L'empereur Hoang-ti Hien-yuen ïl ?îf fF fê. L'illustre
Se-ma T'sien ^ ^ ^ ne crut pas de la dignité de Thistoire de comprendre dans ses Mémoires (Che-hi ^ |g) le récit d'une période trop évidemment fabuleuse; nous ne l'en blâmerons pas. C'est déjà beaucoup, croyons-nous, de la part de l'historien chinois, d'avoir inscrit le nom de Hoang'ti, « l'empereur jaune», à la première page de son livre. (1).
Ce qui nous intéresse le plus dans l'histoire de ce prince, c'est son surnom de Hien-yuen^ vocable qui a causé la méprise de M. l'abbé Ansault.
Se-ma T^sien constate ce nom, mais il n'en indique pas l'origine. Hoang-ti fils de Chao-tien, écrit-il, eut pour nom de famille Kong-suen et pour nom personnel Hien-yuen » ^ ^ ^
'> * ;è ^, jÉ a î?, « a ff fê.
Se-ma Tcheng J^ "^ ^ dans son commentaire fameux {Souo-in ^ 1^) a expliqué comme il suit les paroles du maitre : aHoang-ti naquit sur la colline Cheou-k'ieou $ J$ ; il grandit près de la rivière Ki ^, d'où il échangea son ancien nom de famille Kongsuen contre celui de Ki. La colline Hien-yuen auprès de laquelle il se fixa, lui valut son nom personnel (ming ^ ou hao H).» (2).
Un peu plus tard (11® siècle) Se-ma Koang ^ ,B| 5^, adoptant aussi l'étymologie géographique du nom Hien-yuen, donne cette version légèrement différente: «La mère de Hoang-ti accoucha sur une colline appelée Hien-yuen (dans le K'ai-fong fou .13 itiiï actuel) d'un fils qui fut en conséquece nommé Hien-yuen, et qui pour nom de famille prit celui de Kong-suen,»
Abandonnant cette explication reçue communément avant lui, LouO'pi lui a substitué la suivante : «Sa mère le conçut à la vue d'un éclair qui se produisit dans la partie transversale [hien 1f[) de la constellation boréale (teou 5|*, boisseau) (3) : elle le mit au monde à Cheou^h^ieou, De là lui est venu le nom de Hien,n
2. L'empereur Hien-yuen ff fê- Passons maintenant à l'empereur Hien-yuen, être fabuleux qui, suivant Louo-pi cité par le
P. de Prémare, aurait précédé Hoang-ti.
Il nous faut d'abord restituer le texte de l'ancien missionnaire, texte qu'on n'a pas assez respecté. nHien-yuen régnait au Nord
(1) Se-ina T^aien vivait vere la fin du 2* siècle avant J.-C.
(2 Sc-ma Tcheng vivait au commencement ilu S* siècle après J.-C.
(3) Cette constellation est nommée par les Chinois teou^ boisseau, de la forme qu'elle affecte : quatre des 7 étoiles qui la composent dessinent le corps ou la caisse du boisseau; les 3 autres en forment le manche. Dans cette figure, le mot hien indique donc les deux étoiles formant Tavant de la caisse, sur lequel s'appuie le manche. Même explication pour le r/tar impérial, ^t-fc/iV TO ^î que les Chinois voient encore dans la même constellation : mais le timon du char remplace le manche du boisseau; quant à la partie hien, elle représente l'avant du véhicule.
de Kongsang; c'est à lui qu'on attribue l'invention des chars. Il joignit ensemble deux morceaux de bois, Vun droit et Vautre en travers, afin d'honorer le Très-Haut; et c'est de là qu'il s'appela Ilien'-yuen ; car le bois traversier se nomme Hien, et celui qui est droit, Nord et Sud, est Yuen.y^ (Discours préliminaire, p. XCII.) Rapprochons ce sommaire du texte original et de sa traduction véritable, et le lecteur appréciera ce qu'il reste de ce mythe d'un empereur chinois, adorateur de la croix, en ces âges préhistoriques.
&. M'-k l•^'^ ^ B Si ^ Wi. ^dlien-yuen régna au nord de K'ong-sang ; profitant des leçons que lui donnait l'expérience des choses et voyant les tournoiements incessants de l'herbe p'ong sous l'action du vent, il inventa les chars avec leurs roues montées sur axe et leurs caissons en bois ; d'une planche posée transversalementj il fit V appui (hien); d'une pièce de bois posée en long, il fit le timon (yuen). Pour honorer le souverain auteur de cette invention, on lui décerna le nom de Hien-yuen.Tn
Nous avons souligné la partie du texte correspondant à celle que le P. de Prémare a mise lui-même en italique.
Et maintenant, où est la « croix » comme futur « instrument du salut», que l'on a découverte dans le P. de Prémare? Où est surtout ce «Très-Haut honoré par deux morceaux de bois», que le P. de Prémare a cru trouver dans Louo^pi?.,.
Nous ne tarderons pas à justifier notre traduction, mais observons en passant qu'il ne conviendrait pas de trop insister sur ce gros contresens du P. de Prémaie, «un des Missionnaires, nous dit De Guignes, qui a le mieux su la Langue Chinoise.» Les meilleurs sinologues ont eu à leurs heures de pires faiblesses que celle-là. Et puis, il ne semble pas que le traducteur ait attaché une gande importance au fait qu'il rapporte : la preuve, c'est qu'il ne commente point cette découverte, comme il a coutume de le faire, dès qu'il rencontre quelque donnée conforme à son système général. Or ici, cette brève mention faite, il passe immédiatement à un autre sujet. Une autre preuve, c'est que le P. de Prémare ne fait aucune mention de ce passage dans ses Selecta quœdam vestigia.,. Il n'en dit pas un mot, même dans le long chapitre (pp. 225 à 258) qu'il a consacré à «la mort du Saint pour la salut du monde», et cela en 1725, c'est-à-dire après vingt- sept années de séjour et d'études en Chine.
En résumé, il n'y a eu ici qu'un regrettable quiproquo, nullement imputable à Louo-pi, dont la pensée a été défigurée, et dont le P. de Prémare est seul responsable.
Nous avons maintenant à justifier la nouvelle traduction proposée, et pour serrer de plus près le texte chinois, j'en reproduis littéralement en latin la dernière partie. Après avoir détaillé les
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diverses parties du char inventé par Tempereur, ses roues, son essieu, et son caisson relevé sur les côtés, Tauteur termine en mentionnant les deux dernières pièces: celle transversale de Tavant sur laquelle on s'appuie (1), et le timon qui s'engage à angle droit sous cette pièce. aTransverso ligno fecit fulcriim, reclaque trnbe fecit temonem.n Sï ^ @ tF. Bl ^K S fê»
Avouons qu'un pareil prélude ressemble bien peu à la description d'une croix, et que Ton ne soupçonne pas trop comment Tinventeur des voitures pourrait avec son instrument «honorer le Très-Haut!»
Il nous reste encore dix caractères à traduire mot-à-mot;
les voici : iy J^ * .fc, tt S!t 0 *f fê 1^. Ce qui veut dire : iiinde honorantes principem institutoremj ideà cognomine vocaverunt Hiew-yuen.»
Nos observations, on le voit, porteront sur deux mots principaux : sur le sens de T'ai-chang rendu par «Très-Haut» chez le P. de Prémare, et sur l'expression Hien^yuen dont le même auteur semble avoir voulu faire un symbole de la croix. La coupe de la phrase chinoise se déduira ensuite comme un corollaire.
1® Sens du mot T'ai-chang -j^ Ji.
Mon premier argument sera emprunte a Louo-pi lui-même. Cet auteur, conforme en ce point à l'usage ancien, se sert du mot Chang-ti (J: ^) et non point de T'ai-chang (^ Jt) lorsqu'il veut désigner le «Très-Haut». Nous n'aurons pas besoin d'aller chercher un exemple bien loin. Dans la biographie qu'il a consacrée à Hoang-ti, il nous dit que cet empereur «construisit le temple HO'kong ^ '^^ suivant d'autres le Ming^t'ang ïij\ ^, pour sacrifier au Très Haut (i-se Chang-ti J^ jJE Jl ^) » C'est du mot Chang-ti qu'il se sert.
Une seconde preuve est tirée du texte de plusieurs historiens chinois antérieurs à Louo-pi, entre autres de la notice consacrée à Hien-yuen par Lieou Chou (jfl| Jgl) collaborateur de Se-ma Koang pour la partie légendaire (Wai-ki ^ fj^) de son histoire, celui-là même que le P. de Prémare accusait d'être inhabile en son art. Ce texte est identique à celui que nous avons reproduit tout à l'heure du Lou-che de Louo-pi : il n'en diffère qu'en un seul point: LouO'pi a ajouté entre les caractères 1^ f^ ot ff[ ^ les 4 mots jy ^ >k -t- Ainsi, dirai-je, même en l'absence de cette incise ajoutée après coup, le sens général de la période était parfaitement déterminé. Or, cette incise sera facilement supléée par n'importe qui, pourvu qu'on lui donne le sens que j'ai dit; tandis qu'au contraire avec la traduction arbitraire, injustifiable, du P. de Prémare, rendant ^ Ji T'ai-chang par « Très-Haut, » personne ne pourrait deviner, dans le texte abrégé, le fait que rappellerait le vocable Hion-yucn. Ce n'est qu'en se reconnaissant faussaire, que Louo^
il) Voir ù la nute 3, pag. 242, rexpliiation donnée sur cette traverse au sujet d'un texte de Louo-pi.
pi pourrait, dans cette dernière hypothèse, arguer d'un sens absolument nouveau, attribué par lui au texte de ses devanciers.
Un dernier argument plus pressant encore, tiré de la valeur intrinsèque de l'expression T'ai-chang^ nous convaincra qu'elle ne peut être prise dans le sens de « Très-Haut » comme l'a fait le P. de Prémare. J'ai consulté le dictionnaire, autorisé et très riche, du P^ei-wen-yun-fou flU ^ ^ )ff, j'ai parcouru l'abondante collection King-tsié-tchoan-kou tt jBI î| Irt» et je n'y ai rien trouvé justifiant le sens du P. de Prémare.
Aucune des citations ni des définitions données par ces ouvrages n'implique l'idée de «Très-Haut.» Elles donnent à l'expression T'ai'Chang (litt. «le grand supérieur») l'idée de priorité, de primauté, soit dans Tordre du temps, soit dans Tordre moral, soit dans Tordre de la dignité. T'ai-chang est adjectif, et signifie «très noble, très élevé, supérieur, primordial». T'ai-chang est substantif et signifie «empereur, grand homme, prince ou sage très ancien dont on a oublié le nom — 5Ç'TF*|fc^:5^cA'lfc»icTSf JR ^ i ;g.» Enfin il est adverbe, et signifie «anciennement»; mais jamais encore une fois, on ne trouve ce mot employé dans le sens de «Très-Haut,» comme cela a eu lieu pour t ^ Chang-li et pour d'autres.
2''. Sens du not Hien-yuen |{f ^.
Les remarques qui précèdent sont confirmées par l'examen des caractères Hien-yuen, de l'assemblage desquels on a voulu déduire l'idée de croix, à cause de la direction des pièces de bois qu'ils désignent.
D'abord, il est évident, soit à cause du contexte, où Ton nomme tour à tour les différentes pièces composant un char, soit à raison de l'écriture même de ces deux caractères, composés avec le radical ^ ich'é, « char», que l'auteur chinois ne sépare pas les éléments Hien-yuen de ceux qui précèdent (axes, roues, etc.), pour les joindre en un sens tout nouveau, comme Ta fait le P. de Prémare, h la proposition suivante : I^tsuen-t'ai-chang (J[y jjf.
"iC -t)- ^®^^ ®^' ^^ ^^^^ ^"® ^^"^ ^®^ Chinois consultés par moi sur ce passage déclarent, et à bon droit, «absurde et incompréhensible pour un Chinois » le sens que le P. de Prémare attribue au texte de Louo-pi. l\ ne signifierait point en effet autre chose que ceci : « L'empereur honora le Très-Haut avec les deux parties du char dites hien et rjuen (traverse et timon), lesquelles sont disposées perpendiculairement Tune sur l'autre.» Quel pourrait bien être, aux yeux d'un lecteur non prévenu, le sens d'une telle énigme?
Disons enfin que les parties du char appelées hien et yuen, ne représenteraient que très imparfaitement une croix.
La partie yuen f/fl n'est autre que le timon, recourbé à son extrémité et au bout duquel on accrochait en travers le joug heng^ où s'attelaient les chevaux. (Cf. Dictionnaire de K'ang-hi, et les
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figures des ouvrages spéciaux, v. gr. celles du tch'é-tche^t'ou-
kiai ^ U^M)'
La partie /iien jf , bien différente de ce joug (qui, lui, constituerait, avec le timon, une vraie croix) est définie par le Dictionnaire de K'ang-hi : tch'é-che ^ |^ «barre d'appui», placée à l'avant du char et sur laquelle le voyageur s'accoudait.
Il est évident que si Louo-pi eût voulu désigner la forme cruciale ou la forme de Tau, il n'eût pas manqué de l'indiquer par l'une de ces formules si familières depuis de longs siècles au génie chinois : Che-tse, Ting^tse, f- ^, "y ^, «en forme de Che -f-, en forme de Ting "p.» Dépourvu de cette indication, qui à défaut de l'explication formelle et symbolique eût au moins livré au lecteur le sens matériel de la (îgure cruciale, le texte de Louopi fût demeuré pour tous un rébus sans issue comme sans portée.
En résumé, dans le texte précité, l'incise où figure le mot T'ai'Chang, laquelle a été ajoutée par Louo-pi, est liée à la phrase qui suit, non à celle qui précède; l'expression T'ai-chang désigne non le «Très-Haul», mais le souverain lui-même, auteur, initiateur de cette invention, et les peuples ont voulu consacrer le souvenir de ce bienfait qu'ils tenaient de leur prince, en lui donnant ce nom, témoignage honorable de leur reconnaissance.
Henri Havret, S. J.