IV. IMAaES ET CRUCIFIX
Une autre preuve péreniploire que les jésuites ne dissimulaient point les mystères de la Passion, c*est le zèle avec lequel ils établirent en Chine, et à Pékin même, la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus, qui, assez ancienne déjà, venait à peine de s'épanouir en France.
E. Letierce, S. J. (1) expose comment cette dévotion se répandit dans l'Empire du Milieu, grâce aux efforts des savants missionnaires, qui en avaient saisi de bonne heure le côté apostolique et les fondements théologiques. Non, quoi qu'en écrive plus d'un prédicant qui, aussi réfractaire à confesser leurs succès qu'à imiter leur abnégation, s'aventure à leur donner de comiques et tardives leçons de savoir, de vertu, de loyauté, ce n'étaient ni des cerveaux faibles, crédules et bornés, ni de pieux ignorantins, ni des casuistes accommodants, ni des hypocrites tour à tour intolérants et relâchés, ni des exaltés sans portée, sans critique, ni de petits esprits au zèle mesquin et indiscret, que le P. CilDot (1727- 1780), linguiste et sinologue, membre de l'Académie des sciences de S. Pétersbourg; le P. Parrenin (1665-1741), si érudit, expert en mandchou, intermédiaire entre la Chine et la Russie, et distingué par Pierre le Grand; le P. d'EntrecoIles (1663-1741), auquel l'Europe doit la technique de plusieurs industries chinoises; le P. Kôgler (1680-1746), trente ans Président du Tribunal d'astronomie; le P. Hinderer (1669-1744), le P. Fridelli (1673-1743), et le P. de Mailla (1669-1448), le brillant historiographe, qui, comme les PP. Régis (1713-1776) et Jartoux (1668-1720), travaillèrent à lever la carte de l'Empire; le P. de Broissia (1660-1704) aux vertus héroïques; le P. du Gad (1707-1786), victime de Pombal et protégé par la reine Marie Leczinska; les FF. Castiglione (1688- 1766), Attiret (1702-1768) et Panzi (1733-?) (élève de Pompeio Battoni), peintres attitrés de la Cour, et tous, sans exception, dévots au Sacré-Cœur!
Leurs lettres nous laissent entrevoir avec quelle ardeur, quel succès aussi, dédaigneux des sarcasmes et du persiflage dont l'Europe était plus prodigue que l'Asie, ils s'employèrent à propager cette dévotion à la personne même du Christ. On ne peut se défendre, à la lecture du résumé du P. Letierce, de constater, d'une part l'intelligent et prompt développement qu'il ont su don ner à ce culte, de l'autre les merveilleux fruits qu'il a produits pour la conversion des idolâtres et la sanctification des Chrétiens.
Or, il ne faut pas l'oublier^ cette dévotion revendique pour un de ses principaux objets formels les souffrances du Sauveur durant sa Passion ; et quand elle arbore les insignes matériels qui la caractérisent, elle se symbolise par les instruments inséparables du sacrifice du Calvaire : la croix, la couronne d'épines, le Cœur
(1) Etude sur le Sacré-Cœur. Paris. Vie et Amat. 1891. T. II. chap. IV. pp. 101 à 115 : «Lo Sacré-Coeur en Chine.» — item, chap. VU. pp. 340 à 357.
même de Jésus-Christ percé par la lance d«i légionnaire. (1).
Donc, concluons-nous encore, pas plus alors qu'aujourd'hui, les apôtres de cette dévotion en Chine ne cachaient ni le symbole, ni le mystère de la Rédemption.
Tous les arts, tous les corps de métier, tous les genres d'industries étaient mis a contribution pour fournir leur quote-part de cette propagande incessante du culte, si bien nommé jadis la Religion de la croix. Plusieurs de nos églises actuelles ornées de vases à fleurs, assez communs, en porcelaine chinoise, présentent sur la panse les chiffres de N.-8. et de la S. Vierge, de style occidental, et surmontés de la croix. Nankin notamment en conserve plusieurs, de fabrique assez ancienne et dont la décoration religieuse peut se rattacher à trois types principaux. Ce sont des fuseaux à couverte blanche, semée de fleurettes isolées, où folâtrent libellules et papillons; ces vases sont les analogues de ceux que Ton classe vieux Saxe, et qui flanquaient jadis les pendules à sujets démodées, de nos salons bourgeois de France. Le motif le plus répété est celui de l'Ange Gardien, guidant un enfant par la main, les deux personnages se trouvant supportés par les nuages conventionnels du style chinois. Les deux autres types sont fournis par les images du Sacré-Cœur de Jésus et du Saint Cœur de Marie, dûs au pinceau indigène, mais copiés sur des patrons venus d'Europe. Ils sont accompagnés d'inscriptions chinoises sous forme d'invocations pieuses. Le dessous des vases porte le cachet des fabriques de ^ Q ^ King^té tchen dans la province du Kiangsi. (2). La Chine en a soustrait des centaines de semblables aux persécutions de la fin du dernier siècle.
«On m'a apporté, raconte le P. d'Entrecolles, des débris d'une boutique, une petite assiette que j'estime beaucoup plus que les plus fines porcelaines faites depuis mille ans. Au fond de l'assiette, est peint un crucifix entre la S. Vierge et S. Jean. On m'a dit que les Chinois faisaient autrefois de ces porcelaines pour le Japon, mais qu'il ne s'en fait plus depuis 16 à 17 ans. (Il écrit en 1712.) Apparemment que les chrétiens du Japon se servaient de cette industrie, durant la persécution, pour avoir des images de nos mystères. Ces porcelaines, confondues dans des caisses avec les au-
(1) Une lettre conservée à Boulogne-sur-raer et adressBée à M*' Languet, apporte ce nouveau témoignage : ** Voilà un portrait de ce divin Cœur, qui vient de la Chine et qui par sa rareté, est digne, M»»", de vous être présenté. " (Lettre de la sœur Uéleine Coing, super, de la Visitation. Paray-le-Mon!»l. 17 mars 1744. Message)' du Sacré-Cctw: oct. 1891. p. 468.). Aux emblèmes nommés plus Imut, l'image propagée, (dessinée peut-être), par la li" ^rnrguerite-Marie, ajoute les trois clous. J'ai vu une grande médaille de laiton, fondue jadis à Pékin, portant sur la face la scène du Crucifiement, et, au revers, ce blason du Sacré-Cœur du Kiang si.
(2) Cette ville, centre de la fabrication de la porcelaine chinoise, comptait des centaines de mille d'ouvrirrs.