I. TRADITIONS ANCIENNES SUR LA CROIX
écrasé le catholicisme. Il y réussit presque, hélas, mais « à son dam », puisque la civilisation japonaise recula, perdit cette avance si laborieusement gagnée qu'elle essaie de reconquérir maintenant sous la contrainte ou avec Taide des nations civilisées, en se débarrassant des étreintes du bouddhisme chinois. En Chine aussi, le feu couva sous la cendre des incendies ; ça et là il resta au cœur des Chrétiens persécutés a un peu de vieille foi, parfum évaporé ! »
Evaporé, c'était encore le bonus odor Christi, la bonne odeur de Jésus-Christ ! Aussi, la,rumeur de Texislence de ce christianisme dégénéré, dans le royaume du «Prestre Jehan.» excila-t elle puissamment l'intérêt du monde latin; et la papauté, plus que jamais ardente au prosélytisme, voulut tendre la main à ces frères malheureux de rExtrôme-Orient.
Au sujet de ce titre singulier de Prestre Jeharij on a suggéré diverses explications. Pour les uns, ce ne serait que la prononciation corrompue du mot Khan, passant dans les idiomes néo-latins, et défiguré par leur inaptitude à reproduire l'aspiration initiale de ce monosyllabe tartare. (1). Le P. Philippe d'Avril l'appelle toujours le a Preste Jean, m et embrasse l'opinion de Scaliger, qui y voit une corruption du mot persan Prestegiani, lequel veut dire Apostolique, « On disait Padischah Prestegiani, Ce personnage régnait au Kitay, vaste territoire entre la Chine et l'Empire du Grand Mogol.» Selon d'autres, en vertu de la coutume asiatique des temps reculés, il offrait seul le sacrifice à la divinité suprême, d'où lui serait venue l'appellation de Prestre. Le Dalaé Lama, du royaume de Tangont, serait son successeur et c'est à tort qu'on le chercherait en Ethiopie: «Le Preste Jean et les peuples qui lui obéissaient étaient autrefois chrétiens, dit le P. d'Avril... Tous les peuples orientaux le reconnaissent pour chef de leur religion, et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est qu'il porte le nom de Lama^ qui en langue tartare signifie la croix ; les Bogdoî, qui conquirent la Chine en 1644, et qui sont soumis au Dalaé dans les choses de la religion, ont toujours aussi des croix sur eux, qu'ils appellent aussi Lamas et pour lesquelles ils ont un respect toutà-fait extraordinaire, qui marque assez qu'ils ont été autrefois instruits du sacré mystère, dont ce signe adorable nous est un mémorial éternel». (2). L'ouvrage d'où nous tirons ces remarques (à contrôler, sans aucun doute) est des plus curieux. L'auteur, errant avec plusieurs autres jésuites en Pologne, en Russie, en
(1) Ijes Chinois figarent et prononcent ce mot han fF*
(2) Phil. à*Avril : Voî/ageêen divers étaU «V Europe et d'Aêie, pour découvrir un nouveau chemin à la Chine. )*aris. 1092. pp 177, 194 etc. Cf. la savante note d'Henry Yule sur le Prôtre Jean. ( Marco Pulo^ II, T\'^Q.) Noas osons à jifine faire remarquer l'analogie de sons entre lama et Tamo, On dit qut le loi George, descendant du Prestre Jehan, nestorien, avait embrast é le catholicisme.
Perse et dans l'Asie antérieure, contrecarré surtout par «le moscovite,» ne parvint jamais, malgré son incroyable énergie, à la Chine proprement dite, but de ses efforts. Il a dit ailleurs des Bogdoî ou Tartares orientaux : «On en voit plusieurs parmi eux qui portent des croix, qu'ils appellent Lamas. Ils ont de Tinclination pour la Religion chrétienne et plusieurs se sont déjà faits catholiques. Ils n'aiment point les Mahométans ny les Ncstoriens, parce que ce sont eux qui donnèrent autrefois du secours aux Tartares occidentaux, lorsqu'ils furent repoussés de la Chine.» Ces traditions courantes, rapportées par le P. d'Avril, ont certainement leur intérêt, au moins comme reflet des croyances ethnographiques d'alors.
Rappelons en quelques pages plusieurs faits dont la connaissance importe au progrès de notre étude. Innocent IV avait envoyé aux Tartares, dès 1245, des missionnaires franciscains et dominicains. Ces derniers s'arrêtèrent auprès du Prince mongol Batchou, qui les renvoya au Pape en 1248, avec une lettre et une ambassade. Jean du Plan Carpin quitta Lyon en 1245, traversa l'Europe et conduisit les franciscains auprès du grand Khan Batou, (petit-fils de Djengis-khan, T'aUtsou) qui les reçut avec honneur. Son fils et successeur Couyouk, Ting-tsong, leur fit le même accueil. (1). «Quelques Chrétiens attachés au service de Kaîouck, supposaient qu'il était chrétien au fond du cœur, parce qu'il entretenait des prêtres qui desservaient une chapelle placée devant sa tente, et où Ton chantait et l'on sonnait les cloches aux heures d'usage, selon le rit grec: il est curieux de rapprocher ces rapports de ce que disent les historiens chinois de la faveur dont jouirent, à la cour de Kouîouck, les deux lamas Ouatotchi et Namo venus du Kaschmyr.» (2).
Jean du Plan-Carpin et ses compagnons trouvèrent Couyouk et sa cour au campement de la Horde d'or (Sira Ordou) près de Karakoroum. Le Khan y siégeait en effet sur un trône d'or, d'ivoire et de pierreries «ouvrage d'un orfèvre russe appelé Corne. Us y reçurent beaucoup de renseignements de plusieurs Russes
(1) Mif Laouënan. op. cit. t. I. p. 468. — Sur len Kitai, Jean du Plan-Cai-pin donne ce« renneigr.eincnts caractéristiques : «Kitai autem homines siint pagani:... habent Norum et Vefciifl Testamentiim; Vitas Patruin et Eromitas; uniim Deiim coliint, Dominnm Jeaum Christiim honorant et ciedunt vitam aetemanï, sed minime baptizantur. Soiipturam nontram honorant et reverentur. chriiitianos diligunt. Meliores artifices non inveninntur in toto in'indo, in omnibus operibus in quibns homines soient exercitari». Cap. V. S 1. n* VI. p. 258. — S'agit-il ici de bonze» et de Juifs chinois, vaguement entrevus et confondus? La dernière phnisf pourrait i«'tor que^lu^• jour fiur «les traces d'influence gréco-européenne, relevées sur plusieurs monuments d'architecture chinoise au temps des Futn et des Ming.
(2) L'auteur a-t-il en vue Ou Tao-tse et Tamoh.. — Vf. Relation des Mongole ou Tartaret, par le frère Jean du Plan de Carpin , de l'ordre des Frères- Mi tieurSt P^^ ^' d'Ave^:^. Paris. 1838. Les particularités, sur ce Christianisme supposé et sur ces rites, sont extraits k peu près mot à mot du texte de Jean du Plan de Curpin, (p. 370 de l'ouvrage), au dernier chapitre, § II; u»* 11 et 12.