'», XVIII, p, 7T,

• la

Je m'éloigne.«.

Je vais passer ma vie Là où mes yeux ne te verront plus.

cruel arrêt, dure séparation ! 6 douleur amère !

Je souffrirais moins

A recevoir la mort

Qu'à me voir séparé De la belle que j'ai aimée et que j'adore.

mobilité du sort,

fortune irritée contre moi 1

Jadis si aimable, Nuit et jour tu me comblais de joies

Et maintenant, cruelle; Tu me condamnes à vivre eu un tombeau.

Mourons I je suis content de motïrîf ; Il est temps. Adieu, monde,

Adieu, ô ma beauté.

Joies et plaisirs, adieuj;

Adieu, riche trésor.

Rappelle-toi toujours Que je n'ai cessé d'ôtre fidèle et constant.

De nous revoir encore En ce monde, nous n'aurons pas, je le Craids, le bonheur.

Si par hasard, ô ma rose effeuillée,

Tu apprends que je vais mourir,

Accours, n'y manque pas.

Les cheveux épars, baignée de larmes, Dis un dernier adieu à mon tombeau, Et songe que je meurs de t'avoir aimée (!)•

(1) Spano. Canzoni profane^ XXII, p. 93. Nous parlerons plus loin des ehants funèbres dont il est question dans cette dernière stropàe.

La peiisée de Ist ftiort est naturelle à l'amant abandonné. Tout étant désenchanté pour lui, il se flgdre aisément que la fin de son amour est la fin de sa vie. Dans le désespoir qui l'accable, une pensée seule survit, celle [de son bonheur passé, et sa denilère pensée est pour celle qu'il n'a cessé d'aimer.

A grands cris je t'appelle,

Et tu ne veux point m'entendre ;

Viens avant que je meure,

Je n'ai point au monde d'autre désir.

C'est lai voix d'un vrai amant ■ Qui t'appelle et te supplie;

Viens rendre la vie A un cœur agonisant, Viens lui rendre la vie

Qui lui échappe (1).

L'amour est un sentiment tellement universel, si profondément inhérent à la nature humaine, que partout, à toutes les époques et sous toutes leâ latitudes; !I porte en lui les germes de son complet développement. L'amour d'une bayadère, celui d'une hétaïre ou d'une vierge chrétienne, sont bien différents, et cependant ils ont leurs points de contact et leurs ressemblances.

Lisez les épithalames et les chants populaiires de rinde, vous y verrez le plaisir sans voiles, qui s'étale

(1) Poes, femp., p. 352.

18U CHANTS POPULAlRKb

sans honte et qui étreint sans scrupules. Écoutez réponse :

« mon amie, j'ai compté les nuits que j'ai passées avec mon « bien-aimé, nuits pendant lesquelles il ne s'est pas séparé de « moi un seul instant. Mais depuis lors, des années, deâ heures

« et des minutes se sont écoulées Hélas I sans mon bien-

« aimé, mon lit brûle conune s'il y avait des étincelles de feu. « Le nom d'une rivale a pénétré dans mon cœur; mes yeux « en sont devenus rouges. »

Et voyez la bacchante :

a Dans l'agitation du plaisir, la coupe en main elle vient vers « moi. mon cœur, sois ivre de joie, et mets de côté*toute re- « tenue. »

Il n'y a guère de transports plus sauvages et plus jaloux ; cependant ils n'étouffent pas les élans et les cris du cœur :

« Si tu exigeais le sacrifice de ma vie, je te l'abandonnerais « volontiers, et je me glorifierais d'une mort si douce pour un « cœur aimant (1) ».

Ainsi, j;isque dans l'Inde, sous le sensualisme le plus eflTréné, on découvre le dévouement absolu. A côté de la passion qui sacrifie tout à elle, on retrouve l'abnégation qui ne connaît pas de limite au sacrifice, et l'on voit pour ainsi dire les deux pôles de l'amour se rejoindre.

Comme dans l'Inde, l'amour en Grèce se produit en même temps sous les formes les plus opposées.

(1) ChanU populaires de l'Inde^ traduite par M. Gfaroiu de Tassy.

En Grèce, la femme n'occupait qu'une place inférieure dans la société, et Iphigénie exprimait un fait trop réel lorsqu'elle disait : « La vie d'un seul homme vaut plus que celle de mille femmes (1). » Et cependant y a-t-il une littérature qui ait peint aussi bien que la littérature grecque les sollicitudes délicates, les chastes tendresses, la fidélité de l'épouse? Y a-t-il des types de l'amour conjugal plus purs, plus charmants, plus achevés, que Pénélope et Andromaque (2) ? Et Ulysse ne semble-t-il pas avoir pressenti les douceurs idéales du mariage chrétien lorsqu'il s'écriait : « Je ne sais pas de c( bonheur plus grand que celui d'une maison où l'époux « et l'épouse n'ont qu'une volonté, qu'une âme (3) » ? Le harem, même, n'étoufie pas toutes les vertus qu'il voile, et de récents voyageurs ont retrouvé avec étonnement sous la polygamie, comme un diamant dans la boue, les plus nobles inspirations de l'amour et les plus tendres attachements de la famille (4] .

Ainsi, jusque dans les conditions les moins favorables, l'âme humaine conserve sa grandeur, et elle se manifeste partout avec toutes ses énergies dans le plus

intime des sentiments, l'amour. Mais si elle reste au

fond partout la même, il s'en faut cependant qu'elle soit partout également développée. Si elle ne change pas de nature, elle change de taille. Elle grandit parce qu'elle

(1) Dans Euripide.

(2) Dans Homëre.

(3) Odystée, L. YI. Ulysse s^adressaot à Nansicaa.

(4) Souvenirs S Asie-Mineure, par M. G. Perrot, ancien élève de Fécole d'Athènes. Michel hêry. 1 vol. in-8», 1863.

182 CHANTS POBULAIRES

est un organe d^ Thuinanité et qu'elle vit; ?^ ^^^ être altérée dans son essence, eUp subit toutes les influences de l'atmosphère sociale et religieuse où elle est placée. Ses proyances deviennent pour elle yme seconde nature. Sans doute, nulle religion n'introduit en elle de sentiments, d'instincts nouveaux ; mais une religio^ peut clfanger la hiérarchie des sentiments et des instincts, refouler les uns, favoriser l'essor des autres, étouffer certains germes, en développer d'autres, et par là renouveler l'âme. C'est ce qu'a fait le christianisme. Il a . ouvert à tous le^' cœurs Jes sources pures où jusqu'alors quelqiiies cœurs d'élite s'étaient se]ils abreuvés. Il a fait participer les p}us humbles aux idées qui n'avaient été jusqu'alors que le patrimoine des plus grands, et c'est ainsi que sans rien détruire, sans rien créer, il a changé la physionomie de l'amour. L'amour antique connaissait la pudeur, l'amoijr chrétien copnait les scrupules. Tandis que l'un suivait libremept sa pente, l'autre souvent se combat lui-même, et par là il se montre plus varié et plus dramatique sans être moins ardent. Il tient une plus grande place dans la société. N'étant plus couvert par l'ombre du gynécée, il prend plus souvent le voile séduisant d'un mystérieux demi-jour. Rencontrant plus d'obstacles, battu par plus d'orages, il a plus de nuances. Il accepte plus volontiers les sacrifices obscurs et en comprend mieux la grandeur. Il s'épure au pied des autels où il vient se faire bénir. Il remonte plus aisément vers Dieu qui est sa source première. ïi trouve à sa mobilité un appui plus ferme dans une règle plus

DE LA SAKDAIGNE . 183

sévère, et dans ses désenchantements de plus efficaces consolations. Il est plus près du devoir et moins près de rinstinct. Il a gagné en délicatesse tout ce que 1§ femme a gagné en liberté ; car les noblesses de Tâme commencent toujours par Témancipation. L'antiquité adorait l'Âmpur comme un dieu, ^nais les dieux sont si loin ! Nous lui obéissons comme 4 W^ roi.

Dans les chants sardes que j'ai cités, la gamme de l'amour est complète : aucune note n'y manque ; on y retrouve toutes les variétés, tous les degrés de la passion amoureuse. jLe christianisme a là, comme partout, produit d^s effets profonds. En faisant la femme souveraine, il a soumis à son sceptre non point l'amour, mais les amoureux. En ne la laissant plus dépendre que d'elle-même, en la rendant plus complètement maîtresse de son âme, en lui donnant dans la société une place plus élevée, en la mettant en présence de l'hompie avec des droits égaux, en substituant au joug matériel du gynécée le joug moral du devoir (1), il a multiplié les situations dans lesquelles Tamour se produit, et parconséquent les formés qu'il peut revêtir. Mais si son action a été grande, il n'a pourtant changé ni le pays ni la race, et il n'a pas détroit l'influence qu'exercent toujours les habitudes de la vie et les conditions de Ja société. La Sardaigne devenue chrétienne n'en reste pas moins voisine de TAfrique; et comme elle a gardé son soleil, elle a conservé «ses passions ardentes. Elle

(1) Dans U MCMtéiOTHûne c'était d^js fr&qae U fenJ.

ne s'est pas dépoiiillfie de son tempérament. Elle ne s'est pas affranchie de ce paganisme éternel commun aux peuples méditerranéens, que pour moi je regretterais de voir s'affaiblir, car il n'est que l'amour du beau sensible, l'adoration de la nature et de l'homme, c'est-àdire le principe même de l'art. Le christianisme ne pouvait pas plus transformer un Sarde en Germain qu'il ne peut d'un nègre faire un blanc. L'amour, en Sardaigne, est resté plus docile à la nature qu'à la règle. Il a conserve sa fougue et sa violence. Il a la fidélité de l'instinct plus que celle du devoir. Lors même qu'il n'est que caprice, il prend l'air et l'attittide de la passion et il en donne pour un instant les joies, tant il est accompagné de trouble, de vivacité, d'ardeur. Il est pur, parce que la vie est simple et qu'il n'est point exposé aux sollicitations qui ailleurs souvent le corrompent (1). Mais, si, dans les mœurs comme dans la langue, il se sépare rarement de l'estime (2), il ne se sépare pas non plus du plaisir. Il a dans le tête-à-tête des enivrements, il a dans les sérénades une familiarité hardie et gracieuse, il a dans les rendez-vous du ballu tundu des ententes muettes et des engagements sacrés, il a dans la jalousie une fureur sombre que ïes chants populaires ne rendent qu'à demi. Il faut le voir à l'œuvre pour en comprendre toute l'énergie; car le peuple agit plus qu'il ne parle et ûût l'amour plus encore qu'il ne le chante.

(1) Casta est quara nemo rogavit. (Ovid).

(2) Istimari, en sarde, veut dire aimer. * «

On se tromperait si Ton attribuait à Taniour en Sardaigne, le caractère langoureux, galant et fade qu'il prend dans certains recueils de poésies. Ces poésies amoureuses, bien qu'écrites en dialecte vulgaire, appartiennent à la classe des œuvres littéraires. Elles ne sont pas un fruit du sol ; elles ne sont qu'une imitation. Datant presque toutes du dix-huitième siècle, elles ont le ton ^de la poésie italienne à cette époque. -Elles sont . pleines de recherche et de prétention. Elles étoufient la vérité sous les nuances, et si, comme expression de la galanterie des salons, dont elles sont à la fois et la copie et le mt)dèle, elles ne sont pas absolument fausses, elles sont fausses comme expression des sentiments populaires. Leur style tantôt a l'allure leste et pimpante d'un mousquetaire en bonne fortune, tantôt la coquetterie nonchalante d'une marquise ennuyée. Il n'est jamais sans fard. Les passions, les douleurs, les émotions y sont toutes superficielles. L'amour n'y est qu'un thème inépuisable de madrigaux précieux ou de voluptueuses romances. Il reste trop maître de lui pour pousser jamais un cri aigu et pathétique. Et que sont les poëtes? le plus souvent de jeunes abbés de ruelles, qui ont pris le petit collet pour se mettre au service non de Dieu, mais des belles dames^ et qui, introduits dans les cercles aristocratiques, se sont empressés d'en prendre le ton, et s'efforcent de plaire aux nobles patronnes qui distribuent les bénéfices et les grâces. Ce n'est point dans de tels poëtes, ce n'est point dans de telles œuvres qu'il faut étudier les i^entiments d'un peuple.

Sous ce rapport, du reste, la littérature sarde tput entière ne présente qu'un faible intérêt. Elle ne nous révèle pas l'âme de la nation. Elle a toujours été ou étrangère ou factice (1). Il faut une vie nationale pour produire une littérature nationale. L'Italie n'a gaydé sa sève littéraire que jusqu'au moment où elle s'est appartenue, et de nos jours le réveil de son indépendance a été précédé d'un jnouvement général de renaissance intellectuelle. La pensée captive s'étiole. L'esprit souffre de toutes les règles qu'il ne se donne pas lui-même. Il faut, pour que le génie se déploie, qu'il soit libre ; car il est avant tout la» hauteur de l'âme, la largeur des horizons, l'indépendance des idées et du caractère. Il n'y a pas de grands écrivains où il n'y a pas de grands citoyens.

(1) J*oppose ici les productions littéraires aux chants populaires^ et je ne parle pas de la littérature sarde contemporaine. La Sardaigne ti'a rien à envier sous ce rapport aux autres parties de l'Italie. M. Siotto Pintor, dont certains opuscules rappeUent la verve spirituelle du célèbre abbé Galiani {Discorao al barone Melis) a écrit une remarquable histoire littéraire de la Sardaigne, dont le seul défaut est la stérilité du sujet. 4 vol. in-8*. Cagliari.

A côté des chants d'amour, il vient s'en grouper * d'autres qui s'y rattachent naturellement, soit par le contraste, soit par la similitude des sentiments qu'ils expriment. Le mariage, qui n'est si souvent en Sardaigne que le doux couronnement d'une passion mutuelle, s'y aigrit pourtant comme ailleurs (1) etlespoëtes en racontent les misères plus volontiers encore qu'ils n'en célèbrent les joies. Célibataires las de leur solitude, maris aussi malheureux et moins philosophes que Socrate, vieillards ennuyés, jouvenceaux en belle humeur, qui n'a pas fait une fois en sa vie sa satire contre les femmes?

Jeunes gens qui ave^ des amoureuses,

Écoutez mon conseil :

Aux femmes ne vous fiez pas, Ce sont des friponnes.

Fausses de cœur et de \isage, Elles sont mobiles comme le vent.

De bonnes et de fidèles, Vous n'en trouverez pas.

Sexe maudit Qui engendre la guerre et les disputes,

(1) « Le mariage vient de Pamour^ comme le vinaigre du vin. »

(Lord Btbox, Don Juan,)

Jusqu'à ce qu'elles vous aient tout pris

Elles vous font bonne mine,

Si aimables, si bonnes

Qu'eMes n'ont point leurs pareilles ;'

Voulez-vous les retenir,

Comme l'anguille, elles vous glissent des mains.

Qui veut vivre en repos.

Exempt de tout souci,

Comme la peste Doit fuir les femmes.

Malheureux les maris Qui à elles sont liés ; Plus que les condamnés Ils souffrent, ils endurent.

A deux genoux Fondant en larmes, les hypocrites, Elles demandent à leurs confesseurs De leur donner l'absolution ; La leur refusent-ils?

Les voilà qui diffament l'Église.

Leur langue est affilée Comme une épée tranchante.

Dîmons échappés de l'eufer Sous une forme humaine, Il ne fut jamais dans la nature De bête plus méchante.

L'histoire l'a conté :

Lisez-la, vous verrez.

Femmes fidèles et pures

DE LA SAUDAIGNE lb9

Vous ne trouvez pas en amour.

Elles vous trahissent à toute heure, Et quand le moins vous y pensez.

Quand à Téglise vous les voyez Toutes confites en patenôtres, C'est alors qu'elles songent.

A tromper leurs maris.

Heureux les garçons ! {i )

Il y a de la grâce dans ces stances populaires. Mais le vieux thème de Tinconstance des femmes n'y est guère rajeuni. 11 ne serait pas difficile de trouver dans nos fabliaux et dans les conteurs italiens, si fins, si mordants, si spirituels, dans Boccacio, dans Sacchetti, dans Gademosto, dans BandeiUo, des traits plus piquants et plus gais. J'aime mieux la satire suivante. Sans hausser le ton, sans quitter le sourire, elle flagelle d'une main virile, et elle étale dans toute sa nudité un vice ignoble, celui de ces maris accommodants pour lesquels leurs malheurs conjugaux sont une ressource et leur honte un profit.

Qui a femme jolie passe sa vie

Dans la joie et les plaisirs;

Dans sa maison, ce n'est que rires et fôtcs

Et divertissements de toutes sortes.

Pourvu qu'il soit fin et rusé,

En peu de temps il sait se mettre à l'abri des orages

De tout le monde à sçuhait il est servi.

Prévenu, bien vu, adord.

(l) Poest Temp.f p. 128.

Kien ne Lui manque; tout pleut chez lui,

Cadeaux, présents.

Ses journées s'écoulent dans la joie.

De chacun il rit, il plaisante; Dans sa maison on n'entend pas une plainte, ^ La plus grande harmonie ne cesse d'y régner.

Toujours visité

Par les gens de qualité,

Sa maison jamais ne désemplit.

Heureux qui à Itemme Jolie! (<)

L'irome haataine on légère n'épuise pas la vetve comique. Il y a encore, pour le peuple surtout, le rire sonore, la gaîté superficielle, mais franche et liardie, qui joint la pantomime aux paroles, qui a plus d'éclat qil6 de finesse, qui agite follement ses grelots, qui tire la langue, qui montre totites ses dents et même autre chose et qui, pour une bonne moitié, consiste dans l'intonation et dans le geste (2). Cet amour du burlesqne, si saillant à Naples, ne fait point défaut en Sardaigne, quoiqu'il y soit beaucoup plus rare. Écoutez cette requête des femmes d'Olzaï en quête de maris.

A Okaî, ni veuve ni pucclle Ne se marient plus, chacun le sait ; La conscription noin fait grand tort, Mais ce qui nous tue c'est Otlana.

(1) Potë. Timp., f, 127.

(2) D Totu corpore ridetur. a (clCKKoif, )

DE tÀ SÂRDÀlGlîE 191

Si nous ne nous Mtons d'y porter remède,

11 ne nous restera pas un garçon ;

Le Roi en prend une pattiè,

Les Ottanaîseâ accaparerit le reste ;

Elles viennent ici 50US prétexte de servir,

En réalité, dans un tout autre but.

Elles nous tirent les morceaux de la bouche*

Et nous laissent mourir d'envie.

Le temps d'un signe de croix, les voilà mariées. Elles ne sont ni timides ni hésitantes; Elles promettent et elles donnent des arrhes.

Une fois le premier pas fait,

Pour le reste, elles ne manquent fias de protecteurs;

Et à force de crier, de se pîaîùdre,

Elles obtiennent que rerrcur sbît Réparée.

Disons en confidence à notre recteur

Nos chagrins et nos peines.

Prio\is-le comme un père

De ne plus recevoir cette gent éhonlée.

Qu'il fasse venir d'Orient des servantes,

Mms qu'il n'en laisse plus venir d'Ottana.

Si vous m'en croyez, recourons

Au syndic de la commune;

Demandons-lui franchement

De procéder par voier criminelle.

C'est un homme juste, impartial,

Qui nous fera rendre justice, on me l'assure.

I9:i CHANTS POPULAIRES

« Monsieur le syndic, écoutez les plaintes

« Que vous adressent de malheureuses femmes

« Si des Ottanaises on ne fait un exemple « Il se produira des choses terribles.

Pour qu'il n'arrive point d'autres malheurs, Aux filles d'Ottana défendons De dépasser Ogozzidaï(i).

Plaçons une sentinelle à Lostoli Pour leur défendre les bois d'Olzaï.

Nous avons essuyé les plus graves,

Les plus intolérables outrages ;

En nous armant de patience,

Nous avons tout supporté.

Pour montrer l'étendue de notre clémence, •

Mon avis est de leur pardonner;

Bénis soient les maris qu'elles ont pris,

Pourvu qu'elles n'en prennent pas d'autres !

Le dernier trait n'est pas le moins piquant, mais il y faudrait raccentuation du débit :

Les gens d'Ottana sont bien heureux.

Ils ont un curé plein de zèle.

Désireux que toute fille

Soit pourvue d'un amant ;

Que cet amant soit beau, qu'il soit volage,

Qu'il soit déjà lié par d'autres chaînes,

Peu importe !

Pourvu que ce soit un amant.

(1) Frontière des deux comxxluiies.

DE LA iAKPAll.Xl. 1*3

Heoreax le psTs Qui a on pasteur si lélé.

Le nôtre est plein de rigneor.

C'est on létrograde, un codimû.

Encroûté dans la loi diocésaine (I).

La loi e^ dore et pèse à toat le monde ; à côté de> regrets de la femme, j« trouve ceux du prêtre :

Heureux Vous qui avez fenmie, £t TOUS, jeunes garçons.

Qui dès demain en pouvez avoir !

Seuls les pauvres prêtres Sont comme des condanmés.

Les maris sont heureux ; Le garçon amoureux Parfois satisfait ses désirs ; Seul le pauvre prêtre Est dans une triste condition Qui jamais ne change.

Tous ont quelque espérance.

Jusqu'au plus déshérité.

Seuls les pauvres prêtres Sont comme des condanmés.

Oh ! votre viç est joyeuse.

Laïques fortunés !

• Nous jusqu'à la mort Sans plaisirs et sans femmes, Pour souffrir nous sommes nés.

Vous avez deux paradis, ô maris,

Si vous le voulez.

Seuls les pauvres prêtres ^ont comme des condamnés.

[li Spanp. Cans, prof» XI, p. 51.

A nous seuls vous réserves Les prières et les pleurs^ Les jeûnes, la discipline.

Vous nous laissez les épines Et vous gardez les roses.

Seuls les pauvres prôtres Sont comme des condamnés.

Au Pape uous avons .demandé De nous laisser marier.

Il nous a répondu

Qu'il ne le peut point encore.

Seuls les pauvres prâtres Sont comme des condamnés.

Pour nous enfin il n'est Pas de joie complète;

Toujours tristes, Nous ne pouvons aspirer Qu'aux biens de l'autre vie.

Mal vus de tous, Et surtout di^ maris.

■ Seuls les pauvres prêtres Sont comme 4cs condamnés (1).

Voilà rexpression un ^eu grossière, mais naïve et sincère, de Jbien des as|)iratîons secrètes. Le célibat a toujours paru lourd au clergé sarde (2). Les races mé-

(1) Poe8. temp, pt 280. • •

(2) Voyez Manno, Storia di Sardegna ; Martini, -Sloria ecclesiastica di Sardegna^ et plus particulièrement les canons chio6iicli« de Suttte «Juste.*.

DE LÀ SÂRDÀiaNË 199

ridionales n'ont pas Tesprit d'abnégation» et comment l'attendre cet esprit de jeunes gens pleins de fougue et de passion qui ont embrassé l'état ecclésiastique comme une carrière, qui se sont faits prêtres pour vivre plus à l'aise, pour avoir un logis plus commode, des journées moins laborieuses» une table moins frugale, en an mot, pour faire moins de sacrifices?

Ils sont) la plupart» fils de paysans é Enfants» ils ont grandi un peu au hasard, dans une liberté vagabonde, et plus tard ils ont appris» sans trop de peine, le latin, qu'ils parlaient^ presi|ue sans s'en douter, depuis leur naissance. Le s^inaire est pour eux une rude épreuve. Ils ne courbent pas s^jm efforts leurs esprits , avides de poésie plus encore que d'indépendance, sous la pesante discipline des études tkéologiques, et du fond de leurs cellules ils ne songent pas sans envie aux vastes plaines où ils s'ébattalient autrefois ^ ils ne se rappellent pas sans re^et la petite place devant l'élise où ih dan^ salent le dimanche avec les belles jeunes filles (1).

\l) Comparez le ^Mat bre4?(m d» ^enovô& RitotèTan, Èaritns»-Bri^t pat le vicomte de la YiUemarqué^ t. II. p&g, ô^.

— Quand le petit Jannick gardait fies moatons, il ne soi^e^it guère à êtoe prêtre.

» Je ne serai certes ni prêtre, ni moine; j'ai plaeé moa espdt dans les jeunes fines...

C^nme Jaaaîck all^ neevoir Hs vgàvm, ^tem^ré étàîH sm* le «MOI de sa porte... * • ' *

— .... Jannick, crôyez-indî, n*allô« point récôyoirles ordres à oawe du temps passé.^.

— Je ne puis retourner à la maison, car je serais appelé pagure !

— VeuB ne vous souvenez donc plus de tous les propos qui ont couru sur nous deux? Vous avez done perdu l'Aoneau que je vous ai donné «a dansant? - *

•^ Je n*ai point peniu v«lk» anneau dV»r, Dfeu;ne Ta piis.

A peine prêtres on les renvoie à la campagne. Là, que faire ? Comment passer les longues journées solitaires? A quoi employer ces soirées pleines d'étoiles qui conseillent toutes les voluptés ? Nulle société, nul délassement, un étemel loisir qui ajoute ses sollicitations à celles de leur jeunesse. N'ayant jamais eu entre les mains que des livres ennuyeux. Us n'aiment pas les livres ; et, étrangers au siècle, ils ne savent rien de ses progrès, de ses doutes, de ses souffrances, ils ne le suivent point par la pensée dans le mouvement qui l'entraîne. La science qu'ils ont rapportée des villes est une science morte qui ne les rattache à rien de vivant. Ils reprennent vite le ton, le niveau du petit monde rural dans lequel ils doivent passer leur existence et au dessus duquel ils s'étaient à peine un instant élevés. Les paysans qui les entourent ne sont pas des puritains. Ils suivent naïvement la pente de leurs instincts. Ils ne font pas plus d'eflforts pour se vaincre qu'ils n'en font pour transformer la nature de leur sol. Le puritanisme est un fruit des climats froids, dans lesquels les luttes extérieures trempent l'homme pour les luttes intimes. Le prêtre sarde subit bientôt l'influence de la petite société qu'il devrait diriger, et finit par en partager les idées et les aspirations. Mais ce sont justement ces , idées, ces aspirations qui lui sont interdites. H n'y aurait qu'une jouissance à sa portée, qu'un bonheur capable de combler le vide qu'il porte en lui, et cette jouissance, ce bonheur ne lui sont pas permis. Aussi, comme il se nourrit de rêves amers, comme il

gémit douloureusement, comme il souffre quand les jeunes vierges agenouillées à ses pieds, lui ouvrent leur âiîie avec d'autant plus de confiance qu'elles sont plus pures, et lui confessent, en rougissant, leur naissant amour ! Comme, à ces candides aveux, son cœur palpite ! Les plus dangereuses tentations sont celles de l'innocence. On n'y résiste qu'en montant dans les sphères de la pensée pure, en s'élevant dans les régions idéales qui dominent les passions et les intérêts de la terre. Ne demandons rien de semblable aux pauvres curés perdus dans les campagnes de la Sardaigne, et surtout ne nous hâtons pas de les condamner. Ils sont ce que les font leur origine, leur éducation, la société dans laquelle ils vivent. S'ils sont plus faibles que d'autres, c'est qu'ils ont moins de points d'appui ; s'ils sont plus rebelles aux sacrific.es, c'est iq[ue le sacrifice est pour eux plus complet; s'ils se plaignent avec plus d'insistance, c'est que leur chair crie plus haut et que leur voix est plus sincère.

On se laisse trop aisément aller à juger une classe, un clergé, par l'opinion, la secte, la religion à laquelle il appartient. Tout cela n'est que la montre. Sans changer de nom, les choses changent avec les siècles. Quand Pintor dédiait à Alexandre VI son Tractatus de morbo fœdo et occulto^ his temporibus affligente, et lui souhaitait de n'avoir jamais tesoin de ses soins, il rendait au pape un hommage qui, de nos jours, serait considéré comme un outrage sanglant. Deux clergés appartenant à la même religion, mais à des gociétés

profondément différentes, ont quelquefois moins de rapports entre eux, moins d*idées communes que deux clergés appartenant à des religions différentes, mais à des civilisations analogues.

Il y a quelques années, un jeune baron allemand avec lequel je parcourais les Deux-Siciles, eut Tidëe d'étudier minutieusement, et par lui-même, l'état moral de l'Église napolitaine. Dans ce but, il allait, voyageant à petites journées, ne laissant pas passer une ville, un bourg, un couvent, une chapelle où il ne se confessât. Desservants, chanoines, jésuites, ne se dou-* taient guère que le faux pénitent agenouillé devant eux les tenait eux-mêmes sur la sellette, ne leur répondait que pouf les interroger, et ne leur ouvrait une âme imaginaire que pour mieux lire dans leur âme. Il variait les cas, il feignait djss doutes, il inventait des péchés afin d'éclairer sous toutes les faces les consciences qu'il voulait scruter. Après chaque absolution, il rentrait chez lui et religieusement jiotait sa confession. A ces premiers aveux d'autant plus précieux qu'ils étaient involontaires, il joignait les confidences recueillies dans le laisser-aller des conversations familières. Accueilli partout avec le plus vif empressement, grâce à de puissantes recommandations, grâce aussi à beaucoup d'esprit, d'argent et de générosité, il savait faire causer ses hôtes, en entrant dans le courant de leurs idées, en se mettant avec eux à l'unisson, Son enquête terminée^ il se proposait de la publier. Entré depuis dans la diplomatie, il n'a pu donner suite à ce projet ;

DE LA gARDAIGNE 199

car son livre, qui eût été regardé comme uh sacrilège par l6$ âmes timides et qui eût fait traiter Tauteur de mécréant par les sots, devait absolument être signé, et ses fonction^ ne lui permettaient plus de soulever dans la presse, autour de son nom, des discussions orageu-r ses. J*ai eu entre les mains toutes les pièces de cette enquête inédite, et je dois dire que Timpression qui m*en est restée a été plus favorable que je ne le suppo^ sais au clergé napolitain. Je me suis [convaincu que si ce clergé a, en général, dans les campagnes, des idées peu épurées sur le bien et sur le mal, s'il est peu éclairé, peu préoccupé des grands problèmes de la destinée humaine, s'il est généralement superstitieux et se laisse aller parfois à exploiter les superstitions qu'il ne partage pas, il n'est pourtant pas partout sans mérite et sans vertu, et peut exercer encore, à bien des points de vue une influence salutaire sur les populations qu'il dirige.

Le clergé sarde, qui vaut infiniment mieux que le clergé napolitain, a été, comme lui, calomnié. Le chant populaire, que nous avons cité, ne nous le montre que par un côté bien secondaire et un des moins beaux côtés. Ce. clergé, toujours distingué, souvent éminent dans les villes, a gardé dans les campagnes quelque chose de la rouille du passé. Ne trouvant pas de résistances à ses volontés, il n'a plus mis de bornes à ses exigences, et il a usé sans retenue des armes spirituelles, dans son intérêt temporel. N'ayant pas à craindre le contrôle de la liberté, il n'est pas resté tou-

jours assez sévère pour lui-même, et il s'est laissé aller parfois à de douces et dangereuses faiblesses (1). Mais, s'il a les défauts de son pays et de sa situation, il en a aussi les qualités. Il est hospitalie;*, simple» tolérant, plein de charité, d'ardeur, de foi naïve, et s'il est trop étranger à la science, il est étranger aussi aux coteries, et il ne se donne pas le vernis et ne prétend point au

mérite des vertus qu'il n'a pas.

(1) Compares les appréciations beaucoup plus sévères^ mais trop seyëres, suivant moi, de M. le comte Baudi di Yesme : Considerazioni sulla Sardegna^ in-8**.^ et de M. Ed. Pelessert, Siœ semaines en Sardadgnèy 1 vol. in-18. Librairie nouvelle.

BË LA SARDAIONfi 201

Il y a une poésie pastorale qui uaît aux époques de trouble et de bouleversement, et qui, semblable à la fleur des ruines, ne se montre que dans les sociétés en révolution où chez les peuples en décadence. Quand tout s'écroule ou s'affaisse autoui* de lui, l'homme sent le besoin de se soustraire aux tristes spectacles qu'il a sous les yeux,, aux malheurs qui le menacent, aux corr ruptions qui le dégoûtent, et il se réfugie en imagination dans le monde enchanté de l'idylle. Plus sont durs les temps où il est condamné à vivre, plus il aime à rêver de l'âge d'or. Tout n'est que sang et licence autour de lui; il n'y aura que paix, bonheur, grâce, innocence dans les peintures qu'il demandera à ses poëtes; La littérature est l'image de nos désirs, de noi; regrets et de nos rêves plus souvent encore que de nos mœurs , et chez les nations vieillies et blasées, elle retourne volontiers à là simplicité dans l'espérance de se rajeunir.

Toutefois, il n'en est pas toujours ainsi. L'idylle ne naît pas toujours dans les villes du contraste même qu'il y a entre l'état de la société et ses aspirations. Elle prend aussi naissance dans les champs, dans l'âme des paysans , et si elle est alors moins épurée par l'art,

«» CRAirrS I^OFULAIftES

elle est aussi moins conventionnelle, plus naïve et plus vraie(l). Telle est le plus souvent l'idylle en Sardaigne. On la rencontre à chaque instant dans la vie. Comment ne la retrouverait-on pas dans la poésie ? La société est encore assez simple pour que les sentiments naturels j dominent. Les liens de famille sont d'autant plus forts que les relations du monde sont moins fréquentes et moins étroites,' Les événements domestiques qui, chez nous, disparaissent pour ainsi dire dans le tumulte de notre existence fiévreuse, tiennent la première place dans la vie. La terre est assez vaste pour être à tous, et [assez riche pour nourrir tout le monde sans trop d'efforts. Les paysans ont des loisirs. Ils ne sont pas, comme chez nous, courbés sans tràve sous un écrasant labeur. Ils ont du temps pour la chasse, pour la danse, pour les cavalcades. La plupart, sans doute, n'en restent pas moins rudes et grossiers. Mais quelques-uns, doués d'une imagination ardente, ayant le don d'im-* provisation commun il la race italienne, sous l'empire d'une pensée qui les trouble ou d'une joie qui les enivre, un jour se mettent à chanter, et Tidylle éclot sur leurs lèvres, comme l'inspiration naturelle du spectacle qui les entoure et des sentiments qui les animent, comme l'expression i4éalisée de la vie qu'ils mènent ou l'image de la vie quHls rêvent.

Voyez le mariage, qui ailleurs se réduit de plus en plus à n'être qu'une sèche convention d'affaires i ses

(1) Yojez dfiQs le Court 4^ LUtêraturfi dr<mQtiqut de M* Samt?^)[arc- Girardin (4 vol. in-18.), les chapitres consacrés à l'idylle.

0K LA SASDAKKE Mt

préludes, ses cérémonies en font encore parmi enx nne yiyante poésie.

S'agitril de la demande? Le père qni la fait poor son fils, feint d'ayoir égaré nne de ses brebis et la Tient réclamer. Tour à toor, toutes les femmes de la maison lui sont présentées ; il leur adresse à tontes on mot, un sourire, un compliment, qui toujours finit par un «doux nenni» ; nulle d'elles n*est la brebis qu'il cherche. Elle paratt enfin, rougissante et timide, et comme amenée de foroe par sa mère. H Taccueille alors à bras ouverts, l'embrasse, lui passe au cou un collier, lui met au doigt un anneau; poétiques fiançailles qui nous reportent au monde biblique et nous rappellent ces scènes des temps '^héroïques dont les vases peints ont retracé la gracieuse image.

S*agit*il de la mise en ménage? Uépoux, à cheval avec ses parents et ses amis, se rend chez sa fiancée, et lorsqu'il a reçu d'elle le mobilier qui doit orner la maison, le départ a lieu. Les joueursjde launedda ouvrent la marche. Ensuite viennent dans leurs plus beaux atours, des femmes, des enfants portant sur leur tête le$ objets les plus firagiles, les miroirs qu*on pendra au mur, le tableau grossier qui représente la Madone ou le saint patron, des coussins garnis de rubans de cou« leur éclatante, de branchages et de fleurs. Tlne gracieuse jeune fille pittoresquement vêtue, comme, la Calabrese (1), est chargée de la cruche aux formes an-

(I) Dans le tableau d'Hébert.

tiques que l'épouse ou ses servantes iront chaque jour remplir à la fontaine. Derrière ce premier groupe, Tépoux s'avance au milieu d'une joyeuse cavalcade, montant un cheval richement harnaché. Puis viennent les chariots aux roues massives, chargés de provisions et de meubles, traînés par des boeufs dont les cornes sont garnies d'oranges et la tête ornée de bandelettes éclatantes. A l'arrière-garde, le petit âne, le molentu (1), tout enrubanné comme s'il était de la fête, et qui demain commencera sa triste tâche, condamné à tourner du matin au soir et tous les jours la pierre qui moudra le blé de la famille. Enfin, pour clore le cortège, les amies de l'épouse, gracieusement groupées sur un char garni de matelas et abrité d'une toile, devisant entre elles et chantant. Une fois arrivé, op met tout en place, et aux murs, aux meublés, on suspend des guirlandes de verdure et de fleurs, afin que tout sourie aux nouveaux mariés.

Le jour des noces c'est le même appareil, mais plus brillant encore; ce sont des danses' et des banquets sans fin, des cavalcades effrénées, des chants, des cris joyeux. Quand l'épouse arrive, on jette sur son passage, vrai Spargete nuces des Romains (2), du blé, du sel, des dragées, et à table elle mange dans la même as-

(ij Uâne s'appeUe en sarde molentu (meunier), du nom des fonctions qu'il remplit.

(2) En Bavière, j'ai vu jeter des fleurs sous les pas de la nouvelle mariée. Sauf la différence des costumes^ le cortège d'un mariage turc ressemble beancoup à celui du mariage sarde.

siette et avec la [même cuiller que Tépoux, reine aujourd'hui et servante peut-être demain.

Cette poésie que les Sardes mettent dans le mariage, ils la mettent aussi dans leurs amours, dans leurs plaisirs, dans leurs danses, dans leurs promenades solitaires ; car elle est dans leur âme. Leur vie n'est pas une de ces pastorales enchantées et élégantes où tout n'est qu'harmonie, soupirs, luttes amoureuses, où la flûte de Pan anime la solitude des grands bois, où les nymphes agiles fuient devant les satyres, où Daphnis et Chlôé échangent en rougissant leur premier baiser. Elle garde sa rusticité et sa vérité. Elle est pleine d'humbles détails, de fatigues, de soins grossiers. Mais elle a ses éclaircies et ses rayons de soleil ; elle est comme la prairie qui est faite pour donner de l'herbe, mais qui donne aussi des fleurs. Tous les jours on rencontre dans l'île, sur les routes, sur la place des villages, de belles jeunes filles que le passant vulgaire prend pour des paysannes, iBt dont Phidias eût fait des déesses et Raphaël des madones. De même, pour qui sait l'y trouver, la vie des bergers en Sardaigne a aussi sa poésie, quoique tous les bergers ne soient pas poëtes et que tous leurs . amours ne soient pas des idylles.

L'un des caractères de cette poésie, c'est la sobriété des descriptions. La nature en est le cp,dre, elle n'en est pas le fond. Le poëte décrit, lorsqu'il songe au lecteur; mais lorsqu'il ne songe qu'à traduire ses sentiments intimes, quelle que soit la profondeur ou la vivacité des émotions que lui donne le spectacle des

beautés qu'il a sous les yeux, un vers, un mot lui suffisent.

Voici une idylle très-populaire en Sardaigne :

— Di&-moi, ami, n'as-tu pas sur ton chcmîir Rencontré une brebis?

Si tu l'as vue, dis-le moi| et que Dieu

Garde le troupeau que tu mènes au pâturage ! *

Depuis hier, je cours D'un sommet à l'autre, et je guette, Avec quelle hâte, quelle peine, quelle inquiétude, Tu peux rimaginer, toi qui sais ce qu'est la perte d'un objet chérL

— Ami) J'ai traversé

Ce champ hier, et deux fois aujourdliui,

Et je n'ai pas tu.

Dans mon troupeau, de brebis étrangère.

Si la tienne aux miennes s'est mêlée.

Je n*en sais rien.

Mais lès voici, regarde toi-même.

De quelle couleur était ta brebis ?

-- Ma briBbis eut blanche

Et sims tache, De taille moyenne. Tous ceux qui l'ont vue

La croient du printemps.

Sa toison toute frisée ee divise avec grâce

Au cou elle porte un collier

Rouge avec une clochette.

On ne peut la voir sans l'admirer.

Hier j'étais sur le col de Barbara;

Elle tout près de moi ; le ne sais comment, eh*ant au hasard, - En quête de pâture ou de tout autre plaisir, elle s'est perdue. Je me précipite... je l'appelle : Chexil Chexi!

DE LA SABDAIGNE 207

Je cherche, je crie^ je regarde* En vain !

Je crains qu'une bête féroce^ un torrent^ au quelque coquin Ne me l'ait enlevée.

— Tout est sans doute à craindre,

Si le loup l'a vue ou entendu *

Passer dans les parages où il est accoutumé D'aller chercher sa proie* Pourtant, comme rien n'est sûr, Prends ce chemin entre les rochers Et cherche partout dans cette direction.

— A ces mots

le partis plein de douleur

Disant : « Où te caches-tu

« Es-tu vive, es-tu morte^ ma chère petite brebis?

Après avoir marché une heul^ et demie Criant : Chexi i Ghexil sans 0»se, J'entrai dans un bois sombi^

Que nul rayon n'éclàirail Et je m'avançai pas à pas, Sans rien remarquer, Jusqu'à une clairière, Où, suivant la coutume des bergers, je m'étendis à terre.

— La brebis, qui ïcontikissait la voix du bci^er,

De toute sa vitesse Accourt sur un monticule Où elle pousse un doux bêlement.

Le loup se précipite pour la dévorer.

Elle, dans sa simplicité, Ne fuit paft, mais s'arrête et bêle Frappant du pied la teire et t^egirÂaàt le loup.

A cette vue, le berger court * Plus que ne fait un voleur, Traversant broussailles et rochers Pour rejoin4re sa brebis.

Le loupj qui voit un rival

Lui disputer sa victime,

Non plus comme un loupi mais comme une lionne

A laquelle on a ravi ses lionceaux^

Sans renoncer à sa proie, ' • •

Tournant de tous cOtés son regard,

Hérissé et furieux.

Mesure tour à tour de l'œil, et letîbemin et le berger.

Puis s'élance et saisit La brebis plus morte que vive; La pauvre béte, dans son silence, semblait dire : A mon aide, à mon aide !

Le berger, prenant sa massue f

A deux mains, ô prodige I Au moment même où le loup ouvre la gueule L'en frappe à la tête.

Le loup tombe mort, La brebis se met à fuir.

Le berger l'appelle, s'approche, La prend dans se^ bras, la baise et s'écrie : « Que de larmes tu me coûtes !

M J'ai pleuré de tristesse « Gomme je pleure de joie maintenant .

Avec des vivats et des bénédictions^ Tous accourent, petits et grands.

On voit se former un long cortège De pâtres, de sertiteurs, de bergères.

L'un donne un agneau au vainqueur, L'autre offre une fleur à la brebis.

DE LA SAKDAIGNE 209

On n'entend retentir qu'un cri :

« Vive la brebis et le berger î »

ils bâtirent avec soin Une cabane de feuillage Où, heureux et contents, Pauvres d'argent, mais riches d'amour, Vivent, et puissent-ils vivre cent ans!

La brebis et le berger (1).

Cette pastorale allégorique a du naturel et de la grâce, mais le ton en est un peu monotone. Sans s'élever au-dessus de leur condition, les bergers pourraient avoir plus d'idées, et le récit gagnerait à être semé de quelques-uns de ces détails domestiques qui ont tant de charme lorsqu'ils sont exprimés avec naïveté. Ne croyons pas, du reste, que toutes les idylles se resseiùblent. Elles ne sont pas touj ours élégantes et gracieuses. Il y a des bergers qui n'aiment leurs brebis que pour en manger quelqu'une de temps en temps :

'.Moi aussi, ie me fais berger (2); Car, cultivateur, je ne puis m'en tirer.

Je sème et ne récolte rien.

Et, au bout du compte, je me trouve ruiné.

Le berger, au contraire, toujours A ce qu'il parait, vit grassement. S'il laisse un pauvre testament, il mène joyeuse vie, 4 n est 1q favori de la fortune ;

c( .... Il a toujours du lait en abondance . . . . , de temps

(1) Pischedda, 72, Sansone.

(2) Spano. Canz. profane^ LXV, p. 246.-

(( en temps il tue qaelque jeune bète.... ; seul, loin de c< l'œil du maître-, les comptes sont si aisés à i^n- « dre ! . . . »

Théocrite, Virgile, et leur heureux rival, Meli, n'ont pas inventé l'idylle. Ils n^ont fait que reproduire, en les marquant de l'empreinte de leur génie, les jeux poétiques et les conversations des bergers de la Sicile et "de ]^ Sardaigne ; et dans les chants populaires de ces •

deux îles, improvisés ou éerits, on trouve encore nonseulement les sentiments et les idées que c#s grands j^ëtes ont exprimés dans leurs églognes^ mais jusqu'à eefrtaines habitudes da leur tersiâcation. C^ sont les mâmes vers reTenant comme deis refrains à ded Intervalles égaux (1) ; c'est la même finale répétée avec de légères variantes (2)^ et jusqu'aux mêmes jeuis de mots. Virgile avait dit :

Grudelis iu quo^ue mater

^ Crudells mater magîs, an puer improbus îlle? hnprobus ille puer. Crudells tu quoque mater (3).

■ (1) Dans Virgile, Egîog. VHI, le vers :

Incipe Maenalios mecum mea tibia verBUs, * ,

sert de refrain, et dans la chanson d'un improvisateur sarde contemporain citée par Spano, ortografla sarda, le vers :

Fui dai su fogu^ fuind' attesu remplit le même office.

(2) Pastorum musam Damonis et Alphesibaei

Damonis musam dicemus et Alphesibasi.

(ViRGiL., Eoiog. Vlllî)^

Et tue sutt' et basciu des istare Tando bas a istare a sutta.et basciu.

, (3) ViRjîiL. Eclog. Vm.

1^ LA SAHDAIQNE

Si un poëte sarde s'exprâne ainsi :

coro totu penas

Penas lot imprîmîdas în su coro (

Vtateki â*otù eadenat

Cadenas sunt ma non cadenas d'oro.

D'oro sunt cussas friccias

Friccias, penas, cadenas, pro me diccias.

La plupart des idylles, sardes sont improvisées, car nulle terre plus qua la Sardaigne n'est féconde en esprits poétiques. Horace nousj d. conservé \ê iioiû de ce Tigellius qui faisait les délices de la société polie de son temps {l)f et il n'y a pas de village dons le Lôgudoro qui n'ait eu autrefois ou qui n'ait aujourd'hui ses poëtes. Pour quelques-unsi c'est un métier^ méchant métier, si l'on en juge par leë plainte» de l'un d*entre eux. Car

Void on antre exemple de répétitions bizarres :

S'Iscbefes rdsa natèhû Sa pena qui conseryo intro sn ooro ;

T'ador' eflSeiide in pentt Qna 80 yiyende in cadena qne moro, '

Taoord eflsende in pena Qna 80 yivende-qne moro in cadena,

T*aâ»ô k pena eaémêM Qua que moro in oadena 80 vivende.

Le jen de mots suivant est encore pins curieux :

Cha mi la diia di' Chi mi Ôiia tradi Cha tantu mi diia ?

C^diÎA imâiagiaà Chi mi diia ingannà Çiia mji diia tantu Etc.

(1) Sat. m. Liv. 1.

^Poes* Têmp,, p. 26.)

ces pauvres natures, amoureuses et rêveuses, ne savent que vibrer sous Finfluence des événements ; elles sont incapables de réagir sur eux et la fortune les roule avec elle en les faisant crier sans qu'ils sachent Tarrèter au passage :

Tout le monde m*a reproché de chanter Depuis qu'on a vu que je suis pauvre.

Voilà que je ne puis plus parler,

Que j'aie raison ou que j'aie tort.

Car chacun me jette au visage

Que si je suis pauvre, c'est que je suis poëte.

Le pauvre chante-t-il, on lui en fait un crime; Si c'est un riche, on lui en fait honneur.

Combien d'autres aussi coupables que moi Vivent heureux dans le monde !

Pour moi, je me résigne à ce que Dieu a fait, ' A la fortune qu'il m'envoie (1).

Mais, le plus souvent, les poètes sardes ne le sont que par circonstance. Ce sont des agriculteurs ou des pâtres, quelquefois même des enfants, qui n'ont jamais vu le monde, qui n'ont jamais quitté leur province, et qui souvent ne savent pas lire. Mais ils apportent en naissant le don divin, et sentant fortement, s'abandonnant sans contrainte à leurs instincts, ils traduisent, à l'occasion, en un style simple, énergique, plein d'images, le spectacle qu'ils ont sous les yeux ou les sentiments qu'ils ont dans le cœur. Chanter pour eux est un besoin ; et

(1) Spano. Canz. profane, LXX, p. 266.

quand une forte impression "vient remuer leur âme, cette coiyle sonore qui est en eux vibre d'elle-même, et les Ters éclosent sur leurs lèvres, comme les chants au gosier de l'oiseau quand les premières mousses verdoient pour son nid. Enfants d'une race poétique, tout concourt à féconder en eux les germes qu'ils ont reçus du ciel . Car leur vie elle-même est souvent un poëme açi lieu d'être un labeur, et il n'y a peut-être pas de source d'inspiration plus puissante que cette contemplation solitaire iet naïve du ciel et d'eux-mêmes, dans laquelle s'écoule leur existence. Contents de ce que la nature a

fait pour eux, ils n'emprisonnent pas leurs pensées

dans de mesquins calculs, ils ne mettent pas leur intelligence au service d'une étroite ambition, et leur âme conserve sa jeunesse, sa vigueur et ses ailes. Je n'oublierai jamais les heures que j'ai passées parmi eux, l'hospitalité que j'ai reçue dans leurs cabanes; et quand je m'y reporte en souvenir, les doutes qui m'assaillaient alors reviennent. Je me demande si le progrès n'a pas aussi son revers, et je ne puis m'empêcher de gémir sur les tristes populations qui s'étiolent dans nos ateliers, qui, contre le moindre coup de veut de la misère, ont besoin d'un refuge et d'une tutelle, de l'hôpital et de la charité, qui portent sur leur front pâli le signe héréditaire de leur faiblesse, qui usent, pbis que leur corps, jleur âme dans le travail forcé auquel elles sont sans relâche enchaînées ; qui s'habituent, étant déshéritées de l'espérance, à ne plus chercher qu'une jouissance brutale dans l'instant présent, et qui, par un

su CHAOTS POPULAIRES

trUte contraste, nous montrent parfois dans les sociétés l6s pins avancées et les plus riches, les hommejf les plus dégradés. Car il n'est pas rare de voir l'inégalité slatroduire dans les mesura à mesure que Tégalité s'introduit dans le droit.

DE LÀ SÂRDAIGNE 2U

Quoique la gaieté soit rùn des /eôtés Ib& plus saillants du caractère sarde et la uote dominante dans les poésies populaires de la Sardaigri^, il y a pourtant parmi ces âmes naïvement heureuses, des âmes déçues et attristées, et sur cette lyre joyeuse, une corde pour la douleur. Sans doute, la simplicité des mœurs épargne les mécomptes de Tapibition, les soucis dévorants de Tenvie, et pax là bien d^s tristesses* Mais toute existence, quel(jue sii^ple qu'elle isoit, a ses désillusions, et il n'est pas nécessaire d'avoir beaucoup vécu pour avoir pleuré. A pe^ne hors du berceau, nous courons après la bonheur, 0% chaoïuL^ de no^ pas, dans cette po^rs^^te fiévreuse, est marqué par ji^n phagrin.' Plus nm àff^ sont ardentes et élevées, pljtis difâf^ileoieQt elles s^ contestent. Avides ^'inâjih toute Ur^^ite leiqir pèse et elles s'élâijyce^ commô les gp^ands aigles yer$ les sommets pour y respirer vji air pur. Mais en ces hauteurs solitaires, elles Q^e trouvent auvent que le vide, et elles retoQ^be^jt alors plus blessées, plus souffrantes, plus affamées .4^ jouissances parmi les tristes réalités d'icibas. Quelquesrunes ne font que toucher à terre, et aussitôt qu'elles ont repris haleine, tentent de s'envoler de nouveau vers le ciel. Ce sont les plus malheureuses

et les plus grandes. Elles ne peuvent vivre que dans l'azur, et elles poursuivent éternellement un idéal qui leur échappe toujours. D^atitres, plus fatiguées et moins puissantes, une fois descendues, replient leurs ailes et apprennent à jouir, non sans regrets, des petits bonheurs mélangés qu'on trouve terre à terre. Ce sont peut-être les plus sages.

Cette histoire est notre histoire à tous. Jeunes, si nous avons plus d'âme que de sang, si notre imagination est plus ardente que nos instincts, nous ne voyons pas ou nous dédaignons les plaisirs qui nous sollicitent, et que plus tard, peut-être, nous regretterons. Nous en poursuivons de chimériques que nous n'atteindrons jamais et qui sont pour nous comme la vision d'un monde meilleur. Le besoin d'aimer surtout, nous tourmente, et nous sentons en notre âme un vide qu'une autre âme seule pourrait combler. Mais où trouver une telle âme ? Où sont celles qui s'attachent dès la première rencontre, et, parmi tant de causes de désunion, se lient chaque jour d'une étreinte plus forte? L'amour s'épuise souvent avec ley ouissances mêmes qui en sont l'aliment, heureux quand il laisse derrière lui, pour lui survivre, uneafiection refroidie, mais sincère. Les amitiés inaltérables et complètes ne sont pas moins rares, et il ne faut pas une grande expérience pour savoir combien sont aisées à se rompre celles qu'on croyait les plus solides. Ceux que la sympathie avait rapprochés, .l'intérêt les divise. Ceux qui ont pris l'avance sur le chemin des honneurs et de la fortune, oublient leurs

amis restés en arrière. On a donné son cœur; mais, qu'est-ce, quand on ne peut plus y ajouter la communauté des plaisirs et réchange des services ? Beaucoup, instruits par leurs déceptions, se résignent et ne demandent plus au monde ce qu'il donne si rarement. Mais il en est qui ne se résignent pas et qui conservent jusqu'au bout le besoin inassouvi d'aimer.

Cette vue mélancolique de la destinée, particulière aux peuples du nord et aux races vieillies, n'est guère dans le génie des Sardes; elle se fait jour cependant jusque dans leurs poésies populaires. Car en Sardaigne, comme ailleurs, les âmes, entravées dans leurs aspirations, ont pleuré, ont saigné. Les fleurs des champs ne sont pas les dernières à se faner, et les sentiments les plus naïfs ne sont pas les moins prompts à s'aigrir. Toutefois, la mélancolie en Sardaigne est toujours mêlée d'amertume, et l'attendrissement d'ironie. Il semble que le Sarde, quand la vie lui arrache une plainte, veuille montrer qu'il domine encore ses souffrances avec une fermeté hautaine :

Aujourd'hui on ne trouve plus D'amis fidèles et sincères.

Tous poursuivent leur intérêt, Cherchant à se tromper Tun l'autre.

On se montre un visage riant Et on dissimule son cœur.

Hommes qui cherchez des amis, Ne donnez votre eœur et votre affectioa Qu'avec calcul ;

^li CB4HTS POPULAIRES

3ia VOUS confiez pu tout ^|ltier9 Si vous ne voulez pas être dupes.

N» cfojei point ai^ dévots;

Ce sont d'indolents satrapes.

Ils semblent pleins de piété;

Mais tout ce qui luit n'est pas d'or ;

Quaad vous croyez qu'Us dpnnent l^ur coeur,

C'est du poison qu'ils cherchent à donner.

CljuovaUars et seig^eurs^ Jeunes garçons et maris, Tous sont habitués à tromper ;

Gens de bas étage et gens de qualité Ne s'étudient à rien autre.

Au dehors, vous diriez de douces brebis, Au fond ce sont des loups affamés.

Ne vous fies pas 4 tm bouilbas.

Pétris de milice et de bassesse, Avec leurs manières courtoises et polies.

Ils ne cherchent qu'à duper le Bionde.

Je ne parle pas des femmes.

Elles-mêmes oui déclaré

Qu'en malice nul ne les surpasse.

A tous leurs an^nts elles font bon yisage ;

Elles cherchent toujours à les conjtepter tous (i),

Le peuple ne connaît guère les tristesses vagues et les rêveries sans but. Trop djô choses lui maaquent et le font souffrir, pour que ses désirs, comme ses chagrins,

(1) Spano. Cans. prof, XXI, p. 86.

n'aient pas un obfet déterpamé at une eansd précise. Il est rarement assez heureux, assez riche, assez inoccupé pour être mélancolique. Mais il n'eu est pas de même des poëtes populaires. Car on n'est poëte qu'à la condition de sentir plus vivement les joies et las froissements du monde, et de vivre dans les régions élevées où souvent la lumière a plus d'éclat, jn.a}s ou soijvent ^ussi les nuages sont plus épais et plus chargés d'orage :

Je ne sais plus

Ni chanter ni rire.

A gémir et à pleurer

Mon destin cruel

Pqur toujours m'a condamné.

Depuis qu'à l'Orient le soleil

Apparaît, jiisqu'à £e qu'il #/e epjache

D'hélas incessants

J'accuse le sort.

Et je l'accuse aiDjènement.

Adieu, plaisirs.

Adieu, joies de la vie !

C'est dans la tristesse et l'angoisse

Que je passe mes nuits. ,

Mon imagination

En deuil Ne sait plus à cette heure Me montrer que de sombres visions.

Mon cœur ne retrouve pl^s Sa paix, sa sérénité d'autrefois.

Nuit et jour, à toute heure, Je le sens qui se plonge Dans un abîme de douleur.

890 CHANTS POPDLAIRES

Pauvre cceur affligé jusqu'à la mort Sans JanwÎB mourir !

De pleurer et de rire ChiicuD en ce monde a sujet,

Moi seul je ne vis

Que pourgéniir et pour pleurer.

• A pleurer tout me pousse, Ce que je vois, ce que j'entends ; Mon cœur est toujours en deuil ; La vie est pour moi Un châtiment que m'impose le ciel, Ahl mes espérances, quel fruit Deviei-vous donc porter (l)î

Ceji'est pas là une douleur bien vive; mais ce n'est pas non plus un chagrin à âeur de peau. C'est une plainte vague qui s'adresse peut-être moins à la forttine qu'à une femme EÛmée, un cri sorti du cœur sous le coup d'un de ces chagrins dont on croit mourir, et que parfois un sourire suffît à dissiper. La mélancolie (^st souvent plus profonde, quoique plus douce, et elle prend alors un accent plus mâle et plus fier quoique plus ràsigné. Le poëte quitte la guitare pour la Ijre ; son vers, qui autrefois, comme un papillon léger et brillant, courait de fleur en fleur, son vers prend un vol plus hardi et sa voix un éclat plus sonore, H ne cavesae plus sa pensée pour la faire hriller. Il lui obéii. Il se laisse emporter par elle :

Ma pauvre muse, depuis longtemps

m LA SARDAIGKE 22I

Muette, est morte maintenant.

Diî clou où elle était pendue, Ma lyre en tombant s'est brisée, Et le laurier est sec Qui sur mon front brillait.

« Des muses sur la montagne

Je ne respire plus Tair serein.

Horizons poétiques, frémissements sacrés.

Imagination créatrice, j'ai tout perdu.

Les bergers d'Arcadie

Ne veulent plus de moi parmi leurs chantres.

Bois, ruisseaux, fontaines.

Me cachent leurs nymphes jalouses.

Les sirènes ne chantent plus

Pour moi sur les flots.

 ma voix, à mes plaintes

L'écho des montagnes ne répond plus.

L'aimable rossignol

Dès avant l'aurore

Ne charme plus mes peines

Par la vive harmonie

De son chant si varié et si doux.

Les champs ne revêtent plus pour moi

Leur parure et leurs gaies couleurs.

La rose et les autres fleurs,

Prennent un air triste

Et les arbres

Me paraissent en deuil.

Les campagnes jolies

Pour moi sont sèches et ne fleurissent plus.

223 CRAIfTS POPULAïaSS

Lee voilà bien loin déjà Les années de ma premiëfe Jeunesse.

' De Tâge mûr  peine ai-je entrevu la figure*

La vieillesse est venue

Alors que je me croyais encore jeune^

Je dormais ; elle m'éveille*

Je regarde et je vois

Gomliieo j'ai changé^

Le visage plissé, couvert de rides,

La tête chauve, le corpe maigre et sans ardeur.

Semblable à l'ombre vainoi

Amours et plaisirs ont dispaiu^ hélas I

Les joies du monde

Se sont éloignées

Et Tamour m'a fui,

Car il est nu et près de moi il ne trouve que glace.

On ne trouve plus de charmes

A ma conversation, à mes visites*

En me voyant, chacun me fuit, chacun m'évite;

De l'un et l'autre sexe

Je suis devenu la risée.

Honteut et éonftiS

Dans ma triste chsimbre je m'enferme.

Et je pleure vainement

Le temps que j'ai perdu.

Où était ma sagesse ?

Âh ! quelle folle vie f quelle» occupations vaines !

Que d'efforts pénibles Ne me suis-je pas imposés Pour atteindre un mal Que je cxbyais \m bien I

Que de peines, que de fatigues j'ai endurées À là pourstiite d*une iééotnpèhdë qttî flevait él*e si fuiièste.

Ah! que d'avances fastueuses,

Que de bienfaits, de cadeaux, dTlcÉctfliages,

De faveurs^ de rûses,

Et eu retour l'ingratitude I

Pour toute reconnaissance,

Le mépris du la trahison l

Combien de colères, dé peines, de Battements de ôoctir,

Bef veilles^ de nuits passâes sans sommeil,

Pour recueillir des dégoûts amers

Que j'avais pris pour des plaisirs !

ie prenais, 6 inseilsél

Les épines pour les roses.

Les trompeuses vÉiiïités

M'ont dérobé la moitié de mon temps,

Sans que j'aie goûté jamais

Un plaisir qui fût vrai.

Me voilà détrompé

Maintenant que je suis à moitié mort.

Mes fautes sont

Sans nombre. Que faire?

Désespérer ? Non....

Au ciel j'ai un père, un ami,

Prompt à pardonner les offenses.

Et dont les bras s'ouvrent avec indulgence

Au pasteur repentant.

Les jours, les heures, les instants

Que j'ai encore à vivre, avec un amour sincère

Je les consacre à cet amant

Qui de l'homme ne veut que le cœur (1).

(I) Texte dans Pisckêdda p. 4, et dans Poene Tempiesi, p. 29.

i2i CHANTS POPULAIRES

On voit que les poëtes sardes se conforment à toutes les traditions classiques. Quand ils ont cinquante ans, les cheveux gris et des rhumatismes, et que l'amour se détourne d'eux, ils disent adieu à l'amour. Ils se convertissent. Ils chantent leur meâ culpâ. Ils deviennent pieux. L'âge des doux péchés est passé. Ils s'en^ confessent pour avoir le plaisir de s'en souvenir, mêlant un peu de repentir à beaucoup de regrets. Mais cette transformation obligée et prévue, ne nous fera pas conclure contre la jeunesse en faveur de l'âge mûr, car l'une n'est que le chemin de l'autre. Et nous n'aurions pas la poésie du regret, si nous n'avions eu la poésie de la jouissance.

ÙE LA SARDAIGKE 225

Il y a deux sortes de chants populaires en Sardaigne, que les femmes semblent s'être réservés. Ce sont ceux qui touchent aux deux extrémités de la vie, à la naissance et à la mort. Éducatrices et consolatrices du genre humain, qui saurait, mieux que les femmes, parler à un berceau ou à une tombe ? Quand leur enfant dort, assises près de lui, elles chantent. Leur bonheur s'épanche en doux refrains, et leur pensée va d'espérance en espérance, comme l'abeille de rose en rose. Souvent elles répètent de vieilles strophes, toujours nouvelles, parce que leur imagination, se dégageant de l'étreinte des paroles, leur donne un sens toujours nouveau. Mais parfois aussi elles improvisent, et les vers jaillissent sans effort de leur cœur; car, vivant près de la nature et toutes débordantes d'une sève printanière, elles ne sont pas réduites, comme nos pauvres ouvrières, à se décharger sur une crèche du fardeau de la maternité, et elles en ont gardé non-seulement les sollicitudes et les joies, mais toute la poésie. Ces chants du berceau s'appellent en sarde ninnia, ninnidu, du latin nenicBf ou plutôt du grec v^vétoç, v^»£«t. En voici un, recueilli d'une bouche de douze ans :

•J:H\ chants POPULAIKHS

Oh ! iMiiua el Anuiniu J)or8, dors, mon frère.

Oh I Ninna et Anninia Dieu te donne le bonheur!

Oh ! Ninna et Anninia Ici comme ailleurs, Oh I Ninna et Anninia Dors, dors, mon frôre.

Dors, précieux trésor, Beau comme l'or, Pupille de mes yeux.

Dors, ne crains rien.

Joie de ma mère, DorS) sans peur Oh ! Ninna et Anninia Dors, dors, mon frère.

Oh 1 Ninna et Anninia Dieu te donne le bonheur!

Oh ! Ninna et Anninia Ici comme ailleurs, Oh I Ninna et Anninia Dors, dors, mon frère.

'Ce chant est celui d'une enfant qui n'a point encore porté ses regards au delà du foyer domestique,- dont rame se partage entre sa mère et son frère, et qui, dans son doux office de berceuse, fait gravement l'apprentissage de la maternité. Comment, ignorante qu'elle est delà vie, essaierait-elle d'en deviner l'énigme ? Quelles joies peut-elle souhaiter, quelles peines peut-elle craindre, quels présages peut-elle faire pour ce cher et frêle nourrisson ? Sa pensée ne peut qu'aller de l'un à l'autre des amours qui remplissent son existence.

Mais il est des ninnias qui sortent de ce cadre étroit. Los iik'tos sardos, comme toutes \e'^ mères, aiment à se

laisser aller, pour leurs enfants, à ces rêves de bonheur, sans mélange et sans fin, qui ne leur paraissent pas moins doux lorsque l'expérience leur en a appris les chimères. Elles associent à la tendresse passionnée qu'elles ont pour eux, la nature entière, les mouflons et les cerfs, les brebis, les pâtres, le chien de la maison. Elles

convoquent les astres auprès de leur berceau, et parmi les étoiles choisissent pour eux la plus brillante. Elles aplanissent devant eux toutes les voies ; elles leur bâtissent un avenir tout rose. Cette petite fille qu'elles allaitent, elles la voient déjà dans ses habits de fiancée, portant avec grâce la chejnisette qui se moule sur sa ferme poitrine, fière de sa lourde chaîne d'or et des bagues qui étincellent à ses doigts, la plus belle danseuse dû ballu tundu, rendant toutes les mères jalouses et tous les jeunes gens amoureux. Et de ce gros garçon, qui bat sa nourrice, elles en fout déjà le plus intrépide cavalier et le plus hardi cliasseur de la montagne. Heureuse la femme qu'il prendra pour épouse! Malheur à qui méritera sa vengeance ! Ces rêves, ces aspirations, ces présages, épars çà et là dans difierentes ninnias sardes,, je les trouve réunis fians la chanson corse que voici :

Ninnina, ma chérie, Ninnina, mon espérance, Tu es ma barque jolie Qui vogue avec audace, Qui ne craint ni le vent Ni les tempêtes de la mer ;

Don, don un peu, Fais la ninnani ;

Ma barque chargée de précieuses étoffes,

Chargée d'or et de perles.

Ses Yoiles sont de brocard

Venu d'outre-mer,

Son timon d'or fin.

Du travail le plus rare.

Don, don un peu,

Fais la ninnani.

Quand tu vins au monde On te porta au baptême, La marraine fut la lune Et le soleil le parrain ; Les étoiles qui étaient au ciel Avaient leun collien d'or.

Don, don un peu.

Fais la ninnani.

L'air devint pur Et s'emplit de splendeun, Et les sept planètes Répandirent sur toi leun dons.

Pendant huit jours ce fut fôte Parmi tous les bergen.

Don, don un peu.

Fais la ninnani.

On n'entendit que chants, On ne vit que danses Dans la vallée de Cuscioni Et partout aux environs Gueule-Noire et Faucon (i), Firent fête à leur façon.

Don, don un peu,

Fais la ninnani.

(1) Noms de chiens : BoccafMra et jFa/coni.

Quand, devenue grande,

Tu traverseras la plaine,

Sous tes pas, les herbes se changeront en fleurs.

L'huile coulera des fontaines,

Toute Teau de la mer

Ne sera que parfum.

Dors, dors un peu

Fais la ninnani.

Toutes les montagnes Se couvriront de brebis.

Cerfs et mouflons Apprivoisés accourront à Fenvi; Tandis que vautours et renards Fuiront à tout jamais.

Dors, dors un peu,

Fais la nînnanL

Tu es la sarriette précieuse Qui croit sur le Bavelle, Tu es le thym odorant Qui croît sur le Guscione; Tu es l'herbe mufrelle (1) Qui nourrit les moutons.

De ton aïeul et de ta mère Tu remplis tout le cœur.

Dors, dors un peu,

Fais la ninnani.

Dans cette ninnia, comme dans toutes les autres, que «le cercle des idées soit plus ou moins étendu, que l'expression soit plus ou moins pittoresque et vive, le merveilleux est toujours rare et ne sort jamais du cercle des habitudes journalières. On ne voit pas figurer dans les chants sardes, comme dans les chants du Nord,

(1) Herbe assez commune en Corse.

Je fées bienfaisantes et de génies malins auprès du berceau des nouveau- nés. On n'y trouve que des mères souriantes dont nul souci ne trouble le bonheur, dont nul pressentiment n'attriste les refrains. Point d'accents mélancoliques et inquiets ; mais une sérénité et une fraîcheur toujours égale, une grâce familière et enfantine. Pour tout souhait, le bonheur domestique. Car les mères sardes ne trouvent rien dans les traditions de leur île quileur inspire des rêves ambitieux, et * elles ne peuvent pas dire comme les mères grecques à leur petit palikare : « Dors, mon cher petit. J'ai quelque chose à te donner: pour ton sucre^ Alexandrie, pour ton riz le Caire, et Constantinople pour y commander trois ans (1). »

Les ninnias du petit Jésus, qu'on chante dans les églises pendant la nuit de Noël, ont elles-mêmes ce caractère. Elles ne célèbrent que la beauté de l'enfant; elles se taisent presque toujours sur le rôle du* divin Crucifié :

Ninna, Ninna, cheveux d'or (2), Ninna, Ninna, lis fleuri, Ninna, Ninna, doux trésor, Ninna,^ Ninna, fils chéri.

Sous ce rapport, elles ne diffèrent pas des ninnias romaines :

(1) Voyez Chants populaires ^ la Grèce, de Faurie> et du comte Marcellus. Les chants des nourrices s'appeUept, en grec moderne, Nannarismata.

(2) Chant du diocèse de Nuoroi

— Dormi, dormi, nel mio senno Dormi, o mio fior Nazareno.

Jl mio cuor culla sarà Fa la.nînna, naima na.

— Testa d'argento e fronte di cristallo Occhi, che ci si vede il paradiso, Dentt d'avorio e labro di corallo,

La bianca gola et l'incarnato ciglio, Li vostri orecchi son tanto belli !

Son fila d'oro i vostri capelli.

Si un pressentiment de douleur plisse soii front, la mère cherche à Téloigner. Elle ne veut auprès du berceau du nouveau-né que des chœurs d'anges et de célistes mélodies, une joie sans mélange sur terre et dans le ciel, dans son cœur et dans celui du divin enfant :

Céleste trésor D'éternelle joie, Dors, ô ma vie, ô mon cœur ; Dors, dors, Anninia.

Ce n'est point un lit de brocard

Qu'on te prépare.

C'est un lit de foin

Sec et dur, A toi le plus riche, Le plus puissant seigneur I

Quel beau sort

M'est échu.

Avoir mon fils bien-aimé Dans la cour céleste î Pourtant ma douleur est amère, Si je pense à l'agoniei

232 CHANTS POPITLAIRES

Un gémissement S'exhale de ton cœur, Aimable trésor Brillant soleil.

Dors doucement, mon cœur, ô mon ftme.

Dors, fils bien aimé, Dors d'un doux sonmieîl.

Ne crains pas

D'être troublé,

Verbe incarné Dans le sein de Marie.

Divins esprits, Anges et saintes, Venez, accourez tous Avec les séraphins.

Voilà ma vie Qui dort.

Musique divine, Céleste milice.

Chante avec délice.

Étoile du matin Fais-lui compagnie.

Quand tu me regardes, Avec ta couronne de roses, Et ta bouche amoureuse.

Dis-moi pourquoi ces soupirs ?

Dors, dors, oublie, mon cœur, Tous tes ennuis.

Quel est le pressentiment

Qui te trouble?

£t dans le sommeil et dans la veille Pourquoi es-tu ainsi pensif?

C'est pour nous.

Dans ce Jour de fête, Une peine, un tourment.

Réserve tes larmes.

^« Dors, ô mon bien,

Fils de Dieu Ne pleure point ainsi ; Retiens, retiens tes larmes.

Pourquoi cette douleur amère?

Dors aux sons de la douce musique Que le ciel t'envoie.

Dors sans souci,

Dors, ô ma vie,

Ange immaculé, . Espérance du monde.

Chœurs des anges,

Vierges bienheureuses, Faites entendre vos douces voix.

Mortels, unissez vos chants

Dans une joyeuse Symphonie,

Dors dans mon sein.

Fils chéri ; N'aie ni crainte, ni doute.

Dors, divin poupon.

Dors, bercé par de doux chants.

Pour qui fa dans le cœur.

Tu es la joie sans mélange.

Tu es le vase d'argent Plein de fleurs d'or.

Tu es l'unique consolation De mon âme.

Candeur immaculée, Éternelle lumière,

Sagesse immortelle, Fils et père incréé ; Dors, fils chéri, Dans le sein de Marie.

Dors, 6 ma vie, 6 mon cœur.

Dors, dors, 6 Anninia.

Les -chants de la tombe sont plus yariés que ceux du berceau, parce que les uns soilt consacrés à urte existence qui finit et dont toutes les pages sont pleines, et les autres à une existence qui commence et dont toutes' les'pages sont blanches, et peut-être aussi parce que la plus grande place dans le cœur humain n'appartient pas à la joie, mais à la douleur.

C'était un usage antique en Sardaigne que personne ne quittât la vie sans avoir son oraison fuilèbre, le berger dans sa cabane comme le seigneur dans son palais. Quelqu'un venait-il à mourir, toutes les femmes du voisinage, vêtues de deuil et un mouchoir blanc à la main, se réunissaiétit âla thaisoû mortuàit'e. Là, rangées autour du cercueil et ayant parmi elles les parents du défunt, . elles commençaient leurs chants lugubres. Chacune d'elles à son tour ehtrait dans le cercle, disait quelques strophes et répétait le triste refrain au milieu des soupirs et des gémissements de l'assistance. Ces attiiadoras sardes rappelaient les preficœ antiques qui conduisaient le deuil au son des instruments, criant, s'arrachant les cheveux, et versant des larmes feintes. Mais elles n'étaient point comme %lles, des pleureuse&i

mercenaires. Elles ne jouaient point la douleur. Elles venaient, spontanément, pour rendre un dernier hommage à un parent, à un ami, pour faire honneur ou pour apporter quelque consolation à sa famille. Ce n'étaient point des comédiennes ; c'étaient des prêtresses émues qui célébraient les vertus du mort, sa piété, sa beauté, son courage, et qui exprimaient à la fois et leurs regrets et ceux des autres (1).

Les chants des attitadoras ont le plus souvent un refrain qui reparaît à chaque vers, comme un sanglot qui oppresse l'âme et ne lui permet pas les longs développements :

Ohi 1 su bene et i su coro mcu !

Bellu et raru qu' et i s'oro Ohi I su bene et i su coro meu !

Sempre ti tenzo in coro.

Et ce refrain ne varie guère. Si c'est un mari qui a perdu sa femme :

Ohi ! su bene et i sa bona muzere !

Si c'est une sœur qui a perdu son frère :

Ohi I su bene et i su Arade meu !

Mais quelquefois l'attitido s'étend, suit un rhythme

(1) n y a chez les Roumains, comme chez les Sardes, des pleureuses qui accompagnent les morts et qui chantent leur vertu, leurs talents, lears hauts faits, môlant les sanglots aux éloges. Les Grecs modernes ont leurs jnyriologues, et c'est chez eux une bien vieille tradition, car eUe remonte Jusqu'à Homère. Voyez les lamentations de la famille de Priam sur le corps d'Hector.

plus large, moins monotone et moins lugubre. En voici un à deux voix sur la mort d'un enfant de douze ans. La mère dit la première strophe et une de ses amies lui répond :

— Délices de mon cœur, Lumière chérie I

Et désormais douleur amère, Soupirs, deuil éternel !

Comme un arbre choisi, Tu grandissais fort et beau.

Heureuse de mon sort, Je te contemplais sans cesse ;

Et, pleine de joie.

Je sentais fleurir dans mon cœur

La douce espérance Que Dieu te conserverait pour moi.

— Quelle douleur, ô mort !

A ce cœur tu causes I

A quel triste sort

Mon Dieu, Fas-tu réservé !

A ton ombre

J'espérais reposer ;

De tes fruits

J'espérais me nourrir.

Mais à peine avais-tu

Tes onze ans accomplis.

Qu'en deuil ma joie se change.

— Délices de mon cœur, Lumière chérie !

Et désormais, douleur omère,

Soupirs, deuil éternel!

Hélas 1 sur mon arbrisseau chéri, Au milieu de cette fête.

Une tempête cruelle Se précipite, et jette

Sa racine du vent.

Ah! malheureuse I

Qui maintenant viendra

Me consoler dans ma douleur?

— Quelle douleur, ô mort I , A ce cœur tu causes !

A quel triste sort Mon Dieu ! Tas-tu réservé !

Et qui viendra avec moi pleurer ?

Jeune enfant amoureuse,

Qui pour épouse à mon fils Étais destinée, Sa mère l'a perdu ; Il est perdu aussi pour toi.

Pleure avec elle et crie :

initié, pitié pour sa douleur !

La poésie a besoin de Tinfini pour déployer ses ailes. Ce n*est pas une bacchante qui, la tête couronnée de roses, présente à l'homme en souriant la coupe du plaisir. Les courtes ivresses ne lui suffisent pas. Il lui faut ces bonheurs ou ces tristesses immenses qui ont leur racine sur la terre, mais qui ne trouvent qu'au delà leur épanouissement ou leur consolation. Elle est l'ange de

l'espérance qui, le regard tourné vers le ciel, pleure la nuit sur les tombeaux, et qui souvent garde pour la mort son plus doux sourire et ses plus bejles fleurs.

De trois colombes, une

A dix-^ept ans s'^st envolée.

Chacun pleure le coup fatal ; Tous accusent le sort E)n apprenant sa mort.

Dans la fleur de son âge, Antoinette a 0té enleype.

La voilà brisée Cett3 belle tri^fté de grâces, Mariette et Anne-Marie N'ont plus de compagne.

A la voir, on pût dit

Qu'elle ne devait pas mourir.

Sa Joie, sa vivacité, sa gaieté

Promettaient de duf pr tpujours,

Elle a quitté la vie

Dans tout l'éclat de la santé.

Elle s'est envolée de nos mains Sans savoir ni comment ni pourquoi.

Mais, ô Dieu ! qui m'appelle?

Quelle est la voix que j'entends ?

' C'est mon Antoinette Qui, toute glorieuse, m'apparait.

c( Oublie mon nom,

a Calmcr-toi, me dit-elle, ne pleure plus ;

u le ne suis pas morte, je dors.

« Tu me verras-, pUis belle un jour,

a Au paradis où je t'attends. »

J'aime à me flgui»er ces trois sœurs s'ouvrant toutes th)îs à la vie comme trois roses qui s'épanouissent à la fois suf la même branche, et dont l'une, brisée par l'o-

(l) Poes. Temp., p. 338.

rage, se flétrit tout à coup: Le même cœur semblait battre en elles, comme le même sang coulait dans leurs veines, et leurs espérances se confondaient comme les fils d'op du même tiasu. Hier encore, elles interrogeaient ensemble l'avenir, et le soir, à l'heure des rêves, échangeaient leurs.doux secrets. L'une d'elles s'est endormie pour toujours, et voilà que les autres ne connaîtront plus de joie sans mélange. Dans toutes leurs fêtes elles chercheront l'absente, et toujours sous leur rire on trouvera des larmes. Quand la vie est brisée ainsi dès ses premiers pas, les promesses qu'elle contenait semblent n'être qu'ajournées pour le ciel et quelque chose du charme de la jeunesse s'étend jusque sur la mort. La poésie sarde a senti ce charme sévère; mais elle ne l'a pas exprimé aussi heureusement que la poésie bretonne :

« Qui aurait vu Jeff, Bur la grève, les yeux brillants et les joues roses, qui aurait vu JefiF au Pardon, aurait eu le cœur réjoui ; mais qui l'aurait vue sur son lit, eût pleuré de pitié pour elle, pour la pauvre fille malade aussi pâle qu'un lis d'été. Elle disait à ses compagnes, assises sur le bord de son lit : « Mes compagnes, si vous m'aimez, au nom de Dieu, ne pleurez pas ; vous savez bien, il faut mourir; Dieu lui-même est mort, mort en croix.

« Conune j'allais puiser de l'eau à la fontaine, le rossignol de nuit chantait d'une voix douce : « Voilà le mois de mai qui passe et les fleurs des haies avec lui. Heureuses les jeunes filles qui meurent au printemps! Comme la rose quitte la branche du rosier, la jeunesse quitte la vie. Celles qui mourront avant huU jours, on les couvrira de fleurs nouvelles, et du milieu de ces fleurs elles s'élèveront vers le ciel comme le passe-voie du calice des roses. «■

a Sa prière était à peine finie, qu'elle pencha la tôte et puis' ferma les lyeux. En ce moment on entendit le rossignol qui chantait encore au courtil : « Heureuses les jeunes filles qui meurent au printemps ! Heureuses les jeunes filles que Ton couvre de fleurs nouvelles (1)! »

L'attitido est plein tantôt d'une vive amertume, tantôt d'une douce résignation. En voici un consacré à la mémoire d'un digne et saint évêque, tendre et calme comme la vie qu'il retrace, tout pénétré de foi et de charité :

Son plaisir, A ce bon père, à ce doux pasteur.

Était à toute heure De nourrir son troupeau bien-aimé ;

Au pain de Tâme Il ajoutait le pain du corps.

L'épouse était-elle nue, Ses fils affamés, dépouillés.

Il travaillait sans relâche

A les consoler tous.

Il donnait des vêtements à Tune Et aux autres des aliments.

On ne saurait compter

Les pauvres qu'il a secourus.

Ceux qui étaient nus pour se vôtir,

Ceux qui étaient affamés pour se nourrir

A lui avaient recours.

Et tous s'en allaient consolés.

Combien auraient souffert de la faim, Du froid pendant l'hiver,

(1) De la Villemarqué, Barzas»Breis^ t. U^ p. 264.

Si son cœur humain

Ne leur eût tendu la main !

Il était beau de voir

Tant de pauvres dans sa maison rassemblés,

Ea haut) eu bas, Si nombreux qu'on ne pouvait passer.

Et c'étaient là ceux qui se montraient»

Ceux de tous les jours.

Je ne parle pas de ceux auxquels chaque mois Il procurait les aliments nécessaires,

Et ces autres pauvres Auxquels il venait secrètement en aide.

Par les pauvres cupides Il se laissait tromper les yeux fermés.

11 connaissait la fraude Mais il estimait que c'était gagner, de perdre ainsi.

Ah! cher père, Père de tout le monde, cher ami, Je ne dois pas pleurer pour toi.

Je pleure notre perte à tous, Ta mort étant aujourd'hui Un châtiment pour tous, môme les plus forts {{).

L'attttido prend quelquefoià la forme dramatique, et Ton y voit alors apparaître tout un coin des mœurs sardes. On sait qu'en Sardaigne c'est un honneur et une habitude d'aller armé. On ne rencontre guère de

(1) Poei. r«mp„ p. 321. ^

voyageur ou de paysan qui n'ait au côté son large coutelas, autour de la taille sa giberne, sur rét)aule son escopette (1). Dansies longs voyages à travers les campagnes solitaires [on est seul, loin de tout secours ; il faut pouvoir se défendre soi-même ^ Il n'y a fas de fêtes. d'aiUeufs. sans coups de fusil. Les Saraes. comme les Arabes, aiment à faire jouer la poudre.

Attendrissez-vous, durs rochers.

Et toi, monde, prends lé deuil I

Quittez, ô campagnes, votre parure joyeuse.

Et vous, plantes, votre verdure I

Venez, accoterez aux cris D'une mère désolée^ Qui pleure son fils bien-aimé Victime d'un jaccident terrible.

Ce n'eàt pas d'uae maip étrangère,

C'est de sa propre main

Que le sang de ses veines

A terre a été répandu.

Oh! cruelle émotion Jpeiiiç terrible!

Lui-môme s'est donné la mort;

Il chargeait son escopette.

Le coup part et le ftappe à la tête.

A la tête le coup l'atteint,

Oh ! cruelle émotion I peine terrible î

Au bruit, la n\ère accourt

Tremblfmte, effarée; Elle aperçoit son fils gisant

(l) Hac arat infelix, hac teeaet arma manu

(Ovide.)-

Alerresurle eeuil.

Elle le saisit toudoin daiu ses bras Et tous deux tombent morts.

Tous s'imaginent Qu'un même coup a tranché les deux vies .

Tous pleurent amèrement Et du fond du cœur soupirent.

Cependant en r^srdsnt bien les deux corps,

Ils voient qu'ils respirent.

La mère, évanouie, revient i die ; Nais le flis est frappé & mort.

La mËre pleurant Sur ce corps à l'agonie, Vaincue par la douleur Contre le mur se frappe la tâte.

Le matin son llls était ^ais et fort Le soir il est aux bras de la mort.

Le matin il est allé A la fête Du glorieux saint Maurice.

Le soir, il se relire,

Pour rentrera la maison, Hais à peine est-il arrivé sur le seuil de la porte Qu'il passe de la vie au trépas.

Une cruelle décharge A terre l'étend mort.

Mieux eût valu n'être pas né Que de se donner la mort soi-même (1) !

A côté de l'oraison funèbre profane, il y a l'oraison funèbre religieuse.

Quiconque a vu des enterrements en Italie ou' dans le midi de la France, connaît ces confréries de la mort qi^i confondent, sous un habit uniforme, tous les rangs et tous les âges et établissent entre les hommes la plus touchante solidarité, *^celle qui puise ses enseignements dans le spectacle du néant des distinctions et des grandeurs humaines. Les confrères ont un poste en permanence qui guette l'arrivée de la mort. Aussitôt qu'un des leurs a rendu le dernier soupir, ils se rendent auprès de lui et, tour à tour^ veillent et prient auprès de son lit. La tête «ouverte par l'espèce de sac qui les enveloppe en entier, ils ne se connaissent point entre eux. . Ils ne sont rien l'un pour l'autre que des frères en Jésus-Christ. Ces confrères sont nombreux en Italie. J'en ai vu à Cagliari de toutes les couleurs, blancs, gris, rouges, sortant des églises et accompagnant les morts aux cimetières. Voici un des Epicedio qu'ils ont coutume de chanter dans la maison du défunt avant de le porter à l'église. Il n'est ni bien profond ni bien neuf; mais, chanté en présence du mort, il ne laisse pas d'éveiller de grandes pensées et

(1) Spano. CaitiZ. firof.^ Il, p. 8, «

remue d'autant plus sûrement Fassista^çe <)u'étant en langue vulgaire, tous, jusqu'aux plus humbles, peuvent s'y associer.

Triste jour que nous attendons, Nous qui vivons dans le monde, Un à un la mort nous moissonne ; Et nous ne pensons pas à la mort !

Regarde, ô chrétien.

Ce monde faux et léger.

Où tout passe si vite, Plus vite qu'un vain songe Qui le matin venu Se dissipe comme la nuit.

Ce monde es\ une fleur Qui se sèche en* un instant, Une fleur qui souffre de tous les vents, De la chaleur et du froid, Une fumée, une vapeur, Un monde déchu.

Nous avons ici sous les yeux

Ce mort, Séparé du monde, Laid, triste, sans regard, Les mains croisées sur la poitrine.

Conmie il est inunobile Couché dans sa bière !

11 a laissé toutes les chimères De ce monde trompeur ;

Si grand est Le pas qu'il a franchi !

DE LA SABDAIGNE 247

port puissante, De qui tout le monde relève Jusqu'au Fils de Dieu, mort infatigable Tu ne te reposes jamais; Tous, nous passons sous top joug.

Seigneur, divin crucifié, Regarde avec pitfô Ce soldat de ta milice ; n était inscrit sous Tétendard

De ta croix ; Il portait l'habit que nous portons.

Marie, consolatrice De toute âme affligée, Secours, ô Marie, L'âme qui vient

Maintenant de quitter le monde, Âccorde-lui ton appui.

Sénat des apôtres, Martyrs, confesseurs.

Vierges, qui avec éclat Avez su rester pures, Si en quelque point il a failli Nous vous le recommandons.

Le frère que nous pleurons.

Si vivant hier, est mort aujourd'hui,

Ainsi devonshnous faire tous.. .

C'est dans une fosse profonde,

Toute murée Toute pleine de vers au fond, Ou'il habite maintenant.

Voilà la récompense que donne le monde, A ceux qui mettent en lui leurs espérances.

Triste Jour que nous attendons, Nous qui vivons ici-bas.

Un à un la mort nous moissonne; Et nous ne pensons pas à la mort (i) I

Il s'en faut que tous les attitidos respirent ainsi une tristesse calme et résignée. Dans un pays de vendette comme la Sardaigne, où les morts violentes ne sont pas rares, ils prenaient souvent un caractère d'énergie sauvage et devenaient Toccasion d'un sanguinaire appel à la vengeance. Les femmes qui se succédaient autour du cadavre, vraies furies, se répandaient en malédictions, faisaient un tableau dramatique et passionné du meurtre accompli, appelaient aux armes les parents, les amis de la victime, et semaient pour ainsi dire dans le sang répandu les germes d'un nouveau crime. C'était une sœur qui, devant le corps sanglant de son frère assassiné, s'écriait : a mon lion généreux ! rien n'a pu te préserver, ni ton fusil, ni ton poignard, ni le charme que je t'avais donné, ni la relique que tu portais au cou. Cachés comme des lâches, tes ennemis, qui n'auraient osé affronter ton regard, t'ont tué traîtreusement, de loin, la nuit, et il ne te reste que moi, pauvre orpheline, pour te venger. Mais va, j'y suffirai, je cacherai un stylet dans mon sein, je pendrai des pistolets à ma ceinture et le sang de tes ennemis paiera le tien!»

(l) Spano. Canzoni sacre XTV, p. 61,

C'était une veuve qui s'abandonnait à ces furieuses imprécations : «Ah! si j'avais un garçon, si j'avais un fils, je prendrais une de mes robes, je lui en ferais un corset afin que jamais il n'oubliât la mort de son père, et qu'yne fois devenu homme, son premier soin fût de le venger. J'ai soif de sang, j'éprouve un désir de mort ! » C'était une fiancée qui disait : « mon bien-aimé ! je ne sais quel pressentiment m'annonçait ta mort. Ce coup de fusil qui t'a tué, je l'ai senti au cœur. Ah ! si je pouvais frapper ton ennemi, si je pouvais lui arracher les entrailles, les déchirer avec les dents, et jeter son corps aux vautours et aux corbeaux (1) ! »

Ces accents farouches, ces cris de fureur ne datent pas de plusieurs siècles, ils sont d'hier. Car c'est d'hier seulement que l'habitude des attitidos a disparu devant les efibrts répétés du clergé et les menaces d'excommunication, et dans maint village, les vieilles traditions ont conservé leur empire, et les anciens usages, suspendus plutôt que détruits, semblent toujours à la veille de reprendre le dessus. Ne nous hâtons pas de crier à la barbarie. Nous en étions là il y a trois cents ans. Un gentilhomme du seizième siècle n'éprouvait nul scrupule à se défaire de son ennemi. Il pouvait se piquer de sentiments .chevaleresques comme François I", faire des vers' comme Marot, être voluptueux comme Henri III ; à l'occasion, il frappait un rival de sa dague .

(1) Les Attitidos sardes qae j^ai pn recneiUir étant trës-pen nombreux, quelques-uns des traits précédents ont été empruntés aux Yoceri corses, qui ont absolument le même caractère.

OU }e faisait arquebuser par ses bravi, et de tels coups d'audace, presque toujours impunis, étaient souvent un titre à ^admiration des honnêtes gens. Pourquoi s'étonner que des pâtres isolés, ignorants et rudes, aient conservé l'habitude de jouer du fusil et trouvent encore un plaisir divin à se venger ?

DE LA SABDAIGNE 251

La vengeance et 1q brigandage se tiennent de près en Sardaigne. Comme le pays est couvert de grapds bois, qu'il est à moitié désert, qu'il manque de routes, et que par conséquent l'œuvre de la justice y est lente et difficile, chacun chercjie à se faire justice à soimême. De là des meurtres fréquents. Quand il a fait son coup, le meurtrier, pour se soustraire à la loi ou aux représailles, gagne la montagne et le voilà dès lors condamné à une vie errante. Malheureux, mais non pas déshonoré, la crainte et l'admiration sont les seuls sentiments qu'il inspire. Le soir, on s'entretient de la, hardiesse qu'il a déployée, du courage avec lequel il résiste aux gendarmes, des tristesses de sa vie solitaire. Les jeunes gens vantent ses exploits et les jeunes filles ont pour lui des rêves et des admirations. C'est que la cause qui l'a fait bannir est, aux yeux de tous, une noble cause. S'il a tué, c'est pour laver un outrage fait à son honneur ou à l'honneur de sa famille. On l'estime comme un brave au lieu de le repousser comme un assassin. Chacun lui vient en aide. Il est assuré de trouver partout des secours ou un asile ; il ne trouvera nulle part un traître. La crainte qu'on a de son fusil

vient d'ailleurs en aide aux sympathies naturelles qu*il inspire, et ceux-mêmes qui ne l'aiment pas le respectent ou le redoutent. Sa vie est rude. Avoir la terre pour couche, passer la nuit dans les bois ou dans de misérables cabanes, être toujours sur le qui-vîve, se défier de toutes les rencontres, être séparé par une infranchissable barrière de ses parents et de ses amis, être condammé à l'isolement, à l'incertitude du lendemain, être réduit à soupçonner dans chacun de ses semblables un ennemi, serait déjà la plus cruelle des punitions pour des hommes moins sauvages, moins fermes, plus amollis par les douceurs de la civilisation. Et pourtant ce n'est pas tout. Le banni est souvent condamné à de terribles complicités. Il rencontre dans les maquis des brigands sans honneur, couverts de crimes, souillés de honteux méfaits. Il entre dans une bande et, subissant jusqu'au bout les nécessités de l'alliance qu'il a été obligé de contracter, il se laisse entraîner à son tour au vol et au pillage. Puis un jour la • troupe se montre ; il faut fuir, lutter de vitesse, affronter les balles, à tout prix ne pas se laisser prendre, car une fois pris il n'y a plus d'autre alternative que la potence ou la prison.

Un brigand de bonne maison, Francesco Satta 'd'Osîlo, poëte comme son frère, le chalioine Satta, a raconté les détails de sa capture et les enuuis de sa captivité. C'est tout un drame. Les soldats entourent sa maison. Il saisit son fusil et veut fuir. Mais toutes les issues sont gardées. Il entend monter l'officier chargé

de l'arrêter. Il pense à sa pauvre Giuana qui, s'il meurt, ne pourra vivre. Décidé dès lors à ne pas se faire tuer et comprenant l'inutilité de la résistance, il consent à se rendre. On le lie et on l'emmène sous bonne escorte;

Pleure maintenant, traître,

Ce que tu as fait à Bittorîa Fiore !

Les insultes pleuvent sur lui sans l'émouvoir. Qu'ils prennent garde ceux qui l'injurient à ne pas tomber un jour entre ses mains! Il arrive enfin devant le gouverneur.

Tu es Cicciu Satta d'Osilo?

Oui, Monsieur, lui répondis-je.

Pour vous servir, bien que prisonnier.

Sa fqmme m'entendant parler, Accourt

Elle accourt et soupire , En voyant que je suis lié ;

Au gouverneur elle demande La grâce de me laisser évader.

Cependant, malgré l'intercession émue* de sa femnie, qui ne veut pas croire qu'un bandit soit coupable lorsqu'il a une si fièré attitude, le juge reste inflexible. Il faut aller en prison, le supplice le plus cruel pour des hommes habitués à la vie libre des champs.

Ceux qui ne savent ce qu'est une prison N'ont point connu ce qu'est le malheur.

au CHAKTS POPUUIfiES

Pendant le Jour on me tient deiriëFcks verroux, Pendant la nuit on me charge de menottes et de chalDes. Quand je pense i ces tourmente.

Mon tang te aëcha dans mes veipei.

11 ; a moins de grains de sable dans la mer Que je n'ai de maux & supporter (1).

Ne croyez pas pourtant que les souffrances feront plier le bandit. Non, il restera indomptable et hautain. Écoutez ce chant corse :

Ces cruels gendarmes

M'avaient bien recommandé :

a Gardez-le bien, c'est un bandit fameux.

« Il j a dix-huit ans

H Qu'il a Été condamné.

Alors le geOlier He dit :

■ Êtes-TOUB Rossi, • Ce corps de Fer, «Le prince «Des scélérats T

a Pauvre malheureux,

« Nous VOUS avons pourtant pria I

Je le regarde et je m'arrûtc,

Tout étonné De m'entendra

Appeler EcËIêrat (2).

C'est que le bandit a son point d'honneur. Il n'est

(1) Spano, Coni. prof. X., p. 4S.

(2) Chant de Boni di Balagns duu TomuiMeo, Canti corii, p. 43.

point un scélérat. Dans la langue illyrienne, se venger, c'est se sanctifier. En Sardaigne comme en Corse, se venger c'est se faire honneur.

Le plus souvent ce sont les femmes qui excitent'à la vengeance. Tant qu'elles n'ont pas lavé leur injure dans le sangy elles demeurent implacables.[Ne leur demandez pas de pardonner; elles vous répondraient comme Comélie :

N'attendez point de moi de regrets ni de larmes,

Un grand cœur à ses maux applique d'autres charmes ;

Les faibles déplaisirs s'amusent à parler,

Et quiconque se plaint, cherche à se consoler.

Moi je jure des Dieux la puissance suprême

De n'éteindre jamais l'ardeur de me venger (i).

Elles arment les bras en se promettant pour récompense à celui qui osera tout pour elles. Et c'est alor^ qu'elles sont le plus séduisantes, ces fières héroïnes. Leurs colères ont des tendresses, leurs soupirs ont des frémissements qui enivrent. On pressent, dans l'énergie de leurs ressentiments, toutes les ardeurs des attachements passionnés. Leur grâce paraît plus charmante étant plus sauvage, et leur haine même n'est qu'une des formes de l'amour, d'un amour dont la mort n'a pu briser les liens.

(1) Corneille, Mort de Pompée, acte v, scène I.

J'assistais un jour à Bologne, dans un vaste amphithéâtre en plein air? à une représentation dramatique. Le public était nombreux. Quelques élégants officiers autrichiens occupatent ayec moi les hauts gradins. Les autres étaient garnis de paysans, de contadines, d'enfants, de porte-faix, de mendiants, de vrais sans-culottes, les bras, souvent les pieds nus. Les places d'honneur coûtaient un baioccone (1) . On passait dans les entr'actes des rafraîchissements à deux liards. Je n'ai jamais vu de foule plus attentive, plus émue, suivant avec plus d'intérêt les péripéties de l'action, prenant une part plus vive aux passions des personnages, attendant avec une plus curieuse impatience le dénouement du drame. Les acteurs étaient pourtant bien mauvais et la pièce bien froide. C'était une tragédie de Silvio Pellico. L'attitude des spectateurs n'en était que plus remarquable. Elle montrait de quel besoin d'émotions ils étaient tourmentés et quels trésors de poésie ils portaient en eux-mêmes ; car on ne sent si vivement que ce qu'on a en germe dans le cœur.

(l) Ciuqsoud.

260 OHANTS POPULAIRES

Malheureusement il y en a beaucoup qu'on ne connaît pas. Car s'ils sont très-nombreux, ils sont encore plus difficiles à recueillir. Il n'y a pas de sujet sur lequel le peuple montre plus de défiance envers ceux qui l'interrogent. Demandez à la jeune fille le refrain amoureux qu'elle répète, vous la verrez rougir, s'effaroucher, comme si vous songiez à violer la pudeur de son secret. Adressez-vous aux cultivateurs de la plaine ou aux bergers de la montagne ; moins timides, ils ne seront pas moins réservés. Ils dédaigneront ou ils refuseront de répondre. Ils suspectent une curiosité qu'ils ne comprennent pas. Tommaseo, Visconti, le vicomte de La Villemarqué, ont rencontré partout ies mêmes refus et les mêmes obstacles.

Le peuple livre-t-il ses chants, il y ajoute souvent des commentaires dont on ne saurait. trop se défier; car on risquerait, en les acceptant sans contrôle, de prendre pour une tradition locale ce qui souvent n'est qu'une ignorance grossière ou un audacieux mensonge. Je me souviens qu'un jour, après avoir visité le monastère de la Cava et longtemps admiré la vue dont on jouit du village de Ravello, j'étais redescendu des Apennins dans la plaine pour y passer la nuit. Le soir, après le souper, pendant que nous causions de la promenade du jour et de celle du lendemain, le désir nous vint d'en- . tendre quelques-uns des chants du village. Pour quel- * ques piastres on nous en répéta plusieurs. Le nom de sainte Lucie revenait à chaque refrain, a Quelle est, dit l'un de nous, cette sainte dont vous parlez avec tant

DE LA SARDAIGNK 261

d'amour et que vous associez toujours à vos fêtes, à vos danses, à vos joies? Ne craignez-vous pas que saint Janvier ne soit jaloux? » — « Ma che, Eccellenza, santa Lucia era la moglie di san Gennaro (1) ! Oh ! que nenni, Excellence, sainte Lucie était la femme de saint Jan- ' vier. » — Quand l'imposture est moins hardie, au lieu de faire rire, elle peut tromper (2).

Je me suis toujours montré très-circonspect dans mes commentaires. Je ne sais si je Tai été autant dans le choix des chansons. Ici, la tentation était grande ; peut-être y ai-je plus d'une fois succombé. Tous les chants que j'ai traduits sont en dialecte vulgaire, mais tous ne sont pas également populaires. J'ai recherché de préférence ceux qui sont sortis de l'âme du peuple, ceux qui n'ayant point été écrits d'abord, s'étant conservés par la tradition, ayant été par suite remaniés sans cesse, n'appartiennent plus ni à un auteur connu, ni à un temps déterminé. Mais je n'ai pas rejeté systématiquement tous ceux qui sont l'œuvre des lettrés. Les uns m'ont paru importants, parce qu'à défaut de chants populaires, ils éclairent d'un jour plus vif certains côtés du caractère sarde. Les autres avaient déjà été adoptés par le peuple, et je n'ai eu qu'à me conformer à son adoption. Parmi'ces derniers, il en est quelques-uns de fort subtils, mais cela ne surprendra pas

(1) On nous faisait l'honneur de nous répondre en italien.

(2) Voyez dans M. J.'-J. Ampère, Tableau de Rome à différents âges^ rhistoire très-curieuse des traditions relatives aux chevaux de Monte* cavallo. {home, la Grèce et Danle,)

262 ( HANTS POPULAIRES

ceux qui savent combien la simplicité des mœurs s'allie aisément au raffinement de Tesprit (l).L*Ârabe n'a-t-il pas à la fois toutes les délicatesses du poète et toute la cruauté du barbare? Et le moyen âge, qui était Tàge de la brutalité, n'a-t-il pas été aussi Tépoque de la chevalerie?

Subtils ou simples, tous ces chants sont nécessaires pour comprendre la vie intime de la Sardaigne ; car ils sont rame de ses travaux et de ses plaisirs, les faces diverses de son génie. Mais tous ont-ils un charme égal ? Ont-ils tous cette première fleur de poésie si délicate, mais si prompte à se faner? Sont-ils encore à cette heure si courte où la jeune fille cesse d'être enfant et n'est point encore femme, heure délicieuse de trouble et d'épanouissement que les vieillards aiment à contempler comme une vision du paradis perdu de leur jeunesse? Ont- ils encore cette sève qui gonfle les premiers bourgeons, ce souffle printapier qui est, pour les sociétés vieillies, le plaisir le plus pénétrant, car il semble qu'à son contact elles se rajeunissent? Je crains bien que non, je crains surtout que ma traduction ne leur ait enlevé une partie de leur saveur. Quand je les relis en français, je ne leur trouve plus la grâce naïve

(1) La simplicité dans les productions populaires tient autant à Pindigence des idées qu*à la pureté du goût. X^es paysans, le peuple, les hommes dontPesprit et le goût n'ont pas été épurés par Péducation, préfèrent le plus souvent ce qui est compliqué à ce qui est simple, oe qui est violent à co qui est grand, ce qui frappe à ce qui charme, une parade militaire * à une tragédie de Corneille, les luttes du cirque aux finesses de la corné* die^ une image en cire à une statue de bronze»

qu'ils avaient dans Toriginal. Us me font penser à ces belles bruyères que j'ai cueillies en Sardaigne, et qui maintenant, séchées dans un herbier, ont perdu leur port superbe et leurs vives couleurs. C'est de la poésie devenue prose. Au lieu de ces fines médailles en or et en bronze que nous ont laissées Tantiquité et la renaisssmce, ce ne sont plus, j'en ai peur, que de viles empreintes en plomb.

Un des caractères les plus constants des poésies populaîresy c'est que le génie ne s'y montre jamais que de loin- en loin, par intervalles, comme un écNlir rapide et fugitif. En effet, le génie c'est la personnalité élevée à sa plus haute puissance, et le propre des poésies populaires c'est justement T impersonnalité. Elles sont, en général, comme la foule, anonymes, et elles en traduisent souvent d'autant mieux les aspirations et les sentiments qu'elles n'en dépassent pas trop le niveau . Toutefois, si elles n'atteignent pas à la perfection des chefs-d'œuvre, elles ont parfois des élans, des cris, des traits, des coups de pinceau incomparables. Il y a dans les catacombes et dans les basiliques de Rome des peintures, des sculptures, des mosaïques qui datent des derniers temps de l'Empire. Ce sont les premiers essais d'un art qui, n'étant plus soutenu par la tradition, retourne à l'enfance. L'inexpérience est grande et les défauts sont choquants. Et cependant, sous les imperfections de la forme, on voit, parfois, dans l'expression d'une tête, dans l'attitude d'un groupe, dans la puissance d'un geste, l'inspiration resplendir. Il n'en est pas autrement des chants populaires. Ils sont parfois

pleins de grandeur; et cette grandeur étonne d'autant plt» qu'elle est plus naïve, de même que l'héroïsme et le dévouement frappent davantage 4^^^ un homm*e vulgaire.

Un autre caractère des poésies populaires c'est que l'invention y est rare. Le poëte trouve, dans les traditions, de son pays, des événements qui le frappent. Il les raconte. Il sent des passions bouillonner dans son cœur. Il les laisse parler. Il n'imagine guère ; il se oon* tente de j^iser dans ses souvenirs ou dans ses imptes^ sions. Ce qu'il chante, il le croit; ce qu'il exprime, il Ta éprouvé. Il n'est que l'interprète naïf des légendes de sa race ou de ses propres émotions. Il ne fait que traduire les superstitions, les croyances qui régnent autour de lui et en lui, les sentiments qui l'animent et qu'il ne peut comprimer. Sa muse n'est pas celle de la fiction, mais celle de la réalité et voilà pourquoi sa poésie est toujours si vivante et si vraie.

A côté de ces caractères généraux communs à tous les chants populaires, les chants sardes ont leurs caractères particuliers.

L'élément fantastique y est nul, et l'élément historique y est rare. On n'y trouve pas les hommes aux prises avec les démons. On n'y voit pas les esprits folâtrer au crépuscule parmi les herbes humides de rosée et les morts sortir du tombeau pour sourire aux vivants ou pour les effrayer, pour raviver leurs souvenirs ou pour éveiller leurs remords, pour leur rappeler le passé ou pour leur annoncer l'avenir. On n'y

rencontre pas de sylphes dans les forêts, ni de sirènes dans les ondes écumantes, ni de sorcières parmi les ruines. Les nuits, sont trop claires pour avoir leurs spectres, et les montagnes trop hantées des chasseurs pour avoir leur sabbat; La poésie n'y sort pas de la région des sentiments humains. Elle est comme un fleuve limpide qui ne réfléchit dans ses eaux que l'azur du* ciel et le panorama de ses rives. Le poëte se contente d'ouvrir l'oreille aux bruits de la nature et d'écouter les battements de son cœur. Quand il s'endort au frémissement du vent dans la forêt, il n'est point assiégé de visions mystérieuses; il ne voit flotter devant lui que l'ombre gracieuse de ses désirs ou de ses regrets. Ce n'est point auprès des monuments sombres qu'il s'arrête pour rêver, ni la corneille qu'il interroge sur les secrets des vieux murs où elle fait son nid. Il aime mieux s'asseoir au pied de Tolivier où roucoule la tourterelle. H préfère s'attarder sous la treille ou causent les jeunes filles pour leur conter ses soupirs et pour allumer sa verve à la flamme de leurs beaux yeux. Presque toujours il s'enferme dans le présent et se laisse emporter par le courant de la vie. Si le passé a eu ses souffirances, ses luttes, ses orages, ses drames sanglants, il ne les recueille pas, il les ignore. Vécus par d'autres ils sont pour lui maintenant aussi froids que la cendre des aïeux. Il ne songe qu'à vivre à son tour. Il n'aime des tombeaux que les fleurs qui les recouvrent et les cyprès qui les cachent. Où trouverait-il, d'ailleurs, les souvenirs qui inspirent? Sa nourrice ne Ta

pas bercé au récit d^héroïques aventures. Son aïeule n*a pas eu de brillants exploits à lui conter. Où sont les trophées de se pères? Où sont les drapeaux poudreux qu'ils ont conquis sur l'ennemi ? Où sont les héros qui ont sauvé l'indépendance de son pays et fondé sa gloire ? Le poëte ne trouve pas dans la mémoire du peuple de traditions qui parlent à son imagination ou à son orgueil. Il faut bien qu'il se renferme dans le cercle de la vie intime, qu'il se réduise aux sentiments, aux idées, aux passions de son temps. Qu'emprunteraitil à une histoire vide? Où puiserait-il des légendes s'il n'y en a pas dans l'air qu'il respire, dans la société à laquelle il appartient?

Les chants sardes étant presque exclusivement domestiques, il en résulte qu'il y en a peu d'anciens (1). La race est trop poétique pour n'avoir pas eu autrefois, comme aujourd'hui, de nombreux poètes. Mais comme leurs œuvres n'avaient rien d'historique, ne renfermaient aucun fait, aucun souvenir qui méritât d'être transmis de génération en génération, on n'en a conservé qu'un petit nombre. Chaque siècle s'est inspiré à son tour des sentiments étemels qui remplissent le cœur humain; il a improvisé sans souci du lendemain, comme à chaque printemps le rossignol recommence sa chanson, sans savoir si l'écho la retiendra. Refaits ainsi d'âge en âge, et toujours nouveaux, quoique au fond toujours les mêmes, les chants sardes ont un

(1) A l'exception peut-être de quelques chant s religieux qui sont d'ail leurs très-peu nombreux.

grand charme de moins. Car la poésie populaire a besoin d'être vue à distance. Elle est comme le fleuve qui, en sortant avec impétuosité des montagnes, entraîne avec lui des terres, des débris, du limon, et ne devient limpide et clair qu'après avoir gagné la plaine et coulé sur un lit de sable. Le temps seul lui donne tout son caractère et tout son relief. C'est ainsi que le soleil a modelé, après Phidias, les statues du Parthénon, en y incrustant ses rayons d'or (1), et que les siècles ont ré- • pandu sur les bronzes florentins d'admirables reflets.

Trop rapprochés pour avoir le prestige de l'antiquité, les chants sardes ont par cela même l'inconvénient d^appartenir à des époques littéraires. L'influence des lettrés parfois s'y fait sentir et y répand je ne sais quel souffle académique qui les refroidit. Leur simplicité en soufire. Plus anciens, ils eussent été plus naïfs et plus charmants ; ils eussent eu plus de verve, d'originalité et de jeunesse ; la muse qui les inspire est une fille des champs qui perd de sa grâce à échanger sa couronne de bleuets contre une couronne de perles.

En maint pays, les chants populaires prennent la forme dramatique. En Grèce, par exemple, ils ne sont que le prélude ou la suite de l'action, ils sont l'action même, tant ils s'y mêlent étroitement ; ils servent d'entr'acte aux combats; ils ont pour commentaires es exploits des palikares, les têtes coupées, les assauts terribles, les femmes mettant le feu aux poudres pour

(I) L'expreâsion est littéralement vraie pour ceux qui ont vu l'Acropole.

échapper à la violence des ravisseurs. En Bretagne, ce sont de vrais petits Brames. La mise en scène j est complète. Les caractères s'y dessinent avec vigueur. Les personnages agissent en même teçips qu'ils parlent. Ce sont des épopées en germe et comme les épisodes détachés d'un grand poëme. Il n'en est pas de même des chants sardes. Comme la plupart des chants italiens, ils sont exclusivement lyriques. Ils ne sont que l'effusion d'une âme, l'expression d'un sentiment intime» et, par suite, ils sont beaucoup moins variés. Quelque riche, en effet, que soit la veine, quelque puissante que soit l'inspiration, lorsque la poésie est condamnée à revêtir toujours la même forme, il lui est difficile d'échapper à la monotonie. La pensée ne gagne pas à suivre toujours les mêmes voies, et l'oreille n'aime point à être bercée sans cesse des mêmes refrains.

En général, dans les chants dramatiques tout est rapide et vif; les détails manquent et les transitions. Vous diriez une de ces ébauches de génie où rien n'est fini, où tout est indiqué par de simples traits, mais que K pensée complète et qu'on n'oublie plus ; un de ces bas-reliefs inachevés où le marbre n'a pas encore reçu les dernières caresses du sculpteur, mais où les attitudes, les expressions ont d'autant plu« de grandeur et de force que les nuances, en les raffinant, ne les ont point amollies. Le poëte glisse en les rappelant d'un mot sur les faits connus, se contente de peindre d'un trait les caractères, aime mieux faire agir les person-

nages que les faire parler, et négligeant les détails, se hâte vers le dénouement, qui résume tout l'effet de son œuvre.

Les chants sardes, étant lyriques, ne peuvent avoir cette allure. Au lieu d'enfermer leur idée ^bjxs un tour énergique et concis, ils la développent jusqu'à r épuiser. Au lieu de condenser leur passion dans un de ces mots assez vibrants pour retentir à travers les traductions et les siècles, dans un de ces accents éternels comme les cris du cœur, ils la noient trop souvent dans un flot de vers faciles. Ils se complaisent trop dans les détails et nuisent par là à l'ensemble. Le poëte, dominé par la passion qui l'inspire, ne croit jamais avoir épuisé l'expression d'un sentiment qu'il trouve intarissable en lui. Préoccupé d'une seule chose, il ne songe aussi qu'à dire une seule chose, et son abondance apparente n'est parfois que pauvreté, comme celle de ces peintres du quinzième siècle qui, sams scrupule, répétaient dans de nombreux tableaux la même figure de vierge.

Même sur le terrain commun et dans le cerclç restreint de la poésie domestique, les chants sardes ont un caractère spécial qui les sépare nettement des chants du Nord, qu'ils soient écossais, germaniques ou bretons. Dans les chants du Nord, tout reste dans le demijour. Les faits, les sentiments sont voilés d'un doux mystère qui en double le charme. On sent que le poëtp n'exprime que la moitié de ce qu'il sent, et que ce qu'il ait vaut mieux que ce qu'il dit. En Sardaigne, le poëte

^^- iiâ

dit tout. Il déchire tous les voiles, il répand son cœur tout entier. Il ne cherche point une ombre discrète. Il lui faut la grand jour et la pleine lumière. Il y a chez Tun plus de pensées qui font rêver, et chez l'autre plus de mouvements qui entraînent. L'un contient sa force et l'autre la déploie. L^un a plus da nuances et l'autre un coloris plus ardent. L'un a plus de tendresse et d'énergie, l'autre a plus de fougue et d'impétuosité.

Les poètes sardes ont, en général, peu de souci de la forme. Us la trouvent sans la chercher, comme ces bergères d'Ionie qui, semblables à des cariatides descendues du temple d'Érechtée, ont plus de noblesse dans leur simplicité que des reines dans leurs habits de pourpre. On rencontre souvent dans leurs chants ces traits pleins de beauté qui, sans effort, jaillissent de l'inspiration, qui ne coûtent rien à la nature, car ils sont la nature même, l'expression toute naïve et toute bouillante de la passion. On y rencontre plus souvent encore cette vigueur de jet qui de l'âme du poëte rayonne dans tous les vers de la canzone et y répand une unité de ton admirable. Mais leur charme le plus vif est peut-être, pour les lettrés, le contraste qu'ils révèlent entre la rudesse des mœurs et la délicatesse des sentiments. En entendant des accents si doux sortir de la bouche d'hommes si sauvages, on songe à ce hardi clair-obscur qui illumine les tableaux de Rembrandt ou à ces doux refrains que les troubadours ont mis su les lèvres des plus fiers barons, de ces géants bardés f feis si tendres avec leurs cœurs de lions.

DE/ LA SARDÂI6N£ 273

Il y a peu d'idées neuves dans les poëtes sardes. Us enchâssent quelques perles communes dans un style agréable, facile, élégant, sonore. On trouverait difflcilement dans leuir œuvre une canzone qui fût un pur diamant. Ils ne repoussent point assez ces sujets périlleux dont la grandeur même est recueil et qui sont, pour ainsi dire, les académies de la poésie. Pour parler sans lieu commun de Dieu, de la fortune, du repentir, de la misère humaine, ce n'est pas trop du vol hardi du . génie. Ils seraient plus sûrs de plaire en restant plus près de terre. Il est plus aisé de crayonner une scène d'intérieur que de peindre une déesse dans sa splendide nudité. Leur imagination est riche, mais pas assez contenue. Leur veine est féconde, mais pas assez pure. Leur couleur est éclatante, mais leur dessin manque parfois de fermeté. Ils ont plus de souplesse que de grandeur. Ce sont des improvisateurs. Ils cueillent au hasard de l'inspiration toutes les fleurs qu'ils trouvent sur leur chemin ; ils ne rejettent ni celles qui sont déjà fanées, ni celles qui sont pâles et sans odeur. Ils ne songent guère à en assortir les couleurs. Ils composent leur gerbe un peu à l'aventure, et trop souvent l'herbe des champs qui, toute fraîche coupée, y gardait une pénétrante senteur, une fois séchéen'y semble plus qu'un foin vulgaire. Ils ne s'inspirent ni du sourd mugissement des flots sur la grève, ni du frémissement des chênes gigantesques dans les vieilles forêts. Les aigles passent trop au-dessus de leurs têtes pour qu'ils conversent avec eux. C'est au son du hautbois et de la lau-

274 CHANTS tOPULAIftES

neddâ, isotis fes orang^t^ eâ leur, qu'ils cba)itent, i^ais et légers côïiÈrme la ftiuvette an printemps. Ils n'ont pas la torce'^ni ^fcj «gae, riiàîs ils oïit l' amabilité qui séduit ils ont i^uftolit ce ^Scntte iûsaisfesafelé qtiï Se seût et fie s'exçïîqae pas, techai^tàè du Vâyon <îe soleil qui se joue 4aïis ia cascade, ^i de fa tosée qW tremble au matin isnr i'herbè humide', la grâce enfin qui ne va,trt cas ih beauté, maïs qtri Souvent en égaie la puissance.

Les *ïoeftirs sardes «ont le .commentaire ^es chants sa^dès. Pour ^o&ter des chants, il faut lesT^lacer dans ietrr cadre naturel. Ils sont comme Téglantme, qui se flétrit dès qu'on la cueille. Vous avez va ees taMeaux ^ans lesquels une tête de madone 'est entourée d'ime guirlande de fleurs. L'oril va de la^urrlande àla figure, et les fleurs semtrletit -plus belles près tle cette boudiè qui leur soFurit, etie sourire delà Viei^e paraît ^us . virginal au milieu desfleurs.-Ce double charme, on -le trouve dans les chants sardes lorsqu'au lieu de lès lire on les recueille, après unejoumée de voyage, de la bouche d'un 'pâtre ou d'un enfant. €'est sur les lèvres roses des nourrices que les ninnias cmt toute leur douceur. C'est sous les voûtes dorées des églises que les pieux cairtiques se colorent d'un rayon céleste. C'est surlabatque des pêcheurs de corail, parles nuits étdilées, qne lés chansons marines nous font délicieusement rêver. -Qu'on aille en Sardaigne, qu'on eniparcoùre à cheval les plaines couvertes de lentisques, qu'on en gravisse en chassant les montagnes boisées, qu'on s'y mêle surtout ttu peuple, qu'on accepte de lui l'hos-

^£ LA SâRBAIG^£ 275

pitaii^ë et ^'oa vire qxj^e\qae temfs 4e sa vie, ^n «n -êcflfïiprendira alors «t cm en 'aimera la poésie.

Oé^ f oésie est profcmdémeiit nationale. Elle n'a pas su%i. Comme on pourrait le croire, Tbafluence espagnole. Les chants espagnols sont surtout hiistcftHques ^ chevaleresques. Les sentiments qui y domi^nt sont l'orgueil sans limite et sans frein ; i

Soy cl Çidhonra d'Espana;, Si alguno pudô ser mas Enmisobraslo veràâ. "

4*indépen4wce ^ui jais^ais ne sie coui4)e rdevant per«^ «onne,

El bien de la libertad

Per ningun precio es comprado.

ie-;Ceurage.qui jamais ne.reçiile, la .témérité qui sourit raux dangers, l'héroïsme serein, la confiêtace .absolue en soi-même et dans son épée. Ces sentiments sont com'plétement étrangers à la poésie sarde. Elle n'a ni l'é^ nerçie m l'ardeur sombre des romanceros. Elle ne pjeint pas les exploits des chevaliers et les assauts Jbrillants des tournois. Elle n'est que l'image de la vie sarde. On y entend retentir le galop du cheval sur les rochers sonores, et le beuglement des taureaux dans les landes bocagàres. On y retrouve les plaisirs des chasseurs farouches, la vie ténébreuse des bandits, les longues contemplation^ des pâtres dans la monotonie de leurs Solitudes, les regards échangés et les poignées ,

de main furtives qui font si souvent du battu itmdu on roman, les mille songes dont Fimagination peut se ber^ cer au son va^ue de la launedda, et jusqu'aux sérénades brillantes sous le balcon des senoras. On y voit à nu le caractère du peuple sarde, avec ses qualités et ses défauts, amoureux, dévot, ardent, passionné, subtil, plein d'un patriotisme exalté et d'une susceptibilité farouche, âpre à la vengeance, mais loyal et plein d'une vive intelligence quoique superstitieHX et inculte.

Il est des peuples comme des époques pour qui le spectacle des choses et le train commun de la vie sont une source intarissable de poésie (1). Cet âge de la civilisation, bien courtpour certaines races, a duré longtemps pour les Sardes. Il dure encore. Ayant reçu en partage une terre féconde et magnifique, ils ne songent guère à l'exploiter, ils ne songent qu'à en jouir par la vue et par l'imagination. Leur soleil a des feux qui animent toutes les ardeurs, leur mer a des brises qui sollicitent toutes les voluptés, leurs nuits ont des parfums qui enivrent et des splendeurs qui éblouissent. Les Sardes, étrangers aux passions artificielles qu'engendre chez nous le développement de la vie sociale, s'abandonnent tout entiers aux charmes de cette puis-

(1) Walter Scott a très-bien dit :

« The more rude and wild the state of society , the more gênerai and violent is the impnlse recei-ved from poetry and musio. The masic whose effusions are the amusement of a very smaU part of a polished nation record in the lays of inspiration, the history, the laws» the very religion

of savilges '....•.... Verse

is naturally connected with music ; aud^ among a rude people, the union is seldom broken. »

DE LA SARDATGNE 277

santé nature et cueillent, sans souci, les heures présentes (1). Ce ne sont pas des voluptueux. Il y a toujours dans la volupté une part de douleur, le souvenir ou le pressentiment d'une amertume, et il y entre souvent beaucoup de résignation. Car c'est seulement lorsque les grandes joies qu'il avait longtemps et inutilement poursuivies lui font défaut , que l'homme apprend à savourer les petits bonheurs du moment et arrive à s'en contenter. Les Sardes n'en sont point là. C5omme ils n'ont pas consumé leur cœur dans de vains rêves, ils ne connaissent pas la mélancolie qu'engendre le désabusement. Ils sont pleins de flamme, de vigueur, de sérénité et de naïve insouciance. Le plaisir est pour eux un élan, une ardeur, une passion et non point une recherche. Ils embrassent la vie dans toute sa plénitude, ils ne la raffinent pas. La nature qu'ils aiment et qu'ils peignent est une nature rustique et mâle, quoiqu'elle ait ses délicatesses ; les paysages auxquels ils se complaisent ont des tons éclatants, mais parfois un peu violents et un peu durs ; les femmes qu'ils diantent, aussi belles que les filles de la Grèce, ont souvent dans le feu de leurs regards je ne sais quoi d'âpre et de sauvage. Leur Dieu n'a rien de vague ni de terrible. Leur religion n'est pas une efiusion mystique, elle est une conversation familière et émue de la terre avec le ciel. Leurs superstitions gracieuses parfument leur âme sans la rétrécir, car l'intelligence se

s (1) Carpe diem.

mesure a^x idées qu'on a, non point aux pr^ugés qu'on n'a pas. Jeunes et pleins de sève, l'ardeur de leur foi, la fraîcheur de leurs illusions, la contemplation de la nature fait toute leur poésie. Cette poésie, simple comme leur cœur, ne cherche point de héros et ne se met point en quête d'aventures. Elle a ses ail^s ouvertes vers le ciel, mais elle garde un pied sur la terre. Elle n'est que la vie pastorale elle-même interprétée pal* des âmes naïves, enthousiastes et passionnées, qui, en l'interprétant, la transfigurent comme fait le soleil d'un rocher nu en y jetant son manteau de magicien.

Page 1