‹ L'ile de Tsong-mingChapitre 195 sur 231 · IV. IMAGES ET CRUCIFIX · texte numérisé non relu

IV. IMAGES ET CRUCIFIX

sainte Mère. Quand il y arriva le 24 janvier 1601, et qu'il offrit ces tableaux au Fils du Ciel, celui-ci en fut extraordinairement frappé. «Le Roy, dit le P. Trigault, passa aussi de Tétonnement en la peur. Car ne pouvant supporter la veûe de ces images, il envoya elle de la très saincte Vierge h sa mère, qui estant aussi trop affectionnée aux dieux morts, ne peut aussi soustenir la veiie de l'image du Dieu vivant. Car estant espouventée de cette vivacité, elle a commandé jusqu'à présent qu'elles fussent gardées dans le thrésor. .. Les Eunuques ont rapporté à nos Tères que le Roy mesme les honora avec révérence, qu'il leur fit aussi brusler de l'encens et autres parfums... Il garda pour soi-mesme l'Image plus petite du Sauveur J.-C. et la posa en sa sale principale.» (1).

Au rapport de M. Hue, le P. Schall eut aussi la consolation d'introduire le portrait de N.-S. dans une cour asiatique. Il lia connaissance avec le Roi de Corée, prisonnier des Mandchoux à Péking, et quand le pauvre monarque fut renvoyé en ses états par Choen-tche Jlg^,le Père lui donna une image du Sauveur. M. Hue cite intégralement la lettre royale de remerciement que le P. Schall reçut de Corée à cette occasion. (2).

La Vierge de S. Luc, par son caractère byzantin, ses tons fondus, son exécution naïve et soignée, sa grâce un peu mièvre, la clarté de sa composition, la sécheresse même de son rendu, plaisait fort aux Chinois, qui, goûtant mal le genre moyen âge proprement dit, aiment encore ce genre de peinture, comme toutes celles de l'Ecole ombrienne, et celles conçues dans le style de nos Primitifs et Préraphaélites d'Europe. (3).

Leur prédilection s'étayait du reste sur un fondement plus solide. Dans la villedeiVan-^c/i'arî(; i^g, au Kiang-si, un de nos voisins apporta son jeune fils à notre église pour rendre grâces au Dieu qui l'avait sauvé d'une maladie jugée mortelle. «Comme ce jeune garçon estoit déjà privé de tout sentiment, et comme il ne luy restoit plus aucune espérance de vie, il luy sembla de voir la mère de Dieu avec son petit enfant venir majestueusement vers luy ; le petit Jésus Tappeloit souvent par son nom propre, et à ceste voix, comme en s'éveillant d'un profond sommeil, il commença de se mieux porter; il n'y eut aucun des domestiques qui doutast que ce ne fust celle-là mesme, de laquelle ils avoient souvent veû l'Image chez nous, et l'enfant guéry en fît entièrement foy : car comme on luy eust présenté deux images de la très saincte Vierge, il choisit celle qu'on dict autresfois avoir esté pein-

(1) De Riquebourg-Trigault. op. cit. p. 683.

(2) Hue. Le Christianisme en Chine. T. II. p. 393.

(3; Nous avons lieu de croire que ce que les anciennes relations attribue nt à la Vierge de S. Luc doit se rapporter parfois à la Vierge dite dclla Strada^ qui en est une sorte de variante.

te par l'Evangéliste 8. Luc.» (1). Le père et l'enfant, renonçant aux idoles, furent baptisés.

En Chine, plus que partout peut-être, les images religieuses ont une utilité apostolique indéniable, que le Catholicisme, le Bouddhisme et le Taoïsme ont également reconnue. Avec plusieurs curiosités d'horlogerie et d'optique, le P. Claude Aquaviva, Général des Jésuites, avait envoyé aux Pères «une image du Sauveur J.-C, tirée par un peintre fort fameux de Rome. Le P. Gaspar Caelius, Provincial du Japon, envoia une autre image du Sauveur, plus grande, ouvrage certes élégant du P. Jean Nicolas, qui a esté le premier maistre sous lequel les Japons et Chinois ont, au grand bien de Tune et l'autre Eglise, aprins Tart de peindre à la façon d'Europe. Un Prestre, Religieux des Isles Philippines, envoia en don un pourtraict très beau de la Mère de Dieu, portant le petit enfant Jésus entre ses bras, que le S. Précurseur adoroit aussi dévotieusement. Ceste pièce estoit apportée d'Espagne.» (2).

C'est peut-être cette dernière peinture espagnole que le Vice-roi du Chan-tong admira sur la jonque qui portait le P. Ricci à Péking. Rendons la parole au P. Trigault : «La femme du Vice-Roy en ce temps avoit veu en songeant quelque déité avec deux enfans à ses costez, et le Vice-Roy avoit veu dans nostre batteau l'Image de la Mère de Dieu avec l'enfant Jésus, que sainct Jean adoroit. Elle pensa donc que son songe signifioit cela, et obtint de son mari qu'il envoiast un peintre au navire, pour copier le plus naturellement qu'il pourroit ceste effigie. Mais parce qu'en cela les peintres de la Chine ne sont guère bons maistres, le P. Matthieu (Ricci) craignit qu'il ne fust venu pour la gaster, et, de fortune, il avoit une copie de ceste image assez bien tirée par un jeune homme de nostre maison. Ceste copie fut envoiée au Vice-Roy, qui la receut avec grand honneur.» (3).

Une autre image du Sauveur fut placée dans la chapelle de la propriété, (ancienne pagode), accordée par l'Empereur pour le tombeau de Ricci près de Péking. « L'un de nos frères l'avoit pendant ce temps très proprement peinte en ceste mesme métairie.» Relevons ce détail du cortège funèbre lors de l'enterrement : « Les néophytes, portans chacun un cierge en la main, suivoient une croix couverte d'un riche dais portatif.» (4). Abel-Rémusat fut si frappé de cette particularité qu'il la nota en soulignant ainsi les deux mots principaux de sa phrase : « Les Chrétiens le portèrent ensuite en procession et la croix levée, sans craindre d'étaler ce

(1) De Riquebourg-Trigault. op. cit. T. II. p. 838. A la page 644, le P. Trigault avait déjà mentionné cetfce Vierge, a telle qu*on dit que sainct Luc a dépeinte, qui estoit assez grande et avoit esté envoiée de Rome.»

(2) De Ri(iuebourg.Trigault. op, cit. T. I. p. 326.

(3) Ibid. p. 659.

(4) Ibid. p. 1091.

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