PREMIÈRE PARTIE
LE
DULECTE SARDE
I . Ëvolitttpiis des langues. — {légulari^é de ces évolutions ooo&tatée à la fois dans la grammaire et dans le vocabulaire* — Formation des mots dans les langues dérivées.
II. Naissance des langues romanes. — Multiplicité des dialectes. — Distribution des dialectes par familles.— Apparition des langues littéraires. — Les langues romanes comparées entre elles. — Les causes de leurs apalogies et de leurs diiférences.-^Influence des invasions germaniques sur leur formation. '
m. Le dialecte sarde. — A quel point de vue il doit être étudié. — Importance de Pétude des dialectes pour tout ce qui se rapporte à l'origine des langues. — Dialectes principaux de la Sardaigne. — Multi • plicité des sous- dialectes. — IMace du dialecte sarde dans la famille des dialectes italiens. — Ses analogies avec le latin. — Cinq cents mots à . la fois sardes et latins. — Formation des mots sardes. — Rôle de l'accent latin dans cette formation. — Difficulté de remonter aux radicaux. — Lois de permutation des lettres dans la formation dus mots sardes. — Deux tendances opposées. — Tendance novatrice. — Tendance conservatrice.— Sons des dialectes sardes étrangers au latiti. — D'où ils viennent. — Influence de l'euphonie et de l'analogie dans la permutation des lettres. — Grammaire du dialecte sarde. — Sa ressemblante et ses diSUrences avec la grammaire des autres idiomes romans. — L'article.
•—Les cas.— Les nombres.— Les auxiliaires plus nombreux eu sarde que dans les autres langues romanes. —Particularités relatives au futur.
IV. Le dialecte sarde formé en dehors de tonte influence directe ou indirecte des invasions germaniques. — Preuves historiques et philologiques. — De rinfiltration des langues germaniques dans les patois latins, et en particulier dans le sarde. ^ Influence de Tespagnol, du grec et da phénicien sur le dialecte carde.
y. Caractères du dialecte sarde. — Ouvrages écrits dans ce dialecte.
Les langues changent incessamment comme les idées des peuples et leur état social. Pas plus que les institutions elles ne peuvent rester immuables, et au moment même où on les croit fixées, elles se transforment.
Ces transformations s'opèrent de deux façons. Tantôt elles suivent une marche normale et régulière comme le train ordinaire des sociétés, comme les pulsations du cœur, et les contemporains qui participent à ce mouvement l'aperçoivent à peine, de même que le nageur, emporté par les flots, ne sent point la rapidité du courant auquel il se livre. Tantôt elles aboutissent à des secousses brusques et profondes qui, en agitant les hommes, renouvellent à la fois la forme et le fond de leur pensée.
Mais de quelque nature que soient les évolutions que subissent les langues, soudaines ou progressives, radi-
cales OU superficielles, et bien que ces évolutions restent toujours proportionnelles à celles de l'humanité, elles ne s'écartent jamais des règles inhérentes à la nature même au langage.
Les langues, en effet, comme les plantes et les animaux, ont en elles-mêmes une force, un principe, en vertu desquels elles grandissent, meurent, se reproduisent et auxquels elles ne sauraient se soustraire. Comme chez les êtres organisés, c'est leur constitution qui détermine avant tout leur développement. Créations spontanées de l'esprit humain, la raison, le caprice, le hasard peuvent bien agir sur elles, et l'histoire leur imprimer au passage la marque des événements ; mais elles n'en sont pas moins régies par des lois régulières, absolues, fatales comme l'instinct qui les produit.
Cette régularité se retrouve à la fois et dans les éléments qui les composent, c'est-à-dire dans les mots, et dans les modes suivant lesquels ces éléments se combinent, c'est-à-dire dans la grammaire.
Non-seulement toutes les grammaires ont un fond commun (1), parce que l'esprit humain est partout identique ; mais, destinées à exprimer, au moyen de formes variées, les rapports qu*ont les idées entre elles, elles emploient toujours les mêmes formes pour les mêmes
(1) • Unter aUen Vœlkern der Erde^ ist die Grammatik beinahe auf 3iiieriei Art gebaut. »
Herder t/eôer die Urtprung der Sprache»
Voyez aussi Edelstand du Méril, Bêsai phUoeaphique êwr la ffiruUiÊn de la langue française.
8 DIALECTE 6ABPS.
rapportSi êu sorte que las ràgl^» gninmiatio^le» qui changant ^vec Tétat mtaUactu6l das pei^plas soa( tou^ jours lesf méines cbeji las paup}06 qui ont las mômes idées, les mêmes sentiments, las iiiéipes besoins.
L^ formation des mots na suit pas das Ipis moins régulières. Ou na peut pas ramoutar, pour constater pas lois, à la création des pr^miars radicaux; car les origines restant dans l'ombre, u'^yaut pas de témoins qui les observent. Mais pour les créations po»^ térieures, pour celles qui ont lieu aux époques bisto* riques, la régularité est évidente.
Ce ne sont point alors de nouveaux radicaux qui surgissent, ce sont les anciens qui se transforment : mais cette transformation s'opère d'une manière systématique qui n'a rien de capricieux ni d'arbitraire. Les terminaisons de la langue-mère se modifient d'une manière constamment analogue dans les langues dérivées, et les lettres se permutent suivant des règles fixes.
Seulement ces analogies sont différentes et ces règles varient avec les familles de langues, et dans la même famille avec les branches, les groupes, les individus.
Fixité du typo et variété des espèces telle est la loi.
DIALECTE SÀBDB, 9
G'dst suivant cette loi qu'a eu lieu la formation des langues romanes.
Cette grande révolution linguistique (1) s*est opérée dans son ensemble, avec la régularité qui préside à la gestation et à la naissance des animaux et dans ses détails avec la variété inépuisable que met la nature dans toutes ses créations.
Quand l'Empire romain s'écroula, le latin, déjà miné par les mêmes causes qui amenaient la dissolution de l'Empire, reçut un coup auquel il ne pouvait survivre, et peu à peu on le vit se décomposer, puis mourir. Les règles qui le gouvernaient, de plus en plus mises en oubli, les mots qui le composaient détournés de leur sens habituel, et parfois brutalement remplacés par des mots étrangers, rien ne le soutenait plus, et un jour vint où il cessa d'être parlé. Mais ce jour-là, d'autrès langues naquirent et sous le vieil arbre desséché qui tombait, de jeunes rejetons apparurent.
(i) Snr la fonnatioii 4e9 langue» romanes, vpy«9 : Gr^mmt^ik dtt rovmii*ohên Spr^chm d« J)m (Bonn, 185^60), 3 vol., dqut Vinisoàwstm^ a été tradi^te an français par M. Gaston Paris / IBfiSj VffU^Qirv 4P la langue fratiçam do If* Uttré, 2 vpl.; U^tum on tf^ <CMfM!# of («K»9tH>9« 4# Afax HuUsr (Lon4(ini 1861), traduit «n Imçais pi^r Qaprgi P^Frpt et Harris, IU64 ; ^nôn, Hie romanisçhm Spraahin m ihrtft Verfue^ênUt x^m htmiêchêti von Fuobs, Halle, 1649, 1 vq)»
Ce qui se passa alors pour le Pouvoir, eut lieu pour tout le reste, et de même que chaque province, chaque ville se donnait un gouvernement, elle se donna aussi une langue. Chaque localité eut, à proprement parler, son dialecte.
Mais comme les circonstances politiques, l'état social et intellectuel étaient au fond partout analogues sans être semblables, tous ces dialectes, sous les nuances qui les caractérisaient, gardèrent un fond commun et on les vit se grouper suivant leurs analogies en trois grandes familles correspondant aux trois grandes nationalités qui allaient naître en Europe des provinces de l'Empire romain : Tltalie, TEspagne, la France.
Dans aucune de ces familles, aucun d'eux n'eut d'àbord de prépondérance, mais à mesure que les conditions et l'importance politique d'une localité changèrent, lacondition du dialecte, qui y était parlé, changea aussi par rapport aux dialectes voisins. La langue d'oc s'effaça devant la langue d'oïl qui devint le français; et le toscan, grâce au rayonnement intellectuel qu'exerçait déjà la Toscane au treizième siècle et au bonheur
qu'il eut d'être illustré avant les autres dialectes italiens par deux écrivains de génie, fut adopté par l'Italie tout entière pour sa langue nationale (1). Ce fut là,
(1) Le dialecte toscan a réeUement constitué le fond de la langue italienne. Toutefois l'italien littéraire n^est pas le toscan; il a fait un assez grand nombre d'emprunts aux autres dialectes de la Péninsule.
Voyez Dante: De vulgari ehquentia^ chap. 16-19; et le comte Perticari : Del amor patrio di Dante e del suo libro intomo il volgare eloquio. Parte seconda, in cui si dichiarano le origîni et la storia délia lingua cooinne italiana. Opère, T. I. Bologna, 1838.
DIALECTE SARDE. Il
disons-le en passant, une exception remarquable à la règle qui veut que le dialecte de la capitale devienne la langue littéraire d'un pays. Mais cette exception s'explique aisément. Car si Rome fut une capitale morale, elle ne fut jamais une capitale intellectuelle et politique, et si elle exerça sur l'Italie une influence plus grande que Florence, ce fut uniquement par la situation des papes dans la chrétienté, par la religion et l'Église. Or, la langue de l'Église étant morte, ne pouvait redevenir la langue d'un peuple vivant.
Parvenues ainsi sous l'influence de causes diverses à dominer les dialectes qui sont congénères à chacune d'elles, les trois langues romanes, l'italien, l'espagnol, le français, présentent, lorsqu'on les compare entre elles, un ensemble de caractères communs que l'observation la plus superficielle suffit à constater. Dans tous leurs traits généraux, dans ceux qu'elles ont empruntés au latin, comme dans ceux par lesquels elles s'en séparent, elles diffèrent à peine, et il ne pouvait en être autrement, puisque, issues de la même souche et nées à la même époque, elles ont apporté en naissant la même constitution, et que par conséquent elles étaient destinées au même développement. Si elles se distinguent, ce n'est que par la physionomie, comme des sœurs (1), et ces nuances leur viennent du dehors, des pays dans lesquels elles se sont formées, des circonstances qui" ont influé sur elles.
(L) Nec faciès, omnibas una
Nec diversa tamen, qualis decet esse sororam.
U DIALECTE SÀBDE.
L'ItftlWi l'Espagns, la Franiie, formaient chaoïme un groupa ds nationalitâs distinotes qui avaient été étûvSéûa, i^ais non pas détruites par la conquâtâ romAÎne. Ces DAtionalités reparurent après la obata de l'Empire, comme ua rocher battu par les flots quand la ntarée se retira. Leur résurrection ne fut pas assez complète pour que les éléments grecs, étrusques, ibérique, celtiques entrassent pour une grande part dans la formation de l'italien, de l'espaguol, du français (1), mais elle ne laissa pas que d'exercer une action notable, et le caractère que chacune des races avait conservé sur le sol où elle s'était primitivement établis, réagit sous l'uniformité de la langue introduite par la conquête et la modifia diversement. Aax différences morales des races s'ajoutèrent les différences physiques du sol et du climat, et les différences bien plus importantes dii développement social, et, sous cet ensemble d'influences, on vit les langues issues d'un type commun, aboutir à trois grandes familles d'idiomes divers.
Dans la création de ces trois idiomes en général et de chacun d'eux en particulier, les invasions germaniques n'ont joué qu'un rôle secondaire. Elles ont agi indirectement sur aux, sans doute, car les pays dans
(1) 11 n'oBt pM llMil« de faire la pan du oaltique doDS la formalian ilu français. Outre Ub ouvrage» ciU» plui l»ut, ïOjM ÈUr cetta qu'sl ion li Diotiotmain ilymotogiqiu de Diez (EtymologiscbeBWrerterbucL dor roman. isclien SprHcli™ (Boiiii, iaS3;, et l'ouvrage do M. Albin de thevallet, aui VOrigin» >l la formaliou it Iq Itmimt franfOtH, 3 TOl. in-D*.
DlÂfeECtÊ SÂËdÈ. IS
lesquels les Germains ont fondé leurs plus durables établissements, sont ceux dont la langue s*est le plus éloignée du latin. Mais elles n'ont fait pénétrer dans leurs grammaires aucune formé j^ii^opre aux langues germaniques, elles n'ont introduit dans leurs vocabulaires qu'un nombre assez restreint de mots (1), et je crois que ââils lëd intââiMèi geriiisliiiqiiëé lëâ IstÛ^tléi^ i^tlâlan^s Sëîftl6ât âéés de ibêmë, ftinoii ft là mëihé éj[ioquë,^ aui'alërit,' daiis lëtii' elii^ëtiiblè, stiiti lêé MlhèH èibliitions et de sëtàiëïit cohstiftiéëâ Mf les Mêmeà tjaâéâ.
(1) Il y ft dans toittes les hmgtteÉ i<m»iieé iétihiis éihlfdh îMt bêâi trente mots d^origine germanique, sans compter les dérivés. Sur ces neuf ceiii tténtë ibbtâ, if ^ ëii à dntirbtï {rois ceiiis qui sont boxnmuns à ëliaenne de ces langues. Le français eri à quaife cent trente ^ni Itti SMii pf8» près, Pitalien cent trente. Ainsi Pitalien a en tout quatre cent trente mu é'ôri^ne ^éM^ihéi îê héin^ Sept tMï {t«âiè.
Nous allons étudier le dialecte sarde à Taide des lois que nous venons de rappeler ; nous l'examinerons en lui-même d'abord, puis à sa place dans le groupe des dialectes italiens. Les dialectes ne sont pas seulement intéressants par eux-mêmes. Ils ont la plus grande importance pour tout ce qui a rapport aux origines des langues. Car, eux seuls les représentent avec l'ensemble des formes sous lesquelles elles sont nées, et ils les représentent quelquefois sous quelques-unes de leurs formes les plus anciennes.
En dehors d'Alghero, colonie d'Aragonais qui parle encore le catalan, de Tîle de Saint-Pierre qui est restée génoise, et de Tîle^ de la Madalena qui est restée corse, il y a en Sardaigné trois dialectes principaux, celui de la Gallura, celui du Campidano, et celui du Logudoro.
Le dialecte Gallurese, qui est parlé dans la partie septentrionale de l'île jusqu'à Porto-Conte, Sassari, Sorso, Tempio et Terranova, n'est pas proprement sarde. Il a plus d'analogie avec le toscan que maint dialecte de la péninsule italienne. Dans quelques cantons il ressemble beaucoup au corse méridional. C'est un italien corrompu et mêlé de sarde. Il peut se diviser
DIÀIJECTE SARDE. 16
en deux : le dialecte de Sassari et celai de Tempio, différant l'un de l'autre en ce que l'un change les consonnes initiales des radicaux, tandis que l'autre les conserve sans les changer.
Le dialecte du Campidano et celui du Logudoro constituent la langue sarde proprement dite. Le premier, qui est parlé à Cagliari, à Oristano, à Iglesias, à Tortoli, du cap Spartivento à Belvi, a gardé quelque empreinte des dominations pîsane et espagnole. Le second, répandu dans le centre de l'île, loin des villes importantes et des ports, ne se trouvant ni sur la route des invasions, ni sur celles du commerce, est resté plus pur d'altérations et de mélanges. Tous deux sont représentés par autant de sous-dialectes qu'il y a de villages (1). Mais ces sous-dialectes se
(1) Snr la distribution des dialectes et des sous-dialectes sardes, Tojez la carte insérée par M. le chanoine Spano, dans son Ortografia sarda : Carta de sa Sardigna juxta sos dialectes suos. Ce n^est point ici le lieu de parler, même sommairement, des travaux de M. le chanoine Spano, et de dire ]e zèle, Pactivité, la science qu*il lui a fallu, parmi les soins nombreux qu'entraîne la direction de la Faculté (Università) de Cagliari, pour recueiUir les antiquités et les médailles de la Sardaigne, suffire presque seul à la rédaction périodique du BuUetino archeologico délia Sar^ degna et rédiger pour l'Académie des sciences de Turin^ dont il est un des membres les plus distingués, son contingent de mémoires. Je me contente de rappeler que Tétude du dialecte sarde n'eût guère été possible a^ant la publication de son excellente grammaire et de son dictionnaire italien-sarde et sarde-italien {Ortografia sarda ^ 2 vol. in-8**, Cagliari, 1840 ; Vocabolario tardoMaliano e italianosardo, coll'aggiunta dei proverbi »ardi, 2 vol. in-4% Cagl., 1851-52). Je suis heureux d'» jouter que M. le chanoine Spano se propose de publier bientôt un supplément à son Dictionnaire, qui contiendra près de six mille mots nouveaux, et un Dictionnaire étymologique du dialecte sarde, que sa connaissance des langues européennes et orientales rendra infiniment précieux à tous. ceux qni s'occupent de philologie, et indispensable à ceux qui se livrent à Pétude comparative des idiomes romans.
i« îjiaLècte sAftr*.
dlstlllguent plutôt pat des nuances de prononciation efltrslîîldnt ftvëc elles dès permutations régulières de lêtiréç que par des différences dans le vocabulaire et la grammaire (1).
Coiâpôsée ainsi d'un ensemble de dialectes variés, la lâhguë sardë se trouve un peu partout en Sârdâigne
(1) Le pnnM Loaiff-Lucien Bonaparte né dassé pké letf âialédtéë dé là Sardaigne de la mdme maniëro que le chanoine Spano. n admet trois grandes divisioiis géographiques en dialecte sarde méridional ou cagliarîtano'i dialecte central ou logùdorese; et dialecte septentrional on galhitrese» Mais il divise le dialecte septentrional en deux : le septentrional de Tetnfiio et le Éepiéntrionàl de Sassarl. M. lé chanoine §pân6 cfbnstdère le Tempiese et le Sassatese comme de simples sods dialectes oit variétés. Le prince Louis-Lucien Bonaparte les regarde an contraire oêmmè deùi diftlcctës distincts ; 6ar, bien '^uhis appartieneiii tih inertie groupe et aient de grandes analogies, ils présentent entre eux cette différence capitale que le dialecte Tempiese est le seul des dialectes sardes qui ne change pÉ» lèft consonnes initiales j iànâU ^uè k didèciè ^àssafésë les change plus qu*aucun autre. Le prince Louis-Lucien Bonaparte veut bien m'annonoer quMl « se propose de faire paraître un tfftvail eolnipa- « ratif sur ce changement des consonnes initiales ^tii a lien ésoÉ kfs dia- « lectes sardes exactement comme dans les langnet celtiques. » Le prineé dont les ouvrages ont nne si haute importance pour Pétude compiirative des langues européennes a déjà publié dans les quatre dialectes àardès^ méridional, central^ septentrional tempiese et septentrional sassarése^l'histoire de Joseph, c^est-àpdire les chapitres xxxni et xx±ix^xLY de la Genèse} le livre de Ruth; le Cantique des Cantiques; la Prophétie de Jonas.Ii a également ffublié TÊvangile de saint Mathieu danslè dis^ecitai méridional, central et septentrional tempiese^ et il publiera procht^inement le même Évangile en dialecte septentrional Sas^atese^ avCte des nètes àëstinées à faciliter la comparaison entre kf sassarese écrit eft le sassarése tel quHl est parlé ; car l'orthographe des dialectes dardes et partiotiKèreBotèni du sassarese n'est pas du tout phonétique. Pour compléter la série 8e ê&s publications relatives aux différents idiomes de la Sardai^e^ le |rHf(Mf fera paraître encore Samson, Lazare, la parabole de TEnfant Prodigue eé celle du Semeur, non-seulement dans les quatre dialectes, mériéioirftl,' central, septentrional tempiese et septentrional sassarese, mais dans le dialecte d'Alghero, qui est le catalan presque pur,- dans le dialecte de riie de San-Pietro, qui est le génois presque pur^ et danâl le dialecte dé rile de la Madalena^ qui est une variété du corse méridional.
sans être précisément nulle part, et, à proprement parler, elle n'est point une langue, car aucun de ses dialectes n'a de prééminence incontestée sur les autres. Aucun d'eux n'a résonné de préférence sur la lyre des poètes ou sur les lèvres des orateurs et après avoir reçu la consécration du génie n'a été adopté définitivement par les écrivains. L'idiome sarde est resté un dialecte, comme la Sardaigne est restée une province. Il n'a point été soumis à ce travail de fusion d'où sortent à la fois les peuples et les langues. Il est resté divisé et local comme les intérêts et les passions du pays où il est parlé, obscur comme les destinées dont il devait être l'interprète.
S'il fallait lui assigner une place dans la famille italienne, je dirais qu'il appartient, avec le napolitain et le sicilien, au groupe des dialectes méridionaux (1). Cependant, s'il dififère moins de ces dialectes que des autres dialectes italiens, il en diffère encore assez, il a des caractères assez particuliers pour mériter qu'on le range dans une classe à part.
De tous les idiomes issus du latin, c'est lui qui est resté le plus voisin du type primitif. Il a conservé un grand nombre de mots qui n'ont subi aucune altération depuis le temps d'Enniuset de Caton (2). A Bitti, et dans quelques villages de la Barbagia, on retrouve à chaque instant la langue des premiers colons romains
(1) Voyez Btitraege zur Kenntniss der Neapolitaniscfien Mundart, F. Wentmp, iii-4«, Wittemberg, 1855.
(2) Ces mots sont à peu près au nombre de cinq cents.
]• DIALECTE âÀRDE.
sur les lèvres des paysans. Et l'on a pu écrire d'assez lengues pièces de vers sardes qui sont d'un latin trèseerreet, sinon très-élégant (1).
Cette immobilité partielle et relative de la langue ne tient pas seulement à l'empreinte ineffaçable que la longue domination de Rome avait laissée sur l'Ile. Elle tient surtout à l'isolement dans lequel a vécu la Sar* daigne. Les envahisseurs se sont toujours arrêtés devant les montagnes boisées de l'intérieur, la civilisation commence à peine à y pénétrer, et les habitants qui s'y étaient retirés y ont gardé intactes, avec leur indépendance, la langue et les coutumes de leurs pères. Dans les plaines mêmes et sur les côtes, les modifications de la langue n'ont été ni aussi profondes ni aussi rapides
(1) Cauto pro quale causa
Gemat Sardinia misera.
De tristu vultu et iacrimas Mandet ineonsolabiles, etc.
{Od$ faiHe par U Père Uadao, à Veccaswn du déport <fVn t><rtf-f*a d4 Sardaigne,)
Melani nomen célèbre, Cantet snperba Kalaris £t Sarda temv applaudat Cum jncunda memoria, etc.
[Ode à laiouange de farohevéque 3felano, P. Madao.^
D^na qui cura potentia irresistibile, 'Sqs creaQ et conservas cum amoro Nos subtentas cum gratia indefectibile, Noa nfVenas oum peua et eum dolore, Cum fîde nos illlistras infallibile.
Et no^ visitas cum dulce terrorç.
Cum gloria premias bonos iqeffablle^ Malos punis cum pena intenoînabile, etc.
(Poëme mtr la divine Providence. P. Mndurt.)
DIALECTE «AUDE. It
que dans le reste de l'Europe, Tétat social s'étant transformé lentement, et le peuple ayant toujours gardé jalousement son dialecte comme un patrimoine sacré, sans adopter les langues officielles des maîtres étrangers.
Les mots sardes qui ne sont pas latins viennent à peu près exclusivement du latin.
Sous la forme nouvelle qu'ils ont revêtue, ils ont tous conservé Taccent qu'ils avaient primitivement. Les syllabes non accentuées dans le radical latin ont disparu ou se sont contractées (1). Mais la syllabe accentuée s'est conservée comme un fondement inébranlable, comme le cœur même du mot. Il n'y a pas d'exception, et si Ton croit parfois en apercevoir, c'est qu'on ignore la vraie forme latine d'où le mot sarde est immédiatement dérivé. Cette forme, en effet, est loin d'appartenir toujours au latin littéraire ; le plus souvent elle est intermédiaire et transitoire, et ayant été peu ou point écrite, elle ne nous est pas parvenue.
L'accent, dans le dialecte sarde, est à peu près le même que dans les mots italiens correspondants. Le plus souvent il porte sur la pénultième ou l'antépénultième, quelquefois sur la dernière syllabe ; mais ce dernier cas est rare et se présente seulement si le mot
|1) £p général, les lapgaes romanes contractent peu et rarement lef syllabes qui précèdent la syllabe accentuée 4 C'est dans le français que cette contraction a lieu le plus fréquwQmcDt et U pins complètement, MiM elle est souvent postérieure à la première période de la formation de la langue; En sarde comme en italien, cette contraction est fort rarOi
90 DUUfiOTK SABDE.
est étranger et d^importation moderne ou 8*il y a eu apocope» c'est-à-dire suppression de la dernière syllabe du mot latin.
La règle de Taccentuation fournit ainsi un moyen de remonter à la syllabe accentuée des radicaux.
Pour saisir sur le yif la formation de la langue» il reste à savoir comment les syllabes non accentuées se sont modifiées en passant de la langue-mère à la langue dérivée.
Pour cela il faut d*abord connaître les radicaux. C'est un point très-délicat et très-difficile. Il n'est pas de langue romane, en efiet, à la formation de laquelle plusieurs langues n'aient concouru. Or, le plus souvent ces langues formatrices, appartenant également au groupe aryen, tiennent du sanscrit un grand nombre de radicaux communs, et Ton peut être embarrassé pour déterminer à laquelle d'entre elles certains mots romans se rattachent. Parfois même on est en face d'une difficulté plus grande, car on ne connaît pas ou on connaît à peine les langues formatrices ; et ignorant par conséquent la forme primitive du mot générateur, on ne peut le suivre dans ses transformations. C'est ce qui arrive pour le français. Il n^y a guère qu'une centaine de mots celtiques qui nous aient été conservés ; et lorsqu'on veut rattacher un mot français à un radical celtique, on est obligé de rechercher ce radical dans le gaélique, le kymrique ou le bas-breton, et nécessairement, dans ces idiomes dérivés, on ne l'y retrouve plus que sous une forme secondaire et altérée .
0ULËCTE SARDE. «1
Même dans les mots sardes dont Torigine latine est évidente, il n'est pas aisé> à cause de Tincertitude et des variations de Torthographe, d'expliquer toujours systématiquement, la permutation des lettres.
L'orthographe est une représentation conventionnelle des sons. Or, souvent cette représentation varie beaucoup avec le temps pour les mêmes sons de la même langue. On écrivait autrefois Dieu, Diex — yeux, yex -^ beaux, beax — sœur, mer — autre, aUre^ et aujourd'hui encore, bien que la langue française ait une orthographe uniforme, elle a des façons fort différentes de figurer des sons identiques et des manières trèsdifférentes de prononcer les mêmes lettres.
A plus forte raison en est-il ainsi du dialecte sarde. Comme il a été peu écrit, que sa grammaire et son vocabulaire n'ont été dressés que de nos jours, rien n'a contribué à fixer son orthographe, et il était impossible que son orthographe fût fixée, le dialecte lui-même ne l'étant pas.
On trouve donc les mêmes mots écrits de façons fort diverses, suivant l'âge des manuscrits. Et de nos jours même, sans parler des nuances de prononciation qui existent pour le même mot de village à village, et qui légitiment jusqu'à un certain point des différences d'orthographe, il n'est pas rare de voir le même mot écrit différemment par les gens qui le prononcent de même, les uns, suivant une ortographe plus conforme à l'étymologie, et les autres en adoptant une plus conforme à la prononciation.
se DIALECTE SARDE.
Leâ mots se présentant ainsi sous unô forihe mobile, on comprend combien il est parfois difficile de saisir la permutation de lettres qui a présidé à leur formation» Cette permutation ne s'est pas moins accomplie suivant des lois régulières, et peut êtreeîposée systématiquement, si on laisse de côté les exceptions, si on se borne aux traits généraux et si Ton compare toujours la prononciation et l'orthographe des mots.
C'est ce que nous allons faire en rapprochant les mots sardes des mots latins dont ils dérivent, et des mots italiens auxquels ils correspondent.
La tendance que je constate d*abord, celle qui est la plus générale dans la formation du dialecte sarde, consiste à adoucir les sons et à transformer en consonnes faibles les consonnes fortes du latin.
Cette permutation a lieu dans toutes les syllabes* aussi bien dans celle qui est accentuée que dans celle» qui ne le sont pas.
Ainsi le C et le Q latin et italien se changent en G ; Causa» Cosa devient Gosa; QuaJitas, Qualità^ Gvulidade.
Le T se change en D. Au lieu de Fatum on écrit Fadu; au lieu de Tempus, Tempo, Dempu) au lieu de Pietra, Pedra,
Le P s'adoucit, Pauper, Povero devient Boveru,
VF est remplacé par un V. Le latin Finis fait en ita* lien Fine, en sarde Vine. Ce changement est fréquent pour les radicaux qui commencent par F , et s'il n'est pas toujours figuré par l'orthographe ^ il est toujours sensible dans la prononciation, lorsque l'F est précédé
d'uiie voyelle formant la terminaison d'un article, d'ua affectif ou d'un pronom, par exemple : Sa mata Vm-tuna pour Fortuna; Unu Vlori pour Floa, FiorsL
Le C latin et italien se Change tantôt en Z : Zi&u, FaziU ; tantôt en ZZ : Braxm pour Braccio, Braoohiuni. Il se conserve en prenant la prononciation de l'S franijaie, lorsqu'il provient d'un motlatin terminé eu Cium : Officiu, prononces OffisBiu. Enfin, lorsqu'en latin il eat précédé d'une voyelle et suivi d'un £ ou d'un I, il se «hange en gh: Pa^/ie pour Paoe ; Faghere pour Faoflre. C'est encore là un adoucissement du son. Car en latin le C était toujours dur. Cicero, Cera se prononçaient Kihero, Kera, et on disait d^Kem et undeKim dont Deghi et Undighi sont les formes adoucies. A Bitti, l'ancienne prononciation deKe s'est conservée.
Le Z comme son adouci du est fréquent en eardv. On dit Zenle pour Gente, Gens; Ararmi pour Arancia. Dans les mots latins dont la terminaison Lium, Litit, Jjneum, est devenu Glio, Gno en italien, le sarde met quelquefois Z. Oleum fait Ojrh'o en italien, Ozu en sarde; Filius, Figlio, Fizu; Balneum, BagnO) Banzu. D'autres fois le sarde au lieu du G italien redouble l'L : P&lea, Paglia, Palla; Mulier, Moglie (anoiennament Moglierej , Mulleri, en quoi il reste beaucoup plus voisin du latin.
La tendance générale à adoucir les sons se manifeste encore par plusieurs autres permutations de lettres.
L'L, précédé d^ une consonne, se change souvent en I, cumme en italien et à peu près dans les mêmes mots : Plus, Più, Pius; Flumen, Fiume, Ftumen.
Ce qui est plus remarquable et plus particulier à la langue sarde, le C, le G elle Q se changent quelquefois eu B, soit au commeneemeiit, soit dans le corps des mots: Cultellus, Coltello, Buiteddu; Cattus, Gatto, Battu ;lAng\\2t., LimBa; Acqua,a5S(i;Quattuor, Quattro, Baltor.
Lorsque deux consonnes différentes se suivent dans le corps d'un mot, la première tendu devenir semblable à la seconde. Ainsi L précédé d'un R devient R. En italien on dit Ciarla, en sarde Ciarra. N précédé d'un ït devient R. Du latin Inferi, Infemus, l'italien tire Inferno et le sarde Inferru. R précédé d'un S se change quelquefois en S : Dorsum, Dorso, Doxsu.
Le dialecte sarde ne se contente pas de changer les consonnes fortes en faibles ; il tend à supprimer certaines consonnes, à multiplier les voyelles et à les accoupler, et c'est là la seconde tendance générale qui a présidé à la formation de son vocabulaire.
'Cette tendance, loin d'être contraire, est conforme à la première. Car le concours des voyelles est aussi un adoucissement des sons, et loin d'être toujours désagréable à l'oreille, il est fréquent dans les langues les plus harmonieuses. Le dialecte sarde s'y complaît plus que tout autre.
Dans le corps des mots, il retranche les consonnes qui se trouvent entre deux voyelles. De Fabula, Favola il tire Fa-vla; de Tabula, Tavola, Ta-ula. Au lieu de Naves, Aves, il dit Aes, Naes: de Crudus il dérive
Cruu; de Medicus, Mieigu; de Pediga, Peiga; de Ego, Eo (1).
Lorsqu'un mot commence par un S suivi d'une autre consonne, il prépose à l'S une voyelle euphonique : Istudiu, Studio, Studium; Ispatiu, Spazio, Spatium. Cette prosthèse est du reste commune aux langues romanes et plus fréquente en français qu'ailleurs. Il y en a mille exemples : Esprit, -Espèce, i?&tomac, i?*calier, et le génie de la langue y est si enclin, que le peuple la fait dans les mots où la grammaire ne l'admet pas ou ne l'admet plus : Estaine, JE'^culpteur. * Les substantifs et les adjectifs latins qui sont terminés au nominatif singulier par une consonne, perdent cette consonne en passant dans le sarde. Pour ceux qui étaient terminés en Us il n'y a qu'une seule exception, Deus. On dit Bonu^ Die, Pretiu. C'est là, du reste, une forme qu'on trouve souvent dans l'ancien latin, qu'on rencontre plus d'une fois dans Ennius et dans Plante, et qui, après avoir été considérée comme élégante, fut regardée plus tard comm'e vulgaire (2).
La suppression de la consonne initiale est plus remarquable. Elle n'est pas rare en sarde dans les mots qui commencent par un B, un V ou un D, lorsqu'ils
(1) Dans le vieux français on disait roont pour rond, de retondus ; en napolitain, la solution de L en est fréquente dans le oorps des mots : Balzano, Baozano.
(2) Quod subrusticum videtur, olim autem politius, postremam literam detrahebant. Ità enim loqaebantar : qui est omnibu princsps ; mta iUa dignv, etc. (CiC.)
sont préoédés d*un mot finissant par une voyelle. La consonne supprimée est alors remplacée par une légère aspiration» on dit Bellu^Oeçonv bellu Boe; sa Este pour sa Veste; m 'Omv pour sa DomU; su 'Inari pour su Dinari il).
L'aphérèse n'est certes pas rare dans les autres idiomes romans, mais au lieu de porter sur une consonne comme en sarde, elle porte presque toujours sur une voyelle. L'italien dit : rena de arena; le français, bon-tiquB de apoiheca. En napolitain elle donne naissance à des formes très-remarquables. Elle amène très»souventi par exemple, la suppression de Ti devant Tn, 'Ngiuria pour Ingiuria.
A côté de la tendance novatrice qui s'est exercée de la façon que nous venons d'exposer» il 7 a eu dans la formation du dialecte sarde la tendance conservatrice qui souvent a eu des effets tout opposés, et s'est mani festée surtout par le maintien dans la nouvelle langue de sons étrangers, rudes et sifflants.
On sait que rien n'est plus persistant chez un peuple et plus difficile à déraciner que les habitudes de sa prononciation. Quand une nation est conquise, lors même qu'elle adopte complètement la langue de ses vainqueurs, elle ne peut se plier tout d'un coup à toutes les exigences d'un nouvel idiome ; elle le prononce
(1) Dinari, eu italien Danaro (argent), du latin Denarium. On i'emarquera que je choisis autant que possible pour exemples les mots qui ont une forme ahalogue en italien, en latin et en sarde, et qui sont le plus aisément intelligibles au lecteur français sans le secours d'uue traduction.
à sa manièrô et elle y introduit des sons appartenant à ridiome qu'elle abandonne*
Ainsi les sons étrangers au latin, qtii ont pénétré dans les langues roraaneâ, sont un héritage des races primitives qui habitaient Tltalie, l'Espagne, la Gatlle, et non point une importation postérieure.
Ce n'est pas des Arabes que les Espagnols tiennent la Jota, car la Jota est plus fortement marquée dans les parties de la Péninsule qui ont toujours conservé leur indépendance, et elle n'existe point dans la langue portugaise, quoique le Portugal ait été soumis aux Arabes comme l'Espagne. La Jota a donc passé des anciens idiomes ibériques dans l'espagnol, sans disparaître au passage dans le latin.
Un fait analogue a eu lieu en Sardaigne. Les lau^ gués que les colons Phéniciens, Grecs, Étrusques, Carthaginois avaient longtemps parlées dans l'île, en disparaissant devant le latin, ne s'effacèrent pas complètement, et elles ont laissé dans la bouche des habitants des habitudes de prononciation qui ont persisté jusqu'à.nos jours. Ce sont les africismes que signalait Cicéron, et qui, bien que difficiles à noter pour les yeux, sont aisément perceptibleis pout» une oreille exercée.
Les Sardes prononcent le double D à peu près comme le Th anglais* Ce son revient souvent sur leurs lèvres, car il existe dans tous les mots dérivés du latin qui ont remplacé les deux L par un double D : Pellis, Pelle, Pedde; Mollis, HoWe ^ Moddr ; dans les diminutifii où
n DIALECTE SARDE.
les deux DD correspondent aux deux LL italiens. Ho-mineddUf et dans quelques mots où le D simple est pré* cédé d*un N, Cômandu, Comando. Les Siciliens prononcent le double D de la même façon.
Dans un grand nombre de cantons du Logudoro, le C et le G précédés d*un S, d'un L ou d*un R» comme dans Pascha, Marcu^ Alga, Larghesa, ont un son analogue au Chi grec ou à la Jota espagnole.
Dans quelques autres, à Bitti, à Nuoro, à Oroteddi, on prononce le double T comme un Thêta, quand ce double T n'existe point dans le radical latin : Battu, Ramo, Ramus; if o/to (ventre) .
Le C initial est souvent aspiré, Cette aspiration est vraisemblablement un héritage des Étrusques ; car elle existe en Toscane dans les sjllabes ca, co, eu .-Capitale, SiCwro, et plus d'un provincial l'introduisait dans la prononciation latine, comme nous l'apprend l'épigramme de Catulle :
C^moda dicebat, si quando comoda vellet, Dicere et Ainsidias Arrius iosidias.
L'X en cagliaritain a le son du J français et cet X se substitue souvent au C. Voce, Voix, en latin Vox fait en cagliaritain Box^i (Boji), en logudorese Boghe, en tempiese^od, enSassarese^ozz. Decem, Dix, Dieci, fait en cagliaritain Dexi (Deji), en logudorese Degke, en tejnpiese Deci, en sassarese Dezi. De cette substitution fréquente de l'X au C, il résulte que l'un est pris
DIALECTE SÀBDE. 29^
pour l'équivalent de l'autre et que lors même que le C est conservé dans l'orthographe, il prend dans la prononciation le son du X cagliaritain ou de notre J.
Cette prononciation est fort remarquable lorsqu'il s'agit d'un C initial suivi et précédé d'une voyelle. Ainsi su Celu, le Ciel, ne s'écrit pas mais se prononce su Xelu, ou en figurant la prononciation en français sou Jelou. Mais au pluriel, is Celus se prononce is Tchèlous en faisant entendre le S final de is et en donnant au C le son du C italien dans les syllabes ce, ci.
A côté de ces sons étrangers, il y en a d'autres dans le sarde qui appartiennent à l'ancien latin , que les soldats et les colons romains apportèrent dans leur patois au moment de la conquête, et qui restèrent dans les dialectes provinciaux, tandis qu'ils s'adoucissaient et s'effaçaient dans le latin littéraire.
Ainsi, contrairement à la tendance qui change les fortes en faibles, il y a un certain nombre de mots qui ont conservé un B où le latin a mis un V. Bacca, Belu, Beniu, par exemple pour Vacca, Vélum, Ventum, doivent être considérés comme des formes antiques datant de l'époque où les Romains n'avaient point assoupli leur rude idiome, et peut-être, comme les Grecs, n'ar vaient point encore le V dans leur alphabet.
Dans le sous-dialecte dé Bitti il est resté une trace d'aspiration dans la prononciation de l'H ; Homines se prononce Fomines.
Enfin, contrairement à ce qui a lieu dans tous les autres dialectes italiens, le sarde conserve souvent à
la fin des mots TS et le T latin : Fîza», Corpus, Miremu*, Flore*, Es/, Istima/, Fini/ (1).
Les quelques permutations de lettres qui, dans le dialecte sarde, ne s'expliquent ni par le maintien de l'ancienne prononciation ni par la tendance à adoucir les sons, si elles ne sont pas des exceptions, s'expliquent par Vanalogie.
L'R et le Dse changeant souvent en L par suite de la tendance à adoucir les sons, l'instinct populaire est enclin à confondre ces trois lettres R, D, L, dont le son est très-voisin et il en opère parfois la substitution dans un sens opposé à celui dans lequel elle a lieu ordinairement , remplaçant l'L soit par un R, soit par un D. C'est ainsi qu'il dit Artu pour Alto, Daxare pour Laxare, Carcai pour Calcare, Carza pour Calza. Il se laisse aller d'autant plus facilement à cette permutation que l'euphonie exigeant que l'L précédant un R se change en R, l'habitude de cette substitution amène ensuite le changement de l'L en R devant les autres consonnes. Nous avons vu que les mots latins en Liusy Leum, Zn^m, Pilius,01eum,Balneum qui se terminent en, italien en giio prennent souvent en sarde la terminaison att, Firw, Ozw, Banzw. L'I et l'L étant souvent l'équivalent l'un de l'autre, et par conséquent ayant les mêmes affinités, on voit de même le Z remplacer ri dans les mots qui ont une terminaison analogue en
(1) Cm réglai, ainii 4ae les suivantes, qaand elles ne sont pas «oui* munes à \^\\^ les dialectes sardes^ s'appliqaent spécialement au dialecte logudorese^ qni doit être considéré comme le type de la langue.
Ariam et Orium. Cinctorium devient Chiniorxa; Laboratorîum, Lahoradorxu; Cursorium, Cxissm^za,
Telles sont dans leur généralité les lois qui ont présidé à la formation des mots dans le dialecte sarde. Ces mots une fois nés, il reste à examiner comment ils se combinent, à quelles formes grammaticales Us sont soumis.
Après le vocabulaire, la grammaire.
Le dialecte sarde a une grammaire conforme à celle des autres langues romanes, et comme ces langues, il diffère surtout du latin par le caractère plus analytique qu'il a pris en plusieurs de ses parties.
n a, comme elles, l'article qui était inconnu au latin : seulement il ne le tire pas, comme le français, l'italien et l'espagnol, du pronom latin tUe. L'article sarde est au singulier su, sa, au pluriel sosy sas en logudorese et is en cagliaritain. Il est dérivé du pronom ipse. Cette dérivation peut paraître contraire à la règle en vertu de laquelle la syllabe accentuée des mots latins se conserve dans les dérivés sardes. Car la syllabe accentuée dans ipse devrait être ip. Mais je ferai remarquer que s'il y a là une anomalie > elle est commune aux autres langues romanes qui ont tiré leur article du pronom ille. En effet, si la forme ordinaire de leur prouorn personnel, iL egli, eUa^ die, est tirée de la syllabe initiale de ille, c'est la syllabe finale àè ce même iUe qui a donné naissance à leur article le, lo, la. Et j'ajouterai que l'anomalie n'eat peut-être qu'apparente. Car on trouve dans les comiques latins la pre-
mière syllabe de ilk, illa, t'IIum, comptée comme brève, on la voit même disparaître dans la composition de ellunit ellam pour en illum, en lUarn; on rencontre fréquemment ste, sta, sti pour iste, ista, isti, et par conséquent on peut regarder ces pronoms comme des enclitiques (1). Par la même raison stu, sa, mm, n'est que la forme secondaire de ipse, et il est. souvent employé comme tel dans Ennius et dans Plante (2) .
On sait que les langues romanes ont supprimé les cas, et expriment à Taide de prépositions les rapports que le latin exprimait àFaide de simples désinences. La langue d*oc et la langue d'oïl ont seules gardé un reste de la déclinaison latine et des six cas latins en ont conservé deux, le cas sujet et le cas régime. Le même mot avait chez elle deux formes : Solaus, Solel ; Bar, Baron; Suer, Seror; Emperere, Empereor, qui dans le français se sont réduites à une seule : soleil, baron, sœur, empereur.
Le dialecte sarde a adopté les mêmes prépositions que les autres langues romanes, et par conséquent a supprimé aussi les cas. Cependant il lui en reste une trace. Il modifie au régime la terminaison des noms en er et en en, et y ajoute un « rCadaver, Nomen, Sam-
(1) Voyez : Étxtde tur le rôU d$ V accent latin demi la langue françaUe. Gaston Paris, 1862.
(2) Ut eam senràre decet rem.
(Eh».)
Priusquam eam discere cœpit.
ben, font au régime cadaver^, nomen^, sambene (1). De plus il donne la terminaison i du génitif latin à des substantifs en u, attributifs d'un autre substantif, lorsqu'ils sont joints à un adjectif et le précèdent immédiatement, il dit con mannu, mam longu.
Les substantifs et les adjectifs, qui ont ainsi, sauf ces rares exceptions, une forme constante à tous les cas, prennent une forme différente suivant les nombres.
C'est rS qui, en sarde comme en français, est le signe caractéristique du pluriel. La désinence la plus habituelle est pour le singulier u et a, pour le pluriel 08 et as (2) .
Le pluriel dérive incontestablement de l'accusatif pluriel latin. Le singulier pourrait venir du nominatif singulier latin par la suppression de la consonne finale S, M, qui avait lieu fréquemment, comme nous l'avons vu, dans l'ancien latin Deu de Deus, corpu de corpus. Cependant, je crois plutôt qu'il vient, comme dans les autres langues romanes, de l'ablatif en par la permutation, très-justifiable, de l'O en U {ou). La dériva-
(1) On trouve de même crimene dans Pancien français :
De orimene en laie curt par dreit plaider ne deit. {Vie de taint Thomeu citée par Ampère, Formation de la langue française, p. 61.)
(Jomme forme des cas obliques, il nous est resté autrui, devant lequel on a, à tort, mis les prépositions à, de.
(2) Le pluriel se forme ordinairement en ajoutant un « à la terminaison du singulier. Cependant, tandis que dans le dialecte méridional la désinence en u devient simplement tu, dans le dialecte logudorese, elle se change en os pour tous les noms qui ont en latin le pluriel en a : temptw, tempo«^ peciM, peco«. Dans le dialecte septentrional, tous les pluriels sont en général en t. Le mot YeniM a conservé le pluriel latin YenerM*
Si DlALtCTE SARDi:.
tion de Fablâtif est évidente pour les noms en aminé dont la terminaison était amen en latin et devient ame en italien : Ossamtn^, Bestiamtne. La dérivation du génitif est rare. Il y en a pourtant des exemples : Nosaturus, nous, de nostrorum; Bosaiurus, vous, de Vûstrorum; Ipsoro^ leur, de ipsorum.
Beaucoup de noms quoique dérivés de la même racine n'ont pas en sarde le même genre qu*en italien, et, ce qui est plus remarquable, sont d'un genre différent dans les différents dialectes sardes. Par exemple, Stivale (botte) qui est masculin en italien, se dit bote masculin en logudorese, et bota féminin en cagliaritain et en sassarese. Cauli (Cavolo, chou) est masculin en cagliaritain comme en italien, et féminin en logudorese et en sassarese caula. De même cenere (cendre) est féminin en logudorese et en sassarese, comme en italien chijna, chisgina, et masculin en cagliaritain xinixiu.
Le sarde a, comme Titalien, un grand nombre d'augmentatifs, de diminutifs et de péjoratifs qui n'existaient pas en latin. Les formes en sont les mêmes qu'en italien, sauf les permutations de lettres indiquées plus haut. Il faut cependant remarquer parmi les augmentatifs ceux qu'on forme par l'adjonction de Tadjectif mannu, narimannu, grand nez, orijiraannu, grande boucle d'oreille, et ceux qui se composent, dans le dialecte logudorese, avec le mot cantu, et dans le dialecte cagliaritain, avec le mot arrogu, signifiant tous deux morceaux; unu cantu de homine, un* arrogu de omini veulent dire
un bel homme. Nous avons en français une expression analogue : un beau brin de fille. Il faut remarquer aussi les péjoratifs composés des locutions adverbiales zu et judu, combinées avec la négation ou avec pegu, peu, non cosa de zu ou de judu, pagade zu. Nous disons d'une façon presque analogue en français : Ce n'est pas grand'chose de bon.
Relativement aux verbes, le dialecte sarde diffère du latin en ce. qu'il emploie des auxiliaires au lieu de flexions pour former certains temps à l'actif et au passif (1). Il diffère des autres langues romanes en ce qu'il se sert d'un plus grand nombre d'auxiliaires, et y a recours dans un plus grand nombre de cas.
Les auxiliaires ordinaires dans les langues romanes sont : être et avoir (2) ; le sarde y joint devoir et tenir, dovere et tennere. On sait que ces auxiliaires existent
(1) Dans son Origine et formation de la langue française^ Imprimerie Tmpéiiale^ t. III^ 2« édit,, 185B, pag. 241 et Êuiv., M. Albin de Chevallet a très-bien démontré que, à priori^ il n'est pas admissible que les langues romanes aient emprunté l'idée des auxiliaires aux langues germaniques. Eu effet, jusqu'au huitième siècle et même au delà, il est très-i*are de trouver des verbes auxiliaires en tudesque ( J. Grimm^ Deutsche Gram» matik)^ tandis que, dès le sixième et le septième siècle, on trouve esse et habere dans le latin, employés fréquemment avec une fonction analogue à celle des auxiliaires être et avoir. M. de Chevallet (Ibid.) a fort bien fait remarquer aussi que esse servait d'auxiliaire en latin dans les verbes passifs, pour plusieurs temps. Le rôle joué par l'auxiliaire être dans les langues romanes n'a été qu'une extension du rôle que jouait esse en latin. Quant à habere, il était souvent employé dans les meilleurs auteurs latins avec un'participe passé, dans des cas assez analogues à ceux où nous employons le verbe avoir. Domitas habere libidines. Cicéron, De Orat. (L. I, C. XLIII). Cur hoo noraon in adversariis scriptum habebas? Cic, Pro Hoscio (XLVI), etc.
(2) Voyez plus loin ce que je dis du valaque.
3<l DIALECTE SARDE.
également dans les langues germaniques qui ont i/?erdeUf willen^ miissen, et dans l'anglais qui a schcdl etwill.
En latin le futur se formait àTaide d'une flexion; mais on se servait quelquefois du verbe hdbere joint aux infinitifs, pour indiquer l'intention ou l'obligation d'exécuter, dans un temps futur, l'idée exprimée par ces infinitifs. De là, à l'idée d'employer le verbe Aabere joint aux infinitifs pour marquer le futur, la transition était naturelle ; elle eut lieu . Le futur, dans les langues romanes, ne se forme pas, comme on pourrait le croire, à l'aide d'une simple flexion ajoutée au radical. Il se compose de l'infinitif des verbes suivi du présent de l'indicatif du verbe avoir, aimer-ai, aimer-o*, aimer-a, partir-d, partir-ai, partir-à. L'agglutination est maintenant complète. Mais, dans le principe, la séparation du verbe avoir et de l'infinitif avait lieu quelquefois, sinon toujours. On en trouve des exemples en portugais, en espagnol et dans la langue d'oc.
Au fond, la formation du futur dans le dialecte sarde, est la même que dans les autres langues romanes. Seulement, l'agglutination du verbe avoir avec l'infinitif n'a pas eu lieu. Et ce qui sans doute a empêché cette agglutination, c'est que l'auxiliaire a été mis avant l'infinitif, au lieu d'être placé après. On ne dit pas en sarde : j'aimer-ai, mais j'ai à aimer : hapo a amare; je serai, mais j'ai à être : eo hap a essee. Cette forme est, comme on voit, beaucoup plus voisine du latin, et elle nous fournit un exemple du premier pas fait par les idiomes romans dans la formation de leur
futur (1). Elle n'appartient pas du reste exclusivement au dialecte sarde. Le valaque et le roumanche ont aussi recours à des. auxiliaires pour former leur futur. Pour j'aurai, le valaque dit : oiu, voiu ave, et le roumanche : iou veng ad haver (2).
Le conditionnel, qui manque en latin et qui existe en sarde, comme dans toutes les langues romanes, y a pris une forme analogue à celle du futur, et se compose avec l'imparfait des verbes devoir et avoir. Je mangerais, se dit dia mandighare^ dans le dialecte du Logudoro, et hemu a pappai, dans le dialecte méridional.
Le passé défini, qui manque enjatin, existe en sarde comme dans les autres langues romanes ; le passé indéfini manque dans le dialecte méridional. Dans le sous-dialecte parlé en Barbagia (3), l'impératif se forme à l'aide d'un auxiliaire. Viens, vieni, béni, se dit faghes a benner, fais en sorte de venir.
Dans toutes les autres parties de sa grammaire, le dialecte sarde est conforme aux langues romanes.
(1) Le futur^ dans le dialecte Gallurese^ est un temps simple comme en italien. La terminaison est en aggiu^ terminaison qui se trouve quel" quefois sous la forme aggio 'dans les anciens textes italiens : Magnaraggiu^ saraggiu, abaraggiu; je mangerai, je serai, j^aurai. Cette formé correspond à celle du latin abo, qui n'est elle-même que la contraction d*habeo. Habeo, j'ai, est en Gallurese, aggiu. Dans le dialecte napolitain, la forme du futur est aussi en aggio, amarraggi^, dormarraggio.
(2) Le grec moderne forme le futur, comme le valaque, au moyen du verbe vouloir. En français on trouve en germe cette forme composée du futur dans plusieurs locutions : je dois aller demain au bal ; je vais partir dans cinq minutes.
(3) District montagneux du Logudoro.
Il n8 tire pas directement, comme le latin, le comparatif di) positif, à Taide d'une flexion : il le compose avec le positif Qt les adverbes pius, tnancu : pius riccu, mancu preiiosu (1).
Quant au superlatif, il ne Ta pas décomposé comme le français; il Ta conservé, comme Titalien, sous la forme synthétique qu'il avait en latin, et le tire du positif à l'aide de la terminaison, ssimu^ rrimu • pruden- \\s8i?)tUj salub^mmii.
Comme les autres langues romanes, il a perdu le neutre; comme elles, il a supprimé un grand nombre de désinences latines, et leur a substitué des prépositions et des conjonctions qui, pour la forme, se rapprochent beaucoup des prépositions et des conjonctions italiennes (2) .
Enfin, comme les autres langues romanes, il a rejeté les suffixes e, iter, ice, qui servaient ordinairement au latin pour former ses adverbes, mais qui, n'étant pas accentués, n'établissaient pas entre l'adjectif et l'adverbe une distinction assez sensible à l'oreille, et il a remplacé ces suffixes par le mot mente, qui est naturellement accentué, et qu'il ajoute au féminin des adjectifs.
(1) l\ est remarquable qu'on ajoute souvent plus comme explétif à mancu. Pius mancu ne signifie pas plus que mancu. Nois mandughamut jtiut mancu de te : nous mangeons plus que toi.
(2) Remarquez que la conjonction copulative et ^e, peut se mettre comme en latin après le mot que Ton veut réunir : Castra mœoiaque^ cornent tt tue.
Tel est, dans ses traits généraux, le dialecte sarde.
Ce dialecte qui, sauf quelques nuances, se comporte dans la construction de son yocabulaire et dans les lois de sa grammaire comme tous les autres idiomes romans, s'est développé isolément, et l'on peut croire qu'il est sorti immédiatement et sans secousse des patois latins.
Car la Sardaigne, séparée du continent italien par la mer, n'a pas été comme l'Italie soumise aux invasions des peuples 4u Nord; les Longobards ne l'ont jamais occupée et si les Qstrogoths l'ont tenue pendant deux ans sous leur domination, ils ne s'y sont pas établis, et, par conséquent, n'ont pu exercer aucune action sur elle.
Il y a de ce développement isolé du dialecte sarde un exemple curieux.
On sait que, dans les langues romanes, le nom des différents mois de Tannée est à peu près semblable et dérive des mêmes radicaux latins. Eh bien ! à cet accord général, le dialecte sarde fait exception et il a pour plusieurs mois un nom particulier tiré des usages et des traditions insulaires. Il appelle le mois de septembre, Cabidanni (capiit anni), sans doute parce que
les Sardes, comme les Hébreux, plaçaient à cette époque le commencement de l'année (1). Il donne au mois de juin le nom de Lampadasy nom qui, par sa double signification (2), peut rappeler aussi bien les éclairs de ce mois fécond en orages, que les feux de joie par lesquels on avait l'habitude de célébrer dans l'île la fête de saint Jean-Baptiste. Pour lui, juillet est le temps du battage, Triulas, Octobre est, selon les dialectes, l'époque de la fête de san Gavinu, Sanctuaini, ou bien le mois dans lequel on fume les terres, Meseladaminis, Décembre est Noël, Nadale, ou, par un ressouvenir des temps païens, le mois des ides, Meseidas (3). Dans quelques cantons novembre s'appelle Sanctandria, la Saint- André ; dans quelques autres, le vendredi est le jour de la Cène, Cenabara.
Le dialecte sarde n'a donc pas été soumis directement à l'influence germanique ; toutefois il n'y a pas complètement échappé. Cette influence s'est exercée une première fois sur lui dès avant les grandes invasions. L'Italie et les provinces avaient reçu un grand nombre de Germains à titres d'esclaves, de colons et de soldats. Mêlés au peuple, ces Barbares étaient
(1) Le mois de décembre était appelé, dans la langue d*oïl, mois de l'aire ou de Pair {asra)^ devenu plus tard mois de Delair, ce qui signifiait mois où commence Tannée. L'usage qui fixe le commencement de Tannée au J»"" janvier, date en France de Charles IX. Edit de 1663, enregistré au Parlement en 1567.
(2) Lampe, feu, éclair, illumination. En italien ^ /ampt, éclairs; lampeggia^ il fait des éclairs.
(3) Ides de décembre.
obligés d'en parler la langue; mais ils l'apprenaient mal, la prononçaient défectueusement, la corrompaient en y mêlant la leur et ils firent pénétrer dès lors dans les patois latins quelques expressions nouvelles destinées à passer de là dans les langue^ romanes. Plus tard, lorsque la Sardaigne devint successivement italienne et espagnole, elle reçut de seconde main par l'intermédiaire de ses maîtres, d'autres mots d'origine germanique qui s'étaient introduits dans leur langue, et pour plusieurs de ces mots le fait est facile à vérifier, car ils ont gardé quelque chose de leur physionomie étrangère, et n'étant pas nés au moment de la formation du dialecte sarde, ils n'ont pas obéi complètement aux lois qui ont présidé à cette formation.
Quoi qu'il en soit, les éléments étrangers sont rares dans le dialecte sarde et en étudiant son vocabulaire, on reconnaît qu'il est composé presque tout entier de radicaux latins.
Le Sarde a reçu de l'Espagnol l'auxiliaire tenner comme synonyme de avoir. Car il. n'en offre pas d'exemple avant la domination aragonaise. L'Espagnol dit tener, le Portugais ter, le Sarde tenner. Et cet emprunt d'un auxiliaire est remarquable, car ce n'est pas celui d'un simple mot, c'est celui d'une forme grammaticale.
Il a reçu aussi de l'Espagnol le pronom vostè, vostetti qu'il emploie comme formule polie en parlant à une seule personne, et dont il se sert même plus souvent que de l'expression originale sa merzei, votre seigneurie, votre grâce.
42 DIALECTE SARDK.
Mais il faut remarquer que le sarde est un idiome de même famille que Tespagnol, et qu'il pouvait lui faire des emprunts sans cesser d'être fidèle à son propre génie.
Il doit au grec quelques mots qui sont comme un souvenir vivant des premières colonisations ; mais c'est une erreur de porter, comme le fait le P. Madao, le nombre de ces mots à trois mille (1); car la plupart d'entre eux ont en latin et en grec le même radical sorti de la même souche, le sanscrit, et quelques-uns, bien que leur forme ait plus d'analogie a\ec celle des mots grecs qu'avec celle des mots latins correspondants, dérivent pourtant régulièrement des mots latins eu venu de^lois de permutation.
Ainsi, dans le dialecte méridional, la terminaison des infinitifs en ai n'est pas calquée sur la terminaison analogue de l'infinitif grec. Elle dérive du latin are par le changement de Ve final en z, et par la suppression de Vr entre deux voyelles : narrai, pappai.
Quant aux traces qu'ont pu laisser l'établissement des Phéniciens et la domination des Carthaginois, elles sont sensibles, je crois, dans la prononciation, mais elles sont bien douteuses et en tout cas bien rares dans le vocabulaire.
Du reste, les emprunts faits aux langues étrangères
sont inégalement répartis entre les différents dialectes.
(1) L'ouvrage du P. Madao^ SagQxo di un'opera intitulata : Bipulimtnto délia Lingua Sarda, Cagliari (1782), est d'ailleurs fort important Jet a eu le mérite d'être le premier travail écrit sur le dialecte sarde.
Ces dialectes, àrorigine, étaient séparés par des nuances plus faibles qu'aujourd'hui. Elles se sont accentuées peu à peu avec le temps, suivant les influences qu'ils ont subies, chacun d'eux ayant suivi sa pente et aucun centre de culture littéraire ne les ayant rapprochés d'un type commun (1).
(1) Uanité des langues est le résultat tardif d'une lente élaboration. Les langues débutent par une extrême variété de dialectes. Ces variétés ne 8*efifacent^ ne se fondent que peu à peu, à mesure que la langue littéraire se forme et pénètre profondément dans toutes les couehes de la population, et, tout^n diminuant, elles persistent en face et au-dessous de la langue littéraire sous forme de patois. Dans les limites d*un type général dont elles ne peuvent s'écarter, d'un organisme qui est la condition même de leur nature et de leur existence, on voit à l'origine se produire dans les langues presque autant de nuances qu'il y a de villages et de groupes d'hommes, et si l'isolement entre ces groupes était complet, ces nuances s'accentueraient de plus en plus et finiraient par constituer des différences profondes. Mais le contact les atténue, la multiplicité des relations les émousse ou les efface^ et à côt6 des causes qui tendent à perpétuer la diversité, d'autres causes agissent pour introduire l'uniformité. C'est de la force relative de ces causes opposées que le résultat dépend. En France, par exemple , l'unité de langue est beaucoup plus grande qu'en Allemagne et en Italie. En Snrdaigne, elle n'existe pas encore.
Le dialecte sarde vrai a latin bâtard » n*a pas la souplesse suave de l'italien, « il ne se fond pas comme « les baisers sur une bouche de femme ; il ne glisse pas c< comme s'il ne devait être écrit que sur du satin (1). »
Comme il a conservé quelques consonnes finales, qu'il substitue souvent au son de l'O, le son plus sourd de ru [ou), et qu'il a gardé quelques aspirations assez rudes, il ne saurait, bien qu'il recherche en mainte occasion le concours des voyelles, égaler l'harmonieuse douceur de la langue de Pétrarque. Mais s'il ne se prête pas à des modulations aussi variées, aussi délicates, s'il n'a pas pour l'oreille le même éclat sonore, s'il est plus uniforme et moins gracieux, il a en revanche quelque chose de plus austère, de plus grave et de plus fort; et dans la chaire, lorsqu'il est prononcé par une bouche qui ne précipite pas ses paroles, défaut trop ordinaire aux Sardes, on découvre en lui une ampleur, une énergie, une majesté qui le rendent digne d'exprimer de grandes choses. Il lui manque la préci-
(1) Expressions de lord Bjron en parlant de l'italien : Y love the langnage, that soft bastard latin Which melts like kisses from a female mouih.
And Bounds as if it shoald be writ on satin , With syllables which breathe of the sweet south And gentle liquids gliding ail so pat in That not a single accent seems nncouth.
Beppo, XUV.
4« DIALECTE SJIR0£.
cisiou qui ne s*acquiert que par une longue culture. Mais il est riche en images qui n'attendent, comme des diamants bruts, que la main de Tartiste ; il est brillant comme le soleil de la Sardaigne; et il garde comme un vague parfum de la vie pastorale dans les laudes fleuries.
Toutefois la richesse, la force, l'antiquité d'un dialecte ne suffisent pas à le tirer de son obscurité. Taut qu'un peuple, tant qu'un homme ne s'est pas révélé par quelque action d'éclat, tant qu'il n'a pas produit au dehors les dons que le ciel lui a donnés en partage, on l'ignore. Il en est de même d'une langue. Les grands écrivains la consacrent et l'illustrent en même temps qu'ils la font (1). Ils l'universalisent par leur génie et la rendent digne de l'étude des autres peuples.
Quand le dialecte toscan résonne sur les lèvres éloquentes de Dante, il sort de la foule, il devient l'ita* lien littéraire, il s'élève parmi ses pareils à un rang dont il ne déchoira plus. Le dialecte sarde n'a pas eu le bonheur de servir d'organe à un grand homme, et il était difficile qu'il l'eût; car les conditions politiques, qui sont nécessaires à Téclosion d'une littérature, lui ont été refusées. Lorsqu'au douzième et au treizième siècle la langue d'oc et la langue d'oïl eurent cette floraison printanière qui rendit un moment la langue et
(1) Rien ne le prouve mieux que l'Histoire de la langue française. Il est évident que si dans les œuvres des trouvères, le style eut été aussi remarquable que l'invention, notre langue aurait été fixée plus tôt et serait restée beaucoup plus voisine de la langue d'oïh Le français des lg% 13*, lé** siècles a besoin d'être étudié comme une langue morte, tandis que l'italien d Dante est encore en bien des points l'italien de nos jours»
DIALECTE SAËDE. 4^
la littératare de la France européenne, ç*est que la France alors était en plus d'un point à la tête de l'Europe. On admirait, on imitait, on traduisait ses poètes de même qu'on subissait l'ascendant de ses rois (1).
Lorsqu'au quatorzième siècle, le cycle de la littérature italienne s'ouvre si brillamment, c'est que l'Italie est exubérante de vie et qu'elle cherche dans toutes les voies et sous toutes les formes, dans les arts, dans les lettres, dans le commerce, dans la politique, l'emploi de la force que lui donne la liberté. De grandes pensées, de grands désirs la tourmentent, tourment fécond, et elle cherche à les réaliser par la parole aussi bien que par l'action. A ce peuple agité, à ces esprits en éveil, à ces républiques naissantes, il faut un organe, et l'on voit éclore comme sous un souffle puissant, toute une légion d'artistes et de poètes.
Jamais la Sardaigne ne s'est trouvée dans de semblables conjonctures. Non-seulement elle n'a pas été appelée à jouer un grand rôle, mais elle a presque toujours été entraînée dans l'orbite d'une autre nation. A peine eut-elle conquis son indépendance qu'elle fut de nouveau en proie aux invasions et disputée par les conquérants, tour à tour ou tout ensemble pisane, génoise, aragonaise, espagnole, autrichienne, piémon-
(1) L'iufluence de ]a littérature française en Europe au moyen âge qiû n'était pas contestée pour TAUemagne, qui ne l'était qu'à demi pour TAn* glcterre, mais que l'Italie et TEspagne refusaient encore d'admettre, n'a été nulle pnrt mieux mise en lumière que dans VHistùirc LUtéraire de la France au '^uaiorzième siècU, par MM. Lcclerc et Renan. (Continuation des Bénédictins.) Discours sur TÉtat des Lettres. 2° édit.. 2 vol. gr. in-B 186^* C'est désormais un fait acquis à la science.
48 DIALEtTË SARDE.
taise, elle ne fut jamais sarde. Ne s'appartenant pas, elle n*a pas eu de: littérature qui lui appartînt (1) . U en est de certains peuples comme de ces oiseaux qui sont trop fiers pour chanter en cage. L'énergie même que la Sardaigne mit à défendre son individualité sous les dominations étrangères, ne permit pas qu'à défaut d'une littérature nationale, une autre littérature s'y développât, et les littérature espagnole et italienne tour à tour greffées sur ce sauvageon rebelle, ne portèrent que des fruits médiocres.
En dehors des diplômes manuscrits et de quelques chansons inédites, on ne compte pas plus d'une trentaine d'ouvrages en langue sarde (2). Ce n'est qu'au commencement de ce siècle que Porru a fait une grammaire et un dictionnaire du dialecte méridional, et il n'y a pas quinze ans que M. Spano nous a donné la grammaire et le dictionnaire du dialecte central (3) . Et si le passé est si pauvre, que sera-ce de l'avenir? Maintenant que la facilité des communications, la fusion des intérêts et des États autrefois séparés rapprochent plus étroitement la Sardaigne de l'Italie, ne faut-il pas s'attendre à ce que, devant l'expansion cha-
(1) Voyez dans le volume intitulé l'Ile de Sardaigne^ Description, histoire, statistique, mœurs, état social, que je publierai en même temps que celui-ci le livre II : Histoire et le chapitre 6 du livre IV ; Instruction publique.
(2) Voyez la Biblioteca sarda de M. Pietro Martini, les Pergamene du même auteur, et la seconde partie de VOrtograjia sarda de M. G. Spano.
(3) Dans son dictionnaire^ M. Spano, tout en s'attachant spécialement au dialecte du Logudoro, donne souvent les formes et les mots des autres dialectes.
que jour grandissante de l'italien littéraire, le dialecte sarde rétrograde, de plus en plus et soit de plus en plus négligé ? Un seul refuge lui restera, et pour peu de temps : Tâme et labouche du peuple. Et à vrai dire^ c'est aujourd'hui comme autrefois son vrai domaine. Où se produirait un dialecte populaire, quand il ne peut plus avoir la prétention de devenir une langue » sinon dans les chants populaires?