VII. ORIGINE DES PREMIERS CÔLONS
Ces détails techniques et purement matériels passionneraient peu sans doute les colons de Tsong^ming, mais il est un autre point de leur histoire sur lequel on trouverait nos insulaires moins traitables. Je veux parler de l'origine peu honorable qu'on attribue à quelques-uns de leurs ancêtres, «bannis du continent.» Ici, nous l'avouons, la critique, d'ordinaire mieux avisée, du P. Du Halde s'est trouvée en défaut et Terreur qu'il a commise, en faisant sien le récit du P. Jacquinot, a été reproduite à l'envi par les auteurs qui ont traité après lui de notre île.
Demandez au premier paysan que vous rencontrerez à Tsongming, quelle région habitaient seS ancêtres avant de passer du continent sur Tile : cet homme sans lettres vous répondra tout de suite et sans hésitation, qu'en telle année de tel règne et sous telle dynastie, l'un de ses aïeux, dont il sait bien le nom, quitta telle région pour s'établir sur ces terres nouvelles, et le plus souvent, il assignera la cité de Kiu-yong comme le point de départ de cette migration. Il possède du reste une preuve écrite de son affirmation . A Tsong-ming chaque famille garde comme un trésor ses archives imprimées, vrais livres généalogiques, où se transmettent depuis des siècles les noms et les faits principaux des descendants du même nom ou Sing. C'est le Kia-pou (^ |g) régis-
(1) Il est absolumeut faux que ''la période de doublement de la population, soit pour "la Chine au plus d'une vingtaine d'années," comme l'insinue M. Reclus {Op. cit. p. 566). Un frère de la doctrine chrétienne a dit plus vrai en affirmant que la population chinoise fait plus que doubler en un siècle. (La terre illustrée^ pag. 170.) En fixant à 60 années la période do doublement, et en partant du chiffre de 60000 hab. que nous trouvons sur l'île en 1293, pour remonter jusqu'à l'époque de la première colonisatioh de Tong-sirha^ nous arrivons îl un chiffre de 58 personnes qui représente assez exactement l'efîectif des onze familles nommées par les Chroniques. Nous avons relevé dans une partie de nos registres prise au hasard, la proportion de nos chrétiens appartenant il ces onze familles (Hoang, KoUy Tonçy ChCj Lou, Song, TaOy Lieou, TrJiou, T^cheng et Tchang). Sur un chiffre total de 6.789 chrétiens, ces familles représentent 3.137 individus. Douze autres familles passées dans l'île vers le 12* ou 13« siècle, fournissent chacune plus de cent membres à la communauté chrétienne, et donnent un total de 2.431. Le reste, 1231, se répartit entre 55 familles de Sing Jf différent.
tre de famille, qui unit dans un même lien les membres épars du même corps familial, et dont les listes déjà longues s'enrichissent régulièrement de nouveaux noms et de nouvelles actions.
Disons enfin qu'il n'existe aucun document donnant quelque crédit à l'imputation du P. Du Halde. Ni les Chroniques locales de Tile ou des contrées voisines, ni les Annales générales de la Province, n'en font la moindre mention.
Comment donc en l'absence de tout document positif, l'ancien missionnaire de Tsong-ming a-t-il pu écrire qu'aanciennement «cette île était un pays désert et sablonneux, tout couvert de ro- «seaux, où l'on reléguait les bandits et les scélérats dont on vou- «lait purger l'empire?» Comment a-t-il pu ajouter que «les pre- «miers qu'on y débarqua furent dans la nécessité, ou de périr par «la faim, ou de tirer leurs aliments du sein de la terre?»
Nous l'eussions toujours ignoré, si un heureux hasard ne nous eût livré la clef de cette énigme. Plusieurs cartes de différentes Chroniques, antérieures au 17® siècle, portent en mer, environ à 80 kilom. N. de Tsong-ming, une île Hai-men-tao {^ f^ |^) dont le nom (Porte de la mer) est le même que celui de la péninsule voisine. Or voici la note que consacrait à cette terre, vers le milieu du dernier siècle, l'éditeur des Chroniques de T'ong-tcheou (jfi îW îê) • «L'île de Hai-men est située en mer au N.-E. de la «ville de T'ong-tcheou. Sous la dynastie Song (960 à 1126) beau- «coup de coupables y furent détenus ; des colonies de soldats les «surveillaient. Cette île a depuis lors disparu dans la mer (1).»
Il n'est point douteux pour nous que ce passage mal interprété, a donné lieu dans l'esprit des missionnaires à une confusion.